Comédie · 1698

Les curieux de compiègne

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 1 h 02
Distribution
4 femmes, 6 hommes
Répliques
457
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
LE CHEVALIER de Fourbignac H 72 ≈ 12 min 10
Frontin H 72 ≈ 11 min 13
Madame Piniun F 88 ≈ 10 min 10
Guillaume H 36 ≈ 8 min 7
Madame Valetin F 49 ≈ 5 min 9
Madame Robin F 25 ≈ 4 min 3
Monsieur Mouflart H 27 ≈ 4 min 4
Monsieur Valentin H 33 ≈ 4 min 5
Angélique F 31 ≈ 3 min 8
Clitandre H 19 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
LE CHEVALIER de Fourbignac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Frontin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Piniun absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Guillaume absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Valetin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Robin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Mouflart absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Valentin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

LE CHEVALIER de Fourbignac

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh ! Cadédis, je n'y comprends rien : comment ? Parce que j'ai perdu mon argent ; je deviens triste au milieu des plaisirs et des agréments d'un camp paisible ? Hé, où est donc ton esprit, Chevalier de Fourbignac ? Qu'est-il devenu, mon enfant ? Crains-tu de demeurer court, toi, dont la cervelle est le magasin des expédients ? Ah ! Te voilà ; bonjour l'ami Frontin ; comment se porte ton excellence ?

Scène 2

Frontin, LE CHEVALIER de Fourbignac

Frontin

Fort au service de la vôtre, Monsieur le Chevalier. Mais vous, comment vous en va ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Tu vois, mon enfant, le mieux du monde ; toujours gai, gaillard, accablé d'honneurs, et comblé de dettes ; sans amour, Dieu merci ; sans argent, de par tous les diables.

Frontin

C'est tout comme chez nous, Monsieur ; et à l'amour près, dont mon maître a bonne provision, vos destinées sont assez pareilles.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh, cadédis ! Je le défie d'être aussi gueux que je le suis : je te parle confidemment ; je fais figure en apparence, toujours bonne table, beaucoup de vin, les hautbois du Régiment : force Bergères de Paris, quelques Provinciales, maintes Villageoises dansent les soirs devant ma tente ; je me donne ainsi le bal à peu de frais. Je n'ai pas quatre pistoles, et je me divertis toujours, tout coup vaille.

Frontin

Vous êtes heureux d'avoir bon crédit.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Sandis, je le prends à telle fin que de raison, et je ne suis embarrassé que d'une certaine grosse hôtesse, chez qui j'ai mis loger, à mes dépens, des incommodes de Paris, moitié Bourgeois, moitié Bourgeoises, qui sont très indiscrètement venus me rendre ici visite.

Frontin

Hé, de quoi diantre vous avisez-vous de défrayer cette caravane ? Ce sont bien là les allures d'un homme de votre pays ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Paix, tais-toi, je leur garde bonne : ce sont de bonnes connaissances subalternes, de Robe, Marchands, Usuriers pour la plupart : je suis un peu sur leurs parties, je m'y veux mettre pour davantage ; et je leur paie consciencieusement par avance l'intérêt de leur argent, parce que le principal est mal assuré.

Frontin

Cela est de bonne foi pour un Chevalier de Gascogne, et je croyais qu'il n'y avait que mon maître capable d'une si grande délicatesse de conscience.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Comment ?

Frontin

Nous sommes dans la même crise que vous, Monsieur. Monsieur Nicolas Valentin, honnête Marchand, qui fournit le Régiment, Madame Judith Valentin sa femme, Mademoiselle Angélique Valentin leur fille, avec d'autres Bourgeois et Bourgeoises des environs de la rue du Roulle, se sont avisés de venir voir le Camp : Monsieur mon maître, qui est fort libéral, quoiqu'il n'ait pas le double, les a généreusement régalés presque tous les jours. On a fait de grands repas, nous en avons fait les honneurs : mais je serais d'avis d'en laisser payer la dépense à nos Bourgeois ; qu'en dites-vous ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

J'opinerais de même pour les miens, si je n'envisageais les suites.

Frontin

Ce qui nous embarrasse le plus, nous autres, c'est que mon maître est amoureux de Mademoiselle Valentin la fille ; cela nous pique d'honneur, voyez-vous ; et il faut ou crever, ou faire bien les choses.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Tu as raison. Le voici, ton maître.

Scène 3

Clitandre, LE CHEVALIER de Fourbignac, Frontin

Clitandre

Ah ! Mon pauvre Frontin, je suis au désespoir. Bonjour, Chevalier, comment te portes-tu ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Aussi mal que toi. Qui te désespère ?

Clitandre

Je suis dans la plus cruelle situation où je me sois trouvé de ma vie.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Hé bien, donne la main, je t'en offre autant, je ne suis pas mieux.

Clitandre

Sais-tu la cause de mes chagrins ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Si je la sais ? Je la ressens comme toi-même, je suis dans le cas, te dis-je.

Clitandre

Toi, Chevalier, tu serais amoureux ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Amoureux, moi ? Je ne connais l'amour que chez autrui ; ce n'est point par le coeur que nous nous ressemblons, mon ami, c'est par la bourse.

Clitandre

Ah ! C'est encore un surcroît à mon malheur ; je n'ai pas un sou, mon pauvre Chevalier.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Amoureux et gueux ! Ces deux qualités qui séparément ne sont pas fort bonnes ; c'est bien le diable quand le hasard les met ensemble.

Clitandre

Mon pauvre Frontin, que ferons-nous ? Parle.

Frontin

Ma foi, je ne sais, Monsieur : ce qui me paraît de plus facile, c'est que vous consoliez Monsieur le Chevalier, que Monsieur le Chevalier vous console, et que je vous exhorte tous deux à prendre patience ; car je ne vois pas que nous soyons en état de nous rendre réciproquement d'autre service.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Cadédis, pourquoi non ? Associons nos infortunes et nos savoir-faire : allons, un coup de désespoir, Frontin.

Clitandre

Il n'y a rien que je ne sois capable d'entreprendre pour me tirer de cette affaire.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Moi, j'escaladerais le firmament pour en sortir avec honneur.

Frontin

Mais, si vous vous trouvez tant de résolution, il y aurait un moyen…

Clitandre

Quel est-il ? Parle.

Frontin

Il est un peu scabreux, à la vérité ; mais pour franchir un mauvais pas…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Explique-toi seulement, dépêche.

Frontin

Ne pourrions-nous point aller en parti sur le grand chemin de Paris ? Il y aurait là de bons coups à faire.

Clitandre

Tu perds l'esprit, Frontin.

Frontin

Point du tout, Monsieur, aux environs d'un Camp, il n'y a point de mal d'aller en parti ; la curiosité a rendu la Bourgeoisie de Paris très voyageuse ; quel inconvénient trouveriez-vous de faire payer aux premiers venus les frais que nous sont venus faire ici leurs camarades ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

L'expédient me plairait assez, si je n'appréhendais les conséquences.

Frontin

Mais écoutez, cela peut avoir des suites, vous avez raison, voyez.

Clitandre

Si tu n'imagines pas autre chose, je ne vois pas…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh, cadédis ! Je tiens une idée qui vaut, je crois, son pesant d'or.

Frontin

Je ne suis point jaloux de l'invention ; parlez.

Clitandre

Dis-nous ce que c'est.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Tu ne veux pas te brouiller ouvertement avec ta compagnie Bourgeoise, j'ai quelque sorte de ménagement pour la mienne ; tout cela est dans les règles, il faut de la bonne foi, de la politesse et du savoir-vivre. Mais…

Frontin

Où ce mais-là nous mènera-t-il ? Voyons.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Abandonnons-nous réciproquement nos curieux, vous ferez ce que vous pourrez des miens ; et des vôtres, moi, j'en tirerai raison, sur ma parole.

Clitandre

Que dis-tu de cette imagination, Frontin ?

Frontin

Cela m'ouvre l'esprit, Monsieur : notre Monsieur Valentin, à son négoce près, est un Bourgeois aussi bourgeois et aussi neuf…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Les miens sont à peu près de même, habiles gens dans leur commerce, mais d'autre part très imbéciles.

Frontin

Voilà de bons sujets, il faudrait un peu raisonner là-dessus.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Allez raisonner de ce côté, je vous rejoins dans le moment même.

Clitandre

Qui t'empêche de venir avec nous ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Une grosse Hôtesse de ces quartiers, que je vois venir. Comme je lui dois, je la ménage ; et je voudrais bien, en cas de besoin, qu'elle fût femme d'accommodement.

Frontin

Comment ? Et c'est Madame Pinuin, la maîtresse des trois Rois.

Clitandre

Madame Pinuin ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Justement. Vous la connaissez ?

Frontin

Si nous la connaissons ? Elle a été femme de charge d'une fille d'Opéra, chez qui nous soupions quelquefois ; c'est une fort bonne pâte de femme ; et dans le dessein que nous avons, nous pourrions bien avoir besoin d'elle.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oui, je vais la mettre dans ma manche, laissez faire, et retirez-vous, je ne vous ferai pas attendre.

Scène 4

LE CHEVALIER de Fourbignac, Madame Piniun

LE CHEVALIER de Fourbignac

Hé bien, qu'est-ce, la belle hôtesse ? Sitôt que je vous aperçois, j'écarte les importuns, comme vous voyez ; et je connais à votre physionomie que je ne vous fais pas de chagrin. Sympathiserions-nous ensemble quelque tant soit peu, par aventure ?

Madame Piniun

Pourquoi non, Monsieur le Chevalier ? J'aime les gens de bonne humeur ; et de tous les Gascons que j'ai jamais vus, vous me paraissez le plus drôle et le plus divertissant, je vous assure.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Aussi suis-je : quel goût de femme ! Devenez veuve, Madame Pinuin, je fais votre fortune, devenez veuve, encore une fois, et je vous épouse.

Madame Piniun

Que je devienne veuve ! Il y a trous ans que je le suis, Monsieur.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Comment, vous l'êtes ? Quoi, ce gros vivant qui ordonne tout dans la maison, qui tranche, qui taille, qui rogne.

Madame Piniun

Ce n'est que mon compère, Monsieur le Chevalier.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Votre compère ? Hé bien, devenez veuve du compère, et nous ferons nos conditions.

Madame Piniun

Il n'y a point de conditions à faire entre vous et moi. J'ai d'autres vues pour vous, Monsieur le Chevalier, je veux faire votre fortune à vous qui m'offrez de faire la mienne.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Ma fortune, à moi ? Cadédis, je vous mets à même, parlez.

Madame Piniun

Avez-vous le coeur libre, Monsieur le Chevalier ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Si j'ai le coeur libre ? J'entends ; j'ai fait quelque passion dans le pays : eh ! Cadédis, pauvre Chevalier, ne seras-tu jamais corrigé de trop d'ascendant sur les Dames ?

Madame Piniun

Cela viendra, ne vous affligez point, et dites-moi naturellement si vous pouvez disposer de vous.

LE CHEVALIER de Fourbignac

En faveur de qui, ma chère enfant ? Si c'est une vieille, néant, je suis loué ; si c'est une jeune, nous passerons bail quand il lui plaira.

Madame Piniun

Ce n'est point un bail dont il est question, c'est un bon contrat de mariage.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Bail ou Contrat, je ne dispute point des termes, sachons seulement qui ce peut être.

Madame Piniun

C'est Madame Robin.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Qui? Cette gaillarde bourgeoise qui a toujours un pied en l'air ?

Madame Piniun

Elle-même, justement.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Hé ! C'est la maîtresse de Monsieur Mouflard, un de ces Messieurs que j'ai logés chez vous ; c'est avec lui qu'elle est venue de Paris, ils sont fiancés depuis quatre jours.

Madame Piniun

Elle se défiancera si vous voulez, l'air du Camp lui a donné une noble aversion pour son fiancé, et un goût pour tout ce qui s'appelle homme d'épée.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh cadédis, le goût est trop général.

Madame Piniun

Vous en profiterez seul, et de trente mille écus d'argent comptant que je vous offre de sa part, aux conditions de l'épouser.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Trente mille écus, Madame Pinuin ! Je ne me sens point de répugnance dans cette affaire. Agis donc, achève, termine, je me repose sur tes soins et sur mon mérite : elle m'aime sans trop me connaître ; quand elle me connaîtra, qui pourrait-elle me préférer ?

Madame Piniun

Il n'a pas mauvaise opinion de sa petite personne.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Écoute, au moins, vois où tu m'embarques, je compte là-dessus ; si l'affaire manque, il faudra me faire crédit, je t'en avertis. Sans adieu, mon aimable hôtesse.

Madame Piniun

Jusqu'au revoir, Monsieur le Chevalier.

Scène 5

Madame Piniun

Madame Piniun

L'affaire ne manquera pas, à ce que je prévois : la Dame est éprise du Gascon, le Gascon est fort épris de trente mille écus. Oh ! Par ma foi, Monsieur Mouflard, vous vous repentirez à Compiègne de m'avoir refusé crédit à Paris, quand je n'étais que femme de chambre.

Scène 6

Guillaume, Madame Piniun

Guillaume

Sarviteur à la couseine Pinuin, comment se porte-t-alle ? Est-ce qu'alle est devenue folle ? Il m'est avis qu'alle parle toute seule.

Madame Piniun

Je réfléchissais sur certaines petites affaires.

Guillaume

Parguenne, vous les faites bian, vos petites affaires, et vous êtes une futée commère pour une Compiègnoise.

Madame Piniun

Hélas, Monsieur Guillaume, vous n'êtes pas trop nigaud pour un Picard, et vous entendez assez bien vos petits intérêts, aussi bien que moi.

Guillaume

Dame, acoutez, quand je sommes une fois déniaisés, nous autres Picards, je ne nous changerions pas contre certains badauds qui n'avont rien vu ; tatigué, la plaisante engeance.

Madame Piniun

Vous n'avez pas mal fait votre compte avec eux, et le voisinage du Camp ne vous a point apporté de dommage.

Guillaume

Oh, pour stila non ; je me suis avisé de tenir cabaret dans notre farme, c'est un bon métier, couseine, n'an gagne ce qu'on veut ; j'avons morgué eu du monde jusques dans nos étables, et si ils y couchiont tretous sur de la litière à vingt sous par tête tant qu'ils en vouliont : oh morgué, j'ai bien vendu mes denrées.

Madame Piniun

Hé, n'est-il pas juste que ces Curieux de Paris paient un peu cher le plaisir de voir un Camp ?

Guillaume

Parguenne, ils seriaint encore trop heureux quand il leur en coûterait encore dix fois davantage ; ils avont vu une armée une fois, comme alle campe, comme alle file, comme alle marche, comme alle décampe, comme alle… que sais-je moi ? Tatigué, quand ils seront retournés chez eux, comme ils débagouleront tout ça dans leur voisinage !

Madame Piniun

Ceux qui ne l'auront pas vue seront fâchés d'en avoir manqué l'occasion, je gage.

Guillaume

Ça se pourra fort bian : pour les hommes encore passe, n'an leur pardonne ; mais ces Bourgeoises, que venont-elles faire ici ?

Madame Piniun

La curiosité est plus pardonnable aux femmes qu'aux hommes, et…

Guillaume

Hé fi, morgué, c'est se moquer, la curiosité est parmise à de certaines femmes : mais à des Marchandes, à des Cabaretières, à des Procureuses : est-ce que c'est leur besogne de quitter leur ménage et de s'en venir à l'armée ?

Madame Piniun

Il y a quelque chose à dire à cela, vous avez raison.

Guillaume

Il y a morgué de ces masques-là qui avons fait garder la maison aux Procureux pendant qu'alles s'en venont ici courir la prétantaine avec des maîtres Clercs.

Madame Piniun

Cela n'est pas bien.

Guillaume

Je voudrais, parguenne, pour la rareté du fait, qu'on en fît tant seulement passer queuque demi douzaine par les baguettes, ça leur apprendrait à demeurer chez elles.

Madame Piniun

C'est dommage que le cousin n'ait pas grande autorité, il s'en servirait bien judicieusement.

Guillaume

Tatiguenne oui, je n'aime point les sottes gens, et je ne sis jamais plus ravi que quand on les barne.

Madame Piniun

Cela est de bon sens.

Guillaume

Tenez couseine, j'étais ces jours-ci dans la joie de mon coeur.

Madame Piniun

Et à propos de quoi ?

Guillaume

Deux nigauds qui logiont chez nous, un avocat et un Apothicaire.

Madame Piniun

Hé bien ?

Guillaume

Ils aviont, morgué, de biaux justaucorps tout chamarrés d'or, et ils étions montés comme des Saints-Georges ; ils fesions les olibrius dans les commencements : mais ils avont le caquet bien rabattu, à l'heure qu'il est.

Madame Piniun

Comment donc ?

Guillaume

Des aigrefins de ce Camp les avont fait jouer, et ils leur avont tout gagné l'argent, les justaucorps et les montures ; les badauds s'en retourneront en veste à Paris par des chemins de traverses, et si ils ne feront pas grand'chère sur la route. Morgué, que c'est bian fait !

Madame Piniun

Mais ces gens-là dont vous vous moquez, vous apportent de l'argent, cousin.

Guillaume

Bian entendu, voirement, je profite de leurs sottises, mais je m'en gobarge. Ainsi va le monde, ça est-il défendu ?

Madame Piniun

Non, vraiment.

Guillaume

Il y a encore cheux nous des originaux, à qui j'ai opignon qu'on jouera queuque pièce.

Madame Piniun

Et qui sont-ils, ces originaux-là ?

Guillaume

Je ne sais, morgué, pas bian : mais ils sont de la connaissance d'un certain Officier que je vians chercher ici, et ce certain Officier a un certain valet. Hé, pargué, le vela, tenez couseine : ce n'est morgué pas un sot que ce drôle-là.

Madame Piniun

Non, vraiment, c'est un garçon de ma connaissance, et vous me ferez plaisir de me laisser avec lui.

Guillaume

Oui : mais quand vous en aurez fait, vous me le livrerais ; j'ai aussi queuque affaire avec ly, moi, couseine.

Scène 7

Frontin, Guillaume

Frontin

Ah, ah ! C'est vous, Monsieur Guillaume ?

Guillaume

Votre maître m'a dit que je vous trouvisse ici, qu'il avait queuque chose à me dire ; et comme ces parsonnes qu'il a logées cheux nous s'en allont demain, je crois qu'ils ne demandont point à compter : je voudrais bian savoir, ou d'eux, ou de ly, qui me baillera de l'argent ; car je suis homme d'accommodement, il ne m'importe pas qui m'en baille, pourvu que j'en aie.

Frontin

Vous en aurez, je réglerai cela, moi. Quand boirons-nous ensemble ?

Guillaume

Pargué, tout à l'heure, le plutôt vaut le mieux : finissez avec la couseine, je m'en vais cheux elle faire tirer du meilleur ; si vous tardez trop, je boirai tout seul en vous attendant, et vous me trouverais peut-être ivre. Sans adieu, Monsieur Frontin ; votre valet, couseine.

Scène 8

Frontin, Madame Piniun

Frontin

Quoi ! C'est votre cousin que ce Monsieur Guillaume, Madame Pinuin ?

Madame Piniun

Fort à votre service, Monsieur Frontin.

Frontin

Ce Gentilhomme-là ne fait point de déshonneur à la famille, au moins ; et je crois qu'avec un peu de vos lumières, il pourrait faire quelque chose dans le monde.

Madame Piniun

S'il avait pris quelques-unes de vos leçons seulement.

Frontin

J'ai envie de lui en donner pour voir, et de lui faire faire dès aujourd'hui son apprentissage. Mais toi, en faveur de l'ancienne connaissance, serais-tu d'humeur à rendre un bon office à mon Maître ?

Madame Piniun

De tout mon coeur. De quoi s'agit-il ?

Frontin

Je vais te l'expliquer, il est amoureux, premièrement.

Madame Piniun

Amoureux ? Mais écoute donc, Frontin.

Frontin

Oh ! Il n'est pas question ici d'un mariage d'Opéra, nous avons des vues raisonnables.

Madame Piniun

Sur ce pied-là, tu n'as qu'à parler : quel est l'objet de son amour ?

Frontin

Une petite personne, qui, avec son père et sa mère, est logée chez le cousin Guillaume.

Madame Piniun

Et quelles gens sont-ce que le père et la mère ?

Frontin

Le père est Monsieur Valentin, un honnête homme, Marchand de nos amis ; et la mère… la mère… est femme du père.

Madame Piniun

Je comprends cela : mais si ton maître est dans le dessein d'épouser leur fille, il leur fait honneur : quelles difficultés y a-t-il à vaincre ? Je n'y en vois pas pour moi.

Frontin

Tu n'y en vois pas ? Je vais t'y en faire trouver, moi, donne-toi patience. Cet honnête Marchand est un Bourgeois fort riche, et mon maître est un Gentilhomme fort gueux.

Madame Piniun

Cela rend l'affaire épineuse, tu as raison.

Frontin

Autre difficulté : le bonhomme sait le mauvais état de nos affaires ; il a aidé lui-même à les déranger, en nous vendant très cher à crédit de mauvaises marchandises, qu'il nous faisait revendre comptant à très bon marché, et en nous prêtons quelquefois cent pistoles dans le besoin, dont il tirait des billets de mille écus.

Madame Piniun

Mais, vraiment, c'est un usurier que ce Marchand-là.

Frontin

Un usurier ? Oh, parlez mieux, c'est bien un fripon, Madame Pinuin.

Madame Piniun

Et ton maître veut épouser la fille d'un fripon ?

Frontin

Le père est un fripon, mais la fille est un bon parti : ces sortes de mariage ne sont pas sans exemple.

Madame Piniun

Mais, que puis-je là-dedans, moi ? Quel est l'emploi que tu me destines ?

Frontin

Celui d'apprendre à la petite fille que mon maître est amoureux d'elle.

Madame Piniun

Comment, elle n'en est pas informée.

Frontin

Non, mon enfant, on ne s'est encore fait que des mines de part et d'autre ; et outre que nous ne savons pas bien si elle entend les nôtres, nous ne comprenons pas trop ce que les siennes signifient.

Madame Piniun

Quoi, vous n'avez pu ménager un moment de conversation ? Trouver le moyen de rendre un billet ?

Frontin

Non, la mère est un diable, qui ne la quitte pas : c'est une de ces Bourgeoises de la vieille roche, une pie-grièche, un dragon surveillant, qu'il n'y a pas moyen d'endormir, et que tu auras peine à tromper toi-même, quelque talent et quelque expérience que tu aies.

Madame Piniun

Il faudra donc que cela soit bien difficile ?

Scène 9

Madame Robin, Frontin, Madame Piniun

Madame Robin

Ah, la charmante chose la magnifique chose, qu'une armée ! Le délicieux séjour que celui d'un Camp !

Frontin

Quelle est cette femme ? La connais-tu ? Dis.

Madame Piniun

Paix, tais-toi ; c'est une riche Bourgeoise, que je veux faire épouser au Chevalier de Fourbignac.

Frontin

Ah ! Je sais ce que c'est, il vient de nous le dire.

Madame Robin

On ne doit plus se soucier de mourir quand on a vu cela. Pour moi je ne me sens pas, je suis ravie, je me meurs de plaisir, je me meurs de plaisir, je me meurs de plaisir.

Madame Piniun

Comment donc, qu'avez-vous, Madame ? Est-ce que le Camp vous donne des vapeurs ?

Madame Robin

Ah ! Ma chère Madame Pinuin, il fait dans mon coeur et dans mon esprit des révolutions à quoi je ne m'étais pas attendue : je suis dans des ravissements ! Quel charmant spectacle ! Madame Pinuin, quel charmant spectacle !

Frontin

On ne voit point de cela à Paris, Madame.

Madame Robin

Oh, vraiment non, il y a bien de la différence. Nous vîmes avant-hier passer tous les équipages de l'armée ; il n'y a point d'Ambassadeur qui en ait un si beau.

Madame Robin

Cela est vrai, au moins. Que de chevaux ! Que de chariots ! Que de mulets !

Madame Piniun

Non, assurément, ni si nombreux, Madame.

Madame Robin

Cela est vrai, au moins. Que de chevaux ! Que de chariots ! Que de mulets !

Frontin

Que de harnois ! Que de grelots ! Que de sonnettes ! Madame !

Madame Robin

Oui, quel agréable tintamarre ! La satisfaisante chose ! Quel ordre ! Quelle magnificence ! Cela plaît, cela charme, cela ravit ; que cela est beau, que cela est grand, que cela est excellent, que cela est superbe !

Madame Piniun

Vous n'avez pas de regret à votre voyage, Madame ?

Madame Robin

Non, je t'assure ; y a-t-il rien de plus gracieux que tout ce que j'ai vu ? Ce mélange de bataillons confus, ces escadrons épars, ces Officiers, ces Valets, ces Vivandiers, ces gens de condition.

Frontin

Il y a là de la marchandise à choisir ; c'est une belle Foire, n'est-ce pas, Madame ?

Madame Robin

Je ne m'étonne pas s'il y vient tant de monde.

Madame Piniun

Et moi, je ne suis pas surprise qu'après avoir vu tant de belles choses, la Bourgeoisie soit si peu de votre goût.

Madame Robin

Ah ! Je t'ai fait confidence de ma faiblesse, la Bourgeoisie me pue horriblement à l'heure qu'il est, et je m'aimerais mieux simple Cavalière, que la plus honorable Bourgeoise de Paris.

Frontin

Les voyages font bien les gens, Madame Pinuin.

Madame Robin

N'as-tu point vu ce petit badin de Chevalier ?

Madame Piniun

Si je l'ai vu ?

Madame Robin

Paix, parle bas.

Madame Piniun

Ne craignez rien, on peut tout dire devant cet honnête garçon-là.

Frontin

Oui, Madame, je suis des amis de Monsieur le Chevalier, confident ordinaire de toutes les Bourgeoises suivant l'armée.

À Madame Pinuin.

Madame Robin

Tu n'as pas mal d'occupation. Hé bien, mon enfant ?

Madame Piniun

Hé bien, Madame, vous devez être la personne du monde la plus contente : Monsieur le Chevalier m'a prévenue sur tout ce que je m'étais proposé de lui dire de votre part ; il est amoureux de vous à la folie.

Madame Robin

Le petit fripon !

Frontin

Elle vous a dit vrai, Madame, il me l'a dit aussi, à moi : c'est bien la passion la plus pétulante.

Madame Robin

Je n'en fais jamais d'autre, et je me suis toujours bien doutée qu'il m'en voulait. Depuis huit jours que nous sommes ici, il n'a jamais manqué l'occasion de me dire les plus jolies choses ? Oh ! Nous avons beaucoup de sympathie ; il est bouffon, si bouffon dans la conversation ; moi, je suis si folle, si folle dans mes manières.

Madame Piniun

Si ce mariage-là se fait, Madame, vous deviendrez le charme de la garnison.

Madame Robin

De la garnison ? De la garnison ? Quoi, Monsieur le Chevalier me mènera en garnison ?

Madame Piniun

Oui, vraiment, et sur la frontière même ; et comme il est un des plus anciens Officiers du Régiment, le moins que vous puissiez espérer, c'est de vous trouver au premier jour la commandante d'un Bataillon.

Madame Robin

La commandante d'un Bataillon ? Je commanderais un Bataillon, moi, sur la frontière ? Mais, ma chère Madame Pinuin.

Madame Piniun

Cela vaut bien mieux que de ne commander qu'à des garçons de boutique.

Madame Robin

Il n'y a pas de comparaison, vraiment. Ah ! Je ne sais pas ce que je ne donnerais point pour être défaite de ce vilain Monsieur Mouflard.

Frontin

Nous nous en déferons, Madame, ne vous mettez pas en peine : j'en ai bien expédié d'autres.

Madame Robin

Mais je ne voudrais pas qu'on le tuât ;

Frontin

Non, non, Madame.

Madame Robin

Il est bon d'avoir un peu de conduite dans la vie.

Frontin

Nous n'en manquerons pas plus que vous, Madame, laissez-nous faire.

Madame Robin

Faites donc, mes enfants, faites : mais réussissez. Je vais retrouver ma tante et ma soeur, pour leur faire part de ma bonne fortune, et tâcher, en me promenant, de rencontrer ce petit étourdi de Chevalier. Ma chère Madame Pinuin ?

Madame Piniun

Madame ?

Madame Robin

Je serai Commandante d'un Bataillon en garnison, moi, sur la frontière. Que je vais faire des miennes ! Que je vais faire des miennes ! Que je vais faire des miennes !

Scène 10

Frontin, Madame Piniun

Frontin

Voilà une belle folle, au moins, et je ne sais si c'est rendre un bon office au Chevalier.

Madame Piniun

Et mort de ma vie ! C'est l'argent qu'il épouse, ce n'est pas la folle, ne te mets pas en peine.

Scène 11

LE CHEVALIER de Fourbignac, Frontin, Madame Piniun

LE CHEVALIER de Fourbignac

Hé cadédis, l'ami Frontin, tu t'endors, je pense, ou tout au moins tu t'oublies auprès des charmes de ma chère hôtesse. À quoi diantre songes-tu donc ?

Frontin

À vos affaires, Monsieur.

Madame Piniun

Nous n'avons parlé d'autre chose ; et si vous étiez venu de ce côté, vous auriez trouvé Madame Robin toute charmée de l'espérance qu'elle a de vous posséder.

LE CHEVALIER de Fourbignac

La pauvre femme ! Je l'adore. Les trente mille écus sont comptants, au moins ?

Madame Piniun

Et sans cela, serait-elle adorable ? Allez-vous-en la joindre, Monsieur, et prenez soin de l'entretenir dans les agréables idées que nous lui avons données de son bonheur.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Laissez-moi faire, je veux la ravir en extase. Mais écoute, Frontin, le Mouflard et le Valentin n'ont plus guères à rester ici… Il faut se hâter.

Frontin

Hé allez, Monsieur, quand ils partiraient demain, nous leur donnerons ce soir un petit bal d'armée pour leur faire nos adieux : songez seulement à vous rendre au plutôt dans la tente de mon maître.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Tu peux compter que j'y suis déjà, j'y cours, j'y vole, et j'y mène la Dame Robin, dont je me nantis par avance.

Scène 12

Madame Piniun, Frontin

Madame Piniun

Tu n'as maintenant qu'à me faire connaître la femme et la fille de Monsieur Valentin, je trouverai bientôt les moyens d'apprendre à la petite personne ce qu'il faut qu'elle sache, et de pénétrer ce qu'elle a dans l'âme.

Frontin

Nous ne te demandons pas autre chose. Hé parbleu, je crois que les voilà, le hasard nous les amène ici le plus à propos du monde, cela est d'un heureux présage pour notre entreprise.

Madame Piniun

Où te trouverai-je ?

Frontin

Dans notre tente : tu sais bien où campe le Régiment.

Madame Piniun

Bon, n'y déjeunâmes-nous pas l'autre jour ensemble ? Les voilà qui approchent ; laisse-moi, tu auras bientôt de mes nouvelles.

Scène 13

Madame Valetin, Madame Piniun, Angélique

Madame Valetin

Ah ! Que je suis lasse de tout ceci ! Quel charivari ! Quelle peste de cohue ! Votre père est un plaisant animal, vraiment, de nous avoir fait faire un si sot voyage.

Madame Piniun

Madame, je suis votre très humble servante.

Madame Valetin

Je suis la vôtre, Madame.

Angélique

Frontin était avec cette Dame-là, et elle me fait des signes, cela veut dire quelque chose : ne serait-elle point des amies de son maître ?

Madame Valetin

Hem, plaît-il ? Quoi ?

Angélique

Rien, ma mère.

Madame Valentin surprend Madame Pinuin qui fait des signes à Angélique.

Madame Valetin

Hé bien, qu'est-il devenu, ce visage-là ? Son animal de frère, votre imbécile de tante, son grand benet de fils, qui ne nous donne pas seulement la main, où tout cela s'est-il fourré ; il faudra les attendre, cela est bien agréable. Ah, que je suis lasse de tout ce train-ci, que j'en suis lasse ! Hem !

Madame Piniun

Vous êtes Madame Valentin, Madame, apparemment ?

À Angélique.

Madame Valetin

Oui, je suis Madame Valentin. Baissez les yeux, petite fille.

Madame Piniun

Et Madame Valentin de très mauvaise humeur, si je ne me trompe ?

Madame Valetin

Oh pour cela oui, je vous en réponds.

Madame Piniun

Hélas, ma chère Madame que je vous trouve changée ?

Madame Valetin

Changée, Madame ? Voilà un fort sot compliment, et je ne suis point en âge de paraître changée.

Madame Piniun

Ah vraiment, c'est en bien que vous l'êtes, Madame, et vous embellissez à vue d'oeil.

Madame Valetin

Comment, j'embellis ? Tredame, Madame, un visage taillé comme le mien n'a pas grand besoin d'embellir.

Madame Piniun

Ne vous fâchez donc point, Madame, ce n'est pas mon dessein.

Madame Valetin

J'étais à quinze ans toute aussi aimable que je le suis, Madame ; et si vous m'aviez vue au Jasmin fleuri, dans la boutique de feu mon papa ? C'était moi qu'on appelait la belle Parfumeuse, afin que vous le sachiez.

Madame Piniun

Hé, vraiment oui, je le sais bien ; c'est de ce temps-là que j'ai l'honneur de vous connaître, Madame.

Madame Valetin

Hé bien donc ? Tenez-vous droite, bouvière.

Madame Piniun

Vous avez là une aimable enfant, Madame, qui paraît bien sage et bien élevée.

Madame Valetin

Elle ? C'est une sournoise que son père me gâte.

Madame Piniun

Vous songez bientôt à la marier, sans doute ?

Madame Valetin

À la marier, Madame, à la marier ? Cela ne presse pas.

Angélique

Oh, vraiment non ! Madame, je n'ai encore que seize ans, et ma mère n'a été mariée qu'à trente-neuf.

Madame Valetin

Hé bien, tenez ! Cette impertinente, avec ses seize ans, et les trente-neuf ! On va s'imaginer que j'en ai soixante : je ne vous mènerai jamais avec moi, votre père aura beau dire et beau faire.

Madame Piniun

Je ne vous conseillerais pourtant pas, Madame, de la laisser seule en ce pays-ci, surtout ; l'air d'une armée est si dangereux, et pour des jeunes personnes de Paris encore ! Dès qu'il s'en égare quelqu'une dans ce Camp pour trois ou quatre jours seulement, il faut savoir toutes les sottises qu'on en dit.

Madame Valetin

Je le crois bien, vraiment : mais pour moi, je veille la mienne de près, et je ne crains pas que le voyage du Camp fasse aucun tort à sa réputation, ni à la mienne.

Madame Piniun

Oh, je sais dans quelle retenue et dans quelle contrainte vous l'élevez, Madame ; et cela est fort louable, je vous assure.

Angélique

Et fort chagrinant pour moi, Madame, qu'on n'ait pas assez bonne opinion de ma conduite…

Madame Valetin

Je la crois fort bonne : mais le soin que j'en prends ne la rendra pas plus mauvaise.

Madame Piniun

Non, assurément, on ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher de jeunes personnes de répondre aux témoignages d'estime et de tendresse que de jeunes gens peuvent leur donner.

Madame Valetin

Je suis toujours en garde là-contre.

Madame Piniun

Et vous faites fort bien ; le siècle est si perverti, et les hommes d'aujourd'hui sont si rusés et si adroits…

Madame Valetin

Je défie qui que ce soit de m'attraper.

Angélique

Il faudrait être bien fin, à moins que de se faire entendre avec des mines…

Madame Valetin

Vous entendez les mines, Mademoiselle ma fille ?

Angélique

C'est vous qui m'avez montré à les entendre, ma mère.

Madame Valetin

Je vous ai montré cela, moi ?

Angélique

Oui, vraiment, ne faites-vous pas presque toujours la grimace à mon père ?

Madame Valetin

Hé bien ?

Angélique

Hé bien, ma mère, cela veut dire que vous êtes fâchée, n'est-ce pas ? Et par conséquent un visage gracieux doit signifier que l'on est contente.

Madame Piniun

Il n'y a rien de plus naturel.

Madame Valetin

Elle ne manque point d'esprit, au moins.

Madame Piniun

Si jamais elle est sensible à l'amour, elle en aura bien plus encore.

Angélique

Je n'en aurai jamais davantage, Madame, je vous assure.

Madame Piniun

Quoi ? Si vous aviez un Amant incertain de sa destinée, que quelque personne s'intéressât à s'en éclaircir, vous trouveriez moyen de lui faire savoir…

Angélique

Oui, Madame, je l'instruirais de mes sentiments, et en présence de ma mère même.

Madame Valetin

En ma présence ?

Madame Piniun

Je le voudrais pour la rareté du fait, cela serait trop plaisant.

Madame Valetin

Je ne lui conseillerais pas de s'y hasarder.

Angélique

Quoi, vous trouveriez mauvais, ma mère, que j'avouasse naturellement que je ne suis pas insensible à une passion respectueuse ?

Madame Valetin

Personne n'a de passion pour vous, Mademoiselle, voilà des discours inutiles.

À Madame Pinuin.

Angélique

Si quelqu'un en avait, ma mère, des desseins honnêtes et des vues raisonnables lui feraient aisément trouver le chemin de mon coeur. Mais sans l'aveu de ma famille, Madame, il ne devrait jamais rien prétendre.

Madame Piniun

Que cela est soumis ! Que cela est respectueux ! Vous devez être bien contente de cette belle enfant-là, Madame.

Madame Valetin

Voilà ce que fait la bonne éducation, cela ne fera jamais que ce que je voudrai.

Madame Piniun

Je suis si charmée, que je voudrais faire durer la conversation jusqu'à demain. Quoi, sans l'aveu de vos parents, on n'aurait donc rien à espérer, Mademoiselle ?

Angélique

Non, Madame, je vous assure.

À Angélique.

Madame Piniun

Vous n'êtes pas charmée d'entendre cela, Madame ? Et si vous aviez des parents bizarres qui s'opposaient à votre bonheur, qui voulussent forcer votre inclination ?

Angélique

Je n'ai rien à craindre de ce côté-là, Madame.

À Madame Valentin.

Madame Piniun

Il n'y a pas d'apparence, vous avez raison : mais il arrive des choses si peu prévues quelquefois. Supposons que cela fût, (avec tout son esprit, je vais l'embarrasser, je gage) quelqu'un qui vous aimerait tendrement, et qui entreprendrait tout pour vous posséder, vous défendriez-vous de pardonner à ce quelqu'un là…

Angélique

Hé, Madame, l'amour ne doit-il pas pardonner tout ce que l'amour fait entreprendre ?

Madame Piniun

La pauvre enfant ! Voilà une jolie maxime, n'est-ce pas, Madame ?

Madame Valetin

Non, vraiment, elle n'est point jolie, et je la trouve fort impertinente, au contraire.

Madame Piniun

Impertinente, Madame ! Un pauvre amant serait ravi de savoir qu'on pense cela.

Angélique

Ah ! Je voudrais de tout mon coeur que vous en connaissiez quelqu'un, Madame ; je vous permettrais tout de ce pas de lui aller dire.

Madame Piniun

Oh ! Je n'y manquerais pas, je vous en réponds : votre très humble servante, Madame Valentin. Adieu, Mademoiselle.

Scène 14

Madame Valetin, Angélique

Madame Valetin

Voilà une drôlesse qui a la langue bien pendue, à ce qu'il me semble ; et vous êtes aussi furieusement jaseuse : elle fera bien de n'y pas revenir.

Angélique

Elle me paraît si bonne personne et de si bon conseil ; je crois, pour moi, ma mère, qu'il y aurait beaucoup à profiter avec elle.

Madame Valetin

Je le crois, il y aurait à profiter : mais je ne veux pas que vous fassiez de ces profits-là.

Scène 15

Monsieur Mouflart, Angélique, Madame Valetin

Monsieur Mouflart

Ah ! Je n'en puis plus, j'en mourrai de chagrin. Mais voyez ces brutaux, ces canailles-là…

Angélique

Hé, ma mère, voilà Monsieur Mouflard, notre voisin ! Il est déguisé en Gentilhomme, aussi bien que mon père : nous ne sommes pas seuls qui ayons fait le voyage du camp, comme vous voyez.

Madame Valetin

Je le crois bien, vraiment : s'il n'y avait que votre père d'extravagant dans tout lez quartier, ce serait un beau miracle.

Monsieur Mouflart

Ah ! Si l'on m'y attrape.

Madame Valetin

Bonjour, Monsieur Mouflard.

Monsieur Mouflart

Votre valet, Madame Valentin.

Angélique

Vous paraissez bien houspillé : vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux, Monsieur Mouflard ?

Monsieur Mouflart

Ah ! Mademoiselle Angélique, me voilà bien revenu de l'estime et de la considération que j'avais pour l'armée.

Madame Valetin

Comment donc ?

Monsieur Mouflart

Toute la revue s'est aujourd'hui déchaînée pour me faire pièce.

Angélique

Vous venez de voir la revue ?

Monsieur Mouflart

Je viens de voir le diable : je n'ai rien vu. J'étais avec trois Messieurs que vous connaissez, mon beau-frère le Miroitier, mon cousin le Bonnetier, et mon neveu le Notaire, tous bien vêtus, avec de grandes épées, et des plumes rouges même.

Angélique

Avaient-ils aussi bonne mine que vous, Monsieur Mouflard ?

Monsieur Mouflart

Pas tout à fait, mais il ne s'en fallait guères ; et avec tout cela, je crois que tout le monde s'était donné le mot pour nous reconnaître.

Angélique

Est-il possible ?

Monsieur Mouflart

Il faut bien que cela soit ; car de quelque côté que nous allassions, j'entendais toujours : Tirez, Bourgeois : fi les vilains, à la Boutique. Cela n'est point plaisant à essuyer, au moins.

Madame Valetin

Non, vraiment, cela est fort ridicule.

Monsieur Mouflart

Et les maudites hallebardes : ah ! Les vilaines armes, Madame Valentin, les vilaines armes !

Angélique

Vous en paraissez bien mécontent ; seriez-vous blessé ?

Monsieur Mouflart

Non pas dangereusement : mais ces brutaux de Sergents ne croient que vous faire signe de vous ranger, et ils vous assomment.

Madame Valetin

Allez, mon pauvre Monsieur Mouflard, vous en voilà quitte à bon marché.

Monsieur Mouflart

Ah ! Ce qui me chagrine le plus, c'est le cousin et le beau-frère, que j'ai persécutés pour faire le voyage, et qu'on a mis en chemise : leurs femmes ne me le pardonneront jamais.

Angélique

On les a mis en chemise ?

Monsieur Mouflart

Oui, nous nous sauvions de Régiment en Régiment, pour éviter le tumulte et le scandale ; il est désagréable de se faire des affaires avec une armée, voyez-vous ?

Madame Valetin

Il faut céder à la force ; vous avez raison.

Monsieur Mouflart

En chemin faisant, nous sommes malheureusement tombés dans un diable de Bataillon, dont les Officiers étaient à peu près vêtus comme ces deux Messieurs.

Angélique

Cela vous devait faire respecter.

Monsieur Mouflart

Cela a fait tout le contraire : quatre grands pendards de Soldats leur ont fait une querelle d'Allemand, sur ce qu'ils ont contrefait les habits uniformes du Régiment ; ils les ont dépouillés en un clin d'oeil, et on les a mis au Drapeau pour vingt-quatre heures.

Madame Valetin

Mais cela ne se fait point, il faut s'aller plaindre, il y a bonne justice.

Monsieur Mouflart

Il faut s'aller plaindre ? Se plaindra qui voudra : pour moi, je pars demain, et de grand matin même. Jusqu'au revoir, Mesdames.

Angélique

Nous nous retrouverons à Paris, Monsieur Mouflard ?

Monsieur Mouflart

Oui, mais nous ne nous retrouverons jamais au Camp, sur ma parole. Ah ! La vilaine chose ! Qu'une revue, la vilaine chose ! Je n'en verrai de ma vie, pas même à la Plaine de Grenelle.

Scène 16

Madame Valetin, Angélique

Madame Valetin

Ah ! Que votre père mériterait bien qu'il lui en arrivât autant. Voyez un peu ce vieux fou, planter là sa femme et sa fille, pour aller voir des tambours, et des trompettes, des chevaux, des mousquets, des hommes et des piques : car ce n'est que cela dans le fonds : ne voilà-t-il pas une belle curiosité ?

Angélique

Voilà mon père.

Scène 17

Monsieur Valentin, Frontin, Madame Valetin, Angélique

Monsieur Valentin

Mon cher Monsieur Frontin, que je vous ai d'obligation.

Frontin

Oh ! Point du tout, Monsieur, je vous assure.

Monsieur Valentin

Ah ! C'est toi, ma petite femme, ma mie, je te croyais avec mon neveu. Pourquoi nous as-tu quittés ? Tu as bien perdu, va.

Madame Valetin

Ç'amon, vraiment, tirez, Bourgeois, à la boutique : cela est bien plaisant, de s'aller faire dire au nez de ces sottises-là ?

Monsieur Valentin

Ah, ah ! Cela est vrai, on a crié cela, et tout auprès de moi : mais ce n'était pas à moi que cela s'adressait, au moins.

Madame Valetin

Non, car cela ne vous convient pas, aussi bien qu'aux autres ?

Frontin

Oh ! Il y a Bourgeois et Bourgeois, Madame ; et Monsieur Valentin est un homme aussi respecté parmi les troupes…

Monsieur Valentin

J'ai rencontré Monsieur Frontin, le plus heureusement du monde ; et sous ses auspices, j'ai vu assez commodément tout ce qui se pouvait voir.

Frontin

Vous vous moquez, Monsieur, je suis seulement fâché de vous avoir voulu faire passer imprudemment par cet endroit que gardaient ces deux sentinelles.

Monsieur Valentin

C'était notre plus court.

Frontin

Cela est vrai, mais en prenant le plus long, cela vous aurait épargné les bourrades que ces brutaux-là vous ont données.

Madame Valetin

Des bourrades, Monsieur Valentin ?

Monsieur Valentin

Oh ! J'ai fort bien soutenu cela, je ne me suis point déferré, je les aurais forcés si j'avais voulu.

Frontin

Vous avez bien fait de ne le pas vouloir.

Madame Valetin

Le beau plaisir de faire vingt lieues pour se faire battre par des sentinelles !

Monsieur Valentin

Je vous dis que je m'en suis fort bien tiré, encore une fois.

Frontin

Oui, oui, Madame ; et tout cela se serait fort bien passé, Monsieur, sans ce brutal d'Aide-Major ; qui vous a fort vilainement appliqué une vingtaine de coups de canne en passant-là.

Madame Valetin

Une vingtaine de coups de canne ?

Angélique

Comment, mon père ?

Monsieur Valentin

C'est une méprise, il l'a fait par mégarde, cet Aide-Major-là est un de mes amis, et qui me doit de l'argent même ; il ne me voyait que par le dos quand il frappait, dès que j'ai retourné le visage, et qu'il m'a reconnu, il s'est mis à rire comme un fou ; il n'était point du tout fâché contre moi.

Frontin

Monsieur votre mari a l'esprit bien fait, Madame Valentin, vous devez être bienheureuse avec cet honnête homme-là.

Monsieur Valentin

Savez-vous bien ce qui me chagrine le plus de tout cela, Monsieur Frontin ?

Frontin

Hé quoi, Monsieur ?

Monsieur Valentin

C'est le coup de pied que ce cheval m'a donné dans l'estomac.

Frontin

Écoutez, ce cheval-là pourrait bien l'avoir fait exprès, lui ; car il vous a vu au visage.

Monsieur Valentin

Enfin, tout compté, tout rabattu, je suis fort content de mon petit voyage ; et après tout ce que j'ai vu, je commanderais une armée en cas de besoin, il n'y a rien de plus facile.

Scène 18

Guillaume, Frontin, Madame Valetin, Angélique, Monsieur Valentin

Guillaume

Ah ! Palsangué, Monsieur Frontin, je nous allons bian rire.

Frontin

Comment donc, qu'est-il arrivé, Monsieur Guillaume ?

Guillaume

Parguenne, il y a une douzaine d'Officiers à qui l'on a baillé ordre de faire la recharche de tous les Curieux qui se trouveront ici, et qui n'y avont que faire.

Frontin

La recherche des Curieux qui n'ont que faire ici ? Et pourquoi cela, Monsieur Guillaume ?

Guillaume

Margué, n'an les mettra tretous sur le cheval de bois, n'an dit que ce sont des espions.

Madame Valetin

Monsieur Valentin ?

Angélique

Sur le cheval de bois, mon père ?

Monsieur Valentin

Fi donc, vous êtes folle, cela ne me regarde point, je ne suis point un espion.

Guillaume

Tatigué, vous en avez pourtant bian la meine. Dame, accoutez, songez à votre conscience, autant de grimpé, il n'y a pas là de façons.

Monsieur Valentin

Mais voyez cet animal, avec son grimpé.

Frontin

Il ne sait ce qu'il dit, Monsieur, il n'y a jamais eu de cheval de bois dans un Camp.

Guillaume

On en a fait faire tout exprès.

Monsieur Valentin

Tout exprès, Monsieur Frontin !

Frontin

On fera entendre raison à ces Officiers-là, Monsieur, ne vous mettez pas en peine.

Guillaume

On palsanguenne, oui raison ; ils n'écoutont raison que le lendemain, et ils fesont toujours monter à cheval la veille. Oh, ces gens-là abrégeont bian la procédure.

Madame Valetin

Il faut partir, Monsieur Valentin, regagnons Paris. Je serais au désespoir, si par quelque malentendu, il vous arrivait un accident à Compiègne.

Monsieur Valentin

Vous me feriez enrager, Madame Valentin. On me connaît une fois, quand je dirai qui je suis…

Frontin

Au pis aller, Monsieur, si on vous faisait ce chagrin-là, il ne durerait pas du moins ; mon maître a des amis, et vous ne seriez pas là plus de trois ou quatre heures.

Scène 19

LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Monsieur Valentin, Frontin, Fuzillard, Madame Valetin, Angélique

LE CHEVALIER de Fourbignac

Doucement, camarades point de tumulte, ni de méprise, et qu'on fasse les choses dans l'ordre.

Guillaume

Ah ! Tatigué, vela un de ces persécuteurs de Curieux, je gage, vous n'avez morgué qu'à vous bian tenir.

Monsieur Valentin

Ne vous éloignez pas, ma femme ; tenez-vous auprès de moi, ma fille ; ne nous quittez pas, Monsieur Frontin.

À part.

Frontin

Non, non, Monsieur, laissez-moi faire : Voilà un Bourgeois bien en sûreté !

LE CHEVALIER de Fourbignac

Ah, cadédis, la plaisante occupation ! Sera-ce bientôt fait ? Que je suis las de ces corvées. Hé, Boisansoif, Fuzillard, la Taillade ?

Fuzillard

Monsieur ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Combien avons-nous de ces Messieurs les Curieux à cheval ?

Fuzillard

Dix-neuf, je pense ; et un que voilà que nous y aurons bientôt mis, ce sera la vingtaine.

Monsieur Valentin

Monsieur Frontin, ce n'est point une raillerie, vraiment.

Frontin

Paix, je connais cet Officier-là, laissez-moi faire ; Monsieur, je vous donne le bonjour.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Ton valet, Frontin. Qui sont ces gens ? Connais-tu ce visage ?

Madame Valetin

Comment visage ?

Monsieur Valentin

Taisez-vous, ma femme, ne vous faites point d'affaires.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Il a mauvaise physionomie.

Frontin

C'est pourtant un fort honnête homme, un des intimes amis de mon maître

LE CHEVALIER de Fourbignac

Quand il serait l'intime du Diable. Allons, enfants, que l'on commence par s'en assurer.

Monsieur Valentin

Hé, Monsieur, faites-moi la grâce de m'écouter.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Il fait rébellion, je pense ? Qu'on me lui fende l'estomac de trente coups de pertuisanes.

Monsieur Valentin

Hé, Monsieur, ayez pitié de moi, je suis un honnête Bourgeois, qui fournit je ne sais combien de Régiments.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Un Bourgeois dans cet équipage ? Déguisé dans un camp ? Pris en flagrant délit, le procès est tout fait.

Monsieur Valentin

Mais, Monsieur…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Ne voyez-vous pas bien vous-même que vous êtes trop bien vêtu pour rester à pied ? Allons, enfants, que l'on fasse venir en cérémonie une monture pour ce galant homme.

Madame Valetin

C'est mon mari, Monsieur l'Officier.

Angélique

C'est mon père, Monsieur.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Votre mari ? Votre père ? Les aimables personnes ! À votre considération, Mesdames, on ne lui mettra que vingt livres pesant de boulet à chaque jambe.

Monsieur Valentin

Miséricorde ! Hé mon pauvre Monsieur Frontin, où est votre maître ? C'est lui qui m'a fait venir ici, cela crie vengeance.

Frontin

Cela est bien chagrinant, je vous l'avoue ; tâchez de ne point monter à cheval sitôt, je m'en vais le chercher.

Monsieur Valentin

Ah le maudit voyage ! Qu'on se va moquer de moi, le maudit voyage !

Scène 20

Monsieur Valentin, Madame Valetin, LE CHEVALIER de Fourbignac

Marche de Soldats, de Vivandiers, de Bourgeois, de Bourgeoises, et de Paysannes, qui apportent en cérémonie un cheval de bois.

Monsieur Valentin

Ouais, tout ceci est trop bien concerté pour être naturel, c'est un tour qu'on me joue, assurément.

Madame Valetin

Hom ! Que c'est bien employé.

Monsieur Valentin

Vous tairez-vous ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Allons, mon cher Monsieur, sans façon, donnez la main, que je vous serve d'Écuyer, venez.

Monsieur Valentin

Monsieur, ceci n'est qu'une plaisanterie que vous voulez me faire, je le vois bien ; mais tout en riant vous allez me déshonorer, et le ridicule m'en demeurera.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Comment, une plaisanterie ? Oui riez, et bien fort, je vous le conseille ; nous perdons ici le temps. Holà, hé Fuzillard ?

Scène 21

Monsieur Mouflart, Clitandre

Monsieur Mouflart

Je ne fais point de résistance, Monsieur ; mais que je sache du moins pourquoi l'on m'arrête ?

Clitandre

On vous le dira, marchez, Monsieur, marchez.

Scène 22

Frontin, Monsieur Valentin, Monsieur Mouflart, LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Clitandre, Madame Valetin, Angélique

Frontin

Ah, Monsieur ! Il y a une heure que je vous cherche, où diable êtes-vous donc ? Voilà le pauvre Monsieur Valentin que l'on prend pour un espion.

Monsieur Valentin

Oui, Monsieur, vous savez ce qui en est, tenez, ils me veulent faire grimper là-dessus.

Monsieur Mouflart

Et moi, Monsieur le Chevalier, on me mène en prison sans que je sache pourquoi.

LE CHEVALIER de Fourbignac

On vous arrête aussi, Monsieur Mouflard ? Ah cadédis, la cruelle affaire !

Guillaume

Ils le mettront morgué en croupe darrière vous, ne vous chagreignez point.

Clitandre

Écoute, Chevalier, voilà ton ami, voilà le mien, j'ai les mêmes ordres que toi, l'un me répondra de l'autre.

Frontin

Si vous montez celui-ci, nous monterons celui-là par représailles.

Guillaume

Hé, jarnigué, laissez-les à pied tous deux, pis qu'ils s'y trouvont bian, ils aimeront peut-être mieux porter la tarre à cette fortification que n'an va faire.

Monsieur Mouflart

Porter la terre ! Hé, Monsieur le Chevalier, ayez pitié de moi.

Monsieur Valentin

Me laisserez-vous recevoir cet affront-là, Monsieur Clitandre ?

Clitandre

Un peu d'humanité, mon pauvre Chevalier.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Mais un peu de réflexion, toi. Cela ne peut manquer d'être su, l'ordre est exprès ; si nous y manquons, demain nous voilà cassés, je t'en avertis : hé donc, qui nous dédommagera de cet inconvénient ?

Monsieur Mouflart

Ah ! S'il ne tenait qu'à de l'argent, j'ai quatre-vingt-dix louis dans ma bourse.

Monsieur Valentin

Et j'en ai cent trente, moi, Monsieur.

Clitandre

Vous vous moquez de nous, je pense, avec votre argent.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Ce n'est point l'intérêt qui nous gouverne, à moins qu'on ne nous fasse un établissement solide…

Monsieur Mouflart

Un établissement solide !

Monsieur Valentin

Tout mon bien n'y suffirait pas.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh que si fait, voilà votre fille ; que mon ami l'épouse.

Monsieur Valentin

Qu'il épouse ma fille !

LE CHEVALIER de Fourbignac

Vous hésitez ? Hé donc, rien n'est trop avancé, voyez.

Monsieur Valentin

Madame Valentin ?

Madame Valetin

Que ma fille épouse un homme de guerre ? J'aime mieux que vous soyez pendu, Monsieur Valentin.

Guillaume

La bonne femme que vela !

Angélique

Et moi, ma mère, je suis d'un bien meilleur naturel ; pour tirer mon père d'un mauvais pas ; il n'y a rien que je ne sois capable de faire.

Monsieur Valentin

Ma chère enfant !

LE CHEVALIER de Fourbignac

La pauvre petite personne ! Elle en épouserait vingt, en cas de besoin, pour faire plaisir à son père.

Madame Valetin

Je me moque de cela, moi, et je ne consentirai point…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh si vous faites la rétive, je vous mets à dada, vous, maman Valentin.

Madame Valetin

Hom !

Clitandre

Y consentirez-vous sans répugnance ? Et puis-je me flatter…

LE CHEVALIER de Fourbignac

Répugnance ou non, te voilà pourvu ; mais moi je reste, et Monsieur Mouflard n'a point de fille.

Guillaume

Hé bian, palsanguienne, épousez sa femme ; il y a une Madame ici qui ne l'est pas encore ; mais que n'an dit qui allait bientôt l'être, faut-il tant de façons ? Qu'alle devienne la vôtre.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Madame Robin ? L'avis n'est pas mauvais, je m'en accommode.

Monsieur Mouflart

Mais il ne dépend pas de moi, Monsieur…

Les Hautbois sonnent le boute-selle.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Il ne dépend pas de vous ? À cheval, Monsieur Mouflard, à cheval ; allons, enfants, le boute-selle.

Monsieur Mouflart

Hé, voilà Madame Robin, Monsieur, qu'elle y consente ; je voudrai tout ce qu'elle voudra, moi, je vous le promets.

Scène 23

LE CHEVALIER de Fourbignac, Madame Piniun, Guillaume, Madame Robin, Monsieur Mouflart

LE CHEVALIER de Fourbignac

Hé bien, voilà parler raison. Approchez, aimable personne. Que la voilà gracieusement déguisée !

Madame Piniun

C'est pour faire honneur à un certain petit Bal dont on nous a parlé.

Guillaume

Oh tâtiguenne, il est bien question de Bal, couseine, vela Monsieur Mouflard que n'an va mettre sur le cheval de bois, à moins que Madame n'épouse Monsieur le Chevalier.

Madame Robin

On ferait un tel affront à Monsieur Mouflard, lui que j'aime plus que ma vie ?

Monsieur Mouflart

Hé bien, Monsieur, je ne lui fais pas dire, comme vous voyez.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Sa destinée dépend de vous. Allons, tôt, décidez, charmante.

Monsieur Mouflart

Je ne balance point ; et pour faire plaisir à Monsieur Mouflard, je me détermine à tout ce que vous voudrez. Voilà ma main, Monsieur le Chevalier.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Comment, Madame ?

LE CHEVALIER de Fourbignac

Le boute-selle, Monsieur Mouflard.

Monsieur Mouflart

Mais nous sommes liés, Madame et moi, par des engagements.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Oh, cadédis, fussiez-vous liés du noeud gordien, je le coupe, c'est mon affaire ; et nous ne nous quitterons pas que toutes nos conventions ne soient bien signées de part et d'autre, je les garde à vue.

Monsieur Mouflart

Pour moi, je veux m'en retourner à Paris, je me déplais trop ici.

Guillaume

Oh palsangué, vous y resterais, vous êtes un incivil, Monsieur Mouflard, ces Messieurs vous auriont fait l'honneur de vous voir à cheval, il faut bian que vous leur fassiez sti de les voir marier.

LE CHEVALIER de Fourbignac

C'est excellemment bien parler. Que les plaisirs succèdent à la crainte ; nous avons ici des hautbois, bonne compagnie. Allons, Frontin, ce petit bal d'armée, que nous avons tantôt projeté ; et nous irons ensuite souper tous ensemble chez le cousin Guillaume, où il aura soin de faire trouver un Notaire.

Guillaume

Oh parguenne oui, je vous en réponds. Si tous les Curieux qui n'avont que faire au Camp y sont régalés comme ceux-ci, les Officiers ne seront morgué pas ruinés de ces visites-là, sur ma parole.

Divertissement des Curieux de Compiègne

Monsieur Touvenel, Madame Robin, LE CHEVALIER de Fourbignac, Guillaume, Mademoiselle Gesmarres, Frontin

Entrée de quatre Officiers.

Monsieur Touvenel

Le bruit éclatant des trompettes, Et le son bruyant des tambours, Dans ces aimables retraites, Ne menacent point nos jours. Venez, Bourgeois, venez Grisettes, Venez Guerriers, venez Coquettes, Tout invite aux plaisirs, aux festins, aux amours.

Madame Robin

Que j'aime un Camp près de Paris, Là le plaisir vous accompagne, Et l'on y trouve des maris Choisis, polis, De tous pays. Pour moi je prétends, si je vis, Tous les mois faire une campagne.

Entrée de Madame Robin et d'un Officier.

Air.

Entrée de deux Officiers et d'une Paysanne.

BRANLE.

LE CHEVALIER de Fourbignac

Heureuse Madame Robin, Il n'était fait que pour Bellone Ce coeur si fier que je vous donne ; Rendez grâce à votre destin. De cette gaillarde aventure, Que direz-vous, race future ? L'Amour a mis dans le milieu d'un Camp, Le coeur d'un Gascon à l'encan. Beautés, qui dans le champ de Mars, Cherchez à faire des conquêtes, Au milieu de ses fêtes Vous courez bien des hasards. Prenez le parti du mystère ; Et si vous voulez toujours plaire, Ce n'est point au son du tambour, Que vous devez faire l'amour.

Monsieur Touvenel

Que de Bourgeois viennent à l'aventure, Voir dans le Camp la guerre en mignature, Qui Si ce n'était en peinture, Se tiendraient bien loin d'ici. Qui Si ce n'était en peinture, Se tiendraient bien loin d'ici.

Guillaume

Je fons ici, d'une façon courtoise, De très grand coeur accueil à la Bourgeoise ; Mais D'une manière grivoise, Je régalons le Bourgeois. Mais D'une manière grivoise, Je régalons le Bourgeois.

Mademoiselle Gesmarres

Monsieur Mouftard, vraiment c'est grand dommage, Qu'un peu trop tard la guerre vous engage ; Car Si vous aviez du courage, On vous prendrait pour César.

LE CHEVALIER de Fourbignac

On a parlé de Camp et de Revues, Bourgeoises sont aussitôt accourues. Pour Travailler à des recrues, Qui pourront servir un jour.

Frontin

D'exploits guerriers on voit ici l'image ; Et si d'assaut on prenait quelque ouvrage, Les Bourgeoises du Voisinage, Verraient l'action de près.

Madame Robin

Monsieur Valentin vous avez la figure, D'aller bien loin pour peu que le Camp dure, Point, Notre bête est d'une allure, Qui n'avance pas chemin.

Guillaume

Vous aviais là une noble monture, Un grand dada de fort belle encolure ; Ouais La selle eût été bien dure, Pour des darrières bourgeois.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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