Scène 1
Léandre, Héro
Léandre
Le flambeau de l'Amour dans cette nuit obscure Éclaire et guide notre coeur ; Tout dort, et pour nous seuls dans toute la nature, L'Amour fait veiller le bonheur. Aimable Héro, j'ai su vous plaire ! Est-il pour un mortel un bien plus précieux ?
Héro
Dans la nature entière ESt est-il un qui le mérite mieux ? Ô toi de nos secrets seule dépositaire? Nuit dont le voile officieux, Pour servir à la fois les mortels et les Dieux, Égale celui du mystère!
Léandre
Tu sais de nos parents les complots odieux.
Héro
Tu sais que divisés, par dés haines cruelles...
Léandre
Leurs coeurs ne sont d'accord que pour briser nos noeuds ? Tu nous fais oublier nos craintes mutuelles Par des moments délicieux !
Héro
Léandre !...
Léandre
Héro !...
Léandre
Tous deux sont dignes de te plaire En prolongeant, pour eux ta course tutélaire Diffère leurs tristes adieux !
Léandre
Songe que si Vénus la choisit pour prêtresse, Cette faveur enchanteresse Fut réservée au coeur qui sut aimer le mieux !...
Héro
Vos feux seuls me rendaient digne de la Déesse ; Je devins par son choix digne de vous charmer.
Léandre
Un coeur si tendre et si fidèle Doit aux amants les plus parfaits Servir en tout temps de modèle. L'Amour vous réservait pour chanter ses bienfaits, Quand il unit a tant d'attraits Un coeur si tendre et si fidèle.
Héro
Quel amant comme vous, pour me prouver sa foi, Braverait chaque jour et les vents et l'orage ?
Léandre
Tout mortel aimé comme moi. Quand pour voler vers vous je quitte le rivage, Un moment me suffit ; plus léger que les vents, Je traverse les flots... la mer m'ouvre un passage. Il est une force, un courage Que l'Amour seul donne aux amants. Que le trajet est difficile, Quand il faut m'arracher, des lieux où je vous vois ! Eh! de tous les écueils, le plus cruel pour moi, C'est le port où je vais retrouver mon asile.
On voit l'aurore qui commence à paraître.
Léandre
Pourquoi vous opposer sans cesse à nos amours, Trop cruels auteurs de nos jours ? Ne jouissez-vous pas d'une gloire plus pure Quand notre bonheur vous assure Des droits que vous avez sur nous, Et quand par votre accord l'Amour et la Nature Sur nos coeurs vous les donnent tous ?
Léandre
Mais, ô ciel ! Quel supplice extrême ! L'impatiente Aurore annonce nos malheurs.
Léandre
Elle nous apprend par ses pleurs Ce qu'il doit en coûter à quitter ce qu'on aime.
Léandre
Il faut nous séparer quel moment pour nos coeurs !
Héro
Adieu, tourne vers moi tes jeux baignés de larmes ! J'aime à les voir couler.. dans ces moments d'effroi, Mon coeur, tendre et cruel sent je ne sais quels charmes À te voir aussi triste que moi.
Léandre
Accompagne mes pas pour calmer mes alarmes !
Héro
Hélas ! Je te verrai partir.
Il se jette à la mer.
Léandre
Tes yeux vont me guider.
Héro
Ne les prends pas pour guides ! Ils te ramèneraient aux lieux que tu dois fuir. Léandre ?... ô Ciel ! Les flots rapides Te dérobent à mes voeux.
Scène 2
Héro, Prêtresses de Vénus
On entend les concerts des oiseaux à leur réveil.
Héro
Te verrai-je sans cesse abandonner la rive ? Ne pourrai-je jamais te Suivre que des yeux ? Tout mon bonheur, ainsi qu'une ombre fugitive, S'attache à son objet et le suit en tous lieux. Quel est le sort de deux oiseaux heureux, Qu'un même amour engage l'un à l'autre ! Un même ormeau sert d'asile à tous deux : Ah ! Que leur sort est différent du nôtre ! Si l'absence a coûté des soupirs À l'un de ces amants fidèles, En un instant le secours de ses ailes Le rejoint à ses plaisirs.
Prêtresses de Vénus
Vous que lAmour tient dans ses chaînes ? Venez tous l'implorer aux premiers feux du jour !
Héro
On va forcer mon coeur occupé de ses peines À chanter les plaisirs que fait goûter l'Amour !...
Scène 3
Choeur, Héro
On danse.
Choeur
Les oiseaux Ont éveillé les échos ; Sortons de nos bocages ! Comme eux, Sous nos ombrages À l'Amour offrons nos voeux ! Tous nos coeurs Enivrés de ses faveurs, En ces lieux, comme à Cythère, Chaque jour, Chantent Vénus et l'Amour. Si notre encens, Si nos accents Sont dignes de te plaire, Tendre Amour! Les Dieux Dans leur séjour Sont moins heureux.
On danse.
La fête est interrompu par une tempête.
Héro
Quand dans ce charmant séjour L'Aurore nous éclaire, Nos coeurs, pour plaire a l'Amour, Viennent chanter sa mère. Dans nos feux que de rigueur Souvent il fait paraître ! Il est le dieu du bonheur, Doit-il se faire méconnaître !
Scène 4
Matelots, Choeur D'habitants De L'île De Sestos
Matelots
Nous périssons...
Ils sortent.
Choeur D'habitants De L'île De Sestos
Ciel ! Ô Ciel ! Quel orage !
Matelots
La foudre éclate dans les airs ! Tous les vents déchaînent leur rage ! Ils ouvrent sur notre passage Les vastes abîmes des mers !
Scène 5
Léandre, Héro
Léandre
Je vais périr.
Héro
Qu'entends-je ! C'est Léandre !... Ô Vénus ! ô mère de l'Amour ! Souffriras-tu que l'onde où tu reçus le jour Soit le tombeau de l'amant le plus tendre ?
Léandre
Ma chère Héro !...
Héro
Le Ciel te rend-il à mes feux ?
Léandre
Préparons-nous, plutôt à nos derniers adieux !
Héro
La mort d'un même coup va frapper deux victimes.
Léandre
Entends gronder les vents vois ces flots furieux Tout prêts à m'engloutir dans leurs vastes abîmes !
Héro
Ah ! Je frémis...
Les flots l'engloutissent.
Léandre
Héro ! Je péris à tes yeux.
Scène 6
Héro
Elle se précipite dans la mer.
Héro
Il périt... Ah ! Guide par l'ardeur la plus pure. Mon coeur est entraîné vers l'objet de ses feux ; La mort favorable à mes voeux, Malgré l'Amour, les Dieux et la Nature, Dans le même tombeau va nous unir tous deux.
Scène 7
Neptune
Le théâtre change, et représente le palais de Neptune, où Léandre paraît conduit par des tritons, et Héro, conduite par des Néréïdes, tandis que les divinités de la mer chantent pour les recevoir, le choeur qui suit.
Neptune
Que les vents déchaînés rentrent dans l'esclavage ! Et vous ? Tendres amants, dont j'ai sauvé les jours ? Venez vous réjouir au gré de vos amours ! Que mes flots jusqu'à moi vous ouvrent un passage !
Scène 8
Divinités de la Mer, Léandre, Neptune, Héro, Ensemble
Divinités de la Mer
Triomphez, amants heureux ! Recevez de vos feux la juste récompense ! Pour couronner votre constance, L'Amour vous appelle en ces lieux.
À Neptune.
Léandre
Je revois enfin ce que j'aime ; J'en crois à peine et mon coeur et mes yeux. Dieux puissants ! Vos soins généreux. Nous mènent au bonheur, mieux que l'amour lui-même.
Neptune
Que ces mortels, admis au rang des Dieux Cessent d'être soumis à la Parque cruelle ! Ainsi, que sur la terre, ils doivent en ces lieux Du plus fidèle amour nous offrir le modèle. Formez une chaine éternelle, Tendres amants ! Une épreuve cruelle N'a point affaibli vos amours. Quand on sent tout le prix d'une ardeur mutuelle, Qu'il est doux de songer qu'on doit s'aimer toujours !
Neptune
Formez une chaîne éternelle !
Léandre
Formons une chaîne éternelle !
Léandre
Si désormais, admis au rang des immortels, De notre premier sort nous gardons la mémoire, C'est pour vous devoir des autels. Plus les Dieux élèvent les mortels, Plus ils font éclater leur puissance et leur gloire.
ARIETTE.
Héro
Triomphe Amour ! Nos coeurs sont unis pour jamais. Règne sur tout ce qui respire ! Tu n'as d'objet dans ton empire Que le bonheur de tes sujets.
Léandre
Pour oublier les plus cruelles peines, S'il ne faut aux amants qu'un seul moment heureux, Que nous allons goûter de plaisirs dans nos chaînes ! Nous sommes immortels tous deux.
Ensemble
Triomphe, Amour, etc.