Le Vieux Comédien,
Scène 1
DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor
DUMONT dit FLORIDOR
Mais, Madame Floridor...
Madame Floridor
Mais, Monsieur Floridor...
DUMONT dit FLORIDOR
Pour une femme qui, pendant vingt ans de sa vie, a joué les amoureuses et les ingénuités, c'est avoir l'humeur bien revêche et bien acariâtre.
Madame Floridor
Pour un homme qui, pendant trente ans, a joué les valets et les intrigants, c'est être bien crédule, bien faible et bien complaisant.
DUMONT dit FLORIDOR
Tiens, ma bonne amie, tu fais tout ce que tu peux pour paraître méchante ; mais au fond, tu es une bonne femme.
Madame Floridor
C'est vous qui bien évidemment, êtes un bonhomme et un très bonhomme : vous avez fait de belle besogne pendant les quinze jours que je viens de passer à la caMpagne ; j'arrive, et il n'est question d'autre chose dans toute la ville de Senlis. Comment, Monsieur Floridor, vous qui êtes aimé, considéré, reçu dans les meilleures maisons ; qui menez au sein du plus heureux ménage, une vie exemplaire ; qui jouissez honorablement d'une fortune acquise par l'exercice de votre art ; recevoir, accueillir un petit libertin, un petit mauvais sujet qui s'est rendu coupable d'un enlèvement ? Car, vous en direz tout ce que vous voudrez, c'est un enlèvement. Dans les drames et les comédies que nous avons joués tous les deux autre fois, c'est fort bien ; mais hors de la scène, c'est fort mal : et, pour comble de scandale, loger chez vous la victime intéressante, une petite folle, une petite inconséquente, pour ne pas dire quelque chose de pis ; car enfin, une fille qui abandonne ses parents, pour suivre un ravisseur, ne mérite-t-elle pas ?... Vous avez raison, je suis bonne, douce, indulgente ; mais sur mon âme, il y a là de quoi révolter, et cela me révolte.
DUMONT dit FLORIDOR
Mais, d'abord, ma femme, il n'y a pas d'enlèvement dans tout ceci : la jeune personne est arrivée toute seule par la diligence ; le jeune homme est venu de son côté à pied et son petit bagage sur son dos. J'étais à la répétition , à donner les traditions du baron d Albikrac à cette troupe de comédiens qui est venue pour la foire : on vient ne dire qu'une jeune demoiselle demande à parler à son cousin le comédien. Vous savez que, qui que je ne joue plus la comédie, je ne suis connu que sous ce nom-là, dans la famille et dans la ville. Je vois une petite personne d'une mine assez éveillée ; mais, les yeux baissés rougissant, hésitant, et d'une voix tremblante, me disant qu'elle est enchantée de faire ma connaissance ; qu'Auguste et elle n'ont plus de ressources qu'en moi qu'Auguste doit arriver le lendemain ; qu'il faut que je les marie malgré leurs parents, et qu'en attendant, il faut que je les cache tous les deux chez moi ; que j'ai la réputation d'un galant homme, et que ma physionomie ne dément pas la bonne opinion qu'elle avait de moi. Comment diable voulez-vous qu'on résiste, Madame Floridor ? Après les avoir bien grondés, j'ai envoyé le petit cousin à l'auberge, où, à la vérité, je paye tous les repas qu'il ne prend pur chez moi ; et j'ai gardé à la maison la petite cousine, que vous trouverez en effet très intéressante, car en bonne conscience, pouvais-je fermer ma porte à deux parents, et deux parents très proches ? Puisqu'Auguste est fils de Monsieur Dumont de Morinville, mon cousin, l'aigle du barreau de Brive la Gaillarde ; et que Lise est fille de Monsieur Dumont de Florangeac, son frère, le médecin le plus actif de tout le Limousin.
Madame Floridor
Et c'est précisément parce qu'ils sont vos parents, que vous deviez être sévère, intraitable, inflexible ; d'abord pour les bonnes moeurs, et ensuite pour la rancune que vous devez garder à toute votre famille. Lorsqu'il y a quarante ans, entraîné par votre talent, ( car vous aviez un vrai talent, Monsieur Floridor ), vous vous livrâtes à la comédie ; comment se conduisit avec vous toute cette famille à l'exception, cependant, de votre frère l'armateur, à qui je rends justice ; on vous accabla d'affronts, de mauvais traitements, de persécutions ; les procès, les chicanes, les lettres de cachet qu'on eut le crédit d'obtenir ; les tentatives pour vous faire déshériter par votre père ; les cabales pour vous faire siffler : voilà les exploits de vos chers parents, qui vous maudissaient, qui refusaient constamment de vous voir ; et quels étaient les plus acharnés après vous ? Ce Monsieur Morinville l'avocat, et ce Monsieur Florangeac, le médecin, que je ne connais pas, que je n'ai jamais vus et que j'espère bien ne voir jamais. Depuis, vous avez fait fortune ; vous avez quitté la comédie point de démarches qu'ils n'aient tentées pour se réconcilier avec vous. Vous avez eu la fierté de ne vouloir rien entendre ; c'est bien. Quand je suis pauvre, vous me reniez : quand je suis riche, vous me recherchez. Fi donc il faut du caractère ; vous en avez eu, jusqu'ici : pourquoi donc en manquez-vous aujourd'hui, Monsieur Floridor ?
DUMONT dit FLORIDOR
C'est qu'ils se conduisent précisément avec ces pauvres jeunes gens, comme ils se sont conduits avec moi. Auguste et Lise s'aiment depuis leur enfance ; leurs pères, qui ne sont pas riches, se sont brouillés pour les limites d'un pré ; depuis ce temps-là, le médecin dit dans toutes les sociétés, que son frère l'avocat est un chicaneur : l'avocat prétend que son frère le médecin a tué plus de malades qu'il n'a ruiné de clients. Les mauvais procédés ! cela se pardonne, mais les mauvais propos ! Cela ne s'oublie pas. Les voilà donc irréconciliables : les pauvres enfants en souffrent, comme j'aurais souffert dans le temps de leur inimitié, si j'avais eu besoin d'eux.
Madame Floridor
Et vous voulez vous mêler de tout cela ? Laissez tous ces mauvais parents se disputer entre eux. Les enfants ne valent pas mieux que les pères je le parierais. Nous ne nous disputons pas, nous autres : nous nous sommes adorés, tant que nous avons été jeunes ; nous nous aimons depuis que nous ne le sommes plus. Voulez-vous conserver la paix dans votre ménage ? Renvoyez-moi bien vite, comme ils sont venus, ce petit vaurien et cette petite étourdie. Quelques louis dans la poche aux enfants ; une bonne lettre d'avis, bien sèche et bien piquante aux parents, où vous leur ferez sentir qu'il y a moins de mal à jouer la comédie, qu'à laisser échapper ses enfants de chez soi.
DUMONT dit FLORIDOR
Allons, pour avoir la paix... tu sais bien que je fais toujours ce que tu veux ; mais charge-toi de leur annoncer leur départ ; je n'en aurais pas le courage.
Madame Floridor
Oh bien ! Je l'aurai, moi ; laisse-moi faire. Beaucoup d'honnêteté, beaucoup de politesse, mais ferme et sévère ; tu vas voir.
DUMONT dit FLORIDOR
Tiens, justement, voilà Lise.
Scène 2
Lise, DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor
Lise
Ce qu'on vient de me dire serait-il vrai, mon cousin le comédien ? Ma cousine votre femme est revenue de la campagne ?
DUMONT dit FLORIDOR
Oui, ma chère enfant, la voilà.
Lise
Ah ! Ma cousine, que j'attendais votre retour avec impatience !
Madame Floridor
Mademoiselle...
Lise
Votre mari vous aura raconté tous mes malheurs toutes mes fautes ; accusez-moi, plaignez-moi. Quoique mon père en ait agi bien durement avec moi, je suis loin de lui en vouloir ; je n'en veux qu'à moi-même, d'avoir été assez faible pour quitter sa maison, de concert avec Auguste ; mais, en vérité, je n'ai pas pu faire autrement. C'est une fatalité qui m'a entraînée : heureusement, Auguste et moi ne pouvions tomber en de meilleures mains. Votre cher mari a été si indulgent pour nous ! Il nous a promis que vous la seriez aussi. Ah ! Je vous en prie, ma chère cousine, qu'il ait dit la vérité ! Car, voyez-vous, si vous ne daignez m'accorder votre appui, je suis bien malheureuse : nous n'avons plus que vous deux pour ressource, pour amis, pour parents.
Madame Floridor
Il est sûr, mademoiselle, que jusqu'à un certain point... Je ne saurais blâmer mon mari .... Elle a vraiment un son de voix qui touche... Cependant, je prendrai la liberté de vous dire... Aidez-moi donc, Monsieur Floridor, à lui parler sévèrement.
DUMONT dit FLORIDOR
Eh ! Mais, c'est toi qui t'es chargée d'être sévère.
Madame Floridor
J'entends bien ; mais, dès le premier abord, je ne peux pas lui dire des duretés.
Lise
Qu'avez-vous donc vous semblez vous consulter ensemble.
DUMONT dit FLORIDOR
C'est qu'au moment où tu es entrée, petite cousine, ma femme me faisait certaines observations, dont le résultat....
Lise
Eh bien le résultat ? ...
DUMONT dit FLORIDOR
Est, qu'il faut vous renvoyer sans délai, Auguste et toi à vos parents.
Lise
Ah ! Mon dieu !
DUMONT dit FLORIDOR
Ce n'est pas mon avis, au moins, mais c'est celui de ma femme.
Lise
Serait-il vrai, ma cousine ?
Madame Floridor
Eh ! Mais.... Oui sans doute il faudra bien finir par-là ; mais il n'est pas question de partir sur-le-champ.
DUMONT dit FLORIDOR
C'est que, vois-tu bien, Lise, ma femme tient beaucoup à la réputation ; et recevoir deux fugitifs comme vous...
Lise
Oui, je le sens, cela peut vous compromettre.... Allons, il faut donc se résigner.
Madame Floridor
Ce n'est pas que si l'on avait quelque espérance de faire entendre raison à Monsieur de Florangeac et à Monsieur de Morinville.... Mais, le moyen ! Deux entêtés ! Deux orgueilleux ! Quand je pense à tous les mauvais tours qu'ils ont joués à mon pauvre Floridor...
DUMONT dit FLORIDOR
Il n'est pas question de moi, ma femme ; je ne fais plus d'étourderies de jeunesse ; il s'agit de ces deux enfants. Je vais donc retenir une place à la diligence pour Lise quant à Monsieur Auguste, il marche bien.
Madame Floridor
Mais, un moment, Monsieur Floridor ; vous êtes d'une vivacité....
DUMONT dit FLORIDOR
Eh bien ! Madame Floridor, quand je vous disais que vous ne pouviez pas être méchante .... Allons, embrasse ta petite cousine.
Madame Floridor
De tout mon coeur.
Madame Floridor
Ah ! Voilà Monsieur Auguste ; il vient bien à propos.
Scène 3
DUMONT dit FLORIDOR, Auguste, Madame Floridor, Lise
DUMONT dit FLORIDOR
Entrez, entrez, jeune homme ; voulez-vous bien permettre que je vous présente à ma femme ?
Auguste
Ah ! Madame, je viens d'apprendre par la maîtresse de l'auberge où mon cousin m'a logé, que vous étiez arrivée : elle m'a dit une chose à laquelle je devais m'attendre, que vous étiez fâchée que votre mari nous eût aussi bien reçus. Vous avez raison, madame ; des enfants qui fuient de chez leurs parents, ne méritent aucune pitié ; mais, de grâce, ne confondez pas Lise avec moi ; c'est moi seul qui suis coupable ; c'est moi qui l'ai décidée à venir nous réfugier chez vous, dans un moment où j'avais vraiment perdu la tête. Ainsi, madame, n'accablez que moi seul, et épargnez ma cousine. Vous êtes si bonne, m'a-t-on dit ; il ne faut pas traiter avec trop de rigueur une parente, dont le seul crime est d'avoir pour moi plus d'amour que je n'en mérite.
Madame Floridor
Que vous n'en méritez, mon cher cousin ? Mais quand on s'exprime avec autant de désintéressement, de générosité... Il n'est pas mal ce jeune homme.
Lise
N'est-ce pas ?
DUMONT dit FLORIDOR
Allons, nigaud, salue ta cousine, embrasse-la et parlons d'affaires.
Madame Floridor
Oui, mon cher cousin, tout est pardonné.
DUMONT dit FLORIDOR
Enfin, voilà un jeune homme coupable d'un rapt.
Auguste
D'un rapt, mon cousin ?
DUMONT dit FLORIDOR
Donnez à ce petit accident-là, tel nom que vous voudrez : il s'agit, pour me servir des termes du métier de ton père l'avocat, de civiliser l'affaire.
Lise
Impossible, mon cher cousin : si vous saviez, détestent autant que nous nous aimons.
Auguste
J'avais pensé à un moyen qui serait sûr.
DUMONT dit FLORIDOR
Et lequel ? Voyons, petit cousin.
Auguste
Il faut commencer par me marier à Lise.
DUMONT dit FLORIDOR
Sans le consentement de ton père, du sien ? Mariage nul.
Auguste
Ils finiront par l'approuver. En attendant, j'ai de la mémoire, de l'organe, de la jeunesse ; je me fais comédien, comme vous ; je n'ai besoin de personne. Comme vous, je fais fortune, et nos parents nous pardonneront, comme ils vous ont pardonné.
Madame Floridor
Il a raison ; c'est ce qu'il y a de mieux à faire.
DUMONT dit FLORIDOR
Mon cher Auguste, me préserve le ciel de déprécier une profession dans laquelle j'ai vécu trente ans avec honneur. La comédie est un art qui tient fort bien sa place après les autres ; mais comme dans tous les arts, il faut y être poussé, pour ainsi dire, par une force irrésistible. Toi, tu veux te faire comédien par désespoir d'amour ? Sottise, abus. Il faut que tu épouses ta cousine, et que tu sois avocat comme ton père. Il ne s'agit donc que d'obtenir son agrément.
Madame Floridor
Oui mais, comment y parvenir ?
DUMONT dit FLORIDOR
Croyez-vous donc que je n'y aie pas songé ? Voilà dix jours que ces chers enfanTs sont chez moi ; en voilà neuf que j'ai écrit à leurs parents.
Lise
Vous avez écrit à mon père ?
DUMONT dit FLORIDOR
Ils savent que c'est chez moi que vous vous êtes réfugiés.
Auguste
Ils le savent !
DUMONT dit FLORIDOR
J'attends leur réponse, aujourd'hui même.
Lise
Aujourd'hui ?
DUMONT dit FLORIDOR
Et je suis prêt à les recevoir.
Auguste
Comment ! À les recevoir ?
DUMONT dit FLORIDOR
Oui, d'après les lettres qui leur sont parvenues, je crois bien qu'ils se seront mis en route tous les deux.
Lise
Oh ! Ciel ! Comment nous présenter devant eux ?
DUMONT dit FLORIDOR
Oh ! J'ai bien présumé que vous seriez un peu embarrassés ; mais je ne le serai pas, moi ; j'essuierai le premier choc, et vous ne paraîtrez que quand il en sera temps.
Scène 4
Pascal, DUMONT dit FLORIDOR
Pascal
Monsieur, voilà des lettres que le facteur m'a dit de vous remettre ; mais, c'est singulier ; elles sont à l'adresse de Monsieur Dorval, homme de loi, à Senlis. Ils disent que vous avez été dire vous-même à la poste, qu'on vous envoyât toutes les lettres, en cachet noir qui seraient à cette adresse-là.
DUMONT dit FLORIDOR
Oui, elles sont pour moi ; laisse-nous.
Scène 5
DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor, Auguste, Lise
DUMONT dit FLORIDOR
Justement, c'est ce que j'attendais.
Madame Floridor
Qu'est-ce que cela signifie ? Monsieur Dorval, homme de loi ?
DUMONT dit FLORIDOR
C'est un nom de comédie que je me suis donné.
Madame Floridor
Un nom de comédie ?
DUMONT dit FLORIDOR
Écoutez-moi : vous avez de très grands torts envers vos parents ; mais il faut bien excuser les folies de jeunesse, quand elles n'annoncent pas un mauvais coeur. Tu as dix-huit ans ; Lise en a seize, et je me souviens qu'à votre âge, le diable m'emporte, si je savais ce que je faisais ; eux-mêmes ont bien quelque chose à se reprocher à votre égard. Quant à moi, je leur garde une vieille rancune ; je prétends nous venger tous réciproquement les uns des autres, en faisant votre bonheur. Tenez, tenez, lisez chacun cette lettre, à Monsieur Dorval, homme de loi. Voilà celle de ton père, et voilà celle du tien.
Auguste
« Monsieur, j'étais à l'audience, et je plaidais contre un père qui veut marier sa fille malgré elle, lorsqu'avec une surprise inexprimable j'ai appris les deux nouvelles foudroyantes que vous m'annoncez par votre lettre du 9 du courant. Il est donc vrai que mon libertin de fils avait été demander un asile à son cousin le comédien, et qu'il est arrivé précisément pour assister aux derniers moments de ce parent estimable, que je regretterai toute ma vie. »
Madame Floridor
Qu'il regrettera toute sa vie !
DUMONT dit FLORIDOR
À ton tour, Lise.
Lise
« Monsieur, je revenais de sauver un riche propriétaire de nos environs d'une maladie incurable, lorsque j'ai appris en même temps l'évasion de ma fille, sa retraite chez son cousin le comédien, et la mort de ce respectable parent. »
Madame Floridor
Que veut dire ceci, s'il vous plaît ?
DUMONT dit FLORIDOR
Cela veut dire que je suis mort. Continuez.
Auguste
« Je me félicite que mon cousin ait choisi pour son exécuteur testamentaire, un aussi galant homme que vous paraissez l'être. Comme nous sommes en vacances, je pars en même temps que ma lettre, pour assister à l'ouverture du testament, morigéner et ramener mon fugitif, et présenter mes hommages et l'expression de mes regrets à la veuve Floridor, ma cousine laquelle je brûle de faire connaissance. »
Lise
« Comme il n'y a pas beaucoup de maladies cet automne, j'arriverai aussitôt que ma lettre. Je regrette de n'avoir pas été appelé pour la maladie de mon cousin ; j'ai assez de confiance dans mes faibles talents en médecine, pour croire que je l'aurais sauvé. »
DUMONT dit FLORIDOR
C'est bien d'un médecin.
Auguste
« Si la succession entraîne quelque procès, suivant l'usage, nous nous entendrons tous les deux en bons confrères, pour les terminer, ou plaider à outrance, s'il y a lieu »
Madame Floridor
C'est bien d'un avocat.
DUMONT dit FLORIDOR
Comme ils connaissent tous les deux mon écriture j'ai fait écrire mes lettres par le clerc du juge de paix j'ai signé hardiment Dorval, homme de loi ; j'ai donné le mot aux voisins, à la poste. Il y a trente ans qu'ils ne m'ont vu ; ils ne me reconnaîtront pas, et je les attends. Je leur ai marqué que la veuve Floridor avait provisoirement placé Lise dans une honnête pension de demoiselles ; que j'avais envoyé Auguste à deux lieues chez un ami ; que la veuve s'était retirée pour quelque temps chez une voisine. Ainsi, vous pouvez vous renfermer tous les trois dans l'appartement de ma femme, et me laisser seul avec eux pour le petit projet que je médite.
Madame Floridor
Oh ! Non pas, j'en veux être ; je ne suis pas fâchée de profiter de l'occasion ; j'ai de bonnes vérités à leur dire. Il y a dix ans que je n'ai joué la comédie, mais je retrouverai tout mon talent pour me bien moquer d'eux.
Auguste
Pour vous bien moquer d'eux ? Mais c'est ce que Lise et moi ne devons pas souffrir .
DUMONT dit FLORIDOR
Cela ne vous regarde pas, c'est mon affaire : vous leur devez respect et soumission ; mais moi qui ne suis que leur cousin... me venger d'eux, c'est justice. C'est mon état, d'ailleurs qu'ils ont attaqué ; c'est mon état que je veux venger. Leurs utiles professions ne seront ni moins honorables, ni moins honorées, parce que je me serai un peu égayé, aux dépens de quelques individus qui les exercent.
Auguste
Mais, enfin, mon cousin, expliquez -nous donc...
Lise
Je brûle de savoir...
Madame Floridor
Pour que je puisse jouer un rôle dans la pièce, il faut me mettre au fait.
DUMONT dit FLORIDOR
C'est juste ; nous n'avons pas de temps à perdre ; ils peuvent arriver d'un instant à l'autre. Vous saurez donc ...
Scène 6
Pascal, DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor
Pascal
Monsieur, voilà une de ces dames qui jouent la comédie, qui demande à vous voir ; Mademoiselle Beaupré, je crois, c'est son nom.
DUMONT dit FLORIDOR
Ah ! Diable ! Elle vient mal-à-propos.
Madame Floridor
Il faut bien vite nous en délivrer.
Scène 7
Mademoiselle Beaupré, DUMONT dit FLORIDOR
Mademoiselle Beaupré
En bonjour, mon cher camarade ; bonjour, ma bonne Floridor; votre servante, petit cousin. Eh bien ! Que faites-vous donc là ? Nous vous attendons pour la répétition ; Dom Japhet d Arménie, que nous montons avec tous ses agréments, la cavalcade, le combat du taureau, Vous avez joué le rôle ; ce pauvre Roqueville n'y entend rien ; et puis son accent ! Il faut que vous l'aidiez, que vous l'encouragiez. C'est là qu'il y a une foule de traditions. Allons, venez, partons.
DUMONT dit FLORIDOR
Impossible ce matin, j'ai des affaires.
Mademoiselle Beaupré
Oh ! Il n'y a pas d'affaires qui tiennent. Comment ? Lorsque nous avons le bonheur de posséder dans la ville que nous tenons, un ancien comédien qui a joué à Paris et chez l'étranger, qui a gagné vingt mille livres de rente, nous ne profiterions pas de l'occasion pour nous former, pour nous instruire ?... M'avez-vous vue hier dans Nicole du Bourgeois Gentilhomme ? N'est-ce pas que j'étais bien mise, et que j'ai ri de bon coeur ? Ma foi, nous n'aurons pas à nous plaindre de la foire : la salle était pleine. Oh ! Le charmant état que le nôtre ; on y rit de tout, même de la détresse, quand il y en a: jugez comme on s'amuse, quand les affaires vont bien. On parle des tracasseries des comédiens ; est- ce qu'on n'en voit pas dans tous les états ? Est-ce que le marchand ne cherche pas à décrier son voisin ? Est-ce que les médecins ne courent pas les malades, les procureurs les procès, et les musiciens les poèmes d'Opéra ? On nous reproche notre amour-propre ; qui est-ce qui n'en a pas ? Quand un perruquier se dit artiste, un huissier jurisconsulte et tel barbouilleur de papier, homme de lettres ?
DUMONT dit FLORIDOR
C'est parfaitement bien raisonné ; mais pardon, je suis occupé ...
Mademoiselle Beaupré
Ah ! Mon dieu ! Que je suis indiscrète ! Je vous ai dérangé ; vous étiez en famille. Ah ça ! Je dirai donc à nos camarades que vous ne pouvez pas venir aujourd'hui, mais que demain sans faute ils vous verront; n'est-ce pas ?
DUMONT dit FLORIDOR
Oh ! Je vous le promets.
Mademoiselle Beaupré
Allons, je m'en vais, je vous laisse ; personne n'aime moins que moi à être importune. À propos, vous savez la nouvelle ? Floridor nous quitte, il a un engagement pour Lyon ; je crois qu'il fait une sottise ; il n'a pas assez de moyens pour jouer la tragédie, et il était si bien dans les petits-maîtres ! Il veut vous acheter un habit.
DUMONT dit FLORIDOR
Eh ! Mon dieu, je ne le vendrai pas, je le prierai de l'accepter ; mais pardon encore une fois.
Mademoiselle Beaupré
C'est juste, je pars. Embrassez-moi, ma bonne Floridor ; comme c'est aimable à vous de vouloir bien jouer dans ma représentation. C'est convenu, vous vous habillerez dans ma loge : vous verrez comme je l'ai faite arranger ; elle est charmante. C'est une petite galanterie que je vous ai ménagée. Eh bien ! Vous avez été bien surprise, en arrivant de la campagne, de voir chez vous le petit cousin et la petite cousine : ils sont bien intéressants, n'est-ce pas ? Quand les mariez-vous, Monsieur Floridor ? Oh ! Nous voulons être de la noce ; enfin vous êtes leur père.
DUMONT dit FLORIDOR
Et c'est précisément pour avancer leur mariage, qu'il faut que je cause avec eux et avec ma femme.
Mademoiselle Beaupré
Adieu, adieu ; je ne dis plus qu'un mot. J'ai reçu une lettre de Paris ; on a donne une pièce nouvelle qui a le plus grand succès ; il y a un rôle de soubrette magnifique, mais celui de l'amoureuse ne signifie rien : il faudra que vous vous serviez de votre influence, pour décider Mademoiselle Monval à le jouer ; vous me le promettez, n'est-ce pas ? Je me sauve.... Ah ! J'oubliais : trois débuts très brillants, un drame tombé, un mélodrame aux nues ; c'est une rage ; mais ils auront beau faire, ils ne tueront pas la comédie.
Scène 8
Pascal, DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor, Mademoiselle Beaupré
Pascal
Monsieur, voilà un monsieur en deuil, qui arrive par la diligence ; il demande votre maison et Monsieur Dorval, homme de loi.
DUMONT dit FLORIDOR
Ah ! Mon dieu ! En voilà déjà un. Un moment ; toi, Pascal, reste ici pour les recevoir. Vous autres, allez m'attendre avec ma femme dans son appartement.
Elle sort avec Auguste et Lise.
Madame Floridor
Venez, mes enfants.
DUMONT dit FLORIDOR
Vous, Mademoiselle Beaupré, vous sortirez par la petite porte dérobée. Ah ! Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous manquait deux sujets ? J'ai peut-être votre affaire ; revenez après la répétition.
Elle sort.
Mademoiselle Beaupré
Ah ! Je n'y manquerai pas : deux sujets présentés par vous, ils ne peuvent pas être sans talent, sans répertoire, sans garde-robe... Je vais l'annoncer à tous nos camarades. Oh ! Quelle reconnaissance ! Ils seront enchantés, ravis : c'est charmant ! C'est adorable ! C'est délicieux !
Il sort.
DUMONT dit FLORIDOR
Oui monsieur, non monsieur... Voilà tout ce que tu dois répondre à ce monsieur, ainsi qu'à son frère, qui ne peut tarder ; et des sanglots, des soupirs : pleure, ou mets ton mouchoir sur tes yeux, si tu n'en peux venir à bout ce n'est pas bien difficile, je compte sur toi et je te laisse.
Scène 9
Pascal
Pascal
Des sanglots, des soupirs, pleurer, tirer son mouchoir. Allons, il prépare encore quelque drôlerie, c'est sûr. Chut ! Voilà notre homme ; faisons ce qu'il nous a dit.
Scène 10
Dumont de Morinville, Pascal
Dumont de Morinville
C'est ici que demeure Madame Floridor, mon ami ?
Pascal
Oui, Monsieur... Ah !...
Dumont de Morinville
Voudriez-vous aller lui annoncer que c'est son cousin Dumont de Morinville, avocat à Brive la Gaillarde, qui demande à la voir. Elle est absente, je le sais, mais la maison où elle s'est retirée après le funeste événement, ne doit pas être loin d'ici.
Haut.
Pascal
Qu'est-ce qu'il dit donc ?... Qui, Monsieur, ah !...
Dumont de Morinville
Un moment, mon ami, vos larmes font honneur à votre âme et prouvent l'attachement que vous aviez pour votre maître... Je suis pénétré comme vous ; mais enfin nous sommes tous mortels... et en bonne foi la vie est sujette à tant de traverses... quand on a le malheur d'être père de famille, comme moi... D'ailleurs, mon cousin Floridor était déjà d'un certain âge..... Monsieur Dorval, homme de loi, demeure-t-il loin d'ici ?
À part.
Pascal
Monsieur Dorval ? Non, monsieur. Qu'est-ce que c'est donc ? On dirait qu'il fait semblant de pleurer comme moi.
Dumont de Morinville
Faites-moi le plaisir de l'avertir aussi de mon arrivée. Vous me permettez d'attendre ici.
Pascal
Oui, monsieur... ah !
Dumont de Morinville
Allons, allons, mon ami, un peu de courage, un peu de philosophie ; il en faut. Moi, qui vous parle, j'en ai besoin plus qu'un autre.
Pascal
Ah ! Monsieur.
Dumont de Morinville
C'est bon, allez, allez, mon ami.
Scène 11
Dumont de Morinville
Dumont de Morinville
Ce pauvre garçon m'a vraiment attendri... Un bel appartement, un très bel appartement ! De beaux meubles, de très beaux meubles ! Il n'y a pas d'enfants mais il y a un frère ; le mien, qui me traite d'homme processif, est capable de faire du chagrin à cette pauvre veuve. Je la défendrai, c'est mon devoir. Je suis l'aîné, j'entends les affaires et je le verrai venir. Je ne demanderai pas mieux que de lui rendre mon amitié, c'est mon frère ; comment oublier tous les sujets de plainte... et sa fille qui semble se joindre à lui, qui tourne la tête à mon étourdi, et lui fait faire une démarche... Oh ! Je ne consentirai jamais à ce mariage . Il y aura du scandale ; eh bien, tant pis pour ma nièce et pour son père... Ce Monsieur Dorval, l'homme de loi, paraît un galant homme ; c'est lui qui nous a réconciliés avec le cousin ; et puisqu'on nous appelle pour le testament, il faut bien que nous y soyions pour quelque chose.
Scène 12
Dumont de Florangeac, Dumont de Morinville
Dumont de Florangeac
Je vous dis qu'il faut la faire saigner sur-le-champ.
Dumont de Morinville
N'est-ce pas la voix de mon frère que j'entends ?
Dumont de Florangeac
Mais quel bonheur qu'un médecin se soit trouvé là tout à propos. Il semble que cette bonne femme ait attendu exprès, pour tomber en paralysie, que je descendisse de mon cheval.
Dumont de Morinville
Ah ! Vous voilà, mon frère ?
Dumont de Florangeac
C'est vous mon frère ?
Dumont de Morinville
Enchanté de vous voir.
Dumont de Florangeac
Ravi de vous rencontrer.
Dumont de Morinville
Vous venez pour le testament du cousin ?
Dumont de Florangeac
Soyez franc ; c'est ce motif qui vous amène. Moi je viens consoler une veuve respectable.
Dumont de Morinville
J'ai le même but, mon frère ; mais je viens aussi pour emmener mon libertin de fils.
Dumont de Florangeac
Un joli garçon que votre fils ! Enlever sa cousine !
Dumont de Morinville
Laissons cela, mon frère. Grâce à la prudence de Monsieur Dorval, et de la veuve, notre cousine, nos enfants ont été séparés dès leur arrivée. Nous terminerons avec eux quand nous aurons pris connaissance du testament. Ce pauvre cousin, Floridor ! Après toute la rancune qu'il nous a conservée pendant sa vie, c'est bien aimable à lui d'avoir songé à nous.
Dumont de Florangeac
Certainement. C'est bien ce qui prouve combien on a eu tort, dans le temps, de le persécuter, de le tourmenter.
Dumont de Morinville
Qu'est-ce que vous dites donc ? Oserez-vous soutenir que ce n'est pas vous qui avez été le moteur, l'instigateur de tous les chagrins qu'on lui a causés ?
Dumont de Florangeac
Moi c'est vous plutôt. N'êtes vous pas l'aîné, le chef de la famille ? N'est-ce pas vous qui, par vos belles phrases, montiez la tête à tout le monde ?
Dumont de Morinville
Dites donc que, comme chef de famille, car je le suis en effet, j'étais obligé de me montrer, de paraître ; tandis que les autres employaient des menées sourdes, des petites manoeuvres. Mais je gémissais tout bas de ce qu'on me faisait faire. Moi, moi ? Grand dieu ! Blâmer mon cousin Floridor de jouer la comédie ! Moi, qui ai une passion de comédie ; moi, qui ai fait la moitié d'un premier acte car, dieu merci avocats sont des gens de lettres.
Dumont de Florangeac
Je me flatte que les médecins sont autant littérateurs que les avocats.
Dumont de Morinville
Et moi, je me flatte que le cousin Floridor aura toujours su me distinguer du reste de la famille.
Dumont de Florangeac
C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir. J'entends quelqu'un ; c'est probablement Monsieur Dorval, l'homme de loi.
Scène 13
DUMONT dit FLORIDOR, Dumont de Morinville, Dumont de Florangeac
DUMONT dit FLORIDOR
Messieurs, j'ai bien l'honneur... Vous êtes, sans doute, les deux cousins de mon malheureux ami.
Dumont de Morinville
Vous voyez en moi Dumont de Morinville, l'avocat...
Dumont de Florangeac
Et Dumont de Florangeac, le médecin, qui a l'honneur de vous saluer.
DUMONT dit FLORIDOR
Moi, messieurs, je suis Dorval, l'homme de loi, exécuteur testamentaire. J'ai reçu ce matin même, les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Dumont de Florangeac
Elles ne vous ont exprimé que faiblement la funeste et terrible impression que l'affreuse nouvelle... Ah ! Monsieur, voilà de ces choses... quand on songe... quoique accoutumé par état...
DUMONT dit FLORIDOR
Oui, vous êtes médecin.
Dumont de Florangeac
Je ne saurais vous peindre... Parlez donc, mon frère, vous dont l'état est de parler.
Dumont de Morinville
S'il est facile pour un homme, exercé à parler, de trouver quelque éloquence, peut-être, dans les discussions qu'il est de son ministère de discuter, combien il est pénible et douloureux de se trouver dans une position.... où par le concours des circonstances... il faut ... Ah ! C'est un événement bien malheureux.
Dumont de Florangeac
Il est certain, monsieur, que si ... Qu'elle était donc la maladie de mon cher cousin ?
DUMONT dit FLORIDOR
Sa maladie ?... Ma foi, je n'en sais rien... Les médecins n'en savaient pas plus que moi ; ils l'ont fait saigner.
Dumont de Florangeac
Saigner dans une maladie inconnue ! Pauvre cousin ! Il a été bien maltraité.
DUMONT dit FLORIDOR
La douleur sincère que vous cause la perte de votre parent, m'est suffisamment prouvée par vos lettres et par vos discours. En attendant Madame Floridor, permettez-moi de vous parler de vos enfants...
Dumont de Florangeac
Vous avez très prudemment agi à leur égard, Monsieur.
DUMONT dit FLORIDOR
Il paraît que vous êtes absolument décidés à ne pas les unir.
Dumont de Florangeac
Monsieur, pour ma part, je ne dis pas... mais certainement je ne me compromettrai jamais jusqu'à faire une démarche...
Dumont de Morinville
Finissons les affaires de la succession, Monsieur Dorval ; nous pourrons nous occuper ensuite du sort de nos enfants.
DUMONT dit FLORIDOR
Elles ne seront pas longues. Je me suis fait délivrer une expédition du testament. Justement voici madame Floridor.
Scène 14
DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor, Dumont de Florangeac, Dumont de Morinville
DUMONT dit FLORIDOR
Entrez, mon intéressante amie ; ce sont vos deux cousins, Monsieur de Morinville, Monsieur de Florangeac.
Madame Floridor
Messieurs...
Dumont de Florangeac
Il eût été bien plus doux pour nous, Madame, de faire une connaissance aussi chère que la vôtre, dans tout autre moment.
Dumont de Morinville
Au milieu du chagrin bien réel que nous cause la perte de notre parent, c'est une grande consolation pour nous, que de penser qu'il n'a pas emporté au tombeau le ressentiment trop juste, peut-être, qu'il nous a si longtemps conservé.
Dumont de Florangeac
Et nous aimons à croire, qu'aussi indulgente que lui, vous daignerez accorder votre amitié à des parents, qui
Madame Floridor
Je vous demande pardon, messieurs ; mais vous auriez tort de vous en flatter. Monsieur Floridor vous en a voulu toute sa vie ; au moment de mourir, il a fait le sacrifice de sa colère : quand j'en serai-là, peut- être ferai-je le sacrifice de la mienne ; mais jusqu'à ce moment n'y comptez pas.
Dumont de Morinville
Mais, madame, il me semble...
Dumont de Florangeac
Que dans une circonstance aussi triste...
Madame Floridor
Oui, Messieurs, je suis triste, fort triste ; mais le chagrin chez moi ne fait que donner plus de force à l'humeur.
Dumont de Morinville
Vous, qui aimiez tant votre mari !
Madame Floridor
Oui ; messieurs, je l'aimais, je l'aime encore, je l'aimerai toujours ; et c'est précisément en vertu de cet amour que j'en veux beaucoup à ceux à qui il a dû les seuls chagrins qu'il ait éprouvés pendant sa vie.
Dumont de Florangeac
Madame, ce n'est pas moi.
Madame Floridor
Je voudrais bien savoir, Messieurs, quelles bonnes raisons vous pourriez apporter pour soutenir ce vieux préjugé qui flétrissait l'état de comédien ?
Dumont de Morinville
Je conviens avec vous Madame...
Madame Floridor
Moi, je conviens avec vous, monsieur, qu'il offre à la société plus d'agrément que d'utilité. Mais est-il le seul ? C'est le sort des arts ; instruire un peu, amuser beaucoup, c'est quelque chose.
Dumont de Florangeac
Oh ! Certainement, Madame ....
Madame Floridor
Or, parce que telle profession est moins utile que telle ou telle autre, celui qui l'exerce en est-il moins honnête homme ?
Dumont de Morinville
Non, sans doute.
Madame Floridor
Moins utile dans ses succès, n'est-il pas moins nuisible dans ses erreurs ? Et l'acteur qui joue mal, ne fait-il pas moins de tort aux gens, que le médecin qui se trompe, ou l'avocat qui bavarde ?
Dumont de Morinville
Il est certain, Madame...
Madame Floridor
Si la réflexion vous avait rendu raisonnables encore ! Mais non je vois que vous êtes aussi insensés qu'autrefois ; et la manière dont vous vous conduisez avec des enfants que vous forcez à s'enfuir de chez vous...
Dumont de Morinville
Oh ! Madame, pour cette affaire...
Floridor et sa femme font approcher des fauteuils.
Madame Floridor
Vous avez raison ; cela ne me regarde pas ; je ne m'en mêle point j'étais seulement bien aise de soulager mon coeur... J'en avais besoin ; je suis si désolée... Ah Monsieur Dorval vous étiez l'ami de ce cher Floridor... Mes larmes... m'empêchent de poursuivre. Vous vous êtes hâtés de venir, Messieurs, pour prendre connaissance du testament. Monsieur Dorval va vous en faire lecture.
Dumont de Florangeac
Mon frère ?
Dumont de Morinville
Eh ! Bien mon frère.
Dumont de Florangeac
Cette femme-là ne nous aime pas beaucoup.
Haut.
Dumont de Morinville
Nous l'apaiserons. Écoutons le testament.
DUMONT dit FLORIDOR
Avant de procéder à la lecture, je crois devoir vous rappeler le caractère du testateur ; il était vindicatif.
Dumont de Florangeac
Eh ! Quoi, ce testament serait-il un monument de vengeance ?
Dumont de Morinville
De ceux que nous autres gens de métier, nommons ab irato.
DUMONT dit FLORIDOR
Pas tout-à-fait ; mais il se pourrait que vous le trouvassiez un peu bizarre. Monsieur de Morinville vous qui êtes fort instruit dans la pratique connaissez-vous votre théâtre ?
Dumont de Morinville
Mais un peu, je m'en flatte.
DUMONT dit FLORIDOR
Connaissez-vous une comédie intitulée : Les trois jumeaux Vénitiens.
Dumont de Morinville
Les trois jumeaux Vénitiens ? Je l'ai vue autrefois.
Madame Floridor
Ah ! Comme mon pauvre Floridor jouait arlequin dans cette pièce-là.
Dumont de Florangeac
Arlequin !
Dumont de Morinville
Mon cousin, l'arlequin !
Madame Floridor
Oui, Messieurs, il y rappelait Carlin.
Dumont de Morinville
Mais qu'ont de commun, je vous prie, ces trois jumeaux Vénitiens ? ....
DUMONT dit FLORIDOR
C'est qu'il est question dans cette pièce d'un testament, et d'une petite condition imposée par le testateur à ses légataires.
Dumont de Morinville
Une condition ! laquelle ?
DUMONT dit FLORIDOR
De porter toute leur vie un habit vert galonné en or.
Dumont de Morinville
Le vert galonné en or ne convient guère à un avocat.
Dumont de Florangeac
Ni à un médecin.
Dumont de Morinville
Cependant, on peut se résoudre....
Dumont de Florangeac
Pour prouver jusqu'à quel point le souvenir de notre parent nous est cher....
Dumont de Morinville
Et s'il était possible que cette condescendance de notre part nous réconciliât avec notre chère cousine.
Lisant.
DUMONT dit FLORIDOR
La condition de l'habit vert n'est pas tout à fait la même que celle du présent testament, mais elle en approche. Voici les deux articles qui vous concernent : « Item, je donne et lègue à mon cousin Augustin Dumont de Morinville, l'avocat, en considération des liens du sang qui nous joignent, de l'amitié que j'eus autrefois pour lui et que je retrouve en cet instant... Une somme de trente mille livres qui sera prélevée sur le plus clair de ta succession, pour lui être comptée sur sa simple quittance. »
Dumont de Morinville
Ce pauvre cousin ! Moi je ne peux pas entendre la lecture d'un testament, sens me sentir ému, pénétré.
DUMONT dit FLORIDOR
« Mais, comme ledit Dumont de Morinville m'a longtemps persécuté dans ma jeunesse, pour m'empêcher de prendre l'état de comédien auquel je dois ma fortune, et par conséquent le moyen de prouver au dit Morinville combien il m'est cher, j'entends et je prétends que par forme d'expiation envers l'état de comédien...
Dumont de Morinville
Eh bien !
DUMONT dit FLORIDOR
« Le présent legs ne lui soit délivré, que lorsqu'il aura été à pied, en plein jour, signer la quittance chez le notaire, en habit de Crispin ».
Dumont de Morinville
De Crispin ?
DUMONT dit FLORIDOR
Avec l'épée, les gants, la fraise, la coiffe et la ceinture.
Dumont de Florangeac
Ah ! Mon dieu !
Dumont de Morinville
Qu'es-ce que c'est que cette plaisanterie-là, Monsieur ?
Madame Floridor
Hélas ! Monsieur de Morinville, nous ne sommes guère en humeur de plaisanter.
Dumont de Florangeac
Mon frère en Crispin !
DUMONT dit FLORIDOR
Passons à l'article de Monsieur Florangeac.
Dumont de Florangeac
À mon article.
DUMONT dit FLORIDOR
« Item, pour les mêmes causes et motifs que ci-dessus, je donne et lègue à mon cousin Jean-Chrysostome Dumont de Florangeac, le médecin, une pareille somme de trente mille livres. »
Dumont de Florangeac
Jusqu'ici c'est charmant.
DUMONT dit FLORIDOR
« Lui imposant, pour condition, d'aller chercher ledit legs à pied, en plein jour, dans mon costume complet d'Osmin des Trois Sultanes. »
Dumont de Florangeac
Qu'est-ce que c'est que l'habit d'Osmin.
Madame Floridor
Hélas ! Osmin était le chef des eunuques du grand Soliman.
Dumont de Florangeac
Du chef des eunuques ?
Dumont de Morinville
Habit turc, mon frère.
DUMONT dit FLORIDOR
Voilà, messieurs, tout ce qui vous concerne dans le testament.
Dumont de Morinville
Vous entendez bien, Monsieur, qu'il nous est impossible... Ou c'est une vérité, ou c'est une plaisanterie... Si c'est une plaisanterie, elle, est fort indécente, fort déplacée ; si c'est une vérité ... trente mille francs ..... Un habit de Crispin...
Dumont de Florangeac
Un habit turc... Non monsieur... Jamais .... Cependant.... c'est une tyrannie, c'est une infamie.
Dumont de Morinville
Clause illusoire, dérisoire, abusive, inadmissible, et nous ferons casser le testatement.
DUMONT dit FLORIDOR
Faites le casser, et vous n'êtes alors ni légataires ni héritiers.
Dumont de Morinville
Comment, Monsieur... C'est vrai...
Indiquant le cabinet à droite.
Indiquant le cabinet à gauche.
DUMONT dit FLORIDOR
Je répugnais à vous communiquer ces deux articles ; mais mon devoir... Je sens qu'il vous est impossible d'exécuter les conditions... Je sais bien qu'on pourrait vous dire qu'un quart d'heure est bientôt passé ; que vous en avez fait passer plus d'un bien cruel à votre cirer cousin ; que vous n'êtes pas fortunés et que trente mille francs pour une petite promenade chez un notaire, ne sont pas à dédaigner. Mais je me garderai de vous faire la moindre observation : seulement, j'ai fait préparer dans ces deux cabinets les deux habits qui vous sont destinés ; là, l'habit de Crispin ; Là, l'habit du chef des eunuques.
Dumont de Morinville
Comment, Monsieur, vous penseriez ? ...
DUMONT dit FLORIDOR
Voyez, messieurs, réfléchissez ; dans un moment, je reviens savoir votre résolution.
Dumont de Morinville
Mais, permettez donc, monsieur, vous qui êtes l'exécuteur testamentaire, ne pourriez vous pas arranger tout cela ?
DUMONT dit FLORIDOR
Qu'osez -vous proposer, Monsieur ?
Dumont de Morinville
Qui le saura ? Tenez, nous sommes forcés de renoncer au legs, si vous persistez, parce que vous entendez bien qu'un avocat, un médecin, ne peuvent pas... se feraient moquer d'eux... Enfin, le cher cousin nous a destiné ces soixante mille francs ; quand nous ne nous déguiserions pas, à qui cela ferait-il tort à personne ; personne ne compte là-dessus. Madame, joignez-vous à nous.
Madame Floridor
Qui ? Moi ! Ah ! Messieurs la lecture des deux articles de ce testament a rouvert toutes mes blessures on y reconnaît si bien le bon coeur de mon pauvre mari ! Ah ! Qu'il est dur de perdre ce qu'on aime ! Qu'une pauvre veuve est à plaindre !... Je ne saurais parler. Venez, Monsieur Dorval ; Messieurs, je suis votre très humble servante.
DUMONT dit FLORIDOR
Messieurs, j'ai bien l'honneur... Je ne vous dis pas adieu.
Scène 15
Dumont de Morinville, Dumont de Florangeac
Dumont de Morinville
Mon frère ?
Dumont de Florangeac
Eh bien ! Mon frère.
Dumont de Morinville
Nous sommes joués, mon frère.
Dumont de Florangeac
On se moque de nous, mon frère.
Dumont de Morinville
Même après sa mort, mystifier les gens.
Dumont de Florangeac
Voilà le premier défunt qui puisse s'amuser aux dépens d'un médecin.
Dumont de Morinville
Un avocat en Crispin !
Dumont de Florangeac
Un médecin en Turc !
Dumont de Morinville
Nous faire faire un voyage de soixante lieues pour cette belle équipée !
Dumont de Florangeac
Si nous étions en carnaval, encore.
Dumont de Morinville
Ah ! Je ne dis pas.
Dumont de Florangeac
Trente mille francs... Si l'on était bien sûr ne parvint pas jusqu'à Brive.
Dumont de Morinville
Ils sont capables de le faire insérer dans les journaux !
Dumont de Florangeac
Le notaire ne peut pas demeurer bien loin.
Dumont de Morinville
Oui ; mais il a des clercs. La belle figure que nous ferions devant ces jeunes gens.
Dumont de Florangeac
Allons, allons ; j'emmène ma fille, et je pars.
Dumont de Morinville
Moi, je me fais indiquer la maison de campagne où l'on a envoyé mon fils ; je vais le chercher moi-même, et je retourne à Brive.
Dumont de Florangeac
Oui, partons.
Dumont de Morinville
Sur-le-champ.
Dumont de Florangeac
C'est vous, pourtant mon frère qui nous valez cette humiliation.
Dumont de Morinville
Allons, encore des reproches ; vous êtes bien intéressé, mon frère ; car, je le vois, vous seriez sur le point de céder et d'endosser l'habit de chef des eunuques.
Dumont de Florangeac
Moi ? Dites plutôt que vous seriez charmé que je vous donnasse l'exemple.
Dumont de Morinville
Allons, ne vous gênez pas ; votre bel habit turc est dans ce cabinet.
Dumont de Florangeac
Votre habillement complet de Crispin est dans celui-là.
Dumont de Morinville
Que maudit soit l'auteur de ces trois jumeaux Vénitiens, avec son habit vert galonné d'or.
Dumont de Florangeac
Oui, sans doute, c'est lui qui a donné à mon cousin l'idée de cette détestable condition.
Dumont de Morinville
Eh bien ! Qu'attendons-nous encore partons.
Dumont de Florangeac
Oui, sans doute, allons-nous en ; nous n'avons plus rien à faire ici.
Dumont de Morinville
Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites donc ? Vous approchez de ce cabinet ?
Dumont de Florangeac
Pas du tout, je pars ; mais il n'y a pas de mal à regarder par pure curiosité l'habit... que je ne mettrai pas.
Dumont de Morinville
La curiosité pourrait bien vous porter à l'essayer.
Il ouvre le cabinet.
Dumont de Florangeac
L'essayer ? Non certes... Cependant l'essayer ne serait pas encore me montrer dans les rues. Ah ! Mon dieu, on ne nous a pas trompés. Le voilà sur ne chaise.
Dumont de Morinville
Fort bien, mon frère, vous voilà presque décidé. Voulez-vous que je vous serve de valet de chambre ?
Dumont de Florangeac
Taisez-vous donc, mon frère : vous imaginez-vous que je sois capable ?... Mais vous-même, vous approchez de ce cabinet.
Dumont de Morinville
Mon dieu, hon ; je prends ma canne et mon chapeau pour partir.
Dumont de Florangeac
Et moi, de mon côté ... trente mille francs ... Je ne veux plus regarder... Ah ! Ah ! C'est-là où se trouve la bibliothèque de mon cousin ; il y a peut-être des livres de médecine.
Dumont de Morinville
Vous cherchez une prétexte pour entrer.
Il entre dans le cabinet.
Dumont de Florangeac
Il est certain que ces livres... cet habit... ma foi, pendant que mon cheval blanc se repose.
Scène 16
Dumont de Morinville
Dumont de Morinville
En bien ! Qu'est-ce que c'est ? Comment ! Le voilà dans le cabinet ! Pauvre frère ! L'argent lui a toujours tenu au coeur. Oh ! Certainement, à ce prix je ne lui envierai pas... mais je mourrais de dépit qu'il fût plus riche que moi. Si je voulais un prétexte comme lui ; il y a des livres de son côté ; et du mien, il y a des gravures ; des gravures superbes, et moi qui m'y connais ! Entrerai-je ? Ah ! Mon dieu, qu'on a de peines dans la vie. Il n'y a personne ; entrons !
Scène 17
DUMONT dit FLORIDOR, Madame Floridor
DUMONT dit FLORIDOR
Ils sont entrés tous les deux.
Madame Floridor
Ils mettront les habits, j'en suis sûre.
DUMONT dit FLORIDOR
Ils les mettent déjà ; je le parierais .
Madame Floridor
Voyez pourtant où la soif de l'argent nous mène.
DUMONT dit FLORIDOR
Plût au ciel encore qu'on n'employât jamais, pour en gagner, des moyens plus coupables ! Tu sens bien que je ne les laisserai pas aller chez le notaire. Mon frère l'armateur et ta soeur la douairière sont, comme nous, riches et sans enfants ; nous pouvons faire un petit sacrifice pour ceux-ci. Je cours préparer le reste de mon projet, et je retourne ensuite au jardin calmer nos jeunes gens, qui sont bien inquiets. Toi, reste ici, pour recevoir les vieillards ; surtout, modère-toi. Pauvres cousins ! Ils sont déjà assez dignes de pitié.
Madame Floridor
Oh ! Ils n'en sont pas quittes ; je ne leur ai pas encore dit tout ce que j'avais sur le coeur.
Scène 18
Mademoiselle Beaupré, DUMONT dit FLORIDOR
Mademoiselle Beaupré
Eh bien ! Me voilà; j'ai laissé la répétition an second acte ; j'étais si curieuse de voir les débutants que vous nous avez annoncés... Sont-ils arrivés ? Où sont -ils ? Ont-ils un physique avantageux ; un bon ton ? J'ai vu le moment où tous nos camarades allaient venir, pour faire connaissance avec eux.
DUMONT dit FLORIDOR
Bien sensible à cet empressement, ma chère demoiselle Beaupré ; oui, ils sont arrivés, mais vous allez rire. À peine débarqués, ils se sont enfermés dans ces deux cabinets, pour repasser leurs rôles de début ; et je ne serais pas étonné, que pour mieux se pénétrer de leurs personnages, ils n'aient essayé leurs habits.
Mademoiselle Beaupré
Qu'est-ce que vous dites donc ?
Il sort.
DUMONT dit FLORIDOR
Oh ! Ce sont deux vrais amateurs ; ils ont une passion pour leur art... Pardon, je laisse à ma femme le soin de vous les présenter ; j'ai une petite affaire à terminer ; je reviens dans l'instant.
Scène 19
Mademoiselle Beaupré, Madame Floridor
Mademoiselle Beaupré
Mais il a perdu la tête, votre cher mari. Mais vous-même, ce costume..
À part.
Elle sort.
Madame Floridor
Je vous expliquerai cela dans un autre moment. Mais, daignez m'excuser ; comme mon mari, j'ai quelques ordres à donner. Entre camarades, on se présente soi-même. Je ne veux point en avoir le démenti ; et en dépit de Monsieur Floridor, je veux leur amener leurs enfants.
Mademoiselle Beaupré
Eh ! Mais écoutez-donc, Madame Floridor, c'est inconcevable ! Me laisser seule ici avec deux inconnus...
Scène 20
Dumont de Florangeac, Mademoiselle Beaupré
Dumont de Florangeac
Il faut convenir que l'homme est bien faible dans ses résolutions.
Mademoiselle Beaupré
Eh ! Mais, que vois-je ? Eh ! Vraiment oui ; Monsieur Florine m'avait pas trompé ; en voilà déjà un en costume.
Dumont de Florangeac
Dieu sait comme mon frère va se moquer de moi.
Mademoiselle Beaupré
Monsieur, j'ai bien l'honneur, de vous souhaiter le bonjour.
Dumont de Florangeac
Oh ! Ciel, quelqu'un ; où me cacher ?
Mademoiselle Beaupré
Enchantée d'être la première de la troupe à faire connaissance avec un camarade qui est tellement possédé de l'amour de son art, que de prendre son costume avant la représentation.
Dumont de Florangeac
Mais, Madame, permettez...
Mademoiselle Beaupré
Quel est le genre de monsieur ? Est-ce l'opéra, le tragique, le comique ? Y a-t-il jouer Mahomet, Orosmane, Bajazet, le marchand de Smyrne, ou Sander de Zémire et Azor ?
Dumont de Florangeac
Mais, Madame, je voudrais...
Scène 21
Dumont de Morinville, Mademoiselle Beaupré, Dumont de Florangeac
Dumont de Morinville
Je n'ose faire un pas.
Mademoiselle Beaupré
Oh ! Pour celui-là, on n'a pas besoin de demander son emploi ; c'est mon Crispin. Approchez ; venez présenter vos hommages à votre Lisette.
Dumont de Morinville
Ah ! Mon dieu, une femme et mon frère en Turc.
Dumont de Florangeac
Mon frère en Crispin !
Mademoiselle Beaupré
« Bonjour, Crispin, bonjour » . Allons donc, à vous, puisque je vous donne la réplique. Vous voyez en moi Eulalie de Beaupré, la première soubrette de la troupe, dans laquelle vous allez débuter.
Dumont de Florangeac
Comment ! Dans laquelle nous allons débuter ?
Dumont de Morinville
Pour qui nous prenez -vous ?
Mademoiselle Beaupré
Pour les deux comédiens que nous attendons.
Dumont de Morinville
Pour les deux comédiens ? Voilà pourtant à quoi votre ridicule faiblesse nous expose mon frère.
Dumont de Florangeac
Mais il me semble mon frère, que nous n'avons rien à nous reprocher...
Mademoiselle Beaupré
Ah ça ! Permettez donc, mes chers messieurs ; vous avez l'air un peu gauche sous ces habits. Est-ce que vous ne seriez pas les comédiens qu'on nous a promis ?
Dumont de Morinville
Les comédiens ?... Diable ! Gardons-nous de dire qui je suis... oui, oui, madame ; nous sommes les comédiens.
Mademoiselle Beaupré
Eh bien ! Moi je n'en crois rien, je m'y connais, c'est un tour qu'on vous joue.
Dumont de Florangeac
Un tour ?... Hélas ! Oui, madame, nous ne le savons que trop.
Mademoiselle Beaupré
Il est malin, le cher Floridor.
Dumont de Morinville
Mais pourquoi veut-il l'être, même après sa mort ?
Mademoiselle Beaupré
Comment après sa mort ? Qu'est-ce que vous dites donc ?
Scène 22
Madame Floridor, Dumont de Morinville, Dumont de Florangeac
Madame Floridor
Venez, venez mes chers enfants ; il y a ici des personnes que vous serez bien aises de voir.
Dumont de Morinville
Ô ciel ! Que vois-je ? Mon fils !...
Il se sauve dans le cabinet.
Dumont de Florangeac
Ah ! Grands dieux ! C'est ma fille !... Il m'est impossible.... dans cet équipage.... Je reviens tout à l heure
Il se sauve dans le cabinet.
Dumont de Morinville
Comment, libertin ! Attends, attends ; nous allons nous parler dans un moment.
Scène 23
Madame Floridor, Auguste, Lise, Mademoiselle Beaupré
Madame Floridor
Ah ! Les pauvres gens ! On n'est pas plus honteux.
Auguste
Je ne me trompe pas ; c'est mon père que je viens d'apercevoir.
Lise
C'est le mien qui vient de se sauver dans ce cabinet.
Auguste
Que signifie ce déguisement ?
Lise
Pourquoi cette mascarade ?
Mademoiselle Beaupré
Ah ça ! Ma chère Madame Floridor, mettez-moi donc dans la confidence ; car, pour une soubrette aussi curieuse que moi, c'est un supplice de voir qu'il y a un secret et de l'ignorer. Tout à l heure, c'étaient des comédiens qui devaient jouer avec nous et maintenant ce sont les pères de ces deux jeunes gens. Je n'y entends rien ; je n'y conçois rien ; expliquez- moi donc...
Madame Floridor
Ma foi, que Monsieur Floridor vous l'explique lui-même ! Justement le voici.
Scène 24
DUMONT dit FLORIDOR, Auguste, Lise, Madame Floridor, Mademoiselle Beaupré
DUMONT dit FLORIDOR
Eh bien ! Qu'est-ce ? D'où vient tout ce bruit ?
Auguste
Ah ! C'est vous, Monsieur ? J'ignore de quel moyen vous avez pu vous servir ? Mais il parait que vous vous êtes cruellement vengé de mon père et de celui de Lise ; je ne suis pas homme à le souffrir, et...
Lise
En effet, mon cousin, c'est nous faire bien cruellement acheter l'hospitalité que vous nous avez accordée.
DUMONT dit FLORIDOR
Allons, ma femme n'a pu rési[s]ter au désir de vous montrer vos parents en costume. Calmez-vous, et vous verrez que s'il y a un peu de malice dans mon fait, il n'y a pas de méchanceté. Du reste, il paraît bien constant que nos deux légataires se sont résignés.
Madame Floridor
Oh ! Parfaitement résignés. Demandez à Mademoiselle Beaupré, elles les a vus là, tout comme moi, en costume bien complet.
Mademoiselle Beaupré
Oui, très complet, l'un en Turc, l'autre en Crispin, mais enfin pourrais-je savoir ?...
DUMONT dit FLORIDOR
Patience, patience, mes chers enfants.
Scène 25
Dumont de Florangeac
Dumont de Florangeac
À la fin, mademoiselle, je vous retrouve. C'est donc vous qui vous évadez de la maison paternelle.
Scène 26
Dumont de Morinville, Auguste, Dumont de Florangeac, DUMONT dit FLORIDOR, Lise, Madame Floridor, Mademoiselle Beaupré
Dumont de Morinville
Vous voilà donc, enfin, mauvais sujet, qui, pour un fol amour contrariant mes voeux les plus chers... Mais nous nous expliquerons hors de cette maison où le diable, je crois, m'a fait entrer. Partons.
Auguste
Mais, mon père !...
Dumont de Florangeac
Point de supplications, Mademoiselle ; elles seraient inutiles ; je pars et je vous emmène.
Dumont de Morinville
À l'égard du testament de mon cousin Floridor, je vous déclare à vous, monsieur l'exécuteur testamentaire, que je renonce formellement au legs oppressif et ridicule...
Dumont de Florangeac
Et moi de même.
Il veut sortir.
Dumont de Morinville
Il ne sera pas dit qu'Augustin Dumont de Morinville, l'avocat, se soit compromis jusqu'au point.... J'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
DUMONT dit FLORIDOR
Un moment, messieurs ; souffrez qu'avant de partir je vous fasse lecture d'un petit codicile qui vous regarde.
Dumont de Morinville
Comment, d'un codicile ?
DUMONT dit FLORIDOR
Oui, messieurs, qui vient à l'appui du testament de mon ami Floridor et que je ne devais vous communiquer que dans le cas où vous auriez essayé les habits.
Dumont de Florangeac
Oh ! Les maudits habits !
Dumont de Morinville
Non, je ne veux plus rien entendre de ce traître de parent.
DUMONT dit FLORIDOR
Écoutez au moins ; c'est ne vous engager à rien.
Dumont de Florangeac
En effet, mon frère.
Dumont de Morinville
Voyons donc, monsieur, que dit ce codicile ?
DUMONT dit FLORIDOR
Il dit que pourvu que vous ayez essayé les deux habits, vous êtes dispensés d'aller plus loin, et que même en considération de cette première démarche, les deux legs qui vous sont assignés seront doublés.
Dumont de Florangeac
Ah ! Mon dieu, mais, c'est magnifique ; c'est magnanime de la part de mon cousin.
DUMONT dit FLORIDOR
Le cousin Floridor ne mettant d'autre condition à cette addition de legs.
Dumont de Morinville
Ahi ! Ahi ! Une condition.
DUMONT dit FLORIDOR
Que le mariage de vos enfants.
Dumont de Morinville
Le mariage de nos enfants ?
Auguste
Ah ! Mon cousin, qu'elle reconnaissance !
Lise
Se pourrait-il ?
Madame Floridor
Qu'en dites-vous ? Voilà ce qui s'appelle des conditions justes, honnêtes et raisonnables ; acceptez-les et je vous pardonne.
Lise
Mon père, ne vous parait-il pas plus convenable de me marier à mon cousin ?
Dumont de Florangeac
Mon frère, qu'en dis- tu ?.
Dumont de Morinville
Et que veux-tu que j'en dise ? Réconcilions-nous, et marions nos enfants.
Dumont de Florangeac
À merveille ! Or ça, ce n'est pas l'intérêt qui me fait parler ; mais comme il pourrait y avoir encore un autre codicile quand pourrons-nous toucher nos sommes ?
DUMONT dit FLORIDOR
Mais les soixante mille francs qui doivent servir de dot à ces chers enfants sont tout prêts ; quant aux soixante autres milles francs qui vous sont légués par le testament, il ne manque plus qu'une petite formalité pour qu'on vous les compte.
Dumont de Morinville
Laquelle ?
DUMONT dit FLORIDOR
C'est que je sois mort.
Madame Floridor
Et il n'en a pas encore envie, je vous en réponds.
Dumont de Florangeac
Qu'est-ce que vous dites-donc ?
Lise
Et mais, mon père, c'est Monsieur Floridor lui-même qui vous parle.
Auguste
Eh ! Oui, notre cousin le comédien .
Dumont de Florangeac
Est-il possible ?
Dumont de Morinville
Il faut avouer que je suis une grande dupe.
DUMONT dit FLORIDOR
Le défunt vous remercie de tout l'attachement que vous lui avez témoigné. Touchez-là, chers cousins, nous sommes quittes : plus de querelles entre nous. Vous avez fait tous vos efforts, dans le temps, pour me faire déshériter par mon père ; je me venge en dotant vos enfants, et en vous plaçant dans mon testament.
Mademoiselle Beaupré
Mais les deux sujets que vous nous avez promis ?
Aux pères.
DUMONT dit FLORIDOR
Je me charge de vous les trouver. Vos enfants ont de grands torts envers vous ; mais ils s'aiment, ils ont bon coeur, et je vous garantis qu'ils feront un excellent ménage. Quant à vous, puissé-je vous avoir convaincus que c'est aux méchants et aux fripons de tous les états que l'homme raisonnable doit réserver toute sa haine, et que le comédien honnête homme a tout autant de droits qu'un autre à l'estime des honnêtes gens.