Opéra comique · 1734 · 3 actes

Les Deux Tonneaux

de Voltaire

Représentation
≈ 26 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
132
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Prestine F 21 ≈ 7 min 3
LE PÈRE de DAPHNIS H 18 ≈ 5 min 4
Daphnis F 23 ≈ 3 min 4
Grégoire H 27 ≈ 3 min 3
Glycère H 15 ≈ 3 min 4
Une Suivante N 10 ≈ 2 min 1
LE PÈRE de GLYCÈRE H 11 ≈ 1 min 4
Deux Pères N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Prestine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
LE PÈRE de DAPHNIS absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Daphnis absentabsentabsentabsentabsentabsent
Grégoire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Glycère absentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Suivante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
LE PÈRE de GLYCÈRE absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Deux Pères absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Une Suivante, Grégoire

Le théâtre représente un temple de feuillage, orné de thyrses, de trompettes, de pampre, de raisins. On voit entre les colonnades de feuillage les statues de Bacchus, d'Ariane, de Silène et de Pan. Un grand buffet tient lieu d'autel : deux fontaines de vin coulent dans le fond. Des garçons et des filles sont empressés à préparer tout pour une fête. Grégoire, l'un des suivants de Bacchus, ordonne la fête. Il est en veste blanche et galante, portant un thyrse à la main, et sur sa tête une couronne de lierre. Ouverture gaie et vive ; reprise douloureuse et terrible.

Elle parle.

Elle chante.

Une Suivante

Eh ! doucement, monsieur Grégoire, Nous sommes comme vous du temple de Bacchus ; Comme vous nous lui rendons gloire : Nous sommes tous très assidus A servir Bacchus et Vénus. Le grand-prêtre du temple est sans doute allé boire. Il reviendra : faites moins l'important. Alors que le maître est absent, Maître valet s'en fait accroire.

Grégoire

Pardon, j'ai du chagrin.

Une Suivante

On n'en a point ici. Vous vous moquez de nous.

Grégoire

Va, j'ai bien du souci. Nous attendons la noce, et mon maître m'ordonne De représenter sa personne, Et d'unir les amants qui seront envoyés De tous les lieux voisins pour être mariés. Ah ! j'enrage.

Une Suivante

Comment ! c'est la meilleure aubaine Que jamais tu pourras trouver : Toujours ces fêtes-là nous valent quelque étrenne : Rien de mieux ne peut t'arriver. J'ai vu plus d'un hymen. L'une et l'autre partie S'est assez souvent repentie Des marchés qu'ici l'on a faits ; Mais le monsieur qui les marie, Quand il a leur argent, ne s'en repent jamais. C'est l'aimable Daphnis et la belle Glycère Qui viennent se donner la main. Que Daphnis est charmant !

Grégoire

Non, il est fort vilain.

Une Suivante

À toutes nos beautés que Daphnis a su plaire !

Grégoire

Il me déplaît beaucoup.

Une Suivante

Qu'il est beau !

Grégoire

Qu'il est laid !

Une Suivante

Très honnête garçon, libéral.

Grégoire

Non.

Une Suivante

Si fait. Que Grégoire est méchant ! Me dira-t-il encore Que la future est sans beauté ?

Grégoire

La future ?

Une Suivante

Oui, Glycère ; on la fête, on l'adore ; Dans toute l'Arcadie on en est enchanté.

Grégoire

Oui... la future... passe... elle est assez jolie ; Mais c'est un mauvais coeur, tout plein de perfidie, D'ingratitude, de fierté.

Une Suivante

Glycère, un mauvais coeur ! hélas ! c'est la bonté, C'est la vertu modeste, et pleine d'indulgence ; C'est la douceur, la patience ; Et de ses moeurs la pureté Fait taire encor la médisance. Vous me paraissez dépité : N'auriez-vous point été tenté D'empaumer le coeur de la belle ? Quand du succès on est flatté, Quand la dame n'est point cruelle, Vous la traitez de nymphe et de divinité ; Si vous en êtes rebuté, Vous faites des chansons contre elle. Allons, maître Grégoire, un peu moins de courroux : Recevons bien ces deux époux ; Que le festin soit magnifique. On boit ici son vin sans eau ; Mais n'allez pas gâter notre fête bacchique En perçant du mauvais tonneau.

Grégoire

Comment ? Que dis-tu là ?

Une Suivante

Je m'entends bien.

Il chante.

À part.

Grégoire

Petite, Tremble que ce mystère ici soit révélé ; C'est le secret des dieux, crains qu'on ne le débite : Aussitôt qu'on en a parlé, Apprends qu'on meurt de mort subite. Cesse tes discours familiers, Réprime ta langue maudite, Et respecte les dieux et les cabaretiers.

Scène 2

Prestine, Grégoire

Prestine

Eh ! Quoi donc ! Rien n'est prêt au temple de Bacchus ? Nous restons au filet ! Nos pas sont-ils perdus ? On ne fait rien ici quand on a tant à faire ! Ma soeur et son amant, mon bonhomme de père, Et celui de Daphnis, femmes, filles, garçons, Arrivent à la file, en dansant aux chansons. Ici je ne vois rien paraître. Réponds donc, Grégoire, réponds ; Mène-moi voir l'autel et monsieur le grand-prêtre.

Grégoire

Le grand-prêtre, c'est moi.

Prestine

Tu ris.

Grégoire

Moi, dis-je.

Prestine

Toi ? Toi, prêtre de Bacchus ?

Grégoire

Et fait pour cet emploi. Quel étonnement est le vôtre ?

Prestine

Eh bien ! soit, j'aime autant que ce soit toi qu'un autre.

Grégoire

Je suis vice-gérant dans ce lieu plein d'appas. Je conjoins les amants, et je fais leurs repas. Ces deux charmants ministères, Au monde si nécessaires, Sont sans doute les premiers. J'espère quelque jour, ma petite Prestine, Dans cette demeure divine Les exercer pour vous.

Prestine

Hélas ! très volontiers.

DUO.

Grégoire

Je vois nos gens venir ; je vais prendre à l'instant Mes habits de cérémonie. Il faut qu'a tous les yeux Grégoire justifie Le choix qu'on fait de lui dans un jour si brillant.

Prestine

Va vite... Avancez donc, mon père, mon beau-père, Ma chère soeur, mon cher beau-frère, Ah ! Que vous marchez lentement ! Cet air grave est, dit-on, décent : Il est noble, il a de la grâce ; Mais j'irais plus vivement Si j'étais à votre place,

Scène 3

Glycère, Prestine, Daphnis

Glycère

Pardonne, chère soeur, à mes sens éblouis Je me suis arrêtée a regarder Daphnis ; J'étais hors de moi-même, en extase, en délire ; Et je n'avais qu'un sentiment. Va, tout ce que je te puis dire, C'est que je t'en souhaite autant.

DUO.

Prestine

Il s'agit bien de fredonner ; Ah ! Vous avez, je pense, assez d'autres affaires. Savez-vous à quel homme on a voulu donner Le soin de célébrer vos amoureux mystères ? À Grégoire.

Glycère

À Grégoire !

Daphnis

Eh ! Qu'importe, grands dieux ! Tout m'est bon, tout m'est précieux ; Tout est égal ici quand mon bonheur approche. Si Glycère est à moi, le reste est étranger. Qu'importe qui sonne la cloche, Quand j'entends l'heure du berger ? Rien ne peut me déplaire, et rien ne m'intéresse : Je ne vois point ces jeux, ce festin solennel, Ces prêtres de l'hymen, ce temple, cet autel ; Je ne vois rien que la déesse.

QUATUOR.

Elle chante.

Prestine

Ils aiment à chanter, et c'est là leur folie. Ne parviendrai-je point à faire ma partie ? Ces gens-là sur un mot vous font vite un concert ; Et ce qu'en eux surtout je révère et j'admire, C'est qu'ils chantent parfois sans avoir rien à dire : Ils nous ont sur-le-champ donné d'un quatuor. À mon oreille il plaisait fort ; Et, s'ils avaient voulu, j'aurais fait la cinquième. Mais on me laisse là ; chacun pense à soi-même.

Scène 4

Phébé, Daphnis, Glycère, Prestine

À Glycère, à part.

Phébé

Entrez, mes beaux messieurs, entrez, ma belle dame. Ma belle dame, au moins prenez bien garde à vous.

Il lui met une bourse dans la main.

Daphnis

Allez, j'en aurai soin ; ne crains rien, bonne femme.

Phébé

Que voilà deux charmants époux ! Prenez bien garde à vous, madame.

Glycère

Que veut-elle me dire ? Elle me fait trembler. L'amour est trop timide, et mon coeur est trop tendre.

Elle chante.

Prestine

Auprès de votre amant qui peut donc vous troubler ? Nulle crainte en tel cas ne pourrait me surprendre.

Acte II

Scène 1

LE PÈRE de DAPHNIS, LE PÈRE de GLYCÈRE

À Glycère.

LE PÈRE de DAPHNIS

Mes enfants, croyez-moi, nous savons les rubriques ; Faisons comme faisaient nos très prudents aïeux : Tout allait alors beaucoup mieux. C'était là le bon temps ; et les siècles antiques, Étant plus vieux que nous, auront toujours raison. Je vous dis que c'est là... que sera le garçon ; Ici... la fille ; ici... moi, du garçon le père. Là... vous ; et puis Prestine à côté de sa soeur, Pour apprendre son rôle, et le savoir bien faire. Mais j'aperçois déjà le sacrificateur. Qu'il a l'air noble et grand ! Une majesté sainte Sur son front auguste est empreinte ; Il ressemble à son dieu, dont il a la rougeur.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Oui, l'on voit qu'il le sert avec grande ferveur. Silence, écoutons bien.

Scène 2

Grégoire, Glycère, LE PÈRE de DAPHNIS, LE PÈRE de GLYCÈRE, Daphnis, Deux Pères, Prestine, Tous

Les deux amants mettent la main sur le buffet qui sert d'autel.

Grégoire

Futur, et vous, future, Qui venez allumer à l'autel de Bacchus La flamme la plus belle et l'ardeur la plus pure, Soyez ici très bien venus. D'abord, avant que chacun jure D'observer les rites reçus, Avant que de former l'union conjugale, Je vais vous présenter la coupe nuptiale.

Glycère

Ces rites sont d'aimer ; quel besoin d'un serment Pour remplir un devoir si cher et si durable ? Ce serment dans mon coeur constant, inaltérable, Est écrit par le sentiment En caractère ineffaçable. Hélas ! Si vous voulez, ma bouche en fera cent ; Je les répéterai tous les jours de ma vie ; Et n'allez pas penser que le nombre m'ennuie : Ils seront tous pour mon amant.

Il va prendre les deux coupes préparées au fond du buffet.

Grégoire

Que ces deux gens heureux redoublent ma colère ! Dieux ! Qu'ils seront punis... Buvez, belle Glycère, Et buvez l'amour à longs traits. Buvez, tendres époux, vous jurerez après : Vous recevrez des dieux des faveurs infinies.

LE PÈRE de DAPHNIS

Oui, nos pères buvaient dans leurs cérémonies, Aussi valaient-ils mieux qu'on ne vaut aujourd'hui : Depuis qu'on ne boit plus, l'esprit avec l'ennui Font bâiller noblement les bonnes compagnies. Les chansons en refrain des soupers sont bannies : Je riais autrefois, j'étais toujours joyeux : Et je ne ris plus tant depuis que je suis vieux : J'en cherche la raison, d'où vient cela, compère ?

Grégoire présente une petite coupe à Daphnis, et une autre à Glycère.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Mais... cela vient... du temps. Je suis tout sérieux, Bien souvent, malgré moi, sans en savoir la cause. Il s'est fait parmi nous quelque métamorphose. Mais il reste, après tout, quelques plaisirs touchants : Dans le bonheur d'autrui l'âme à l'aise respire ; Et quand nous marions nos aimables enfants, Je vois qu'on est heureux sans rire.

Grégoire

Rendez-moi cette coupe. Eh quoi ! Vous frémissez ! Çà, jurez à présent ; vous, Daphnis, commencez.

Symphonie.

Daphnis

Descends, Bacchus, en ces beaux lieux ; Des Amours amène la mère ; Amène avec toi tous les dieux ; Ils pourront brûler pour Glycère. Je ne serai point jaloux d'eux ; Son coeur me préfère, Me préfère, me préfère aux dieux.

Grégoire

C'est à vous de jurer, Glycère, à votre tour, Devant Bacchus lui-même, au grand dieu de l'amour.

Daphnis

Qu'ai-je entendu ! Grands dieux !

Deux Pères

Ah ! Ma fille !

Prestine

Ah ! Ma soeur !

Daphnis

Est-ce vous qui parlez, ma Glycère ?

Glycère

Ah ! L'horreur ! Ôte-toi de mes yeux ; ton seul aspect m'afflige.

Daphnis

Quoi ! C'est donc tout de bon ?

Glycère

Retire-toi, te dis-je ; Tu me donnerais des vapeurs.

Daphnis

Eh ! Qu'est-il arrivé ? Dieux puissants, dieux vengeurs, En étiez-vous jaloux ? M'ôtez-vous ce que j'aime ? Ma charmante maîtresse, idole de mes sens, Reprends les tiens, rentre en toi-même ; Vois Daphnis à tes pieds, les yeux chargés de pleurs.

Glycère

Je ne puis te souffrir : je te l'ai dit, je pense, Assez net, assez clairement. Va-t-en, ou je m'en vais.

LE PÈRE de DAPHNIS

Ciel ! quelle extravagance !

Daphnis

Prétends-tu m'éprouver par ces affreux ennuis ? As-tu voulu jouir de ma douleur profonde ?

Elle sort.

QUATUOR.

Glycère

Tu ne t'en vas point ; je m'enfuis : Pour être loin de toi j'irais au bout du monde.

Tous ensemble.

Prestine

Non, je ne rirai plus ; coulez, coulez, mes pleurs.

ENSEMBLE

Tous

Dieu puissant, rends-nous tes faveurs.

Il s'en va.

Scène 3

LE PÈRE de DAPHNIS, Prestine, Daphnis, LE PÈRE de GLYCÈRE

LE PÈRE de DAPHNIS

Écoutez ; j'ai du sens, car j'ai vu bien des choses, Des esprits, des sorciers, et des métempsycoses. Le dieu que je révère, et qui règne en ces lieux, Me semble, après l'Amour, le plus malin des dieux. Je l'ai vu dans mon temps troubler bien des cervelles ; Il produisait souvent d'assez vives querelles : Mais cela s'éteignait après une heure ou deux. Peut-être que la coupe était d'un vin fumeux, Ou dur, ou pétillant, et qui porte à la tête. Ma fille en a trop bu ; de là vient la tempête Qui de nos jours heureux a noirci le plus beau. La coupe nuptiale a troublé son cerveau : Elle est folle, il est vrai ; mais, dieu merci, tout passe : Je n'ai vu ni d'amour ni de haine sans fin... Elle te r'aimera ; tu rentreras en grâce Dès qu'elle aura cuvé son vin.

Prestine

Mon père, vous avez beaucoup d'expérience, Vous raisonnez on ne peut mieux : Je n'ai ni raison ni science, Mais j'ai des oreilles, des yeux. De ce temple sacré j'ai vu la balayeuse Qui d'une voix mystérieuse A dit à ma grand'soeur, avec un ton fort doux : Quand on vous mariera, prenez bien garde à vous. J'avais fait peu de cas d'une telle parole ; Je ne pouvais me défier Que cela put signifier Que ma grand'soeur deviendrait folle. Et puis je me suis dit (toujours en raisonnant) : Ma soeur est folle cependant. Grégoire est bien malin : il pourchassa Glycère, Il n'en eut qu'un refus : il doit être en colère. Il est devenu grand seigneur : On aime quelquefois à venger son injure. Moi, je me vengerais si l'on m'ôtait un coeur. Voyez s'il est quelque valeur Dans ma petite conjecture.

Daphnis

Oui, Prestine a raison.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Cette fille ira loin.

LE PÈRE de DAPHNIS

Ce sera quelque jour une maîtresse femme.

Daphnis

Allez tous, laissez-moi le soin De punir ici cet infâme ; A ce monstre ennemi je veux arracher l'âme. Laissez-moi.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Qui l'eût cru qu'un jour si fortuné A tant de maux fût destiné ?

LE PÈRE de DAPHNIS

Hélas ! J'en ai tant vu dans le cours de ma vie ! De tous les temps passés l'histoire en est remplie.

LE PÈRE de DAPHNIS

Écoutez ; j'ai du sens, car j'ai vu bien des choses, Des esprits, des sorciers, et des métempsycoses. Le dieu que je révère, et qui règne en ces lieux, Me semble, après l'Amour, le plus malin des dieux. Je l'ai vu dans mon temps troubler bien des cervelles ; Il produisait souvent d'assez vives querelles : Mais cela s'éteignait après une heure ou deux. Peut-être que la coupe était d'un vin fumeux, Ou dur, ou pétillant, et qui porte à la tête. Ma fille en a trop bu ; de là vient la tempête Qui de nos jours heureux a noirci le plus beau. La coupe nuptiale a troublé son cerveau : Elle est folle, il est vrai ; mais, dieu merci, tout passe : Je n'ai vu ni d'amour ni de haine sans fin... Elle te r'aimera ; tu rentreras en grâce Dès qu'elle aura cuvé son vin.

Prestine

Mon père, vous avez beaucoup d'expérience, Vous raisonnez on ne peut mieux : Je n'ai ni raison ni science, Mais j'ai des oreilles, des yeux. De ce temple sacré j'ai vu la balayeuse Qui d'une voix mystérieuse A dit à ma grand'soeur, avec un ton fort doux : Quand on vous mariera, prenez bien garde à vous. J'avais fait peu de cas d'une telle parole ; Je ne pouvais me défier Que cela put signifier Que ma grand'soeur deviendrait folle. Et puis je me suis dit (toujours en raisonnant) : Ma soeur est folle cependant. Grégoire est bien malin : il pourchassa Glycère, Il n'en eut qu'un refus : il doit être en colère. Il est devenu grand seigneur : On aime quelquefois à venger son injure. Moi, je me vengerais si l'on m'ôtait un coeur. Voyez s'il est quelque valeur Dans ma petite conjecture.

Daphnis

Oui, Prestine a raison.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Cette fille ira loin.

LE PÈRE de DAPHNIS

Ce sera quelque jour une maîtresse femme.

Daphnis

Allez tous, laissez-moi le soin De punir ici cet infâme ; À ce monstre ennemi je veux arracher l'âme. Laissez-moi.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Qui l'eût cru qu'un jour si fortuné À tant de maux fût destiné ?

LE PÈRE de DAPHNIS

Hélas ! j'en ai tant vu dans le cours de ma vie ! De tous les temps passés l'histoire en est remplie.

Scène 4

Daphnis, Grégoire

Daphnis

Ô douleur ! Ô transports jaloux ! Holà ! Hé ! Monsieur le grand-prêtre, Monsieur Grégoire, approchez-vous.

Grégoire

Quel profane en ces lieux frappe, et me parle en maître ?

Daphnis

C'est moi ; me connais-tu ?

Grégoire

Qui, toi ? mon ami, non, Je ne te connais point à cet étrange ton Que tu prends avec moi.

Daphnis

Tu vas donc me connaître ! Tu mourras de ma main ; je vais t'assommer, traître ! Je vais t'exterminer, fripon !

Grégoire

Tu manques de respect à Grégoire, à ma place !

Daphnis

Va, ce fer que tu vois en manquera bien plus ! Il faut punir ta lâche audace : Indigne suppôt de Bacchus, Tremble, et rends-moi ma femme.

Grégoire

Eh ! mais pour te la rendre Il faudrait avoir eu le plaisir de la prendre : Tu vois, je ne l'ai point.

Daphnis

Non, tu ne l'auras pas ; Mais c'est toi qui me l'as ravie ; C'est toi qui l'as changée, et presque dans mes bras : Elle m'aimait plus que sa vie Avant d'avoir goûté ton vin. On connaît ton esprit malin ; A peine a-t-elle bu de ta liqueur mêlée, Sa haine contre moi soudain s'est exhalée ; Elle me fuit, m'outrage, et m'accable d'horreurs. C'est toi qui l'as ensorcelée ; Tes pareils dès longtemps sont des empoisonneurs.

Grégoire

Quoi ! ta femme te hait !

Daphnis

Oui, perfide ! à la rage.

Grégoire

Eh mais ! c'est quelquefois un fruit du mariage ; Tu peux t'en informer.

Daphnis

Non, toi seul as tout fait : Tu mets à mon bonheur un invincible obstacle.

Grégoire

Tu crois donc, mon ami, qu'une femme en effet Ne peut te haïr sans miracle ?

ARIETTE.

Daphnis

Je crois que dans l'instant à mon juste dépit, Lâche, ton sang va satisfaire.

Daphnis

Ô ciel ! Est-il bien vrai ? Mon cher ami Grégoire, Parle ; que faut-il faire ?

Grégoire

Il vous faut tous deux boire Ensemble une seconde fois.

DUO.

Ensemble.

Acte III

Scène 1

LE PÈRE de GLYCÈRE, LE PÈRE de DAPHNIS, Glycère

LE PÈRE de GLYCÈRE

Oui, c'étaient des vapeurs ; c'est une maladie Où les vieux médecins n'entendent jamais rien : Cela vient tout d'un coup... quand on se porte bien... Une seconde dose à l'instant l'a guérie. Oh ! Que cela t'a fait de bien !

LE PÈRE de DAPHNIS

Ces espèces de maux s'appellent frénésie. Feu ma femme autrefois en fut longtemps saisie ; Quand son mal lui prenait, c'était un vrai démon.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Ma femme aussi.

LE PÈRE de DAPHNIS

C'était un torrent d'invectives, Un tapage, des cris, des querelles si vives...

LE PÈRE de GLYCÈRE

Tout de même.

LE PÈRE de DAPHNIS

Il fallait déserter la maison. La bonne me disait : Je te hais, d'un courage, D'un fond de vérité... cela partait du coeur. Grâce au ciel, tu n'as plus cette mauvaise humeur, Et rien ne troublera ta tête et ton ménage.

Glycère

Qu'est-il donc arrivé ? qu'ai-je fait ? qu'ai-je dit ? À l'amant que j'adore aurai-je pu déplaire ? Hélas ! j'aurais perdu l'esprit ! L'amour fit mon hymen ; mon coeur s'en applaudit : Vous le savez, grands dieux ! si ce coeur est sincère. Mais dès le second coup de vin Qu'à cet autel on m'a fait boire, Mon amant est parti soudain, En montrant l'humeur la plus noire ; Attachée à ses pas j'ai vainement couru. Où donc est-il allé ? Ne l'avez-vous point vu ?

LE PÈRE de DAPHNIS

Il arrive.

Scène 2

LE PÈRE de DAPHNIS, Glycère, Deux Pères, Daphnis

LE PÈRE de DAPHNIS

En effet je vois sur son visage Je ne sais quoi de dur, de sombre, de sauvage.

À cette musique tendre succède une symphonie impérieuse et d'un caractère terrible.

Glycère

Cher amant, vole dans mes bras : Dieu de mes sens, dieu de mon âme, Animez, redoublez mon éternelle flamme... Ah ! ah ! ah ! cher époux, ne te détourne pas ; Tes yeux sont-ils fixés sur mes yeux pleins de larmes ? Ton coeur répond-il à mon coeur ? Du feu qui me consume éprouves-tu les charmes ? Sens-tu l'excès de mon bonheur ?

Il chante.

TRIO.

Deux Pères

Ô ciel ! Ô juste ciel, en voilà bien d'un autre. Ah ! quelle douleur est la nôtre !

Il sort.

Daphnis

Beau-père, pour jamais je renonce à la voir : Je m'en vais voyager loin d'elle... Adieu... Bonsoir.

Scène 3

LE PÈRE de GLYCÈRE, Glycère, Deux Pères, Tous

TRIO.

LE PÈRE de GLYCÈRE

Quel démon dans ce jour a troublé ma famille ! Hélas ! ils sont tous fous : Ce matin c'était ma fille, Et le soir c'est son époux. D'une plainte commune Unissons nos soupirs. Nous trouvons l'infortune Au temple des plaisirs.

Glycère

Ah ! j'en mourrai, mon père.

Deux Pères

Ah ! tout me désespère.

ENSEMBLE

Tous

Inutiles désirs ! D'une plainte commune Unissons nos soupirs. Nous trouvons l'infortune

Scène 4

Prestine, Glycère, LE PÈRE de DAPHNIS, LE PÈRE de GLYCÈRE

Prestine

Réjouissez-vous tous.

Glycère

Ah ! ma soeur, je suis morte ! Je n'en puis revenir.

Prestine

N'importe, Je veux que vous dansiez avec mon père et moi.

LE PÈRE de DAPHNIS

C'est bien prendre son temps, ma foi ! Serais-tu folle aussi, Prestine, à ta manière ?

Prestine

Je suis gaie et sensée, et je sais votre affaire ; Soyez tous bien contents.

LE PÈRE de DAPHNIS

Ah ! Méchant petit coeur ! Lorsqu'à tant de chagrins tu nous vois tous en proie, Peux-tu bien dans notre douleur Avoir la cruauté de montrer de la joie ?

Prestine

Avant de parler je veux chanter, Car j'ai bien des choses à dire. Ma soeur, je viens vous apporter De quoi soulager votre martyre. Avant de parler je veux chanter, Avant de parler je veux rire : Et quand j'aurai pu tout vous conter, Tout comme moi vous voudrez chanter, Comme moi je vous verrai rire. Au temple des plaisirs.

LE PÈRE de DAPHNIS

Conte-nous donc, Prestine, et puis nous chanterons, Si de nous consoler tu donnes des raisons.

Prestine

D'abord, ma pauvre soeur, il faut vous faire entendre Que vous avez fait fort mal De ne nous pas apprendre Que de ce beau Daphnis Grégoire était rival.

Glycère

Hélas ! quel intérêt mon coeur put-il y prendre ? L'ai-je pu remarquer ? Je ne voyais plus rien.

Prestine

Je vous l'avais bien dit, Grégoire est un vaurien, Bien plus dangereux qu'il n'est tendre. Sachez que dans ce temple on a mis deux tonneaux Pour tous les gens que l'on marie : L'un est vaste et profond ; la tonne de Cîteaux N'est qu'une pinte auprès ; mais il est plein de lie ; Il produit la discorde et les soupçons jaloux, Les lourds ennuis, les froids dégoûts, Et la secrète antipathie : C'est celui que l'on donne, hélas ! à tant d'époux, Et ce tonneau fatal empoisonne la vie. L'autre tonneau, ma soeur, est celui de l'amour ; Il est petit... petit... on en est fort avare ; De tous les vins qu'on boit c'est, dit-on, le plus rare. Je veux en tâter quelque jour. Sachez que le traître Grégoire Du mauvais tonneau tour à tour Malignement vous a fait boire.

Glycère

Ah ! de celui d'amour je n'avais pas besoin ; J'idolâtrais sans lui mon amant et mon maître. Temple affreux ! coupe horrible ! Ah ! Grégoire ! ah ! le traître ! Qu'il a pris un funeste soin !

LE PÈRE de GLYCÈRE

D'où sais-tu tout cela ?

Prestine

La servante du temple Est une babillarde ; elle m'a tout conté.

LE PÈRE de DAPHNIS

Oui, de ces deux tonneaux j'ai vu plus d'un exemple ; La servante a dit vrai. La docte antiquité A parlé fort au long de cette belle histoire. Jupiter autrefois, comme on me l'a fait croire, Avait ces deux bondons toujours à ses côtés ; De là venaient nos biens et nos calamités. J'ai lu dans un vieux livre...

Prestine

Eh ! Lisez moins, mon père ; Et laissez-moi parler. Dès que j'ai su le fait, Au bon vin de l'amour j'ai bien vite en secret Couru tourner le robinet ; J'en ai fait boire un coup à l'amant de Glycère : D'amour pour toi, ma soeur, il est tout enivré, Repentant, honteux, tendre ; il va venir. Il rosse Le méchant Grégoire à son gré. Et moi, qui suis un peu précoce, J'ai pris un bon flacon de ce vin si sucré, Et je le garde pour ma noce.

Glycère

Ma soeur, ma chère soeur, mon coeur désespéré Se ranime par toi, reprend un nouvel être ; C'est Daphnis que je vois paraître ; C'est Daphnis qui me rend au jour.

Scène 5

Daphnis

QUINQUE.

Daphnis

Ah ! Je meurs à tes pieds et de honte et d'amour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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