Le Vagabond
Scène 1
Choeur, Marguerite, Monsieur Rocquart, Tous
Au lever du rideau, Marguerite debout devant la maison à gauche, et montée sur un banc, place au-dessus de la porte un écriteau avec cette inscription en gros caractères : Marguerite prend les enfants en sevrage. Milieu du théâtre, Monsieur Rocquart est entouré des gens du village.
AIR : de Révole.
Choeur
Quel effroyable brigandage !... Que deviendrons-nous, mes amis, Si, comme hier, dans le voisinage, Le feu chez nous doit être mis ?...
Tous les yeux se sont portés du côté qu'elle indique, mouvement général d'indignation.
Marguerite
Gueusards d'incendiaires... Va !... Dire que ça fait des siennes, et qu'on ne peut pas mettre la main dessus !... Voyez !... Voyez !... Comme ça fume encore !...
Monsieur Rocquart
Silence ! L'autorité doit prendre des mesures, et vous la seconderez...
Tous
Oui, oui !...
Monsieur Rocquart
Le coupable ou les coupables ne sauraient être loin... qu'on redouble de vigilance... que tout étranger, tout voyageur suspect, tout vagabond, soit immédiatement saisi et conduit devant moi !...
Ils reprennent le choeur.
Etc., etc
Ils sortent.
Tous
Quel effroyable brigandage !... Vive Monsieur le Maire !...
Scène 2
Monsieur Rocquart, Marguerite, Enfants
Monsieur Rocquart
Ouf !... Que de tribulations .
Marguerite
Je crois bien !... Un magistrat, c'est comme moi... pas une minute de tranquillité avec mes mioches à gouverner.
Monsieur Rocquart
Vos petits élèves ?
Marguerite
Mes enfants, Monsieur Rocquart... mes enfants... je ne les aime ni plus ni moins que si c'étaient les miens.
Monsieur Rocquart
Aussi vous êtes bien surnommée, la mère Nanan...
AIR : Il est flatteur d'épouser celle.
Marguerite
À quinze ans j'étais belle et sage, Dign' d'inspirer un' passion... En m'abstenant du mariage, J'ai manqué ma vocation. Le ciel m'avait fait pour êtr' mère, Si vous m'aviez vu' dans c' temps-là ... Vrai !... sans me flatter, monsieur l' Maire, J'avais tout ce qu'il faut pour ça ... Je crois bien !... Si jadis le dépit n' m'avait pas fait perdre le bon moment...
Monsieur Rocquart
Je veux bien le croire !
Marguerite
Les enfants... C'est mon idée fixe... Je ne suis heureuse que lorsque j'ai autour de moi une douzaine de bambins qui me tirent par les jambes ... par ma robe... à me faire tomber... Oh ! Ma parole d'honneur, ils me feraient tomber, les petits gueux, si je n'étais encore solide au poste...
Monsieur Rocquart
Et votre établissement prospère ?
Marguerite
Dieu merci !... L'enfant donne... La commune est très productive, et je ne me plains pas ... Je fais payer le riche, je prends le pauvre gratis, et je ne mets pas plus de raisiné sur les tartines de l'un que sur celles de l'autre.
Monsieur Rocquart
Système d'égalité...
Marguerite
Oh ! Ça... J'en conviens... du côté du raisiné ... Je suis républicaine à mort...
Monsieur Rocquart
Et quelquefois même, il vous arrive d'accueillir des orphelins, de ramener des enfants trouvés... Hier encore, n'avez-vous pas dit que vous aviez rencontré dans le chemin creux une jeune femme, une mendiante ?...
Marguerite
Mendiante !... Non... Une pauvre femme, portant un tout petit garçon dans ses bras, et en traînant un autre par la main ... ça faisait du mal à voir !... Et j' suis bien sûre que les petits avaient faim ; je m'y connais... Aussi comme je revenais des provisions, une pomme, un morceau de pain... à chacun... Ça fut effet dans la minute ... comme ils mordaient là dedans !... Eh bien ! Monsieur le Maire, j'avais plus de plaisir qu'eux !... Et rien que d'y penser... j'en pleure encore...
Monsieur Rocquart
Bonne Marguerite !... Mais la mère ! ..
Marguerite
Oh ! La mère... Elle ne voulut rien accepter... Son mari devait la rejoindre, et lui apporter de quoi.
Monsieur Rocquart
Êtes-vous sûre qu'elle mérite ?...
Marguerite
Est-ce que je m'en suis inquiétée ?... On ne lit pas dans l'âme.
AIR : Vaudeville de l'Homme vert.
Monsieur Rocquart
Au fond du coeur ce qui se passe, Dans certains traits se lit au mieux... Et de l'âme, quoi que l'on fasse, Le vrai miroir, ce sont les yeux ! Si fait !... Si fait !... Comment, mère Nanan, avec votre expérience, vous ne savez pas ça !...
Lui frappant sur le bras.
Marguerite
Je sais qu'ainsi chacun les nomme ; Mais j' soutiens qu'on n'y peut rien voir... Et je connais plus d'un brave homme Porteur d'un très vilain miroir . Et je n'irais pas loin pour trouver mon autorité... Je ne dis pas ça parce que vous êtes là...
Monsieur Rocquart
Vous n'oseriez pas !...
dans la coulisse
Enfants
Mère Nanan !... Mère Nanan !..
Monsieur Rocquart
Qu'est-ce que j'entends là ?
Elle tire un martinet de sa poche, et le fait claquer auprès de la porte.
Marguerite
C'est mes mioches qu'a faim !... Il suffira de faire entendre ma voix pour leur z'y fermer la bouche.
Monsieur Rocquart
Vous appelez ça... votre voix ?
Enfants
Mère Nanan !... Mère Nanan !...
Faisant claquer son fouet.
Elle sort.
Marguerite
Je crois qu'ils ne l'ont pas entendue ; je vas leur parler de plus près... Attendez... Attendez... Pardon, Monsieur le Maire, il faut que j'en finisse avec l'émeute...
Scène 3
Monsieur Rocquart
On entend une cloche dans la coulisse.
Monsieur Rocquart
Si cette femme dont vient de me parler Marguerite était celle que l'on a vu roder dans le village, et qu'on soupçonne d'avoir incendié la ferme de Jacques... Je la signalerai... Le conseil municipal va s'assembler. Et justement voici l'heure du déjeuner des ouvriers, Monsieur le Marquis va sortir de sa filature... Il sera des nôtres...
Scène 4
Choeur, Monsieur Rocquart, Julien, Le Marquis, Clément
Air : Au marché de la Muette.
Parlé.
Choeur
Allons, amis, ne flânons pas ! .. Il faut viv'ment prendr' notr' repas ! .. Le travail et l'activité Donnent l'appétit... donnent la santé ! .. Salut, Monsieur le Maire ...
Monsieur Rocquart
Bonjour, mes amis... Bonjour...
Julien
Dépêchons !... La soupe est servie.. et j' n'aime pas les potages qu'a refroidi.
Etc., etc.
Les ouvriers s'éloignent le Marquis sort de la fabrique suivi de Clément.
Choeur
Allons, amis, ne flânons pas ! ..
Monsieur Rocquart
Monsieur le Marquis, j'ai l'honneur...
Appelant Clément qui s'éloigne.
Le Marquis
Ah ! Monsieur le Maire, je suis enchanté de vous voir... permettez ... Un mot à mes affaires, et je suis à vous. Clément !...
Clément
Monsieur le Marquis ! ...
Le Marquis
Monsieur le Maire, vous voyez le meilleur de mes ouvriers... J'en suis fier !... Il y a six mois, il est entré simple compagnon... et le voilà contre-maître... Il a fait du chemin en peu de temps, comme vous voyez...
Clément
Je le dois à la protection de Monsieur le Marquis.
Le Marquis
Dites plutôt à votre bonne conduite, Clément. Je ne protège personne, mais je récompense qui le mérite ... Ah ! Ça... Mes nouveaux métiers ne sont pas tous en activité ?
Clément
Non, Monsieur... Il manque des ouvriers pour les faire marcher...
Le Marquis
Je vous charge de choisir parmi ceux qui se présenteront... Je m'en rapporte à vous...
Clément
Je ferai en sorte que vous n'ayez pas à vous en plaindre.
Le Marquis
En descendant de cheval, j'irai moi-même inspecter les travaux... Demain, j'aurai une partie de chasse qui m'occupera toute la journée... Vous me remplacerez...
Clément
Il suffit !...
Clément sort.
Le Marquis
Allez, mon ami...
Scène 5
Monsieur Rocquart, Le Marquis
Monsieur Rocquart
Vraiment, Monsieur le Marquis... Vous m'étonnez... Vous menez de front les plaisirs et les affaires sérieuses.
AIR : Dans un castel, dame de haut lignage.
Le Marquis
Je sais fort bien comme toujours on fronde Ceux que l'on voit placés plus haut que soi, Et quels propos on tient quand, dans le monde, Brille aux regards un noble comme moi. En le montrant, on dit : « c'est la naissance, C'est le hasard qui l'a fait ce qu'il est... » On aura tort cette fois, je le pense ... Car je suis, moi, ce que je me suis fait! .. Oui, certes... Mais les affaires n'en souffrent pas. Je cherche, j'invente..., et mes ouvriers exécutent... Je pense, ils agissent... et comme la pensée va plus vite que l'action, j'emploie le temps qui me reste à jouir de la vie et de la fortune que je me suis acquise.
Monsieur Rocquart
Mais, avant d'acheter cette manufacture, vous étiez déjà très bien fait... Votre position était fort agréable.
Le Marquis
300000 francs et un marquisat... Qu'est-ce que cela ?...
Monsieur Rocquart
Eh ! Mais... c'est 15000 livres de rentes et un titre de marquis... Vous auriez pu vous en tenir là...
Le Marquis
Oui, sans doute... J'aurais pu être un riche et noble paresseux ; j'aurais passé les nuits dans les bals, dans les joyeuses orgies, la moitié de mes journées dans mon lit... et le reste dans les cafés, les promenades et au balcon de l'Opéra ... Je me serais fait un mérite d'avaler une bouteille de Champagne d'un seul trait... J'aurais fréquenté des artistes, et je me serais cru leur talent, parce qu'ils auraient mangé mes dîners... J'aurais tiré l'épée, le pistolet, et je me serais cru un héros... parce que j'aurais tué ou blessé un pauvre diable moins adroit que moi... En un mot, j'aurais vécu comme tant d'hommes auxquels Dieu a donné tout ce qu'il faut pour être des hommes remarquables, mais que la paresse rend parfaitement inutiles et parfaitement inconnus ; et qui me dit, Monsieur Rocquart, qu'au bout de cela, je n'aurais pas mangé mes 300000 francs, désennobli mon titre, et trouvé la misère ?...
Monsieur Rocquart
Parfaitement juste...
Air des Créoles.
bis.
Le Marquis
En paresseux le siècle abonde ; C'est un malheur, mais je les vois Avec audace dans le monde Souvent occuper des emplois ; Et sans rien faire ils s'enrichissent, Quand des hommes d'un vrai talent, Sans avancer, s'usent, vieillissent, Vivent et meurent pauvrement. Il faut crier à ces gens qu'on engraisse Comme un troupeau de bétail : Arrière la paresse, Place au travail ! Croyez-moi... toutes les classes de la société, la plus élevée comme la plus humble, ont chacune leur mission à remplir... Le pauvre travaille pour vivre et pour faire vivre sa famille ; le riche doit travailler pour être utile à son pays et à lui-même à son pays, en appliquant ses connaissances aux progrès de l'industrie et des arts ; à lui-même, en se créant une occupation qui le sauve des ennuis, des vices de l'oisiveté, et le relève à ses propres yeux ...
Monsieur Rocquart
Eh bien ! Alors, Monsieur le Marquis, si, au lieu de monter à cheval, vous veniez à la Mairie ?...
Le Marquis
Prendre place au conseil municipal ?...
Monsieur Rocquart
Mon dieu, oui !... Au sujet de l'incendie d'hier... de la ferme de ce pauvre Jacques...
Il prend le bras du maire, et sort avec lui.
Le Marquis
Tout à vous, Monsieur le Maire... Être utile au laboureur... c'est bien plus qu'un plaisir ... C'est un devoir...
Scène 6
Julien
Il est entré pendant le dernier couplet du Marquis, et l'a regardé s'éloigner. Il tient à la main une grand jatte pleine de soupe; il mange en parlant.
AIR : Vaudeville du premier pris,
Julien
J'veux tâter un brin d' l'existence . D'venir pour queuqu'temps un farceur ; J' n'en ai vraiment que l'apparence, Et dans l' fond je suis un trembleur. N' savoir encore rien à mon âge, C'est honteux... stupide, et j' voudrais Fair' la noce avant l' mariage, Afin de n' pas la faire après ... Vaut mieux la faire avant qu'après ... C'est pas moral d' la faire après ! .. Le travail !... Le travail !... Ils n'ont que ce mot là à la bouche... S'ils se figurent que c'est amusant de piocher tous les jours comme une bête de somme pour gagner 40 sous, 3 francs, au plus, tandis qu'eux autres ils empochent des fortunes vexatrices !... Ah ! Mais, non !... Non !... V'là que j'ai vingt ans, et il y en a bientôt dix neuf et demi que je trime à mort, et que je mange de la soupe aux choux, fêtes et dimanches... J' l' hais, la soupe aux choux... J' peux pas l'avaler ... faut qu'ça finisse ... que j'bamboche une idée... vu que j'aime Thérèse, que j' peux l'épouser... la rendre parfaitement heureuse... et, pour ça... Avec ça que ma Thérèse est si avenante... Si agaçante... Dieu ! Est-elle longtemps à venir aujourd'hui !... Bon !... Je l'entends qu'elle chante...
Scène 7
Thérèse, Julien
Elle arrive par le fond, elle tient une cruche à la main.
Etc., etc.
Thérèse
Viens, viens partager mon bonheur...
Julien
Toujours la même chanson !... C'est votre favorite, mamzelle Thérèse ?...
Thérèse
Je n'en sais pas d'autre ; c'est celle que ma mère nous avait apprise, à moi... et à ma pauvre soeur...
Julien
Votr' soeur ?...
Thérèse
Oui... ma soeur Marie ! ..
Julien
Que je vous débarrasse...
Thérèse
C'est pas la peine !... Oh ! Prenez garde à mon lait...
Julien
Laissez donc !... Une cruche... Ça me connaît...
Thérèse
Julien, vous vous dérangez ?..
Julien
Moi du tout... Je le fais avec plaisir.
Thérèse
J'ai des reproches à vous faire...
Julien
Gare la graisse ! ...
Thérèse
Autrefois, vous étiez bien gentil... bien tranquille... bien économe... Et, maintenant, vous payez à boire à l'un, à l'autre...
Julien
Un peu de cassis ou de ratafia... C'est rien ...
Thérèse
Enfin, on ne vous cite plus comme le meilleur sujet de la fabrique...
Haut.
Julien
Il paraît que je m' forme. Écoutez donc, Thérèse, on est un homme ou on ne l'est pas... si on l'est, on ne doit pas se conduire comme une jeune fille... ou comme un enfant de choeur... Pas si bête...
Thérèse
C'est-à-dire que vous voulez faire vos farces... Et vous croyez que je le souffrirai... Eh bien ! Pas si bête, non plus... et je vous défendrai de me parler...
Julien
Me défendre de vous parler !...
Thérèse
Et quand vous passerez d'un côté, je passerai de l'autre...
Julien
Vous passerez de l'autre ?... Voilà du nouveau !... On vous a monté la tête contre moi... Qui ?... Qui ?... Je veux savoir qui ?...
Thérèse
Une personne que j'écoute, parce qu'elle ne veut que mon bonheur.
Julien
La mère Nanan, je suis sûr ! ..
Thérèse
Eh bien, oui... Elle dit que vous deviendrez un mauvais sujet...
Courant vers Marguerite qui sort de chez elle, et l'amenant par la main sur le devant de la scène.
Julien
Ah !... C'est trop fort... De quel droit vient elle abîmer ma conduite, la sorcière !... Dites donc ... dites donc, vous !...
Thérèse
Julien !...
Julien
Non !.. faut qu'on s'explique...
Scène 8
Julien, Marguerite, Thérèse
Julien
Mère Nanan...
Marguerite
Après ?
Julien
Suis-je votre fils ou votre neveu ?
Marguerite
Ni l'un ni l'autre, Dieu merci !
Julien
Est-ce que je vous dois queuq'chose ?
Marguerite
Non !...
Julien
Eh bien, alors, je vous réitère une fois pour toutes de vouloir bien vous occuper de vos marmots, et de ne pas faire des cancans dessus mon compte.
Marguerite
Des cancans ?
Julien
J'entends pas qu'on se mêle de moi et de ma Thérèse !...
Thérèse
Mais oubliez-vous ce qu'elle a fait pour moi ?... Il y a cinq ans, lorsque notre mère mourut au village voisin, je restais seule, encore enfant... ma soeur aînée était partie avec son mari...
Marguerite
Oui... Un joli merle... qui l'aura menée... Dieu sait où !
Julien
Vous êtes grande à c't'heure... Vous et moi... Ça n'la regarde pas...
Air : Tu ne vois pas, jeune imprudent.
Thérèse
Elle m'a servi de soutien ; Comme sa fille elle me garde ... Et vous ne voulez pas, Julien . Que c' qui m'intéress' la regarde! Si j' me trouvais dans la douleur, Ne souffrirait-ell' pas elle-même ? ... Sachez que toujours notr' bonheur Regard' la personn' qui nous aime ! .. Par exemple !...
Marguerite
Et tu crois que je l'exposerai à devenir malheureuse comme sa soeur en la donnant aussi à un coureur... à un bambocheur... à un bédouin...
Julien
Pas de mots, la vieille !...
Elle tire son martinet.
Marguerite
Oh !... La vieille !... J'vas t'en donner de la vieille... Impertinent !...
Thérèse
Ma bonne Marguerite !... Je vous en prie, Julien ! Ah ! Que c'est mal ce que vous faites-là...
Air : Cessez de vous en défendre .
Julien
Quel audace inconcevable ! .. C'est vraiment abominable ! N' croyez pas me faire peur, Rien n'égale ma fureur ! Oui, de votre impertinence Je jure d'avoir vengeance, Croyez-moi, taisez-vous, Et redoutez mon courroux ! ..
Scène 9
Clément, Julien, Marguerite, Thérèse
Clément
Mais pourquoi donc tant de colère ? .... Qui peut ainsi vous irriter ? ..
Julien
C'est une langue de vipère.
Marguerite
Ce gamin ose m'insulter !
Julien
C'est qu'une fois qu'on m'exaspère, On en a bientôt du regret ...
Julien
Mon bras vaut bien votr' martinet...
ENSEMBLE.
Thérèse
Si j' l'épousais, ça m'en promet.
Clément
C'est vraiment abominable ; Un peu plus de douceur, Un peu moins de fureur ! D'où lui vient tant d'insolence ! Il faut qu'il soit en démence. Croyez-moi, taisez-vous... Modérez votre courroux !
Etc., etc.
Julien
Quelle audace inconcevable !
Marguerite
Je vous prends pour juge, Monsieur Clément ; il se permet de me faire une scène ... de m'appeler la vieille.
Clément
De vous appeler la vieille... Vous !... Comment ? Méchant clampin... Tu manques à une femme d'âge... Tu oublies le respect dû au sexe, et tu te dis ouvrier français ! ..
Marguerite
Faites- le rougir... Hum !... Sans-coeur... Vaurien !... La vieille !... Bandit...
Clément
Je vous croyais au mieux ensemble...
Marguerite
Autrefois... Oui... Mais aujourd'hui... Non... Sa conduite...
Clément
C'est vrai !... On n'a pas encore de la barbe au menton... et on veut déjà passer pour un malin... On se donne des airs d'importance... On noircit une pipe avec du foin pour faire accroire qu'on fume, on boit un verre d'eau rougie, et on fait son crâne...
Julien
En v'là un qu'est tannant !
Clément
On n'a pas la moindre expérience des usages de la société, et on voudrait faire la queue aux anciens... Ça fait rire...
Marguerite
Chaque semaine, il apportait son gain à Thérèse... Il avait déjà 1200 francs dans sa tirelire.
Clément
1200 francs !...
Marguerite
Vous sentez qu'avec ce petit magot et d'l'ordre, on pouvait s'établir gentiment ; mais voilà qu'au lieu de l'augmenter, il vient chaque jour y faire des accrocs... le cosaque... 1200 francs !
Marguerite
Tout autant.
Julien
Et qui m'avaient coûté fièrement de peine et d'sueur.
Clément
Allons... Allons !... Il y a du bon, après tout, dans ce garçon-là ... et à l'avenir, c'est moi qui le conseillerai...
Marguerite
Que ça sera gentil de votre part, Monsieur Clément.
Thérèse
Ah ! Oui... avec un guide comme vous, il ne pourra que profiter... C'est qu'on dit dans le pays que vous donnez l'exemple à tous les autres.
Clément
La paix, voyons.
Julien
C'est ça... La paix .
Marguerite
Moi, d'abord, j'ai pas d'rancune.
Thérèse
Ni moi !
Julien
Ni moi !... Voyons la vieille.
Marguerite
Hein ?...
Il l'embrasse, puis
Il embrasse Thérèse.
Julien
C'est pour rire... Si on croit qu'ça fait plaisir... par ici, à à la bonne heure. C'est égal... je voudrais bambocher une idée.
Scène 10
Choeur, Clément, Thérèse, Julien
Air : au Galop.
ter.
ter.
Choeur
Dépêchons ! L'ouvrag' nous appelle ! .. Faut avoir du zèle. Dépêchons ! Et vite, rentrons, Joyeux compagnons ! ..
Clément
Douz' cents francs, c'est gentil !... Avec un ami Tu les dépens'ras ; J' m'attache à tes pas, Je ne te quitt' pas ... Et je jur', mon gaillard, D'en bien manger ma part !
Thérèse
À tantôt, Julien !
Julien
Au repos de deux heures.
Clément
À la besogne... Et toi, Julien, en avant, mon vieux.
ter.
Etc., etc.
Les ouvriers rentrent swivis de Julien et de Clément qui se donnent le bras. Marguerite rentre avec Thérèse ; aussitôt l'orchestre exécute un morceau en sourdine, et on voit paraître sur la colline Pierre Maillard et sa femme : ils descendent lentement. Marie tient un enfant sur ses bras, un autre par la main. La fatigue et la souffrance sont empreintes sur ses traits. Pierre seul affecte de l'indifférence. Tableau de Monsieur Grenier.
Choeur
Dépêchons !
Scène 11
Marie, Pierre Maillard
Marie
Pierre, arrêtons-nous un peu ; je n'en puis plus de fatigue et de chaleur...
Pierre Maillard
Il n'y a pas trois heures que nous marchons.
Marie
Il se soutient à peine, vois...
Pierre Maillard
Quand tu répéteras toujours la même chose, ça nous avancera-t-il ?... Au diable les jérémiades !... elles me rendent de mauvaise humeur.
Marie
Eh bien, marchons !
La retenant.
AIR : Je crois qu'oui ( Angeline. )
Pierre Maillard
La rout' pour ton courage Est trop longu' de moitié ; L' soleil... de ton visage N'a point eu de pitié ! .. Ton enfant lasse et blesse Tes faibles bras ! .. Non !... J'ai tort... Pauvre petite Marie !...
Sur la ritournelle, elle embrasse l'enfant qu'elie tient surses bras, et répète :
Marie
Sur mon coeur je le presse, J' m'en plains pas ! Je n' m'en plains pas ! Est-elle bonne !
Même air.
Pierre Maillard
Va, malgré ma rudesse, J' t'aim' comme au premier jour ... Au milieu d' ma détresse, J'ai gardé mon amour ! Que de peine à ton âme Je cause, hélas !...
Pierre, transporté, embrasse sa femme et ses enfants pendant la ritournelle, et Marie répète :
Marie
Pierre,je suis ta femme... Je n' m'en plains pas ! Je n' m'en plains pas !
Il rend la pipe qui est à son chapeau et la boure tranquillement.
Pierre Maillard
Allons !... Assieds- toi... Je vas fumer une pipe. En v'là un spécifique fameux pour chasser l'ennui et la tristesse ! Deux sous de caporal ... c'est d'la gaîté portative et à bon marché.
Elle entre dans la grange avec ses enfants.
Marie
Ah !... Là... Dans cette grange... Il seront à l'abri.
Scène 12
Pierre Maillard
Il va se retenir.
Avec colère.
Après un moment de réflexion et partant d'un éclat de rire.
Avec amertume.
AIR : d'Adam.
Etc., etc.
Marie sort seule de la grange.
Pierre Maillard
Pour chasser l'ennui, les chagrins, On n'a pas besoin de vins Fins . A la guinguette, Dans d' la piquette, Le franc noceur Peut trouver le bonheur. Là, point d' cérémonie, On se place au hasard; de gaîté, de folie, Chacun apport' sa part. Sans s'inquiéter d' personne, On crie, on fait sabbat ; Et dès qu' l'archet résonne, On pince l'entrechat ! Près d' sa belle on s'installe Dans de charmants bosquets ... La polic', qu'est morale, Y fait mett' des quinquets ... Et si queuqu' novice Fait sa tête... halte-là! ... Crac ! on s' fait justice... Un', deux, trois, et voilà .... Pour chasser l'ennui, Il y a eu un temps où je ne fumais pas... Elle n'est plus là, j' puis aller... J'avais alors ce que je n'ai plus... de l'argent... de l'argent !... Ah ! Comme je le faisais rouler... pour moi et pour les camarades !... Aussi Pierre Maillard était connu, aimé de tous ... d'un surtout... Oh ! Celui-là... Ah ! Ah ! Ah ! Les belles journées que nous avons passées ensemble !... Tous les plaisirs à la fois... Une existence de grands seigneurs... Ça a duré six mois !... Le temps d'manger ce que j'avais amassé en travaillant... Et puis après... Après ! Je n'ai plus pu travailler... J'en avais perdu l'habitude... Je m'endormais sur mon métier. On m'a chassé... chassé ! Ah ! Que je suis bête ! Je repense toujours à ça... Je veux l'oublier... Je veux ne me souvenir que d'une chose, de mes six mois de bonheur, de nos dîners à la barrière et de nos chansons à crever de rire.
Scène 13
Marie, Pierre Maillard
Marie
Tu es bien heureux de pouvoir chanter !
Il prend dans sa poche un papier avec lequel il allume sa pipe.
Pierre Maillard
Ne veux tu pas que je pleure !... J' sais pas quelle mouche te pique aujourd'hui, mais t'es fièrement ennuyante !
Marie
Pierre ! Que fais-tu ?
Pierre Maillard
Eh bien !... Après ?... Le grand malheur ! À quoi qu'il me servirait, mon livret, puisque je ne peux pas trouver d'ouvrage ?
Marie
Tu n'en trouves pas, parce que tu n'en demandes pas.
Pierre Maillard
Marie !
Marie
Parce que tu aimes mieux laisser dans la misère et le besoin toi et tes enfants.
Pierre Maillard
Tu te trouves donc bien malheureuse ?
Marie
Je n'ai pas parlé de moi.
Un temps. Marie pleure et paraît souffrir de plus en plus ; Pierre l'observe et se rapproche d'elle.
Pierre Maillard
Assez !... Je n'aime pas la morale. Comme te v'là pâle ! Tu souffres ?...
AIR de la Folle de Grisar.
Marie
Ah ! oui... Je souffre bien! ... Une affreuse douleur Depuis quelques instants... vient oppresser mon coeur.
Pierre Maillard
Appuie toi sur mon bras ! ..
Marie
Malgré moi je chancelle...
Pierre Maillard
C'est ma femme !... Elle souffr'... je dois veiller sur elle ! À présent dans ma main... je sens trembler sa main... D'où peut donc provenir un mal aussi soudain ?... La fatigue peut-être ?
Marie
Oh ! Non !...
Pierre Maillard
Mais, qu'est-ce enfin ? Réponds-moi donc, Marie !
Marie
Eh bien ! Pierre, j'ai faim !...
Pierre Maillard
Faim !... Toi, ma femme ! Ah ! Mon Dieu ! Et mes enfants... Eux aussi, sans doute... Où sont-ils ?
Montrant la grange.
Elle rentre. Pierre est atterré et se cache la tête dans ses mains.
Marie
Je retourne auprès d'eux... Ils sont là... qui dorment... ils ne souffrent pas.
Scène 14
Pierre Maillard, Le Marquis
Le Marquis traverse le théâtre, se dirigeant vers sa fabrique ; Pierre le regarde un instant, puis tout à coup, comme entraîné par une fatale résolution, s'élance vers lui en disant :
Pierre Maillard
Mes enfants !... Ma femme ! Ils ont faim... et rien, plus rien à vendre !... Oh ! Malheureux que je suis ! Pas un sou... Pas un !... À qui m'adresser ? Ah ! Ma tête brûle... Je ne vois plus rien... Je n'ai plus qu'une pensée ... de l'argent ! Il m'en faut... J'en aurai, n'importe par quel moyen !... Monsieur !
Pierre consterné détourne la tête.
Il prend dans sa poche une pièce d'or.
Il la met dans la main de Pierre, qui fait un mouvement pour la repousser.
Le marquis s'éloigne rapidement et rentre chez lui.
Le Marquis
Que voulez-vous ? Ah !... Le pauvre homme ! Tenez !... Oh ! Prenez... Prenez...
Scène 15
Pierre Maillard, Marie
Pierre, après un moment de silence, relève la tête et regarde ce qu'il a dans sa main.
Avec joie.
Pierre Maillard
De l'or !... Une pièce d'or !... Marie !... Marie !... Cours vite dans le village... Du pain... pour toi... pour eux... voilà de l'or !...
Marie
De l'or !... D'où te vient-il ?
Marie sort.
Pierre Maillard
Va donc, Marie, va donc !... Car moi, je n'en aurais pas la force.
Scène 16
Pierre Maillard, Choeur
Après avoir conduit Marie jusqu'au fond du Théâtre, il y reste un instant immobile fixé à la même place ; puis il redescend lentement la scène. Il est pâle, défait ; à l'agitation a succédé chez lui un morne abattement ; il semble rechercher et s'interroger lui-même.
AIR : Je n'ai point vu ces bosquets, etc.
La sueur sur mon front ruisselle !
Retrouvant ses souvenirs.
Avec explosion.
Il tombe accablé sur le banc, au pied de l'arbre.
Pierre Maillard
Mais, que-ce donc ?... Mon coeur est oppressé ! Je me demande en vain c' qui s'est passé ... Rien, maintenant... plus rien qui me l'rappelle !... Ah ! Ce jeune homme qui passait... Tout à l'heure... là !... j'en frissonne ! Qu'allais-je faire ?... et qu'ai-je fait ? .. Ma main pour le crime s'ouvrait... Quand Dieu la ferma sur l'aumône ! .. L'aumône !... Voilà donc où m'ont conduit le vice et la fainéantise !... L'aumône !... Et cette pièce d'or en tombant dans ma main ne m'a pas brûlé jusqu'aux os !... L'aumône !... Comme à un infirme... comme à un vieillard !... Et j'ai de bons bras et pas trente ans !... L'aumône pour ma femme... pour mes enfants... pour moi, qui les laisse mourir de faim !... L'aumône !... Aujourd'hui... demain... toujours !... Le moyen qu'il en soit autrement, à présent... Que devenir, sans asile et sans ressources ?... Que faire ?...
bis.
Etc., etc.
Choeur
Travaillons !... Gagnons bien notre argent... Ouvrier diligent ... Travaillons !
AIR : De votre bonté généreuse.
Il s'élance vers la grille, et sonne pendant la reprise du choeur.
Pierre Maillard
Debout et relevons la tête !... Pourquoi trembler quand le malheur nous vient ! Montrons-nous fort, et bravons la tempête... Fi du passé !... L'avenir m'appartient ! Libre et content, le travail me réclame, Tel est mon voeu ! Telle est ma volonté... La honte en entrant dans mon âme Vient d'y réveiller la fierté. Ah ! Le travail !.. Oui ... Le travail qui sauve !... Je ferai comme eux... Je travaillerai jour et nuit, sans relâche... Je réparerai le temps perdu, je gagnerai de l'argent ; et alors... alors j'irai trouver celui qui m'a jeté cet or maudit... Car il faudra bien que je le trouve... Reprenez, reprenez, Monsieur !... Mendiant !... Moi !... Non, ouvrier maintenant... Ouvrier pour toujours.
bis.
Etc., etc.
Choeur
Travaillons !... Gagnons bien notre argent ...
Scène 17
Clément, Pierre Maillard
Clément
Eh bien !... Eh bien ! Qui carillonne de la sorte ?
Pierre Maillard
Oh ! Mon dieu !... Cette voix... Cet air...
Clément
Qui êtes vous ?... Que voulez-vous ?
Pierre Maillard
De l'ouvrage ...
Clément
N'en a pas qui veut de l'ouvrage... On n'en donne qu'à bonne enseigne.
Pierre Maillard
Plus je l'examine ...
PIERRE, toujours absorbé dans sa pensée.
Clément
Votre livret ? C'est que mon livret...
Il rentre.
Clément
Pas de certificats ?... Au large alors ! On ne reçoit pas ici des vagabonds.
Il se précipite vers la grille, qui se referme sur Clément.
Quelques pas vers la Fabrique, bruit et tumulte au loin : il s'arrête et écoute :
Pierre Maillard
Ah ! Ah ! C'est lui ... C'est bien lui ! Clément, Clément ici ! Comment se fait-il qu'il ne m'ait pas reconnu ? Ah ! N'importe, il y a de la Providence là-dedans ; et puisque je le trouve ... Que se passe-t-il donc par là ?... Marie !
Scène 18
Marie, Pierre Maillard
Marie
Sauve-moi !... Sauve-moi !...
Pierre Maillard
Te sauver ?... Toi !
Marie
Personne !... Plus personne !... Ils ont perdu ma trace.
Pierre Maillard
Qui ?
Marie
Eux !... Eux !... Qui voulaient m'arrêter, m'emprisonner.
Pierre Maillard
T'arrêter ! Pourquoi ça ?... Parle, mais parle donc !
Marie
Pierre !... Tiens... Regarde... Là-bas... Derrière la colline... Vois-tu cette fumée qui s'élève ?
Pierre Maillard
Eh ben ! C'est cette ferme qui achève de brûler.
Marie
Mais sais-tu bien que le feu a été mis exprès, qu'on recherche l'incendiaire, et qu'on accuse du crime une femme couverte de haillons !
Pierre Maillard
Quel rapport entre cette femme et toi ?
Marie
Tu le demandes ! Mais jette donc les yeux sur moi, et dis s'ils n'ont pas dû me soupçonner, surtout lorsqu'ils m'ont vue entrer chez le boulanger, et pour du pain offrir de l'or !... De l'or avec des haillons !... De l'or, à moi, dont le visage était pâle et dont la main tremblait !... De l'or !... Comprends- tu maintenant ?
Pierre Maillard
Infamie !
Marie
C'est elle !... C'est elle !... Se sont-ils écriés, c'est l'incendiaire !... Et moi, épouvantée, j'ai fui comme une folle, rapportant cet or, et sans pain pour mes enfants !
Pierre Maillard
Je cours te justifier.
Marie
Ils t'arrêteraient aussi.
Pierre Maillard
Ah ! Oui, parce que, moi aussi, je porte des haillons, n'est-ce pas ? Parce que je n'ai pas le droit d'avoir de l'or sans qu'on s'inquiète d'où me vient cet or ? Misère !... Oh ! Misère !... Et je serais forcé d'avouer devant un tribunal que j'ai reçu l'aumône !
Marie
Calme-toi... Pierre.
Pierre Maillard
Et puis ils diront comme a dit tout à l heure Clément : vagabond !
Marie
Clément !... Ton ancien camarade, ton ami !
Pierre Maillard
Mon ami...
Marie
Tu l'as vu... Tu lui as parlé ?
Pierre Maillard
Pardieu !... Il est là... dans la manufacture, heureux et considéré... tandis que moi !...
Marie
Ah ! Fuyons... Fuyons avec nos enfants !...
Pierre Maillard
Mais le pourras-tu ?
Marie
Oh ! Je ne suis plus fatiguée... J'ai d'la force... du courage j'n'ai plus faim.
Il montre la grange.
Il s'éloigne vivement ; à peine est-il parti, qu'on entend dans la maison de Marguerite, Thérèse qui chante ; Marie étonnée, s'arrête et écoute en peignant par sa pantomime les diverses émotions qu'elle éprouve pendant le couplet suivant.
Marie
Eh bien, rentre là-dedans. Je cours observer ce qui se passe ... et chercher un moyen de nous échapper... Entre et cache-toi bien jusqu'à mon retour.
Scène 19
Thérèse, Marie
AIR
Thérèse
Aux premiers jours de notre enfance, Ma soeur prévoyant l'avenir... Nous nous sommes jurés d'avance, Même peine ou même plaisir. Si la fortune rigoureuse Te poursuit jamais, ô ma soeur !... Et que je sois un jour la plus heureuse... Viens, viens partager mon bonheur !
Marie comme entraînée par un mouvement involontaire s'élance vers la maison ; puis tout à coup elle s'arrête et chante.
Même air.
La porte de la maison s'ouvre. Thérèse sort, et s'élance dans les bras de Marie.
Marie
Bonne soeur... Ah ! Ne vas pas croire Que ce serment soit oublié ... Non, le coeur a trop de mémoire Pour se souvenir à moitié ... Tu l'as dit ... pourtant je balance, Je n'ose aller à toi, ma soeur... Ah! je t'attends, et je souffre en silence ! Viens, viens partager mon malheur ! C'est la voix de Thérèse... Cet air... C'est celui que nous avons si souvent chanté ensemble, assises auprès de notre mère.
Scène 20
Marie, Thérèse, Marguerite
Marie
Ah !... Ma soeur !... Ma Thérèse ! ..
Appelant.
Thérèse
Marie !... Oh ! Mère Marguerite... Mère Marguerite !... Venez donc... Oh ! Que je suis heureuse.
Marguerite
Eh bien, quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Thérèse
Je l'ai retrouvée, ma soeur.
Marguerite
Ta soeur !
Thérèse
La voilà !
Marguerite
La femme du chemin creux ?
Marie
Je n'en reviens pas... toi... ici ?
Marguerite
Oui, elle est avec moi, la mère Nanan... Vous me reconnaissez bien ?
À Thérèse.
Marie
Je crois que oui, Madame. Dans quel état tu me retrouves !
Thérèse
Il t'a donc rendue bien malheureuse ?
Marguerite
Ça se voit de reste... Peut-on habiller une femme comme ça !... Il vous a donc tout mangé le cannibale.
Marie
Silence, je vous en prie... Si Pierre revenait.
Marguerite
Comment, vous n'en êtes pas encore débarrassée...
Marie
Ah ! Madame, si vous le voyiez, vous ne parleriez pas ainsi.
Marguerite
Je lui en dirais bien d'autres... Je le traiterais comme le dernier des derniers.
Marie
Songez donc que je l'attends... Qu'il va venir me chercher.
Thérèse
Te chercher !... Non pas !... C'est à moi de te protéger, de te défendre... Je suis la plus jeune... Qu'est-ce que ça fait ?.. J'ai du courage... Je te le prouverai... à toi... à lui... à tout le monde ... Entre nous, plus de séparation !
Marguerite
Bien !... Bien !... C'est ça, je n'aurais pas mieux parlé.
Air : de Téniers.
Thérèse
Eh quoi ! tu passerais ta vie Dans les larmes, dans les regrets ! ...
Marie
Il le faut... mon devoir me lie .
Thérèse
C'est c' que je n' comprendrai jamais...
Marie
Pour toi le temps viendra, ma chère, Où, prenant d'autres sentiments... Tu comprendras comme moi qu'une mère Ne quitte pas le pèr' de ses enfants.
Thérèse
Tes enfants !... Et tu ne m'en parlais pas !
Marguerite
Trois mioches superbes ... Où sont-ils donc ?
Pierre paraît au fond et accourt vers sa femme.
Marie
Là !... Là !... Mon mari ! ..
Marguerite
C'est lui !... Le rhinocéros !...
Scène 21
Pierre Maillard, Thérèse, Marguerite, Marie
Pierre Maillard
Pas moyen de sortir du village... Cerné... Bloqué de toutes parts... Ils te cherchent, ils sont sur les traces ... ils viennent.
Thérèse
Qu'entends-je, ma soeur ?
Pierre Maillard
Thérèse ici !...
Thérèse
Il s'agit bien de moi... Marie en danger ! Comment ? Pourquoi ?
À Thérèse.
Pierre Maillard
Les voici... Sauvez-là... Sauvez mes enfants.
Elle rentre chez elle.
Marguerite
Les v'là... Je m'en charge !
Thérèse
Vite !... Vite !... Dans la maison .
Marie
Viens !... Viens !
Thérèse rentre avec Marie dans la maison de Marguerite.
Pierre Maillard
Non !... Ma place à moi est à cette porte !...
Scène 12
Pierre Maillard
Il veut faire un pas et chancèle.
Les gendarmes paraissent. Il fait un dernier effort et tombe évanoui à la porte de Marguerite. Les gendarmes s'éloignent et Julien sort de la manufacture suivi de Clément.
Pierre Maillard
Malheur au premier qui tenterait !... Eh ben !... C'est singulier !... Qu'est-ce qui me prend donc ?... Ma tête tourne !... Ah !... La fatigue !... La faim !... Oui, la faim !... Que ça fait mal !... Marie !... Ces gendarmes !... Ah !...
Scène 23
Julien, Clément
Julien
Laissez-moi en repos, que j'vous dis... J'ai plus d'ordres à recevoir de vous... Je vous ai demandé mon compte, vous me l'avez donné ; me v'là mon maître... J'suis libre... L'ouvrage m'embête et je veux bambocher une idée... Oh ! Hé!
Clément
Ce n'est plus un supérieur qui t'adresse la parole, Julien... C'est un ami.
Julien
Un ami !... C'est possible... Mais ça m'est égal ; j'veux voir du pays... Je veux me dégourdir l'esprit et les jarrets ... et pour ça, j'abandonne la filature... Je file.
Clément
Mais, comment t'y prendrais-tu ?... pour bambocher ?...
Julien
Dam ! Je...
Clément
Que ferais-tu?
Julien
Pardié !... C'est pas malin !... Je ferai...
Clément
Où iras-tu ?
Julien
Oh !... C'te bêtise !... J'irai... J' sais pas encore... Mais j' trouverais en chemin...
Clément
Dindon !...
Julien
Comment, dindon ?...
Clément
Vois- tu, enfant... J'ai vécu...
Julien
Moi, aussi, j'ai vécu... jusqu'à présent.
Clément
Je connais les hommes, comme si que j' les eusse fabriqués... Il n'y a dans le monde que deux classes d'individus... Ceux qui ont de l'argent, et ceux qui n'en ont pas ... Ceux-là, ils flairent les autres une lieue à la ronde ; ils s'accrochent à eux ; ils les entortillent ; ils les plument, Julien, en leur parlant d'amitié, de générosité, et autres balivernes... Et quand c'est fait, ni vu, ni connu... plus d'argent ! .. plus d'amis !... Voilà le danger qui te menace, et dont je veux te préserver...
Julien
Ah ! Mais, dites donc !... Si c'est comme ça... je veux bien... Préservez- moi, préservez mon argent !...
Clément
Tu es jeune, Julien ?
Julien
Jeune et fougueux...
Clément
L'ouvrage t'embête ?...
Julien
Fièrement.
Clément
Je partage ton opinion !...
Julien
Hein ?...
Clément
Tu veux bambocher une idée ?...
Julien
Oui !... Oui !...
Clément
Je partage toujours ton opinion...
Julien
Tantôt, vous n' me disiez pas ça...
Clément
Tu files de la filature... Je file comme toi... et avec toi...
Julien
Si je m'attendais à celle-là, par exemple !... Mais vot' place ?...
Clément
J'ai un congé pour aller soigner ma mère ...
Julien
Et c'est moi ?...
Clément
Ton inexpérience me touche... Je veux te guider... t'apprendre à te méfier d'un tas d' grugeurs, qui ne s'amusent qu'aux dépens des imbéciles. Je veux t'apprendre à manger ton argent avec gloire ... avec ce fion qui distingue l'homme bien élevé des gens du commun... Je veux qu'on dise, en te voyant : « C'est Julien ! c'est l'élève à Clément ! »
Scène 24
Julien, Clément, Le Marquis, Pierre Maillard
Pierre, qui est revenu peu à peu à lui, et qui a écouté, se lève brusquement, et prête encore plus d'attention . Le Marquis est entré pendant les derniers mots de Clément, il s'arrête, étonné de le trouver là et observe attentivement tout ce qui se passe.
Julien
J'accepte !... J'accepte avec reconnaissance !..
Haut.
AIR : Ronde du souper du mari.
Clément
Ami, pendant ton voyage, Je veux diriger ton jeune âge ; Je me déclar' ton instructeur ! Ébloui !...
Julien
Moi, je me fie à vous d' bon coeur !...
Clément
Tu m' remettras ta somme, Les douz' cents francs ...
Julien
C'est arrêté !
À part.
Clément
Et j' t'apprendrai comment un homme Doit se conduire en société . À Paris, pour faire la noce... mais, dans le bon style... C'est 20 francs par jour... 600 francs par mois... 1200 francs pour deux... et, au bout de c' temps, je te renvoie au pays, où tu pourras te vanter d'être un malin, et de connaître les couleurs... Par expérience !...
Julien
1200 francs en un mois ! ..
Clément
Tu hésites !...
Julien
Non pas !... Mais, c'est salé ! ..
bis.
Clément
Vite, en route, Coûte que coûte ! .. Paris nous attend ! En avant ! Pays des grisettes, Des guinguettes, Beau pays ! Pour deux amis, Tu s'ras un vrai Paradis !
Etc., etc.
Clément
Vite, en route.
Suite de l'air.
Julien
D'être arrivé déjà j'grille ! .. Je cours chercher les quibus que j'ai en réserve chez Thérèse ; et filons !...
Clément
Je te ferai connaîtr' la Courtille, Le p tit Charonn', l'île d Amour !
Julien
Nous nous en donnerons nuit et jour.
Clément
Là, l' beau sexe foisonne, Et c' beau sex' là n'est pas méchant !.. T' as l'oeil mutin, la min' friponne ... Et dans t'a poch' d' l'argent comptant ! Avec ça, Julien, on est roi de Cythère ! ..
Coloquinte : Concombre fort amer. Dans un langage très trivial, la tête, ainsi dite par assimilation de forme. Un coup de poing sur la coloquinte. [L]
Julien
J' vas-t'y m'en repasser de ces coloquintes !...
Clément
Enfoncé, le travail !...
Julien
Enfoncé, les maîtres !
Clément
On leux z'y fait ça, aux maîtres.
Etc., etc.
Julien transporté lance sa casquette en l'air, et va pour entrer chez Marguerite. Le Marquis fait un mouvement pour le retenir, mais Pierre l'a devance ; il se jette entre Clément et Julien qu'il saisit fortement par le bras.
Clément
Vite, en route,
Moment de silence, pendant lequel Clément et Julien observent, avec surprise, Pierre, que la colère empêche d'abord de parler. Le Marquis les contemple, immobile, à l'écart.
Le Marquis
L'homme de tantôt !...
Désignant Clément
Mouvement de Clément.
À Julien.
Pierre Maillard
Regarde-moi !... Sur ma figure, la douleur et la souffrance... Je te fais pitié, n'est-ce pas ? Eh bien !... Écoute-le... suis ses conseils et, avant un an, les haillons remplaceront tes habits d'ouvrier... Avant un an, tes bras accoutumés au travail, seront énervés par la paresse et la débauche ! Oh ! Ne m'interromps pas !... Je te défends de m'interrompre quand je dis la vérité... Oui ! La vérité qui te force à pâlir, et qui te cloue-là, muet, devant moi... Tu ne m'as pas encore reconnu ? C'est tout simple !... La misère... Ça change si vite !... Tu cherches qui je suis... Veux-tu que je te dise qui tu es ?... Un faiseur de dupes, qui vit aux dépens du premier venu, et qui met soigneusement son argent de côté, en mangeant ce qui n'est pas à lui !... Un misérable cafard, assez fin pour cacher ses vices, et assez lâche pour développer ceux des autres !... Ce que tu es aujourd'hui, toi !... Je l'étais quand je l'ai rencontré... Ce qu'il a fait de moi, il le fera de toi... Un vagabond !...
Julien
Vagabond !...
Pierre Maillard
Et sais-tu ce que c'est que d'errer au hasard, de ville en ville, de bourgade en bourgade... Sans feu ni lieu... sans un morceau de pain à donner à sa femme... à ses enfants !... La misère !... La rage !... Le désespoir !... Le vol ou l'aumône !... Voilà tout ce qui reste... l'aumône ... Et puis, qu'un crime soit commis à votre passage, c'est vous ! Ce doit être vous !... Qu'on réfléchisse, alors, et qu'on veuille redevenir honnête homme, bon ouvrier ; qu'on se présente à la porte d'une manufacture... qu'on sonne, et qu'on demande au contre- maître de l'ouvrage : vos papiers ? répondra le contre-maître... Des papiers !... Un vagabond n'en a pas !... Et celui qui m'a dit ça, à moi... comme il le dirait à toi, plus tard... C'est lui !... Lui, qui m'a perdu autrefois, comme il cherche à te perdre aujourd'hui... Clément !... L'infâme Clément !
Clément
Pierre Maillard !
Il se jette sur Clément, qu'il renverse. Le Marquis et Julien se précipitent pour les séparer.
Pierre Maillard
Ah ! Tu me reconnais donc, enfin ?... Oui, Pierre Maillard... qui, tout à l'heure, tombait là, devant cette maison, de faiblesse et de besoin... mais à qui l'indignation et la colère ont rendu ses forces... Pierre Maillard, qui t'écrase sous ses pieds.
Scène 25
Marie, Monsieur Rocquart, Pierre Maillard, Thérèse, Le Marquis, Clément, Marguerite, Julien, Paysans et Paysannes
Marie
Ô mon Dieu ! Pierre !... Pierre !...
Monsieur Rocquart
La voici !... Arrêtez-la !...
Pierre Maillard
Elle !...
Monsieur Rocquart
Qui êtes-vous ?
Thérèse
Ma soeur !...
Pierre Maillard
Ma femme !...
Embarras de Pierre.
Monsieur Rocquart
Ah ! Votre femme !... Mais vous-même, qui êtes-vous ?...
Le Marquis
Mon nouveau contre-maître. Est-il possible ? ..
Le Marquis
Quant à la pièce d'or qui a excité tout ce tumulte, Pierre Maillard la tenait de moi... à titre d'avance.
Pierre Maillard
Ah ! Monsieur ...
Le Marquis
Silence !...
Pierre Maillard
Je rêve !...
Le Marquis
Voici ce que je vous dois ; plus, quinze jours... Vous êtes libre.
Clément
Monsieur le Marquis me renvoie ?...
Le Marquis
Je vous chasse.
Marguerite
Ah ! Bien fait... Je sais de vos nouvelles, mon gaillard !...
Le Marquis
Julien, voulez-vous encore l'accompagner ?
Julien
Quitter ma petite Thérèse !
Clément
Tu n'es qu'un Jobard.
Julien
Et vous, une canaille !...
Clément
Je passe en Angleterre.
Julien
Allons, file !... File !... Et sans moi.
Elle le reconduit jusqu'au fond du théâtre.
Marguerite
Filez donc ! Et plus vite que ça.
Paysans et Paysannes
Il est pris ! Il est pris !
Monsieur Rocquart
Qu'est-ce que c'est ?
Marguerite
Oh ! C'est le brigand d'incendiaire qu'on emmène... C'était peut-être un ami de Clément ?...
Scène 26
Choeur General, Marie, Pierre Maillard, Le Marquis, Choeur
Les Paysans arrivent par le fond ; les Ouvriers sortent de la fabrique.
AIR : de Gribouille.
Choeur General
Ah ! Quel bonheur ! ... Plus de terreur ... Le véritable Coupable Vient d'être pris . Pour le pays, Plus de crainte, mes amis !...
Marie
Ah ! Monsieur, vous me rendez un mari !... Un père à mes enfants !...
Pierre Maillard
Comment vous remercier ?..
Le Marquis
En oubliant le passé... Votre main, Pierre Maillard...
Pierre Maillard
La main... À vous ? ...
Le Marquis
L'ouvrier au manufacturier... Union et travail !...
Pierre Maillard
Union... et travail !...
AIR : de Gribouille .
Choeur
Ah ! quel bonheur ! Plus de frayeur ; Espérance Et confiance, Pour qu'aujourd'hui Tout marche ici, Que tout le monde soit uni !
AIR
Pierre Maillard
Me relevant quand j'me laissais abattre, Comme ouvrier en ces lieux on me prend, Et je veux piocher comme quatre Pour le bien d' l'établissement . Messieurs. j'ai d' bons bras, du courage : Au travail venez tous me voir, Et j' tâcherai que chaque soir Vous soyez contents de l'ouvrage .