Les Artistes de Société
Scène 1
Nathalie, Léon
Nathalie
Avouons entre nous, Monsieur Léon, que nous donnons après-demain à notre petite réunion un joli spectacle. Quoi ! Peut-on rien voir de plus varié ! Une tragédie, une comédie, et un opéra : voilà de quoi contenter tous les goûts : voilà toutes les fleurs de la scène dramatique.
Léon
C'est très bien, Mademoiselle ; mais il faudrait que j'eusse votre talent pour être aussi satisfait que vous.
Nathalie
Ah ! Monsieur, le compliment n'est pas dans votre rôle, et vous m'intimideriez...
Léon
Ce n'est point mon intention ; mais permettez-moi d'avouer que le rôle d'Orosmane sera bien pesant pour moi.
Air : [H]alte-là.
Nathalie
En France, tel est l'usage, Un habit sert à juger Si le porteur est un sage, Ou s'il a l'esprit léger. L'on juge, sur sa tournure, Quel peut être son destin ; Et l'habit et la figure Sont un passeport certain... Je présume le contraire : au surplus nous prendrons notre revanche dans « Une Heure de Mariage » et dans « La Suite du Bal masqué ». Mais les costumes sont-ils prêts ; moi, je tiens aux costumes : vous savez qu'ils sont pour beaucoup dans les divers rôles que nous jouons en ce monde.
Bis.
Léon
Très certain, De Paris jusqu'à Pékin. Vous tenez beaucoup à ce que le costume vous identifie parfaitement avec la jeune et belle Zaïre.
Nathalie
Un Orosmane comme vous, Monsieur Léon, est fait pour exciter toute notre émulation, et même notre amour-propre. Mais si vous répétiez ici un petit morceau de votre rôle, savez-vous que ce serait très-joli de votre part.
Il dit les quatre premiers vers.
Une porte s'ouvre : Céphane fait paraître sa tête seulement, et écoute. Léon la voit, et saute d'un mouvement de surprise.
Léon
Vertueuse Zaïre, avant que l'hyménée.... Je ne puis refuser, d'autant mieux que je m'habitue à l'esprit du personnage ; je vous demanderai même vos conseils, ils me seront d'un grand secours. Voici mon début :
Scène 2
Léon, Céphane, Nathalie
Léon
Eh bien ! On nous écoute ! Ah ! Madame, quelle frayeur vous m'avez faite !
Céphane
Moi seule en suis fâchée ; je vous ai arrêté en si beau chemin ! Mais, Monsieur Léon, votre complaisance nous permettra bien d'espérer que vous reprendrez le fil de votre histoire.
Il déclame.
Léon
Vertueuse Zaïre , avant que l'hyménée Joigne à jamais nos coeurs et notre destinée.... Avec plaisir.
Nathalie
Monsieur Léon, permettez-moi un mot de réflexion : dans le second vers, je trouve que le mot à jamais doit être dit avec plus d'onction et plus de douceur ; il me semble que si vous appuyiez un peu plus sur ce mot, qui a tant d'expression par lui-même, cela ferait un très joli effet ; pardon de ma hardiesse, mais vous venez de me la permettre.
Il recommence.
Il fait sentir toute la douceur du mot à jamais. Il déclame tout le morceau.
Léon
Vertueuse Zaïre , etc. Votre observation est très juste, et vous allez en voir la preuve.
Céphane
C'est très bien, fort bien. Grâces à vous, nous aurons des applaudissements que vous seul aurez mérités.
Léon
Mesdames, épargnez-moi de me défendre.
Air du vaudeville de Jean Monnet :
Céphane
Ailleurs qu'au théâtre on brille Des talents de son voisin ; Le soir un bel esprit pille Ce qu'il dit le lendemain. En singeant Un savant Souvent on se croit aimable, Et l'on est, nous dit la Fable, Paré des plumes du paon.
Léon
Ce n'est que trop vrai, Madame, mais vous pourriez facilement prouver que vous n'êtes pas dans ce cas, en chantant un morceau de notre opéra ; je vous y invite avec les plus vives instances ; devancez, comme moi, la répétition, et commencez à recueillir nos applaudissements.
Céphane
Vous ne réfléchissez pas que nous n'avons point de musique, et quoique je sois très mélomane, je n'ai pas le courage de chanter sans orchestre.
Léon
Mais, Madame, seulement un air...
Air : Du partage de la richesse.
Céphane
Non, je connais trop ma faiblesse Pour chanter ainsi sans apprêts : J'ai besoin, je vous le confesse, D'un public choisi tout exprès. Mon genre seul est le comique, Du chant j'ignore les douceurs ; Soit en amour, soit en tragique, Je ne fais point couler de pleurs.
Scène 3
Monsieur Dermont, Céphane, Madame Dermont, Nathalie
Il est habillé en père noble de comédie.
Monsieur Dermont
Dites-moi comment vous me trouvez, et si ce costume n'a rien qui cloche. Suis-je bien pour Une heure de mariage ? Ma foi, dans ce pays, il est difficile de se procurer des habits à la française.
Céphane
C'est à merveille, et Madame surtout a atteint la perfection.
Elle a son costume.
Madame Dermont
N'est-il pas vrai, ma chère ; mais aussi depuis huit jours on travaillait à mon accoutrement. Oh ! Mon Dieu, que dans ce pays les ouvrièressont maladroites ! Vous devez avoir été dans le même embarras que moi. À propos, Nathalie, as-tu préparé ton voile, ta robe, ta coiffure ?
Air : Tout ça passe en même temps.
Ter.
Nathalie
Oui, je me suis procuré Tout ce qu'il faut pour Zaïre ; Ma tante, J'ai préparé Mon voile et mon cachemire ; Oui , ma belle robe est prête Ainsi que mes diamants, Aujourd'hui, sur ma toilette, Tout ça brille En même temps. Ma coiffure sera superbe, et je crois qu'il ne me manquera rien.
Madame Dermont
Et tu sais ton rôle à merveille.
Nathalie
Sur le bout du doigt.
Scène 4
Céphane, Virginie, Madame Dermont, Nathalie, Léon
Céphane
Eh ! Bonjour, Virginie ; eh bien, et l'opéra.
Virginie
J'en suis très contente.
Céphane
C'est assez ton genre et ta voix...
Virginie
Ma vois., m'a-t-on dit, change tous les jours à mofl avantage; hier, j'ai chanté ma romance deQuinze ans,' et elle a fait plaisir.
Madame Dermont
Vous plairait-il de nous la chanter ?
Virginie
Madame, je craindrais....
Madame Dermont
Vous n'avez rien à craindre.
Elle chante.
Air :
Virginie
C'est à quinze ans Que commence la vie ; C'est au printemps Que notre âme est ravie ; S'il est permis de songer aux amants, C'est à quinze ans. C'est à quinze ans Qu'une beauté doit plaire ; Passé ce temps, L'amour a l'oeil sévère ; Et si l'on peut charmer par ses accents, C'est à quinze ans.
Madame Dermont
Il est fort heureux que votre romance ne soit pas une sentence.
Virginie
Madame, j'en serais aussi fâchée que vous.
Céphane
Récite-nous un morceau de la comédie ou de la tragédie, pour savoir si tu t'en acquittes aussi bien.
Virginie
Mais vous ne savez donc pas que je ne puis me charger du rôle de Fatime ?
Nathalie
Comment ! Et qui s'en chargerait donc ?
Virginie
Ce rôle n'est pas plus dans mon caractère que celui de Georges Dandin, ou de Monsieur de Sottenville.
Céphane
Mais, ma chère, il faut bien que tu t'en charges ; il est trop tard à présent pour changer notre distribution.
Virginie
Oh ! Rien au monde ne me le ferait jouer ; je ne le puis vraiment.
Madame Dermont
Mademoiselle, cette obstination est dans le cas de tout arrêter... réfléchissez que c'est après-demain que nous devons...
Virginie
Madame, je vois mon inconséquence ; mais enfin quelle opinion n'aura-t-on pas de moi, dans un rôle que je ne pourrai réciter qu'en tâtonnant. Ainsi que je l'ai déjà dit, j'ai joué l'année dernière le rôle de Zaïre, et je ne vois pas pourquoi je ne pourrai encore le jouer cette année.
Léon
Songez, Mademoiselle Virginie, que Mademoiselle Nathalie depuis huit jours est chargée de cet emploi, et qu'il serait peu convenable qu'il fût rempli par toute autre personne.
Air : Voyage qui voudra.
Bis.
Elle sort.
Virginie
De ce rôle triste et sans vie Jamais je ne me chargerai; C'est en vain qu'ici l'on meprie'J Peut-on jouer contre son gré ? Ce n'est point par caprice, Ce n'est point par malice, Mais vraiment je ne peux Ni je ne veux Débuter comme une novice, Par trop de zèle et de bonté, De docilité, Et d'honnêteté : On me blâmera, On me sifflera, On me maudira ; De ce rôle-là, D'après cela Se charge celle qui voudra. Mais enfin si je ne le sais pas, si je ne l'ai pas appris, puis-je le jouer ? D'ailleurs...
Scène 5
Nathalie, Céphane
Nathalie
Céphane, suis Virginie, et tâche de la décider, car nous voilà dans un embarras extrême.
Céphane
Je cours et je vais user de toute mon autorité pour la faire revenir sur son projet.
Scène 6
Madame Dermont, Monsieur Dermont
Madame Dermont
Voilà un obstacle qui n'est pas peu contrariant.
Monsieur Dermont
Je vous avais bien dit que dans tout cela il y aurait quelque chose qui clocherait ; mais les femmes ne veulent pas croire ce qu'on leur dit.
Madame Dermont
Allez-vous nous faire des remontrances ? Et n'êtes-vous pas dans le même embarras que nous ?
Monsieur Dermont
Mais ne vous avais-je pas dit qu'il serait impossible de jouer une tragédie ?
Madame Dermont
Oui, Monsieur le père noble, le prophète, oui, vous nous l'aviez dit ; mais quelle certitude en aviez-vous ?
Monsieur Dermont
Mais sans avoir de certitude on peut présumer...
Madame Dermont
Ah ! Oui, présumer, présumer.... Si on présumait tout, on aurait bien à faire ; et il est beaucoup de choses que vous ne présumez pas.
Monsieur Dermont
Je serais peut-être à la torture s'il me fallait présumer tout ce que vous êtes dans le cas de faire, Madame.
Madame Dermont
Vous, à la torture ! Eh, non ! Vous êtes si pénétrant ! Vous avez l'intelligence si subtile ! Monsieur !
Monsieur Dermont
Que vous êtes entêtée, Madame !
Air : De Dorilas.
Madame Dermont
Voyez un amant en courbette, Il rampe et pleure à nos genoux. Ah ! Qu'il est bon ! Qu'il est honnête ! Un mouton n'est pas aussi doux. Mais s'il devient époux et père, Tout-à-coup comme il changera ! La douceur de son caractère.... Faut voir ce que ça deviendra. Et vous contrariant, Monsieur ! Oh ! Mon Dieu ! Qu'il a changé depuis qu'il est mon mari ! Il était complaisant, prévenant, toujours gracieux, et à présent c'est un diable.
Air : De la parole.
Bis.
Bis.
Monsieur Dermont
Vous jurer un sincère amour, Vous promettre d'être fidèle ; Dire que pour vous, nuit et jour, L'on entretient flamme immortelle ; Puis s'entendre avec un rival, Vous trahir par des tours infâmes, Causer un désordre infernal ; Voilà ce que c'est que les femmes. Ah ! Vous le prenez sur ce ton. Eh bien ! Je vais vous faire le portrait des femmes une fois qu'elles sont mariées.
Ils rentrent.
Madame Dermont
C'est bon, c'est bon, nous vous écouterons une autre fois.
Scène 7
Nathalie
Elle rit.
Elle prend une brochure qui se trouve sur une table, et qui est la tragédie de Zaïre.
Elle feuillette.
Elle déclame en lisant la première tirade de la tragédie, commençant par ces mots : Je ne m'attendais pas, etc.
Elle rentre.
Nathalie
Voilà un contre-temps auquel je ne m'attendais pas ; cette petite étourdie de Virginie nous met tous à l'épreuve. Allons, je vois bien qu'il nous faudra faire des affiches, et mettre à la porte : Par indisposition des acteurs, relâche jusqu'à huitaine. Ah ! Ah ! Ah ! Pourtant tout notre monde est prévenu ; on ne vient que pour la tragédie, et ne pas la donner c'est forcer à nous mal recevoir, surtout après en avoir parlé depuis un mois. Nous passerons donc pour des gens sans parole. Ma foi, plutôt que de ne pas la jouer, si je faisais tous mes efforts pour apprendre le rôle de Fatime... Mais j'en soupire d'avance, adieu mon voile, adieu ma robe, adieu mes diamants, adieu la majesté d'une souveraine future de l'Empire Ottoman, adieu Zaïre... Ce rôle n'est pas bien long. Essayons le genre de ce personnage... Allons, allons dans la solitude faire la confidente, après avoir cru longtemps faire la souveraine.
Scène 8
Lagrange
Il réfléchit.
Air : Tin , tin, tin.
Il fredonne en sautant et en dansant.
Toujours en fredonnant et en se mirant, il chante le couplet suivant sur le même air que les précédents.
Air : De Marianne.
Lagrange
Qu'un amant à son amante Adresse mille poulets ; Qu'il soupire et se lamente, Qu'il lui fasse des couplets ; Moi, tout autrement je pense, Et d'ailleurs je suis certain Que la meilleure romance Ne vaut pas du Chambertin ; Tin, tin , tin, tin , tin, tin, J'aime mieux le Chambertin. Mon père souvent m'engage À modérer mon ardeur ; Mais quand on est à mon âge La passion est fureur : Je ne suis bien qu'à la chasse, Et transporté de plaisir, Quand je vois une bécasse Je ne puis me contenir. De plaisir, de plaisir, Je ne puis me contenir. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur. J'ai la jambe assez bien faite, Le corps assez bien tourné ; J'ai la cuisse rondelette J'ai surtout , un joli né; Avec de tels avantages, Je ne puis que réussir, J'emporte tous les suffrages, Et je me fais applaudir. Quel plaisir ! quel plaisir ! Que de se voir applaudir. Que n'ai-je de l'art d'Hippocrate Étudié tous les secrets ! Et que ne puis-je sur la rate Parler latin, parler français ! D'un médecin, Savant et fin, Je connais peu la science suspecte ; En pareil cas Je n'aime pas Tout le fatras Dont ils font embarras. Messieurs les docteurs, votre secte Veut, je crois, nous faire, mourir ; Commencez donc par nous guérir, Pour que l'on vous respecte. Eh bien ! Personne, personne... Ou diable est donc tout notre monde... Attendons ici un moment... C'est donc après-demain que je parais dans le rôle de Corasmin, officier, confident, ami d'un Soudan ; ma foi, me voilà en beau chemin moi, qui, ne suis ordinairement qu'un pauvre Pasquin, qu'un valet de comédie, et encore, quel valet ! Mais je le dis avec franchise, je ne me suis jamais appliqué à jouer la comédie ; je me suis chargé de quelques rôles pour faire plaisir, et j'ai toujours beaucoup compté sur l'indulgence du Parterre. Je n'ai pas plus de mémoire qu'il ne m'en faut, mais aussi je l'ai très peu cultivée ; je n'aime point d'ailleurs à faire le bel esprit ; je suis trop vif, et j'aime trop les plaisirs pour m'arrêter au spirituel. Les chevaux, la chasse, le bon vin, et autre chose de cette nature : voilà mon élément, et c'est le bonheur suprême ! Oh ! C'est vrai, je suis fou de la chasse. Y a-t-il eu quelque grand chasseur qui ait été grand homme ? Ah ! Parbleu, le jeune Hippolyte qui dit : C'était bien un grand homme. Je me souviens encore un peu de mes Classiques, comme on voit, mais j'ai tout abandonné pour la chasse et les pas de Zéphirs. Pourtant il y a encore un obstacle à tout cela, qui n'est pas peu de chose ; c'est que mon ami Saint-Fons est malade. Le brave Nérestan est dans sa chambre à faire des réflexions sérieuses sur l'avenir ; je l'ai trouvé pâle en effet, ce n'est qu'une fièvre... Mais ces Dames, ces Dames, que vont-elles dire ? C'est dans le cas d'arrêter notre représentation. Quel malheur ! Je payerais moi-même bien cher son médecin, s'il voulait lui rendre la santé.
Scène 9
Nathalie, Lagrange
Nathalie
Vous ne savez pas, Monsieur, que Mademoiselle Virginie ne veut pas se charger du rôle de Fatime.
Lagrange
Mais il est impossible qu'elle ne s'en charge pas : qui pourrait la remplacer ? Après-demain, n'est-ce pas le jour de la représentation ?
Nathalie
Nous lui avons fait observer tout cela, et elle s'est obstinée ; si bien, que je commence à étudier ce rôle pour ne pas faire manquer la pièce.
Lagrange
Mais il est encore un point qui présente une plus grande difficulté. Vous ignorez sans doute que le pauvre Saint-Fons est malade.
Nathalie
Oh ! Pour cette fois, j'y renonce ; adieu la tragédie : bonne leçon pour ne pas y revenir ; adieu. Mais son mal a donc été bien subit !
Lagrange
Je suis moi-même encore dans l'étonnement.
Nathalie
Il faut avouer que c'est une terrible chose que démonter une tragédie.
Lagrange
Oui, pour des gens qui n'en font pas métier, j'avoue que-c'est pénible ; et depuis l'épingle jusqu'au poignard il ne manque pas d'objets à préparer.
Scène 10
Léon, Nathalie
Léon
C'est une affaire résolue, il faut renoncer au rôle de Fatime, Mademoiselle Virginie ne s'en chargera pas.
Nathalie
Et le pauvre Monsieur Saint-Fons qui est malade.
Léon
Allons, mais tout conspire contre nous. Plus de tragédie ; il faut donc renvoyer nos costumes.
Nathalie
J'aurais pu me charger du rôle de Fatime ; mais sans Monsieur Saint-Fons, nous ne pouvons jouer.
Scène 11
Madame Dermont, Nathalie, Monsieur Dermont, Lagrange, Léon
Madame Dermont
Eh bien ! Tout cela s'arrange-t-il ?
Nathalie
Ma tante, c'est impossible : Monsieur Saint-Fons est malade,
Monsieur Dermont
Que vous avais-je dit ? On ne veut pas me croire.
Madame Dermont
C'est donc une fatalité !
Air : Que le sultan Saladin.
Lagrange
Qu'un politique savant Me fasse voir clairement Qu'un morceau de la Belgique Serait une prise unique Qui conviendrait aux Français : C'est vrai ; mais, mais.... Il faut se battre à grands frais ; Et moi, je ne mets ma gloire Qu'à rire et boire. Mesdames, il faut prendre son parti, et savoir supporter l'adversité ; au surplus, quant à moi, je n'en pleurerai pas : la tragédie et la poésie ne m'ont pas prodigué leurs faveurs. Je jase parfois sur la politique, mais j'aime encore mieux chanter et boire.
Madame Dermont
Vous prenez tout cela fort gaîment, mais sans tragédie, vous ne contenterez pas tout le monde ; vous savez que chacun a son goût.
Air : Du haut en bas.
Lagrange
Chacun son goût, L'un court aux sermons de Basile ; Chacun son goût, Le théâtre me plaît beaucoup ; J'aime surtout le vaudeville, J'aime un air gai, léger, facile ; Chacun son goût. Chacun son goût ; Mais, par hasard, vais-je au parterre, Chacun son goût, Ma montre m'est prise du coup ; Je cherche devant et derrière , Et dis, étonné de l'affaire : Chacun son goût. D'accord, Madame.
Madame Dermont
Mais, je vous en prie, répondez-moi: les personnes qui viendront après-demain, et à qui nous avons promis du tragique, que diront-elles ?
Lagrange
Eh bien ! Nous leur donnerons du comique, et l'un vaut bien l'autre.
Air : Une fille est un oiseau.
Madame Dermont
C'est fort bon pour plaisanter, Mais il nous faut du tragique, Et jamais voire comique Ne pourra nous acquitter. Le sujet est très-frivole Mais l'on tient à sa parole, Et moi ce qui me désole Et qu'il convient d'éviter, C'est la petite satire : Vous savez qu'on aime à rire ; Il nous faut donc sans sursis Jouer ce qu'on a promis.
Air du vaudeville de M. Guillaume, ou partie carrée*
Léon
Chacun de nous cherche dans ce bas monde L'homme qui peut lui convenir. Moi, je vais chercher à la ronde, Et sans espoir de réussir ; J'aurais besoin, tout comme Diogène, D'un falot à grande lueur ; Peut-être encor j'aurais bien de la peine À trouver un acteur. Mais ne pourrions-nous pas trouver quelque autre personne qui se chargerait de remplacer Saint-Fons ? Je vais voir un de mes amis qui peut-être nous fera ce plaisir, mais je hasarde ma visite.
Scène 12
Nathalie, Céphane, Monsieur Dermont, Léon, Virginie
Nathalie
J'étais prête à me charger du rôle de Fatime, mais, nous apprenons que Monsieur Saint-Fons est malade.
Céphane
Je crois qu'il est écrit dans le ciel que nous ne pourrons jouer.
Nathalie
Mais Monsieur Léon va chercher à remplacer Monsieur Saint-Fons ; ainsi ne désespérons pas encore.
À part.
Monsieur Dermont
Ah ! Oui, ne désespérons pas. Ils sont drôles ces gens.
Léon
Je vais alors de suite m'occuper du soin de chercher un Nérestan.
Au moment où Léon ouvre la porte pour sortir, il aperçoit Saint-Fons.
Virginie
Vous nous ferez bien plaisir ; pour moi, je suis prête, et mon costume n'attend plus que la levée du rideau. Mon Dieu, comme je serais fâchée si nous ne pouvions jouer ! Je crois que je ne m'en consolerais pas.
Léon
Eh ! Mais voilà Saint-Fons, je ne me trompe pas.
Scène 13
Madame Dermont, Saint-Fons, Céphane, Nathalie, Léon, Monsieur Dermont, Tous
Madame Dermont
Monsieur Saint-Fons, votre santé vous permettra-t-elle de jouer votre rôle ?
Saint-Fons
Madame, je le pense, et rien jusqu'à présent ne peut me faire présumer le contraire. Mon indisposition est légère, et je ne crois pas qu'elle puisse m'empêcher de débiter un rôle que je me suis donné tant de peine pour apprendre et que je sais si ponctuellement.
Céphane
Ah ! Je respire. À présent tout est donc terminé, pourvu que nos autres acteurs ne nous manquent pas de parole ; mais ils nous ont promis ce matin que tout marcherait à merveille, et nous pouvons compter sur eux.
Madame Dermont
Nous voilà chacun à notre emploi, et je vous assure que je suis bien satisfaite de voir ainsi réussir notre essai.
Air : Ça ne s'peut pas.
Nathalie
À maint acteur chantant le drame L'on dit : ayez un art rpol, Dans vos rôles mettez de l'âme, Et prenez un ton naturel Ce ton-là n'est plus sur la scène, Répond l'artiste, et dans ce cas, Vous attendez que je le prenne, Çà ne s'prend pas. Je trouve, ma tante, que nous ne sommes pas tout-à-fait chacun à son emploi, et je crains bien que, par suite, le rôle de Fatime ne soit le plus mal joué ; mais enfin je me trouverai dans le même cas que se trouvent aujourd'hui tant d'artistes.
Air : Pégase est un cheval qui porte. Ou : Aux soins que je prends de ma gloire.
Léon
Du talent, tel est le langage, Il n'est jamais content de lui, Il se déprécie, il s'outrage ; Tel est votre fait aujourd'hui. Dieu des arts , toi qui nous accueilles (Et dont, vous avez les faveurs, en s'adressant aux acteurs) Tu sais que souvent sous les feuilles On trouve les plus belles fleurs. Nous, sommes tous persuadés du contraire à votre égard, et c'est à votre école que ces acteurs pourraient se former.
Céphane
Monsieur Dupaty ne parlerait pas mieux, et je crois qu'aujourd'hui que la chevalerie semble reprendre quelques uns de ses droits, la galanterie aussi renaît à sa suite, et du théâtre, lieu où elle a été encore un peu conservée, elle passera enfin dans nos salons.
Air : [H]alte-là.
Bis.
Madame Dermont
Eh bien ! Monsieur le Prophète, Vous qui présumez toujours, Votre langue nous apprête Sans doute un malin discours ; Mais quoique vous puissiez faire, Sur un point l'on est d'accord : L'on sait que sur cette terre Les maris ont toujours tort. C'est d'accord, Les maris ont toujours tort.
Monsieur Dermont
Eh bien ! Puisque l'on veut me pousser à bout, sachez que je suis malade, et que je ne veux pas jouer.
ENSEMBLE
Tous
Ah ! Monsieur Dermont, par grâce, par complaisance... résisterez-vous à nos instances ? Nous implorons tous votre bonté.
Monsieur Dermont
C'est inutile, je ne jouerai pas.
Fausse sortie de la part de Monsieur et Madame Dermont, chacun par une porte différente.
Madame Dermont
Vous croyez sans doute me faire beaucoup de peine, mais moi non plus je ne jouerai pas. Non ; je ne veux pas jouer.
Léon
Et je laisse à vau-l'eau Marcher notre opéra nouveau, Ainsi que la tragédie. Ah, çà ! J'abandonne aussi la partie ; chaque instant amène un nouvel obstacle.
Monsieur Dermont
Messieurs, Messieurs, ne vous décidez pas sitôt ; cette difficulté tient à si peu de chose ! Et ma femme prend toujours si mal son temps pour me contrarier ! Mais si je cède, ce n'est que pour vous, et je trouverai bien le moyen de réduire un peu le babil féminin qui empire tellement dans ma maison.
Madame Dermont
Eh bien ! Allons à la répétition. Ce n'est pas moi, à coup sûr, qui ai le plus de malice.
Vaudeville Final
Céphane, Léon, Saint-Fons, Nathalie
Air : Ce boudoir est mon parnasse.
Céphane
Nous avons tous notre rôle ; Messieurs , souvenez-vous bien, Que chaque phrase s'envole, Que nos coeurs n'y sont pour rien ; Si je dis que je vous aime, Veuillez l'oublier soudain : Car l'amour, les aveux même, Vous les attendrez en vain.
Léon
Alors que dans mon délire Je parlerai sans détour, Je vous peindrai mon martyre Et l'excès de mon amour ; Mesdames, n'allez pas rire, Ni ne vous offensez pas, Je dois parler à Zaïre, Comme un Roi dans ses États,
Saint-Fons
Si dans un élan tragique Je manque un peu de chaleur ; Et si je suis pathétique, Au lieu d'entrer en fureur ; Entendons-nous bien d'avance : Promettez-moi, dans ce cas, Que, vu ma convalescence, Vous ne me sifflerez pas.
Nathalie
Pour cette faible bluette L'auteur demande pardon ; Vous la trouverez mal faite, Sans esprit et sans raison : S'il a pris une licence Pourrait-il s'en repentir, Quand sa seule récompense N'était que votre plaisir.
Couplet
Chanté Par Monsieur De Rivière
Air : [H]alte-là.
Bis.
Colonel dans : Encore un Pourceaugnac
Chanté Par Monsieur De Rivière
Si quelque mésaventure Arrive dans ce pays, Mes officiers, je vous jure, Y sont toujours compromis ; Mais s'il faut braver les flammes Dans un périlleux combat, S'il faut courtiser les Dames, S'il faut défendre l'État ; Halte-là Le Cantal est toujours là.