Scène 1
La Citoyenne Floch, Le Père Renaud, Le Citoyen Floch
TRIO DE RAOUL DE CRÉQUI
Air : Un jour Lisette allait aux champs, etc.
La Citoyenne Floch
Peut-il être un destin plus doux Entre mon fils et mon époux ? Celui qui me donna la vie Sourit à sa fille attendrie ; Bon père !... Il vient... il vient céans Se réunir à ces enfants.
Le Père Renaud
Je vois le terme de mes maux, Je retrouve ici le repos. Depuis si longtemps je les aime ; J'ai besoin d'être aimé de même. Mon coeur me dit qu'il faut mourir Aux lieux où l'on sait me chérir.
Ensemble... Chacun chante son couplet avec les mêmes intentions.
Le Citoyen Floch
Quels républicains ! Quels héros ! Ils savent braver tous les maux ; De ces fiers ennemis des rois Lisons ( bis ) les immortels exploits.
La Citoyenne Floch
Enfin, mon père, nous vous possédons ; nous ne vous ferons plus de reproches ; vous venez terminer votre carrière au milieu de vos enfants.
Le Père Renaud
Que veux-tu, ma fille ? Je sentais d'avance tout le charme de cette réunion, je la désirais. Mais j'étais retenu à Malestroit, où je demeurais depuis quelques années, par la force de l'habitude. J'y avais de vieux camarade ; nous trinquions souvent ensemble, et le verre à la main nous recommencions nos anciennes campagnes.
La Citoyenne Floch
Il était temps que vous vinssiez. Vous n'aviez pas encore vu ce petit marmot que vous bercez de si bon coeur.
Le Père Renaud
Non : mais je l'ai reconnu d'abord ; c'est le portrait vivant de notre ami Floch ; il sera, j'ose l'espérer, aussi bon républicain que son père.
Air : On compterait les diamants.
Le Citoyen Floch
« Mes amis, ne me plaignez pas, Disait le brave Bellerie , Si le canon m'enlève un bras, Il m'en reste un pour la patrie, Je suis, ( connaissez mieux mon coeur ) Alors qu'un laurier me couronne, Plus grand sur ce lit de douleur Qu'un tyran assis sur son trône. » Républicain ... Eh ! Qui ne le serait pas, qui ne se féliciterait pas de l'être, en apprenant les succès inouïs de nos frères d'armes, en lisant leurs faits héroïques ?... Je tiens un recueil de leurs belles actions... Je ne le lis jamais sans attendrissement. Tenez, je prends au hasard : ah !... Écoutez... C'est une belle réponse d'un capitaine de volontaires grièvement blessé et transporté à l'hospice. Eh bien ! N'est-ce pas là un brave homme ?
Le Père Renaud
Cela ne m'étonne pas de la part de nos volontaires.
Même air.
Le Citoyen Floch
Ce vaisseau des mains des Français, Voyant s'échapper la victoire, Pour ne point se rendre aux Anglais, Vont s'anéantir avec gloire. De l'onde les gouffres ouverts Lui semblent un asile unique ; Il s'enfonce... et du sein des mers S'élève encore un cri civique. Je crois que nos marins vont s'efforcer de les égaler. Voici le trait du Vengeur.
La Citoyenne Floch
Aussi ai-je ouï dire que la Convention veut conserver le souvenir de cet intrépide équipage. Un nouveau Vengeur ira bientôt sur les mers venger celui-là. Tu sais, mon ami, que nous avons envoyé cinquante livres pour la construction de ce vaisseau... Mais vous, mon père , qui avez servi si longtemps, avez-vous vu de telles actions ? Voyons racontez-nous quelques traits de courage. Mais choisissez parmi les plus beaux ; car, après ce qu'il vient de lire, nous avons le droit d'être difficiles.
Le Père Renaud
Oui, j'ai servi long-temps ; mais malheureusement c'est pour un tyran que mon sang a coulé. Ces beaux traits étaient rares alors : on se battait bien néanmoins ; car le Français n'a jamais manqué de courage... Pardi ! Dans mon régiment, (vous savez que je servais dans Auvergne, infanterie,) il s'est fait une belle action... Je veux vous la raconter... Quel dommage qu'un si brave militaire ne fût pas républicain !
Le Citoyen Floch
Qui donc ? Qui donc ?
Le Père Renaud
Ma foi d'Assas, le fameux d'Assas !
Le Citoyen Floch
Qu'a-t-il donc fait ?
Il se lève et se place entre deux.
Air : Vous avec grand tort.
Air : Aussitôt que la lumière.
Suspension.
Le Père Renaud
Dans un bois placé , Attendant notre avant-garde, L'ennemi rusé Avec soin s'était caché. Le Français léger Brave en riant la camarde ? Et va s'engager Dans le plus affreux danger. D'Assas aussitôt s'écrie : « Amis, calmez cette ardeur ; Unissez pour la patrie La prudence à la valeur. À travers cette bruyère, Moi seul je vais tour oser ; Pour ses enfants un bon père Ne craint pas de s'exposer. » Dans la forêt il s'avance... Cent grenadiers ennemis Se jettent sur lui... Silence ! « Si tu parles, tu péris. » Ô d'Assas ! Que vas-tu faire Pour sauver ton régiment ? On le frappe... Il tombe à terre, Et nous l'y trouvons mourant. Attendez ; je crois qu'il dort... Écoutez, vous autres. Il crie : « À moi, Auvergne ! C'est l'ennemi ! »
La Citoyenne Floch
J'aime ce trait sans l'admirer. Quel bon Français n'en ferait autant en pareille occasion ? Je ne suis qu'une femme ; mais certes j'aurais crié comme d'Assas : c'est l'ennemi !
Le Citoyen Floch
D'accord, ma femme, tu aurais parlé ; cela n'est pas douteux. Mais s'il eût fallu te taire pour sauver le régiment ?
La Citoyenne Floch
Je l'aurais fait certainement. Juge de ce que je ferais pour sauver la patrie.
Scène 1
Gilles Corniquet, La Citoyenne Floch, Le Citoyen Floch, Le Père Renaud
Air : Ah ! Monseigneur.
Même air.
On entend des coups de fusils. Il tombe à genoux en se tournant a moitié vers le fond.
Gilles Corniquet
Ô mes amis ! Ah ! Quel malheur ! , Je sis quasi mort de frayeur. On a vu d'loin' v'nir les chouans : I sont pu pis que les bringans... Siz allaient nous égorger tous, Mon Dieu, mon Dieu ! Que ferions nous ? Moi j'n'sis pas du tout d'avis De prendr' n'y bâtons ni fusils, Ça pourrait fâcher ces messieux : Filer tout doux n'vaut'il pas mieux ? Pardon, j'n'sis qu'un pauv' benet ; Mon nom est Gilles Corniquet/
La Citoyenne Floch
Tais-toi, imbécile : ta frayeur aura peut-être grossi les objets.
Gilles Corniquet
J'n'sis qu'un imbécile ? Elle est bonne là... N'entendez-vous pas, citoyenne Floch ?... Ah ! Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ; les voici qui viennent.
Le Citoyen Floch
Eh bien ! Nous les attendrons de pied ferme : ils ne peuvent, après tout, que nous ôter la vie. C'est là que s'arrête ta fureur des méchants.
Le Père Renaud
Nous ôter la vie !... Il faut la leur disputer : je veux pour ma part échiner quelques-uns... Des armes ! Quoi ! Pas seulement un manche à balai !
Il sert Renaud dans ses bras.
Le Citoyen Floch
Des armes ? J'en avais peu..; mais je les ai données à nos braves défenseurs. Dieux ! Voici les Chouans. Ah ! Mon père !
Elle s'élance sur le berceau.
Corniquet effrayé se tapit dans une armoire.
La Citoyenne Floch
Ah ! Mon enfant.
Scène 3
Chef, Le Citoyen Floch, Le Père Renaud, La Citoyenne Floch
On se jette sur eux et on les sépare.
Chef
De par le Roi.
Le Citoyen Floch
Nous n'en reconnaissons plus.
Le Père Renaud
Nous sommes républicains.
Quelques brigands s'avancent vers la femme penchée sur son berceau.
Le Citoyen Floch
Scélérats, assouvissez donc votre rage.
Elle s'aperçoit qu'on va frapper son père et son mari ; et elle se jette aux pieds du chef.
Les brigands semblent n'attendre qu'un coup-d'oeil du chef pour frapper.
La Citoyenne Floch
Tigres, n'approchez pas : craignez la fureur d'une mère. Ah ! Qui que vous soyez, ayez pitié de mes larmes. Je suis fille, épouse et mère ; ah ! Jugez de ma douleur.
À part.
Haut.
Chef
Pas encore... Cette femme peut nous servir ; j'y puis compter avec de tels otages. Relevez-vous, madame : la vie de votre père, de votre mari, de votre fils est en vos mains.
La Citoyenne Floch
Parlez que faut-il faire ? Je promets tout... tout.
Bas.
Il tire sa montre. Haut.
Aux Chouans.
La citoyenne Floch veut suivre son père et son mari ; on la repousse : elle vient retomber près du berceau de son fils.
Chef
Une de nos colonnes est à deux lieues d'ici : je viens d'apprendre que Malestroit est dégarni de troupes ; que ses habitants sont dans une parfaite sécurité.... Voilà l'instant de l'attaquer avec succès. Portez cette lettre du chef de la colonne. Un de mes meilleurs chevaux vous attend à la porte. Volez... Ne craignez pas d'être arrêtée par les royalistes ; vous pénétrerez facilement avec les mots que je vais vous confier. Robespierre et Louis XVI. Je vous donne deux heures : si vous me trahissez ou si vous tardez, vous ne retrouverez ici que les ruines de votre maison et les cadavres de ceux qui vous sont chers. Suivez-moi, vous autres, et emmenez-les.
Scène 4
La Citoyenne Floch
Air : Comment goûter quelque repos.
Air : Mourir pour la patrie.
Elle aperçoit Corniquet qui entr'ouvre l'armoire.
La Citoyenne Floch
Ah ! Dans ces horribles moments , Mon fils, tu redoubles ma peine. Qu'au moins cette troupe inhumaine Épargne les jours innocents. Cruels, vous immolez mon père, Et vous m'arrachez mou époux ?... N'est-ce donc pas assez pour vous ? Laissez cet enfant à sa mère. « Iras-tu livrer ton, pays À cette horde sanguinaire ? Tu servirons ses ennemis !... Ces vils brigands par toi conduits Viendraient ravager cette terre !... Sois républicaine ou péris. Il faut à la patrie Immoler les objets qui font aimer la vie. » Ouelle affreuse situation !... Pauvre petit !... Mon père ! Mon époux !... Les abandonner !... Non, jamais... Ils ne périront pas ; je vais remplir l'ordre cruel : je vais... Arrête, malheureuse... Entends une voix secrète qui te dit... Seule ! Si quelqu'un m'aidait ! Un ami... Un voisin... Corniquet !... Oui... Où est-il.?.... Ah !
Scène 5
Gilles Corniquet, La Citoyenne Floch, Ensemble
Gilles Corniquet
Sont-ils partis ?...
La Citoyenne Floch
Oui ; viens, viens.
Gilles Corniquet
Ouf... Je l'ai échappé belle !... Ces maudits Chouans !
La Citoyenne Floch
Aimes-tu ta patrie ?
Gilles Corniquet
Oh ! Pour c'qui est en cas d'ça.
La Citoyenne Floch
Te sens-tu un peu plus de courage que tout à l'heure.
Gilles Corniquet
Voyons : qu'estq'c'est ? Je sis brave à steure. V'là l'coeur qui me r'vient.
La Citoyenne Floch
Il s'agit de sauver ton pays... Cours avertir la commune de Malestroit. Moi, j'irai prévenir les braves volontaires qui sont cantonnés à deux lieues d'ici ; je marcherai à leur tête ; je la guiderai, et nous viendrons ensemble exterminer ces ennemis de la république.
Air : Si de grand matin.
Gilles Corniquet
Oh ! Pas si bête ! Pas si bête ! Il n'auraient qu'à s'apercevoir d'ça... Dam i'n'badineraient pas... C'est qui n'sont pas polis du tout ces Chouans.
La Citoyenne Floch
Vole sur mes pas.
Gilles Corniquet
Ah ! je n'ose pas.
Point d'orgue.
La Citoyenne Floch
Viens me seconder... Je tremble. Par nous avertis Nos braves amis Vont tous accourir... Je tremble. Quoi ! Lâche ! Tu balances encor ! Je tremble. Ose avec moi braver la mort... Je tremble.
La Citoyenne Floch
C'est un parti pris.
Gilles Corniquet
Calmez vos esprits.
Ensemble
Non, nous n'irons point ensemble.
La Citoyenne Floch
Tu ne mérites pas d'être associé à la gloire de cette action. Seule, je suffirai à tout : ô ma patrie , prête-moi de la force et des ailes.
Scène 6
Gilles Corniquet
Air : Eh ! Mais oui dà.
Du bruit.
Il se cache de nouveau dans l'armoire.
Gilles Corniquet
Dans pareille entreprise Que j'aille m'engager !... Non, non : quoi qu'on en dise, J'évite le danger. Eh ! Mais oui dà, Comment peut-on trouver de mal à çà ? J'aime bien la patrie ; Je voudrais la sauver : Mais j'aime aussi la vie ; Je veux la conserver. Eh ! mais oui dà, Beaucoup de gens ont pensé comme çà. Oh ! Queu femme ! J'gag' quia pus d'esprit dans ce petit corps là que dans le mien... Avec tout son esprit pourtant, al fait là une grande sottise : aller comme çà s'exposer ! J'aime bien mieux que ce soit elle que moi. Eh ben ! Je m'amuse à bavarder, tandis que je devrais être bien loin... Il faut pourtant que je me sauve... Siz allaient me rencontrer ici !.... Ah ! Mon Dieu ! Les v'là qui viennent : i m'feront mourir de peur.
Scène 7
Un Des Brigands, Le Citoyen Floch, Le Père Renaud, Brigand, Gilles Corniquet
À Floch.
espèce de sous-officier
Un Des Brigands
Eh bien ! Y a-t-il quelque chose à piller ici ? Allons, camarades ; il ne faut pas se gêner ; nous sommes sur le pays conquis. De l'or, des assignats, de l'argenterie.
Les brigands cherchent.
Le Citoyen Floch
Vous ne trouverez ici que des vertus.
Le Père Renaud
Mon ami, souffrons-nous assez ?
Le Citoyen Floch
Et-vous, mon père, qui veniez habiter notre maison : au même instant des scélérats viennent s'en emparer.
Le Père Renaud
Je venais partager vos plaisirs ; il est bien juste que je partage vos peines... Faut-il ainsi supporter l'insolence de ces brigands ?
Le Citoyen Floch
La patrie ne m'en devient que plus chère. Celui-là l'aime véritablement qui supporte tous les maux pour elle. Périssons, mon père, et que la République triomphe ! Et ma femme... malheureuse... Tu vas guider les satellites des tyrans ; tu vas racheter notre vie par une trahison.
Le Père Renaud
Je ne peux m'imaginer que ma fille ait commis cette lâcheté... Elle tient de son père ; elle aime sa patrie plus que sa famille.
se rapprochant
Brigand
Eh bien ! Qu'est-ce qu'ils disent donc ceux-là ?
Le Citoyen Floch
Scélérats , oserez-vous enchaîner jusqu'à notre pensée ?
Ils accourent et tirent Corniquet de l'armoire.
Air : Aye, aye, aye, Jeannette.
Brigand
Saisissez ce garnement ; Il faut que ma main l'assomme. Une armoire ! Camarades, enfonçons !... [...] Voici des provisions !... Quelles victuailles ! Un veau tout entier !
Gilles Corniquet
Mon cher monsieur le chouan, Ayez pitié d'un pauvre homme. Aye ! aye ! aye ! Aye ! aye ! aye !... De grâce ! De grâce, aye ! aye ! aye !
Scène 8
Chef, Brigand, Gilles Corniquet
Chef
Que faites-vous de ce maraud ?
Brigand
C'est un imbécile, un pauvre diable que la frayeur avait caché dans cette armoire.
Chef
Va-t-en.
Gilles Corniquet
Très volontiers, je vous assure.
Scène 9
Chef
Floch et Renaud s'approchent et entendent ce que dit le Chef.
Élevant la voix.
Ils sortent.
Chef
Je suis gonflé de fureur. La colonne de Saint-Pavin s'est présentée devant Malestroit : on était prévenu... Elle a été repoussée. Nous sommes trahis... Cette femme sans doute... N'importe , voilà mes victimes. Qu'on les garde ici avec soin : une sentinelle à chaque porte, en dehors. Fais exécuter cet ordre sur le champ, et cours m'avertir au moindre mouvement.
Scène 10
Le Père Renaud, Le Citoyen Floch
Ils ont entendu l'aparte du chef.
Le Père Renaud
Hé bien ! Mon ami, mon coeur me le disait : ma fille n'a point déshonoré son père, son époux ; elle n'a pas trahi son pays... Elle est encore digne de nous.
DUO.
Air : Pauvre Jacques.
Le Citoyen Floch
Mon père, de quel poids je suis soulagée. Je craignais, je l'avoue, la faiblesse de son sexe ; je craignais jusqu'à son attachement pour nous. Mais d'après les discours de ce brigand, d'après ces signes d'une fureur concentrée, sans doute mon épouse à sauvé les habitants de Malestroit ; et loin de servir les rebelles, elle a causé leur défaite. Ah ! Cette idée me console, et ôte à la mort, que j'attends avec calme, tout ce qu'elle pouvait avait de hideux et de poignant.
Mineur.
Le Citoyen Floch
Ah ! Mon père, peut-on craindre la mort, Lorsqu'on s'immole à la patrie ? Tout bon Français enviera notre sort, Et la gloire est une autre vie. Sur mon tombeau les pères attendris , Les yeux baignés de douces larmes, Diront un jour, en embrassant leurs fils : Combien le devoir a de charmes !
Mineur.
Le Père Renaud
Si ton père, dans les champs de la mort, Pour un roi prodigua sa vie , En ce moment qu'il doit bénir son sort Il va mourir pour sa patrie. Sur mon tombeau les vieillards attendris Diront, versant de douces larmes : Quand on a su vivre pour son pays, Dans la mort on trouve des charmes.
Le Père Renaud
Il dort encore, être malheureux ! À peine entré dans le monde, tu vas en sortir ; ou si tu échappes à la férocité de nos ennemis, si tu ne revois le jour, tu ne reverras pas celui qui te l'a donné.
Le Citoyen Floch
Mon père , sauvons-le ; épargnons un crime à ces brigands... Bientôt nous ne serons plus... Qu'il vive lui !... Qu'il vive pour sa mère !... Qu'il vive pour la consoler !... Éloigné du sein qui le nourrit, il commence à sentir le besoin... Ô mon fils ! Tes petits bras caressants ne s'étendront plus vers ton père... Lorsque tu seras en âge de marcher seul vers ma tombe, donne une larme à ma cendre chéri, et cours essuyer les pleurs de ta mère... Mais comment le soustraire à nos assassins ?... Si Corniquet ne s'était pas éloigné... Mais sa maison n'est pas loin ; il pourrait venir à travers le verger.
D'une voix étouffée.
Le Père Renaud
Je ne vois rien... Attends... Oui, le voilà. Corniquet ! Corniquet !
Le Citoyen Floch
Il ne nous entend pas... Si nous avions quelque signe qu'il pût apercevoir.
Il va à la fenêtre et agite la flamme.
Le Père Renaud
Attends... Les brigands n'ont pas aperçu ces couleurs chéries... Elles vont nous êtes utiles.
Le Citoyen Floch
Il nous regarde... Corniquet, Corniquet !
Le Père Renaud
Il vient. Le voilà tout près.
Scène 11
Le Citoyen Floch, Gilles Corniquet, Le Père Renaud
Le Citoyen Floch
Mon ami, viens nous aider : au nom de Dieu, cache cet enfant ; porte-le dans le bois ; où tu voudras... Sauve-le.
Gilles Corniquet
C'est-y ben difficile ? Et les brigands ?... I nous écoutent peut-être ben.
Le Citoyen Floch
Ne crains rien.
Le Père Renaud
Mais la fenêtre est trop haute ; une corde ! Vite.
Il en cherche et en trouve une.
Il court à la fenêtre et arrange la corde.
Air : J'ai tout moissonné, je crois.
Le Citoyen Floch
Mon père, tout doucement : Agissons avec prudence. En voici une.
Le Père Renaud
Tiens la corde fortement. Bon, il est là-bas, je pense.
Le Citoyen Floch
Ah ! Que Dieu soit ton recours ; Pauvre enfant, qu'il sauve tes jours.
Le Père Renaud
Dieu conservera ses jours ; De l'innocent c'est le recours.
Le Citoyen Floch
Veille sur lui, mon ami, aies-en bien soin ; c'est le dernier service que tu nous rendras.
Gilles Corniquet
Laissez faire : allez. Oh ! Les bringands ne le verront pas.
Scène 12
Chef, Brigand, Le Père Renaud, Le Citoyen Floch
Il fait un signe et on lie les mains aux patriotes.
À quatre soldats.
Chef
Tout est découvert ; cette femme nous a trahis ; elle a révélé aux républicains le mot d'ordre que je lui avais confié, elle s'est servi de mon meilleur cheval pour prévenir les habitants de Malustroit, qui ont mit en déroute la colonne du chevalier de Saint-Pavin, et peut-être, par l'effet de sa perfidie, allons-nous être accablés. On a vu quelques bleus dans le lointain. Malédiction sur cette infernale femme !... Mais elle nous a laissé des victimes... Que tout le monde s'apprête, et commençons par nous venger. Vos armes sont-elles en état ?
Brigand
Oui, commandant.
Chef
À genoux.
Le Père Renaud
Des républicains savent mourir debout.
Chef
Qu'on leur bande les yeux.
Le Citoyen Floch
Non... Cette mort est trop belle ; nous voulons la voir venir.
Chef
En joue sur ces coquins.
Scène 13
La Citoyenne Floch, Officier, Le Citoyen Floch, Le Père Renaud
L'officier républicain, au fond du théâtre, a terrassé le chef des brigands et l'empêche de faire le plus léger mouvement en lui mettant un pistolet sous la gorge. Les volontaires couchent en joue les brigands. La citoyenne Floch est au milieu des fusils de ces derniers. Floch et le père Renaud expriment par leur attitude leur étonnement.
La Citoyenne Floch
Arrêtez, malheureux.
Les brigands laissent leurs fusils, les volontaires se jettent sur eux, tandis que la citoyenne Floch vole à son père et à son mari. Le chef des brigands est au milieu des siens.
Officier
Bas les armes, scélérats.
Il la foule aux pieds.
Officier
Une cocarde blanche, exécrable signe du royalisme.
Elle les défait précipitamment et se rejette dans leurs bras.
La Citoyenne Floch
Des liens !...
Le Citoyen Floch
Ô ma bien-aimée ! Tu sauves ton pays, et tu nous rends la vie.
Le Père Renaud
Ma fille, ornement de ta patrie, honneur de ma vieillesse, je fus toujours heureux d'être ton père ; j'en suis fier en ce moment.
Pendant ce couplet la femme a jeté des regards inquiets dans la chambre, en cherchant le berceau de son fils.
Officier
Républicains, dignes amis, quel tableau pour mes regards ! Quel charme pour mon coeur ! Combien je suis heureux d'être l'instrument dont le ciel s'est servi pour votre délivrance, et pour la gloire de la République !... Mais nous devons tout... tout à cette, excellente citoyenne. Elle a sauvé nos frères ; elle a conduit mes pas ; elle vous a rendus à la vie... Ah ! Toutes les couronnes civiques lui sont dues ! Je publierai son courage, ses vertus sublimes... La reconnaissance nationale va consacrer ce grand jour : les regards de la France entière vont se fixer sur ce modeste asile, et la postérité saura qu'une Française républicaine a tout à la fois bien mérité de la patrie, de la nature, de l'amour et de l'amitié.
À son mari.
La Citoyenne Floch
Dieu ! Mon fils !... Qu'est devenu mon fils ? Ah ! Si les barbares... Réponds : où est mon fils ?...
Le Citoyen Floch
Calme-toi... Tu vas le revoir. Corniquet... Mais le voici.
Scène 14
Gilles Corniquet, La Citoyenne Floch, Officier, Le Citoyen Floch, Le Père Renaud
S'approchant confidemment du père Renaud.
Gilles Corniquet
Je suis bien aise que la république ait triomphé. Vive la république ! Tenez, voisine, voici votre marmot : c'est moi pour tant qui l'ai sauvé, malgré tous ces vilains Chouans. Venez encore, comme tantôt, me dire que je ne suis qu'une bête. Comme ils s'enfuient tous ces brigands ! Il y en a tout plein de tués, tout plein ! Tout plein ! Nous sommes les plus forts a présent... Vive la république !
Après avoir posé le berceau sur la table.
La Citoyenne Floch
Pauvre petit !... Tu as faim ! Tout à l'heure... Tout à l'heure, mon fils...
Officier
Heureuse famille ! Que de vertus se trouvent ici réunies !
Le Citoyen Floch
Mes amis, mes libérateurs ! Il ne faut pas que nous nous quittions sans trinquer ensemble : allons nous reposer dans la chambre voisine, et buvons à la république et à la Convention.
Le Père Renaud
C'est bien penser, mon ami.
Gilles Corniquet
Oh ! Oui, c'est ben pensé da... J'ai une soif que c'est incroyable. J'ai couru comme les Autrichiens aux champs de Fleurus... Dam ! Sauve qui peut, c'est mon principe à moi dans les cas difficiles.
Le Père Renaud
Viens, ma fille, et sois sûre que je note parlerai plus du héros de l'ancien régime. D'Asssas , le fameux d'Assas est surpassé.
La Citoyenne Floch
Que dites-vous, mon père ? De l'admiration pour une action simple qui était un devoir pour moi ! J'ai mis du zèle et de la promptitude à prévenir nos braves amis... Ils ont fait le reste. Oui, c'est à eux, à ces jeunes guerriers, à ces sauveurs de la République que nous devons aussi notre salut.
Vaudeville
La Citoyenne Floch, Le Père Renaud, Le Citoyen Floch, Officier, Gilles Corniquet
Air : On sacrifie à la patrie, etc.
La Citoyenne Floch
Que peut-on aimer ici bas ?... C'est son fils, son époux, son père, Je le sens.... mais n'étais-je pas Citoyenne avant d'être more ? Quand le devoir parle à son tour, Je sacrifie À la patrie Mon fils, mon père et mon amour.
À sa fille.
Le Père Renaud
Mes amis , toujours la vertu. Obtient sa juste récompense. Si ton bonheur fut suspendu? Pour ton coeur quelle jouissance . Car le ciel te rend en ce jour, Fille chérie, Une patrie, Ton fils, ton père et ton amour.
Le Citoyen Floch
Eh ! Que pouvait sur moi le sort ? J'avais les vertus de ma femme : Tandis qu'on apprêtait ma mort , Une voix, au fond ce mon âme, Me disait : il faut qu'en ce jour Tu sacrifies À la patrie Ton bien, ta vie et ton amour.
Officier
Je suis jeune, je suis Français, Et le plaisir m'est nécessaire : J'aime à lire, un prochain succès Dans les yeux furtifs de Glycère ; Mais au premier son du tambour. Je sacrifie À la patrie Mon bien , ma vie et mon amour.
Gilles Corniquet
Je rends hommage au vrai guerrier, Sans en avoir le caractère ; Et si je préfère au laurier De vivre le plaisir vulgaire, J'aime à voir qu'au son du tambour On sacrifie À sa patrie Son bien, sa vie et son amour.