L'Absence
Scène 1
Rigobert, Voyageur
Rigobert entre seul. Il est vêtu en voyageur ; il porte son porte-manteau, et un violon dans son étui.
Au voyageur.
Rigobert
M'y voilà donc enfin ! Après dix ans d'absence ! Me voilà de retour dans ce pays, où j'ai passé de si doux moments... où j'ai fait tant d'étourderies... C'est bien cela ! On a bâti ! Il y a des changements ! Eh ! Arrivez donc, mon cher compagnon de voyage !
Au commissionnaire.
suivi d'un commissionnaire portant ses paquets
Voyageur
Je peux à peine vous suivre, mon jeune ami !... Portez mes paquets dans cette auberge, et demandez une jolie chambre pour moi.
Rigobert
Retenez-en une aussi pour moi... Portez mes paquets... Prenez garde à ma musique, à mon violon !... Parbleu, Monsieur, je me félicite bien d'avoir trouvé place dans ce voiturin, où je vous ai rencontré à vingt lieues d'ici ; c'est un charme de voyager avec des personnes aimables, spirituelles, et d'une conversation amusante.
À part.
Voyageur
Monsieur, l'utile et l'agréable sont pour ceux qui voyagent avec vous... Suivons mon plan... Observons, et gardons le plus strict incognito.
Rigobert
Que j'ai de plaisir à me retrouver ici !
Voyageur
À tous les coeurs bien nés, que la patrie est chère » ! N'est-ce pas, mon jeune ami... que je n'ai pas l'honneur de connaître ?
Rigobert
Vous vous trompez... Cette ville n'est pas ma patrie... Je suis de Paris... Je ne suis pas mystérieux comme vous, moi... Je suis un bon enfant... Je vous l'ai déjà dit en route, mon cher compagnon de voyage... Je me nomme Rigobert.... dès mon enfance, je me suis senti un goût décidé pour la musique... Mon père, qui était amateur, prétendait qu'en nourrice, je criais déjà en mesure... Il me mit au Conservatoire, école savante où les professeurs donnent du génie aux élèves... qui en ont. Après avoir obtenu le prix de flûte, je me croyais déjà un petit Tulou... Hélas! La capitale est pavée de musiciens qui se disputent les poèmes, les romances, et les écoliers... n'ayant pour ressource qu'une place au Cirque Olympique, je me dégoûtai de faire danser les chevaux ; je partis pour la province, et c'est ici que je tentai d'abord la fortune.
Voyageur
Il est bavard ; il pourra me donner des renseignements... Écoutons.
AIR : Le Luth galant.
Rigobert
Jamais par moi l'or ne fut amassé ! Je ne sais pas combien j'ai dépensé ! J'étais le môme jour, riche et dans la disette. Si, quand j'étais à sec, je faisais quelque dette, Lorsque j'étais en fonds, je prêtais en cachette ; Tout était compensé. Quand d'un banquet le vin m'avait chassé, L'oeil incertain, l'esprit embarrassé ; Le lendemain, hélas, par un destin contraire, L'esprit libre et dispos, un jeûne involontaire Me faisait expier ma dépense éphémère ; Tout était compensé. J'y ai mené une vie... Oh ! Délicieuse... Une vie d'artiste, en un mot... Je donnais des leçons, je jouais, je composais, je m'amusais, je... je... je faisais tout ce que font les jeunes gens de vingt ans... un peu de mal... un peu de bien... Oui, sans me vanter, il y avait compensation. Quel bon temps ! Cela a duré deux ans.
Voyageur
Si vous étiez si bien... Pourquoi avez-vous quitté ?
Rigobert
Ah ! Pourquoi ?... Le désir de voir du nouveau... à force de s'amuser, on s'ennuie... Et puis il y avait ici, ce qu'il y a sans doute encore... ce qu'on trouve partout où il y a des hommes... il y avait des femmes.
Voyageur
Ah ! Ah !
Rigobert
J'étais un gaillard... Je tournais là tête à mes écolières... la soeur de l'adjoint, la nièce du bedeau... la petite-fille du receveur... la grand'mère du substitut... Que sais-je, moi ? Et mademoiselle Euphrasie ! La fille du médecin qui demeurait en face du cimetière... Je lui avais fait une promesse de mariage qu'elle me pressait d'acquitter. D'un autre côté, j'avais signé des lettres de change à Monsieur Valentin, luthier, marchand de musique, juif, usurier... j'étais accablé d'exploits d'huissiers, d'assignations de demoiselles... Je ne pouvais pas suffire à tous les paiements... Un beau matin, la troupe de comédiens ambulants partait... La chanteuse à roulades était veuve... je montai dans la carriole... et fouette, cocher.
Voyageur
Et vous revenez sans crainte, malgré vos dettes ?
Rigobert
Oh ! J'ai écrit à Bardou.
Voyageur
Qu'est-ce que Monsieur Bardou ?
Rigobert
Bardou !... Il est... il n'est rien... Il était mon ami, quand j'avais de l'argent... il admirait ma musique... Un fameux buveur !... Il augmentait ma réputation, et diminuait ma bourse... Il me doit à peu près autant que je dois aux autres... Je lui ai écrit de payer pour moi... Il aura reçu ma lettre... Il aura fait droit à ma requête, je peux me montrer tête levée.
Voyageur
Fort bien... Vous connaissez la ville... Vous pourrez me donner des détails sur les moeurs des habitants.
Rigobert
Oh ! Il y en a ici comme ailleurs... dans chaque quartier, il y a des moeurs et un commissaire de police... des moeurs !... Demandez à Madame Gervaut.
Voyageur
Madame Gervaut !...
Rigobert
Oui... c'est chez elle que je logeais... Elle avait un bien drôle de mari... Elle avait aussi une nièce... la petite Thérèse.
Voyageur
Thérèse !...
AIR : du Ballet des Pierrots.
Rigobert
C'était, avant tous mes voyages, Un simple logement garni ; Maintenant, un, deux, trois étages ! Vraiment, on va vite aujourd'hui. Les maisons, au siècle où nous sommes, S'élèvent, on ne sait comment. Un enfant de huit ans à qui je faisais chanter mes romances... Là ! Tenez, sur celle place... Oh ! oh ! Je ne m'y reconnais plus... Quel hôtel !
Voyageur
Ici bas, mon cher, bien des hommes Ne s'élèvent pas autrement.
Rigobert
Attendez... Regardez donc... Voilà une bien jolie personne.
Voyageur
Oui : bien jolie.
Scène 2
Thérèse, Rigobert, Voyageur, Madame Gervaut
La servante entre dans l'auberge.
Thérèse
Eh bien ! Ma bonne, je parie que ma tante va trouver que nous avons tout, payé trop cher... et, cependant, je suis très économe... C'est une bonne femme que ma tante... Quel dommage qu'elle soit toujours en colère !... Allons, passe...
S'approchant.
Rigobert
Elle habite l'auberge où nous allons loger, Mademoiselle !
Thérèse
Messieurs.
Rigobert
Nous sommes des voyageurs... Nous arrivons, et nous nous félicitons de rencontrer une aussi jolie hôtesse.
Examinant Rigobert.
Thérèse
Messieurs, je ne suis que la demoiselle de la maison... C'est ma tante... Ah ! Mon dieu !
Rigobert
Qu'est-ce donc ?
Voyageur
Qu'avez-vous ?
Thérèse
Est-il possible !... Serait-ce ?...
Rigobert
Mademoiselle, je ne me rappelle pas.
Madame Gervaut
Thérèse... Thérèse...
Rigobert
Thérèse !... Eh quoi. Serait-ce ?...
Voyageur
Thérèse !... Oh ! oh ! Elle est fort bien.
À part.
Haut.
Examinant Rigobert.
Elle entre dans l'auberge.
Thérèse
Voilà ma tante qui m'appelle... pardon, messieurs... Ah ! Oui, c'est bien lui... M'y voilà j'y suis... Il a encore une meilleure figure qu'autrefois.
Scène 3
Voyageur, Rigobert
Voyageur
Cette jeune fille se nomme Thérèse.
Rigobert
Oui... Thérèse Desnoyers.
Haut.
Voyageur
C'est cela même... Et vous la connaissez ?
Rigobert
C'est elle dont je vous parlais tout à l'heure ; la nièce de Madame Gervaut ; autrefois ce n'était qu'un enfant... maintenant comme elle grandie ! Comme elle est embellie !... Ah ! Si toutes ces dames ont gagné ainsi !
AIR : À soixante ans.
Voyageur
La jeune enfant que tu laissas petite, Elle a grandi ; mais, dans le môme temps, D'une autre aussi, la taille décrépite Diminuait sous le fardeau des ans. Nous devons tous subir ces changements ! Pour parcourir l'échelle de la vie, Rapidement nous montons ; mais, hélas. Il faut enfin revenir sur ses pas ; Il faut descendre ! Et, la course finie ? Petits et grands, se retrouvent en bas. Toutes !... Ah ! Mon ami !...
Rigobert
Vous êtes un vrai philosophe... Moi, je ferai de la philosophie quand je ne pourrai plus faire autre chose... Thérèse est une charmante personne... Par Sainte-Cécile, je la préfère à toutes les femmes que j'ai rencontrées... Et...
À part.
Haut.
Voyageur
Il en parle avec un feu... Dites donc, mon jeune ami...
Rigobert
Votre jeune ami !... Le titre est bien flatteur ; mais vous m'interrogez, vous me faites jaser... Je vous réponds toujours d'abondance de coeur, et je ne sais pas encore qui vous êtes ?... À mon tour... Voyagez-vous pour votre plaisir ou pour vos affaires ? Êtes-vous négociant?
Voyageur
Je n'ai jamais mis le pied à la Bourse.
Rigobert
Êtes-vous militaire ?
À part.
Voyageur
Je suis caporal de la garde nationale. Il a vraiment l'air d'aimer cette petite Thérèse.
Rigobert
Venez-vous de votre maison de campagne ?
Voyageur
Malheureusement, je n'ai pas de maison de campagne.
Rigobert
Vous venez de voir votre femme ?
Voyageur
Heureusement, je n'ai pas...
Rigobert
Vous venez peut-être eu chercher une ?
Voyageur
Peut-être.
Rigobert
Eh ! Quoi, lorsque je vous ai dit le but de mon voyage.
Voyageur
Est-ce une raison pour que je vous dise le but du mien... nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de questions... Vous avez répondu aux miennes ; je n'ai pas répondu aux vôtres... Bien le bonjour... J'entre dans l'auberge.
Rigobert
Voilà quelqu'un qui en sort.
À part.
Voyageur
Je reste... Je suis bien aise de faire causer tout le monde.
Scène 4
Monsieur Bardou, Rigobert, Voyageur
Monsieur Bardou
Qu'est-ce qu'elle dit donc, cette petite Thérèse ?... Qu'est-ce qu'elle dit donc ?... Rigobert de retour en cette ville ?... Cela ne se peut pas... Un homme qui m'a prêté de l'argent !... Il doit être mort ?
Rigobert
Je ne me trompe pas, c'est Bardou, c'est mon ami Bardou... celui à qui je prêtais tout mon argent !... Comme il est engraissé, mon cher ami !...
Monsieur Bardou
Qu'est-ce que c'est... Qu'est-ce que c'est ? Monsieur, j'ai bien l'honneur...
Rigobert
Eh ! Quoi ! Tu ne me reconnais pas ?
Monsieur Bardou
Du tout... Monsieur se méprend sans doute.
Rigobert
Ce que c'est que l'absence ! En effet, je dois être un peu changé ; mais je te reconnais bien, malgré ta rotondité... Ah ! Çà, mon cher, parlons d'affaires bien vite, pour n'avoir plus à songer qu'au plaisir de nous revoir... Je suis Rigobert, ton ami... Rigobert, qui t'a prêté en petites sommes à peu près trois ou quatre mille francs.
Monsieur Bardou
Allons donc... Allons donc, vous vous moquez de moi, je ne vous connais pas.
Voyageur
Rien n'est plus clair ; l'ami intime a oublié de payer.
À Bardou.
Rigobert
J'en ai peur... Comment, tu ne te souviens pas que je l'ai écrit de payer ce que je dois à Monsieur Valentin, le marchand de musique et d'instruments ; tu sais bien !... Ce vieux ladre... Ce méchant usurier.
Scène 5
Valentin, Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou
pâle, maigre, et bégayant
Valentin
Qui est-ce qui parle de moi ?
Rigobert
Dieu ! Le voilà , c'est lui ! Comme il est maigri mon cher créancier !
Valentin
Que vois-je !... Mais je crois reconnaître...
AIR : des Amazones
Rigobert
Quand tous deux je les examine ! Quel teint pâle ! Quel teint fleuri ! Le débiteur a bonne mine, Mais le créancier a maigri.
Voyageur
En tout pays on voit chose pareille ! Le monde, hélas ! Est un vaste hôpital; Quand l'argent vient, on se porte a merveille ; Quand il s en va, l'on se porte fort mal.
Valentin
Est-ce possible ! C'est lui, c'est bien lui ! Em... embrassez-moi, mon cher, Rigobert !... Je... Je savais bien qu'il n'y avait rien,à perdre avec vous.
Rigobert
Monsieur... Je suis bien sensible...
Monsieur Bardou
Vous connaissez donc monsieur ?
AIR : du grand Eugène.
Valentin
C'est Rigobert, sur l'honneur je l'atteste ! Dieu soit loué ; j'aurai donc mon argent. Cher Rigobert. Si.. si... si je le connais.
Monsieur Bardou
Arrêtez je proteste. Ce n'est pas lui, j'en ferais le serment.
Rigobert
Ah ! Rigobert, quelle triste aventure ! Fût-on jamais plus malheureux, hélas ! Mon créancier reconnaît ma figure Mon débiteur, ne la reconnaît pas.
Valentin
La... a somme se monte à quatre mille francs.
Haut.
Rigobert
Après tout, qu'ai-je à craindre ? Si je dois à l'un, l'autre me doit... Messieurs, il n'est pas très honnête d'assaillir ainsi un pauvre voyageur au moment où il descend de voiture.
Voyageur
Non, Messieurs, ce n'est pas honnête.
Rigobert
Je ne quitte pas la ville, et vous saurez bientôt qui je suis... J'ai du repos à prendre ; ma toilette à faire, et des visites à rendre... des visites à des dames.
Valentin
À... à... des dames et... et ma femme ?
Monsieur Bardou
Et Madame Gervaut ?
À Bardou en le contre-faisant.
À Valentin en le contre-faisant.
Il entre dans l'auberge.
Rigobert
Que de changement !... Et cette petite Thérèse ! Comme elle est jolie ! Oh ! Ma foi, c'est la métamorphose qui me plaît le mieux... Adieu, mon bon ami Bardou... Adieu, mon cher ami Bardou... Aimez-vous toujours le vin de Champagne, les pique-niques, le billard, et les bals champêtres ? A... adieu, Monsieur Valentin... Là... âchez de mettre de bonnes cordes à vos violons.
Scène 6
Valentin, Monsieur Bardou, Voyageur
Valentin
Vou... ous voyez bien que c'est lui... il... n'a pas perdu l'habitude de contrefaire tout le monde.
Monsieur Bardou
Des visites à des dames... Il en contait à Madame Gervaut quand elle avait son mari ; que sera-ce maintenant ?
Valentin
Ce... ce diable de Rigobert ; il... il a fait la cour à Madame Valentin avant qu'elle fût ma femme.
Voyageur
Eh bien, messieurs, qu'en dirons-nous ?... Est-ce lui ? N'est-ce pas lui ? Les paris sont ouverts.
Monsieur Bardou
Je parie contre....
Valentin
Je parie pour...
Monsieur Bardou
Me faire rendre gorge, et me souffler la riche veuve que je veux épouser !
Voyageur
Il est très vraisemblable que c'est l'homme à qui vous devez de l'argent.
Valentin
Je parie que c'est lui... C'est... c'est cependant malheureux... Ma... a... dame Valentin est si sensible, elle est si romantique.
Voyageur
Dieu sait où le romantique mène le sentiment.
AIR : de jadis et aujourd'hui.
Valentin
Oui, la crainte remplit mon âme. Est-il rien de plus désolant ? Mon argent, hélas, et ma femme ? Ah ! Je serai...je serai...je serai payé... au moins cela console.
Voyageur
C'est un garçon entreprenant.
Valentin
Monsieur, gardez vos épigrammes.
Voyageur
Il va faire comme à Paris, Où, bien souvent, l'on paie aux femmes - Ce que l'on devait aux maris.
Valentin
Je... je vais d'abord chercher mon titre ; je... je vais avertir mon huissier, et il faudra bien qu'il solde.
Monsieur Bardou
Je vous soutiens que ce n'est pas lui... Rigobert était brun, celui-ci est blond.
Valentin
Il était châ... tain clair.
Monsieur Bardou
Il était plus grand ; il était aussi maigre que vous l'êtes aujourd'hui, monsieur le luthier.
Valentin
Il se sera engraissé à ne rien faire, comme vous, qui êtes gros comme une contre-basse.
Monsieur Bardou
Vous êtes un usurier ; vous lui avez fait payer des intérêts énormes.
Valentin
N'a... n'avez-vous pas de honte de lui avoir emprunté son argent ?
Monsieur Bardou
Moi ! Emprunter !... D'ailleurs, ce n'est pas lui.
AIR : Sortez (du château de mon oncle).
Valentin
C'est en vain qu'il avait fui ; Je l'ai reconnu.... c'est lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je vais invoquer l'appui. Moi... moi... je persiste à soutenir que c'est lui, et nous verrons.
Monsieur Bardou
J'en réponds, ce n'est pas lui ; Non, morbleu ! Ce n'est pas lui ; Des huissiers, aujourd'hui Je saurai braver l'appui.
Valentin
Moi, comme un brave homme, J'ai prêté ma somme.
Monsieur Bardou
Vous l'avez, sans pitié, Spolié De la moitié.
ENSEMBLE.
Valentin
Maudit hypocrite, Maudit parasite Ce que j'ai déboursé, Toi seul, tu l'as dépensé.
Valentin
C'est en vain qu'il avait fui ; Je l'ai reconnu. C'est lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je vais invoquer l'appui.
Monsieur Bardou
J'en réponds, ce n'est pas lui ; Non, morbleu. Ce n'est pas lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je saurai braver l'appui.
Scène 7
Voyageur
AIR : de la Somnambule.
Voyageur
Aux jeunes gens, oui, toujours la vieillesse De ses conseils doit accorder l'appui ; Il ne faut pas les condamner sans cesser ; Nous avons fait ce qu'ils font aujourd'hui. Sur nos vieux jours, loin d'être inexorables, Par la douceur, il faut les ramener ; Ils ont encor le droit d'être coupables, Et nous avons celui de pardonner. Quel tableau pour un rentier philosophe ! Comme nous voyons tous, selon nos passions !... Que de réflexions à faire ! Mais je n'en ai pas le temps. Ce jeune homme est bien étourdi, bien léger ; mais il est confiant, c'est l'indice d'un bon coeur... Ce sont ceux qui ont fait les plus grandes folies qui souvent deviennent les plus sages. Je m'intéresse à lui ; je l'aiderai de mes conseils... n'est-ce pas là notre devoir, à nous autres barbons.
Scène 8
Thérèse, Voyageur
En soupirant.
Au voyageur.
Thérèse
Cela ne se conçoit pas... À peine ai-je dit à ma tante que monsieur Rigobert était ici, la voilà qui cherche querelle à Monsieur Bardou, et qui se met à sa toilette... Ah !... Eh ! Bien, Monsieur, vous n'entrez pas ?
Voyageur
Tout à l heure. Ma belle enfant, ne puis-je pas causer un moment avec vous ?
Thérèse
Non, Monsieur ; ma tante me défend de causer avec les voyageurs.
Voyageur
C'est très bien... mais moi, je suis d'un âge...
Thérèse
Sans conséquence, c'est vrai.
Haut.
Voyageur
Sans conséquence... Diable. Vous vous nommez Thérèse Desnoyers ?
Thérèse
Oui, Monsieur.
Voyageur
Vous êtes orpheline, vous n'avez pas d'autres parents que votre tante ?
Thérèse
Non, Monsieur.
Voyageur
Elle se nomme Madame Gervaut ; elle est veuve, Monsieur Bardou voudrait l'épouser.
Thérèse
Oh ! Je ne dois pas savoir ces choses-là ; mais je crois que oui.
Voyageur
Et vous, ma belle enfant, est-ce qu'on ne songe pas à vous marier ?
Thérèse
Oh ! Moi, je ne peux pas me marier, parce que j'ai un parrain.
Voyageur
Ah ! Vous avez un parrain !
Thérèse
Il se nomme Lefort... C'est un bien honnête homme, il a des rentes sur le grand-livre.
Voyageur
Et vous ne le connaissez pas !
Thérèse
Je ne l'ai pas vu depuis le jour de mon baptême... Il a écrit à ma tante qu'il ne voulait pas qu'on me mariât avant qu'il eût fait, un voyage dans le pays... Ma tante ne le connaît pas plus que moi, mais elle dit que... que...
Voyageur
Que dit-elle cette chère tante ?
Thérèse
Que mon parrain est garçon, et qu'il pourrait bien avoir l'envie de venir pour...
Voyageur
Pour vous épouser.
Thérèse
C'est singulier... Ce monsieur sait tout.
Voyageur
Et que pensez-vous de ce mariage ?
Thérèse
Mais, jusqu'ici je n'aurais pas été fâchée d'être la femme de mon parrain.
Voyageur
Mais maintenant, depuis l'arrivée de Monsieur Rigobert...
Thérèse
Monsieur Rigobert !... C'est donc lui !... Monsieur Bardou soutient que ce n'est pas lui ; mais nous saurons la vérité... Ma tante m'a dit qu'elle le reconnaîtra bien, et qu'elle ne peut pas s'y tromper, elle !... Oh ! Si c'était lui !
Voyageur
Eh bien ! Si c'était lui ?
Thérèse
J'en serais bien contente !... Il m'a fait tant rire lorsque j'étais petite... C'était un si bon garçon... Il jouait à la madame avec moi.
Voyageur
Oh ! S'il jouait à la madame !
Thérèse
Il chantait... et j'aime tant les chansons !... Il m'en apprenait dont il faisait les paroles et la musique... Je les chante encore tous les jours.
Voyageur
Et vous espérez qu'il vous en apprendra de nouvelles.
Thérèse
Je ne demande pas mieux... Cependant, à vous dire vrai, je l'aime bien, Monsieur Rigobert ; mais je trouve que ma tante l'aime trop.
AIR : des deux Soeurs.
À part.
Voyageur
Oui, livrez-vous, ma chère, a l'espérance ! Votre parrain de vos jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, sans qu'il y pense, Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin! La pauvre enfant veut que son mari chante ; Suis-je un chanteur ?... Hélas ! de bonne foi, J'en fais l'aveu ; j'ai la voix chevrotante, Et Rigobert chantera mieux que moi, Il ne faut pas vous désoler, mon enfant ; qui sait ? Le parrain Lefort peut être ici d'un moment à l'autre.
Thérèse
Déjà mon coeur se livre à l'espérance. Ce cher parrain de mes jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, sans qu'il y pense Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin.
Il entre dans l'auberge.
Voyageur
Oui, livrez-vous, ma chère, à l'espérance ! Votre parrain de vos jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, quand il y pense, Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin.
Scène 9
Thérèse
AIR nouveau (de M. Gontier).
Pendant qu'elle chante, Rigobert achevant sa toilette, paraît à une fenêtre de l'Auberge.
Thérèse
Il est parti, je pleure son absence ; Je pleure, hélas ! loin de mon jeune ami ! En me quittant m'a laissé l'espérance; Mais le bonheur est resté près de lui. Ce bon monsieur ! Il était tout attendri de ce que je lui disais... C'est sans doute l'ami de Monsieur Rigobert... Monsieur Rigobert... Est-ce bien lui ?... Eh bien !... Ne voilà-t-il pas encore celte romance qui me revient à l'esprit... Oh ! Il faut que je la chante.
Scène 10
Rigobert, Thérèse
ENSEMBLE.
AIR : Plaisirs de notre enfance !
Il se penche pour regarder.
Il va prendre son violon et accompagne l'air... Dès qu'il a joué la première mesure, la voix de Thérèse s'affaiblit de plus en plus, et elle s'interrompt. Rigobert achève l'air sur son violon et quitte la fenêtre.
Rigobert
Qu'est-ce que c'est ! On chante ma musique. C'est Thérèse ! Oh ! La pauvre petite ! Comme sa voix tremble... Il faut que je la soutienne.
Thérèse
Depuis dix ans, il a quitté sa belle ! Doit-il, hélas ! l'abandonner toujours ? Mon coeur me dit que mon ami fidèle, Va revenir a ses premiers amours.
Rigobert
C'est ma chanson, c'est elle ; Quel moment pour mon coeur ! Ce souvenir fidèle M'annonce le bonheur.
Elle regarde dans la maison, et examine Rigobert qui en sort.
Thérèse
Ma mémoire fidèle. D'accord avec mon coeur, Tous les jours me rappelle Ce refrain enchanteur. Oh ! Pour le coup ce doit être lui... J'ai reconnu son coup d'archet... Mais comment cela se fait-il ?... Me voilà toute tremblante... Oh ! Comme il est bien... Il a l'air d'un homme comme il faut... Il aura fait fortune... Je n'ose plus le reconnaître.
À part.
Haut, s'approchant encore.
Rigobert
Eh ! Quoi... Ma petite Thérèse... J'allais la tutoyer comme dans son enfance... Je ne sais pas pourquoi en la voyant si grande, si belle, je me sens intimidé.. Moi, timide ! Allons donc ! Mademoiselle.....
Thérèse
Monsieur...
Rigobert
Seriez-vous cette aimable petite fille que j'ai connue autrefois ?
Thérèse
Seriez-vous ce bon jeune homme que tout le monde appelait le mauvais sujet ?
Rigobert
Mauvais sujet... Ce n'est pas moi.
Thérèse
Et qui avait pour moi tant d'amitié ?
AIR : Restez, troupe jolie.
Rigobert
Toujours aimable, encor plus belle, Thérèse, je vous reconnais ; Et moi... cette absence cruelle A donc, hélas ! Changé mes traits ? Ah ! Vous devez me reconnaître ; J'aimais alors, j'aime aujourd'hui ; Ma figure a vieilli peut-être. Mais mon coeur n'a jamais vieilli. Ah ! C'est bien moi... Oui, je suis l'ami de votre enfance, je ne vous ai jamais oubliée. Mais vous, Thérèse ; combien vous avez gagné en grâces, en attraits.
Thérèse
Vous êtes bien honnête ! J'ai tâché de conserver et de perfectionner les qualités qui vous plaisaient autrefois... et vous, Monsieur Rigobert ?
Rigobert
Oh ! Moi, je cherche à me corriger de mes défauts ! J'y parviens... quelquefois : mais près de vous, j'y réussirai bien davantage... Je ne veux pi us avoir que de sages projets ! Je vous aimais, quand vous étiez petite ; je sens que je vous aimerai toujours.
Thérèse
Voilà les belles paroles dont vous amusiez ces dames... J'ai bien du plaisir à les entendre.
Rigobert
Ainsi, vous me permettez d'espérer...
Thérèse
D'espérer !... Mais, mon dieu ! Ma tante qui me défend de parler aux voyageurs, et moi, qui depuis une heure, cause avec vous... Sans adieu, Monsieur Rigobert... vous le voyez, je n'ai pas oublié votre chanson.
Scène 11
Rigobert
AIR : Vaudeville de Philibert.
Rigobert
En affaires, quand on nous prête, Dans l'avenir nous espérons ; Tôt ou tard nous payons la dette ; Avec le temps viennent les fonds. En amour, quelle différence ! Plus on nous accorde de temps, Et moins, lorsque vient l'échéance, Nous faisons honneur aux paiements. Suis-je assez heureux ! Elle est à moi ! Voilà comme il faut mener les affaires... J'arrive, et un quart d'heure après, me voilà marié !... Marié... pas encore... J'oublie les embarras dont je suis entouré.,, mon créancier, mon débiteur : et toutes ces dames qui vont vouloir renouer connaissance ! Ce sera drôle... C'est égal, allons faire mes visites... Je vais d'abord voir l'ancien Bâtonnier des avocats, et sa femme... son fils a plus de dix ans, à présent ! Ce doit être un bien joli enfant!... Et cette demoiselle ; Euphrasie, a qui j'ai fait une promesse de mariage ! C'est un titre exécutoire, comme celui de Monsieur Valentin ; mais je ne me soucie guère de payer.
Scène 12
Madame Valentin, Rigobert
Madame Valentin
Hélas ! Serait-elle vraie la nouvelle que vient de m'annonce Monsieur Valentin !... Ce perfide trop aimable, dans ces lieux serait apparu ?
Rigobert
Quelle est cette dame qui lève les yeux aux ciel ?
Madame Valentin
Oui, le voilà !... Avant mes yeUx, mon coeur me l'avait dit... Rigobert ?
À part.
Rigobert
Euphrasie !... Ah ! Ma promesse de mariage !
Madame Valentin
Toujours charmant.
Rigobert
Elle est fort bien... mais j'aime mieux Thérèse.
Madame Valentin
Le voilà donc... après le solennel serment dont un discret papier a reçu les sacrés caractères.
Rigobert
Quel amphigouri ! Je l'avais laissée coquette ; je la retrouve romantique.
Madame Valentin
Ingrat ! Sais-tu quels bouillonnants effets sur mon âme a produit ton retour ?... Il me soulage ; il m'accable... Il me charme ; il me tue !...
À part.
Rigobert
Ah ! Mon dieu ! J'en fais l'aveu, chère Euphrasie, j'ai souscrit à votre profit une petite lettre de change... Elle est capable de me traduire au tribunal de Commerce.
Madame Valentin
Laisse-moi... parler ; laisse-moi te révéler mon affreuse destinée... Après ton départ, plaintive, désespérée, comme Ariane dans son île solitaire, je t'ai attendu... Un an, cruel... Deux ans, barbare... Six ans , monstre. Enfin...
Rigobert
Enfin...
Madame Valentin
Ma jeunesse s'écoulant dans l'inutilité... Mon faible coeur par la constance étant déchiré... Je me suis...
Rigobert
Vous vous êtes...
Madame Valentin
Mariée !..
À part.
Rigobert
Mariée !... Ah ! Cela soulage !... Un autre a acquitté mon effet.
Madame Valentin
Oui... depuis deux ans, je suis la femme du respectable Monsieur Valentin.
À part.
Haut, contre-faisant madame Valentin.
Rigobert
De Valentin, le luthier ! Est-on plus heureux ! Mon créancier a épousé ma créancière... Ah ! nous allons rire... Comment ! Femme perfide, déloyale et impatiente, les engagements les plus sacrés vous avez méconnu ! Et moi, malheureux ! Qui pour l'épouser revenais.
Scène 13
Madame Gervaut, Rigobert, Madame Valentin
Madame Gervaut
Le voilà, le voilà, cet aimable jeune homme.
Rigobert
Mariée !... Vous, Euphrasie !
Madame Gervaut
Oui, cher Rigobert !
Rigobert
Madame Gervaut !
Madame Gervaut
Oui, elle est mariée ; mais moi, je suis veuve.
À part.
Rigobert
Veuve !... À l'autre, maintenant..
En pleurant.
Gaiement.
Madame Gervaut
Je suis veuve... Ce pauvre monsieur Gervaut !... Il a traîné longtemps ; mais enfin le ciel a daigné le rappeler à lui. Je l'ai bien pleuré : je le pleure encore. Voilà six mois qu'il est mort ; c'est aujourd'hui que je prends le demi-deuil... Ah ! Que je suis contente ! Il m'a laissé cette belle maison, et un fonds d'hôtel bien achalandé... Tout est à vous, mon cher Rigobert, tout ce que possédait cet estimable défunt.
Rigobert
Elle donne tout... corps et biens.
AIR : du Jaloux malade.
Madame Gervaut
La place qu'il eut dans mon âme, Cher Rigobert, elle est à toi : Ce bon mari...
En contrefaisant Madame Gervaut.
Contrefaisant Madame Valentin.
Rigobert
La chère femme Montre au moins de la bonne foi. Qui, certes, elle est bien innocente ; Pour m'offrir la place, elle attend Que cette, place soit vacante : ' Bien d'autres n'en font pas d'autant Madame, la maison, l'hôtel, et les dépendances sont sans doute bien agréables !... Mais je ne mérite pas l'honneur que vous voulez me faire... Hélas ! Il est un autre coeur auquel j'aspirais, et c'est Valentin qui me l'a enlevé... Ah ! Nous nous verrons ; je lui dois de l'argent, mais il me doit satisfaction.
Madame Valentin
Dieu ! Ils vont à la main mettre les armes ; et c'est moi, qui de ce malheur serai cause.
Madame Gervaut
Suis-je assez humiliée !
Madame Valentin
Suis-je assez victime !
Madame Gervaut
Traître !
Madame Valentin
Parjure !
Rigobert
Me voilà entre deux feux.
Madame Gervaut
Vous balancez... Vous ne voulez pas m'épouser !...
Scène 14
Thérèse, Rigobert, Madame Gervaut, Madame Valentin
Ensemble.
Thérèse
Vous !... Épouser ma tante...
Fragment du Barbier de Rossini.
Rigobert
Me voilà entre toutes les trois... Quel morceau d'ensemble ! Pourvu qu'il n'en arrive pas d'autres.
Madame Gervaut
Ah ! Quel événement ! Avant ce long voyage, Il jurait, le volage, De m'aimer constamment : Pour mon coeur quel tourment ! Quel affront ! Quel outrage ! Le traître se dégage Du plus tendre serment.
Madame Valentin
Ah ! Quel événement ! Sa séduisante image . Dans mon coeur, sans partage, A régné constamment. Ah ! pour moi, quel tourment ! D'un triste mariage Le honteux esclavage M'enlève à mon amant.
Rigobert
Je ne sais pas comment Faire tête a l'orage ; Quel aimable entourage ! C'est un tableau charmant : J'aime bien mieux, vraiment, Être ingrat et volage... Je n'ai pas le courage De tenir mon serment.
Thérèse
Ah ! Quel événement ! Quoi : ma tante, à son âge, Voudrait du mariage Serrer le noeud charmant ! De m'aimer constamment Il jurait, le volage ; Aurait-il le courage De trahir son serment ?
Scène 15
Voyageur, Madame Valentin, Rigobert, Madame Gervaut, Thérèse
Suite du morceau.
Voyageur
Eh ! pourquoi donc tout ce tapage ?
Madame Valentin
Non, rien n'égale mon malheur.
Rigobert
Mon cher ami !
Madame Gervaut
C'est un volage !
Rigobert
Mon cher ami !
Thérèse
C'est un trompeur!
Madame Valentin
Chevalier félon et parjure !
Rigobert
Chère Thérèse, écoutez-moi ! Madame Gervaut, je vous jure...
Madame Gervaut
Tais-toi.
Rigobert
Peste soit de ces deux coquettes !
Voyageur
Elles ont raison de crier ; Pourquoi contractez-vous des dettes, Que vous ne pouvez pas payer ?
Il se sauve.
Rigobert
Peste soit de ces deux coquettes ! Au diable l'amour par huissier !
Scène 16
Ensemble, Madame Gervaut, Thérèse, Voyageur, Madame Valentin
Reprise du morceau, tous ensemble.
Ensemble
Ah ! quel événement ! etc. , etc.
Madame Gervaut
Ah ! Mademoiselle ma nièce !... Êtes-vous assez impertinente, assez coquette... assez précoce... oser aimer Rigobert, et me l'avouer, encore !
Thérèse
Eh ! Mais... ma tante... vous l'aimez bien.
Madame Gervaut
Taisez-vous... Il n'y a plus d'enfants... Dépêchez-vous donc de la marier ! Un libertin ! Un étourdi ! Un volage ! Un petit musicien de campagne ! Sans talent, sans esprit, sans conduite.
Thérèse
Comme vous dites du mal de ce pauvre jeune homme, et tantôt vous en disiez tant de bien.
Voyageur
Tantôt... Elle le croyait fidèle.
Madame Gervaut
Patience... Votre parrain va venir : il saura bien vous dire à la raison.
Voyageur
Est-ce la nièce ?... Est-ce la tante, que le parrain doit mettre à la raison ?
À Thérèse.
Madame Gervaut
Eh ! Monsieur... Petite sotte !
Madame Valentin
Hélas ! De ce généreux combat je ne puis me mêler !... Par l'hymen je suis engagée... La voilà, cette trop chère promesse de mariage !
Voyageur
Est-ce que vous ne pourriez pas la négocier ?... Eh ! Voilà l'ami Bardou !
Scène 17
Monsieur Bardou, Voyageur
Monsieur Bardou
Eh bien ! Eh bien ! Quand vous me crierez tous aux oreilles : « C'est Rigobert, c'est Rigobert!... » Qu'est-ce que cela prouve ?
Voyageur
Ce n'est pas tout, mon cher Monsieur Bardou... Il prétend épouser madame... C'est-à-dire, c'est madame qui prétend....
Monsieur Bardou
Qu'est-ce que c'est ?... Ce Rigobert... Ce prétendu Rigobert... Ah ! Madame Gervaut ! Devais-je m'attendre.
Scène 18
Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou, Madame Gervaut, Madame Valentin, Thérèse
Rigobert
Ah ! Bon dieu !
Voyageur
Eh bien ! Mon jeune ami !
AIR des Joueurs.
Rigobert
J'ai vu... oui, je les ai vus... des huissiers... devant la boutique de Valentin... J'ai couru... À peine si je retrouvais le chemin... Ah ! Comme tout est changé !
Voyageur
Vous avez vu bien des choses, mais vous n'avez pas tout vu... L'ami Bardou qui était sur le point d'épouser Madame Gervaut.
Rigobert
v
Monsieur Bardou
Ah ! Rigobert !
Rigobert
Possède, mon ami, possède ; mais rends-moi mon argent.
Monsieur Bardou
Votre argent, votre argent ! Rien ne me prouve que vous soyez Rigobert.
Madame Gervaut
Hélas ! C'est bien lui.
Madame Valentin
Ce n'est que trop lui.
Thérèse
Comment douter que ce soit lui.
Voyageur
Moi ! Je crois que c'est lui.
Monsieur Bardou
Vous croyez... vous croyez... Je vous trouve plaisant avec votre sang-froid, de vous mêler d'une affaire... d'une affaire fort désagréable... car, enfin, si mon ami Rigobert ne revient que pour m'enlever ma femme et me demander mon argent. ..
Voyageur
Je crois que c'est lui.
Rigobert
Je crois que c'est moi.
Scène 19
Valentin, Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou, Madame Gervaut, Thérèse, Lefort
Valentin
J'en... en étais sûr !... Ma... a... femme est déjà avec lui... mai... ais c'est égal... ve... nez, messieurs.
Rigobert
Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?
Voyageur
Mon jeune ami, je leur trouve une physionomie d'huissiers et de recors.
Rigobert
J'aurais dû les reconnaître.
Il tire un papier de sa poche.
Valentin
Mo... onsieur ne se trompe pas. Je... e... suis désolé, mon cher Rigobert, de renouveler connaissance avec vous par une acte un peu ho... ostile ; mais les temps »ont durs... voi... oi... ci mon titre.
À Bardou.
Il tire, aussi un papier de sa poche.
Rigobert
Allons... un coup de bascule ! Voi... ci... ci mon titre.
Monsieur Bardou
Votre titre !... Votre titre !...
Rigobert
Votre titre... Votre titre.
Valentin
C'est trois mille sept cent quarante-huit francs soixante cinq centimes que vous me devez.
Rigobert
C'est trois mille sept cents francs que tu me dois... Je te fais grâce des centimes.
Monsieur Bardou
Bien obligé, bien sensible.
Rigobert
Bien sensible, bien obligé.
Valentin
Nous avons les intérêts de dix ans.
Rigobert
Je te fais grâce des intérêts comme des centimes.
Valentin
Je suis en règle.
Rigobert
Je me mettrai en règle.
Valentin
J'ai... ai... sentence.
Rigobert
J'au... aurai... sentence.
Valentin
Pay... yez-moi.
Rigobert
Pay... yez-moi.
Monsieur Bardou
Voyons, voyons... Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'arranger cette affaire-là ?
Rigobert
Voyons, voyons... Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'arranger cette affaire-là ?
Valentin
Et que... le moyen ? Je ne vois pas.
Voyageur
J'en vois un, moi.
Valentin
Argentum etaurum, sine qua non. Vous, monsieur !
Voyageur
Oh ! Sine qua non. Écoutez-moi... Que Madame Gervaut épouse Madame Bardou, et qu'elle consente à donner sa nièce à Monsieur Rigobert; en considération de ce consentement, je donne un cadeau de noces de douze mille francs, sur lesquels on remboursera Monsieur Valentin et que Monsieur Bardou paiera peu à peu sur les économies du ménage.
Madame Gervaut
Eh ! Qui donc êtes-vous, s'il vous plaît, Monsieur, qui disposez ainsi de moi, et qui faites des cadeaux de noces de douze mille francs.
Thérèse
Je le devine... Je le devine ! Je parie que vous êtes mon parrain.
Madame Gervaut
Monsieur Lefort !
À Rigobert.
AlR : Le choix que fait tout village.
Voyageur
J'avais osé rêver un mariage ; Cet avenir souriait à mes voeux ! Et j'espérais encor, malgré mon âge, Que cet hymen devait me rendre heureux. Un tel projet, sans doute, était peu sage ; Mais j'y renonce, et n'ai point de regrets ; Car j'ai rempli le but de mon voyage : Je suis heureux... du bonheur que je fais. C'est vous qui l'avez dit, ma chère enfant. Mon jeune ami, vous vouliez savoir le but de mon voyage.
Valentin
L'Absence. Un bienfaiteur énigmatique, un député du mystère et de la providence !...
Thérèse
Quel brave homme que mon parrain !
Lefort
Oui... ainsi que beaucoup d'autres, je fais quelque bien ; mais comme j'aime toujours à me singulariser, je vous prie de ne pas le publier dans la gazette du département.
Vaudeville
Lefort, Madame Gervaut, Rigobert, Madame Valentin, Valentin, Thérèse
AIR : le bon Vieux Temps (de Blangini).
Lefort
Aimez-vous donc ! Ce besoin de notre âme Ce doux besoin, on l'éprouve, en naissant ; Dans tous les temps , c'est lui qui nous enflamme ; Il nous soutient encor en vieillissant. Non, de nos coeurs il n'est jamais absent.
Madame Gervaut
J'eus trois maris !... Leur image chérie Ne m'a jamais quittée un seul instant. Quand chacun d'eux abandonnait la vie, Je lui donnais soudain un remplaçant ; Et je croyais revoir encor l'absent.
Rigobert
Du grand auteur, du fameux Romantique, Quand, tour à tour, je lis les trois romans ; De ces romans jamais je ne critique L'esprit, le goût, la raison, le bon sens : Il ne faut pas mal parler des absents.
Madame Valentin
Quand, par hasard, sa maîtresse est cruelle, Il faut toujours qu'un amant soit présent ; Quand, par hasard, sa femme est jeune et belle ; Pour obtenir la place qu'il attend, Il faut, parfois, qu'un mari soit absent.
Valentin
Il m'en souvient ! Quand j'épousai Madame, Je possédais un ténor ravissant ; Mais, aujourd'hui, pour chanter une gamme, Je fais, hélas, un effort impuissant : Je suis sans voix ; mon ténor est absent.
Lefort
La Tour d Auvergne... à ce nom vénérable, Nos grenadiers répondaient tous : Présent ! Il n'était plus, ce guerrier redoutable, Il n'était plus, hélas ! Au régiment... Mais de leurs coeurs il n'était pas absent.
Thérèse
Si ce tableau, Messieurs, a su vous plaire ; Que vos bravos, ici, toujours présents Viennent s'unir, aux bravos du parterre, Et soulager les amis complaisants, Qui, par état, ne sont jamais absents.