Comédie · 1881

Le proverbe manqué

de Gustave Nadaud

Représentation
≈ 8 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
94
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur H 48 ≈ 6 min 1
Madame F 46 ≈ 3 min 1
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Le Proverbe Manqué

Scène 1

Monsieur, Madame

Monsieur

Il est tard, n'est-ce pas ? Oui, ce n'est pas ma faute : C'est ma femme. Chez nous la femme a la main haute.

Madame

Quand cela serait vrai, serait-ce bien le cas D'initier le-monde à nos petits débats ?

Monsieur

Non.

Madame

Nous sommes ici pour jouer un proverbe.

Monsieur

Alors, dépêchons-nous. Ce salon est superbe ; Mais le théâtre, où donc est-il ?

Madame

Je n'en sais rien.

Monsieur

Ni vous. À la rigueur, on s'en passerait bien.

Madame

Si nous nous en passions ? Il suffit qu'on nous fasse, Pour un petit proverbe, une petite place.

Monsieur

Que de monde, grands dieux ! On en a mis partout, Et ces messieurs qui sont là-bas au bout, debout, Ils ne pourront rien voir.

Madame

Mais ils pourront entendre.

Criant au fond.

Monsieur

Ils m'inspirent dès lors l'intérêt le plus tendre. Monsieur, m'entendez-vous ? Oui ?

Madame

C'est donc pour le mieux.

Monsieur

Savent-ils quel danger en résulte pour eux ?

Madame

Ainsi, point de théâtre ?

Monsieur

Un fauteuil, une chaise.

Madame

Et deux mètres carrés, nous serons fort à l'aise.

Monsieur

Deux mètres, cela fait deux ou trois de mes pas.

Ils arpentent la scène.

Madame

Trois ou quatre des miens.

Monsieur

Ne vous dérangez pas. Supposons qu'un beau jour les plantes d'un parterre, Sans façon franchissant leur bordure de lierre, Envahissent l'allée et coupent le chemin, Au lieu de les pousser du pied et de la main, Le jardinier leur dit : « Verveines et lavandes, Vous qui savez ainsi sortir des plates-bandes, Fleurs de notre jardin, poussez à votre gré : Ne vous dérangez pas, je me dérangerai. » Puis cela nous fera gagner quelques minutes.

Madame

Commençons.

Monsieur

Commençons, mais accordons nos flûtes. Où sera la coulisse ?

Madame

Et puis nous oublions.

Monsieur

Quoi donc encore ?

Madame

Il faut que nous nous habillions.

Monsieur

C'est juste; des acteurs jouant sans leurs costumes, C'est le renversement de toutes les coutumes. C'est encore un quart d heure.

Madame

Un quart d heure, tu crois ?

Monsieur

Oui..

Madame

Mais s'il t'en faut un, il m'en faut deux ou trois.

Monsieur

Trois quarts d'heure de femme, et de ma femme encore, Nous pourrions commencer au lever de l'aurore, Et quand nous reviendrons en habits Pompadour, L'aiguille de ma montre aura fait demi-tour. Si nous nous en passions?,

Madame

De quoi?

Monsieur

De nos costumes.

Madame

C'est le renversement de toutes les coutumes.

Monsieur

Oui, c'est moi qui l'ai dit. Mais, mais, il se fait tard.

Madame

Il est vrai qu'on pourrait gagner une heure et quart.

Monsieur

Soyez-nous indulgents, messieurs ; qu'il vous suffise De savoir que madame est jolie et marquise.

Madame

Que monsieur est bien fait, galant et chevalier.

Monsieur

Du rouge, de la poudre, une queue, un panier.

Madame

Un habit apaiiions, un jabot de dentelle. Vous le voyez d'ici.

Monsieur

Vous la connaissez telle. Ah ! J'oubliais. La scène, on ne sait pas pourquoi, Se passe à Trianon...

Madame

Et Louis seize est roi.

Monsieur

Nous avons quatre acteurs nous d'abord.

Madame

Puis Lisette.

Monsieur

Et puis maître Frontin, mon valet.

Madame

Ma soubrette.

Monsieur

Mais ils ne sont pas là.

Madame

Si nous nous passions d'eux ?

Monsieur

Soit ; ils ne font qu'entrer et sortir.

Madame

Reste deux.

Monsieur

Reste un, si tu veux bien.

Madame

Je n'ai pas de rancune.

Monsieur

Puisque ma femme et moi...

Madame

C'est tout un...

Monsieur

C'est toute une. Théâtre, habits, valets supprimés, commençons, Au lever du rideau. Mais nous nous en passons, Pour cause.

Madame

Je suis seule et je sonne Lisette.

Monsieur

Supprimant les valets, supprimons la sonnette.

Madame

C'est juste. Alors j'explique...

Monsieur

Un peu trop longuement...

Madame

Que mon mari défunt était...

Monsieur

Un garnement.

Madame

Et que ne voulant pas renouveler l'épreuve, Je suis bien décidée à toujours rester veuve.

Monsieur

Eh bien, voilà la scène expliquée en deux mots, Nette, claire, précise. Alors à quel propos La jouer ? Tout le monde ici la sait de reste. Puis elle dure au moins...

Madame

Si nous la supprimions ?

Madame

Douze minutes.

Monsieur

Peste !

Madame

Oh ! oui ! Supprimons-la.

Monsieur

Ici la veuve chante une romance en la.

Madame

Passons-la.

Monsieur

J'entre alors, j'interromps la romance.

Madame

C'est, à vrai dire, ici que la pièce commence.

Monsieur

J'entre donc par la gauche et je m'explique ainsi. (Voyons, la porte est là, la fenêtre est ici) : « Madame, je passais, lorsqu'une ritournelle... » Ah ! Diable, nous voici dans la grande querelle, Vous savez, le combat de Gluck et Piccini ?

Madame

À moins d'un gros quart d heure on n'en a pas fini !

Monsieur

Supprimer ces débats, ces brouilles, ces disputes, Ce serait donc gagner au moins quinze minutes. Si nous les supprimions ?

Madame

Ce serait mon avis.

Monsieur

Ma femme, vos conseils doivent être suivis. Il me vient une idée assez extravagante.

Madame

Mon mari, votre idée est peut-être excellente.

Monsieur

Si nous ne jouions pas ?

Monsieur

Pas du tout. À quoi bon les laisser s'ennuyer jusqu'au bout ?

Madame

S'ennuyer est bien dur.

Monsieur

Ce proverbe, à vrai dire, N'est ni bon ni mauvais. Or, du meilleur au pire, La différence est mince, et, sans être bien fin, Dès le commencement on devine la fin. On sait bien, en amour, que, plus on se malmené, Plus on doit s'épouser à la dernière scène. Si nous ne jouons pas, compte combien d'heureux Nous faisons nous d'abord, ici cela fait deux, Puis la bonne moitié de ceux qui nous entendent, Et tous ceux qui, de loin; sans rien entendre, attendent.

Madame

J'ai compris tout à l'heure une dame, là-bas, Qui disait doucement : « Ils n'en finiront pas ! »

Monsieur

Je viens d'apercevoir un monsieur, ici contre, Qui d'un regard furtif interrogeait sa montre.

Madame

Oui, Madame, c'est long.

Monsieur

-Oui, Monsieur, il est tard. Mais ce n'est pas vous seuls.qui pensez au départ. Songez à vos cochers qui sont là sur un siège, Bravant le froid, la pluie, et peut-être la neige ; Songez à vos portiers dont le-sommeil complet Datera de ces mots : « La porte, s'il vous pLait. »

Madame

Songez à vos valets de l'un et l'autre sexe Qui sont là, s'étirant dans un repos perplexe ; Ils savent (les valets aiment à tout savoir) Qu'on levait vous jouer un proverbe ce soir.

Monsieur

Or, on sait à Paris ce que jouer veut dire. Les païens n'avaient pas inventé ce martyre : Renverser l'existence et se donner l'ennui. De commencer demain pour finir aujourd'hui. Songez à vos santés. Une formule ancienne Place dans le sommeil la meilleure hygiène.

Madame

Songez à vos enfants, à ces petits amis Qui sont depuis longtemps dans l'alcôve endormis;

Monsieur

Assez, femme ; voilà la raison meilleure On ne peut pas parler d'enfants sans que je pleure.

Madame

Ils ont peut-être soif ?

Monsieur

Ils ont peut-être faim ?

Madame

Portons-leur un baiser.

Fausse sortie.

Monsieur

C'est le mot de la fin.

Monsieur

Le rideau ! baissez-donc le rideau !... je suis bête.

Madame

Mon mari, vous avez ce soir perdu la tête, Et de votre public vous vous êtes moqué.

Monsieur

Cela s'appellera le Proverbe manqué.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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