drame · 1871 · 2 actes

L’abandonnée

de François Coppée

Représentation
≈ 59 min
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
272
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Louise F 83 ≈ 22 min 4
Julien H 90 ≈ 21 min 6
Un Étudiant H 14 ≈ 6 min 2
Un Aumonier H 30 ≈ 4 min 6
Première Grisette F 22 ≈ 3 min 2
Une Infirmière F 13 ≈ 2 min 2
Deuxième Grisette F 19 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxième
Louise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julien absentabsentabsentabsent
Un Étudiant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Aumonier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Première Grisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Infirmière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Deuxième Grisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Julien

Julien

Que la soirée est chaude et comme je suis las ! Je voulais travailler ; mais l'odeur des lilas, Si douce, m'a surpris, lisant à ma fenêtre. Il semblait que sa tiède ivresse, qui pénètre, Me voulût alanguir et qu'elle me cherchât. Je suis sorti, laissant Cabanis et Bichat Et fermant mes poudreux atlas d'anatomie. Mais la subtile odeur, ainsi qu'une ennemie, M'a suivi sous les vieux arbres du Luxembourg Et m'accompagne encor dans ce lointain faubourg. Je suis passé tout près de la Grande-Chaumière Dont j'aperçois d'ici la joyeuse lumière ; J'ai flâné sur le seuil éblouissant du bal, Et là, j'ai vu, riant ainsi qu'au carnaval, Des grisettes au bras, entrer mes camarades... Mais à quoi donc rêvé-je ? Il faut gagner mes grades ; Car le brave semeur de blé dont je suis fils Peine à m'entretenir sur ses maigres profits : Car il faut, comme lui, que je travaille et jeûne ; Car je suis pauvre et n'ai pas le droit d'être jeune. Le plaisir est pour moi comme un livre fermé. C'est égal ! J'ai vingt ans ; voici le mois de mai ; Ce beau soir de printemps me verse son ivresse ; Et je suis seul, tout seul, sans ami, sans maîtresse. Mais qu'ai-je donc, ce soir ? Là-bas, loin de Paris, Mon père, pauvre vieux bonhomme en cheveux gris, Après avoir sué tout le jour sur la plaine, Met pour moi les écus au fond du bas de laine ; Et je voudrais... Allons, jeune homme, je t'absous ; Mais loge sous les toits, dîne pour quinze sous, Respire l'hôpital qui dégoûte et qui navre, Fouille les in- quarto, pâlis sur le cadavre, Deviens ambitieux ! Pour toi, c'est le devoir. Ferme bien le rideau de ton grenier, ce soir, Pour te cacher ce ciel d'été dont tu t'enivres, Et courageusement va retrouver tes livres !

Scène 2

Un Étudiant, Julien

L'étudiant arrive par le fond, joyeusement et les mains dans les poches, le béret sur l'oreille, la vareuse ouverte, la chemise débordante, le pantalon à grands carreaux : le type de Gavarni.

Un Étudiant

Ah ! Julien !

Julien

Bonsoir.

Un Étudiant

Où vas-tu de ce pas ?

Julien

Je rentre travailler.

Un Étudiant

Moi, je ne rentre pas. Je ne veux pas rentrer de quinze jours. Que diantre C'est ce soir jour de bal, mon cher. Est- ce qu'on rentre ?

Julien

Toujours fou ?

Un Étudiant

Mon ami, tu me parais en train De vouloir dépasser Lisfranc et Dupuytren. Tu feras du tapage au grand jour de la thèse. Ton scalpel est fameux. Même, par parenthèse, Tu pourrais postuler un emploi de bourreau ; Tu dissèques ainsi qu'on découpe un perdreau, Très délicatement, au bout de la fourchette. Tu dérobes, pour mieux travailler en cachette, Les débris du sujet ; et le bonnet carré T'est promis, c'est certain : Dignus es intrare. Mais crois-tu qu'avec des bouquins et des squelettes On ait fait, mon ami, des études complètes ? Ignores-tu qu'il est un suprême examen Où tu serais, naïf, refusé haut la main ? J'interroge. Réponds et rassemble tes ruses. Je ne te ferai pas de questions abstruses, Par exemple la date où l'on me recevra Docteur, ou le total des amants de Clara. Ceci, c'est un mystère interdit aux profanes. Je vais te demander, mon cher, le pont aux ânes, Ce qu'on apprend tout seul et sans se déranger : Chante-moi le dernier couplet de Béranger ? Dis-moi qui de Frisette ou d'Hermance est la rousse ? Qu'écrit-on à son père alors qu'il se courrouce ? Est-ce au mois de juillet, ou bien est- ce au mois d'août, Qu'on va, par la galiote, à la foire à Saint-Cloud ? Où peut-on convoler sans maire et sans écharpe ? A quel bout de la rue illustre de La Harpe Fleurit l'estaminet le plus mal fréquenté ? Que vaut ce pantalon au Mont-de-Piété ? Indique un jeu de Siam où la bière soit bonne ? Quel professeur va-t-on siffler à la Sorbonne ? Quel fruit plus volontiers l'arbre de Robinson Produit-il, l'omelette ou bien le saucisson ? Dis la longueur du nez d'un créancier qu'on trompe ? Et dans quel cabaret sonne-t-on de la trompe ?

Julien

C'est vrai, je ne puis pas te répondre.

Un Étudiant

Ignorant !

Julien

Mais mon excuse est là pour un crime aussi grand. Je suis très pauvre.

Un Étudiant

Ami, je le savais. Oublie Ce que j'ai dit de trop dans ma bonne folie. Mais cependant, au fond, je n'ai pas tort, vois-tu ! Dans trop de solitude et dans trop de vertu, Bien tristement, je vois s'écouler ta jeunesse. N'espère pas, mon cher garçon, qu'elle renaisse : Elle passera vite ; et tu regretteras De n'avoir pas senti, s'appuyant sur ton bras, Sauter à tes côtés une fillette ingambe Et de n'avoir jamais, autour du punch qui flambe, Ri de toutes tes dents avec de francs amis. Un peu d'étourderie, à notre âge, est permis. - Je suis pauvre, dis- tu ? Moi, je ne suis pas riche. Eh ! Le bonheur qu'on paie est un jeu qui nous triche. Que te demande-t-on ? De perdre un peu de temps, D'écouter le conseil joyeux de tes vingt ans, Et de laisser enfin se défroncer la ride Qu'entre tes deux sourcils creuse un travail aride. Puis - avec des amis nous en causions hier, Et je t'en dois l'aveu - l'on te trouve trop fier, Trop sauvage. Il serait décent que tu parusses Une fois, tout au moins, sur les montagnes russes, Et que, sous ces lampions cachés dans les tilleuls, Tu risquasses, un soir, quelques cavaliers seuls. - Allons, laisse -toi faire, entrons à la Chaumière, Faisons un tour de bal ensemble, et la première Qui trouve tes yeux doux, bien ! nous vous marierons, Et j'offre aux épousés le cidre et les marrons.

Julien

Je ne puis. - Mais, vraiment, cet amour est le vôtre ? Prendre celle qu'on vit, la veille, au bras d'un autre, Et la laisser ensuite à quelque amant nouveau ?

Un Étudiant

Jamais ces visions ne troublent mon cerveau.

Julien

Moi, si j'aime une fois, ce sera pour la vie !

Un Étudiant

Ah ! Ceci, c'est de la haute philosophie. Je suis d'une autre humeur. Je laisse quelquefois La pipe que je fume et le verre où je bois, Et, lorsque je reviens, je ne suis pas sévère Si quelqu'un a fumé ma pipe et bu mon verre.

Julien

Grand merci !

Un Étudiant

Bah ! Je sais qui te convertira. Me suis-tu, Julien ?

Julien

Non.

Il sort en chantant :

Un Étudiant

Comme il te plaira. Messieurs les étudiants S'en vont à la Chaumière Pour y danser l'cancan... Sa voix se perd dans le lointain.

Scène 3

Julien

Julien

Il part, la joie au coeur, la chanson dans la bouche ; Et moi, suis-je bien sûr de ma vertu farouche ? Ai-je bien répondu toute la vérité, Et son tableau brutal ne m'a-t-il pas tenté ? Quelle étrange langueur flotte donc dans l'espace ! Le nocturne regard d'une femme qui passe, Ou la rencontre faite, à l'ombre des chemins, Des amoureux ravis qui se tiennent les mains Et vont en se parlant tendrement à l'oreille, Ne m'ont jamais causé d'émotion pareille. Il me semble que c'est pour la première fois, Azur profond des soirs d'été, que je te vois, Et que vous me troublez, et que je vous respire, Chauds parfums envolés dans le vent qui soupire. - Je m'assieds. Je ne puis secouer ma torpeur.

Scène 4

Première Grisette, Louise, Deuxième Grisette, Deux Grisettes

Julien est assis dans l'ombre, au second plan, et observe les jeunes filles.

Première Grisette

Ainsi, tu ne viens pas ce soir au bal ?

Louise

J'ai peur.

Deuxième Grisette

Quoi ? Peur d'aller au bal ? Mais c'est une folie. Quand on n'a que seize ans...

Première Grisette

Et quand on est jolie.

Deuxième Grisette

Tes effrois y seraient au plus vite apaisés. On ne t'y mangera jamais que de baisers.

Louise

Mais je ne danse pas.

Première Grisette

Fi ! Vilaine hypocrite ! On t'a bien vue avec la grande Marguerite Au fond du magasin faire des entrechats.

Louise

Et puis, je ne suis pas habillée, en tout cas.

Deuxième Grisette

Tu l'es trop. Laisse voir tes cheveux, ton corsage, Ôte ton mantelet et ce bonnet trop sage, Ma chère, et te voilà toute prête. En avant !

Louise

Je n'ose pas.

Deuxième Grisette

Vas-tu faire toujours l'enfant ?

Première Grisette

Voilà. Mademoiselle a peur qu'on la soupçonne, Ce soir, chez ses voisins, ou que notre patronne, Qui pour le militaire a pourtant du penchant, Tienne sur sa vertu quelque propos méchant.

Louise

Moqueuse !

Deuxième Grisette

Ou bien, peut-être, est-elle la promise Du menuisier qu'on voit en manches de chemise Raboter en chantant au fond de notre cour ; Ivres de bon motif et de parfait amour, Ils s'aiment ! et bientôt, nous irons, pauvre fille, Scandaliser son bal de noce, à la Courtille.

Louise

Pourquoi me tourmenter, méchantes, et pourquoi Me vouloir attirer au plaisir malgré moi, Lorsque je ne m'y sens pas du tout destinée ? Pourquoi me tentez-vous ?

Première Grisette

Mais, petite obstinée, Parce que nous avons pour toi quelque amitié, Que tu nous fais du mal...

Deuxième Grisette

Que tu nous fais pitié...

Première Grisette

Que tu mènes enfin une vie impossible.

Louise

Comment ? n'est- elle pas simple, heureuse et paisible ?

Deuxième Grisette

Bah ! Loger près du ciel, dans un grenier très laid, Descendre le matin chercher son sou de lait, Travailler, se nourrir d'eau claire et de salade, Et se laisser vieillir ! J'en tomberais malade.

Première Grisette

Ne sais-tu pas qu'on n'a ces doux yeux séduisants Qu'une fois, ma mignonne, et qu'une fois seize ans ? Ne sens-tu pas ton coeur battre dans ta poitrine ? Réponds : Veux-tu coiffer la sainte Catherine Et n'avoir plus jamais pour joie et pour chagrin Que l'amitié d'un chat et la mort d'un serin ?

Louise

C'est possible. Mais vous, les rieuses, les folles, Trouvez-vous le bonheur dans vos plaisirs frivoles ? Toi, Jeanne, je t'entends quelquefois soupirer ; Et toi, je t'ai bien vue, un jour, Lise, pleurer. Henri te négligeait ; Albert t'avait grondée. Que sais-je ? Eh bien, alors, moi, je me fais l'idée Qu'il vaut mieux que mon coeur palpite à petits coups Calmes et réguliers, comme lorsque je couds Et marque la mesure au pas de mon aiguille. C'est vrai : je suis encore une petite fille. Peut- être que demain la joie ou la douleur Doit s'ouvrir brusquement en moi comme une fleur. Peut-être !... En attendant, votre gaîté m'étonne. Je pense que le vrai bonheur est monotone, Qu'il est formé de jours tous pareils, longs et doux, Et que je suis au fond plus heureuse que vous.

Première Grisette

Je ne m'attendais pas à ta morale, certes. Mais ne croirait- on pas que nous voulons sa perte, Quand nous lui proposons d'entrer, tout simplement, Avec nous dans ce bal ?

Louise

Ce bal ? C'est donc charmant ?

Première Grisette

Ah ! Nous voulons savoir.

Deuxième Grisette

Nous sommes curieuse.

Première Grisette

Eh bien, je ne ferai pas la mystérieuse, C'est enivrant...

Deuxième Grisette

Exquis...

Première Grisette

Adorable...

Deuxième Grisette

Divin...

Première Grisette

Mieux que dans les romans de Paul de Kock, enfin !

Louise

Mais encor ?...

Première Grisette

Dès la porte, on est comme entraînée : La voûte de verdure est toute illuminée ; On se trouve au milieu de jeunes gens si gais...

Deuxième Grisette

Et surtout, comme ils sont polis et distingués !

Première Grisette

Vous passez ; on vous suit, et vous allez plus vite. Un danseur vous aborde alors et vous invite, Et l'orchestre prélude au loin, si mollement ! Et la valse ! ah ! la valse est un ravissement. Tu valserais très bien, sais-tu, toi, si légère. On s'arrête, accablée ; et la danse, ma chère, Est finie ; et l'on va, par deux, sous les bosquets, Où votre cavalier vous offre des bouquets Et vous conte tout bas des choses qui font rire.

Deuxième Grisette

Et puis, ce n'est pas tout et nous devons lui dire, Outre les fleurs, la danse et les beaux compliments, Le plaisir capital, les rafraîchissements.

Première Grisette

C'est juste : sans douceurs, pas de fête complète. Les glaces, les sorbets...

Deuxième Grisette

Et surtout la galette.

Première Grisette

Et puis... mais on ne peut pas tout dire à la fois, L'escarpolette russe...

Deuxième Grisette

Et les chevaux de bois...

Première Grisette

Le tir aux macarons...

Deuxième Grisette

La foire au pain d'épice...

Première Grisette

Et le galop final dans un feu d'artifice ! Maintenant, tu connais la pièce et le décor. Voyons, mignonne, es-tu séduite ?

Louise

Pas encor. Toute hésitation en moi n'est pas éteinte ; Et le désir naîtrait sans dissiper la crainte.

Deuxième Grisette

Laissons-la seule, alors. Il est tard ; et pourtant Tu dois te rappeler, Jeanne, qu'on nous attend.

Première Grisette

Tu ne nous en veux pas, au moins, de notre zèle ?

Louise

Non. Amusez-vous bien.

Elles sortent en courant.

Deux Grisettes

Adieu.

Scène 5

Julien, Louise

Louise reste un moment rêveuse, en silence. Julien, sortant de l'obscurité où il était assis, s'approche d'elle, la casquette à la main.

Julien

Mademoiselle, Tout à l'heure j'étais dans cette ombre perdu, Et j'ai, sans le vouloir, tout vu, tout entendu. Ne me regardez pas de cet air qui s'offense. Vous avez la pudeur exquise de l'enfance : Ayez sa confiance heureuse ; et que vos yeux N'arrêtent pas un bien timide audacieux.

Louise

Je ne vous connais point. Qu'avez -vous à me dire ?

Julien

Oh ! ne me troublez pas non plus par un sourire, Car je préférerais encor votre courroux. - Je suis pauvre, je suis du peuple comme vous. Comme vous, je travaille et je vis solitaire. Mon père est éloigné de moi ; je n'ai sur terre Qu'un compagnon très sûr, mais bien froid, le devoir. J'errais ici, sentant vaguement s'émouvoir Les jeunes passions dans mon coeur endormies, Lorsqu'un de mes amis - vous avez des amies Me parla de ce bal et m'offrit de choisir Entre ma rude vie et son léger plaisir ; Mais je n'ai pas à ses discours prêté l'oreille. Vous voyez : mon histoire à la vôtre est pareille. Pour avoir entendu leurs voix vous proposer Le dangereux bonheur et, vous, le refuser, Ma sympathie, hélas ! n'a nul droit à la vôtre Et nous sommes encore étrangers l'un à l'autre ; Mais je n'ai pas voulu vous voir partir d'ici Sans vous dire : Courage ! et vous dire : Merci.

Louise

C'est étrange, en effet.

Julien

Le hasard est le maître. Et, bien que j'aie un vif désir de vous connaître, Peut- être direz-vous : « Passez votre chemin ! » Et cet instant trop court sera sans lendemain. Mais vous vous tromperez ; car, dans cette avenue, Votre voix m'a frappé comme une voix connue. Et le seul souvenir de son doux timbre d'or A cette heure m'emplit d'émotion encor. Je désire l'entendre et qu'elle me confie Votre nom, le récit de votre simple vie, Votre chagrin caché, si vous en avez un. Mais non ! vous me croyez sans doute un importun, Ou, pis encore, un fat qui cherche une aventure ; Vous allez me jeter une réponse dure Et partir, en riant et sans avoir compris Combien votre rencontre avait pour moi de prix.

Louise

Non, monsieur, je ne suis qu'une très pauvre fille. Je me surveille seule et n'ai pas de famille. Bien que vous m'étonniez, je ne sais pas comment On repousse quelqu'un qui parle poliment. Pourquoi me défier ? Votre parole amie Ne peut pas, je le crois, murmurer l'infamie. Mais seulement ma vie obscure et sans secret N'aura, soyez - en sûr, pour vous nul intérêt. Et puis, que voulez-vous enfin que je vous dise ?

Julien

Mais votre nom, d'abord.

Louise

Je m'appelle Louise. Et vous ?

Julien

Moi, Julien.

Louise

Et vous voulez savoir, Vraiment, ce que je suis ?

Julien

Oui. Venez vous asseoir Ici, sur ce vieux banc fait pour la causerie.

Louise

Vous le voulez ? Ce n'est pas une raillerie ?

Julien

Oh ! Non, parlez. N'est-on pas bien sous ces rameaux ?

Louise

Mon histoire ? Elle peut se dire en peu de mots. Je n'ai connu jusqu'à l'avant-dernière année Que le coin du pays normand où je suis née. C'est un nid de pêcheurs, un port de vingt bateaux Qu'à la haute marée on lie à des poteaux ; On y voit l'Océan au bout de chaque rue. Là, je grandis auprès d'une aïeule bourrue, Car ma mère était morte à sa fièvre de lait ; Et j'ai couru longtemps, nu- pieds, sur le galet. Tous moururent alors, le père avant l'aïeule, L'homme à la mer, la vieille en pleurant. Toute seule Au pays, il fallut enfin m'expatrier ; Car je ne pouvais pas y vivre du métier Qui me nourrit ici : faiseuse de dentelle. C'est simple, vous voyez. Mon existence est-elle Capable d'inspirer l'intérêt d'un ami ? La ville a l'ouvrière, et le bois la fourmi, Sans savoir que l'insecte ou l'humble fille existe. Mais j'aime mon état et je ne suis pas triste.

Julien

Et vous gagnez assez pour vivre ?

Louise

Il faut si peu ! Mon grenier n'est pas cher, et j'y vois le ciel bleu ; J'y fais de courts festins de fruits et de laitage Et descends rarement de mon sixième étage.

Julien

Et vous ne vous plaignez jamais de votre sort ?

Louise

L'hiver, ce n'est pas gai. Le pot de fleurs est mort. Je ne vois au lointain, par ma vitre fermée, Que de gros tuyaux noirs avec de la fumée. Mais, l'été, j'aperçois les coteaux de Meudon ; Chaque jour mon rosier donne un frêle bouton, Et s'il ne fleurit pas, ce n'est pas de ma faute. Je suis contente alors que ma chambre soit haute, Car, comme s'il pouvait savoir que je l'attends, J'ai le premier rayon de soleil du printemps. Mon toit hospitalier a ses hôtes fidèles, Et ma chanson se mêle aux cris des hirondelles.

Julien

Ô travail noble et pur ! ô sainte pauvreté ! Ô charme inconscient de la simplicité !

Louise

Peut- être que la vie a de plus douces heures ; Mais celles du travail me semblent les meilleures. On est si bien chez soi ! La chambrette a bon air Avec ses quatre murs tendus de papier clair ; Fraîche en juillet, elle est en hiver bien chauffée ; Et, tout le jour, j'y vois, grâce à mes doigts de fée, Quelque dessin, léger comme des pas d'oiseaux, Naître sur le métier au bruit gai des fuseaux.

Julien

Bien vrai ? Jamais un seul désir involontaire D'une vie un peu moins intime et solitaire ? Jamais un seul instant d'ennui ?

Louise

Si ! Quelquefois. C'est les jours où je vais seule dans les grands bois. Je mets un bonnet frais, ma robe la plus blanche, Parce qu'il fait très doux et que c'est le dimanche. Je pars pour voir le ciel et pour glaner des fleurs, Pour entendre la brise et les nids querelleurs, Pour déjeuner d'un peu de lait dans une ferme, Parce que voilà trop longtemps que je m'enferme, Et que je veux rentrer des bouquets plein les mains. Mais si je croise alors, sur les joyeux chemins, Les couples d'amoureux qui vont en ribambelle, Je ne sais plus pourquoi je me suis faite belle ; Si je cueille une fleur au pré, c'est seulement Par maintien, et mes doigts l'effeuillent tristement ; Mon coeur devient mauvais. J'en veux à la nature De tant de cris d'oiseaux et de tant de verdure, Et je rentre au plus tôt, triste, dans mon logis. Mais ces faiblesses -là, c'est mal, et j'en rougis. Quelque chose me dit que je ne suis pas faite Pour l'amour printanier et sa brillante fête ; Et le pressentiment qui n'est jamais trompeur M'engage à conserver ma sagesse et ma peur.

Le jour baisse.

Julien

Oh ! puisque vous avez prononcé la première Ce mot tout radieux de joie et de lumière, Puisque de votre coeur il s'échappe, enivré De libre espace, ainsi qu'un oiseau délivré, Puisque l'écho des bois, les nids de la ramure, Tout vous le fait comprendre et tout vous le murmure, Ce mot que votre voix fait plus pur et plus doux, Pourquoi donc, adorable enfant, le craignez-vous ? Ah ! si c'était l'amour tel que ces pauvres filles L'éprouvent dans la folle ivresse des quadrilles, Dont l'aveu leur est fait par un bouquet donné Et qui plus vite encor que les fleurs est fané, Votre candeur aurait bien raison de le craindre. Il fait mal, et son souffle impur pourrait éteindre La sereine clarté qui veille dans vos yeux. Mais il en est un autre, innocent et joyeux, Qui vous attend, qu'il faut que votre coeur connaisse, Bon comme le ciel bleu, beau comme la jeunesse, Léger comme un oiseau dans le soleil levant, Et frais comme un baiser sur le cou d'un enfant ! Quand vous allez rêver, seule, dans la campagne, C'est l'amour qui vous suit et qui vous accompagne Et vous fait revenir ainsi pleine d'émoi ; C'est lui qui, se mettant entre mon livre et moi, Ce soir, m'a fait errer, triste, sous les étoiles ; C'est lui qui, du feuillage épaississant les voiles, Guide mystérieux, nous a pris par la main ; Lui qui nous a conduits dans le même chemin ; Lui qui me fait si tendre et qui vous fait si belle ; C'est lui qui nous unit ; c'est lui qui nous appelle !

Louise

Pourquoi me tenez-vous ce langage ? Ai-je eu tort De vous croire et d'avoir confiance d'abord ? Ne serrez pas mes mains. Je suis toute troublée. Que ne me suis-je donc tout de suite en allée, Lorsque vous m'abordiez avec cet air peureux !

Julien

Oh ! ne me quittez pas. Je suis bien malheureux. Pauvre enfant, laissez -moi votre main ; elle tremble ! Vous ai-je dit, depuis que nous sommes ensemble, Voyons, un mot, un seul, qui pût vous offenser ?

Louise

Non, pas un mot, c'est vrai. Mais il faut me laisser. Il doit être bien tard, cette allée est déserte, Et je demeure loin...

Julien

Ah ! Je ne veux pas, certes, Que vous rentriez seule en ce quartier perdu. Je vous reconduirai chez vous ; c'est entendu.

Louise

Pourtant...

Julien

Mais, maintenant, vous êtes encor lasse... Tout à l'heure. Voyons ! Reprenez votre place ; Ayez des sentiments pour moi plus confiants.

Louise

Oh ! Vous, Monsieur, avec ces grands yeux suppliants, Vous me ferez commettre une grande folie.

Julien

Non, pas ce front boudeur ! Vous êtes moins jolie.

Louise

* C'est ainsi.

Julien

Mais de quoi, Mignonne, avez-vous peur ?

Louise

* Mes regards sont voilés comme d'une vapeur, * Mon coeur bat... Je ne sais ! mais mes terreurs sont celles * D'un papillon captif qui tremble pour ses ailes.

Julien

Hélas ! ne soyons pas méchante et bannissons De nos jeunes esprits la crainte et les soupçons. S'agit-il entre nous de chasseur et de proie, Quand cette nuit de fleurs et d'astres nous envoie Ses plus tièdes parfums et ses plus purs reflets ?... Ah ! Si vous le vouliez...

Louise

Eh bien, si je voulais ?...

Julien

Oui, si vous pouviez lire en ces yeux bien sincères, Enfant, nous unirions gaîment nos deux misères. D'abord, je le veux bien, nous ne serions qu'amis. Pas d'amour. Entre nous, rien que de très permis. Je pourrais embrasser cette main-là ; mais gare À ces ongles mignons, si mon baiser s'égare. Donc, je serais très sage et très respectueux, C'est dit ; mais nous aurions des plaisirs vertueux. Tenez ! nous passerions ensemble la soirée, De quelque causerie, au hasard inspirée, Reprenant ou laissant s'interrompre le fil ; Vous seriez près de moi, charmante de profil, Avec vos cheveux blonds frisant près de la tempe, Et là, sous le rayon tamisé de la lampe, Comme un brave petit ménage d'ouvriers, Je lirais mon gros livre et vous travailleriez.

Louise

Oh ! comme c'est gentil !

Julien

Et puis, chaque semaine, Comme il faut du repos à la faiblesse humaine, Bras dessus, bras dessous, nous irons, hors Paris, Chercher de petits coins bien verts et bien fleuris. Nous voyez -vous, suivant le bord de la rivière, Vous, de quelques rubans parée et toute fière, Et moi, tout à l'orgueil de sentir - ô langueur ! - Votre petite main à côté de mon coeur ? Ah ! ce seront alors nos heures les plus douces. Nous nous ferons des nids bien cachés dans les mousses ; J'ornerai vos cheveux avec des liserons ; Et, l'appétit venu, joyeux nous trouverons...

Louise

Dans le petit panier de quoi le satisfaire.

Julien

Enfin, si l'on n'est pas toujours aussi sévère, Le soir, par les sentiers ténébreux, au retour, Peut- être on permettra que je parle d'amour.

Louise

Mais observerez-vous la réserve promise ? Vous contenterez-vous de l'amitié permise ? Vous êtes sincère, oui ! mais si je voulais bien, Ici même, à présent, vous exigeriez...

Julien

Rien, Que l'espoir de bientôt vous revoir.

Louise

Mais, sans doute.

Julien

Quand ?

Louise

Lorsque vous voudrez.

Julien

Votre logis !

Louise

La route, Vous allez la connaître en me reconduisant. Et puis, nous causerons encor, chemin faisant ; Car je ne suis pas bien convaincue, et j'hésite.

Julien

Bah ! dès demain matin, je vous fais ma visite Et nous arrêterons, comme premier essai, Le jour d'une partie au bois de Viroflay.

Louise

Donnez-moi votre bras. Je suis toute confuse, Car mon désir consent, si ma bouche refuse, Et je me fie à vous entièrement.

Julien

Merci. Quel est votre chemin, mignonne ?

La voix de l'étudiant chantant dans le lointain :

On entend des éclats de rire.

Louise

Par ici. Quand on n'a plus d'argent, On écrit à son père Qui vous répond : Chenapan, Tu n'es pas là pour faire L'amour, l'amour, La nuit comme le jour, Et youp, youp, youp, tra la la, etc.

Louise

Mon Dieu, je reconnais ces rires, il me semble... Si Lise et Jeanne allaient nous rencontrer ensemble !

Julien

C'est la voix de ce fou ; cela n'est pas douteux.

L'étudiant apparaît au fond, donnant le bras aux deux grisettes.

Louise

De grâce, allons-nous- en bien vite.

Julien

Ah ! Ce sont eux.

Scène 6

Un Étudiant, Première Grisette, Deuxième Grisette, Julien

Un Étudiant

Une femme avec toi ? Sur ma foi ! C'en est une ! Le chaste Julien est en bonne fortune.

Première Grisette

Comment ? Louise avec un jeune homme charmant !

Deuxième Grisette

Voilà ! Mademoiselle attendait son amant.

Julien

Mon cher...

Un Étudiant

Mes compliments pour la femme choisie ! Mais entre nous, ami, c'est de l'hypocrisie.

Première Grisette

Et le discours moral qu'elle nous roucoula !

Deuxième Grisette

On ne se moque pas du monde à ce point-là.

Il embrasse la grisette sur le cou.

Un Étudiant

Ne vous irritez pas, idoles de mon âme ! Peut-être brûlent-ils d'une pudique flamme, Peut-être leur amour, par l'hymen épuré, Occupera demain le maire et le curé. Nous devons supposer qu'en ce lieu solitaire, À cette heure de nuit, ils cherchent un notaire ; Mais, comme on semble un peu pressé pour le contrat, Je m'offre à remplacer l'intègre magistrat Et je prends pour vélin, Lise, ton cou de cygne. - Soyons graves. J'unis les futurs et je signe.

Julien

Mon cher, la raillerie est d'un goût fort mauvais ; Et, si tu veux savoir ici ce que je fais, Ces dames ont laissé seule mademoiselle Qui me permet de la reconduire chez elle. Voilà tout le secret. Brisons là l'entretien.

Un Étudiant

Pardieu ! quel caractère effroyable est le tien ! Mais je suis bon enfant. Bonsoir, ami farouche !

Première Grisette

Adieu, fleur d'innocence !

L'étudiant et les grisettes sortent en riant.

Deuxième Grisette

Adieu, Sainte Nitouche !

Scène 7

Julien, Louise

La nuit tombe tout à fait. Rayon de lune.

Julien

Eh bien, nous voilà seuls, et l'orage est passé.

Louise

Leur rire m'a fait mal et j'ai le coeur glacé. Deviendrai-je jamais comme ces pauvres folles, Et n'ai-je pas eu tort d'écouter vos paroles ? Oh ! Si vous le pouvez, dites, rassurez -moi, Car je suis revenue à mon premier effroi Et j'ai le coeur rempli d'une angoisse suprême ! Vous n'êtes pas comme eux, oh ! n'est-ce pas ?

Julien

Je t'aime !

Acte Deuxième

Scène 1

Un Aumonier, Une Infirmière

Un Aumonier

Ainsi la pauvre femme a mal passé la nuit ?

Une Infirmière

On n'a pas fermé l'oeil tant elle a fait de bruit. Avec sa grosse toux elle nous assassine ; Tout le monde s'en plaint dans la salle voisine. Enfin, elle est entrée hier à l'hôpital, Mais pour n'y pas rester bien longtemps, c'est fatal. On ne peut aller loin avec cette toux creuse, Elle en a pour deux jours au plus.

Un Aumonier

La malheureuse ! Comme vous en parlez !

Une Infirmière

Eh ! Monsieur l'aumônier, Vous êtes un coeur d'or ; on ne peut le nier. Mais, pour ces êtres -là, je suis froide, et pour cause.

Un Aumonier

Et pourquoi donc, grand Dieu ?

Une Infirmière

C'est une pas grand chose, Voyez-vous ! Ça nous vient droit du quartier Latin Mourir à l'hôpital en robe de satin. Et j'ai peu de pitié pour ces filles maudites.

Un Aumonier

Allons ! vous êtes moins dure que vous ne dites ; Et ce large fauteuil, tout prêt pour son réveil, Que vous-même avez mis devant ce bon soleil Et garni de moelleux oreillers, en témoigne.

Une Infirmière

Mais non. Je suis ici pour soigner, et je soigne. Voilà tout.

Un Aumonier

Sachez donc qu'elle a beaucoup souffert, Que moi-même ai reçu le repentir offert Par cette âme égarée au ciel, qui lui pardonne : Et pour elle soyez ce que vous êtes, bonne.

Une Infirmière

Je le ferai pour vous, monsieur l'abbé.

Un Aumonier

Merci. Et notre cher docteur n'est pas encore ici ?

Une Infirmière

Non. C'est pourtant bientôt l'heure de sa visite. Il ne peut pas tarder.

Un Aumonier

Avertissez-moi vite Quand il arrivera ; car s'il pouvait la voir Et me dire qu'il reste encor un peu d'espoir...

Une Infirmière

À propos du docteur, vous savez la nouvelle ?

Un Aumonier

Moi ! Non ; j'ignore tout.

Une Infirmière

Elle est pourtant fort belle Pour lui, Monsieur l abbé, car il obtient la main D'une noble héritière au Faubourg Saint-Germain.

Un Aumonier

Vraiment ?

Une Infirmière

Tout à la fois : beauté, grand nom, richesse. La mère se mourait, - une vieille duchesse ! On mande le docteur, il sauve la maman, Et la fille l'adore. Enfin, un vrai roman ; C'est comme s'il avait attrapé le quaterne, Le docteur, que j'ai vu, quand il était interne, Porter des pantalons rapiécés aux genoux Et me faire acheter des dîners de six sous Qu'il mangeait dans ce vieux fauteuil, le sybarite !

Un Aumonier

Quel que soit son bonheur présent, il le mérite, Et bien qu'il m'ait encor taquiné quelque peu, L'autre jour, sur ce qu'il appelle mon bon Dieu, Et que son athéisme horrible m'épouvante...

Elle sort.

Une Infirmière

Le voilà justement qui vient. Votre servante.

Scène 2

Julien, Un Aumonier

Julien entre ; il est vieilli d'une douzaine d'années. La tenue du médecin professeur. Tout en noir. Une rosette à la boutonnière.

Julien

Bonjour, l'abbé.

Un Aumonier

Docteur, avez-vous un moment ?

Julien

Pour vous, toujours.

Un Aumonier

Je veux vous parler simplement D'une pauvre malade à qui je m'intéresse.

Julien

Tout ce que vous voudrez ; je suis dans l'allégresse. Je vous accorderais, tant je vois tout en beau, Que Lazare a vraiment surgi de son tombeau, Et tous les étonnants miracles de la Bible.

Un Aumonier

Voulez-vous bien vous taire, impie incorrigible ! Pour l'instant, il s'agit tout bonnement de voir La malade que j'ai confessée hier au soir. C'est une pauvre femme, hélas ! bien éprouvée, Je doute qu'elle puisse encore être sauvée, Mais vous êtes sorcier.

Julien

Bien, mon cher ennemi. Je la verrai, sitôt mon service fini. Un quart d'heure, le temps de faire ma visite.

Un Aumonier

Un mot encore. Il faut que je vous félicite, Car je sais le bonheur qui vous est destiné Et dont le jour approche.

Julien

Oh ! rien n'est terminé ; Et, comme on dit, ce n'est encore qu'un beau rêve.

Un Aumonier

Alors je prierai donc le ciel pour qu'il s'achève ; Car vous êtes humain, bon, loyal, généreux ; Personne plus que vous n'est digne d'être heureux... Et puis je vous prédis une autre récompense, Si vous vous mariez.

Julien

Et laquelle ?

Un Aumonier

Je pense Que si vous pouvez voir jamais un pur enfant, Le vôtre, entre les bras de sa mère, élevant Vers ce que vous niez sa prière mystique, Vous sentirez le trouble en votre coeur sceptique Et que vous songerez au Dieu sublime et doux Qui prenait les petits enfants sur ses genoux.

Julien

Bravo, mon cher abbé ! Bonne raison de prêtre. Et vous croyez que c'est une preuve, peut- être, Du Dieu dont nous doutons depuis la mort d'Abel ? Mais je n'ai pas trouvé l'âme sous mon scalpel, Et je n'ai constaté dans la nature entière Que deux faits positifs : la force et la matière. Le monde n'est pour moi si vous le trouvez bon Qu'un peu d'eau - voilà tout - et qu'un peu de charbon. En un mot, la raison est reine, l'homme libre, Et le bien et le mal en parfait équilibre.

Un Aumonier

C'est affreux ! Si je veux encor vous convertir...

Julien

C'est vrai, mon pauvre ami ; vous êtes mon martyr, Et ma vieille amitié n'est pas assez clémente ; Mais je vous aime, allez, comme je vous tourmente.

Un Aumonier

On peut lire à peu près cela dans Salomon.

Julien

Bah ! Je ne gênerai jamais votre sermon. Je le disais encore, à notre académie, Que la religion n'est pas notre ennemie. Nous ne vaincrons jamais la mort, certainement, Mais nous aidons tous deux à mourir doucement. Voilà ! Quant à la vie éternelle, mystère.

Un Aumonier

Cependant...

Julien

À tantôt, l'abbé. J'ai lu Voltaire.

Scène 3

Un Aumonier

Un Aumonier

Un immense savoir ! une grande bonté ! Un dévouement ! C'est un miracle, en vérité, Qu'il n'en soit pas cent fois devenu la victime. Au dernier choléra, cet homme fut sublime. Mais quand je cours à lui pour lui serrer la main, Il me jette un blasphème. Ô vieil orgueil humain !

Scène 4

Une Infirmière, Louise, Un Aumonier

Louise entre, soutenue par l'infirmière. Elle est affreusement pâle, brisée par la maladie ; ses cheveux sont en désordre ; elle porte le grossier peignoir de drap gris des hôpitaux.

Une Infirmière

Venez jusqu'au soleil. Là, devant la croisée. Ce fauteuil vous attend.

À l'aumônier qui s'approche.

Louise

Je suis bien épuisée ! Merci, ma bonne dame. Et je ne croyais pas Avoir la force encor de faire ces vingt pas. Ah ! vous voilà, monsieur l'abbé, je suis bien aise De vous voir.

Louise fait signe que oui.

Un Aumonier

Cette nuit a donc été mauvaise ? Bientôt vous irez mieux, mon enfant, j'en suis sûr. Voyez. C'est le printemps.

Louise

Oui, ce ciel est très pur, Et ce soleil de mars est bon. Je me rappelle Une autre matinée aussi fraîche, aussi belle, Où le vent printanier soufflait dans mes rubans. J'étais au Luxembourg, m'asseyant sur les bancs, Regardant les enfants s'amuser et les cygnes Sur l'onde du bassin tracer de douces lignes. C'est quatre mois après ce jour qu'il s'en alla. Je l'attendais... J'ai tort de penser à cela.

Un Aumonier

Songez à vous soigner et ne soyez pas triste. Vous allez voir un homme à qui rien ne résiste, Un médecin fameux qui vous guérira bien.

Une Infirmière

Voyons, désirez-vous quelque chose ?

Louise

Non, rien. Mais ne m'en veuillez pas, surtout, si je refuse. On est ici trop bon pour moi, j'en suis confuse.

Un Aumonier

J'y pense : le public n'est admis au parloir Que certains jours ; mais, si vous voulez recevoir Quelqu'un de vos amis ou de votre famille, C'est bien simple, je fais dire un mot à la grille, Et, si l'on vous demande, alors on entrera.

Louise

Merci, monsieur l'abbé, personne ne viendra.

Un Aumonier

Ah ! ce manque d'espoir en Dieu me désespère. Vous abandonne-t-il ?

Louise

Excusez-moi, mon père. Pour vous je suis injuste et méchante. Pardon. C'est vrai : je ne meurs pas ici dans l'abandon ; C'est vrai : vous ne touchez à la pauvre étrangère Qu'avec l'attention délicate et légère Que j'avais autrefois pour mon petit oiseau ; Et mon lit d'agonie est doux comme un berceau.

Un Aumonier

Mais qui vous parle donc de mort ?

Louise

Mon espérance ! Car je sens que, prenant en pitié ma souffrance, Dieu m'accorde une fin paisible et sans effort Et que je vais partir comme un enfant s'endort.

Un Aumonier

Je ne sais plus que faire, hélas !

Une Infirmière

Elle divague.

Louise

Ah ! madame, gardez cette petite bague. C'est mon dernier bijou ; je n'y dois plus tenir. À vous je n'ose pas laisser un souvenir, Monsieur l'Abbé.

Un Aumonier

Voyons, ma pauvre enfant, de grâce Ne parlez pas ainsi.

Elle s'affaisse dans le fauteuil et paraît s'assoupir.

Louise

Dieu ! Comme je suis lasse !

Scène 5

Julien, Un Aumonier, Louise

Julien

Ma tournée est finie ; ils se portent bien tous ; Et me voici.

Un Aumonier

Docteur, qu'on a besoin de vous ! La malade se frappe et se démoralise. Venez vite, venez.

Julien

Voyons cela. Louise !...

Louise

Julien ! Julien ! Oh ! Que cela fait mal !

À l'aumônier et à l'infirmière.

L'aumônier sort emmenant l'infirmière et lui recommandant d'un geste la discrétion.

Julien

Louise, est- ce bien toi ? toi, dans cet hôpital, Qu'il faut que je retrouve et que je reconnaisse ? Toi, sans asile ! toi, mourante ! Oh ! ma jeunesse ! Sortez ! Sortez ! Il faut que je lui parle seul.

Scène 6

Louise, Julien

Louise

Ô Julien, dis-leur d'apporter mon linceul. J'aurais peut- être encor pu vivre une journée : Mais, puisque cette joie amère m'est donnée De souffrir devant toi mes dernières douleurs, La fin viendra plus vite ; et je sens que je meurs.

À part, et s'éloignant de Louise à demi évanouie.

Il s'approche de Louise.

Julien

Ainsi donc ce n'est pas un cauchemar. Mon crime, C'est toi qui le punis. Ô Louise, ô victime ! Je sens qu'il est trop tard pour demander pardon De ma fuite égoïste et de ton abandon. Je vois bien que leur oeuvre effroyable est finie, Que ma trahison seule a fait ton agonie, Que c'est le châtiment, enfin, qu'il faut subir, De mon premier amour par ton dernier soupir ! Ah ! Je la reconnais, l'affreuse maladie. Depuis assez longtemps je veille et j'étudie, Horreur ! Pour en trouver le stigmate certain Dans ces yeux autrefois bleus comme le matin Et maintenant éteints ou pâlis par les fièvres, Et pour voir sur ce front, sur ces mains, sur ces lèvres, Partout où mon baiser s'appuya le plus fort, Monstrueuse ironie ! Apparaître la mort. Mais je peux te sauver, ou ma science est vaine.

Louise

Une douleur de plus ! Je te fais de la peine ! Et moi qui ne gardais, hélas ! qu'en le craignant, L'espoir de cet adieu si tendre et si poignant, Voici que le destin implacable m'oblige À te voir malheureux du malheur qui m'afflige.

Julien

Tu ne me maudis pas ! Ce n'est point une erreur ! Et tu peux me revoir, Louise, sans horreur ? Je puis toucher ta main sans qu'elle me repousse ? Et ces yeux toujours bons, cette voix toujours douce, Sont pour moi comme au temps de nos jeunes amours !

Louise

Mais tu ne vois donc pas que je t'aime toujours ?

Julien

Ah ! c'est le dernier coup que cet aveu m'envoie. Tu souffres ?

Louise

C'est d'amour.

Julien

Tu pleures ?

Louise

C'est de joie.

Julien

Quoi ! Tu m'aimes encore ! et douze ans ont passé Sans que mon souvenir soit enfin effacé !

Louise

Ne parle plus. Je suis si faible ! et l'harmonie De ta voix qui me donne une ivresse infinie, Trop tendre, abrégerait mes suprêmes instants ; Et pour te voir je veux vivre un peu plus longtemps.

Julien

Tu vivras !

Louise

Je me sens mourir. Cela t'étonne ? C'est le pressentiment d'une rose à l'automne. Et si j'avais douté qu'il fût pour moi si tard, Ami, je l'aurais lu dans ton premier regard.

Julien

Non, je te sauverai !

Louise

Donne-moi tes mains, donne ! À mes pieds, je t'en prie, et même je l'ordonne ; Ainsi, comme jadis, tu te souviens ? Je veux Une dernière fois respirer tes cheveux.

Julien

Louise !

Louise

Je revois l'existence passée: Dis, te rappelles-tu ? Lorsque j'étais forcée, Pour terminer à temps un travail commandé, De dérober ma bouche au baiser demandé Qui, ne pouvant atteindre à ma tête penchante, S'égarait sur ma main en murmurant : Méchante ! - Toi, tu n'as pas changé. Ta pâleur te va bien. Pourquoi m'as-tu quittée, ô mon doux Julien ?

Julien

Hélas !

Louise

Je vois encor la cour des diligences, Le jour où tu devais t'en aller en vacances. Qu'il fait mal, le départ avec ses bruits joyeux, Et qu'ils sont déchirants, le baiser des adieux Et le lointain signal du mouchoir qu'on agite ! Oh ! Comme j'ai pleuré, seule dans notre gîte ! Comme j'ai regardé l'arbuste avec douleur Où ta main avait pris une dernière fleur ! Et cependant mes yeux s'éclairaient d'un sourire Quand je disais tout bas : Il va bientôt m'écrire. Ma peine et mon espoir, mes pleurs et mes projets, Ingrat ami, j'ai cru que tu les partageais. J'attendais, confiante. Il fallut me remettre Au travail. Huit longs jours passèrent. Pas de lettre. Je songeais : C'est très mal ; j'aurais écrit plus tôt. Huit jours encore, et puis huit autres. Pas un mot ! Et mon âme connut le doute affreux qui ronge. Pourtant je ne voulais pas croire à ton mensonge ; Mais seulement trois mois plus tard - lorsque j'appris, Par un de nos voisins, ton retour à Paris Sans me voir, Julien, la douleur fut trop forte ; Et c'est depuis ce jour, vois-tu, que je suis morte.

Julien

Eh bien donc, sache tout ! Le dernier champ vendu, Mon père ruiné, parlant de temps perdu, D'amourette à Paris, mon père qui m'accuse, Mon vieux père sans pain ! C'est pourtant une excuse. Il fallut lui jurer, alors, de conquérir Ce titre qui devait le sauver, le nourrir ; De te fuir, de marcher à mon but sans relâche.

Louise

Pourquoi ne m'as-tu pas tout dit ?

Julien

Ah ! J'étais lâche. Voilà. J'ai bien souvent lutté, pris le chemin De ton logis, et puis je disais : Non ! demain. T'écrire, te revoir, oh ! rien qu'une minute, Ma Louise, c'était succomber dans la lutte, Et par ce dur tourment mon coeur martyrisé N'a pas voulu d'abord, et puis n'a plus osé.

Louise

Oh ! j'avais bien prévu ma rivale, l'étude.

Julien

Va ! je souffrais aussi, moi, dans ma solitude, Et, dans les courts instants à mon travail volés, J'allais revoir les lieux où nous étions allés.

Louise

Dis-tu vrai ?

Julien

Tu sais bien, au bout de la presqu'île, Au Bas-Meudon ?

Louise

Comment, la tonnelle tranquille, Au bord du fleuve, avec la vieille table en bois ?

Julien

Mais oui.

Louise

Tu l'as revue ?

Julien

Hélas ! Combien de fois Ma promenade s'est à son ombre arrêtée !

Louise

Et moi, combien de fois je m'y suis accoudée !

Julien

Sans qu'à nous rencontrer nous ayons réussi !

Louise

Tu vois bien. Le destin était dans tout ceci. Mais ne l'accusons pas : sa justice est plus haute, Et ma punition est égale à ma faute.

Julien

Quelle faute ? ton pauvre et triste amour pour moi ?

Louise

Oh ! ne m'oblige pas à rougir devant toi.

Julien

Rougir ?

Louise

Tu ne connais qu'une heure dans ma vie ; Ne m'interroge pas sur ce qui l'a suivie.

Julien

Que dis-tu ? Mais je vois des larmes dans tes yeux. Louise, dis-moi tout ; parle, cela vaut mieux. Rien entre nous. Fais-moi ton aveu tout de suite ; Et, si profond que soit l'abîme où t'a conduite Mon amour, et dussé-je, en t'écoutant, mourir, Montre -moi ta douleur, j'ai besoin d'en souffrir.

Louise

Ah ! Je ne puis...

Julien

Où donc t'ai-je précipitée ?

Louise

Mon pauvre Julien, pourquoi m'as-tu quittée ? Pourquoi m'as -tu livrée à moi-même, oh ! pourquoi ? Car si j'avais tout su, pour ton bonheur à toi, Eh bien, je me serais doucement éloignée, J'aurais repris ma vie obscure et résignée Et je n'aurais jamais, comme tu vas le voir, Écouté le mauvais conseil du désespoir.

Julien

Quel conseil ?

Louise

Tout entière à ma peine secrète, Je ne travaillais plus, dans ma chère chambrette, Comme autrefois. Mes yeux de larmes obscurcis, Pour regarder la place où tu t'étais assis, Abandonnaient toujours la besogne attendue. Alors j'allais errer, dans mon rêve perdue, Par le faubourg. J'étais très pauvre, mais enfin J'avais le coeur si gros que je n'avais plus faim. Or c'est vers ce temps -là que, marchant sous les branches, Par une nuit de mai pleine d'étoiles blanches, Un ancien souvenir bien cruel m'a montré Ce bal, au seuil duquel je t'avais rencontré.

Julien

J'ai peur de deviner. Ah ! malheureuse !

Louise

Écoute ! Ce bal, dont autrefois tu me fermas la route, Ce bal, c'était pour moi l'oubli, l'enivrement... Tu frémis. Je te fais horreur en ce moment. Tu n'oses regarder dans ma vie inconnue. Tu vois ce que je suis loin de toi devenue ! A tes lèvres je sens monter le mot brutal Et tu comprends pourquoi je meurs à l'hôpital !

Julien

Arrête !

Louise

Ne crains pas que je te les raconte, Ces jours où j'ai connu la misère et la honte. * D'ailleurs je n'ai gardé qu'un souvenir confus De ce monde odieux et de ce que j'y fus. Elle ne pense plus, la pauvre fleur séchée, Au tourbillon qui l'a de sa tige arrachée. Non ! tout ce que je veux dire de cet enfer, C'est qu'il me dévorait et c'est que, chaque hiver, Je m'y sentais plus faible et plus exténuée, Et qu'il avait cela de bon qu'il m'a tuée.

Julien

Ainsi voilà mon oeuvre, et je t'entends crier De douleur, et c'est moi qui suis ton meurtrier !...

Louise

C'est la fatalité. Pourquoi gémir contre elle, Mon Julien ? la chose est toute naturelle. Et, lorsque nous prenons un amoureux, pourquoi Choisir les jeunes gens nés dans ton monde à toi ? Ils ont un avenir, un nom, une famille, Un devoir ; et tant pis si quelque pauvre fille, Au lieu de rester sage et de se marier, Comme elle le devrait, avec un ouvrier, A voulu se montrer à leur bras, les dimanches, Parce qu'ils sont bien mis et qu'ils ont les mains blanches. On s'aime tout d'abord, franchement, sans détour, Se croyant l'un et l'autre égaux devant l'amour. Qu'importe aux jeunes coeurs ce que demain prépare ! Cela dure un printemps ; et puis on se sépare Un jour, en maudissant quelque père irrité ; Et, tristement, chacun s'en va de son côté. Vous oubliez alors, — du moins, c'est l'habitude. Vingt raisons pour cela : l'ambition, l'étude, La morale du monde aux faciles pardons ; Mais, lorsque vous montez, hélas ! Nous descendons. L'avenir a pour vous des jours longs et prospères ; Vous pouvez devenir des époux et des pères ; Qui sait ? peut-être es-tu, toi-même, marié ? Et si l'ancien parfum de l'amour oublié Revient, vous rougissez en cachant un sourire. Et nous, pendant ce temps !... Oh ! tiens, je veux te dire, * Si le sort eût vraiment voulu nous éprouver, Comment nous aurions pu, pourtant, nous retrouver. Écoute. Dans mes jours de vice et d'infamies, Une de celles-là que nous nommons amies S'avilit et tomba tellement qu'elle était A la merci d'un homme affreux qui la battait. Un soir, dans leur taudis, après une querelle, Comme ce scélérat levait la main sur elle, Elle prit un couteau qui traînait et frappa. Bien qu'atteint près du coeur, cet homme en réchappa ; Mais la femme, qu'on prit, dut paraître en justice. Faut-il que le malheur ainsi s'appesantisse Sur ceux qu'il a déjà si longtemps poursuivis ! Cet homme en noir, assis sous le blanc crucifix, Avec la toque au front et l'hermine à l'épaule, Celui qu'elle aperçut en sortant de la geôle, Ce juge qui devait fixer son châtiment, C'était son séducteur et son premier amant !

Julien

* C'est horrible !

Louise

Je suis au fond du précipice * Comme elle ; mais, du moins, je ne meurs qu'à l'hospice.

Julien

* Tais-toi ! Ne trace plus ces tableaux révoltants ! * Non, tout n'est pas perdu. Je te retrouve à temps. Oublie, ô mon amour, la misère passée ! Je sauverai ta vie, encore menacée ; Mais je suis très savant, j'ai toujours réussi. Tu verras. Dès ce soir je t'emmène d'ici. Oui ! Te voilà bien lasse et bien faible, sans doute ; Mais sois tranquille, va, nous brûlerons la route. Oh ! la chaude berline où tu t'endormiras, Comme un pauvre petit enfant, entre mes bras ! Dans le temps d'un baiser nous ferons une lieue, Nous irons, nous courrons vers la grande mer bleue, Vers l'azur éternel, vers le midi doré, Où la vie elle-même est dans l'air respiré ; Et tu t'éveilleras au soleil, dans les roses ! Tu m'entends bien ?

Louise

Merci de me dire ces choses. C'est bien toi, toujours bon.

Julien

Ce regard attendri, Ce sourire... Ah ! ton mal est à moitié guéri.

Louise

* Non. Mais je partirai, vois-tu, plus apaisée.

Julien

* Tu vivras !

Louise

Cet effort suprême m'a brisée, * Et je sens que mon âme a rompu son lien. * Le moment est venu... D'ailleurs, tu le vois bien.

Julien

* Louise !

Louise

Après l'aveu que j'ai fait tout à l'heure, * Tu comprends bien aussi qu'il vaut mieux que je meure.

Julien

* Non, tu me resteras. Je serais trop puni. * Par le premier baiser vibrant dans l'infini Mon âme est pour jamais à la tienne liée, * Louise, et je ne t'ai pas une heure oubliée ! Et je te sauverai, je le veux, je le dois ! Et je t'aime toujours ! - On n'aime qu'une fois.

Louise

Oh ! Ne me berce pas de ce rêve impossible Et laisse- moi jouir du bonheur indicible D'avoir auprès de toi retrouvé mon amour Aussi naïf, aussi tendre qu'au premier jour ; De passer à ton cou mes bras et de te rendre, En face de la mort qui bientôt va me prendre Et des anges du ciel qui me pardonneront, Ce baiser, le premier que tu mis à mon front.

Julien

Tu te meurs ! Ô remords ! Ô torture insensée !

Louise

Approche... Encor plus près... Je suis trop oppressée.... Mes regards sont troublés... N'est-ce pas ? C'est la fin. Hélas ! J'ai tant souffert, et de honte et de faim, Qu'il me semble à présent que le repos commence Et que le ciel me donne un gage de clémence, Alors qu'il me permet de te dire à demain, Et d'expirer avec tes larmes sur ma main. Mais cette émotion pourtant était trop forte. Julien !...

Julien

Mon amie !

Elle rend le dernier soupir.

Louise

Au revoir !

Julien

Elle est morte !

Scène 7

Un Aumonier, Julien

Il aperçoit le cadavre de Louise.

Un Aumonier

Vous appelez ? Hélas !

Julien

Ah ! C'est toi, prêtre ! Eh bien, Écoute. Cette femme avait le coeur chrétien Et son dernier soupir a parlé d'espérance ; Et moi, qui suis le seul auteur de sa souffrance, Oui, moi, qui l'ai réduite à mourir dans ce lieu, Je viens te demander, prêtre, s'il est un Dieu Qui, lorsque le remords aura puni le crime, Laissera le bourreau jugé par sa victime ; Je viens te demander s'il est un paradis Où les élus pourront absoudre les maudits, Où seront pardonnés, au delà de la tombe Et pour l'éternité, l'aigle par la colombe, Le tigre par l'agneau, les méchants par les bons. Je viens te demander cela, prêtre, réponds : Car le bourreau, c'est moi ; la victime, c'est elle !

Julien tombe à genoux devant Louise morte ; l'aumônier lève une main vers le ciel.

Un Aumonier

Il est un Dieu, mon fils, et l'âme est immortelle.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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