Comédie · 1896

Un double aveu

de Gustave Nadaud

Représentation
≈ 6 min
Distribution
2 femmes
Répliques
116
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marie F 58 ≈ 3 min 1
Jeanne F 58 ≈ 3 min 1
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Un Double Aveu

Scène unique

Jeanne, Marie

Jeanne

Si tu m'en priais bien, je te ferais, Marie, Un aveu ; mais il faut, il faut que...

Elles s'asseoient.

Marie

Je t'en prie.

Jeanne

Eh bien, j'aime... quelqu'un.

Marie

Depuis ?

Jeanne

Depuis un mois.

Marie

Et tu m'en fais l'aveu pour la première fois ?

Jeanne

C'est vrai.

Marie

Va, ne crains pas que je te catéchise ; Et, puisque la franchise appelle la franchise, J'aime aussi... quelqu'un.

Jeanne

Ah ! Depuis ?

Marie

Depuis trois mois.

Jeanne

Et tu m'en fais l'aveu... ?

Marie

Pour la première fois. C'est que, vois-tu, mon coeur n'est pas un coeur vulgaire, Il est si grand, si pur !...

Jeanne

Le mien ne l'est donc guère ? Tu crois être la seule à l'avoir pur et grand ? Tout le monde est ainsi.

Marie

Mais moi, c'est différent.

Jeanne

Très bien ! et comme c'est toi qui fais le partage, La différence doit être à ton avantage !

Marie

C'est possible ; en tout cas, j'ai la prétention Qu'à chacune de nous, d'être une exception.

Jeanne

À ce compte, ta flamme est exceptionnelle ?

Marie

Et la tienne ?

Jeanne

La mienne est simple et naturelle.

Marie

Est-elle partagée au moins ?

Jeanne

C'est mon secret.

Changeant de ton.

Marie

Tu me fais un aveu, mais un aveu discret. Je n'ai le droit de rien exiger, mais en somme, Tu peux bien me parler de ton joli jeune homme.

Jeanne

Pardon : d'abord il n'est ni jeune ni joli.

Marie

Ah ! c'est comme le mien.

Jeanne

Il est donc accompli.

Marie

Pas beau ?

Jeanne

Tu ne crois pas, certes, que je désire Un gandin, un gommeux, une tête de cire ?

Marie

Il est vieux ?

Jeanne

Il n'est pas antédiluvien : Il a trente-deux ans.

Après un repos.

Marie

Juste l'âge du mien. Blond ?

Jeanne

Non. Blond ?

Marie

Non. Brun ?

Jeanne

Non, Brun ?

Marie

Non. Roux ?

Jeanne

Pas encore.

Marie

Ni blond, ni brun, ni roux... il est donc incolore ?

Jeanne

C'est châtain si l'on veut.

Marie

Châtain clair ?

Jeanne

Oh ! Très clair.

Marie

Les feuilles quelquefois tombent avant l'hiver. Bref, il est chauve ?

Jeanne

Un peu. L'on dit que le génie Évite le front bas et la tempe garnie.

Marie

Il est grand ?

Jeanne

Non.

Marie

Petit ?

Jeanne

Non.

Marie

Il est donc moyen ?

Jeanne

Oui, ni grand, ni petit.

Marie

Toujours comme le mien ! Jeanne !

Elles se lèvent.

Jeanne

Marie.

Marie

Alors, je frémis.

Jeanne

Plus de doute, C'est lui !

Allant rapidement vers Jeanne.

Marie

Ce ne peut être un autre. Écoute !

Très rapidement.

Jeanne

Écoute. Est-il négociant ? rentier ? agriculteur ?

Marie

Avocat ? médecin ? magistrat ? armateur ?

Jeanne

Ingénieur ? soldat ? marchand ? propriétaire ?

Marie

Avoué ? professeur ? journaliste ? notaire ?

Jeanne

Nous marcherions une heure ainsi sans faire un pas. Arrêtons-nous : il est artiste, n'est-ce pas ?

Marie

Nous chercherions en vain à nous tromper nous-mêmes. Son nom, tu le connais.

Jeanne

Et je sais que tu l'aimes. De quel droit l'aimes-tu ?

Marie

Quoi ? tu parles de droits ! Tu ne peux alléguer qu'un mois, et j'en ai trois.

Jeanne

C'est la première fois qu'une femme se flatte D'être l'aînée en âge et la première en date.

Marie

En revanche, je vois que les jeunes souvent Ont plus d'instruction qu'on n'en puise au couvent.

Jeanne

Peut-être.

Marie

Aux qualités que ton esprit lui donne, Je cherche ce qui peut te plaire en sa personne.

Jeanne

Ta seule expérience est mon unique loi.

Marie

Je n'ai fait que parler après toi, d'après toi. Il n'est pas beau.

Jeanne

Mais non.

Marie

Pas jeune.

Jeanne

Il faut t'en croire.

Marie

Trente-deux ans, pas vrai ?

Jeanne

Si j'ai bonne mémoire.

Marie

N'ai-je pas entendu qu'il manque de cheveux ?

Jeanne

Si je l'ai bien compris, c'est un de tes aveux.

Marie

Cet ornement est bon pour les cerveaux infirmes.

Jeanne

C'est mon opinion, car c'est toi qui l'affirmes.

Marie

Pas grand et pas petit ? Médiocre.

Jeanne

Moyen.

Marie

Bref un homme qui passe et dont on ne dit rien.

Jeanne

Soit, n'en parlons plus.

Marie

Mais alors, mademoiselle, Comment expliquerai-je un tel excès de zèle ?

Jeanne

Mon zèle trouvera son explication, Madame, dans l'excès de votre passion.

Marie

Pour vous livrer ainsi, vous avez l'assurance Qu'on ne pense qu'à vous ?

Jeanne

J'en ai quelque espérance. Madame, je suppose, est dans le même cas ?

Marie

Je ne saurais aimer qui ne m'aimerait pas. Mais quand ainsi deux coeurs...

Jeanne

Deux ou trois !

Marie

Correspondent, Quelle preuve en a-t-on ?

Jeanne

Oh ! les preuves abondent.

Marie

C'est un signe, un regard, un serrement de main ?

Jeanne

Peut-être.

Marie

Une façon de se dire « à demain ? » Voilà tout ?

Jeanne

C'est assez.

Marie

Et puis... ?

Jeanne

Je suis muette.

Marie

Il vous a fait des vers ?

Jeanne

Non, il n'est pas poète.

Avec intention.

Marie

Je le sais. Il a fait votre portrait ?

Jeanne

Comment ? Il n'est pas peintre.

Marie

Il n'est pas peintre ?

Jeanne

Non vraiment, Puisqu'il est architecte !

Marie

Alors c'est... c'est un autre ! Toi le tien, moi le mien !

Jeanne

Bref chacune le nôtre !

Marie

Jeanne !

Jeanne

Marie ! Hélas ! Dans quel pénible émoi Tu m'as mise !

Marie

Et toi donc ! Enfant !

Après un silence.

Jeanne

Pardonne-moi. Dis donc, Marie, es-tu bien sûre, mais bien sûre Qu'il est peintre ?

Marie

Et le tien, architecte ?

Jeanne

Je jure Que... que je n'ai jamais aimé monsieur...

Marie

Plus bas Ni moi monsieur...

Jeanne

Tais-toi !

Marie

Que je ne nomme pas.

Jeanne

Peintre !

Marie

Architecte !

Jeanne

Dieu ! Que c'est beau, la peinture ! Le premier des beaux-arts !

Marie

Après l'architecture.

Jeanne

Oh ! Que c'est bien à toi d'aimer ainsi le tien !

Marie

Et que c'est mieux à toi de n'aimer pas le mien !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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