Scène 1
LE CHEVALIER de Fourbignac
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh ! Cadédis, je n'y comprends rien : comment ? Parce que j'ai perdu mon argent ; je deviens triste au milieu des plaisirs et des agréments d'un camp paisible ? Hé, où est donc ton esprit, Chevalier de Fourbignac ? Qu'est-il devenu, mon enfant ? Crains-tu de demeurer court, toi, dont la cervelle est le magasin des expédients ? Ah ! Te voilà ; bonjour l'ami Frontin ; comment se porte ton excellence ?
Scène 2
Frontin, LE CHEVALIER de Fourbignac
Frontin
Fort au service de la vôtre, Monsieur le Chevalier. Mais vous, comment vous en va ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Tu vois, mon enfant, le mieux du monde ; toujours gai, gaillard, accablé d'honneurs, et comblé de dettes ; sans amour, Dieu merci ; sans argent, de par tous les diables.
Frontin
C'est tout comme chez nous, Monsieur ; et à l'amour près, dont mon maître a bonne provision, vos destinées sont assez pareilles.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh, cadédis ! Je le défie d'être aussi gueux que je le suis : je te parle confidemment ; je fais figure en apparence, toujours bonne table, beaucoup de vin, les hautbois du Régiment : force Bergères de Paris, quelques Provinciales, maintes Villageoises dansent les soirs devant ma tente ; je me donne ainsi le bal à peu de frais. Je n'ai pas quatre pistoles, et je me divertis toujours, tout coup vaille.
Frontin
Vous êtes heureux d'avoir bon crédit.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Sandis, je le prends à telle fin que de raison, et je ne suis embarrassé que d'une certaine grosse hôtesse, chez qui j'ai mis loger, à mes dépens, des incommodes de Paris, moitié Bourgeois, moitié Bourgeoises, qui sont très indiscrètement venus me rendre ici visite.
Frontin
Hé, de quoi diantre vous avisez-vous de défrayer cette caravane ? Ce sont bien là les allures d'un homme de votre pays ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Paix, tais-toi, je leur garde bonne : ce sont de bonnes connaissances subalternes, de Robe, Marchands, Usuriers pour la plupart : je suis un peu sur leurs parties, je m'y veux mettre pour davantage ; et je leur paie consciencieusement par avance l'intérêt de leur argent, parce que le principal est mal assuré.
Frontin
Cela est de bonne foi pour un Chevalier de Gascogne, et je croyais qu'il n'y avait que mon maître capable d'une si grande délicatesse de conscience.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Comment ?
Frontin
Nous sommes dans la même crise que vous, Monsieur. Monsieur Nicolas Valentin, honnête Marchand, qui fournit le Régiment, Madame Judith Valentin sa femme, Mademoiselle Angélique Valentin leur fille, avec d'autres Bourgeois et Bourgeoises des environs de la rue du Roulle, se sont avisés de venir voir le Camp : Monsieur mon maître, qui est fort libéral, quoiqu'il n'ait pas le double, les a généreusement régalés presque tous les jours. On a fait de grands repas, nous en avons fait les honneurs : mais je serais d'avis d'en laisser payer la dépense à nos Bourgeois ; qu'en dites-vous ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
J'opinerais de même pour les miens, si je n'envisageais les suites.
Frontin
Ce qui nous embarrasse le plus, nous autres, c'est que mon maître est amoureux de Mademoiselle Valentin la fille ; cela nous pique d'honneur, voyez-vous ; et il faut ou crever, ou faire bien les choses.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Tu as raison. Le voici, ton maître.
Scène 3
Clitandre, LE CHEVALIER de Fourbignac, Frontin
Clitandre
Ah ! Mon pauvre Frontin, je suis au désespoir. Bonjour, Chevalier, comment te portes-tu ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Aussi mal que toi. Qui te désespère ?
Clitandre
Je suis dans la plus cruelle situation où je me sois trouvé de ma vie.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Hé bien, donne la main, je t'en offre autant, je ne suis pas mieux.
Clitandre
Sais-tu la cause de mes chagrins ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Si je la sais ? Je la ressens comme toi-même, je suis dans le cas, te dis-je.
Clitandre
Toi, Chevalier, tu serais amoureux ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Amoureux, moi ? Je ne connais l'amour que chez autrui ; ce n'est point par le coeur que nous nous ressemblons, mon ami, c'est par la bourse.
Clitandre
Ah ! C'est encore un surcroît à mon malheur ; je n'ai pas un sou, mon pauvre Chevalier.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Amoureux et gueux ! Ces deux qualités qui séparément ne sont pas fort bonnes ; c'est bien le diable quand le hasard les met ensemble.
Clitandre
Mon pauvre Frontin, que ferons-nous ? Parle.
Frontin
Ma foi, je ne sais, Monsieur : ce qui me paraît de plus facile, c'est que vous consoliez Monsieur le Chevalier, que Monsieur le Chevalier vous console, et que je vous exhorte tous deux à prendre patience ; car je ne vois pas que nous soyons en état de nous rendre réciproquement d'autre service.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Cadédis, pourquoi non ? Associons nos infortunes et nos savoir-faire : allons, un coup de désespoir, Frontin.
Clitandre
Il n'y a rien que je ne sois capable d'entreprendre pour me tirer de cette affaire.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Moi, j'escaladerais le firmament pour en sortir avec honneur.
Frontin
Mais, si vous vous trouvez tant de résolution, il y aurait un moyen…
Clitandre
Quel est-il ? Parle.
Frontin
Il est un peu scabreux, à la vérité ; mais pour franchir un mauvais pas…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Explique-toi seulement, dépêche.
Frontin
Ne pourrions-nous point aller en parti sur le grand chemin de Paris ? Il y aurait là de bons coups à faire.
Clitandre
Tu perds l'esprit, Frontin.
Frontin
Point du tout, Monsieur, aux environs d'un Camp, il n'y a point de mal d'aller en parti ; la curiosité a rendu la Bourgeoisie de Paris très voyageuse ; quel inconvénient trouveriez-vous de faire payer aux premiers venus les frais que nous sont venus faire ici leurs camarades ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
L'expédient me plairait assez, si je n'appréhendais les conséquences.
Frontin
Mais écoutez, cela peut avoir des suites, vous avez raison, voyez.
Clitandre
Si tu n'imagines pas autre chose, je ne vois pas…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh, cadédis ! Je tiens une idée qui vaut, je crois, son pesant d'or.
Frontin
Je ne suis point jaloux de l'invention ; parlez.
Clitandre
Dis-nous ce que c'est.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Tu ne veux pas te brouiller ouvertement avec ta compagnie Bourgeoise, j'ai quelque sorte de ménagement pour la mienne ; tout cela est dans les règles, il faut de la bonne foi, de la politesse et du savoir-vivre. Mais…
Frontin
Où ce mais-là nous mènera-t-il ? Voyons.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Abandonnons-nous réciproquement nos curieux, vous ferez ce que vous pourrez des miens ; et des vôtres, moi, j'en tirerai raison, sur ma parole.
Clitandre
Que dis-tu de cette imagination, Frontin ?
Frontin
Cela m'ouvre l'esprit, Monsieur : notre Monsieur Valentin, à son négoce près, est un Bourgeois aussi bourgeois et aussi neuf…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Les miens sont à peu près de même, habiles gens dans leur commerce, mais d'autre part très imbéciles.
Frontin
Voilà de bons sujets, il faudrait un peu raisonner là-dessus.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Allez raisonner de ce côté, je vous rejoins dans le moment même.
Clitandre
Qui t'empêche de venir avec nous ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Une grosse Hôtesse de ces quartiers, que je vois venir. Comme je lui dois, je la ménage ; et je voudrais bien, en cas de besoin, qu'elle fût femme d'accommodement.
Frontin
Comment ? Et c'est Madame Pinuin, la maîtresse des trois Rois.
Clitandre
Madame Pinuin ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Justement. Vous la connaissez ?
Frontin
Si nous la connaissons ? Elle a été femme de charge d'une fille d'Opéra, chez qui nous soupions quelquefois ; c'est une fort bonne pâte de femme ; et dans le dessein que nous avons, nous pourrions bien avoir besoin d'elle.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oui, je vais la mettre dans ma manche, laissez faire, et retirez-vous, je ne vous ferai pas attendre.
Scène 4
LE CHEVALIER de Fourbignac, Madame Piniun
LE CHEVALIER de Fourbignac
Hé bien, qu'est-ce, la belle hôtesse ? Sitôt que je vous aperçois, j'écarte les importuns, comme vous voyez ; et je connais à votre physionomie que je ne vous fais pas de chagrin. Sympathiserions-nous ensemble quelque tant soit peu, par aventure ?
Madame Piniun
Pourquoi non, Monsieur le Chevalier ? J'aime les gens de bonne humeur ; et de tous les Gascons que j'ai jamais vus, vous me paraissez le plus drôle et le plus divertissant, je vous assure.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Aussi suis-je : quel goût de femme ! Devenez veuve, Madame Pinuin, je fais votre fortune, devenez veuve, encore une fois, et je vous épouse.
Madame Piniun
Que je devienne veuve ! Il y a trous ans que je le suis, Monsieur.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Comment, vous l'êtes ? Quoi, ce gros vivant qui ordonne tout dans la maison, qui tranche, qui taille, qui rogne.
Madame Piniun
Ce n'est que mon compère, Monsieur le Chevalier.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Votre compère ? Hé bien, devenez veuve du compère, et nous ferons nos conditions.
Madame Piniun
Il n'y a point de conditions à faire entre vous et moi. J'ai d'autres vues pour vous, Monsieur le Chevalier, je veux faire votre fortune à vous qui m'offrez de faire la mienne.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Ma fortune, à moi ? Cadédis, je vous mets à même, parlez.
Madame Piniun
Avez-vous le coeur libre, Monsieur le Chevalier ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Si j'ai le coeur libre ? J'entends ; j'ai fait quelque passion dans le pays : eh ! Cadédis, pauvre Chevalier, ne seras-tu jamais corrigé de trop d'ascendant sur les Dames ?
Madame Piniun
Cela viendra, ne vous affligez point, et dites-moi naturellement si vous pouvez disposer de vous.
LE CHEVALIER de Fourbignac
En faveur de qui, ma chère enfant ? Si c'est une vieille, néant, je suis loué ; si c'est une jeune, nous passerons bail quand il lui plaira.
Madame Piniun
Ce n'est point un bail dont il est question, c'est un bon contrat de mariage.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Bail ou Contrat, je ne dispute point des termes, sachons seulement qui ce peut être.
Madame Piniun
C'est Madame Robin.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Qui? Cette gaillarde bourgeoise qui a toujours un pied en l'air ?
Madame Piniun
Elle-même, justement.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Hé ! C'est la maîtresse de Monsieur Mouflard, un de ces Messieurs que j'ai logés chez vous ; c'est avec lui qu'elle est venue de Paris, ils sont fiancés depuis quatre jours.
Madame Piniun
Elle se défiancera si vous voulez, l'air du Camp lui a donné une noble aversion pour son fiancé, et un goût pour tout ce qui s'appelle homme d'épée.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh cadédis, le goût est trop général.
Madame Piniun
Vous en profiterez seul, et de trente mille écus d'argent comptant que je vous offre de sa part, aux conditions de l'épouser.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Trente mille écus, Madame Pinuin ! Je ne me sens point de répugnance dans cette affaire. Agis donc, achève, termine, je me repose sur tes soins et sur mon mérite : elle m'aime sans trop me connaître ; quand elle me connaîtra, qui pourrait-elle me préférer ?
Madame Piniun
Il n'a pas mauvaise opinion de sa petite personne.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Écoute, au moins, vois où tu m'embarques, je compte là-dessus ; si l'affaire manque, il faudra me faire crédit, je t'en avertis. Sans adieu, mon aimable hôtesse.
Madame Piniun
Jusqu'au revoir, Monsieur le Chevalier.
Scène 5
Madame Piniun
Madame Piniun
L'affaire ne manquera pas, à ce que je prévois : la Dame est éprise du Gascon, le Gascon est fort épris de trente mille écus. Oh ! Par ma foi, Monsieur Mouflard, vous vous repentirez à Compiègne de m'avoir refusé crédit à Paris, quand je n'étais que femme de chambre.
Scène 6
Guillaume, Madame Piniun
Guillaume
Sarviteur à la couseine Pinuin, comment se porte-t-alle ? Est-ce qu'alle est devenue folle ? Il m'est avis qu'alle parle toute seule.
Madame Piniun
Je réfléchissais sur certaines petites affaires.
Guillaume
Parguenne, vous les faites bian, vos petites affaires, et vous êtes une futée commère pour une Compiègnoise.
Madame Piniun
Hélas, Monsieur Guillaume, vous n'êtes pas trop nigaud pour un Picard, et vous entendez assez bien vos petits intérêts, aussi bien que moi.
Guillaume
Dame, acoutez, quand je sommes une fois déniaisés, nous autres Picards, je ne nous changerions pas contre certains badauds qui n'avont rien vu ; tatigué, la plaisante engeance.
Madame Piniun
Vous n'avez pas mal fait votre compte avec eux, et le voisinage du Camp ne vous a point apporté de dommage.
Guillaume
Oh, pour stila non ; je me suis avisé de tenir cabaret dans notre farme, c'est un bon métier, couseine, n'an gagne ce qu'on veut ; j'avons morgué eu du monde jusques dans nos étables, et si ils y couchiont tretous sur de la litière à vingt sous par tête tant qu'ils en vouliont : oh morgué, j'ai bien vendu mes denrées.
Madame Piniun
Hé, n'est-il pas juste que ces Curieux de Paris paient un peu cher le plaisir de voir un Camp ?
Guillaume
Parguenne, ils seriaint encore trop heureux quand il leur en coûterait encore dix fois davantage ; ils avont vu une armée une fois, comme alle campe, comme alle file, comme alle marche, comme alle décampe, comme alle… que sais-je moi ? Tatigué, quand ils seront retournés chez eux, comme ils débagouleront tout ça dans leur voisinage !
Madame Piniun
Ceux qui ne l'auront pas vue seront fâchés d'en avoir manqué l'occasion, je gage.
Guillaume
Ça se pourra fort bian : pour les hommes encore passe, n'an leur pardonne ; mais ces Bourgeoises, que venont-elles faire ici ?
Madame Piniun
La curiosité est plus pardonnable aux femmes qu'aux hommes, et…
Guillaume
Hé fi, morgué, c'est se moquer, la curiosité est parmise à de certaines femmes : mais à des Marchandes, à des Cabaretières, à des Procureuses : est-ce que c'est leur besogne de quitter leur ménage et de s'en venir à l'armée ?
Madame Piniun
Il y a quelque chose à dire à cela, vous avez raison.
Guillaume
Il y a morgué de ces masques-là qui avons fait garder la maison aux Procureux pendant qu'alles s'en venont ici courir la prétantaine avec des maîtres Clercs.
Madame Piniun
Cela n'est pas bien.
Guillaume
Je voudrais, parguenne, pour la rareté du fait, qu'on en fît tant seulement passer queuque demi douzaine par les baguettes, ça leur apprendrait à demeurer chez elles.
Madame Piniun
C'est dommage que le cousin n'ait pas grande autorité, il s'en servirait bien judicieusement.
Guillaume
Tatiguenne oui, je n'aime point les sottes gens, et je ne sis jamais plus ravi que quand on les barne.
Madame Piniun
Cela est de bon sens.
Guillaume
Tenez couseine, j'étais ces jours-ci dans la joie de mon coeur.
Madame Piniun
Et à propos de quoi ?
Guillaume
Deux nigauds qui logiont chez nous, un avocat et un Apothicaire.
Madame Piniun
Hé bien ?
Guillaume
Ils aviont, morgué, de biaux justaucorps tout chamarrés d'or, et ils étions montés comme des Saints-Georges ; ils fesions les olibrius dans les commencements : mais ils avont le caquet bien rabattu, à l'heure qu'il est.
Madame Piniun
Comment donc ?
Guillaume
Des aigrefins de ce Camp les avont fait jouer, et ils leur avont tout gagné l'argent, les justaucorps et les montures ; les badauds s'en retourneront en veste à Paris par des chemins de traverses, et si ils ne feront pas grand'chère sur la route. Morgué, que c'est bian fait !
Madame Piniun
Mais ces gens-là dont vous vous moquez, vous apportent de l'argent, cousin.
Guillaume
Bian entendu, voirement, je profite de leurs sottises, mais je m'en gobarge. Ainsi va le monde, ça est-il défendu ?
Madame Piniun
Non, vraiment.
Guillaume
Il y a encore cheux nous des originaux, à qui j'ai opignon qu'on jouera queuque pièce.
Madame Piniun
Et qui sont-ils, ces originaux-là ?
Guillaume
Je ne sais, morgué, pas bian : mais ils sont de la connaissance d'un certain Officier que je vians chercher ici, et ce certain Officier a un certain valet. Hé, pargué, le vela, tenez couseine : ce n'est morgué pas un sot que ce drôle-là.
Madame Piniun
Non, vraiment, c'est un garçon de ma connaissance, et vous me ferez plaisir de me laisser avec lui.
Guillaume
Oui : mais quand vous en aurez fait, vous me le livrerais ; j'ai aussi queuque affaire avec ly, moi, couseine.
Scène 7
Frontin, Guillaume
Frontin
Ah, ah ! C'est vous, Monsieur Guillaume ?
Guillaume
Votre maître m'a dit que je vous trouvisse ici, qu'il avait queuque chose à me dire ; et comme ces parsonnes qu'il a logées cheux nous s'en allont demain, je crois qu'ils ne demandont point à compter : je voudrais bian savoir, ou d'eux, ou de ly, qui me baillera de l'argent ; car je suis homme d'accommodement, il ne m'importe pas qui m'en baille, pourvu que j'en aie.
Frontin
Vous en aurez, je réglerai cela, moi. Quand boirons-nous ensemble ?
Guillaume
Pargué, tout à l'heure, le plutôt vaut le mieux : finissez avec la couseine, je m'en vais cheux elle faire tirer du meilleur ; si vous tardez trop, je boirai tout seul en vous attendant, et vous me trouverais peut-être ivre. Sans adieu, Monsieur Frontin ; votre valet, couseine.
Scène 8
Frontin, Madame Piniun
Frontin
Quoi ! C'est votre cousin que ce Monsieur Guillaume, Madame Pinuin ?
Madame Piniun
Fort à votre service, Monsieur Frontin.
Frontin
Ce Gentilhomme-là ne fait point de déshonneur à la famille, au moins ; et je crois qu'avec un peu de vos lumières, il pourrait faire quelque chose dans le monde.
Madame Piniun
S'il avait pris quelques-unes de vos leçons seulement.
Frontin
J'ai envie de lui en donner pour voir, et de lui faire faire dès aujourd'hui son apprentissage. Mais toi, en faveur de l'ancienne connaissance, serais-tu d'humeur à rendre un bon office à mon Maître ?
Madame Piniun
De tout mon coeur. De quoi s'agit-il ?
Frontin
Je vais te l'expliquer, il est amoureux, premièrement.
Madame Piniun
Amoureux ? Mais écoute donc, Frontin.
Frontin
Oh ! Il n'est pas question ici d'un mariage d'Opéra, nous avons des vues raisonnables.
Madame Piniun
Sur ce pied-là, tu n'as qu'à parler : quel est l'objet de son amour ?
Frontin
Une petite personne, qui, avec son père et sa mère, est logée chez le cousin Guillaume.
Madame Piniun
Et quelles gens sont-ce que le père et la mère ?
Frontin
Le père est Monsieur Valentin, un honnête homme, Marchand de nos amis ; et la mère… la mère… est femme du père.
Madame Piniun
Je comprends cela : mais si ton maître est dans le dessein d'épouser leur fille, il leur fait honneur : quelles difficultés y a-t-il à vaincre ? Je n'y en vois pas pour moi.
Frontin
Tu n'y en vois pas ? Je vais t'y en faire trouver, moi, donne-toi patience. Cet honnête Marchand est un Bourgeois fort riche, et mon maître est un Gentilhomme fort gueux.
Madame Piniun
Cela rend l'affaire épineuse, tu as raison.
Frontin
Autre difficulté : le bonhomme sait le mauvais état de nos affaires ; il a aidé lui-même à les déranger, en nous vendant très cher à crédit de mauvaises marchandises, qu'il nous faisait revendre comptant à très bon marché, et en nous prêtons quelquefois cent pistoles dans le besoin, dont il tirait des billets de mille écus.
Madame Piniun
Mais, vraiment, c'est un usurier que ce Marchand-là.
Frontin
Un usurier ? Oh, parlez mieux, c'est bien un fripon, Madame Pinuin.
Madame Piniun
Et ton maître veut épouser la fille d'un fripon ?
Frontin
Le père est un fripon, mais la fille est un bon parti : ces sortes de mariage ne sont pas sans exemple.
Madame Piniun
Mais, que puis-je là-dedans, moi ? Quel est l'emploi que tu me destines ?
Frontin
Celui d'apprendre à la petite fille que mon maître est amoureux d'elle.
Madame Piniun
Comment, elle n'en est pas informée.
Frontin
Non, mon enfant, on ne s'est encore fait que des mines de part et d'autre ; et outre que nous ne savons pas bien si elle entend les nôtres, nous ne comprenons pas trop ce que les siennes signifient.
Madame Piniun
Quoi, vous n'avez pu ménager un moment de conversation ? Trouver le moyen de rendre un billet ?
Frontin
Non, la mère est un diable, qui ne la quitte pas : c'est une de ces Bourgeoises de la vieille roche, une pie-grièche, un dragon surveillant, qu'il n'y a pas moyen d'endormir, et que tu auras peine à tromper toi-même, quelque talent et quelque expérience que tu aies.
Madame Piniun
Il faudra donc que cela soit bien difficile ?
Scène 9
Madame Robin, Frontin, Madame Piniun
Madame Robin
Ah, la charmante chose la magnifique chose, qu'une armée ! Le délicieux séjour que celui d'un Camp !
Frontin
Quelle est cette femme ? La connais-tu ? Dis.
Madame Piniun
Paix, tais-toi ; c'est une riche Bourgeoise, que je veux faire épouser au Chevalier de Fourbignac.
Frontin
Ah ! Je sais ce que c'est, il vient de nous le dire.
Madame Robin
On ne doit plus se soucier de mourir quand on a vu cela. Pour moi je ne me sens pas, je suis ravie, je me meurs de plaisir, je me meurs de plaisir, je me meurs de plaisir.
Madame Piniun
Comment donc, qu'avez-vous, Madame ? Est-ce que le Camp vous donne des vapeurs ?
Madame Robin
Ah ! Ma chère Madame Pinuin, il fait dans mon coeur et dans mon esprit des révolutions à quoi je ne m'étais pas attendue : je suis dans des ravissements ! Quel charmant spectacle ! Madame Pinuin, quel charmant spectacle !
Frontin
On ne voit point de cela à Paris, Madame.
Madame Robin
Oh, vraiment non, il y a bien de la différence. Nous vîmes avant-hier passer tous les équipages de l'armée ; il n'y a point d'Ambassadeur qui en ait un si beau.
Madame Robin
Cela est vrai, au moins. Que de chevaux ! Que de chariots ! Que de mulets !
Madame Piniun
Non, assurément, ni si nombreux, Madame.
Madame Robin
Cela est vrai, au moins. Que de chevaux ! Que de chariots ! Que de mulets !
Frontin
Que de harnois ! Que de grelots ! Que de sonnettes ! Madame !
Madame Robin
Oui, quel agréable tintamarre ! La satisfaisante chose ! Quel ordre ! Quelle magnificence ! Cela plaît, cela charme, cela ravit ; que cela est beau, que cela est grand, que cela est excellent, que cela est superbe !
Madame Piniun
Vous n'avez pas de regret à votre voyage, Madame ?
Madame Robin
Non, je t'assure ; y a-t-il rien de plus gracieux que tout ce que j'ai vu ? Ce mélange de bataillons confus, ces escadrons épars, ces Officiers, ces Valets, ces Vivandiers, ces gens de condition.
Frontin
Il y a là de la marchandise à choisir ; c'est une belle Foire, n'est-ce pas, Madame ?
Madame Robin
Je ne m'étonne pas s'il y vient tant de monde.
Madame Piniun
Et moi, je ne suis pas surprise qu'après avoir vu tant de belles choses, la Bourgeoisie soit si peu de votre goût.
Madame Robin
Ah ! Je t'ai fait confidence de ma faiblesse, la Bourgeoisie me pue horriblement à l'heure qu'il est, et je m'aimerais mieux simple Cavalière, que la plus honorable Bourgeoise de Paris.
Frontin
Les voyages font bien les gens, Madame Pinuin.
Madame Robin
N'as-tu point vu ce petit badin de Chevalier ?
Madame Piniun
Si je l'ai vu ?
Madame Robin
Paix, parle bas.
Madame Piniun
Ne craignez rien, on peut tout dire devant cet honnête garçon-là.
Frontin
Oui, Madame, je suis des amis de Monsieur le Chevalier, confident ordinaire de toutes les Bourgeoises suivant l'armée.
À Madame Pinuin.
Madame Robin
Tu n'as pas mal d'occupation. Hé bien, mon enfant ?
Madame Piniun
Hé bien, Madame, vous devez être la personne du monde la plus contente : Monsieur le Chevalier m'a prévenue sur tout ce que je m'étais proposé de lui dire de votre part ; il est amoureux de vous à la folie.
Madame Robin
Le petit fripon !
Frontin
Elle vous a dit vrai, Madame, il me l'a dit aussi, à moi : c'est bien la passion la plus pétulante.
Madame Robin
Je n'en fais jamais d'autre, et je me suis toujours bien doutée qu'il m'en voulait. Depuis huit jours que nous sommes ici, il n'a jamais manqué l'occasion de me dire les plus jolies choses ? Oh ! Nous avons beaucoup de sympathie ; il est bouffon, si bouffon dans la conversation ; moi, je suis si folle, si folle dans mes manières.
Madame Piniun
Si ce mariage-là se fait, Madame, vous deviendrez le charme de la garnison.
Madame Robin
De la garnison ? De la garnison ? Quoi, Monsieur le Chevalier me mènera en garnison ?
Madame Piniun
Oui, vraiment, et sur la frontière même ; et comme il est un des plus anciens Officiers du Régiment, le moins que vous puissiez espérer, c'est de vous trouver au premier jour la commandante d'un Bataillon.
Madame Robin
La commandante d'un Bataillon ? Je commanderais un Bataillon, moi, sur la frontière ? Mais, ma chère Madame Pinuin.
Madame Piniun
Cela vaut bien mieux que de ne commander qu'à des garçons de boutique.
Madame Robin
Il n'y a pas de comparaison, vraiment. Ah ! Je ne sais pas ce que je ne donnerais point pour être défaite de ce vilain Monsieur Mouflard.
Frontin
Nous nous en déferons, Madame, ne vous mettez pas en peine : j'en ai bien expédié d'autres.
Madame Robin
Mais je ne voudrais pas qu'on le tuât ;
Frontin
Non, non, Madame.
Madame Robin
Il est bon d'avoir un peu de conduite dans la vie.
Frontin
Nous n'en manquerons pas plus que vous, Madame, laissez-nous faire.
Madame Robin
Faites donc, mes enfants, faites : mais réussissez. Je vais retrouver ma tante et ma soeur, pour leur faire part de ma bonne fortune, et tâcher, en me promenant, de rencontrer ce petit étourdi de Chevalier. Ma chère Madame Pinuin ?
Madame Piniun
Madame ?
Madame Robin
Je serai Commandante d'un Bataillon en garnison, moi, sur la frontière. Que je vais faire des miennes ! Que je vais faire des miennes ! Que je vais faire des miennes !
Scène 10
Frontin, Madame Piniun
Frontin
Voilà une belle folle, au moins, et je ne sais si c'est rendre un bon office au Chevalier.
Madame Piniun
Et mort de ma vie ! C'est l'argent qu'il épouse, ce n'est pas la folle, ne te mets pas en peine.
Scène 11
LE CHEVALIER de Fourbignac, Frontin, Madame Piniun
LE CHEVALIER de Fourbignac
Hé cadédis, l'ami Frontin, tu t'endors, je pense, ou tout au moins tu t'oublies auprès des charmes de ma chère hôtesse. À quoi diantre songes-tu donc ?
Frontin
À vos affaires, Monsieur.
Madame Piniun
Nous n'avons parlé d'autre chose ; et si vous étiez venu de ce côté, vous auriez trouvé Madame Robin toute charmée de l'espérance qu'elle a de vous posséder.
LE CHEVALIER de Fourbignac
La pauvre femme ! Je l'adore. Les trente mille écus sont comptants, au moins ?
Madame Piniun
Et sans cela, serait-elle adorable ? Allez-vous-en la joindre, Monsieur, et prenez soin de l'entretenir dans les agréables idées que nous lui avons données de son bonheur.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Laissez-moi faire, je veux la ravir en extase. Mais écoute, Frontin, le Mouflard et le Valentin n'ont plus guères à rester ici… Il faut se hâter.
Frontin
Hé allez, Monsieur, quand ils partiraient demain, nous leur donnerons ce soir un petit bal d'armée pour leur faire nos adieux : songez seulement à vous rendre au plutôt dans la tente de mon maître.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Tu peux compter que j'y suis déjà, j'y cours, j'y vole, et j'y mène la Dame Robin, dont je me nantis par avance.
Scène 12
Madame Piniun, Frontin
Madame Piniun
Tu n'as maintenant qu'à me faire connaître la femme et la fille de Monsieur Valentin, je trouverai bientôt les moyens d'apprendre à la petite personne ce qu'il faut qu'elle sache, et de pénétrer ce qu'elle a dans l'âme.
Frontin
Nous ne te demandons pas autre chose. Hé parbleu, je crois que les voilà, le hasard nous les amène ici le plus à propos du monde, cela est d'un heureux présage pour notre entreprise.
Madame Piniun
Où te trouverai-je ?
Frontin
Dans notre tente : tu sais bien où campe le Régiment.
Madame Piniun
Bon, n'y déjeunâmes-nous pas l'autre jour ensemble ? Les voilà qui approchent ; laisse-moi, tu auras bientôt de mes nouvelles.
Scène 13
Madame Valetin, Madame Piniun, Angélique
Madame Valetin
Ah ! Que je suis lasse de tout ceci ! Quel charivari ! Quelle peste de cohue ! Votre père est un plaisant animal, vraiment, de nous avoir fait faire un si sot voyage.
Madame Piniun
Madame, je suis votre très humble servante.
Madame Valetin
Je suis la vôtre, Madame.
Angélique
Frontin était avec cette Dame-là, et elle me fait des signes, cela veut dire quelque chose : ne serait-elle point des amies de son maître ?
Madame Valetin
Hem, plaît-il ? Quoi ?
Angélique
Rien, ma mère.
Madame Valentin surprend Madame Pinuin qui fait des signes à Angélique.
Madame Valetin
Hé bien, qu'est-il devenu, ce visage-là ? Son animal de frère, votre imbécile de tante, son grand benet de fils, qui ne nous donne pas seulement la main, où tout cela s'est-il fourré ; il faudra les attendre, cela est bien agréable. Ah, que je suis lasse de tout ce train-ci, que j'en suis lasse ! Hem !
Madame Piniun
Vous êtes Madame Valentin, Madame, apparemment ?
À Angélique.
Madame Valetin
Oui, je suis Madame Valentin. Baissez les yeux, petite fille.
Madame Piniun
Et Madame Valentin de très mauvaise humeur, si je ne me trompe ?
Madame Valetin
Oh pour cela oui, je vous en réponds.
Madame Piniun
Hélas, ma chère Madame que je vous trouve changée ?
Madame Valetin
Changée, Madame ? Voilà un fort sot compliment, et je ne suis point en âge de paraître changée.
Madame Piniun
Ah vraiment, c'est en bien que vous l'êtes, Madame, et vous embellissez à vue d'oeil.
Madame Valetin
Comment, j'embellis ? Tredame, Madame, un visage taillé comme le mien n'a pas grand besoin d'embellir.
Madame Piniun
Ne vous fâchez donc point, Madame, ce n'est pas mon dessein.
Madame Valetin
J'étais à quinze ans toute aussi aimable que je le suis, Madame ; et si vous m'aviez vue au Jasmin fleuri, dans la boutique de feu mon papa ? C'était moi qu'on appelait la belle Parfumeuse, afin que vous le sachiez.
Madame Piniun
Hé, vraiment oui, je le sais bien ; c'est de ce temps-là que j'ai l'honneur de vous connaître, Madame.
Madame Valetin
Hé bien donc ? Tenez-vous droite, bouvière.
Madame Piniun
Vous avez là une aimable enfant, Madame, qui paraît bien sage et bien élevée.
Madame Valetin
Elle ? C'est une sournoise que son père me gâte.
Madame Piniun
Vous songez bientôt à la marier, sans doute ?
Madame Valetin
À la marier, Madame, à la marier ? Cela ne presse pas.
Angélique
Oh, vraiment non ! Madame, je n'ai encore que seize ans, et ma mère n'a été mariée qu'à trente-neuf.
Madame Valetin
Hé bien, tenez ! Cette impertinente, avec ses seize ans, et les trente-neuf ! On va s'imaginer que j'en ai soixante : je ne vous mènerai jamais avec moi, votre père aura beau dire et beau faire.
Madame Piniun
Je ne vous conseillerais pourtant pas, Madame, de la laisser seule en ce pays-ci, surtout ; l'air d'une armée est si dangereux, et pour des jeunes personnes de Paris encore ! Dès qu'il s'en égare quelqu'une dans ce Camp pour trois ou quatre jours seulement, il faut savoir toutes les sottises qu'on en dit.
Madame Valetin
Je le crois bien, vraiment : mais pour moi, je veille la mienne de près, et je ne crains pas que le voyage du Camp fasse aucun tort à sa réputation, ni à la mienne.
Madame Piniun
Oh, je sais dans quelle retenue et dans quelle contrainte vous l'élevez, Madame ; et cela est fort louable, je vous assure.
Angélique
Et fort chagrinant pour moi, Madame, qu'on n'ait pas assez bonne opinion de ma conduite…
Madame Valetin
Je la crois fort bonne : mais le soin que j'en prends ne la rendra pas plus mauvaise.
Madame Piniun
Non, assurément, on ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher de jeunes personnes de répondre aux témoignages d'estime et de tendresse que de jeunes gens peuvent leur donner.
Madame Valetin
Je suis toujours en garde là-contre.
Madame Piniun
Et vous faites fort bien ; le siècle est si perverti, et les hommes d'aujourd'hui sont si rusés et si adroits…
Madame Valetin
Je défie qui que ce soit de m'attraper.
Angélique
Il faudrait être bien fin, à moins que de se faire entendre avec des mines…
Madame Valetin
Vous entendez les mines, Mademoiselle ma fille ?
Angélique
C'est vous qui m'avez montré à les entendre, ma mère.
Madame Valetin
Je vous ai montré cela, moi ?
Angélique
Oui, vraiment, ne faites-vous pas presque toujours la grimace à mon père ?
Madame Valetin
Hé bien ?
Angélique
Hé bien, ma mère, cela veut dire que vous êtes fâchée, n'est-ce pas ? Et par conséquent un visage gracieux doit signifier que l'on est contente.
Madame Piniun
Il n'y a rien de plus naturel.
Madame Valetin
Elle ne manque point d'esprit, au moins.
Madame Piniun
Si jamais elle est sensible à l'amour, elle en aura bien plus encore.
Angélique
Je n'en aurai jamais davantage, Madame, je vous assure.
Madame Piniun
Quoi ? Si vous aviez un Amant incertain de sa destinée, que quelque personne s'intéressât à s'en éclaircir, vous trouveriez moyen de lui faire savoir…
Angélique
Oui, Madame, je l'instruirais de mes sentiments, et en présence de ma mère même.
Madame Valetin
En ma présence ?
Madame Piniun
Je le voudrais pour la rareté du fait, cela serait trop plaisant.
Madame Valetin
Je ne lui conseillerais pas de s'y hasarder.
Angélique
Quoi, vous trouveriez mauvais, ma mère, que j'avouasse naturellement que je ne suis pas insensible à une passion respectueuse ?
Madame Valetin
Personne n'a de passion pour vous, Mademoiselle, voilà des discours inutiles.
À Madame Pinuin.
Angélique
Si quelqu'un en avait, ma mère, des desseins honnêtes et des vues raisonnables lui feraient aisément trouver le chemin de mon coeur. Mais sans l'aveu de ma famille, Madame, il ne devrait jamais rien prétendre.
Madame Piniun
Que cela est soumis ! Que cela est respectueux ! Vous devez être bien contente de cette belle enfant-là, Madame.
Madame Valetin
Voilà ce que fait la bonne éducation, cela ne fera jamais que ce que je voudrai.
Madame Piniun
Je suis si charmée, que je voudrais faire durer la conversation jusqu'à demain. Quoi, sans l'aveu de vos parents, on n'aurait donc rien à espérer, Mademoiselle ?
Angélique
Non, Madame, je vous assure.
À Angélique.
Madame Piniun
Vous n'êtes pas charmée d'entendre cela, Madame ? Et si vous aviez des parents bizarres qui s'opposaient à votre bonheur, qui voulussent forcer votre inclination ?
Angélique
Je n'ai rien à craindre de ce côté-là, Madame.
À Madame Valentin.
Madame Piniun
Il n'y a pas d'apparence, vous avez raison : mais il arrive des choses si peu prévues quelquefois. Supposons que cela fût, (avec tout son esprit, je vais l'embarrasser, je gage) quelqu'un qui vous aimerait tendrement, et qui entreprendrait tout pour vous posséder, vous défendriez-vous de pardonner à ce quelqu'un là…
Angélique
Hé, Madame, l'amour ne doit-il pas pardonner tout ce que l'amour fait entreprendre ?
Madame Piniun
La pauvre enfant ! Voilà une jolie maxime, n'est-ce pas, Madame ?
Madame Valetin
Non, vraiment, elle n'est point jolie, et je la trouve fort impertinente, au contraire.
Madame Piniun
Impertinente, Madame ! Un pauvre amant serait ravi de savoir qu'on pense cela.
Angélique
Ah ! Je voudrais de tout mon coeur que vous en connaissiez quelqu'un, Madame ; je vous permettrais tout de ce pas de lui aller dire.
Madame Piniun
Oh ! Je n'y manquerais pas, je vous en réponds : votre très humble servante, Madame Valentin. Adieu, Mademoiselle.
Scène 14
Madame Valetin, Angélique
Madame Valetin
Voilà une drôlesse qui a la langue bien pendue, à ce qu'il me semble ; et vous êtes aussi furieusement jaseuse : elle fera bien de n'y pas revenir.
Angélique
Elle me paraît si bonne personne et de si bon conseil ; je crois, pour moi, ma mère, qu'il y aurait beaucoup à profiter avec elle.
Madame Valetin
Je le crois, il y aurait à profiter : mais je ne veux pas que vous fassiez de ces profits-là.
Scène 15
Monsieur Mouflart, Angélique, Madame Valetin
Monsieur Mouflart
Ah ! Je n'en puis plus, j'en mourrai de chagrin. Mais voyez ces brutaux, ces canailles-là…
Angélique
Hé, ma mère, voilà Monsieur Mouflard, notre voisin ! Il est déguisé en Gentilhomme, aussi bien que mon père : nous ne sommes pas seuls qui ayons fait le voyage du camp, comme vous voyez.
Madame Valetin
Je le crois bien, vraiment : s'il n'y avait que votre père d'extravagant dans tout lez quartier, ce serait un beau miracle.
Monsieur Mouflart
Ah ! Si l'on m'y attrape.
Madame Valetin
Bonjour, Monsieur Mouflard.
Monsieur Mouflart
Votre valet, Madame Valentin.
Angélique
Vous paraissez bien houspillé : vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux, Monsieur Mouflard ?
Monsieur Mouflart
Ah ! Mademoiselle Angélique, me voilà bien revenu de l'estime et de la considération que j'avais pour l'armée.
Madame Valetin
Comment donc ?
Monsieur Mouflart
Toute la revue s'est aujourd'hui déchaînée pour me faire pièce.
Angélique
Vous venez de voir la revue ?
Monsieur Mouflart
Je viens de voir le diable : je n'ai rien vu. J'étais avec trois Messieurs que vous connaissez, mon beau-frère le Miroitier, mon cousin le Bonnetier, et mon neveu le Notaire, tous bien vêtus, avec de grandes épées, et des plumes rouges même.
Angélique
Avaient-ils aussi bonne mine que vous, Monsieur Mouflard ?
Monsieur Mouflart
Pas tout à fait, mais il ne s'en fallait guères ; et avec tout cela, je crois que tout le monde s'était donné le mot pour nous reconnaître.
Angélique
Est-il possible ?
Monsieur Mouflart
Il faut bien que cela soit ; car de quelque côté que nous allassions, j'entendais toujours : Tirez, Bourgeois : fi les vilains, à la Boutique. Cela n'est point plaisant à essuyer, au moins.
Madame Valetin
Non, vraiment, cela est fort ridicule.
Monsieur Mouflart
Et les maudites hallebardes : ah ! Les vilaines armes, Madame Valentin, les vilaines armes !
Angélique
Vous en paraissez bien mécontent ; seriez-vous blessé ?
Monsieur Mouflart
Non pas dangereusement : mais ces brutaux de Sergents ne croient que vous faire signe de vous ranger, et ils vous assomment.
Madame Valetin
Allez, mon pauvre Monsieur Mouflard, vous en voilà quitte à bon marché.
Monsieur Mouflart
Ah ! Ce qui me chagrine le plus, c'est le cousin et le beau-frère, que j'ai persécutés pour faire le voyage, et qu'on a mis en chemise : leurs femmes ne me le pardonneront jamais.
Angélique
On les a mis en chemise ?
Monsieur Mouflart
Oui, nous nous sauvions de Régiment en Régiment, pour éviter le tumulte et le scandale ; il est désagréable de se faire des affaires avec une armée, voyez-vous ?
Madame Valetin
Il faut céder à la force ; vous avez raison.
Monsieur Mouflart
En chemin faisant, nous sommes malheureusement tombés dans un diable de Bataillon, dont les Officiers étaient à peu près vêtus comme ces deux Messieurs.
Angélique
Cela vous devait faire respecter.
Monsieur Mouflart
Cela a fait tout le contraire : quatre grands pendards de Soldats leur ont fait une querelle d'Allemand, sur ce qu'ils ont contrefait les habits uniformes du Régiment ; ils les ont dépouillés en un clin d'oeil, et on les a mis au Drapeau pour vingt-quatre heures.
Madame Valetin
Mais cela ne se fait point, il faut s'aller plaindre, il y a bonne justice.
Monsieur Mouflart
Il faut s'aller plaindre ? Se plaindra qui voudra : pour moi, je pars demain, et de grand matin même. Jusqu'au revoir, Mesdames.
Angélique
Nous nous retrouverons à Paris, Monsieur Mouflard ?
Monsieur Mouflart
Oui, mais nous ne nous retrouverons jamais au Camp, sur ma parole. Ah ! La vilaine chose ! Qu'une revue, la vilaine chose ! Je n'en verrai de ma vie, pas même à la Plaine de Grenelle.
Scène 16
Madame Valetin, Angélique
Madame Valetin
Ah ! Que votre père mériterait bien qu'il lui en arrivât autant. Voyez un peu ce vieux fou, planter là sa femme et sa fille, pour aller voir des tambours, et des trompettes, des chevaux, des mousquets, des hommes et des piques : car ce n'est que cela dans le fonds : ne voilà-t-il pas une belle curiosité ?
Angélique
Voilà mon père.
Scène 17
Monsieur Valentin, Frontin, Madame Valetin, Angélique
Monsieur Valentin
Mon cher Monsieur Frontin, que je vous ai d'obligation.
Frontin
Oh ! Point du tout, Monsieur, je vous assure.
Monsieur Valentin
Ah ! C'est toi, ma petite femme, ma mie, je te croyais avec mon neveu. Pourquoi nous as-tu quittés ? Tu as bien perdu, va.
Madame Valetin
Ç'amon, vraiment, tirez, Bourgeois, à la boutique : cela est bien plaisant, de s'aller faire dire au nez de ces sottises-là ?
Monsieur Valentin
Ah, ah ! Cela est vrai, on a crié cela, et tout auprès de moi : mais ce n'était pas à moi que cela s'adressait, au moins.
Madame Valetin
Non, car cela ne vous convient pas, aussi bien qu'aux autres ?
Frontin
Oh ! Il y a Bourgeois et Bourgeois, Madame ; et Monsieur Valentin est un homme aussi respecté parmi les troupes…
Monsieur Valentin
J'ai rencontré Monsieur Frontin, le plus heureusement du monde ; et sous ses auspices, j'ai vu assez commodément tout ce qui se pouvait voir.
Frontin
Vous vous moquez, Monsieur, je suis seulement fâché de vous avoir voulu faire passer imprudemment par cet endroit que gardaient ces deux sentinelles.
Monsieur Valentin
C'était notre plus court.
Frontin
Cela est vrai, mais en prenant le plus long, cela vous aurait épargné les bourrades que ces brutaux-là vous ont données.
Madame Valetin
Des bourrades, Monsieur Valentin ?
Monsieur Valentin
Oh ! J'ai fort bien soutenu cela, je ne me suis point déferré, je les aurais forcés si j'avais voulu.
Frontin
Vous avez bien fait de ne le pas vouloir.
Madame Valetin
Le beau plaisir de faire vingt lieues pour se faire battre par des sentinelles !
Monsieur Valentin
Je vous dis que je m'en suis fort bien tiré, encore une fois.
Frontin
Oui, oui, Madame ; et tout cela se serait fort bien passé, Monsieur, sans ce brutal d'Aide-Major ; qui vous a fort vilainement appliqué une vingtaine de coups de canne en passant-là.
Madame Valetin
Une vingtaine de coups de canne ?
Angélique
Comment, mon père ?
Monsieur Valentin
C'est une méprise, il l'a fait par mégarde, cet Aide-Major-là est un de mes amis, et qui me doit de l'argent même ; il ne me voyait que par le dos quand il frappait, dès que j'ai retourné le visage, et qu'il m'a reconnu, il s'est mis à rire comme un fou ; il n'était point du tout fâché contre moi.
Frontin
Monsieur votre mari a l'esprit bien fait, Madame Valentin, vous devez être bienheureuse avec cet honnête homme-là.
Monsieur Valentin
Savez-vous bien ce qui me chagrine le plus de tout cela, Monsieur Frontin ?
Frontin
Hé quoi, Monsieur ?
Monsieur Valentin
C'est le coup de pied que ce cheval m'a donné dans l'estomac.
Frontin
Écoutez, ce cheval-là pourrait bien l'avoir fait exprès, lui ; car il vous a vu au visage.
Monsieur Valentin
Enfin, tout compté, tout rabattu, je suis fort content de mon petit voyage ; et après tout ce que j'ai vu, je commanderais une armée en cas de besoin, il n'y a rien de plus facile.
Scène 18
Guillaume, Frontin, Madame Valetin, Angélique, Monsieur Valentin
Guillaume
Ah ! Palsangué, Monsieur Frontin, je nous allons bian rire.
Frontin
Comment donc, qu'est-il arrivé, Monsieur Guillaume ?
Guillaume
Parguenne, il y a une douzaine d'Officiers à qui l'on a baillé ordre de faire la recharche de tous les Curieux qui se trouveront ici, et qui n'y avont que faire.
Frontin
La recherche des Curieux qui n'ont que faire ici ? Et pourquoi cela, Monsieur Guillaume ?
Guillaume
Margué, n'an les mettra tretous sur le cheval de bois, n'an dit que ce sont des espions.
Madame Valetin
Monsieur Valentin ?
Angélique
Sur le cheval de bois, mon père ?
Monsieur Valentin
Fi donc, vous êtes folle, cela ne me regarde point, je ne suis point un espion.
Guillaume
Tatigué, vous en avez pourtant bian la meine. Dame, accoutez, songez à votre conscience, autant de grimpé, il n'y a pas là de façons.
Monsieur Valentin
Mais voyez cet animal, avec son grimpé.
Frontin
Il ne sait ce qu'il dit, Monsieur, il n'y a jamais eu de cheval de bois dans un Camp.
Guillaume
On en a fait faire tout exprès.
Monsieur Valentin
Tout exprès, Monsieur Frontin !
Frontin
On fera entendre raison à ces Officiers-là, Monsieur, ne vous mettez pas en peine.
Guillaume
On palsanguenne, oui raison ; ils n'écoutont raison que le lendemain, et ils fesont toujours monter à cheval la veille. Oh, ces gens-là abrégeont bian la procédure.
Madame Valetin
Il faut partir, Monsieur Valentin, regagnons Paris. Je serais au désespoir, si par quelque malentendu, il vous arrivait un accident à Compiègne.
Monsieur Valentin
Vous me feriez enrager, Madame Valentin. On me connaît une fois, quand je dirai qui je suis…
Frontin
Au pis aller, Monsieur, si on vous faisait ce chagrin-là, il ne durerait pas du moins ; mon maître a des amis, et vous ne seriez pas là plus de trois ou quatre heures.
Scène 19
LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Monsieur Valentin, Frontin, Fuzillard, Madame Valetin, Angélique
LE CHEVALIER de Fourbignac
Doucement, camarades point de tumulte, ni de méprise, et qu'on fasse les choses dans l'ordre.
Guillaume
Ah ! Tatigué, vela un de ces persécuteurs de Curieux, je gage, vous n'avez morgué qu'à vous bian tenir.
Monsieur Valentin
Ne vous éloignez pas, ma femme ; tenez-vous auprès de moi, ma fille ; ne nous quittez pas, Monsieur Frontin.
À part.
Frontin
Non, non, Monsieur, laissez-moi faire : Voilà un Bourgeois bien en sûreté !
LE CHEVALIER de Fourbignac
Ah, cadédis, la plaisante occupation ! Sera-ce bientôt fait ? Que je suis las de ces corvées. Hé, Boisansoif, Fuzillard, la Taillade ?
Fuzillard
Monsieur ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Combien avons-nous de ces Messieurs les Curieux à cheval ?
Fuzillard
Dix-neuf, je pense ; et un que voilà que nous y aurons bientôt mis, ce sera la vingtaine.
Monsieur Valentin
Monsieur Frontin, ce n'est point une raillerie, vraiment.
Frontin
Paix, je connais cet Officier-là, laissez-moi faire ; Monsieur, je vous donne le bonjour.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Ton valet, Frontin. Qui sont ces gens ? Connais-tu ce visage ?
Madame Valetin
Comment visage ?
Monsieur Valentin
Taisez-vous, ma femme, ne vous faites point d'affaires.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Il a mauvaise physionomie.
Frontin
C'est pourtant un fort honnête homme, un des intimes amis de mon maître
LE CHEVALIER de Fourbignac
Quand il serait l'intime du Diable. Allons, enfants, que l'on commence par s'en assurer.
Monsieur Valentin
Hé, Monsieur, faites-moi la grâce de m'écouter.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Il fait rébellion, je pense ? Qu'on me lui fende l'estomac de trente coups de pertuisanes.
Monsieur Valentin
Hé, Monsieur, ayez pitié de moi, je suis un honnête Bourgeois, qui fournit je ne sais combien de Régiments.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Un Bourgeois dans cet équipage ? Déguisé dans un camp ? Pris en flagrant délit, le procès est tout fait.
Monsieur Valentin
Mais, Monsieur…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Ne voyez-vous pas bien vous-même que vous êtes trop bien vêtu pour rester à pied ? Allons, enfants, que l'on fasse venir en cérémonie une monture pour ce galant homme.
Madame Valetin
C'est mon mari, Monsieur l'Officier.
Angélique
C'est mon père, Monsieur.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Votre mari ? Votre père ? Les aimables personnes ! À votre considération, Mesdames, on ne lui mettra que vingt livres pesant de boulet à chaque jambe.
Monsieur Valentin
Miséricorde ! Hé mon pauvre Monsieur Frontin, où est votre maître ? C'est lui qui m'a fait venir ici, cela crie vengeance.
Frontin
Cela est bien chagrinant, je vous l'avoue ; tâchez de ne point monter à cheval sitôt, je m'en vais le chercher.
Monsieur Valentin
Ah le maudit voyage ! Qu'on se va moquer de moi, le maudit voyage !
Scène 20
Monsieur Valentin, Madame Valetin, LE CHEVALIER de Fourbignac
Marche de Soldats, de Vivandiers, de Bourgeois, de Bourgeoises, et de Paysannes, qui apportent en cérémonie un cheval de bois.
Monsieur Valentin
Ouais, tout ceci est trop bien concerté pour être naturel, c'est un tour qu'on me joue, assurément.
Madame Valetin
Hom ! Que c'est bien employé.
Monsieur Valentin
Vous tairez-vous ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Allons, mon cher Monsieur, sans façon, donnez la main, que je vous serve d'Écuyer, venez.
Monsieur Valentin
Monsieur, ceci n'est qu'une plaisanterie que vous voulez me faire, je le vois bien ; mais tout en riant vous allez me déshonorer, et le ridicule m'en demeurera.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Comment, une plaisanterie ? Oui riez, et bien fort, je vous le conseille ; nous perdons ici le temps. Holà, hé Fuzillard ?
Scène 21
Monsieur Mouflart, Clitandre
Monsieur Mouflart
Je ne fais point de résistance, Monsieur ; mais que je sache du moins pourquoi l'on m'arrête ?
Clitandre
On vous le dira, marchez, Monsieur, marchez.
Scène 22
Frontin, Monsieur Valentin, Monsieur Mouflart, LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Clitandre, Madame Valetin, Angélique
Frontin
Ah, Monsieur ! Il y a une heure que je vous cherche, où diable êtes-vous donc ? Voilà le pauvre Monsieur Valentin que l'on prend pour un espion.
Monsieur Valentin
Oui, Monsieur, vous savez ce qui en est, tenez, ils me veulent faire grimper là-dessus.
Monsieur Mouflart
Et moi, Monsieur le Chevalier, on me mène en prison sans que je sache pourquoi.
LE CHEVALIER de Fourbignac
On vous arrête aussi, Monsieur Mouflard ? Ah cadédis, la cruelle affaire !
Guillaume
Ils le mettront morgué en croupe darrière vous, ne vous chagreignez point.
Clitandre
Écoute, Chevalier, voilà ton ami, voilà le mien, j'ai les mêmes ordres que toi, l'un me répondra de l'autre.
Frontin
Si vous montez celui-ci, nous monterons celui-là par représailles.
Guillaume
Hé, jarnigué, laissez-les à pied tous deux, pis qu'ils s'y trouvont bian, ils aimeront peut-être mieux porter la tarre à cette fortification que n'an va faire.
Monsieur Mouflart
Porter la terre ! Hé, Monsieur le Chevalier, ayez pitié de moi.
Monsieur Valentin
Me laisserez-vous recevoir cet affront-là, Monsieur Clitandre ?
Clitandre
Un peu d'humanité, mon pauvre Chevalier.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Mais un peu de réflexion, toi. Cela ne peut manquer d'être su, l'ordre est exprès ; si nous y manquons, demain nous voilà cassés, je t'en avertis : hé donc, qui nous dédommagera de cet inconvénient ?
Monsieur Mouflart
Ah ! S'il ne tenait qu'à de l'argent, j'ai quatre-vingt-dix louis dans ma bourse.
Monsieur Valentin
Et j'en ai cent trente, moi, Monsieur.
Clitandre
Vous vous moquez de nous, je pense, avec votre argent.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Ce n'est point l'intérêt qui nous gouverne, à moins qu'on ne nous fasse un établissement solide…
Monsieur Mouflart
Un établissement solide !
Monsieur Valentin
Tout mon bien n'y suffirait pas.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh que si fait, voilà votre fille ; que mon ami l'épouse.
Monsieur Valentin
Qu'il épouse ma fille !
LE CHEVALIER de Fourbignac
Vous hésitez ? Hé donc, rien n'est trop avancé, voyez.
Monsieur Valentin
Madame Valentin ?
Madame Valetin
Que ma fille épouse un homme de guerre ? J'aime mieux que vous soyez pendu, Monsieur Valentin.
Guillaume
La bonne femme que vela !
Angélique
Et moi, ma mère, je suis d'un bien meilleur naturel ; pour tirer mon père d'un mauvais pas ; il n'y a rien que je ne sois capable de faire.
Monsieur Valentin
Ma chère enfant !
LE CHEVALIER de Fourbignac
La pauvre petite personne ! Elle en épouserait vingt, en cas de besoin, pour faire plaisir à son père.
Madame Valetin
Je me moque de cela, moi, et je ne consentirai point…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh si vous faites la rétive, je vous mets à dada, vous, maman Valentin.
Madame Valetin
Hom !
Clitandre
Y consentirez-vous sans répugnance ? Et puis-je me flatter…
LE CHEVALIER de Fourbignac
Répugnance ou non, te voilà pourvu ; mais moi je reste, et Monsieur Mouflard n'a point de fille.
Guillaume
Hé bian, palsanguienne, épousez sa femme ; il y a une Madame ici qui ne l'est pas encore ; mais que n'an dit qui allait bientôt l'être, faut-il tant de façons ? Qu'alle devienne la vôtre.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Madame Robin ? L'avis n'est pas mauvais, je m'en accommode.
Monsieur Mouflart
Mais il ne dépend pas de moi, Monsieur…
Les Hautbois sonnent le boute-selle.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Il ne dépend pas de vous ? À cheval, Monsieur Mouflard, à cheval ; allons, enfants, le boute-selle.
Monsieur Mouflart
Hé, voilà Madame Robin, Monsieur, qu'elle y consente ; je voudrai tout ce qu'elle voudra, moi, je vous le promets.
Scène 23
LE CHEVALIER de Fourbignac, Madame Piniun, Guillaume, Madame Robin, Monsieur Mouflart
LE CHEVALIER de Fourbignac
Hé bien, voilà parler raison. Approchez, aimable personne. Que la voilà gracieusement déguisée !
Madame Piniun
C'est pour faire honneur à un certain petit Bal dont on nous a parlé.
Guillaume
Oh tâtiguenne, il est bien question de Bal, couseine, vela Monsieur Mouflard que n'an va mettre sur le cheval de bois, à moins que Madame n'épouse Monsieur le Chevalier.
Madame Robin
On ferait un tel affront à Monsieur Mouflard, lui que j'aime plus que ma vie ?
Monsieur Mouflart
Hé bien, Monsieur, je ne lui fais pas dire, comme vous voyez.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Sa destinée dépend de vous. Allons, tôt, décidez, charmante.
Monsieur Mouflart
Je ne balance point ; et pour faire plaisir à Monsieur Mouflard, je me détermine à tout ce que vous voudrez. Voilà ma main, Monsieur le Chevalier.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Comment, Madame ?
LE CHEVALIER de Fourbignac
Le boute-selle, Monsieur Mouflard.
Monsieur Mouflart
Mais nous sommes liés, Madame et moi, par des engagements.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Oh, cadédis, fussiez-vous liés du noeud gordien, je le coupe, c'est mon affaire ; et nous ne nous quitterons pas que toutes nos conventions ne soient bien signées de part et d'autre, je les garde à vue.
Monsieur Mouflart
Pour moi, je veux m'en retourner à Paris, je me déplais trop ici.
Guillaume
Oh palsangué, vous y resterais, vous êtes un incivil, Monsieur Mouflard, ces Messieurs vous auriont fait l'honneur de vous voir à cheval, il faut bian que vous leur fassiez sti de les voir marier.
LE CHEVALIER de Fourbignac
C'est excellemment bien parler. Que les plaisirs succèdent à la crainte ; nous avons ici des hautbois, bonne compagnie. Allons, Frontin, ce petit bal d'armée, que nous avons tantôt projeté ; et nous irons ensuite souper tous ensemble chez le cousin Guillaume, où il aura soin de faire trouver un Notaire.
Guillaume
Oh parguenne oui, je vous en réponds. Si tous les Curieux qui n'avont que faire au Camp y sont régalés comme ceux-ci, les Officiers ne seront morgué pas ruinés de ces visites-là, sur ma parole.
Divertissement des Curieux de Compiègne
Monsieur Touvenel, Madame Robin, LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Mademoiselle Gesmarres, Frontin
Entrée de quatre Officiers.
Monsieur Touvenel
Le bruit éclatant des trompettes, Et le son bruyant des tambours, Dans ces aimables retraites, Ne menacent point nos jours. Venez, Bourgeois, venez Grisettes, Venez Guerriers, venez Coquettes, Tout invite aux plaisirs, aux festins, aux amours.
Madame Robin
Que j'aime un Camp près de Paris, Là le plaisir vous accompagne, Et l'on y trouve des maris Choisis, polis, De tous pays. Pour moi je prétends, si je vis, Tous les mois faire une campagne.
Entrée de Madame Robin et d'un Officier.
Air.
Entrée de deux Officiers et d'une Paysanne.
BRANLE.
LE CHEVALIER de Fourbignac
Heureuse Madame Robin, Il n'était fait que pour Bellone Ce coeur si fier que je vous donne ; Rendez grâce à votre destin. De cette gaillarde aventure, Que direz-vous, race future ? L'Amour a mis dans le milieu d'un Camp, Le coeur d'un Gascon à l'encan. Beautés, qui dans le champ de Mars, Cherchez à faire des conquêtes, Au milieu de ses fêtes Vous courez bien des hasards. Prenez le parti du mystère ; Et si vous voulez toujours plaire, Ce n'est point au son du tambour, Que vous devez faire l'amour.
Monsieur Touvenel
Que de Bourgeois viennent à l'aventure, Voir dans le Camp la guerre en mignature, Qui Si ce n'était en peinture, Se tiendraient bien loin d'ici. Qui Si ce n'était en peinture, Se tiendraient bien loin d'ici.
Guillaume
Je fons ici, d'une façon courtoise, De très grand coeur accueil à la Bourgeoise ; Mais D'une manière grivoise, Je régalons le Bourgeois. Mais D'une manière grivoise, Je régalons le Bourgeois.
Mademoiselle Gesmarres
Monsieur Mouftard, vraiment c'est grand dommage, Qu'un peu trop tard la guerre vous engage ; Car Si vous aviez du courage, On vous prendrait pour César.
LE CHEVALIER de Fourbignac
On a parlé de Camp et de Revues, Bourgeoises sont aussitôt accourues. Pour Travailler à des recrues, Qui pourront servir un jour.
Frontin
D'exploits guerriers on voit ici l'image ; Et si d'assaut on prenait quelque ouvrage, Les Bourgeoises du Voisinage, Verraient l'action de près.
Madame Robin
Monsieur Valentin vous avez la figure, D'aller bien loin pour peu que le Camp dure, Point, Notre bête est d'une allure, Qui n'avance pas chemin.
Guillaume
Vous aviais là une noble monture, Un grand dada de fort belle encolure ; Ouais La selle eût été bien dure, Pour des darrières bourgeois.