Drame · 1836

Le vagabond

de Cormon Mallian

Représentation
≈ 44 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
349
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pierre Maillard H 52 ≈ 11 min 13
Julien H 61 ≈ 6 min 9
Marguerite F 44 ≈ 5 min 7
Clément H 51 ≈ 5 min 7
Le Marquis H 22 ≈ 5 min 6
Marie F 44 ≈ 4 min 9
Thérèse F 33 ≈ 3 min 8
Monsieur Rocquart H 28 ≈ 3 min 6
Choeur N 8 ≈ 1 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Vagabond
Pierre Maillard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julien absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marguerite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clément absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thérèse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Rocquart absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Vagabond

Scène 1

Choeur, Marguerite, Monsieur Rocquart, Tous

Au lever du rideau, Marguerite debout devant la maison à gauche, et montée sur un banc, place au-dessus de la porte un écriteau avec cette inscription en gros caractères : Marguerite prend les enfants en sevrage. Milieu du théâtre, Monsieur Rocquart est entouré des gens du village.

AIR : de Révole.

Choeur

Quel effroyable brigandage !... Que deviendrons-nous, mes amis, Si, comme hier, dans le voisinage, Le feu chez nous doit être mis ?...

Tous les yeux se sont portés du côté qu'elle indique, mouvement général d'indignation.

Marguerite

Gueusards d'incendiaires... Va !... Dire que ça fait des siennes, et qu'on ne peut pas mettre la main dessus !... Voyez !... Voyez !... Comme ça fume encore !...

Monsieur Rocquart

Silence ! L'autorité doit prendre des mesures, et vous la seconderez...

Tous

Oui, oui !...

Monsieur Rocquart

Le coupable ou les coupables ne sauraient être loin... qu'on redouble de vigilance... que tout étranger, tout voyageur suspect, tout vagabond, soit immédiatement saisi et conduit devant moi !...

Ils reprennent le choeur.

Etc., etc

Ils sortent.

Tous

Quel effroyable brigandage !... Vive Monsieur le Maire !...

Scène 2

Monsieur Rocquart, Marguerite, Enfants

Monsieur Rocquart

Ouf !... Que de tribulations .

Marguerite

Je crois bien !... Un magistrat, c'est comme moi... pas une minute de tranquillité avec mes mioches à gouverner.

Monsieur Rocquart

Vos petits élèves ?

Marguerite

Mes enfants, Monsieur Rocquart... mes enfants... je ne les aime ni plus ni moins que si c'étaient les miens.

Monsieur Rocquart

Aussi vous êtes bien surnommée, la mère Nanan...

AIR : Il est flatteur d'épouser celle.

Marguerite

À quinze ans j'étais belle et sage, Dign' d'inspirer un' passion... En m'abstenant du mariage, J'ai manqué ma vocation. Le ciel m'avait fait pour êtr' mère, Si vous m'aviez vu' dans c' temps-là ... Vrai !... sans me flatter, monsieur l' Maire, J'avais tout ce qu'il faut pour ça ... Je crois bien !... Si jadis le dépit n' m'avait pas fait perdre le bon moment...

Monsieur Rocquart

Je veux bien le croire !

Marguerite

Les enfants... C'est mon idée fixe... Je ne suis heureuse que lorsque j'ai autour de moi une douzaine de bambins qui me tirent par les jambes ... par ma robe... à me faire tomber... Oh ! Ma parole d'honneur, ils me feraient tomber, les petits gueux, si je n'étais encore solide au poste...

Monsieur Rocquart

Et votre établissement prospère ?

Marguerite

Dieu merci !... L'enfant donne... La commune est très productive, et je ne me plains pas ... Je fais payer le riche, je prends le pauvre gratis, et je ne mets pas plus de raisiné sur les tartines de l'un que sur celles de l'autre.

Monsieur Rocquart

Système d'égalité...

Marguerite

Oh ! Ça... J'en conviens... du côté du raisiné ... Je suis républicaine à mort...

Monsieur Rocquart

Et quelquefois même, il vous arrive d'accueillir des orphelins, de ramener des enfants trouvés... Hier encore, n'avez-vous pas dit que vous aviez rencontré dans le chemin creux une jeune femme, une mendiante ?...

Marguerite

Mendiante !... Non... Une pauvre femme, portant un tout petit garçon dans ses bras, et en traînant un autre par la main ... ça faisait du mal à voir !... Et j' suis bien sûre que les petits avaient faim ; je m'y connais... Aussi comme je revenais des provisions, une pomme, un morceau de pain... à chacun... Ça fut effet dans la minute ... comme ils mordaient là dedans !... Eh bien ! Monsieur le Maire, j'avais plus de plaisir qu'eux !... Et rien que d'y penser... j'en pleure encore...

Monsieur Rocquart

Bonne Marguerite !... Mais la mère ! ..

Marguerite

Oh ! La mère... Elle ne voulut rien accepter... Son mari devait la rejoindre, et lui apporter de quoi.

Monsieur Rocquart

Êtes-vous sûre qu'elle mérite ?...

Marguerite

Est-ce que je m'en suis inquiétée ?... On ne lit pas dans l'âme.

AIR : Vaudeville de l'Homme vert.

Monsieur Rocquart

Au fond du coeur ce qui se passe, Dans certains traits se lit au mieux... Et de l'âme, quoi que l'on fasse, Le vrai miroir, ce sont les yeux ! Si fait !... Si fait !... Comment, mère Nanan, avec votre expérience, vous ne savez pas ça !...

Lui frappant sur le bras.

Marguerite

Je sais qu'ainsi chacun les nomme ; Mais j' soutiens qu'on n'y peut rien voir... Et je connais plus d'un brave homme Porteur d'un très vilain miroir . Et je n'irais pas loin pour trouver mon autorité... Je ne dis pas ça parce que vous êtes là...

Monsieur Rocquart

Vous n'oseriez pas !...

dans la coulisse

Enfants

Mère Nanan !... Mère Nanan !..

Monsieur Rocquart

Qu'est-ce que j'entends là ?

Elle tire un martinet de sa poche, et le fait claquer auprès de la porte.

Marguerite

C'est mes mioches qu'a faim !... Il suffira de faire entendre ma voix pour leur z'y fermer la bouche.

Monsieur Rocquart

Vous appelez ça... votre voix ?

Enfants

Mère Nanan !... Mère Nanan !...

Faisant claquer son fouet.

Elle sort.

Marguerite

Je crois qu'ils ne l'ont pas entendue ; je vas leur parler de plus près... Attendez... Attendez... Pardon, Monsieur le Maire, il faut que j'en finisse avec l'émeute...

Scène 3

Monsieur Rocquart

On entend une cloche dans la coulisse.

Monsieur Rocquart

Si cette femme dont vient de me parler Marguerite était celle que l'on a vu roder dans le village, et qu'on soupçonne d'avoir incendié la ferme de Jacques... Je la signalerai... Le conseil municipal va s'assembler. Et justement voici l'heure du déjeuner des ouvriers, Monsieur le Marquis va sortir de sa filature... Il sera des nôtres...

Scène 4

Choeur, Monsieur Rocquart, Julien, Le Marquis, Clément

Air : Au marché de la Muette.

Parlé.

Choeur

Allons, amis, ne flânons pas ! .. Il faut viv'ment prendr' notr' repas ! .. Le travail et l'activité Donnent l'appétit... donnent la santé ! .. Salut, Monsieur le Maire ...

Monsieur Rocquart

Bonjour, mes amis... Bonjour...

Julien

Dépêchons !... La soupe est servie.. et j' n'aime pas les potages qu'a refroidi.

Etc., etc.

Les ouvriers s'éloignent le Marquis sort de la fabrique suivi de Clément.

Choeur

Allons, amis, ne flânons pas ! ..

Monsieur Rocquart

Monsieur le Marquis, j'ai l'honneur...

Appelant Clément qui s'éloigne.

Le Marquis

Ah ! Monsieur le Maire, je suis enchanté de vous voir... permettez ... Un mot à mes affaires, et je suis à vous. Clément !...

Clément

Monsieur le Marquis ! ...

Le Marquis

Monsieur le Maire, vous voyez le meilleur de mes ouvriers... J'en suis fier !... Il y a six mois, il est entré simple compagnon... et le voilà contre-maître... Il a fait du chemin en peu de temps, comme vous voyez...

Clément

Je le dois à la protection de Monsieur le Marquis.

Le Marquis

Dites plutôt à votre bonne conduite, Clément. Je ne protège personne, mais je récompense qui le mérite ... Ah ! Ça... Mes nouveaux métiers ne sont pas tous en activité ?

Clément

Non, Monsieur... Il manque des ouvriers pour les faire marcher...

Le Marquis

Je vous charge de choisir parmi ceux qui se présenteront... Je m'en rapporte à vous...

Clément

Je ferai en sorte que vous n'ayez pas à vous en plaindre.

Le Marquis

En descendant de cheval, j'irai moi-même inspecter les travaux... Demain, j'aurai une partie de chasse qui m'occupera toute la journée... Vous me remplacerez...

Clément

Il suffit !...

Clément sort.

Le Marquis

Allez, mon ami...

Scène 5

Monsieur Rocquart, Le Marquis

Monsieur Rocquart

Vraiment, Monsieur le Marquis... Vous m'étonnez... Vous menez de front les plaisirs et les affaires sérieuses.

AIR : Dans un castel, dame de haut lignage.

Le Marquis

Je sais fort bien comme toujours on fronde Ceux que l'on voit placés plus haut que soi, Et quels propos on tient quand, dans le monde, Brille aux regards un noble comme moi. En le montrant, on dit : « c'est la naissance, C'est le hasard qui l'a fait ce qu'il est... » On aura tort cette fois, je le pense ... Car je suis, moi, ce que je me suis fait! .. Oui, certes... Mais les affaires n'en souffrent pas. Je cherche, j'invente..., et mes ouvriers exécutent... Je pense, ils agissent... et comme la pensée va plus vite que l'action, j'emploie le temps qui me reste à jouir de la vie et de la fortune que je me suis acquise.

Monsieur Rocquart

Mais, avant d'acheter cette manufacture, vous étiez déjà très bien fait... Votre position était fort agréable.

Le Marquis

300000 francs et un marquisat... Qu'est-ce que cela ?...

Monsieur Rocquart

Eh ! Mais... c'est 15000 livres de rentes et un titre de marquis... Vous auriez pu vous en tenir là...

Le Marquis

Oui, sans doute... J'aurais pu être un riche et noble paresseux ; j'aurais passé les nuits dans les bals, dans les joyeuses orgies, la moitié de mes journées dans mon lit... et le reste dans les cafés, les promenades et au balcon de l'Opéra ... Je me serais fait un mérite d'avaler une bouteille de Champagne d'un seul trait... J'aurais fréquenté des artistes, et je me serais cru leur talent, parce qu'ils auraient mangé mes dîners... J'aurais tiré l'épée, le pistolet, et je me serais cru un héros... parce que j'aurais tué ou blessé un pauvre diable moins adroit que moi... En un mot, j'aurais vécu comme tant d'hommes auxquels Dieu a donné tout ce qu'il faut pour être des hommes remarquables, mais que la paresse rend parfaitement inutiles et parfaitement inconnus ; et qui me dit, Monsieur Rocquart, qu'au bout de cela, je n'aurais pas mangé mes 300000 francs, désennobli mon titre, et trouvé la misère ?...

Monsieur Rocquart

Parfaitement juste...

Air des Créoles.

bis.

Le Marquis

En paresseux le siècle abonde ; C'est un malheur, mais je les vois Avec audace dans le monde Souvent occuper des emplois ; Et sans rien faire ils s'enrichissent, Quand des hommes d'un vrai talent, Sans avancer, s'usent, vieillissent, Vivent et meurent pauvrement. Il faut crier à ces gens qu'on engraisse Comme un troupeau de bétail : Arrière la paresse, Place au travail ! Croyez-moi... toutes les classes de la société, la plus élevée comme la plus humble, ont chacune leur mission à remplir... Le pauvre travaille pour vivre et pour faire vivre sa famille ; le riche doit travailler pour être utile à son pays et à lui-même à son pays, en appliquant ses connaissances aux progrès de l'industrie et des arts ; à lui-même, en se créant une occupation qui le sauve des ennuis, des vices de l'oisiveté, et le relève à ses propres yeux ...

Monsieur Rocquart

Eh bien ! Alors, Monsieur le Marquis, si, au lieu de monter à cheval, vous veniez à la Mairie ?...

Le Marquis

Prendre place au conseil municipal ?...

Monsieur Rocquart

Mon dieu, oui !... Au sujet de l'incendie d'hier... de la ferme de ce pauvre Jacques...

Il prend le bras du maire, et sort avec lui.

Le Marquis

Tout à vous, Monsieur le Maire... Être utile au laboureur... c'est bien plus qu'un plaisir ... C'est un devoir...

Scène 6

Julien

Il est entré pendant le dernier couplet du Marquis, et l'a regardé s'éloigner. Il tient à la main une grand jatte pleine de soupe; il mange en parlant.

AIR : Vaudeville du premier pris,

Julien

J'veux tâter un brin d' l'existence . D'venir pour queuqu'temps un farceur ; J' n'en ai vraiment que l'apparence, Et dans l' fond je suis un trembleur. N' savoir encore rien à mon âge, C'est honteux... stupide, et j' voudrais Fair' la noce avant l' mariage, Afin de n' pas la faire après ... Vaut mieux la faire avant qu'après ... C'est pas moral d' la faire après ! .. Le travail !... Le travail !... Ils n'ont que ce mot là à la bouche... S'ils se figurent que c'est amusant de piocher tous les jours comme une bête de somme pour gagner 40 sous, 3 francs, au plus, tandis qu'eux autres ils empochent des fortunes vexatrices !... Ah ! Mais, non !... Non !... V'là que j'ai vingt ans, et il y en a bientôt dix neuf et demi que je trime à mort, et que je mange de la soupe aux choux, fêtes et dimanches... J' l' hais, la soupe aux choux... J' peux pas l'avaler ... faut qu'ça finisse ... que j'bamboche une idée... vu que j'aime Thérèse, que j' peux l'épouser... la rendre parfaitement heureuse... et, pour ça... Avec ça que ma Thérèse est si avenante... Si agaçante... Dieu ! Est-elle longtemps à venir aujourd'hui !... Bon !... Je l'entends qu'elle chante...

Scène 7

Thérèse, Julien

Elle arrive par le fond, elle tient une cruche à la main.

Etc., etc.

Thérèse

Viens, viens partager mon bonheur...

Julien

Toujours la même chanson !... C'est votre favorite, mamzelle Thérèse ?...

Thérèse

Je n'en sais pas d'autre ; c'est celle que ma mère nous avait apprise, à moi... et à ma pauvre soeur...

Julien

Votr' soeur ?...

Thérèse

Oui... ma soeur Marie ! ..

Julien

Que je vous débarrasse...

Thérèse

C'est pas la peine !... Oh ! Prenez garde à mon lait...

Julien

Laissez donc !... Une cruche... Ça me connaît...

Thérèse

Julien, vous vous dérangez ?..

Julien

Moi du tout... Je le fais avec plaisir.

Thérèse

J'ai des reproches à vous faire...

Julien

Gare la graisse ! ...

Thérèse

Autrefois, vous étiez bien gentil... bien tranquille... bien économe... Et, maintenant, vous payez à boire à l'un, à l'autre...

Julien

Un peu de cassis ou de ratafia... C'est rien ...

Thérèse

Enfin, on ne vous cite plus comme le meilleur sujet de la fabrique...

Haut.

Julien

Il paraît que je m' forme. Écoutez donc, Thérèse, on est un homme ou on ne l'est pas... si on l'est, on ne doit pas se conduire comme une jeune fille... ou comme un enfant de choeur... Pas si bête...

Thérèse

C'est-à-dire que vous voulez faire vos farces... Et vous croyez que je le souffrirai... Eh bien ! Pas si bête, non plus... et je vous défendrai de me parler...

Julien

Me défendre de vous parler !...

Thérèse

Et quand vous passerez d'un côté, je passerai de l'autre...

Julien

Vous passerez de l'autre ?... Voilà du nouveau !... On vous a monté la tête contre moi... Qui ?... Qui ?... Je veux savoir qui ?...

Thérèse

Une personne que j'écoute, parce qu'elle ne veut que mon bonheur.

Julien

La mère Nanan, je suis sûr ! ..

Thérèse

Eh bien, oui... Elle dit que vous deviendrez un mauvais sujet...

Courant vers Marguerite qui sort de chez elle, et l'amenant par la main sur le devant de la scène.

Julien

Ah !... C'est trop fort... De quel droit vient elle abîmer ma conduite, la sorcière !... Dites donc ... dites donc, vous !...

Thérèse

Julien !...

Julien

Non !.. faut qu'on s'explique...

Scène 8

Julien, Marguerite, Thérèse

Julien

Mère Nanan...

Marguerite

Après ?

Julien

Suis-je votre fils ou votre neveu ?

Marguerite

Ni l'un ni l'autre, Dieu merci !

Julien

Est-ce que je vous dois queuq'chose ?

Marguerite

Non !...

Julien

Eh bien, alors, je vous réitère une fois pour toutes de vouloir bien vous occuper de vos marmots, et de ne pas faire des cancans dessus mon compte.

Marguerite

Des cancans ?

Julien

J'entends pas qu'on se mêle de moi et de ma Thérèse !...

Thérèse

Mais oubliez-vous ce qu'elle a fait pour moi ?... Il y a cinq ans, lorsque notre mère mourut au village voisin, je restais seule, encore enfant... ma soeur aînée était partie avec son mari...

Marguerite

Oui... Un joli merle... qui l'aura menée... Dieu sait où !

Julien

Vous êtes grande à c't'heure... Vous et moi... Ça n'la regarde pas...

Air : Tu ne vois pas, jeune imprudent.

Thérèse

Elle m'a servi de soutien ; Comme sa fille elle me garde ... Et vous ne voulez pas, Julien . Que c' qui m'intéress' la regarde! Si j' me trouvais dans la douleur, Ne souffrirait-ell' pas elle-même ? ... Sachez que toujours notr' bonheur Regard' la personn' qui nous aime ! .. Par exemple !...

Marguerite

Et tu crois que je l'exposerai à devenir malheureuse comme sa soeur en la donnant aussi à un coureur... à un bambocheur... à un bédouin...

Julien

Pas de mots, la vieille !...

Elle tire son martinet.

Marguerite

Oh !... La vieille !... J'vas t'en donner de la vieille... Impertinent !...

Thérèse

Ma bonne Marguerite !... Je vous en prie, Julien ! Ah ! Que c'est mal ce que vous faites-là...

Air : Cessez de vous en défendre .

Julien

Quel audace inconcevable ! .. C'est vraiment abominable ! N' croyez pas me faire peur, Rien n'égale ma fureur ! Oui, de votre impertinence Je jure d'avoir vengeance, Croyez-moi, taisez-vous, Et redoutez mon courroux ! ..

Scène 9

Clément, Julien, Marguerite, Thérèse

Clément

Mais pourquoi donc tant de colère ? .... Qui peut ainsi vous irriter ? ..

Julien

C'est une langue de vipère.

Marguerite

Ce gamin ose m'insulter !

Julien

C'est qu'une fois qu'on m'exaspère, On en a bientôt du regret ...

Julien

Mon bras vaut bien votr' martinet...

ENSEMBLE.

Thérèse

Si j' l'épousais, ça m'en promet.

Clément

C'est vraiment abominable ; Un peu plus de douceur, Un peu moins de fureur ! D'où lui vient tant d'insolence ! Il faut qu'il soit en démence. Croyez-moi, taisez-vous... Modérez votre courroux !

Etc., etc.

Julien

Quelle audace inconcevable !

Marguerite

Je vous prends pour juge, Monsieur Clément ; il se permet de me faire une scène ... de m'appeler la vieille.

Clément

De vous appeler la vieille... Vous !... Comment ? Méchant clampin... Tu manques à une femme d'âge... Tu oublies le respect dû au sexe, et tu te dis ouvrier français ! ..

Marguerite

Faites- le rougir... Hum !... Sans-coeur... Vaurien !... La vieille !... Bandit...

Clément

Je vous croyais au mieux ensemble...

Marguerite

Autrefois... Oui... Mais aujourd'hui... Non... Sa conduite...

Clément

C'est vrai !... On n'a pas encore de la barbe au menton... et on veut déjà passer pour un malin... On se donne des airs d'importance... On noircit une pipe avec du foin pour faire accroire qu'on fume, on boit un verre d'eau rougie, et on fait son crâne...

Julien

En v'là un qu'est tannant !

Clément

On n'a pas la moindre expérience des usages de la société, et on voudrait faire la queue aux anciens... Ça fait rire...

Marguerite

Chaque semaine, il apportait son gain à Thérèse... Il avait déjà 1200 francs dans sa tirelire.

Clément

1200 francs !...

Marguerite

Vous sentez qu'avec ce petit magot et d'l'ordre, on pouvait s'établir gentiment ; mais voilà qu'au lieu de l'augmenter, il vient chaque jour y faire des accrocs... le cosaque... 1200 francs !

Marguerite

Tout autant.

Julien

Et qui m'avaient coûté fièrement de peine et d'sueur.

Clément

Allons... Allons !... Il y a du bon, après tout, dans ce garçon-là ... et à l'avenir, c'est moi qui le conseillerai...

Marguerite

Que ça sera gentil de votre part, Monsieur Clément.

Thérèse

Ah ! Oui... avec un guide comme vous, il ne pourra que profiter... C'est qu'on dit dans le pays que vous donnez l'exemple à tous les autres.

Clément

La paix, voyons.

Julien

C'est ça... La paix .

Marguerite

Moi, d'abord, j'ai pas d'rancune.

Thérèse

Ni moi !

Julien

Ni moi !... Voyons la vieille.

Marguerite

Hein ?...

Il l'embrasse, puis

Il embrasse Thérèse.

Julien

C'est pour rire... Si on croit qu'ça fait plaisir... par ici, à à la bonne heure. C'est égal... je voudrais bambocher une idée.

Scène 10

Choeur, Clément, Thérèse, Julien

Air : au Galop.

ter.

ter.

Choeur

Dépêchons ! L'ouvrag' nous appelle ! .. Faut avoir du zèle. Dépêchons ! Et vite, rentrons, Joyeux compagnons ! ..

Clément

Douz' cents francs, c'est gentil !... Avec un ami Tu les dépens'ras ; J' m'attache à tes pas, Je ne te quitt' pas ... Et je jur', mon gaillard, D'en bien manger ma part !

Thérèse

À tantôt, Julien !

Julien

Au repos de deux heures.

Clément

À la besogne... Et toi, Julien, en avant, mon vieux.

ter.

Etc., etc.

Les ouvriers rentrent swivis de Julien et de Clément qui se donnent le bras. Marguerite rentre avec Thérèse ; aussitôt l'orchestre exécute un morceau en sourdine, et on voit paraître sur la colline Pierre Maillard et sa femme : ils descendent lentement. Marie tient un enfant sur ses bras, un autre par la main. La fatigue et la souffrance sont empreintes sur ses traits. Pierre seul affecte de l'indifférence. Tableau de Monsieur Grenier.

Choeur

Dépêchons !

Scène 11

Marie, Pierre Maillard

Marie

Pierre, arrêtons-nous un peu ; je n'en puis plus de fatigue et de chaleur...

Pierre Maillard

Il n'y a pas trois heures que nous marchons.

Marie

Il se soutient à peine, vois...

Pierre Maillard

Quand tu répéteras toujours la même chose, ça nous avancera-t-il ?... Au diable les jérémiades !... elles me rendent de mauvaise humeur.

Marie

Eh bien, marchons !

La retenant.

AIR : Je crois qu'oui ( Angeline. )

Pierre Maillard

La rout' pour ton courage Est trop longu' de moitié ; L' soleil... de ton visage N'a point eu de pitié ! .. Ton enfant lasse et blesse Tes faibles bras ! .. Non !... J'ai tort... Pauvre petite Marie !...

Sur la ritournelle, elle embrasse l'enfant qu'elie tient surses bras, et répète :

Marie

Sur mon coeur je le presse, J' m'en plains pas ! Je n' m'en plains pas ! Est-elle bonne !

Même air.

Pierre Maillard

Va, malgré ma rudesse, J' t'aim' comme au premier jour ... Au milieu d' ma détresse, J'ai gardé mon amour ! Que de peine à ton âme Je cause, hélas !...

Pierre, transporté, embrasse sa femme et ses enfants pendant la ritournelle, et Marie répète :

Marie

Pierre,je suis ta femme... Je n' m'en plains pas ! Je n' m'en plains pas !

Il rend la pipe qui est à son chapeau et la boure tranquillement.

Pierre Maillard

Allons !... Assieds- toi... Je vas fumer une pipe. En v'là un spécifique fameux pour chasser l'ennui et la tristesse ! Deux sous de caporal ... c'est d'la gaîté portative et à bon marché.

Elle entre dans la grange avec ses enfants.

Marie

Ah !... Là... Dans cette grange... Il seront à l'abri.

Scène 12

Pierre Maillard

Il va se retenir.

Avec colère.

Après un moment de réflexion et partant d'un éclat de rire.

Avec amertume.

AIR : d'Adam.

Etc., etc.

Marie sort seule de la grange.

Pierre Maillard

Pour chasser l'ennui, les chagrins, On n'a pas besoin de vins Fins . A la guinguette, Dans d' la piquette, Le franc noceur Peut trouver le bonheur. Là, point d' cérémonie, On se place au hasard; de gaîté, de folie, Chacun apport' sa part. Sans s'inquiéter d' personne, On crie, on fait sabbat ; Et dès qu' l'archet résonne, On pince l'entrechat ! Près d' sa belle on s'installe Dans de charmants bosquets ... La polic', qu'est morale, Y fait mett' des quinquets ... Et si queuqu' novice Fait sa tête... halte-là! ... Crac ! on s' fait justice... Un', deux, trois, et voilà .... Pour chasser l'ennui, Il y a eu un temps où je ne fumais pas... Elle n'est plus là, j' puis aller... J'avais alors ce que je n'ai plus... de l'argent... de l'argent !... Ah ! Comme je le faisais rouler... pour moi et pour les camarades !... Aussi Pierre Maillard était connu, aimé de tous ... d'un surtout... Oh ! Celui-là... Ah ! Ah ! Ah ! Les belles journées que nous avons passées ensemble !... Tous les plaisirs à la fois... Une existence de grands seigneurs... Ça a duré six mois !... Le temps d'manger ce que j'avais amassé en travaillant... Et puis après... Après ! Je n'ai plus pu travailler... J'en avais perdu l'habitude... Je m'endormais sur mon métier. On m'a chassé... chassé ! Ah ! Que je suis bête ! Je repense toujours à ça... Je veux l'oublier... Je veux ne me souvenir que d'une chose, de mes six mois de bonheur, de nos dîners à la barrière et de nos chansons à crever de rire.

Scène 13

Marie, Pierre Maillard

Marie

Tu es bien heureux de pouvoir chanter !

Il prend dans sa poche un papier avec lequel il allume sa pipe.

Pierre Maillard

Ne veux tu pas que je pleure !... J' sais pas quelle mouche te pique aujourd'hui, mais t'es fièrement ennuyante !

Marie

Pierre ! Que fais-tu ?

Pierre Maillard

Eh bien !... Après ?... Le grand malheur ! À quoi qu'il me servirait, mon livret, puisque je ne peux pas trouver d'ouvrage ?

Marie

Tu n'en trouves pas, parce que tu n'en demandes pas.

Pierre Maillard

Marie !

Marie

Parce que tu aimes mieux laisser dans la misère et le besoin toi et tes enfants.

Pierre Maillard

Tu te trouves donc bien malheureuse ?

Marie

Je n'ai pas parlé de moi.

Un temps. Marie pleure et paraît souffrir de plus en plus ; Pierre l'observe et se rapproche d'elle.

Pierre Maillard

Assez !... Je n'aime pas la morale. Comme te v'là pâle ! Tu souffres ?...

AIR de la Folle de Grisar.

Marie

Ah ! oui... Je souffre bien! ... Une affreuse douleur Depuis quelques instants... vient oppresser mon coeur.

Pierre Maillard

Appuie toi sur mon bras ! ..

Marie

Malgré moi je chancelle...

Pierre Maillard

C'est ma femme !... Elle souffr'... je dois veiller sur elle ! À présent dans ma main... je sens trembler sa main... D'où peut donc provenir un mal aussi soudain ?... La fatigue peut-être ?

Marie

Oh ! Non !...

Pierre Maillard

Mais, qu'est-ce enfin ? Réponds-moi donc, Marie !

Marie

Eh bien ! Pierre, j'ai faim !...

Pierre Maillard

Faim !... Toi, ma femme ! Ah ! Mon Dieu ! Et mes enfants... Eux aussi, sans doute... Où sont-ils ?

Montrant la grange.

Elle rentre. Pierre est atterré et se cache la tête dans ses mains.

Marie

Je retourne auprès d'eux... Ils sont là... qui dorment... ils ne souffrent pas.

Scène 14

Pierre Maillard, Le Marquis

Le Marquis traverse le théâtre, se dirigeant vers sa fabrique ; Pierre le regarde un instant, puis tout à coup, comme entraîné par une fatale résolution, s'élance vers lui en disant :

Pierre Maillard

Mes enfants !... Ma femme ! Ils ont faim... et rien, plus rien à vendre !... Oh ! Malheureux que je suis ! Pas un sou... Pas un !... À qui m'adresser ? Ah ! Ma tête brûle... Je ne vois plus rien... Je n'ai plus qu'une pensée ... de l'argent ! Il m'en faut... J'en aurai, n'importe par quel moyen !... Monsieur !

Pierre consterné détourne la tête.

Il prend dans sa poche une pièce d'or.

Il la met dans la main de Pierre, qui fait un mouvement pour la repousser.

Le marquis s'éloigne rapidement et rentre chez lui.

Le Marquis

Que voulez-vous ? Ah !... Le pauvre homme ! Tenez !... Oh ! Prenez... Prenez...

Scène 15

Pierre Maillard, Marie

Pierre, après un moment de silence, relève la tête et regarde ce qu'il a dans sa main.

Avec joie.

Pierre Maillard

De l'or !... Une pièce d'or !... Marie !... Marie !... Cours vite dans le village... Du pain... pour toi... pour eux... voilà de l'or !...

Marie

De l'or !... D'où te vient-il ?

Marie sort.

Pierre Maillard

Va donc, Marie, va donc !... Car moi, je n'en aurais pas la force.

Scène 16

Pierre Maillard, Choeur

Après avoir conduit Marie jusqu'au fond du Théâtre, il y reste un instant immobile fixé à la même place ; puis il redescend lentement la scène. Il est pâle, défait ; à l'agitation a succédé chez lui un morne abattement ; il semble rechercher et s'interroger lui-même.

AIR : Je n'ai point vu ces bosquets, etc.

La sueur sur mon front ruisselle !

Retrouvant ses souvenirs.

Avec explosion.

Il tombe accablé sur le banc, au pied de l'arbre.

Pierre Maillard

Mais, que-ce donc ?... Mon coeur est oppressé ! Je me demande en vain c' qui s'est passé ... Rien, maintenant... plus rien qui me l'rappelle !... Ah ! Ce jeune homme qui passait... Tout à l'heure... là !... j'en frissonne ! Qu'allais-je faire ?... et qu'ai-je fait ? .. Ma main pour le crime s'ouvrait... Quand Dieu la ferma sur l'aumône ! .. L'aumône !... Voilà donc où m'ont conduit le vice et la fainéantise !... L'aumône !... Et cette pièce d'or en tombant dans ma main ne m'a pas brûlé jusqu'aux os !... L'aumône !... Comme à un infirme... comme à un vieillard !... Et j'ai de bons bras et pas trente ans !... L'aumône pour ma femme... pour mes enfants... pour moi, qui les laisse mourir de faim !... L'aumône !... Aujourd'hui... demain... toujours !... Le moyen qu'il en soit autrement, à présent... Que devenir, sans asile et sans ressources ?... Que faire ?...

bis.

Etc., etc.

Choeur

Travaillons !... Gagnons bien notre argent... Ouvrier diligent ... Travaillons !

AIR : De votre bonté généreuse.

Il s'élance vers la grille, et sonne pendant la reprise du choeur.

Pierre Maillard

Debout et relevons la tête !... Pourquoi trembler quand le malheur nous vient ! Montrons-nous fort, et bravons la tempête... Fi du passé !... L'avenir m'appartient ! Libre et content, le travail me réclame, Tel est mon voeu ! Telle est ma volonté... La honte en entrant dans mon âme Vient d'y réveiller la fierté. Ah ! Le travail !.. Oui ... Le travail qui sauve !... Je ferai comme eux... Je travaillerai jour et nuit, sans relâche... Je réparerai le temps perdu, je gagnerai de l'argent ; et alors... alors j'irai trouver celui qui m'a jeté cet or maudit... Car il faudra bien que je le trouve... Reprenez, reprenez, Monsieur !... Mendiant !... Moi !... Non, ouvrier maintenant... Ouvrier pour toujours.

bis.

Etc., etc.

Choeur

Travaillons !... Gagnons bien notre argent ...

Scène 17

Clément, Pierre Maillard

Clément

Eh bien !... Eh bien ! Qui carillonne de la sorte ?

Pierre Maillard

Oh ! Mon dieu !... Cette voix... Cet air...

Clément

Qui êtes vous ?... Que voulez-vous ?

Pierre Maillard

De l'ouvrage ...

Clément

N'en a pas qui veut de l'ouvrage... On n'en donne qu'à bonne enseigne.

Pierre Maillard

Plus je l'examine ...

PIERRE, toujours absorbé dans sa pensée.

Clément

Votre livret ? C'est que mon livret...

Il rentre.

Clément

Pas de certificats ?... Au large alors ! On ne reçoit pas ici des vagabonds.

Il se précipite vers la grille, qui se referme sur Clément.

Quelques pas vers la Fabrique, bruit et tumulte au loin : il s'arrête et écoute :

Pierre Maillard

Ah ! Ah ! C'est lui ... C'est bien lui ! Clément, Clément ici ! Comment se fait-il qu'il ne m'ait pas reconnu ? Ah ! N'importe, il y a de la Providence là-dedans ; et puisque je le trouve ... Que se passe-t-il donc par là ?... Marie !

Scène 18

Marie, Pierre Maillard

Marie

Sauve-moi !... Sauve-moi !...

Pierre Maillard

Te sauver ?... Toi !

Marie

Personne !... Plus personne !... Ils ont perdu ma trace.

Pierre Maillard

Qui ?

Marie

Eux !... Eux !... Qui voulaient m'arrêter, m'emprisonner.

Pierre Maillard

T'arrêter ! Pourquoi ça ?... Parle, mais parle donc !

Marie

Pierre !... Tiens... Regarde... Là-bas... Derrière la colline... Vois-tu cette fumée qui s'élève ?

Pierre Maillard

Eh ben ! C'est cette ferme qui achève de brûler.

Marie

Mais sais-tu bien que le feu a été mis exprès, qu'on recherche l'incendiaire, et qu'on accuse du crime une femme couverte de haillons !

Pierre Maillard

Quel rapport entre cette femme et toi ?

Marie

Tu le demandes ! Mais jette donc les yeux sur moi, et dis s'ils n'ont pas dû me soupçonner, surtout lorsqu'ils m'ont vue entrer chez le boulanger, et pour du pain offrir de l'or !... De l'or avec des haillons !... De l'or, à moi, dont le visage était pâle et dont la main tremblait !... De l'or !... Comprends- tu maintenant ?

Pierre Maillard

Infamie !

Marie

C'est elle !... C'est elle !... Se sont-ils écriés, c'est l'incendiaire !... Et moi, épouvantée, j'ai fui comme une folle, rapportant cet or, et sans pain pour mes enfants !

Pierre Maillard

Je cours te justifier.

Marie

Ils t'arrêteraient aussi.

Pierre Maillard

Ah ! Oui, parce que, moi aussi, je porte des haillons, n'est-ce pas ? Parce que je n'ai pas le droit d'avoir de l'or sans qu'on s'inquiète d'où me vient cet or ? Misère !... Oh ! Misère !... Et je serais forcé d'avouer devant un tribunal que j'ai reçu l'aumône !

Marie

Calme-toi... Pierre.

Pierre Maillard

Et puis ils diront comme a dit tout à l heure Clément : vagabond !

Marie

Clément !... Ton ancien camarade, ton ami !

Pierre Maillard

Mon ami...

Marie

Tu l'as vu... Tu lui as parlé ?

Pierre Maillard

Pardieu !... Il est là... dans la manufacture, heureux et considéré... tandis que moi !...

Marie

Ah ! Fuyons... Fuyons avec nos enfants !...

Pierre Maillard

Mais le pourras-tu ?

Marie

Oh ! Je ne suis plus fatiguée... J'ai d'la force... du courage j'n'ai plus faim.

Il montre la grange.

Il s'éloigne vivement ; à peine est-il parti, qu'on entend dans la maison de Marguerite, Thérèse qui chante ; Marie étonnée, s'arrête et écoute en peignant par sa pantomime les diverses émotions qu'elle éprouve pendant le couplet suivant.

Marie

Eh bien, rentre là-dedans. Je cours observer ce qui se passe ... et chercher un moyen de nous échapper... Entre et cache-toi bien jusqu'à mon retour.

Scène 19

Thérèse, Marie

AIR

Thérèse

Aux premiers jours de notre enfance, Ma soeur prévoyant l'avenir... Nous nous sommes jurés d'avance, Même peine ou même plaisir. Si la fortune rigoureuse Te poursuit jamais, ô ma soeur !... Et que je sois un jour la plus heureuse... Viens, viens partager mon bonheur !

Marie comme entraînée par un mouvement involontaire s'élance vers la maison ; puis tout à coup elle s'arrête et chante.

Même air.

La porte de la maison s'ouvre. Thérèse sort, et s'élance dans les bras de Marie.

Marie

Bonne soeur... Ah ! Ne vas pas croire Que ce serment soit oublié ... Non, le coeur a trop de mémoire Pour se souvenir à moitié ... Tu l'as dit ... pourtant je balance, Je n'ose aller à toi, ma soeur... Ah! je t'attends, et je souffre en silence ! Viens, viens partager mon malheur ! C'est la voix de Thérèse... Cet air... C'est celui que nous avons si souvent chanté ensemble, assises auprès de notre mère.

Scène 20

Marie, Thérèse, Marguerite

Marie

Ah !... Ma soeur !... Ma Thérèse ! ..

Appelant.

Thérèse

Marie !... Oh ! Mère Marguerite... Mère Marguerite !... Venez donc... Oh ! Que je suis heureuse.

Marguerite

Eh bien, quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

Thérèse

Je l'ai retrouvée, ma soeur.

Marguerite

Ta soeur !

Thérèse

La voilà !

Marguerite

La femme du chemin creux ?

Marie

Je n'en reviens pas... toi... ici ?

Marguerite

Oui, elle est avec moi, la mère Nanan... Vous me reconnaissez bien ?

À Thérèse.

Marie

Je crois que oui, Madame. Dans quel état tu me retrouves !

Thérèse

Il t'a donc rendue bien malheureuse ?

Marguerite

Ça se voit de reste... Peut-on habiller une femme comme ça !... Il vous a donc tout mangé le cannibale.

Marie

Silence, je vous en prie... Si Pierre revenait.

Marguerite

Comment, vous n'en êtes pas encore débarrassée...

Marie

Ah ! Madame, si vous le voyiez, vous ne parleriez pas ainsi.

Marguerite

Je lui en dirais bien d'autres... Je le traiterais comme le dernier des derniers.

Marie

Songez donc que je l'attends... Qu'il va venir me chercher.

Thérèse

Te chercher !... Non pas !... C'est à moi de te protéger, de te défendre... Je suis la plus jeune... Qu'est-ce que ça fait ?.. J'ai du courage... Je te le prouverai... à toi... à lui... à tout le monde ... Entre nous, plus de séparation !

Marguerite

Bien !... Bien !... C'est ça, je n'aurais pas mieux parlé.

Air : de Téniers.

Thérèse

Eh quoi ! tu passerais ta vie Dans les larmes, dans les regrets ! ...

Marie

Il le faut... mon devoir me lie .

Thérèse

C'est c' que je n' comprendrai jamais...

Marie

Pour toi le temps viendra, ma chère, Où, prenant d'autres sentiments... Tu comprendras comme moi qu'une mère Ne quitte pas le pèr' de ses enfants.

Thérèse

Tes enfants !... Et tu ne m'en parlais pas !

Marguerite

Trois mioches superbes ... Où sont-ils donc ?

Pierre paraît au fond et accourt vers sa femme.

Marie

Là !... Là !... Mon mari ! ..

Marguerite

C'est lui !... Le rhinocéros !...

Scène 21

Pierre Maillard, Thérèse, Marguerite, Marie

Pierre Maillard

Pas moyen de sortir du village... Cerné... Bloqué de toutes parts... Ils te cherchent, ils sont sur les traces ... ils viennent.

Thérèse

Qu'entends-je, ma soeur ?

Pierre Maillard

Thérèse ici !...

Thérèse

Il s'agit bien de moi... Marie en danger ! Comment ? Pourquoi ?

À Thérèse.

Pierre Maillard

Les voici... Sauvez-là... Sauvez mes enfants.

Elle rentre chez elle.

Marguerite

Les v'là... Je m'en charge !

Thérèse

Vite !... Vite !... Dans la maison .

Marie

Viens !... Viens !

Thérèse rentre avec Marie dans la maison de Marguerite.

Pierre Maillard

Non !... Ma place à moi est à cette porte !...

Scène 12

Pierre Maillard

Il veut faire un pas et chancèle.

Les gendarmes paraissent. Il fait un dernier effort et tombe évanoui à la porte de Marguerite. Les gendarmes s'éloignent et Julien sort de la manufacture suivi de Clément.

Pierre Maillard

Malheur au premier qui tenterait !... Eh ben !... C'est singulier !... Qu'est-ce qui me prend donc ?... Ma tête tourne !... Ah !... La fatigue !... La faim !... Oui, la faim !... Que ça fait mal !... Marie !... Ces gendarmes !... Ah !...

Scène 23

Julien, Clément

Julien

Laissez-moi en repos, que j'vous dis... J'ai plus d'ordres à recevoir de vous... Je vous ai demandé mon compte, vous me l'avez donné ; me v'là mon maître... J'suis libre... L'ouvrage m'embête et je veux bambocher une idée... Oh ! Hé!

Clément

Ce n'est plus un supérieur qui t'adresse la parole, Julien... C'est un ami.

Julien

Un ami !... C'est possible... Mais ça m'est égal ; j'veux voir du pays... Je veux me dégourdir l'esprit et les jarrets ... et pour ça, j'abandonne la filature... Je file.

Clément

Mais, comment t'y prendrais-tu ?... pour bambocher ?...

Julien

Dam ! Je...

Clément

Que ferais-tu?

Julien

Pardié !... C'est pas malin !... Je ferai...

Clément

Où iras-tu ?

Julien

Oh !... C'te bêtise !... J'irai... J' sais pas encore... Mais j' trouverais en chemin...

Clément

Dindon !...

Julien

Comment, dindon ?...

Clément

Vois- tu, enfant... J'ai vécu...

Julien

Moi, aussi, j'ai vécu... jusqu'à présent.

Clément

Je connais les hommes, comme si que j' les eusse fabriqués... Il n'y a dans le monde que deux classes d'individus... Ceux qui ont de l'argent, et ceux qui n'en ont pas ... Ceux-là, ils flairent les autres une lieue à la ronde ; ils s'accrochent à eux ; ils les entortillent ; ils les plument, Julien, en leur parlant d'amitié, de générosité, et autres balivernes... Et quand c'est fait, ni vu, ni connu... plus d'argent ! .. plus d'amis !... Voilà le danger qui te menace, et dont je veux te préserver...

Julien

Ah ! Mais, dites donc !... Si c'est comme ça... je veux bien... Préservez- moi, préservez mon argent !...

Clément

Tu es jeune, Julien ?

Julien

Jeune et fougueux...

Clément

L'ouvrage t'embête ?...

Julien

Fièrement.

Clément

Je partage ton opinion !...

Julien

Hein ?...

Clément

Tu veux bambocher une idée ?...

Julien

Oui !... Oui !...

Clément

Je partage toujours ton opinion...

Julien

Tantôt, vous n' me disiez pas ça...

Clément

Tu files de la filature... Je file comme toi... et avec toi...

Julien

Si je m'attendais à celle-là, par exemple !... Mais vot' place ?...

Clément

J'ai un congé pour aller soigner ma mère ...

Julien

Et c'est moi ?...

Clément

Ton inexpérience me touche... Je veux te guider... t'apprendre à te méfier d'un tas d' grugeurs, qui ne s'amusent qu'aux dépens des imbéciles. Je veux t'apprendre à manger ton argent avec gloire ... avec ce fion qui distingue l'homme bien élevé des gens du commun... Je veux qu'on dise, en te voyant : « C'est Julien ! c'est l'élève à Clément ! »

Scène 24

Julien, Clément, Le Marquis, Pierre Maillard

Pierre, qui est revenu peu à peu à lui, et qui a écouté, se lève brusquement, et prête encore plus d'attention . Le Marquis est entré pendant les derniers mots de Clément, il s'arrête, étonné de le trouver là et observe attentivement tout ce qui se passe.

Julien

J'accepte !... J'accepte avec reconnaissance !..

Haut.

AIR : Ronde du souper du mari.

Clément

Ami, pendant ton voyage, Je veux diriger ton jeune âge ; Je me déclar' ton instructeur ! Ébloui !...

Julien

Moi, je me fie à vous d' bon coeur !...

Clément

Tu m' remettras ta somme, Les douz' cents francs ...

Julien

C'est arrêté !

À part.

Clément

Et j' t'apprendrai comment un homme Doit se conduire en société . À Paris, pour faire la noce... mais, dans le bon style... C'est 20 francs par jour... 600 francs par mois... 1200 francs pour deux... et, au bout de c' temps, je te renvoie au pays, où tu pourras te vanter d'être un malin, et de connaître les couleurs... Par expérience !...

Julien

1200 francs en un mois ! ..

Clément

Tu hésites !...

Julien

Non pas !... Mais, c'est salé ! ..

bis.

Clément

Vite, en route, Coûte que coûte ! .. Paris nous attend ! En avant ! Pays des grisettes, Des guinguettes, Beau pays ! Pour deux amis, Tu s'ras un vrai Paradis !

Etc., etc.

Clément

Vite, en route.

Suite de l'air.

Julien

D'être arrivé déjà j'grille ! .. Je cours chercher les quibus que j'ai en réserve chez Thérèse ; et filons !...

Clément

Je te ferai connaîtr' la Courtille, Le p tit Charonn', l'île d Amour !

Julien

Nous nous en donnerons nuit et jour.

Clément

Là, l' beau sexe foisonne, Et c' beau sex' là n'est pas méchant !.. T' as l'oeil mutin, la min' friponne ... Et dans t'a poch' d' l'argent comptant ! Avec ça, Julien, on est roi de Cythère ! ..

Coloquinte : Concombre fort amer. Dans un langage très trivial, la tête, ainsi dite par assimilation de forme. Un coup de poing sur la coloquinte. [L]

Julien

J' vas-t'y m'en repasser de ces coloquintes !...

Clément

Enfoncé, le travail !...

Julien

Enfoncé, les maîtres !

Clément

On leux z'y fait ça, aux maîtres.

Etc., etc.

Julien transporté lance sa casquette en l'air, et va pour entrer chez Marguerite. Le Marquis fait un mouvement pour le retenir, mais Pierre l'a devance ; il se jette entre Clément et Julien qu'il saisit fortement par le bras.

Clément

Vite, en route,

Moment de silence, pendant lequel Clément et Julien observent, avec surprise, Pierre, que la colère empêche d'abord de parler. Le Marquis les contemple, immobile, à l'écart.

Le Marquis

L'homme de tantôt !...

Désignant Clément

Mouvement de Clément.

À Julien.

Pierre Maillard

Regarde-moi !... Sur ma figure, la douleur et la souffrance... Je te fais pitié, n'est-ce pas ? Eh bien !... Écoute-le... suis ses conseils et, avant un an, les haillons remplaceront tes habits d'ouvrier... Avant un an, tes bras accoutumés au travail, seront énervés par la paresse et la débauche ! Oh ! Ne m'interromps pas !... Je te défends de m'interrompre quand je dis la vérité... Oui ! La vérité qui te force à pâlir, et qui te cloue-là, muet, devant moi... Tu ne m'as pas encore reconnu ? C'est tout simple !... La misère... Ça change si vite !... Tu cherches qui je suis... Veux-tu que je te dise qui tu es ?... Un faiseur de dupes, qui vit aux dépens du premier venu, et qui met soigneusement son argent de côté, en mangeant ce qui n'est pas à lui !... Un misérable cafard, assez fin pour cacher ses vices, et assez lâche pour développer ceux des autres !... Ce que tu es aujourd'hui, toi !... Je l'étais quand je l'ai rencontré... Ce qu'il a fait de moi, il le fera de toi... Un vagabond !...

Julien

Vagabond !...

Pierre Maillard

Et sais-tu ce que c'est que d'errer au hasard, de ville en ville, de bourgade en bourgade... Sans feu ni lieu... sans un morceau de pain à donner à sa femme... à ses enfants !... La misère !... La rage !... Le désespoir !... Le vol ou l'aumône !... Voilà tout ce qui reste... l'aumône ... Et puis, qu'un crime soit commis à votre passage, c'est vous ! Ce doit être vous !... Qu'on réfléchisse, alors, et qu'on veuille redevenir honnête homme, bon ouvrier ; qu'on se présente à la porte d'une manufacture... qu'on sonne, et qu'on demande au contre- maître de l'ouvrage : vos papiers ? répondra le contre-maître... Des papiers !... Un vagabond n'en a pas !... Et celui qui m'a dit ça, à moi... comme il le dirait à toi, plus tard... C'est lui !... Lui, qui m'a perdu autrefois, comme il cherche à te perdre aujourd'hui... Clément !... L'infâme Clément !

Clément

Pierre Maillard !

Il se jette sur Clément, qu'il renverse. Le Marquis et Julien se précipitent pour les séparer.

Pierre Maillard

Ah ! Tu me reconnais donc, enfin ?... Oui, Pierre Maillard... qui, tout à l'heure, tombait là, devant cette maison, de faiblesse et de besoin... mais à qui l'indignation et la colère ont rendu ses forces... Pierre Maillard, qui t'écrase sous ses pieds.

Scène 25

Marie, Monsieur Rocquart, Pierre Maillard, Thérèse, Le Marquis, Clément, Marguerite, Julien, Paysans et Paysannes

Marie

Ô mon Dieu ! Pierre !... Pierre !...

Monsieur Rocquart

La voici !... Arrêtez-la !...

Pierre Maillard

Elle !...

Monsieur Rocquart

Qui êtes-vous ?

Thérèse

Ma soeur !...

Pierre Maillard

Ma femme !...

Embarras de Pierre.

Monsieur Rocquart

Ah ! Votre femme !... Mais vous-même, qui êtes-vous ?...

Le Marquis

Mon nouveau contre-maître. Est-il possible ? ..

Le Marquis

Quant à la pièce d'or qui a excité tout ce tumulte, Pierre Maillard la tenait de moi... à titre d'avance.

Pierre Maillard

Ah ! Monsieur ...

Le Marquis

Silence !...

Pierre Maillard

Je rêve !...

Le Marquis

Voici ce que je vous dois ; plus, quinze jours... Vous êtes libre.

Clément

Monsieur le Marquis me renvoie ?...

Le Marquis

Je vous chasse.

Marguerite

Ah ! Bien fait... Je sais de vos nouvelles, mon gaillard !...

Le Marquis

Julien, voulez-vous encore l'accompagner ?

Julien

Quitter ma petite Thérèse !

Clément

Tu n'es qu'un Jobard.

Julien

Et vous, une canaille !...

Clément

Je passe en Angleterre.

Julien

Allons, file !... File !... Et sans moi.

Elle le reconduit jusqu'au fond du théâtre.

Marguerite

Filez donc ! Et plus vite que ça.

Paysans et Paysannes

Il est pris ! Il est pris !

Monsieur Rocquart

Qu'est-ce que c'est ?

Marguerite

Oh ! C'est le brigand d'incendiaire qu'on emmène... C'était peut-être un ami de Clément ?...

Scène 26

Choeur General, Marie, Pierre Maillard, Le Marquis, Choeur

Les Paysans arrivent par le fond ; les Ouvriers sortent de la fabrique.

AIR : de Gribouille.

Choeur General

Ah ! Quel bonheur ! ... Plus de terreur ... Le véritable Coupable Vient d'être pris . Pour le pays, Plus de crainte, mes amis !...

Marie

Ah ! Monsieur, vous me rendez un mari !... Un père à mes enfants !...

Pierre Maillard

Comment vous remercier ?..

Le Marquis

En oubliant le passé... Votre main, Pierre Maillard...

Pierre Maillard

La main... À vous ? ...

Le Marquis

L'ouvrier au manufacturier... Union et travail !...

Pierre Maillard

Union... et travail !...

AIR : de Gribouille .

Choeur

Ah ! quel bonheur ! Plus de frayeur ; Espérance Et confiance, Pour qu'aujourd'hui Tout marche ici, Que tout le monde soit uni !

AIR

Pierre Maillard

Me relevant quand j'me laissais abattre, Comme ouvrier en ces lieux on me prend, Et je veux piocher comme quatre Pour le bien d' l'établissement . Messieurs. j'ai d' bons bras, du courage : Au travail venez tous me voir, Et j' tâcherai que chaque soir Vous soyez contents de l'ouvrage .

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.