Le Trésor
Scène 1
L'Abbé, Jean
Jean, vêtu comme un paysan chasseur, guêtre de cuir et le fusil sur l'épaule, est entré par le fond et s'est arrêté sur le seuil, en écoutant les derniers mots de l'abbé,
L'Abbé
L'origine est bien là... Nous disons donc que Jean, Premier du nom, baron de la Roche-Morgan, Seigneur de Saint-Martin-des-Fossés, capitaine De cent archers, qui fut gouverneur d'Aquitaine, Et mourut aux lieux saints pour faire son salut, Prit pour femme Isabeau de Béthune et qu'il eut Un seul fils, Jean second, un guerroyeur insigne, Dont le duc actuel descend en droite ligne...
gaiement
Jean
Et nous disons que Jean vingt- deux, duc actuel, Qui, ce matin, selon l'usage habituel, Avant le point du jour est parti pour la chasse, Rentre en triomphateur... avec une bécasse.
L'Abbé
Monsieur le duc !
Jean
Encor ce titre ? Non, l'Abbé ! Dans l'état misérable où me voici tombé, Je ne le porte plus et ne dois point permettre, Pas même à vous, mon vieux précepteur, mon bon maître, D'appeler duc celui qui vit en paysan. Donc, comme chacun fait, dites-moi : « Monsieur Jean. »
L'Abbé
Vous dire : « Monsieur Jean ! » moi !... c'est inadmissible ! Êtes-vous duc et pair ?
Jean
Je l'étais, c'est possible. Aujourd'hui Monsieur Jean est le nom qu'il me faut. Car, depuis que mon père est mort sur l'échafaud, Et depuis qu'en exil et loin de la patrie, Mon pauvre abbé, malgré mon titre et ma paierie, De l'âpre pauvreté j'ai subi les leçons, Car à Londres, enfin, j'ai servi les maçons, De bien des vanités j'ai compris la faiblesse.
L'Abbé
Vous ne reniez pas le droit de la noblesse ?
Jean
Non ! Mais j'ai bien assez réfléchi pour savoir Que tout droit en ce monde est doublé d'un devoir. Pour avoir trop usé de l'un sans remplir l'autre, Ceux qui portaient des noms fameux comme le nôtre Sont tombés, et leur plainte est perdue en l'écho De ce canon vainqueur qui vient de Marengo. Or, moi, pauvre émigré, qui, rentré dans ma terre, Trouve mes biens vendus et mon toit solitaire Écroulé, moi qui n'ai, dans ma triste maison, Rien d'intact, si ce n'est cet antique blason, Moi qui dois désormais borner ma perspective Aux trois ou quatre champs de blé que je cultive, Et demander ma vie au labeur de mes mains, Je fais très bon marché de tous mes parchemins ; Et j'accepte mon sort, bravement, sans révolte. à mes anciens vassaux quand je vends ma récolte, Quand je bois avec eux le cidre du marché, Où donc est ma paierie ? Où donc est mon duché ? Jusqu'à des temps meilleurs, mon ami, j'y renonce. Mais comme on trouve ici, sous le lierre et la ronce, Cet écusson ducal qu'épargna la Terreur, De même on trouve encor, dans ce duc laboureur, Le plus beau legs qu'il tient de sa bonne origine, Son honneur qui survit à toute sa ruine !
L'Abbé
Ah ! Courageux ami... Mais rien ne me défend Du moins de vous nommer toujours : « Mon cher enfant ! » N'est-ce pas, comme au temps de votre adolescence ?
Jean
De grand coeur !
L'Abbé
J'ai pour vous tant de reconnaissance ! Lorsque - voilà trois mois - nous sommes revenus D'exil, ma nièce et moi, marchant presque pieds nus...
Jean
Je vous ai recueillis. Bah ! la maison est large.
L'Abbé
Et vous nous avez pris tous deux à votre charge, Vous; si pauvre déjà...
Jean
Quel beau mérite j'ai ! Le pain sec est meilleur quand il est partagé. Mais, l'abbé, dans quel but, avec tant d'énergie, Compulsez-vous ici ma généalogie ? Vous dressez donc mon arbre héraldique ?
L'Abbé
Non, non. Je veux, pour illustrer à jamais votre nom, Je veux conception plus grande, plus hardie ! Sur un de vos aïeux faire une tragédie.
Jean
Je vous reconnais là... Toujours le vieux travers.
L'Abbé
Faire une tragédie en cinq actes, en vers. J'en ai déjà dix-neuf, parfaitement intactes, Hélas ! toutes en vers et toutes en cinq actes, Que ces comédiens, insolents étourdis, M'ont osé refuser... jusqu'à mon Faux Smerdis, Un chef d oeuvre !... N'importe, ils n'auront qu'à se taire, Cette fois... Ce sera dans le goût de Voltaire... Un affreux scélérat qui nous a fait un mal !... Mais quel talent tragique il avait, l'animal !
Jean
Ainsi, dans le passé de ma noble famille Vous cherchez un sujet ?
L'Abbé
Sans doute. Elle fourmille De grands hommes d'État, d'illustres généraux... J'hésite seulement dans le choix du héros.
Jean
Prenez donc celui- ci, l'ami de Henri quatre, Qu'auprès du Vert-Galant vingt ans l'on vit combattre, Et qui mourut, dit- on, de douleur et d'effroi, En apprenant soudain le meurtre du bon roi.
L'Abbé
J'y songeais, mais le roi parle un langage ignoble. Ventre-saint-gris n'est pas possible en style noble. Il faut y renoncer.
Jean
C'est bien dommage. Enfin Le fils de tant d'aïeux pour l'instant meurt de faim. Très à propos la table est mise et nous convie. Il est midi bientôt...
Scène 2
Véronique, Jean, L'Abbé, Une Voix, Voix
Véronique entre en portant une grosse soupière qu'elle pose sur la table.
Véronique
Et la soupe est servie.
Jean
Ah !
Véronique
Cher oncle !...
L'Abbé
Bonjour, ma nièce.
Soulevant le couvercle de la soupière.
Véronique
Monsieur Jean, Je me suis surpassée aujourd'hui... Jugez-en.
Jean et l'abbé se mettent à table et commencent à manger. Véronique a son couvert mis et s'assied aussi, mais à chaque instant elle se lève pour servir.
Jean
Voyons cela, mignonne... Oh ! la bonne bouffée !... Mais vous êtes vraiment notre petite fée, Véronique, et depuis que vous êtes ici, Le deuil de ma maison déjà s'est éclairci, Tant vous y répandez la vie et la lumière.
Véronique
Laissez donc, monsieur Jean ! je joue à la fermière, Comme la pauvre reine a fait à Trianon, Et j'ai lu Florian, voilà tout.
Jean
Eh bien, non ! Watteau goûterait peu ma bergerie en prose, Où les moutons n'ont pas au col un ruban rose ; Et, dans cette ruine où je vis en fermier, Florian se plaindrait de l'odeur du fumier. Non, non, vous n'avez pas la tête si légère : Vous êtes une bonne et fine ménagère ; Et le pauvre garçon, qui sait ce qu'il vous doit, Bénit Dieu qui vous a conduite sous son toit !
Véronique
Quand il me parle ainsi, comme mon coeur palpite !
L'Abbé
Et moi, j'aurai du moins amené la petite ; Elle paiera pour deux votre hospitalité ; Car je sens durement mon inutilité, Chers amis, et j'en souffre en mes nuits d'insomnie... Bon à rien !... Je ne suis qu'un homme de génie !
Jean
Mon pauvre abbé !
L'Abbé
Pourtant mes dix - neuf manuscrits Sont là, qui, quelque jour, étonneront Paris ; Et vous ne serez plus pauvres comme vous l'êtes : Je vous fais héritiers de mes oeuvres complètes.
Jean
Bon ! Mais en attendant ce résultat lointain, Mangeons dans la faïence et buvons dans l'étain, Puisque contentement, dit-on, passe richesse.
L'Abbé
Oh ! Les petits soupers, jadis, chez la duchesse !
Véronique
Est-il vrai, monsieur Jean, que vous pourriez encor Être très riche un jour ?
Jean
Et comment ?
Véronique
Ce trésor ? Ces diamants cachés, sous la Terreur ?
Jean
Chimère !
L'Abbé
Je les ai vus jadis portés par votre mère ; Ils valaient, j'en réponds, plus de cent mille écus.
Jean
Donc ils ont été pris, soyez-en convaincus. Ces diamants, du reste, ont toute une légende Dans la famille ; ils sont d'une valeur très grande, Et leur éclat fameux fit rêver autrefois Plus d'une honnête dame à la cour des Valois. Sur ces nobles bijoux dont j'ai perdu la trace, A sa majorité, chaque aîné de ma race Toujours du duc son père avait, dit-on, reçu Un secret important que je n'ai jamais su. Bref, ils seraient cachés ici... Toute une histoire ! J'y crois peu ; mais je crois fort à la bande noire, Je crois que pour les nids il est des oiseleurs, Et pour les diamants qu'on cache, des voleurs.
L'Abbé
Ce trésor ? Si pourtant, un jour, on le découvre ?
Jean
Eh bien donc ! Je ferai reconstruire mon Louvre. Ma salle basse, ouverte, à cette heure, à tout vent, Sera fermée et chaude ainsi qu'auparavant. Ainsi qu'auparavant, la vieille cheminée Sera d'un feu flambant et clair illuminée; Et, par les soirs d'hiver, je pourrai rêver seul Aux vertus d'autrefois, devant mon grand aïeul.
Véronique
Et, bien sincèrement, ce manque de fortune Ne vous cause jamais de pensée importune ?
Jean
Non, car je me résigne, et c'est l'art d'être heureux.. C'était bien différent, quand j'étais amoureux.
Véronique
Ah ! Voilà si longtemps qu'il n'avait parlé d'elle !
Jean
Irène des Aubiers, la fière demoiselle... Que devient-elle donc ?
L'Abbé
Mais, encor quelquefois, Je la rencontre allant au galop par les bois. Elle a l'air à cheval d'une amazone scythe.
Mettant la main sur son coeur.
Jean
Oui, le vieux souvenir par moments ressuscite... Elle peut se vanter de m'avoir fait souffrir, Allez ! J'étais fou d'elle, et j'ai pensé mourir Quand ses parents, malgré le nom dont je me nomme, Ont refusé la main du pauvre gentilhomme, Et quand il m'a fallu, tout seul, comme un hibou, Avec ce gros chagrin, m'enfermer dans mon trou. Irène ! Irène ! Hélas ! Cruelle fille d'Ève ! Elle m'avait pourtant laissé nourrir ce rêve, Que sous ce toit croulant pourrait fleurir, un jour, Un lys qui l'emplirait de son parfum d'amour ! Elle m'avait donné l'espérance divine Que le bonheur viendrait habiter la ruine ! Et j'ai souvent pleuré, quand dans ce vieux granit Je voyais, au printemps, l'oiseau faire son nid !... J'ai dû me résigner... Mais le coup fut bien rude... Puis vous êtes venus peupler ma solitude ; Ma tristesse guérit, et le temps s'écoula... Et je ne souffre plus quand je mets ma main là !
Véronique
Est-il sincère ?...
À Véronique, qui ôte le couvert.
Jean
Assez sur cette rêverie ! Car je manque aux devoirs de la galanterie, Et je veux enlever le couvert avec vous.
Véronique
Grand merci, Monsieur Jean !
On entend au dehors le bruit d'une charrette qui s'arrête sur les pavés de la cour.
L'Abbé
En quel temps vivons-nous ? Un La Roche-Morgan ne pouvoir, à son aise,; Épouser qui lui plaît !... Allons ! Quatre-vingt-treize Triomphe. Le bon goût se meurt, et tout avec. Monsieur Talma s'habille en vrai costume grec... La pauvre vieille France a péri tout entière. Personne ne sait plus tenir sa tabatière : Prendre sa prise ainsi, le geste était charmant ! Puis, d'une pichenette au jabot, lestement, Enlever le tabac jusqu'au plus mince atome. Cela n'a l'air de rien... C'est un grave symptôme : De notre décadence il est le précurseur ; Et l'on dira de moi : « C'est le dernier priseur ! »
au dehors
Une Voix
Monsieur Jean ! Monsieur Jean !... Oh ! arrête la Grise !
Jean
Chercheurs de millions ! Voilà qui nous dégrise... C'est mon valet Martin qui revient du marché. Or donc, en attendant le trésor déniché, Le seigneur de céans, veuf de tout patrimoine, Va savoir si du moins il vend bien son avoine.
Voix
Monsieur Jean !...
Il sort par le fond.
Jean
On y va.
Scène 3
L'Abbé, Véronique
Véronique, qui a fini de desservir, prépare des fleurs dans un vase qu'elle pose sur la table. L'abbé reprend son in-quarto et se promène de long en large.
L'Abbé
Reprenons notre élan. Je tiens ma tragédie et suis sûr de mon plan. Melpomène avec moi sans doute a fait un pacte... Voyons !... Scène d'amour, d'abord, au deuxième acte. On convient volontiers que chez moi les amants Expriment en beaux vers leurs tendres sentiments Et peignent comme il sied le tourment qui les ronge... Un songe à l'acte trois... J'excelle dans le songe... Et puis à l'acte quatre, un récit... Mes récits, Aux yeux des gens de goût, passent pour réussis. J'ai bien, par-ci par-là, des scènes plus minimes... Mais je sais m'en tirer par quelques vers sublimes.
Véronique
Mon oncle !...
L'Abbé
Bon, encor ! Non, jamais je n'ai pu Travailler un instant sans être interrompu. Qu'est-ce que cette enfant peut me vouloir, en somme ?
Véronique
Mon père, n'est-ce pas, était bon gentilhomme ?
L'Abbé
Sans doute, assez souvent je te l'ai dit, je crois. Mon brave frère est mort au service du roi, Quoiqu'il n'ait jamais eu que la cape et l'épée... Mais voilà maintenant ma verve dissipée... Et vous m'interrompez, Véronique, au moment Où je mettais la main sur un bon dénouement.
Véronique
Pardonnez-moi.
Il sort par l'escalier, à droite.
L'Abbé
C'est bon. Mais je m'en vais, ma nièce, Et je monte là-haut pour songer à ma pièce... Voyons !... Un dénouement... qui ne soit pas banal... Qui pourrais-je imiter, pour être original ?
Scène 4
Véronique
Elle tire de sa poche un missel.
Véronique
Son coeur avait conçu l'espérance divine Que le bonheur viendrait habiter la ruine, Et que ce toit croulant verrait fleurir, un jour, Un lys qui l'emplirait de son parfum d'amour !... Hélas ! Il faut pourtant que mon coeur se soumette !... Le lys n'a point fleuri, mais l'humble violette ; Et lui, toujours rempli de son ancien regret, Ne l'a pas devinée à son parfum discret !... Mais l'espérance en moi n'est pas bien étouffée : Tantôt il me traitait comme sa bonne fée, Il bénissait le ciel qui m'a conduite ici... Ai-je tort d'espérer et de l'aimer ainsi ? Ma race, sans valoir la sienne, est sans reproche, De plus, la pauvreté commune nous rapproche ; Et toujours mon espoir, qui ne peut s'envoler, Rêve de le guérir et de le consoler... Oui, cet amour a pris mon âme tout entière. Tout l'évoque... Jusqu'à ce livre de prière... Mais oui ! Ce livre est plein de mon amour... Le soir, Quand Jean m'a dit un mot qui plaît à mon espoir, Je mets une fleur là, qui sèche entre les pages... Cher livre, qui connais mes voeux et les partages, Feuillets, de mes pensers confidents et témoins, Dites-moi qu'il oublie Irène et l'aime moins, Bien qu'encor tout à l'heure il ait reparlé d'elle ; Dites-moi, dites-moi qu'à mon rêve fidèle, J'ai droit de mettre encore une fleur aujourd'hui Dans ce livre avec qui j'ai tant prié pour lui !
Scène 5
Jean, Véronique
Jean
Quel guignon obstiné !
Véronique
Quoi ?
Jean
Mauvaise nouvelle, Comme toujours !... Les grains ont baissé de plus belle. Contre le pauvre duc qui veut gagner son pain La pluie est démagogue et le vent jacobin. Vendre trois cents écus sa moisson de l'année, C'est dur !
Véronique
Pardonnez-moi si je suis étonnée, Monsieur Jean ; mais ce prix est à peu près normal, Et vous dites cela d'un ton qui me fait mal.
Jean
Ah ! vraiment, j'ai la voix tellement ironique !... Et pardieu ! c'est que j'ai de l'humeur, Véronique... Savez-vous ce que vient de m'apprendre Martin, Ce qu'ils racontaient tous au marché, ce matin ? Irène des Aubiers...
Véronique
Ah.
Jean
Elle se marie !... Quelle déloyauté ! Quelle coquetterie ! Car, lorsque ses parents m'ont refusé sa main, Elle m'avait fait voir un coeur moins inhumain, Elle avait semblé prendre en pitié ma souffrance, M'avait dit que le temps, que la persévérance, Peut-être parviendraient un jour à les fléchir ! Six mois !... Elle a bien pris le temps de réfléchir... Six mois sont écoulés... Elle en épouse un autre !...
Véronique
Il l'aime encor !
Jean
L'affreuse époque que la nôtre ! Elle !... Une fille noble et de sang bien prouvé !... Savez-vous quel époux encore elle a trouvé ? Le fils d'un acquéreur de biens, fat ridicule, Qui, je ne sais comment, a pris la particule Et qui, tout enrichi de l'argent des vaincus, Paiera la dot avec du sang sur ses écus ! Juste Dieu ! puisqu'il est des femmes qu'on achète, Où donc est ton trésor, où donc est ta cachette, Mon vieux manoir ? Rends donc son or à ton seigneur, Pour qu'il puisse, à son tour, se payer du bonheur !... Mais non, mille fois non !... Point de ces voeux infâmes, Et que maudites soient à tout jamais les femmes Qui, comme au champ de foire, à la Saint-Jean d'été, Marchandent leur amour et vendent leur beauté !
Haut.
Véronique
Comme il l'aime ! Voyons, Monsieur Jean ! Du courage ! Se peut-il que l'oubli d'Irène vous outrage, Et ne disiez-vous pas que vous ne l'aimiez plus ?...
Jean
C'est l'éternelle erreur des coeurs irrésolus. Je l'ai dit, je l'ai cru... Bon ! la chose était sûre... Mais ce dépit cruel a rouvert ma blessure.
Véronique
Eh bien, si vous l'aimez encore, dans ce cas, Sachez si ses parents ne la contraignent pas. Ne la maudissez point sans éclaircir vos doutes.
Jean
Les femmes, les voilà !... Vous vous défendez toutes... Non, je suis sûr qu'Irène agit de son plein gré. Le richard lui plaît mieux que le pauvre émigré. Quoi ! Les grains sont en baisse, et je prétends qu'on m'aime ! Qui donc voudrait de moi ?... Mais personne ; et vous-même, Bien que vos sentiments soient désintéressés, Dites-moi franchement...
Véronique
Monsieur Jean, c'est assez ! Il n'est pas question de moi ; je vous arrête.
Il sort par la gauche.
Jean
Ah ! Pardon ! Mille fois pardon. Je perds la tête, Et je deviens méchant... Il faut partir ! allons ! Car j'entendrais d'ici grincer les violons De leur noce maudite... Il vaut mieux que je parte. C'est bien... Je me ferai soldat de Bonaparte. Il tombe, sur les bords de l'Adige et du Rhin, Une grêle de plomb qui guérit du chagrin. Je vais boucler mon sac et je pars dans une heure. Votre oncle héritera de la vieille demeure ; Vivez-y tous les deux en maîtres absolus... Et priez Dieu pour moi... quand je n'écrirai plus !
Scène 6
Véronique
Regardant son missel qu'elle a gardé à la main.
S'approchant de la cheminée.
Elle pose son livre sur la paille amoncelée dans le foyer et y met le feu avec une petite lampe qui est accrochée dans l'intérieur de la cheminée. Une grande flamme jaillit.
Le feu s'est éteint tout à fait.
Apercevant au fond de la cheminée un trou béant qui n'y était pas auparavant.
Étonnée.
Elle prend le coffret qui est dans le trou.
Elle porte le coffret sur la table et s'efforce de l'ouvrir.
Avec stupeur.
Prenant à pleines mains les parures contenues dans le coffret.
Apercevant Jean qui rentre, pensif et la tète basse.
Véronique
Il l'aime encor... toujours... Et moi, moi, j'étais folle ! Oui, quand il me disait une bonne parole, C'était par amitié, comme on fait aux enfants... Je ne veux plus l'aimer, non ! Je me le défends. Que puis-je sur un coeur qui ne bat que pour elle ? Pourtant l'illusion était bien naturelle : Sa voix devenait douce en prononçant mon nom ; Son regard quelquefois s'attendrissait... Mais non ! Si j'espérais encor, je serais insensée... Et toi, livre, rempli des fleurs de ma pensée, Oui, toi qu'embaume encor mon rêve anéanti, Humble et cher confident, tu m'avais donc menti !... Ah ! du courage ! Il faut que mon coeur se délivre De tous ces souvenirs... Je vais brûler ce livre Et fuir cette maison où j'ai par trop souffert. Dans le prochain couvent asile m'est offert ; J'irai là... car il faut que j'oublie et m'en aille. Tout justement voici des copeaux, de la paille ; Et ce foyer désert, où s'est tu le grillon, Aujourd'hui recevra l'adieu de Cendrillon... Disparais, seul témoin de ma triste folie. Oui, la flamme s'élève et l'oeuvre est accomplie. Les feuillets tout noircis se tordent dans le feu... Monte donc, flamme pure, avec mon dernier voeu ! Avec mon dernier voeu, monte, blanche fumée, Qui t'en vas dans le ciel, doucement parfumée, Puisque je t'alimente, en ce jour de douleurs, Avec un double encens, la prière et les fleurs ! Monte donc jusqu'à Dieu, flamme du sacrifice, Pour qu'à celui que j'aime il devienne propice, Et, si Jean souffre encor de son amour ancien, Pour qu'au moins mon malheur adoucisse le sien ! Le feu s'éteint ! Tel est mon coeur, cendre et poussière ! Tiens !... Mais cette flambée a fait choir une pierre Du foyer... Chaque jour ces murs croulent un peu, Et voilà si longtemps qu'on n'avait fait de feu... Voyons donc... Le dégât n'est pas grand, je suppose... Mais... c'est une cachette... Ah ! Dieu ! l'étrange chose !... Un coffret !... De la flamme il est tout tiède encor... Pourrait-il s'ouvrir ?... Oui... Le trésor ! le trésor !... J'ai trouvé ceci, moi !... Suis-je bien éveillée ?... Mais oui, cette cassette en fer, toute rouillée, Je la touche... Voici les bijoux... et mes yeux Ont peine à soutenir leur éclat merveilleux !... Mais pourquoi tant de trouble et quelle est ma pensée ? Dieu m'entendait : voilà ma prière exaucée ; Grâce à mon sacrifice il m'a fait découvrir Ce trésor par qui Jean va cesser de souffrir. Mes espoirs consumés lui rendent sa richesse, Pour qu'il épouse Irène et la fasse duchesse ; Et, comme par miracle et par enchantements, Mes pleurs sont devenus perles et diamants ! Hélas ! mon pauvre amour ! Jean ! Ah ! comment lui dire ?...
Scène 7
Jean, Véronique
Jean
Tout à l'heure, j'avais un moment de délire, Ma pauvre Véronique... Il faut me pardonner. Mais je n'ai pas le droit de vous abandonner, Votre oncle et vous. Je dois garder le sort modeste Que je vous fais ici partager, et je reste.
Véronique
Monsieur Jean, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Jean
Quoi ?
Véronique
Je suis votre fée... Ah ! vous me l'avez dit... Eh bien ! Aux jours mauvais, la fée est là qui guette Et qui répare tout d'un seul coup de baguette.
Jean
Plaisantez -vous ?
Véronique
Tout va changer dans votre sort. Pour une grande joie êtes-vous assez fort ?
Jean
Pour une grande joie ?
Véronique
Oh ! Oui, car c'en est une, De reprendre d'un coup son rang et sa fortune, Et la femme qu'on aime et le bonheur rêvé... Le trésor....
Jean
Le trésor ?... Eh bien ?...
Véronique
Je l'ai trouvé !
Jean
Ah ! Grand Dieu !
Véronique
N'est-ce pas ? Quel coup de destinée ! Je l'ai découvert là, dans cette cheminée, Je vous dirai plus tard..., par du feu que j'ai fait. Mais c'est bien lui !... touchez..., regardez...
Il reste immobile et muet, les mains pleines de bijoux, absorbé dans sa contemplation.
Jean
En effet, C'est bien lui !... c'est bien là le trésor de famille ! Quoi ! c'est à moi, ce tas de diamants qui brille... À moi tous ces bijoux !...
S'apercevant que Jean ne l'écoute pas.
Véronique
Maintenant vous pouvez Amener votre Irène en ces murs relevés ; Vous pouvez lui donner opulence et noblesse... Mais il ne m'entend plus... Allons, point de faiblesse ! Je dois partir...
Jean
Ainsi, c'est à moi, ce trésor ! Je le vois, je le touche, et n'y puis croire encor... Eh bien ! C'est du bonheur : il faut que j'en profite. Mais pourquoi donc mon coeur ne bat-il pas plus vite ? Pourquoi donc, en faisant ruisseler dans ma main Ces cailloux précieux, qu'on me paiera demain En bel argent comptant chez le prochain orfèvre, Ne suis-je pas joyeux et n'ai -je pas la fièvre ? Je suis riche pourtant... Véronique a raison. Je puis faire à présent rebâtir ma maison, Racheter alentour la forêt et la plaine, Et, nouveau châtelain, choisir ma châtelaine. Je suis riche, très riche, et n'ai qu'à faire un pas Vers les parents d'Irène... Ils n'hésiteront pas : On va congédier ce fat, et tout s'arrange... Non ! ce n'est plus mon coeur qui parle... C'est étrange ! Dans mon âme, à l'instant encor pleine d'ardeur, Ces diamants ont mis leur subtile froideur. Irène me déplaît, s'il faut que je l'achète Avec ce sac d'écus que le hasard me jette. Je m'offense aujourd'hui de son mépris d'hier ; Et riche, je prétends, comme un pauvre, être fier !... Quoi !... l'on change à ce point !... Ah ! le destin me raille ; Et vous auriez bien dû rester dans la muraille Au lieu de me prouver, ô trésors superflus, Que ma douleur mentait et que je n'aimais plus ! Eh bien, si ! J'ai raison... Je devais, par vous seules, Parures dont jadis s'ornèrent mes aïeules, Apprendre cette amère et saine vérité : Et, pour l'honneur du nom que toutes ont porté En mères de famille, en épouses fidèles, Je ne dois point choisir de femme indigne d'elles.
Véronique
Oh ! c'est trop tard !
Jean
D'ailleurs, s'agit-il de cela ? Réalisons d'abord cette fortune-là : Cent mille écus, dit-on... Peut-être davantage D'abord, premier plaisir,... il faut que je partage Avec vous, mes amis, qui seuls savez m'aimer. Pour l'abbé, dès demain je le fais imprimer. Et quant à vous, ma bonne et généreuse amie, Vous n'aurez plus besoin de tant d'économie, Et vos mains puiseront au trésor sans compter. Ma pauvre chère enfant, que je vais vous gâter ! Mais ce sera charmant ! L'existence nouvelle Que nous allons mener à mes yeux se révèle : Oui, nous restons chez nous, les pieds sur les tisons ; Nous sommes trois amis, et nous nous suffisons ; Vous êtes la maîtresse au logis, Véronique ; Vous exercez sur nous un pouvoir tyrannique ; Moi, je chasse ; et l'abbé, dans ses fougueux élans, Me déclame ses vers, que je trouve excellents ; Nous nous abandonnons au repos qui nous berce ; Et, comme des oiseaux éprouvés par l'averse, Satisfaits du refuge où Dieu nous réunit, Nous nous tenons tous trois serrés dans notre nid ! Et j'osais m'attrister ! Mais, que Dieu me pardonne ! Je fais mieux que d'avoir du bonheur... car j'en donne.
Véronique
J'ai regret de troubler un rêve si joyeux, Monsieur Jean, mais je dois vous faire mes adieux.
Jean
Vos adieux ! Vous !... J'ai mal entendu !
Véronique
Non ! Mon aide Désormais vous devient inutile, et je cède À mon ancien désir, qui revenait souvent, De prononcer mes voeux et d'entrer au couvent. Ma résolution depuis longtemps est prise.
Jean
Que veut dire ceci ?... Vous voyez ma surprise... Jamais vous ne m'aviez parlé de ces projets...
Véronique
Et pourtant, monsieur Jean, tous les jours, j'y songeais ; Et je n'ai même ici prolongé ma présence Que dans votre intérêt et par reconnaissance. C'est même, en vous quittant, le seul bonheur que j'ai, De vous avoir servi... Mais tout est bien changé. Les voici revenus pour vous, les jours prospères. Bientôt vous conduirez sous le toit de vos pères Une épouse choisie, enfin digne de vous Et des femmes de qui vous viennent ces bijoux, Celle que vous pourrez aimer comme une égale, Et qui saura porter la couronne ducale. Elle prendra la place ici que j'occupais ; Et moi j'entre au couvent afin d'y vivre en paix.
Jean
Je crois tout deviner... Ô pauvre âme blessée !
Véronique
Gardez-moi - n'est-ce pas ? une bonne pensée. Moi, je prierai pour vous, c'est tout ce que je puis Désormais. Ayez soin de mon pauvre oncle; et puis, Plus tard, quand vous serez un père de famille, Peut-être verrez-vous revenir l'humble fille Qui toujours aura fait pour vous des voeux fervents, Et qui vous aimera dans vos petits enfants.
Jean
Partir ! Vous partiriez d'ici, chère petite ! Mais à ce seul penser qu'il faut que je vous quitte, Savez-vous que mon coeur a frissonné d'effroi ? Asseyons-nous tous deux. Voyons ! écoutez -moi... Mon enfant, ce trésor, dont je cherche l'usage, Ne m'a pas seulement rendu riche, mais sage : Il a fait s'envoler, par un souffle subit, Ce regret, qui n'était au fond que du dépit ; Nul écho du passé dans mon âme ne vibre ; Et votre ancienne place au foyer reste libre... Pourquoi voulez-vous donc abandonner ce lieu ?
Véronique
Je vous l'ai dit, je dois me consacrer à Dieu ; Et le repos du cloître est mon désir unique.
Jean
Eh bien, moi, je vous dis que c'est faux, Véronique !
Véronique
Monsieur Jean !...
Jean
Laissez-moi ! Je vous dis que c'est faux. Aviez-vous autrefois des rêves si dévots ? Étiez-vous à ce point du monde fatiguée, Ce matin, hier, toujours, vous, si bonne et si gaie ? Je vous dis que c'est faux, pauvre coeur innocent, Et que ce qui vous pousse est un chagrin naissant, Dont vous ne vous rendez peut- être pas bien compte, Mais que je crois comprendre enfin et que j'ai honte De deviner si tard, aveugle que j'étais... Oh ! Si je vous offense, un mot! et je me tais... Mais, depuis un moment que nous sommes ensemble, À cette douce main qui dans la mienne tremble, À ce regard, du mien sans cesse détourné, Véronique, je crois que j'ai bien deviné... Si j'avais ce bonheur...
Véronique
Monsieur Jean, je vous jure...
Véronique éclate en sanglots.
Jean
Ô Véronique, avant de commettre un parjure, Avant de prononcer un non, que tout dément, Laissez-moi vous parler jusqu'au bout seulement. Oui, sachez que mon coeur a compris tout à l'heure, Quand vous avez parlé de quitter ma demeure, Le mal qu'il avait fait, ce lâche et cet ingrat, Et le devoir tracé pour qu'il le réparât. J'ai vu, par ce danger qu'elle me fût ravie, Que votre affection était tout dans ma vie, Qu'il me faut à tout prix près de moi la fixer Et que je ne peux plus désormais m'en passer. Dans mon coeur, délivré dé l'ancien mauvais rêve, Un nouveau sentiment se dégage et s'élève... Et l'amour, qu'attendait votre espoir ingénu, Il va venir, il vient,.... il est déjà venu ! Par ces yeux pleins de pleurs, par ces mains que je serre, Par ces chers souvenirs de commune misère, Oui, Véronique, au nom du douloureux passé, Pardonnez à celui qui fut un insensé, Mais qui se donne à vous, et de toute son âme ; Et restez mon enfant, mon amie, et ma femme ! Quoi !... Vous pleurez !...
Véronique
Pourquoi ne parler qu'aujourd'hui, Monsieur Jean ? Hier encor, je vous aurais dit : Oui !
Jean
Eh bien ?...
Véronique
Mais à présent que les grandeurs perdues, Par un juste retour, vous sont toutes rendues, Et que vous retrouvez fortune, titre et nom, Je connais mon devoir et dois vous dire : Non.
Jean
Quel scrupule insensé ! Vous m'aimez, je vous aime... Pour avoir ce trésor, ne suis-je plus le même ?
Véronique
Vous ne le serez plus demain. Non, monsieur Jean. Je n'aime point un duc ; j'aimais un paysan : J'avais droit de rêver - mais tout beau rêve cesse D'être fermière un jour, jamais d'être duchesse ; Et ce qu'avec ivresse hier j'eusse accepté, Tout mon coeur le repousse à présent par fierté.
Jean
Mais ce trésor, je vous le dois, ô noble fille !...
Véronique
Non, monsieur Jean : ce sont vos bijoux de famille. Pour vous seul, le feu duc vous le comprenez bien Les avait cachés là... Je n'accepterai rien !... Je dois me retirer, ayant rempli ma tâche. Si je vous écoutais, si j'étais assez lâche Pour ne plus résister, hélas ! qu'adviendrait-il ? Vous verriez qu'une enfant élevée en exil, Qui sait coudre et filer, ainsi qu'une servante, Mais qui n'est nullement mondaine ni savante, En mainte occasion, qui saura bien surgir, Ne tiendrait pas son rang et vous ferait rougir...
Jean
Véronique ?
Véronique
Attendez... Puis l'image d'Irène, Dont vous vantiez le tact et la fierté de reine, Viendrait vous inspirer de coupables regrets, Des reproches peut- être... Et moi, moi, j'en mourrais ! Plus de rêves menteurs où mon espoir s'égare !... Je le jure ! à jamais ce trésor nous sépare, Et vous aurez plus vite usé ces diamants Que vous ne m'aurez fait manquer à mes serments.
Jean
Eh bien, donc ! Sois maudit par moi, trésor funeste ! Diamants qui troublez mon sort, je vous déteste ! Car vous m'êtes fatals ; car vous avez jeté Sur mes illusions votre froide clarté, Et de plus, vous rendez, par un charme invincible, Le coeur de cette enfant comme vous insensible !
Scène 8
L'Abbé, Véronique, Jean
L'abbé entre, dans la plus grande agitation, en brandissant une feuille de parchemin.
L'Abbé
Mes enfants ! Mes amis !
Véronique
Mon oncle !
L'Abbé
Embrassez-moi, Mon pauvre Jean !
Jean
Qui peut vous causer tant d'émoi ?
L'Abbé
Une joie ineffable, une peine infinie ! Moi, je m'en vais écrire une oeuvre de génie ; Mais vous, si vous trouviez le trésor, cher enfant, Hélas ! vous ne seriez pas plus riche qu'avant.
Jean
Quoi ? Le trésor?...
Montrant le buste au-dessus de la cheminée.
L'Abbé
Allez ! N'en cherchez plus les traces... Car dans votre grenier, parmi vos paperasses, Ce rare document, cet acte précieux, Par le plus grand hasard, est tombé sous mes yeux. Il vient de me prouver, d'une façon certaine, Que votre illustre aïeul... Oui, ce grand capitaine Qui semble nous sourire en sa barbe là-haut...
Jean
Eh bien ?...
L'Abbé
C'est le héros tragique qu'il me faut !
Jean
De grâce !...
L'Abbé
Cet ami du meilleur des monarques, Comme on se préparait à la bataille d Arques, Sut que nos lansquenets, qui depuis très longtemps N'avaient pas eu leur paie, étaient fort mécontents. Alors ô trait sublime où sa loyauté brille ! Il vendit à des juifs ses bijoux de famille Et paya les soldats, sans prévenir le roi !
Jean
Que dit-il ?
L'Abbé
On gagna la bataille... Après quoi, Henri, qui sut le fait, désira, comme on pense, Donner au brave duc sa juste récompense. Mais votre aïeul, héros digne d'être Romain, - La chose est tout au long dans ce vieux parchemin Fait à Dieppe et timbré des armes de la ville, Refusa tout, et fit, par un orfèvre habile, Faire des bijoux faux tout pareils aux anciens, Voulant, comme il le dit, que les femmes des siens, Qui porteraient son nom aux époques futures, N'eussent d'autre ornement que ces vaines parures, Durable souvenir, qu'il léguait à leurs fils, De ce qu'il avait fait un jour pour son pays !
Jean
Mon noble aïeul !
Véronique
Dieu bon ! Est-ce que tu m'exauces ?
Jean
Ainsi, vous l'avez dit, ces parures sont fausses.
L'Abbé
Ces parures ?... Hein ? Quoi ?... Le trésor !
Jean
Le voici. Mais vous m'avez prouvé qu'il était faux... Merci !
Il se laisse choir dans un fauteuil.
L'Abbé
Vous l'aviez découvert ?... Je détruis votre joie ! Ah !
Prenant la main de Véronique.
Jean
Je comprends le don que l'ancêtre m'envoie. Trésor de dévouement, trésor de loyauté, Tu me rends le bonheur avec la pauvreté ; Et bien plus que tout l'or du monde je t'estime, Fortune de vertu, legs d'un aïeul sublime ! Soyez les bienvenus, car vous comblez mes voeux, Perles sans orient et diamants sans feux ! Car j'ai souffert pendant mon heure de richesse ; Et le sort à présent me fait vraiment largesse, Qui, tout en m'accablant de ce surcroît d'honneur, Me permet de rester un pauvre moissonneur. Partez sans un regret, décevantes chimères ! Vous voyez les bijoux qu'ont portés mes grand'mères ! C'est ma dot, Véronique ; ils n'ont pas de valeur, Et l'éclat de vos yeux brille plus que le leur : Voulez-vous cependant les accepter quand même ?
Véronique
Puisque vous restez pauvre, et puisque je vous aime !
L'Abbé
Comment ?... Qu'ai-je entendu ?
Jean
C'est vrai, mille pardons ! Nous sommes amoureux et nous nous accordons, L'abbé ! Deux pauvres gens échangent leur promesse ; Et vous n'y pouvez rien... que nous dire la messe, Comme pour marier de simples paysans.
L'Abbé
Un tel hymen !... suprême honneur de mes vieux ans !... Mais que d'événements !... J'ai mon sujet de pièce : On trouve ce coffret... vous épousez ma nièce... Le trésor était faux... Est-ce que j'ai rêvé ?
Jean
Le trésor ! Non ! Voilà celui que j'ai trouvé !