Comédie · 1823

L’absence

de Picard

Représentation
≈ 40 min
Distribution
3 femmes, 2 hommes
Répliques
291
Écriture
En prose
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Rigobert H 87 ≈ 16 min 14
Voyageur N 66 ≈ 8 min 13
Thérèse F 40 ≈ 6 min 10
Valentin N 31 ≈ 3 min 4
Monsieur Bardou H 25 ≈ 2 min 6
Madame Gervaut F 20 ≈ 2 min 8
Madame Valentin F 18 ≈ 2 min 7
Lefort N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Absence
Rigobert absentabsentabsentabsentabsentabsent
Voyageur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thérèse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valentin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Bardou absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Gervaut absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Valentin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lefort absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Absence

Scène 1

Rigobert, Voyageur

Rigobert entre seul. Il est vêtu en voyageur ; il porte son porte-manteau, et un violon dans son étui.

Au voyageur.

Rigobert

M'y voilà donc enfin ! Après dix ans d'absence ! Me voilà de retour dans ce pays, où j'ai passé de si doux moments... où j'ai fait tant d'étourderies... C'est bien cela ! On a bâti ! Il y a des changements ! Eh ! Arrivez donc, mon cher compagnon de voyage !

Au commissionnaire.

suivi d'un commissionnaire portant ses paquets

Voyageur

Je peux à peine vous suivre, mon jeune ami !... Portez mes paquets dans cette auberge, et demandez une jolie chambre pour moi.

Rigobert

Retenez-en une aussi pour moi... Portez mes paquets... Prenez garde à ma musique, à mon violon !... Parbleu, Monsieur, je me félicite bien d'avoir trouvé place dans ce voiturin, où je vous ai rencontré à vingt lieues d'ici ; c'est un charme de voyager avec des personnes aimables, spirituelles, et d'une conversation amusante.

À part.

Voyageur

Monsieur, l'utile et l'agréable sont pour ceux qui voyagent avec vous... Suivons mon plan... Observons, et gardons le plus strict incognito.

Rigobert

Que j'ai de plaisir à me retrouver ici !

Voyageur

À tous les coeurs bien nés, que la patrie est chère » ! N'est-ce pas, mon jeune ami... que je n'ai pas l'honneur de connaître ?

Rigobert

Vous vous trompez... Cette ville n'est pas ma patrie... Je suis de Paris... Je ne suis pas mystérieux comme vous, moi... Je suis un bon enfant... Je vous l'ai déjà dit en route, mon cher compagnon de voyage... Je me nomme Rigobert.... dès mon enfance, je me suis senti un goût décidé pour la musique... Mon père, qui était amateur, prétendait qu'en nourrice, je criais déjà en mesure... Il me mit au Conservatoire, école savante où les professeurs donnent du génie aux élèves... qui en ont. Après avoir obtenu le prix de flûte, je me croyais déjà un petit Tulou... Hélas! La capitale est pavée de musiciens qui se disputent les poèmes, les romances, et les écoliers... n'ayant pour ressource qu'une place au Cirque Olympique, je me dégoûtai de faire danser les chevaux ; je partis pour la province, et c'est ici que je tentai d'abord la fortune.

Voyageur

Il est bavard ; il pourra me donner des renseignements... Écoutons.

AIR : Le Luth galant.

Rigobert

Jamais par moi l'or ne fut amassé ! Je ne sais pas combien j'ai dépensé ! J'étais le môme jour, riche et dans la disette. Si, quand j'étais à sec, je faisais quelque dette, Lorsque j'étais en fonds, je prêtais en cachette ; Tout était compensé. Quand d'un banquet le vin m'avait chassé, L'oeil incertain, l'esprit embarrassé ; Le lendemain, hélas, par un destin contraire, L'esprit libre et dispos, un jeûne involontaire Me faisait expier ma dépense éphémère ; Tout était compensé. J'y ai mené une vie... Oh ! Délicieuse... Une vie d'artiste, en un mot... Je donnais des leçons, je jouais, je composais, je m'amusais, je... je... je faisais tout ce que font les jeunes gens de vingt ans... un peu de mal... un peu de bien... Oui, sans me vanter, il y avait compensation. Quel bon temps ! Cela a duré deux ans.

Voyageur

Si vous étiez si bien... Pourquoi avez-vous quitté ?

Rigobert

Ah ! Pourquoi ?... Le désir de voir du nouveau... à force de s'amuser, on s'ennuie... Et puis il y avait ici, ce qu'il y a sans doute encore... ce qu'on trouve partout où il y a des hommes... il y avait des femmes.

Voyageur

Ah ! Ah !

Rigobert

J'étais un gaillard... Je tournais là tête à mes écolières... la soeur de l'adjoint, la nièce du bedeau... la petite-fille du receveur... la grand'mère du substitut... Que sais-je, moi ? Et mademoiselle Euphrasie ! La fille du médecin qui demeurait en face du cimetière... Je lui avais fait une promesse de mariage qu'elle me pressait d'acquitter. D'un autre côté, j'avais signé des lettres de change à Monsieur Valentin, luthier, marchand de musique, juif, usurier... j'étais accablé d'exploits d'huissiers, d'assignations de demoiselles... Je ne pouvais pas suffire à tous les paiements... Un beau matin, la troupe de comédiens ambulants partait... La chanteuse à roulades était veuve... je montai dans la carriole... et fouette, cocher.

Voyageur

Et vous revenez sans crainte, malgré vos dettes ?

Rigobert

Oh ! J'ai écrit à Bardou.

Voyageur

Qu'est-ce que Monsieur Bardou ?

Rigobert

Bardou !... Il est... il n'est rien... Il était mon ami, quand j'avais de l'argent... il admirait ma musique... Un fameux buveur !... Il augmentait ma réputation, et diminuait ma bourse... Il me doit à peu près autant que je dois aux autres... Je lui ai écrit de payer pour moi... Il aura reçu ma lettre... Il aura fait droit à ma requête, je peux me montrer tête levée.

Voyageur

Fort bien... Vous connaissez la ville... Vous pourrez me donner des détails sur les moeurs des habitants.

Rigobert

Oh ! Il y en a ici comme ailleurs... dans chaque quartier, il y a des moeurs et un commissaire de police... des moeurs !... Demandez à Madame Gervaut.

Voyageur

Madame Gervaut !...

Rigobert

Oui... c'est chez elle que je logeais... Elle avait un bien drôle de mari... Elle avait aussi une nièce... la petite Thérèse.

Voyageur

Thérèse !...

AIR : du Ballet des Pierrots.

Rigobert

C'était, avant tous mes voyages, Un simple logement garni ; Maintenant, un, deux, trois étages ! Vraiment, on va vite aujourd'hui. Les maisons, au siècle où nous sommes, S'élèvent, on ne sait comment. Un enfant de huit ans à qui je faisais chanter mes romances... Là ! Tenez, sur celle place... Oh ! oh ! Je ne m'y reconnais plus... Quel hôtel !

Voyageur

Ici bas, mon cher, bien des hommes Ne s'élèvent pas autrement.

Rigobert

Attendez... Regardez donc... Voilà une bien jolie personne.

Voyageur

Oui : bien jolie.

Scène 2

Thérèse, Rigobert, Voyageur, Madame Gervaut

La servante entre dans l'auberge.

Thérèse

Eh bien ! Ma bonne, je parie que ma tante va trouver que nous avons tout, payé trop cher... et, cependant, je suis très économe... C'est une bonne femme que ma tante... Quel dommage qu'elle soit toujours en colère !... Allons, passe...

S'approchant.

Rigobert

Elle habite l'auberge où nous allons loger, Mademoiselle !

Thérèse

Messieurs.

Rigobert

Nous sommes des voyageurs... Nous arrivons, et nous nous félicitons de rencontrer une aussi jolie hôtesse.

Examinant Rigobert.

Thérèse

Messieurs, je ne suis que la demoiselle de la maison... C'est ma tante... Ah ! Mon dieu !

Rigobert

Qu'est-ce donc ?

Voyageur

Qu'avez-vous ?

Thérèse

Est-il possible !... Serait-ce ?...

Rigobert

Mademoiselle, je ne me rappelle pas.

Madame Gervaut

Thérèse... Thérèse...

Rigobert

Thérèse !... Eh quoi. Serait-ce ?...

Voyageur

Thérèse !... Oh ! oh ! Elle est fort bien.

À part.

Haut.

Examinant Rigobert.

Elle entre dans l'auberge.

Thérèse

Voilà ma tante qui m'appelle... pardon, messieurs... Ah ! Oui, c'est bien lui... M'y voilà j'y suis... Il a encore une meilleure figure qu'autrefois.

Scène 3

Voyageur, Rigobert

Voyageur

Cette jeune fille se nomme Thérèse.

Rigobert

Oui... Thérèse Desnoyers.

Haut.

Voyageur

C'est cela même... Et vous la connaissez ?

Rigobert

C'est elle dont je vous parlais tout à l'heure ; la nièce de Madame Gervaut ; autrefois ce n'était qu'un enfant... maintenant comme elle grandie ! Comme elle est embellie !... Ah ! Si toutes ces dames ont gagné ainsi !

AIR : À soixante ans.

Voyageur

La jeune enfant que tu laissas petite, Elle a grandi ; mais, dans le môme temps, D'une autre aussi, la taille décrépite Diminuait sous le fardeau des ans. Nous devons tous subir ces changements ! Pour parcourir l'échelle de la vie, Rapidement nous montons ; mais, hélas. Il faut enfin revenir sur ses pas ; Il faut descendre ! Et, la course finie ? Petits et grands, se retrouvent en bas. Toutes !... Ah ! Mon ami !...

Rigobert

Vous êtes un vrai philosophe... Moi, je ferai de la philosophie quand je ne pourrai plus faire autre chose... Thérèse est une charmante personne... Par Sainte-Cécile, je la préfère à toutes les femmes que j'ai rencontrées... Et...

À part.

Haut.

Voyageur

Il en parle avec un feu... Dites donc, mon jeune ami...

Rigobert

Votre jeune ami !... Le titre est bien flatteur ; mais vous m'interrogez, vous me faites jaser... Je vous réponds toujours d'abondance de coeur, et je ne sais pas encore qui vous êtes ?... À mon tour... Voyagez-vous pour votre plaisir ou pour vos affaires ? Êtes-vous négociant?

Voyageur

Je n'ai jamais mis le pied à la Bourse.

Rigobert

Êtes-vous militaire ?

À part.

Voyageur

Je suis caporal de la garde nationale. Il a vraiment l'air d'aimer cette petite Thérèse.

Rigobert

Venez-vous de votre maison de campagne ?

Voyageur

Malheureusement, je n'ai pas de maison de campagne.

Rigobert

Vous venez de voir votre femme ?

Voyageur

Heureusement, je n'ai pas...

Rigobert

Vous venez peut-être eu chercher une ?

Voyageur

Peut-être.

Rigobert

Eh ! Quoi, lorsque je vous ai dit le but de mon voyage.

Voyageur

Est-ce une raison pour que je vous dise le but du mien... nous nous sommes fait mutuellement beaucoup de questions... Vous avez répondu aux miennes ; je n'ai pas répondu aux vôtres... Bien le bonjour... J'entre dans l'auberge.

Rigobert

Voilà quelqu'un qui en sort.

À part.

Voyageur

Je reste... Je suis bien aise de faire causer tout le monde.

Scène 4

Monsieur Bardou, Rigobert, Voyageur

Monsieur Bardou

Qu'est-ce qu'elle dit donc, cette petite Thérèse ?... Qu'est-ce qu'elle dit donc ?... Rigobert de retour en cette ville ?... Cela ne se peut pas... Un homme qui m'a prêté de l'argent !... Il doit être mort ?

Rigobert

Je ne me trompe pas, c'est Bardou, c'est mon ami Bardou... celui à qui je prêtais tout mon argent !... Comme il est engraissé, mon cher ami !...

Monsieur Bardou

Qu'est-ce que c'est... Qu'est-ce que c'est ? Monsieur, j'ai bien l'honneur...

Rigobert

Eh ! Quoi ! Tu ne me reconnais pas ?

Monsieur Bardou

Du tout... Monsieur se méprend sans doute.

Rigobert

Ce que c'est que l'absence ! En effet, je dois être un peu changé ; mais je te reconnais bien, malgré ta rotondité... Ah ! Çà, mon cher, parlons d'affaires bien vite, pour n'avoir plus à songer qu'au plaisir de nous revoir... Je suis Rigobert, ton ami... Rigobert, qui t'a prêté en petites sommes à peu près trois ou quatre mille francs.

Monsieur Bardou

Allons donc... Allons donc, vous vous moquez de moi, je ne vous connais pas.

Voyageur

Rien n'est plus clair ; l'ami intime a oublié de payer.

À Bardou.

Rigobert

J'en ai peur... Comment, tu ne te souviens pas que je l'ai écrit de payer ce que je dois à Monsieur Valentin, le marchand de musique et d'instruments ; tu sais bien !... Ce vieux ladre... Ce méchant usurier.

Scène 5

Valentin, Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou

pâle, maigre, et bégayant

Valentin

Qui est-ce qui parle de moi ?

Rigobert

Dieu ! Le voilà , c'est lui ! Comme il est maigri mon cher créancier !

Valentin

Que vois-je !... Mais je crois reconnaître...

AIR : des Amazones

Rigobert

Quand tous deux je les examine ! Quel teint pâle ! Quel teint fleuri ! Le débiteur a bonne mine, Mais le créancier a maigri.

Voyageur

En tout pays on voit chose pareille ! Le monde, hélas ! Est un vaste hôpital; Quand l'argent vient, on se porte a merveille ; Quand il s en va, l'on se porte fort mal.

Valentin

Est-ce possible ! C'est lui, c'est bien lui ! Em... embrassez-moi, mon cher, Rigobert !... Je... Je savais bien qu'il n'y avait rien,à perdre avec vous.

Rigobert

Monsieur... Je suis bien sensible...

Monsieur Bardou

Vous connaissez donc monsieur ?

AIR : du grand Eugène.

Valentin

C'est Rigobert, sur l'honneur je l'atteste ! Dieu soit loué ; j'aurai donc mon argent. Cher Rigobert. Si.. si... si je le connais.

Monsieur Bardou

Arrêtez je proteste. Ce n'est pas lui, j'en ferais le serment.

Rigobert

Ah ! Rigobert, quelle triste aventure ! Fût-on jamais plus malheureux, hélas ! Mon créancier reconnaît ma figure Mon débiteur, ne la reconnaît pas.

Valentin

La... a somme se monte à quatre mille francs.

Haut.

Rigobert

Après tout, qu'ai-je à craindre ? Si je dois à l'un, l'autre me doit... Messieurs, il n'est pas très honnête d'assaillir ainsi un pauvre voyageur au moment où il descend de voiture.

Voyageur

Non, Messieurs, ce n'est pas honnête.

Rigobert

Je ne quitte pas la ville, et vous saurez bientôt qui je suis... J'ai du repos à prendre ; ma toilette à faire, et des visites à rendre... des visites à des dames.

Valentin

À... à... des dames et... et ma femme ?

Monsieur Bardou

Et Madame Gervaut ?

À Bardou en le contre-faisant.

À Valentin en le contre-faisant.

Il entre dans l'auberge.

Rigobert

Que de changement !... Et cette petite Thérèse ! Comme elle est jolie ! Oh ! Ma foi, c'est la métamorphose qui me plaît le mieux... Adieu, mon bon ami Bardou... Adieu, mon cher ami Bardou... Aimez-vous toujours le vin de Champagne, les pique-niques, le billard, et les bals champêtres ? A... adieu, Monsieur Valentin... Là... âchez de mettre de bonnes cordes à vos violons.

Scène 6

Valentin, Monsieur Bardou, Voyageur

Valentin

Vou... ous voyez bien que c'est lui... il... n'a pas perdu l'habitude de contrefaire tout le monde.

Monsieur Bardou

Des visites à des dames... Il en contait à Madame Gervaut quand elle avait son mari ; que sera-ce maintenant ?

Valentin

Ce... ce diable de Rigobert ; il... il a fait la cour à Madame Valentin avant qu'elle fût ma femme.

Voyageur

Eh bien, messieurs, qu'en dirons-nous ?... Est-ce lui ? N'est-ce pas lui ? Les paris sont ouverts.

Monsieur Bardou

Je parie contre....

Valentin

Je parie pour...

Monsieur Bardou

Me faire rendre gorge, et me souffler la riche veuve que je veux épouser !

Voyageur

Il est très vraisemblable que c'est l'homme à qui vous devez de l'argent.

Valentin

Je parie que c'est lui... C'est... c'est cependant malheureux... Ma... a... dame Valentin est si sensible, elle est si romantique.

Voyageur

Dieu sait où le romantique mène le sentiment.

AIR : de jadis et aujourd'hui.

Valentin

Oui, la crainte remplit mon âme. Est-il rien de plus désolant ? Mon argent, hélas, et ma femme ? Ah ! Je serai...je serai...je serai payé... au moins cela console.

Voyageur

C'est un garçon entreprenant.

Valentin

Monsieur, gardez vos épigrammes.

Voyageur

Il va faire comme à Paris, Où, bien souvent, l'on paie aux femmes - Ce que l'on devait aux maris.

Valentin

Je... je vais d'abord chercher mon titre ; je... je vais avertir mon huissier, et il faudra bien qu'il solde.

Monsieur Bardou

Je vous soutiens que ce n'est pas lui... Rigobert était brun, celui-ci est blond.

Valentin

Il était châ... tain clair.

Monsieur Bardou

Il était plus grand ; il était aussi maigre que vous l'êtes aujourd'hui, monsieur le luthier.

Valentin

Il se sera engraissé à ne rien faire, comme vous, qui êtes gros comme une contre-basse.

Monsieur Bardou

Vous êtes un usurier ; vous lui avez fait payer des intérêts énormes.

Valentin

N'a... n'avez-vous pas de honte de lui avoir emprunté son argent ?

Monsieur Bardou

Moi ! Emprunter !... D'ailleurs, ce n'est pas lui.

AIR : Sortez (du château de mon oncle).

Valentin

C'est en vain qu'il avait fui ; Je l'ai reconnu.... c'est lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je vais invoquer l'appui. Moi... moi... je persiste à soutenir que c'est lui, et nous verrons.

Monsieur Bardou

J'en réponds, ce n'est pas lui ; Non, morbleu ! Ce n'est pas lui ; Des huissiers, aujourd'hui Je saurai braver l'appui.

Valentin

Moi, comme un brave homme, J'ai prêté ma somme.

Monsieur Bardou

Vous l'avez, sans pitié, Spolié De la moitié.

ENSEMBLE.

Valentin

Maudit hypocrite, Maudit parasite Ce que j'ai déboursé, Toi seul, tu l'as dépensé.

Valentin

C'est en vain qu'il avait fui ; Je l'ai reconnu. C'est lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je vais invoquer l'appui.

Monsieur Bardou

J'en réponds, ce n'est pas lui ; Non, morbleu. Ce n'est pas lui ; Des huissiers, aujourd'hui, Je saurai braver l'appui.

Scène 7

Voyageur

AIR : de la Somnambule.

Voyageur

Aux jeunes gens, oui, toujours la vieillesse De ses conseils doit accorder l'appui ; Il ne faut pas les condamner sans cesser ; Nous avons fait ce qu'ils font aujourd'hui. Sur nos vieux jours, loin d'être inexorables, Par la douceur, il faut les ramener ; Ils ont encor le droit d'être coupables, Et nous avons celui de pardonner. Quel tableau pour un rentier philosophe ! Comme nous voyons tous, selon nos passions !... Que de réflexions à faire ! Mais je n'en ai pas le temps. Ce jeune homme est bien étourdi, bien léger ; mais il est confiant, c'est l'indice d'un bon coeur... Ce sont ceux qui ont fait les plus grandes folies qui souvent deviennent les plus sages. Je m'intéresse à lui ; je l'aiderai de mes conseils... n'est-ce pas là notre devoir, à nous autres barbons.

Scène 8

Thérèse, Voyageur

En soupirant.

Au voyageur.

Thérèse

Cela ne se conçoit pas... À peine ai-je dit à ma tante que monsieur Rigobert était ici, la voilà qui cherche querelle à Monsieur Bardou, et qui se met à sa toilette... Ah !... Eh ! Bien, Monsieur, vous n'entrez pas ?

Voyageur

Tout à l heure. Ma belle enfant, ne puis-je pas causer un moment avec vous ?

Thérèse

Non, Monsieur ; ma tante me défend de causer avec les voyageurs.

Voyageur

C'est très bien... mais moi, je suis d'un âge...

Thérèse

Sans conséquence, c'est vrai.

Haut.

Voyageur

Sans conséquence... Diable. Vous vous nommez Thérèse Desnoyers ?

Thérèse

Oui, Monsieur.

Voyageur

Vous êtes orpheline, vous n'avez pas d'autres parents que votre tante ?

Thérèse

Non, Monsieur.

Voyageur

Elle se nomme Madame Gervaut ; elle est veuve, Monsieur Bardou voudrait l'épouser.

Thérèse

Oh ! Je ne dois pas savoir ces choses-là ; mais je crois que oui.

Voyageur

Et vous, ma belle enfant, est-ce qu'on ne songe pas à vous marier ?

Thérèse

Oh ! Moi, je ne peux pas me marier, parce que j'ai un parrain.

Voyageur

Ah ! Vous avez un parrain !

Thérèse

Il se nomme Lefort... C'est un bien honnête homme, il a des rentes sur le grand-livre.

Voyageur

Et vous ne le connaissez pas !

Thérèse

Je ne l'ai pas vu depuis le jour de mon baptême... Il a écrit à ma tante qu'il ne voulait pas qu'on me mariât avant qu'il eût fait, un voyage dans le pays... Ma tante ne le connaît pas plus que moi, mais elle dit que... que...

Voyageur

Que dit-elle cette chère tante ?

Thérèse

Que mon parrain est garçon, et qu'il pourrait bien avoir l'envie de venir pour...

Voyageur

Pour vous épouser.

Thérèse

C'est singulier... Ce monsieur sait tout.

Voyageur

Et que pensez-vous de ce mariage ?

Thérèse

Mais, jusqu'ici je n'aurais pas été fâchée d'être la femme de mon parrain.

Voyageur

Mais maintenant, depuis l'arrivée de Monsieur Rigobert...

Thérèse

Monsieur Rigobert !... C'est donc lui !... Monsieur Bardou soutient que ce n'est pas lui ; mais nous saurons la vérité... Ma tante m'a dit qu'elle le reconnaîtra bien, et qu'elle ne peut pas s'y tromper, elle !... Oh ! Si c'était lui !

Voyageur

Eh bien ! Si c'était lui ?

Thérèse

J'en serais bien contente !... Il m'a fait tant rire lorsque j'étais petite... C'était un si bon garçon... Il jouait à la madame avec moi.

Voyageur

Oh ! S'il jouait à la madame !

Thérèse

Il chantait... et j'aime tant les chansons !... Il m'en apprenait dont il faisait les paroles et la musique... Je les chante encore tous les jours.

Voyageur

Et vous espérez qu'il vous en apprendra de nouvelles.

Thérèse

Je ne demande pas mieux... Cependant, à vous dire vrai, je l'aime bien, Monsieur Rigobert ; mais je trouve que ma tante l'aime trop.

AIR : des deux Soeurs.

À part.

Voyageur

Oui, livrez-vous, ma chère, a l'espérance ! Votre parrain de vos jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, sans qu'il y pense, Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin! La pauvre enfant veut que son mari chante ; Suis-je un chanteur ?... Hélas ! de bonne foi, J'en fais l'aveu ; j'ai la voix chevrotante, Et Rigobert chantera mieux que moi, Il ne faut pas vous désoler, mon enfant ; qui sait ? Le parrain Lefort peut être ici d'un moment à l'autre.

Thérèse

Déjà mon coeur se livre à l'espérance. Ce cher parrain de mes jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, sans qu'il y pense Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin.

Il entre dans l'auberge.

Voyageur

Oui, livrez-vous, ma chère, à l'espérance ! Votre parrain de vos jours prendra soin ; Du malheureux, souvent, quand il y pense, Oui, bien souvent, le bonheur n'est pas loin.

Scène 9

Thérèse

AIR nouveau (de M. Gontier).

Pendant qu'elle chante, Rigobert achevant sa toilette, paraît à une fenêtre de l'Auberge.

Thérèse

Il est parti, je pleure son absence ; Je pleure, hélas ! loin de mon jeune ami ! En me quittant m'a laissé l'espérance; Mais le bonheur est resté près de lui. Ce bon monsieur ! Il était tout attendri de ce que je lui disais... C'est sans doute l'ami de Monsieur Rigobert... Monsieur Rigobert... Est-ce bien lui ?... Eh bien !... Ne voilà-t-il pas encore celte romance qui me revient à l'esprit... Oh ! Il faut que je la chante.

Scène 10

Rigobert, Thérèse

ENSEMBLE.

AIR : Plaisirs de notre enfance !

Il se penche pour regarder.

Il va prendre son violon et accompagne l'air... Dès qu'il a joué la première mesure, la voix de Thérèse s'affaiblit de plus en plus, et elle s'interrompt. Rigobert achève l'air sur son violon et quitte la fenêtre.

Rigobert

Qu'est-ce que c'est ! On chante ma musique. C'est Thérèse ! Oh ! La pauvre petite ! Comme sa voix tremble... Il faut que je la soutienne.

Thérèse

Depuis dix ans, il a quitté sa belle ! Doit-il, hélas ! l'abandonner toujours ? Mon coeur me dit que mon ami fidèle, Va revenir a ses premiers amours.

Rigobert

C'est ma chanson, c'est elle ; Quel moment pour mon coeur ! Ce souvenir fidèle M'annonce le bonheur.

Elle regarde dans la maison, et examine Rigobert qui en sort.

Thérèse

Ma mémoire fidèle. D'accord avec mon coeur, Tous les jours me rappelle Ce refrain enchanteur. Oh ! Pour le coup ce doit être lui... J'ai reconnu son coup d'archet... Mais comment cela se fait-il ?... Me voilà toute tremblante... Oh ! Comme il est bien... Il a l'air d'un homme comme il faut... Il aura fait fortune... Je n'ose plus le reconnaître.

À part.

Haut, s'approchant encore.

Rigobert

Eh ! Quoi... Ma petite Thérèse... J'allais la tutoyer comme dans son enfance... Je ne sais pas pourquoi en la voyant si grande, si belle, je me sens intimidé.. Moi, timide ! Allons donc ! Mademoiselle.....

Thérèse

Monsieur...

Rigobert

Seriez-vous cette aimable petite fille que j'ai connue autrefois ?

Thérèse

Seriez-vous ce bon jeune homme que tout le monde appelait le mauvais sujet ?

Rigobert

Mauvais sujet... Ce n'est pas moi.

Thérèse

Et qui avait pour moi tant d'amitié ?

AIR : Restez, troupe jolie.

Rigobert

Toujours aimable, encor plus belle, Thérèse, je vous reconnais ; Et moi... cette absence cruelle A donc, hélas ! Changé mes traits ? Ah ! Vous devez me reconnaître ; J'aimais alors, j'aime aujourd'hui ; Ma figure a vieilli peut-être. Mais mon coeur n'a jamais vieilli. Ah ! C'est bien moi... Oui, je suis l'ami de votre enfance, je ne vous ai jamais oubliée. Mais vous, Thérèse ; combien vous avez gagné en grâces, en attraits.

Thérèse

Vous êtes bien honnête ! J'ai tâché de conserver et de perfectionner les qualités qui vous plaisaient autrefois... et vous, Monsieur Rigobert ?

Rigobert

Oh ! Moi, je cherche à me corriger de mes défauts ! J'y parviens... quelquefois : mais près de vous, j'y réussirai bien davantage... Je ne veux pi us avoir que de sages projets ! Je vous aimais, quand vous étiez petite ; je sens que je vous aimerai toujours.

Thérèse

Voilà les belles paroles dont vous amusiez ces dames... J'ai bien du plaisir à les entendre.

Rigobert

Ainsi, vous me permettez d'espérer...

Thérèse

D'espérer !... Mais, mon dieu ! Ma tante qui me défend de parler aux voyageurs, et moi, qui depuis une heure, cause avec vous... Sans adieu, Monsieur Rigobert... vous le voyez, je n'ai pas oublié votre chanson.

Scène 11

Rigobert

AIR : Vaudeville de Philibert.

Rigobert

En affaires, quand on nous prête, Dans l'avenir nous espérons ; Tôt ou tard nous payons la dette ; Avec le temps viennent les fonds. En amour, quelle différence ! Plus on nous accorde de temps, Et moins, lorsque vient l'échéance, Nous faisons honneur aux paiements. Suis-je assez heureux ! Elle est à moi ! Voilà comme il faut mener les affaires... J'arrive, et un quart d'heure après, me voilà marié !... Marié... pas encore... J'oublie les embarras dont je suis entouré.,, mon créancier, mon débiteur : et toutes ces dames qui vont vouloir renouer connaissance ! Ce sera drôle... C'est égal, allons faire mes visites... Je vais d'abord voir l'ancien Bâtonnier des avocats, et sa femme... son fils a plus de dix ans, à présent ! Ce doit être un bien joli enfant!... Et cette demoiselle ; Euphrasie, a qui j'ai fait une promesse de mariage ! C'est un titre exécutoire, comme celui de Monsieur Valentin ; mais je ne me soucie guère de payer.

Scène 12

Madame Valentin, Rigobert

Madame Valentin

Hélas ! Serait-elle vraie la nouvelle que vient de m'annonce Monsieur Valentin !... Ce perfide trop aimable, dans ces lieux serait apparu ?

Rigobert

Quelle est cette dame qui lève les yeux aux ciel ?

Madame Valentin

Oui, le voilà !... Avant mes yeUx, mon coeur me l'avait dit... Rigobert ?

À part.

Rigobert

Euphrasie !... Ah ! Ma promesse de mariage !

Madame Valentin

Toujours charmant.

Rigobert

Elle est fort bien... mais j'aime mieux Thérèse.

Madame Valentin

Le voilà donc... après le solennel serment dont un discret papier a reçu les sacrés caractères.

Rigobert

Quel amphigouri ! Je l'avais laissée coquette ; je la retrouve romantique.

Madame Valentin

Ingrat ! Sais-tu quels bouillonnants effets sur mon âme a produit ton retour ?... Il me soulage ; il m'accable... Il me charme ; il me tue !...

À part.

Rigobert

Ah ! Mon dieu ! J'en fais l'aveu, chère Euphrasie, j'ai souscrit à votre profit une petite lettre de change... Elle est capable de me traduire au tribunal de Commerce.

Madame Valentin

Laisse-moi... parler ; laisse-moi te révéler mon affreuse destinée... Après ton départ, plaintive, désespérée, comme Ariane dans son île solitaire, je t'ai attendu... Un an, cruel... Deux ans, barbare... Six ans , monstre. Enfin...

Rigobert

Enfin...

Madame Valentin

Ma jeunesse s'écoulant dans l'inutilité... Mon faible coeur par la constance étant déchiré... Je me suis...

Rigobert

Vous vous êtes...

Madame Valentin

Mariée !..

À part.

Rigobert

Mariée !... Ah ! Cela soulage !... Un autre a acquitté mon effet.

Madame Valentin

Oui... depuis deux ans, je suis la femme du respectable Monsieur Valentin.

À part.

Haut, contre-faisant madame Valentin.

Rigobert

De Valentin, le luthier ! Est-on plus heureux ! Mon créancier a épousé ma créancière... Ah ! nous allons rire... Comment ! Femme perfide, déloyale et impatiente, les engagements les plus sacrés vous avez méconnu ! Et moi, malheureux ! Qui pour l'épouser revenais.

Scène 13

Madame Gervaut, Rigobert, Madame Valentin

Madame Gervaut

Le voilà, le voilà, cet aimable jeune homme.

Rigobert

Mariée !... Vous, Euphrasie !

Madame Gervaut

Oui, cher Rigobert !

Rigobert

Madame Gervaut !

Madame Gervaut

Oui, elle est mariée ; mais moi, je suis veuve.

À part.

Rigobert

Veuve !... À l'autre, maintenant..

En pleurant.

Gaiement.

Madame Gervaut

Je suis veuve... Ce pauvre monsieur Gervaut !... Il a traîné longtemps ; mais enfin le ciel a daigné le rappeler à lui. Je l'ai bien pleuré : je le pleure encore. Voilà six mois qu'il est mort ; c'est aujourd'hui que je prends le demi-deuil... Ah ! Que je suis contente ! Il m'a laissé cette belle maison, et un fonds d'hôtel bien achalandé... Tout est à vous, mon cher Rigobert, tout ce que possédait cet estimable défunt.

Rigobert

Elle donne tout... corps et biens.

AIR : du Jaloux malade.

Madame Gervaut

La place qu'il eut dans mon âme, Cher Rigobert, elle est à toi : Ce bon mari...

En contrefaisant Madame Gervaut.

Contrefaisant Madame Valentin.

Rigobert

La chère femme Montre au moins de la bonne foi. Qui, certes, elle est bien innocente ; Pour m'offrir la place, elle attend Que cette, place soit vacante : ' Bien d'autres n'en font pas d'autant Madame, la maison, l'hôtel, et les dépendances sont sans doute bien agréables !... Mais je ne mérite pas l'honneur que vous voulez me faire... Hélas ! Il est un autre coeur auquel j'aspirais, et c'est Valentin qui me l'a enlevé... Ah ! Nous nous verrons ; je lui dois de l'argent, mais il me doit satisfaction.

Madame Valentin

Dieu ! Ils vont à la main mettre les armes ; et c'est moi, qui de ce malheur serai cause.

Madame Gervaut

Suis-je assez humiliée !

Madame Valentin

Suis-je assez victime !

Madame Gervaut

Traître !

Madame Valentin

Parjure !

Rigobert

Me voilà entre deux feux.

Madame Gervaut

Vous balancez... Vous ne voulez pas m'épouser !...

Scène 14

Thérèse, Rigobert, Madame Gervaut, Madame Valentin

Ensemble.

Thérèse

Vous !... Épouser ma tante...

Fragment du Barbier de Rossini.

Rigobert

Me voilà entre toutes les trois... Quel morceau d'ensemble ! Pourvu qu'il n'en arrive pas d'autres.

Madame Gervaut

Ah ! Quel événement ! Avant ce long voyage, Il jurait, le volage, De m'aimer constamment : Pour mon coeur quel tourment ! Quel affront ! Quel outrage ! Le traître se dégage Du plus tendre serment.

Madame Valentin

Ah ! Quel événement ! Sa séduisante image . Dans mon coeur, sans partage, A régné constamment. Ah ! pour moi, quel tourment ! D'un triste mariage Le honteux esclavage M'enlève à mon amant.

Rigobert

Je ne sais pas comment Faire tête a l'orage ; Quel aimable entourage ! C'est un tableau charmant : J'aime bien mieux, vraiment, Être ingrat et volage... Je n'ai pas le courage De tenir mon serment.

Thérèse

Ah ! Quel événement ! Quoi : ma tante, à son âge, Voudrait du mariage Serrer le noeud charmant ! De m'aimer constamment Il jurait, le volage ; Aurait-il le courage De trahir son serment ?

Scène 15

Voyageur, Madame Valentin, Rigobert, Madame Gervaut, Thérèse

Suite du morceau.

Voyageur

Eh ! pourquoi donc tout ce tapage ?

Madame Valentin

Non, rien n'égale mon malheur.

Rigobert

Mon cher ami !

Madame Gervaut

C'est un volage !

Rigobert

Mon cher ami !

Thérèse

C'est un trompeur!

Madame Valentin

Chevalier félon et parjure !

Rigobert

Chère Thérèse, écoutez-moi ! Madame Gervaut, je vous jure...

Madame Gervaut

Tais-toi.

Rigobert

Peste soit de ces deux coquettes !

Voyageur

Elles ont raison de crier ; Pourquoi contractez-vous des dettes, Que vous ne pouvez pas payer ?

Il se sauve.

Rigobert

Peste soit de ces deux coquettes ! Au diable l'amour par huissier !

Scène 16

Ensemble, Madame Gervaut, Thérèse, Voyageur, Madame Valentin

Reprise du morceau, tous ensemble.

Ensemble

Ah ! quel événement ! etc. , etc.

Madame Gervaut

Ah ! Mademoiselle ma nièce !... Êtes-vous assez impertinente, assez coquette... assez précoce... oser aimer Rigobert, et me l'avouer, encore !

Thérèse

Eh ! Mais... ma tante... vous l'aimez bien.

Madame Gervaut

Taisez-vous... Il n'y a plus d'enfants... Dépêchez-vous donc de la marier ! Un libertin ! Un étourdi ! Un volage ! Un petit musicien de campagne ! Sans talent, sans esprit, sans conduite.

Thérèse

Comme vous dites du mal de ce pauvre jeune homme, et tantôt vous en disiez tant de bien.

Voyageur

Tantôt... Elle le croyait fidèle.

Madame Gervaut

Patience... Votre parrain va venir : il saura bien vous dire à la raison.

Voyageur

Est-ce la nièce ?... Est-ce la tante, que le parrain doit mettre à la raison ?

À Thérèse.

Madame Gervaut

Eh ! Monsieur... Petite sotte !

Madame Valentin

Hélas ! De ce généreux combat je ne puis me mêler !... Par l'hymen je suis engagée... La voilà, cette trop chère promesse de mariage !

Voyageur

Est-ce que vous ne pourriez pas la négocier ?... Eh ! Voilà l'ami Bardou !

Scène 17

Monsieur Bardou, Voyageur

Monsieur Bardou

Eh bien ! Eh bien ! Quand vous me crierez tous aux oreilles : « C'est Rigobert, c'est Rigobert!... » Qu'est-ce que cela prouve ?

Voyageur

Ce n'est pas tout, mon cher Monsieur Bardou... Il prétend épouser madame... C'est-à-dire, c'est madame qui prétend....

Monsieur Bardou

Qu'est-ce que c'est ?... Ce Rigobert... Ce prétendu Rigobert... Ah ! Madame Gervaut ! Devais-je m'attendre.

Scène 18

Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou, Madame Gervaut, Madame Valentin, Thérèse

Rigobert

Ah ! Bon dieu !

Voyageur

Eh bien ! Mon jeune ami !

AIR des Joueurs.

Rigobert

J'ai vu... oui, je les ai vus... des huissiers... devant la boutique de Valentin... J'ai couru... À peine si je retrouvais le chemin... Ah ! Comme tout est changé !

Voyageur

Vous avez vu bien des choses, mais vous n'avez pas tout vu... L'ami Bardou qui était sur le point d'épouser Madame Gervaut.

Rigobert

v

Monsieur Bardou

Ah ! Rigobert !

Rigobert

Possède, mon ami, possède ; mais rends-moi mon argent.

Monsieur Bardou

Votre argent, votre argent ! Rien ne me prouve que vous soyez Rigobert.

Madame Gervaut

Hélas ! C'est bien lui.

Madame Valentin

Ce n'est que trop lui.

Thérèse

Comment douter que ce soit lui.

Voyageur

Moi ! Je crois que c'est lui.

Monsieur Bardou

Vous croyez... vous croyez... Je vous trouve plaisant avec votre sang-froid, de vous mêler d'une affaire... d'une affaire fort désagréable... car, enfin, si mon ami Rigobert ne revient que pour m'enlever ma femme et me demander mon argent. ..

Voyageur

Je crois que c'est lui.

Rigobert

Je crois que c'est moi.

Scène 19

Valentin, Rigobert, Voyageur, Monsieur Bardou, Madame Gervaut, Thérèse, Lefort

Valentin

J'en... en étais sûr !... Ma... a... femme est déjà avec lui... mai... ais c'est égal... ve... nez, messieurs.

Rigobert

Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?

Voyageur

Mon jeune ami, je leur trouve une physionomie d'huissiers et de recors.

Rigobert

J'aurais dû les reconnaître.

Il tire un papier de sa poche.

Valentin

Mo... onsieur ne se trompe pas. Je... e... suis désolé, mon cher Rigobert, de renouveler connaissance avec vous par une acte un peu ho... ostile ; mais les temps »ont durs... voi... oi... ci mon titre.

À Bardou.

Il tire, aussi un papier de sa poche.

Rigobert

Allons... un coup de bascule ! Voi... ci... ci mon titre.

Monsieur Bardou

Votre titre !... Votre titre !...

Rigobert

Votre titre... Votre titre.

Valentin

C'est trois mille sept cent quarante-huit francs soixante cinq centimes que vous me devez.

Rigobert

C'est trois mille sept cents francs que tu me dois... Je te fais grâce des centimes.

Monsieur Bardou

Bien obligé, bien sensible.

Rigobert

Bien sensible, bien obligé.

Valentin

Nous avons les intérêts de dix ans.

Rigobert

Je te fais grâce des intérêts comme des centimes.

Valentin

Je suis en règle.

Rigobert

Je me mettrai en règle.

Valentin

J'ai... ai... sentence.

Rigobert

J'au... aurai... sentence.

Valentin

Pay... yez-moi.

Rigobert

Pay... yez-moi.

Monsieur Bardou

Voyons, voyons... Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'arranger cette affaire-là ?

Rigobert

Voyons, voyons... Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'arranger cette affaire-là ?

Valentin

Et que... le moyen ? Je ne vois pas.

Voyageur

J'en vois un, moi.

Valentin

Argentum etaurum, sine qua non. Vous, monsieur !

Voyageur

Oh ! Sine qua non. Écoutez-moi... Que Madame Gervaut épouse Madame Bardou, et qu'elle consente à donner sa nièce à Monsieur Rigobert; en considération de ce consentement, je donne un cadeau de noces de douze mille francs, sur lesquels on remboursera Monsieur Valentin et que Monsieur Bardou paiera peu à peu sur les économies du ménage.

Madame Gervaut

Eh ! Qui donc êtes-vous, s'il vous plaît, Monsieur, qui disposez ainsi de moi, et qui faites des cadeaux de noces de douze mille francs.

Thérèse

Je le devine... Je le devine ! Je parie que vous êtes mon parrain.

Madame Gervaut

Monsieur Lefort !

À Rigobert.

AlR : Le choix que fait tout village.

Voyageur

J'avais osé rêver un mariage ; Cet avenir souriait à mes voeux ! Et j'espérais encor, malgré mon âge, Que cet hymen devait me rendre heureux. Un tel projet, sans doute, était peu sage ; Mais j'y renonce, et n'ai point de regrets ; Car j'ai rempli le but de mon voyage : Je suis heureux... du bonheur que je fais. C'est vous qui l'avez dit, ma chère enfant. Mon jeune ami, vous vouliez savoir le but de mon voyage.

Valentin

L'Absence. Un bienfaiteur énigmatique, un député du mystère et de la providence !...

Thérèse

Quel brave homme que mon parrain !

Lefort

Oui... ainsi que beaucoup d'autres, je fais quelque bien ; mais comme j'aime toujours à me singulariser, je vous prie de ne pas le publier dans la gazette du département.

Vaudeville

Lefort, Madame Gervaut, Rigobert, Madame Valentin, Valentin, Thérèse

AIR : le bon Vieux Temps (de Blangini).

Lefort

Aimez-vous donc ! Ce besoin de notre âme Ce doux besoin, on l'éprouve, en naissant ; Dans tous les temps , c'est lui qui nous enflamme ; Il nous soutient encor en vieillissant. Non, de nos coeurs il n'est jamais absent.

Madame Gervaut

J'eus trois maris !... Leur image chérie Ne m'a jamais quittée un seul instant. Quand chacun d'eux abandonnait la vie, Je lui donnais soudain un remplaçant ; Et je croyais revoir encor l'absent.

Rigobert

Du grand auteur, du fameux Romantique, Quand, tour à tour, je lis les trois romans ; De ces romans jamais je ne critique L'esprit, le goût, la raison, le bon sens : Il ne faut pas mal parler des absents.

Madame Valentin

Quand, par hasard, sa maîtresse est cruelle, Il faut toujours qu'un amant soit présent ; Quand, par hasard, sa femme est jeune et belle ; Pour obtenir la place qu'il attend, Il faut, parfois, qu'un mari soit absent.

Valentin

Il m'en souvient ! Quand j'épousai Madame, Je possédais un ténor ravissant ; Mais, aujourd'hui, pour chanter une gamme, Je fais, hélas, un effort impuissant : Je suis sans voix ; mon ténor est absent.

Lefort

La Tour d Auvergne... à ce nom vénérable, Nos grenadiers répondaient tous : Présent ! Il n'était plus, ce guerrier redoutable, Il n'était plus, hélas ! Au régiment... Mais de leurs coeurs il n'était pas absent.

Thérèse

Si ce tableau, Messieurs, a su vous plaire ; Que vos bravos, ici, toujours présents Viennent s'unir, aux bravos du parterre, Et soulager les amis complaisants, Qui, par état, ne sont jamais absents.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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