Le Souper d'Auteuil
Scène 1
Boileau Despréaux, Claude-Emmanuel Chapelle, Jean de la Fontaine, J.-B. Poquelin de Molière, Armand de Mauvillain
Boileau Despréaux
« Voilà l'homme en effet : il va du blanc au noir, « Il condamne au matin ses sentiments du soir ; « Importun à tout autre, à soi-même incommode, « Il change à tous moments d'esprit comme de mode : « Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc, « Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc. »
Claude-Emmanuel Chapelle
Ah !
Jean de la Fontaine
Comment ?
J.-B. Poquelin de Molière
Relisez.
Boileau Despréaux
La chute est un peu dure.
Claude-Emmanuel Chapelle
Un homme dans un casque ! Ô plaisante figure !
Jean de la Fontaine
Qui tourne au moindre vent !
J.-B. Poquelin de Molière
Qui tombe au moindre choc !
Claude-Emmanuel Chapelle
Sentez-vous la beauté de ces rimes en oc ? Moi je requiers, messieurs, la sentence mortelle : Maître Boileau lira vingt vers de la Pucelle.
J.-B. Poquelin de Molière
Il les lira.
Boileau Despréaux
Messieurs !
Armand de Mauvillain
Il l'a bien mérité.
Boileau Despréaux
Si...
J.-B. Poquelin de Molière
L'arrêt sur-le-champ veut être exécuté.
Boileau Despréaux
Par Apollon... !
Claude-Emmanuel Chapelle
Voici l'instrument du supplice.
Boileau Despréaux
Par Minerve... !
Claude-Emmanuel Chapelle
Lisez.
Boileau Despréaux
Ah !
J.-B. Poquelin de Molière
Ce n'est que justice. Quiconque en pareils vers insulta son prochain, Doit vite s'aller pendre, ou lire Chapelain.
Boileau Despréaux
Mais condamner ainsi les gens sans les entendre !
J.-B. Poquelin de Molière
J'ai trop bien entendu.
Boileau Despréaux
Mais j'aime mieux me pendre.
Claude-Emmanuel Chapelle
Ah ! pardon. Nous avons ici la faculté, Et nul ne peut mourir sans son autorité. Monsieur de Mauvillain dictera la sentence. À Boileau Despréaux accorde-t-il licence Et congé de se pendre, ou tel autre moyen Qui puisse chez Pluton le mener pour son bien ?
Boileau Despréaux
De grâce !
Claude-Emmanuel Chapelle
Ou, sur le fait de la rime trop dure, Lui plaît-il des vingt vers ordonner la lecture ?
J.-B. Poquelin de Molière
Tenez pour Chapelain.
Boileau Despréaux
Mais c'est aussi la mort !
Armand de Mauvillain
Qu'il lise, et que les dieux ordonnent de son sort.
Claude-Emmanuel Chapelle
Esculape a jugé : vous n'avez rien à dire.
Il se met à lire.
Boileau Despréaux
Esculape... fort bien... mais gare la satire ! Il est dieu ; mais Guénaut, mais Rainssant, mais Brayer... Suffit.
J.-B. Poquelin de Molière
Entendez-vous ?
Armand de Mauvillain
Pense-t-il m'effrayer ? Je m'en ris.
Claude-Emmanuel Chapelle
Il est vrai qu'en pareille matière Rien ne reste à glaner sur les pas de Molière. La pierre, la colique et les gouttes cruelles, Guénaut, Rainssant, Brayer, presque aussi.tristes qu'elles...
Armand de Mauvillain
Que pourrait son courroux ? Au mot de médecin Coudre tant bien que mal là rime d'assassin ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Le tour est rebattu.
J.-B. Poquelin de Molière
La chose est peu nouvelle.
Boileau Despréaux
Me faire dévorer vingt vers de la Pucelle ! Mais je me vengerai.
J.-B. Poquelin de Molière
Sur qui ? Sur Mauvillain ?
Boileau Despréaux
Non.
Claude-Emmanuel Chapelle
Sur moi, j'en suis sûr.
Boileau Despréaux
Hé ! non : sur Chapelain Je me sens contre lui quatre fois plus de haine.
Claude-Emmanuel Chapelle
Mais que fait dans ce coin notre bon La Fontaine ? Le voilà bien rêveur.
Armand de Mauvillain
Il dort assurément.
J.-B. Poquelin de Molière
Non, messieurs, il poursuit quelque entretien charmant Avec ses animaux, son singe ou sa belette. Tenez, je gagerais, la fable est déjà faite ; Il est content de lui ; voyez, il rit tout bas, Gardez de le troubler.
Boileau Despréaux
Bonhomme !
Armand de Mauvillain
Il n'entend pas.
J.-B. Poquelin de Molière
Nous serons bien chanceux s'il revient dans une heure.
Enflant la voix.
Claude-Emmanuel Chapelle
Bah ! Il va tout d'un temps s'éveiller, ou je meure. Attendez. Je m'en vais l'intriguer comme il faut. Oh ! Parbleu ! La Fontaine est un plaisant maraud ; C'est un coquin fieffé...
Boileau Despréaux
Sourd comme une statue.
Claude-Emmanuel Chapelle
Un bélître, un pédant, un fat...
J.-B. Poquelin de Molière
Peine perdue. Autant vaut haranguer une pièce de bois.
Claude-Emmanuel Chapelle
De vrai, notre bonhomme est bizarre parfois. Docteur, expliquez-nous cette étrange manie.
Jean de la Fontaine
Avez-vous lu Baruch ? C'était un grand génie.
Boileau Despréaux
Hé !
Claude-Emmanuel Chapelle
Si j'ai lu Baruch, moi ?
J.-B. Poquelin de Molière
N'est-ce pas joli ?
Jean de la Fontaine
Vous ne l'avez pas lu ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Non.
Boileau Despréaux
Ah ! voici Lulli.
Scène 2
Claude-Emmanuel Chapelle, Jean-Baptiste Lulli, Jean de la Fontaine, J.-B. Poquelin de Molière, Boileau Despréaux, Armand de Mauvillain, Un Laquais
Claude-Emmanuel Chapelle
Baptiste, vite à l'oeuvre ! Un sujet magnifique ! Il faut lire Baruch et le mettre en musique.
Jean-Baptiste Lulli
Baruch... !
Jean de la Fontaine
Vous vous moquez ? Vous avez tort vraiment.
Jean-Baptiste Lulli
Au diable si j'entends un pareil compliment ! Vous auriez plus de grâce à parler de cuisine. Çà, messieurs, soupons-nous ?
J.-B. Poquelin de Molière
Mais où donc est Racine ? Vous deviez aujourd'hui nous l'amener céans.
Jean-Baptiste Lulli
Ma foi, depuis huit jours il a perdu le sens. Vous diriez, tant il est de ses moments avare, L'homme le plus pressé de France et de Navarre. Avant-hier il m'aborde, et, d'un maintien fâché : « Ah ! Lulli, me dit-il, je suis bien empêché : On me force à manquer le souper de Molière. » Puis il a poursuivi sur un ton de mystère : « Oui, quelqu'un de très haut, dont j'ai commandement, M'a chargé d'une pièce à finir promptement. J'y rêve nuit et jour, et ne peux, sur mon âme... »
Boileau Despréaux
Hier il fut à Saint-Cloud appelé par Madame.
Claude-Emmanuel Chapelle
Bon ! Qu'il livre sa voile au vent de la faveur.
J.-B. Poquelin de Molière
Il n'y laissera rien de sa naïve humeur : Il est grand ennemi des allures pédantes.
Armand de Mauvillain
À propos, n'a-t-il pas, en deux lettres mordantes, Imitant la façon de feu monsieur Pascal, Daubé gaillardement les gens de Port-Royal ?
Boileau Despréaux
C'est fort mal fait à lui.
Claude-Emmanuel Chapelle
Voyez le janséniste.
Boileau Despréaux
Mais aussi vous savez, le prélat moliniste, De la Sainte-Chapelle indigne trésorier, Messire Claude Auvry, devient un grand guerrier.
Claude-Emmanuel Chapelle
Comment ? Contre le Turc il prêche une croisade ?
Boileau Despréaux
Non, bien mieux que cela ; c'est toute une Iliade. Il s'agit d'un lutrin...
Un Laquais
Messieurs, on a servi. Le souper vous attend.
Jean-Baptiste Lulli
Parbleu, j'en suis ravi.
Claude-Emmanuel Chapelle
Aux joutes de Bacchus, messieurs, on nous appelle. Marchons.
Boileau Despréaux
Moi, sans combat, je le cède à Chapelle.
Jean-Baptiste Lulli
Moi, je veux disputer.
Claude-Emmanuel Chapelle
Allons, mon beau rêveur, Venez boire.
Jean de la Fontaine
Ah ! J'entends.
Boileau Despréaux
Quel enragé buveur !
Claude-Emmanuel Chapelle
Çà, maître Despréaux, trêve de pédantisme. Rappelez-vous le jour où votre jansénisme, Venant au cabaret prêcher contre le vin, Au fond d'une bouteille a laissé son latin.
Jean-Baptiste Lulli
Eh bien... ?
J.-B. Poquelin de Molière
Non, je ne puis être de la partie.
Jean-Baptiste Lulli
Bon ! Notre amphitryon nous fausse compagnie.
Claude-Emmanuel Chapelle
Qu'est-ce à dire ?
J.-B. Poquelin de Molière
Messieurs, l'état de ma santé...
Boileau Despréaux
Ce que c'est que chez soi loger la faculté. Monsieur de Mauvillain, vous allez en répondre.
Jean-Baptiste Lulli
Allons donc ! Jouons-nous Elomire Hypocondre ?
J.-B. Poquelin de Molière
Mais point.
Claude-Emmanuel Chapelle
Qu'est devenu ce généreux courroux ? Avec les médecins vous raccommodez-vous ? Pour mourir, disait-on, vous n'en aviez que faire.
Armand de Mauvillain
Mais pour vivre, messieurs, c'est tout une autre affaire.
J.-B. Poquelin de Molière
Aussi bien tels courroux ne sont que jeux d'esprit. Tout homme bien portant d'Hippocrate se rit ; Mais quand un feu secret dans nos veines s'allume, Quand un mal dévorant lentement nous consume, Le plus ferme courage est bien vite alarmé. Des Barreaux croit en Dieu dès qu'il est enrhumé. Pour moi, sans faire éclat d'une vaine bravade, Je crois aux médecins dès que je suis malade, Et du sieur Mauvillain j'implore le secours. Mais il a fait serment de respecter mes jours, Et par un bon contrat, passé devant notaire, M'a promis pour trente ans de me laisser sur terre.
Jean-Baptiste Lulli
Je veux être pendu si je ne vais demain Congédier Valot, ce docteur inhumain, Qui, pour des fluxions à la chasse gagnées, M'a fait en quatre jours endurer huit saignées.
Boileau Despréaux
Je renonce à Fagon.
Claude-Emmanuel Chapelle
Nous sommes tous vos gens, Monsieur de Mauvillain. Mais vos soins indulgents Ne peuvent-ils ce soir nous accorder Molière ? Jurons qu'il va garder une abstinence entière.
Boileau Despréaux
Nous le jurons.
Armand de Mauvillain
Le bruit de tant de gais propos... Je crains...
J.-B. Poquelin de Molière
Non, mes amis, laissez-moi mon repos.
Jean-Baptiste Lulli
Votre absence chez nous suspendra toute joie ; Je tremble d'en jeûner.
J.-B. Poquelin de Molière
Souffrez que j'y pourvoie, Et que, sans autre épreuve expliquant le destin, Ma seule autorité fasse un roi du festin. Je délègue, messieurs, tous mes droits à Chapelle.
Claude-Emmanuel Chapelle
J'accepte avec transport une charge si belle.
Boileau Despréaux
S'il veut vider sa cave, il ne peut mieux choisir.
Ils sortent, excepté Mauvillain.
Claude-Emmanuel Chapelle
Messieurs, on boira sec : tel est mon bon plaisir.
Scène 3
J.-B. Poquelin de Molière, Armand de Mauvillain
J.-B. Poquelin de Molière
Vous ne les suivez pas ?
Armand de Mauvillain
Je n'en sens nulle envie.
J.-B. Poquelin de Molière
Souffrez-vous à regret leur aimable folie ?
Armand de Mauvillain
Chaque homme suit, son goût. Permettez que le mien S'accommode plutôt d'un solide entretien. Oui, j'estime assez peu cette bruyante ivresse, Ce fracas de bons mots, ces fureurs d'allégresse, Ces fatigants éclats de bouffonne gaîté, Où se perd le bon sens par l'humeur emporté ; Où l'homme bien souvent, —pardonnez ma franchise, — Commençant par l'esprit, finit par la sottise.
J.-B. Poquelin de Molière
Au vieux rire gaulois faites-vous le procès ?
Armand de Mauvillain
Non : j'approuve le rire et j'en blâme l'excès ; Je serais trop fâché que ma philosophie Tranchât du sot orgueil de la misanthropie. On ne me voit jamais dans les cercles joyeux Affecter l'air chagrin d'un censeur ennuyeux ; Je me prête aux plaisants, et d'assez bonne grâce. Mais le plaisant forcé m'importune, me lasse, Et me pousse à chercher des agréments plus doux Dans les sages discours d'un ami tel que vous. À mes prétentions trouvez-vous à redire ? Et puis il est, monsieur, bien des façons de rire. Despréaux, quand il veut, plaisante finement ; La Fontaine est divin dans son libre enjouement ; Mais quel astre envieux leur a fait pour modèle Adopter un maraud tel que votre Chapelle, Qui, lorsqu'il n'est pas ivre, est plus lourd qu'un oison, Et n'attrape l'esprit qu'en perdant la raison ? Je hais par-dessus tout les bouffons après boire ; Leurs propos avinés me donnent l'humeur noire, Et je ne puis m'y plaire, alors qu'à chaque trait, Morbleu ! Je sens à plein l'odeur du cabaret.
J.-B. Poquelin de Molière
Oui, Chapelle a grand tort, et je vous l'abandonne. Je l'ai, sur ce sujet, prêché plus que personne. Je lui vois cent défauts, que ma vieille amitié Tolère par faiblesse ou plutôt par pitié. Pourtant votre chagrin me semble un peu sévère, Mauvillain.
Armand de Mauvillain
Vous pensez ?
J.-B. Poquelin de Molière
Et puis, soyons sincère, Vous parlez de Chapelle, et dans le fond je vois Vos coups passer par lui pour arriver à moi.
Armand de Mauvillain
Entre Chapelle et vous grande est la différence. Le Ciel pour vous former joignit Plaute à Térence, Et Chapelle n'est, lui, qu'un cerveau de travers, Un drôle, un bel esprit qui tourne bien les vers. Mais à vous parler franc, de vos fameux ouvrages Je voudrais bien, monsieur, déchirer quelques pages.
J.-B. Poquelin de Molière
Déchirer !
Armand de Mauvillain
Déchirer, et pour l'amour de vous. Pourrais-je, mon ami, ne pas être en courroux A vous voir abaisser le plus heureux génie, Quitter ce ton charmant de bonne compagnie, Ce badinage fin, noble en sa liberté, Étincelant de verve et de simplicité, Ces traits éblouissants de naïve peinture Où l'esprit sans dégoût reconnaît la nature, Et tout ce qui de vous fait le roi des auteurs ; Pour aller trop souvent, déchu de ces hauteurs, Avec l'appât grossier d'une équivoque sale Orner un lieu commun de petite morale ?
J.-B. Poquelin de Molière
Hé ! monsieur, comme moi vous savez mon désir. Parbleu ! si je pouvais travailler à loisir, Si pour seuls auditeurs de mes heureuses pièces J'avais des ducs et pairs, des marquis, des comtesses, Si pour les gens de goût libre je m'appliquais...
Armand de Mauvillain
J'entends. Il faut aussi divertir les laquais. Alceste est pour la Cour, Scapin pour la canaille.
J.-B. Poquelin de Molière
Ouais, mon Scapin lui-même a fait rire à Versailles. On y goûterait peu votre sévérité.
Armand de Mauvillain
Quand on prend les humains par leur méchant côté, Monsieur, fût-ce à la Cour, on est trop sûr de plaire, Et toute flatterie appelle son salaire.
J.-B. Poquelin de Molière
Enfin que voulez-vous ? Un rimeur tel que moi Ne voit rien au-dessus des suffrages du roi. Il me protège.
Armand de Mauvillain
Soit.
J.-B. Poquelin de Molière
Il m'honore.
Armand de Mauvillain
Peut-être. Entre nous, vous flattez les caprices du maître. Ne vous y fiez pas ; le rôle est dangereux. Un jour ils passeront ; vous passerez comme eux.
J.-B. Poquelin de Molière
Vous croyez ?
Armand de Mauvillain
J'en suis sûr.
J.-B. Poquelin de Molière
Hélas !
Armand de Mauvillain
Et puis en somme, Si grand que soit le prince, en êtes-vous moins homme ? Et consumer ses jours à divertir un roi, Est-ce là pour un homme un assez digne emploi ? Des plus humbles respects entourer sa personne, Affronter les hasards si sa gloire l'ordonne, Voilà par où l'on doit mériter ses bienfaits. Son serviteur toujours, mais son bouffon jamais. Ai-je tort ?
J.-B. Poquelin de Molière
Non, monsieur ; c'est grand, noble, héroïque... Mais vraiment-vous chaussez le cothurne tragique, Et Chrêmes en courroux n'aurait point parlé mieux.
Armand de Mauvillain
Ai-je tort ou raison ? C'est tout ce que je veux.
J.-B. Poquelin de Molière
Soit. Mais vous me poussez d'une étrange manière. Que prétendez-vous donc ?
Armand de Mauvillain
Ah ! mon pauvre Molière, Ma constante amitié ne peut-elle obtenir Que vous rompiez... ?
J.-B. Poquelin de Molière
Allons, je vous vois bien venir. Il faut...
Armand de Mauvillain
Il faut, monsieur, n'être plus que poète ; Il faut vous résigner, la conséquence est nette, À ne plus engager par un lâche trafic Votre geste et votre air aux sifflets du public ; Il faut vous affranchir enfin, il faut en croire La voix de vos amis, et surtout votre gloire.
J.-B. Poquelin de Molière
Oui, vous me conseillez de la bonne façon, Et ma gloire a, monsieur, parfaitement raison ; Mais je n'en ferai rien.
Armand de Mauvillain
Quoi ! Votre âme obstinée Voudrait.. ?
J.-B. Poquelin de Molière
Tenez, Monsieur, chacun sa destinée : La mienne est là ; suffit : je la suis jusqu'au bout.
Armand de Mauvillain
Cependant...
J.-B. Poquelin de Molière
Oui, d'accord, oui, je conviens de tout. Dites que ce métier ne m'est pas nécessaire ; Dites que je suis riche assez pour ne rien faire ; Que parmi le beau monde et chez les courtisans Je m'épargnerais là mille traits méprisants. Pour le bien de mes jours gendarmez-vous encore ; Dites que je me tue. Est-ce que je l'ignore, Parbleu ? J'ai contre moi santé, gloire, bonheur ; Je n'en démordrai pas : ce m'est un point d'honneur.
Armand de Mauvillain
Plaisant honneur vraiment ! Sur les ais d'un théâtre Affecter les éclats d'une gaîté folâtre, En spectacle public s'offrir à tout venant ; S'immoler au plaisir du beau premier manant Qui, pour ses quinze sous devenu votre maître, Par-devant son bon goût vous force à comparaître, Et vous peut jeter... — Non ! j'aimerais mieux cent lois, Plutôt que mériter par semblables emplois Ces indignes honneurs et ces honteux salaires, Pendant quatre-vingts ans ramer sur les galères.
J.-B. Poquelin de Molière
Monsieur, de vingt acteurs je suis le gagne-pain. Pour vous plaire faut-il les livrer à la faim ? Me les nourrirez-vous si je les abandonne ?
Armand de Mauvillain
Donnez-leur vos chefs-d'oeuvre, et non votre personne. Ils n'y peuvent rien perdre, et faire plus pour eux Enfin, c'est être aveugle et non pas généreux. Mais non, confessez tout ; un autre noeud vous lie, Et dans le fond du coeur...
J.-B. Poquelin de Molière
Brisons là, je vous prie. Vous êtes mon ami, vous me voulez du bien, Vous parlez sagement, mais vous n'obtiendrez rien. À tout votre courroux mon esprit se résigne, Et quant à vos bontés, Monsieur, j'en suis indigne, Et si...
Armand de Mauvillain
Vous vous moquez.
J.-B. Poquelin de Molière
Non, sérieusement, Vous ne me ferez pas quitter mon sentiment.
Armand de Mauvillain
Hélas !
J.-B. Poquelin de Molière
Docteur, je tiens qu'une heureuse folie Est l'unique remède aux maux de cette vie. Que vois-je autour de moi ? Des vices, des travers, Des coeurs lâches et faux, des têtes à l'envers, Des gens à grands canons, des Marquis, des Comtesses, Des partisans niais enflés de leurs richesses, Des beaux esprits de Cour, des pédants attitrés, De toute baliverne admirateurs jurés, Des bourgeois bien épais tranchant du gentilhomme. D'honneur, si je ne ris, ce spectacle m'assomme. Rions donc. Aussi bien je ne suis pas d'humeur À faire un Héraclite, un pédant, un pleureur. Puis de tous les fâcheux le plus insupportable, De tous les assassins le plus inévitable, Pour chacun d'entre nous, c'est lui-même, je crois.
Armand de Mauvillain
Vous ne vous trompez point.
J.-B. Poquelin de Molière
Eh bien ! Pour moi, c'est moi. Tous moyens me sont bons, pourvu que je m'applique À réduire aux abois ce traître domestique. Je suis comédien : vu par son beau côté, Mon état est bruyant, variable, agité ; Et vous me demandez après pourquoi je l'aime ! Hé ! parbleu ! c'est qu'il m'aide à m'oublier moi-même. N'en parlons plus, docteur, et demeurons amis.
Armand de Mauvillain
Je vous ferai, Monsieur, grâce de mes avis : Mais dussiez-vous encor me trouver incommode, Sachez que je réprouve une telle méthode ; Que, malgré le silence où vous m'avez contraint, Ma sincère amitié vous condamne et vous plaint. Je ne vous dirai pas qu'un véritable sage Dans l'oubli de ses maux ne met pas son courage, Que d'un ferme regard, sans faste et sans courroux, Il aime pour les vaincre à les contempler tous. Non. - Mais pour apaiser l'ennui qui vous possède, Je vous souhaiterais un plus puissant remède. Du bruit de sa folie on a beau s'étourdir, Ce sont éclats d'un jour, que suit le repentir. Même parmi les jeux de la scène comique, L'invisible ennemi nous harcèle et nous pique. En vain nous le bravons d'un sourire moqueur : L'esprit ne guérit pas les blessures du coeur. - Mais de cet entretien la longueur importune Vous fatigue, et je veux...
J.-B. Poquelin de Molière
Du moins pas de rancune.
Armand de Mauvillain
Non, mais reposez-vous en malade soumis ; Regagnez votre chambre. Auprès de vos amis Je m'en vais excuser cette prompte retraite.
J.-B. Poquelin de Molière
J'y consens : Hippocrate aura ce qu'il souhaite. Bonsoir.
Armand de Mauvillain
Adieu.
Scène 4
Armand de Mauvillain, Boileau Despréaux, Jean-Baptiste Lulli, Claude-Emmanuel Chapelle
Armand de Mauvillain
Pourtant, s'il ne veut pas guérir, Je ne puis me résoudre à le laisser mourir. J'espère quelque jour le trouver plus traitable. Pauvre homme ! Il cache mal le chagrin qui l'accable : C'est pitié !... Mais quel bruit ! Eh ! qu'est-ce quej'entends ?
Boileau Despréaux
C'est dit.
Jean-Baptiste Lulli
C'est résolu.
La porte s'ouvre.
Claude-Emmanuel Chapelle
Ne perdons point de temps.
Scène 5
Claude-Emmanuel Chapelle, Armand de Mauvillain, Jean-Baptiste Lulli, Boileau Despréaux, Jean de la Fontaine
Claude-Emmanuel Chapelle
Ah ! Voici Mauvillain.
Armand de Mauvillain
Ils sont tous au plus ivre.
À Mauvillain.
Jean-Baptiste Lulli
Je vais l'angarier. Docteur, il faut nous suivre.
Armand de Mauvillain
Mais où donc ?
Boileau Despréaux
À la Seine.
Armand de Mauvillain
À la Seine ! Pourquoi ?
Jean de la Fontaine
La sotte question !
Claude-Emmanuel Chapelle
Pour nous noyer, ma foi.
Jean-Baptiste Lulli
Nous allons, s'il vous plaît, mourir de compagnie, Entre nous, sans flambeaux et sans cérémonie.
Boileau Despréaux
Venez.
Haut.
Armand de Mauvillain
Que diable faire avec ces quatre fous ? Messieurs, considérez...
Jean de la Fontaine
Allons, décidons-nous. Je suis impatient de sortir de ce monde.
Claude-Emmanuel Chapelle
Faites tôt.
Jean-Baptiste Lulli
Dépêchez.
À part.
Haut.
Armand de Mauvillain
Avant que je réponde, - Il faut gagner du temps, - Pourrais-je pas savoir Au moins quelques raisons de ce beau désespoir ? J'admire, je l'avoue, une action si prompte, Et de ce que je fais j'aime à me rendre compte.
Jean de la Fontaine
C'est du lantiponnage.
Claude-Emmanuel Chapelle
Il tourne autour du pot.
Boileau Despréaux
Noyez-vous sur parole.
Armand de Mauvillain
Eh ! non ; de grâce, un mot. Sur vos pas, dans l'instant, je cours à la rivière, Mais je prétends mourir avec choix et lumière. Voyons.
Jean de la Fontaine
Parle, Chapelle.
Claude-Emmanuel Chapelle
Allons, parle, Boileau.
À Mauvillain.
Jean-Baptiste Lulli
Faut-il tant de façons pour se jeter à l'eau ? Moi je vous dis en bref que l'humaine existence Est un charivari.
Armand de Mauvillain
C'est bien ce que je pense.
Jean-Baptiste Lulli
Concert sans harmonie et plein de contre-temps, Cacophonie horrible, à rendre sourds les gens, Indigne pot pourri de musique brutale. Or sus, allegretto ! Je siffle et je détale.
Claude-Emmanuel Chapelle
Très bien.
Jean de la Fontaine
Voilà parler.
Armand de Mauvillain
C'est trop juste.
Boileau Despréaux
Docteur, Imaginez un peu les chagrins d'un auteur. L'envie ou le faux goût étouffent son mérite. S'il est grave, on s'endort ; s'il plaisante, on s'irrite ; S'il parle de satire, on se sauve d'effroi... L'auteur de la Pucelle est mieux renté que moi !
Armand de Mauvillain
C'est criant.
Claude-Emmanuel Chapelle
Voyez-moi : l'on me connaît à peine !
Armand de Mauvillain
Oui, cela me révolte.
Jean-Baptiste Lulli
Allons donc à la Seine.
Jean de la Fontaine
Docteur, qu'aperçoit-on dans ce triste univers ? Les pauvres innocents grugés par les pervers. « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Le loup vous assassine et le renard vous leurre. Lisez l'histoire : « On voit, hélas ! Que de tout temps, Les petits ont pâti des sottises des grands. » Et moi, chétif, perdu dans ce monde où j'enrage, Je ne vois qu'un parti, c'est de plier bagage.
Boileau Despréaux
Point d'autre.
Claude-Emmanuel Chapelle
Assurément.
Armand de Mauvillain
J'en demeure d'accord.
Claude-Emmanuel Chapelle
« Chaque instant de la vie est un pas vers la mort, » A dit monsieur Corneille ; et s'il faut qu'on arrive, En dépit qu'on en ait, à l'infernale rive, Sans attendre en moutons qu'on nous vienne chercher, Au-devant du trépas il est beau de marcher. Allons avant le temps, d'une façon gaillarde, Dérouter les destins et narguer la camarde ! Pluton n'y verra goutte.
Jean-Baptiste Lulli
Oui, morbleu ! c'est bien dit. Rien n'est, ma foi, plus sot que mourir dans son lit.
Armand de Mauvillain
Messieurs, à vos raisons je dois rendre les armes ; Et pour qui vous ouït la mort a tant de charmes Que je serais un fat de ne me pas noyer. Mais prenons garde aussi de ne rien oublier.
Claude-Emmanuel Chapelle
Qu'est-ce à dire ?
Armand de Mauvillain
Qu'il faut, si vous voulez m'en croire, Faire à nos héritiers bénir notre mémoire. Instrumentons un peu, messieurs ; faites état Qu'il est fort incivil de mourir intestat.
Claude-Emmanuel Chapelle
Je n'ai point d'héritiers.
Jean de la Fontaine
Je n'ai point d'héritage Dont on puisse après moi contester le partage.
Jean-Baptiste Lulli
Moi j'ai dix mille écus de dettes à léguer. Je les donne à qui veut.
Boileau Despréaux
C'est trop nous haranguer, Docteur. J'ai trois cousins natifs de Normandie ; Ils plaideront vingt ans ; la chose est plus jolie.
À part.
Armand de Mauvillain
Messieurs... Qu'inventerai-je... ?
Boileau Despréaux
Eh ! Mais je crois, au fait, Que ce noble trépas fera meilleur effet Si nous en consignons une marque publique En trois ou quatre mots d'écriture authentique. Tenez, pour compléter cette grande action, Donnons un petit bout de déclaration.
Jean-Baptiste Lulli
Bah !
Claude-Emmanuel Chapelle
Mais oui.
Boileau Despréaux
Deux instants.
Jean de la Fontaine
Que le diable m'emporte Si j'y songeais !
Jean-Baptiste Lulli
Allons.
Il sort.
Armand de Mauvillain
Courons chercher main forte.
Scène 6
Claude-Emmanuel Chapelle, Boileau Despréaux, Jean-Baptiste Lulli, Jean de la Fontaine
Claude-Emmanuel Chapelle
Dicte-moi, Despréaux : le projet me sourit.
Boileau Despréaux
Écris : « Nous soussignés, gens de coeur et d'esprit, Considérant, primo... »
Jean-Baptiste Lulli
Quel style de chicane !
Boileau Despréaux
Monsieur, sur ce point-là vous êtes un profane.
Jean de la Fontaine
Voulez-vous prendre ici le ton du madrigal ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Laissez faire.
Jean-Baptiste Lulli
Après tout, cela m'est fort égal.
Boileau Despréaux
« Considérant, primo, que le monde où nous sommes... »
Claude-Emmanuel Chapelle
J'y suis.
Boileau Despréaux
« A de tout temps méconnu les grands hommes, À ce faire incité par un esprit jaloux... »
Jean-Baptiste Lulli
Où donc est Mauvillain ?
Jean de la Fontaine
S'est-il moqué de nous ?
Boileau Despréaux
Qu'est-ce ?
Jean-Baptiste Lulli
Il a, sans mot dire, enfilé la venelle :
Entre Molière.
Claude-Emmanuel Chapelle
Le lâche !
Scène 7
J.-B. Poquelin de Molière, Claude-Emmanuel Chapelle, Boileau Despréaux, Jean de la Fontaine, Jean-Baptiste Lulli
J.-B. Poquelin de Molière
Eh bien ! J'apprends une étrange nouvelle ! Des lois de l'amitié l'on fait ici grand cas. Non, de tels procédés ne se pardonnent pas.
Claude-Emmanuel Chapelle
Ah ! Molière...
J.-B. Poquelin de Molière
Comment ! Un dessein mémorable, Inouï, merveilleux !... Mais c'est abominable.
Boileau Despréaux
Eh ! je...
J.-B. Poquelin de Molière
Le concevoir...
Jean de la Fontaine
Si nous...
J.-B. Poquelin de Molière
L'exécuter...
Claude-Emmanuel Chapelle
C'est que...
J.-B. Poquelin de Molière
Sans m'en instruire et sans me consulter !
Jean-Baptiste Lulli
Non, si...
J.-B. Poquelin de Molière
Vous me trouvez indigne de vous suivre ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Point...
J.-B. Poquelin de Molière
J'ai donc mérité l'affront de vous survivre ?
Jean de la Fontaine
En aucune façon. Je...
J.-B. Poquelin de Molière
Parbleu ! c'est flatteur. Vous croyez bonnement que la mort me fait peur ?
Boileau Despréaux
Hé... !
J.-B. Poquelin de Molière
Qu'on ne saura pas se noyer comme un autre ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Nenni. Je connais bien...
J.-B. Poquelin de Molière
Quelle idée est la vôtre ? Je vous trouve plaisants de me juger ainsi.
Jean de la Fontaine
Écoute... !
J.-B. Poquelin de Molière
Non, vraiment ; je vous déclare ici Que mon coeur, affranchi par ce cruel outrage, Des noeuds de l'amitié pour jamais se dégage.
Jean-Baptiste Lulli
Mais crois...
J.-B. Poquelin de Molière
Je ne crois rien.
Boileau Despréaux
Si tu...
Entre Mauvillain.
J.-B. Poquelin de Molière
Pas de raisons.
Scène 8
Claude-Emmanuel Chapelle, Armand de Mauvillain, J.-B. Poquelin de Molière, Boileau Despréaux, Jean-Baptiste Lulli, Jean de la Fontaine
Claude-Emmanuel Chapelle
Enfin...
Armand de Mauvillain
Tout sera prêt.
J.-B. Poquelin de Molière
J'ai bridé nos oisons.
Claude-Emmanuel Chapelle
Docteur, faites au moins que Molière m'entende.
J.-B. Poquelin de Molière
Non, je n'entendrai point : ma colère est trop grande. Ah ! Vous me dédaignez ! Assez d'autres, ma foi, Se feraient quelque honneur de mourir avec moi ; Et voici Mauvillain, si peu que je l'en prie, Qui jusqu'au fond de l'eau me tiendra compagnie.
Armand de Mauvillain
Assurément.
Claude-Emmanuel Chapelle
Veux-tu me voir à tes genoux ?
J.-B. Poquelin de Molière
À d'autres.
Armand de Mauvillain
Suis-je pas à l'hôpital des fous ?
J.-B. Poquelin de Molière
Et puis, si vous m'aviez averti de l'affaire, J'aurais pu vous donner quelque avis salutaire.
Boileau Despréaux
Comment ?
J.-B. Poquelin de Molière
Vit-on jamais se noyer à minuit, Comme des gens honteux, en cachette et sans bruit ?
Jean-Baptiste Lulli
Mais...
J.-B. Poquelin de Molière
Vous n'entendez rien. Allez, je vous pardonne : Vous êtes trop naïfs et j'ai l'âme trop bonne.
Claude-Emmanuel Chapelle
Ah !
J.-B. Poquelin de Molière
Mais songez du moins à ce qu'on pensera Quand demain vers Saint-Cloud l'on vous repêchera.
Jean de la Fontaine
Bah ! Nous n'y serons plus.
Boileau Despréaux
Que veux-tu que l'on dise ?
J.-B. Poquelin de Molière
Hé ! l'on ne dira rien. Voilà votre sottise. Le beau projet vraiment, mourir incognito ! On dira : Ces messieurs prenaient l'air en bateau.
Claude-Emmanuel Chapelle
Tiens, au fait !...
J.-B. Poquelin de Molière
Vous voulez faire honte à la France, Et d'un siècle sans goût punir l'indifférence ? Mais c'est devant témoins, mais c'est en plein soleil Qu'il faut exécuter cet exploit sans pareil.
Boileau Despréaux
Nous allions rédiger...
J.-B. Poquelin de Molière
Voudra-t-on vous en croire ? Vos jaloux s'entendront pour ternir votre gloire ; Et monsieur de Visé, ce conteur impudent, Au Mercure écrira que c'est pur accident.
Jean-Baptiste Lulli
Nous devions y songer.
Boileau Despréaux
C'est un trait de lumière.
Jean de la Fontaine
Tout le monde n'a pas tant d'esprit que Molière.
Claude-Emmanuel Chapelle
Je ne suis qu'un grand sot ; je ne me comprends pas.
Jean-Baptiste Lulli
Ordonne : nous ferons tout ce que tu voudras.
J.-B. Poquelin de Molière
Eh bien, messieurs, demain sans retard, avant l'heure Où chacun pour dîner regagne sa demeure, Au Pont-Neuf...
Boileau Despréaux
Au Pont-Neuf, parmi les charlatans, Auprès de Brioché !
J.-B. Poquelin de Molière
C'est bien ce que j'entends. Vous voulez une place où le public abonde : C'est près des charlatans qu'il faut chercher le monde.
Jean de la Fontaine
C'est bien vrai.
Boileau Despréaux
Je me rends.
J.-B. Poquelin de Molière
Donc, demain vendredi, Quand l'horloge au Palais aura sonné midi, Dessus le parapet sans vergogne je monte ; Là, d'un style énergique, à la foule je conte Que, las d'un monde ingrat, les plus fameux auteurs...
Jean-Baptiste Lulli
Oh parbleu ! j'y voudrais cent mille spectateurs.
J.-B. Poquelin de Molière
... Au pays de Pluton, s'en vont chercher fortune. Après cet impromptu de façon peu commune, Je saute ; mon exemple est par vous imité, Et la mort nous élève à l'immortalité.
Boileau Despréaux
Bravo !
Jean-Baptiste Lulli
Bravissimo !
Jean de la Fontaine
Quel éclat !
Claude-Emmanuel Chapelle
Quel tapage !
Jean de la Fontaine
Mais nous n'y serons plus, et vraiment c'est dommage. Ah ! Si de l'autre monde on pouvait revenir !
Jean-Baptiste Lulli
Qui sait ?
Boileau Despréaux
En quel endroit faut-il nous réunir ?
À Molière.
Jean de la Fontaine
Il suffit d'être à l'heure au Pont-Neuf. Que t'en semble ?
Claude-Emmanuel Chapelle
Avant de nous quitter, si nous jurions ensemble Par l'Olympe et le Styx...
Molière sonne. Un laquais entre.
J.-B. Poquelin de Molière
Hé ! Non, ne jurons pas ; Et quant au rendez-vous, ce n'est point l'embarras. À tous les quatre ici je puis offrir un gîte. Souffrez que pour la nuit Molière vous invite : Tous sous le même toit nous attendrons le jour.
Boileau Despréaux
Las ! Nous ne pourrons plus te payer de retour.
Jean de la Fontaine
C'est au mieux.
Claude-Emmanuel Chapelle
Mon ami, vous êtes un grand homme.
J.-B. Poquelin de Molière
Allons, dormez en paix pour votre dernier somme. Demain, quand il faudra, j'irai vous avertir.
Claude-Emmanuel Chapelle
Çà, nous déjeunerons avant que de partir ?
Au laquais.
À part.
Haut.
J.-B. Poquelin de Molière
Sans doute. Laissez-moi ; l'affaire me regarde. Conduisez ces messieurs, Et faites bonne garde. Au revoir.
Ils sortent.
Claude-Emmanuel Chapelle
À bientôt.
Scène 9
J.-B. Poquelin de Molière, Armand de Mauvillain
Il tombe sur un fauteuil.
J.-B. Poquelin de Molière
La nuit porte conseil, Et vous serez, messieurs, bien penauds au réveil. Je n'en puis plus.
Armand de Mauvillain
Eh bien ! Leur aimable folie Est-elle un bon remède aux maux de cette vie ? Que dit de tout cela votre facile humeur ?
J.-B. Poquelin de Molière
Mauvillain, vous avez le secret de mon coeur ; La tristesse est au fond... Demeurez-moi fidèle. Oui, je le sens ; il faut, pour me défendre d'elle Et pour n'être ici-bas malheureux qu'à demi, Qu'un homme sérieux soit mon premier ami.