Un Double Aveu
Scène unique
Jeanne, Marie
Jeanne
Si tu m'en priais bien, je te ferais, Marie, Un aveu ; mais il faut, il faut que...
Elles s'asseoient.
Marie
Je t'en prie.
Jeanne
Eh bien, j'aime... quelqu'un.
Marie
Depuis ?
Jeanne
Depuis un mois.
Marie
Et tu m'en fais l'aveu pour la première fois ?
Jeanne
C'est vrai.
Marie
Va, ne crains pas que je te catéchise ; Et, puisque la franchise appelle la franchise, J'aime aussi... quelqu'un.
Jeanne
Ah ! Depuis ?
Marie
Depuis trois mois.
Jeanne
Et tu m'en fais l'aveu... ?
Marie
Pour la première fois. C'est que, vois-tu, mon coeur n'est pas un coeur vulgaire, Il est si grand, si pur !...
Jeanne
Le mien ne l'est donc guère ? Tu crois être la seule à l'avoir pur et grand ? Tout le monde est ainsi.
Marie
Mais moi, c'est différent.
Jeanne
Très bien ! et comme c'est toi qui fais le partage, La différence doit être à ton avantage !
Marie
C'est possible ; en tout cas, j'ai la prétention Qu'à chacune de nous, d'être une exception.
Jeanne
À ce compte, ta flamme est exceptionnelle ?
Marie
Et la tienne ?
Jeanne
La mienne est simple et naturelle.
Marie
Est-elle partagée au moins ?
Jeanne
C'est mon secret.
Changeant de ton.
Marie
Tu me fais un aveu, mais un aveu discret. Je n'ai le droit de rien exiger, mais en somme, Tu peux bien me parler de ton joli jeune homme.
Jeanne
Pardon : d'abord il n'est ni jeune ni joli.
Marie
Ah ! c'est comme le mien.
Jeanne
Il est donc accompli.
Marie
Pas beau ?
Jeanne
Tu ne crois pas, certes, que je désire Un gandin, un gommeux, une tête de cire ?
Marie
Il est vieux ?
Jeanne
Il n'est pas antédiluvien : Il a trente-deux ans.
Après un repos.
Marie
Juste l'âge du mien. Blond ?
Jeanne
Non. Blond ?
Marie
Non. Brun ?
Jeanne
Non, Brun ?
Marie
Non. Roux ?
Jeanne
Pas encore.
Marie
Ni blond, ni brun, ni roux... il est donc incolore ?
Jeanne
C'est châtain si l'on veut.
Marie
Châtain clair ?
Jeanne
Oh ! Très clair.
Marie
Les feuilles quelquefois tombent avant l'hiver. Bref, il est chauve ?
Jeanne
Un peu. L'on dit que le génie Évite le front bas et la tempe garnie.
Marie
Il est grand ?
Jeanne
Non.
Marie
Petit ?
Jeanne
Non.
Marie
Il est donc moyen ?
Jeanne
Oui, ni grand, ni petit.
Marie
Toujours comme le mien ! Jeanne !
Elles se lèvent.
Jeanne
Marie.
Marie
Alors, je frémis.
Jeanne
Plus de doute, C'est lui !
Allant rapidement vers Jeanne.
Marie
Ce ne peut être un autre. Écoute !
Très rapidement.
Jeanne
Écoute. Est-il négociant ? rentier ? agriculteur ?
Marie
Avocat ? médecin ? magistrat ? armateur ?
Jeanne
Ingénieur ? soldat ? marchand ? propriétaire ?
Marie
Avoué ? professeur ? journaliste ? notaire ?
Jeanne
Nous marcherions une heure ainsi sans faire un pas. Arrêtons-nous : il est artiste, n'est-ce pas ?
Marie
Nous chercherions en vain à nous tromper nous-mêmes. Son nom, tu le connais.
Jeanne
Et je sais que tu l'aimes. De quel droit l'aimes-tu ?
Marie
Quoi ? tu parles de droits ! Tu ne peux alléguer qu'un mois, et j'en ai trois.
Jeanne
C'est la première fois qu'une femme se flatte D'être l'aînée en âge et la première en date.
Marie
En revanche, je vois que les jeunes souvent Ont plus d'instruction qu'on n'en puise au couvent.
Jeanne
Peut-être.
Marie
Aux qualités que ton esprit lui donne, Je cherche ce qui peut te plaire en sa personne.
Jeanne
Ta seule expérience est mon unique loi.
Marie
Je n'ai fait que parler après toi, d'après toi. Il n'est pas beau.
Jeanne
Mais non.
Marie
Pas jeune.
Jeanne
Il faut t'en croire.
Marie
Trente-deux ans, pas vrai ?
Jeanne
Si j'ai bonne mémoire.
Marie
N'ai-je pas entendu qu'il manque de cheveux ?
Jeanne
Si je l'ai bien compris, c'est un de tes aveux.
Marie
Cet ornement est bon pour les cerveaux infirmes.
Jeanne
C'est mon opinion, car c'est toi qui l'affirmes.
Marie
Pas grand et pas petit ? Médiocre.
Jeanne
Moyen.
Marie
Bref un homme qui passe et dont on ne dit rien.
Jeanne
Soit, n'en parlons plus.
Marie
Mais alors, mademoiselle, Comment expliquerai-je un tel excès de zèle ?
Jeanne
Mon zèle trouvera son explication, Madame, dans l'excès de votre passion.
Marie
Pour vous livrer ainsi, vous avez l'assurance Qu'on ne pense qu'à vous ?
Jeanne
J'en ai quelque espérance. Madame, je suppose, est dans le même cas ?
Marie
Je ne saurais aimer qui ne m'aimerait pas. Mais quand ainsi deux coeurs...
Jeanne
Deux ou trois !
Marie
Correspondent, Quelle preuve en a-t-on ?
Jeanne
Oh ! les preuves abondent.
Marie
C'est un signe, un regard, un serrement de main ?
Jeanne
Peut-être.
Marie
Une façon de se dire « à demain ? » Voilà tout ?
Jeanne
C'est assez.
Marie
Et puis... ?
Jeanne
Je suis muette.
Marie
Il vous a fait des vers ?
Jeanne
Non, il n'est pas poète.
Avec intention.
Marie
Je le sais. Il a fait votre portrait ?
Jeanne
Comment ? Il n'est pas peintre.
Marie
Il n'est pas peintre ?
Jeanne
Non vraiment, Puisqu'il est architecte !
Marie
Alors c'est... c'est un autre ! Toi le tien, moi le mien !
Jeanne
Bref chacune le nôtre !
Marie
Jeanne !
Jeanne
Marie ! Hélas ! Dans quel pénible émoi Tu m'as mise !
Marie
Et toi donc ! Enfant !
Après un silence.
Jeanne
Pardonne-moi. Dis donc, Marie, es-tu bien sûre, mais bien sûre Qu'il est peintre ?
Marie
Et le tien, architecte ?
Jeanne
Je jure Que... que je n'ai jamais aimé monsieur...
Marie
Plus bas Ni moi monsieur...
Jeanne
Tais-toi !
Marie
Que je ne nomme pas.
Jeanne
Peintre !
Marie
Architecte !
Jeanne
Dieu ! Que c'est beau, la peinture ! Le premier des beaux-arts !
Marie
Après l'architecture.
Jeanne
Oh ! Que c'est bien à toi d'aimer ainsi le tien !
Marie
Et que c'est mieux à toi de n'aimer pas le mien !