Scène 1
Blaise
Blaise
Palsanguenne, il faut avouer que je sis un grand fou de me mêler des affaires d'un homme aussi fou que ce vieux Monsieur le Baron de Saint Aubin qui loge cheux nous. Il viant ici prendre des yaux pour se rétablir le foie, et il y deviant estropié par la cervelle ; les Médecins le guarissont d'une façon, et les femmes le rendont malade d'une autre. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il est amoureux de tretoutes, mais il n'y en aura pas une qui devienne amoureuse de ly. Le vela qui viant ici. Queu peste de figure !
Scène 2
Le Baron de Saint-Aubain, Blaise
Le Baron de Saint-Aubain
Me voilà quitte de mes petites fonctions de la matinée ; j'ai bu mes eaux, pris mon bouillon, rendu mon remède, et mangé ma petite soupe, je me sens comme un pinson. Hé bien, mon pauvre Blaise, as-tu songé...
Blaise
Oui, Monsieu : mais, ne vous en déplaise, vous n'y songez pas, vous. Courir les rues dans l'équipage où vous vela ?
Le Baron de Saint-Aubain
Pour quoi non ? C'est ici un pays de liberté où l'on vit sans façon et sans contrainte. Ah l'aimable séjour ! On donne une partie du temps au soin de sa santé, et le reste au plaisir et à la galanterie. Les malades se divertissent mieux à Bourbon, que les gens bien sains ne font ailleurs. Oh que j'ai été bien conseillé de venir aux Eaux cette année !
Blaise
Oui da, il y a bonne compagnie, n'est-il pas vrai ?
Le Baron de Saint-Aubain
Tous gens d'esprit, de goût, de plaisir, de bonne chère. Cette Présidente, par exemple, à soixante-dix ans, quelle humeur de femme !
Blaise
C'est une gaillarde, oui.
Le Baron de Saint-Aubain
Et ce Chevalier qui est si beau joueur, et qui me gagne tous les jours mon argent : l'agréable homme !
Blaise
Oui da, il aime itou bian ce pays-ci, stilà ; il viant aux yaux deux fois l'année, et l'an ne sait pour queu maladie. Morgué, s'il a la goutte, ce n'est pas au bout des doigts, je vous en avartis.
Le Baron de Saint-Aubain
C'est encore un bon original que ce vieux Intendant qui amène ici sa femme pour avoir des enfants.
Blaise
Alle n'en aura point de ce voyage-ci, c'est moi qui vous le dis.
Le Baron de Saint-Aubain
Elle n'en aura point ! Comment sais-tu cela ?
Blaise
Bon, tatigué, est-ce que je n'avons pas l'expérience. Tenez, Monsieur, quand des maris amenont ici leurs femmes pour ça, les yaux n'y font rian : quand les femmes venont toutes seules, les yaux opéront que c'est des marveilles.
Le Baron de Saint-Aubain
Elles sont admirables ; et depuis que j'en prends, je me sens le corps et l'esprit tout rajeunis.
Blaise
C'est ce que je disais tout seul tout à l'heure, vous devenez aussi fou qu'un jeune homme.
Le Baron de Saint-Aubain
Quand on veut plaire à une jeune fille, il faut avoir des manières jeunes, mon enfant.
Blaise
Vous voulez plaire à une jeune fille, Monsieu ?
Le Baron de Saint-Aubain
Et je lui plairai, je t'en réponds. Je ne m'y prends pas mal, et les petits régals que je lui donne...
Blaise
Quoi, c'est pour ça que vous faites tant de sottises ?
Le Baron de Saint-Aubain
Comment, des sottises ? Ce maraud-là...
Blaise
Dame, accoutez, je vous demande pardon, je sommes francs en ce pays-ci. Mais qui est cette jeune file, s'il vous plaît ? Je connaissons tout le monde, et je vous dirai bian si elle sera assez ridicule.
Le Baron de Saint-Aubain
Pour m'aimer, n'est-ce pas ?
Blaise
Oui, Monsieu.
Le Baron de Saint-Aubain
Ce ne sont pas là tes affaires. M'as-tu amené ces flûtes, ces Musiciens...
Blaise
Ils attendont votre commodité tout ici proche.
Le Baron de Saint-Aubain
Fais-les venir, et apporte-moi une chaise. Je suis si faible, que j'ai toutes les peines du monde à me tenir sur mes jambes.
Blaise
Tatigué que vela des manières bien jeunes.
Scène 3
Le Baron de Saint-Aubain
Le Baron de Saint-Aubain
Voici la maison de mon Médecin, Monsieur Grognet : les fenêtres de l'aimable Babet Grognet sa fille donnent sur cette place-ci justement, je vais me mettre tout vis-à-vis, afin qu'elle me voie. Ah, qu'elle va être aise d'entendre de la musique faite exprès pour elle ! Voilà comme on les attrape. Oh, pour cela je sais bien faire l'amour, c'est grand dommage que je vieillisse, je suis un joli homme.
Scène 4
Blaise, Le Baron de Saint-Aubain
Blaise
Tenez, Monsieu, vela une chaise pour vos jambes, et de la Musique pour vos oreilles. Je fais tout ce que vous me dites, comme vous voyez.
Le Baron de Saint-Aubain
Allons, enfants, ce trio de flûtes, et cet air Italien seulement. Nous verrons tantôt la petite mascarade que je vous ai commandée pour le bal de ce soir.
Le Baron s'endort dans le fauteuil pendant le Concert.
Air ITALIEN.
Blaise
Que giova Tra l'aqua Cercar la sanità Quando il cuore Del fuoco d'amore S'estrugge è s'avvampa ? O Beltà, cara Beltà, Deh per pietà Sanate me. Un Ciglio vivace Mi tolse La pace ; Et con srali severi Ardenti Pungenti, Il cuor mi ferì. O Beltà, cara Beltà, Deh per pietà Sanate me. Un bal aux yaux ! Morgué que je varrons danser de fluxions et de rhumatismes !
Scène 5
Monsieur Grognet, Blaise, Le Baron de Saint-Aubain
Monsieur Grognet
C'est une chose étrange que la manie de ce pays-ci ! Toujours des flûtes, des hautbois, des violons, de la musique ! Cela me fera renoncer à la médecine. Le grand plaisir d'avoir des malades qui ne font rien moins que leur métier, et qui ne songent qu'à se divertir !
Blaise
Le Médecin Grognet n'aime pas la joie.
Monsieur Grognet
Est-ce toi, gros coquin, qui m'amène ici ces canailles-là faire leur charivari ? Qui est le sot qui les paie ?
Blaise
C'est Monsieu que vela, qui viant dormir en musique, pour plaire à une jeune fille : ne serait-ce pas la vôtre ?
Monsieur Grognet
C'est Monsieur le Baron de Saint Aubin, je pense ?
Le Baron de Saint-Aubain
Qu'est-ce que c'est ? Qu'y a-t-il ! Ils ont déjà fini ?
Monsieur Grognet
Hé, à quoi songez-vous donc, Monsieur le Baron ? Puisque vous avez envie de dormir, vous seriez mieux dans votre lit que dans la rue.
Le Baron de Saint-Aubain
Dans mon lit, Monsieur Grognet ? Quand on donne un petit régal de Musique à quelque Belle, la règle est qu'on soit sous les fenêtres.
Blaise
Oui : mais la règle n'est pas qu'on y dorme.
Monsieur Grognet
Vous avez de l'émotion.
Le Baron de Saint-Aubain
Le moyen de n'en pas avoir, je suis tout feu, Monsieur Grognet.
Monsieur Grognet
Entrez chez moi pour vous reposer.
Le Baron de Saint-Aubain
Très volontiers, j'ai mes raisons pour m'y trouver mieux qu'en lieu du monde.
Blaise
C'est à Babet Grognet qu'il en veut, je gage.
Le Baron de Saint-Aubain
Allez, enfants, voilà qui est bien ; tantôt sur le soir ne manquez pas de venir aux Fontaines, et que la Mascarade soit jolie, nous y danserons, nous y danserons.
Scène 6
Monsieur Grognet, Le Baron de Saint-Aubain
Monsieur Grognet
Vous prenez trop sur vous, Monsieur le Baron, et vous me débauchez tous mes malades ; vous n'y songez pas, au moins. Leur donner le bal ! Vous m'en ferez crever plus de la moitié.
Le Baron de Saint-Aubain
La joie et le plaisir ne font jamais de mal, Monsieur Grognet ; demandez à Madame la Présidente que voilà, c'est bien la femme la plus enjouée que je connaisse.
Scène 7
La Présidente, Monsieur Grognet, Le Baron de Saint-Aubain, Blaise
La Présidente
Oh, cela est bien changé, mon pauvre Monsieur le Baron, je n'en puis plus ; les eaux me sont mortelles, et l'on m'enterrera ici, je pense.
Monsieur Grognet
J'ai passé chez vous ce matin sur les dix heures, Madame : mais vous n'étiez pas encore éveillée.
La Présidente
Je venais de me coucher, Monsieur Grognet ; nous avons joué toute la nuit à la bassette.
Le Baron de Saint-Aubain
Joué toute la nuit, Madame la Présidente ?
La Présidente
Rien ne fait tant de bien, Monsieur le Baron. Avez-vous vu ma soeur aînée, Monsieur Grognet, Madame la Comtesse de la Ratatinière, qui arriva hier, et qui vient prendre des eaux pour son inflammation de poitrine ?
Monsieur Grognet
Elle dormait aussi, Madame, sans cela j'aurais eu l'honneur...
La Présidente
Vraiment, je le crois bien, qu'elle dormait. Cette vieille folle, malade comme elle est, qui s'enivra hier de vin de Canarie.
Blaise
Tatigué, que vela de biaux régimes de vie, pour de vieilles malades !
La Présidente
On dit que vous donnez le bal aujourd'hui, Monsieur le Baron ?
Le Baron de Saint-Aubain
Oui, Madame.
La Présidente
Il n'est pas mal aisé de deviner pour qui la fête se fait : vous êtes amoureux, petit badin.
Le Baron de Saint-Aubain
Ça toujours été votre faible et le mien, ma chère Présidente.
La Présidente
Oh çà, dites-moi donc, Monsieur Grognet, que faut-il que je fasse pour mes maux de tête, et pour ce rhumatisme ; car je m'en meurs, je vous en avertis.
Monsieur Grognet
Je vous l'ai déjà dit, Madame, la diète est une des choses qui contribuera le plus...
La Présidente
À propos de diète, nous faisons cette nuit médianox chez le Chevalier de la Bressandière ; il vous l'a fait dire, Monsieur le Baron ?
Le Baron de Saint-Aubain
Oui, Madame.
La Présidente
C'est un joli homme, que ce Chevalier. La tête me fend, Monsieur Grognet, vos Eaux de Bourbon me rendent plus malade que je ne l'étais, quand je suis arrivée.
Blaise
Morgué, la vieille Présidente crèvera de débauche, et les yaux de Bourbon en auront le blâme.
Monsieur Grognet
Entrez au logis, Madame ; nous y parlerons de votre maladie, et nous prendrons des mesures...
La Présidente
Donnez-moi donc la main, Monsieur le Baron.
Blaise
Pargué, le bal de tantôt sera drôle. Vela déjà deux bons Mascarades. Qui est celle-ci, encore ?
Scène 8
La Marquise de Fourbanville, Jasmin
La Marquise de Fourbanville
Allez, petit garçon, allez ; vous savez bien où j'ai coutume de loger, menez-y cette fille.
Jasmin
N'est-ce pas là-bas, en tournant du côté gauche ?
La Marquise de Fourbanville
Oui, chez la veuve de cet apothicaire, là, auprès de la Fontaine ; qu'on vous donne les mêmes chambres que j'avais l'année passée.
Jasmin
Je lui dirai, Madame.
Scène 9
Blaise, La Marquise de Fourbanville
Blaise
Hé pargué, c'est encore une buveuse d'yau de notre connaissance.
La Marquise de Fourbanville
C'est toi, Blaise ? Hé, bon jour, mon enfant.
Blaise
Votre valet, Madame la Marquise ; hé ; comment vous en va ?
La Marquise de Fourbanville
Tu vois, je reviens encore en ce pays-ci.
Blaise
J'avons le bonheur de vous y voir tous les ans ; c'est une rente : mais ce n'est pas les yaux que vous venez prendre cette fois ici, peut-être ?
La Marquise de Fourbanville
Non, mon enfant.
Blaise
Tant mieux pour vous. Cet abcès que vous aviais à la hanche, est donc refarmé pour le coup ?
La Marquise de Fourbanville
Oui, ne parle point de cala, je te prie. Je me porte à merveilles.
Blaise
À marveilles ! Bon, j'en sis bien aise, et je comprends ce qui vous amène ; c'est queuque mari ou queuque galant que vous venez charcher à Bourbon ? Acoutez, je n'avons quasi que des malingres cette année, et j'ai bian peur que vous ne trouviais pas votre affaire.
La Marquise de Fourbanville
Tu me crois donc bien difficile ?
Blaise
Oui. Vous avez la meine d'une connaisseuse, il vous faut de bonne marchandise, je gage : mais votre hôtesse, Madame Guimauvin, vous aidera à charcher : c'est une habile femme.
La Marquise de Fourbanville
Pour une personne de Province, elle a autant d'esprit et de savoir-vivre...
Blaise
Oh, morguenne, oui ; pour ce qui est d'en fait d'en cas de ça, c'est la parle du pays : aussi, alle a fait ses études à Paris, et dans le faubourg saint Germain, encore. Tatigué, que n'an dit que c'est une bonne école !
La Marquise de Fourbanville
La voilà, je pense.
Blaise
Vous pensez bian, c'est elle-même. Jusqu'au revoir, morgué dépêchez-vous, je vous en prie, j'ai itou queuque chose à lui dire.
Scène 10
Madame Guimauvin, La Marquise de Fourbanville
Madame Guimauvin
Je ne me trompe point, c'est la Marquise de Fourbanville.
La Marquise de Fourbanville
C'est moi-même, Madame Guimauvin : que j'ai de joie de te revoir, et de t'embrasser !
Madame Guimauvin
Vous arrivez apparemment ?
La Marquise de Fourbanville
Je descends de carrosse, et je viens d'envoyer mes hardes chez toi.
Madame Guimauvin
Que vous vous portez bien à présent ! C'est plus par habitude que par nécessité, que vous venez à Bourbon, n'est-ce pas ?
La Marquise de Fourbanville
J'y viens, j'y viens faire comme beaucoup d'autres, changer de plaisir et d'occupation ; respirer un autre air que celui de Paris, faire quelque nouvelle connaissance pour passer l'hiver agréablement ; et que sait-on ce qui peut arriver ? Avec un peu d'esprit, quelque agrément, des manières tendres, engageantes...
Madame Guimauvin
Je vous entends : c'est une dupe que vous venez chasser en ce pays-ci : il s'y en rencontre quelquefois de bonnes ; et si vous étiez arrivée trois jours plutôt seulement, il y avait un vieux goutteux de quinze mille livres de rente, dont on aurait tâché de vous mettre en possession : c'est un Gentilhomme de Quimpercorentin, Seigneur Banderet de Kergrohinizouarne, qui vous aurait fort accommodée.
La Marquise de Fourbanville
Je serais partie plutôt de Paris, sans une partie de lansquenet, qui a duré huit jours plus que nous ne pensions.
Madame Guimauvin
Une partie de lansquenet qui dure huit jours !
La Marquise de Fourbanville
Oui, mon enfant ; un petit Chevalier de la rue saint Denis, et un jeune orphelin de la huitième des Enquêtes, se sont adonnés chez moi pour se mettre dans le monde.
Madame Guimauvin
C'est une des plus belles portes par où l'on y puisse entrer, Madame, à ce que j'ai ouï dire.
La Marquise de Fourbanville
Nous avons été près de trois semaines à leur gagner cinq ou six cents mauvaises pistoles qu'ils avaient. Tant que leur argent a duré, il aurait été de mauvaise grâce de ne leur pas tenir compagnie.
Madame Guimauvin
Que vous êtes complaisante, Madame : pourquoi ne les pas expédier plus vite ? J'ai vu le temps qu'une bagatelle comme celle-là n'aurait pas tenu vingt-quatre heures.
La Marquise de Fourbanville
Tout dépérit à Paris, ma chère enfant : nous n'avons presque plus de beaux joueurs ; les meilleurs même, sont en Province ; à Turin, à Lyon, à Chambéry. Depuis la paix de Savoie, nous avons de gros détachements sur la route.
Madame Guimauvin
Il y a ici, depuis quelque temps aussi, un Chevalier de votre connaissance, et qui fait vraiment bonne figure.
La Marquise de Fourbanville
Qui donc ?
Madame Guimauvin
Hé, là, celui qui faisait l'Abbé l'année passée.
La Marquise de Fourbanville
Ah ! Vraiment oui, je le connais ; c'est son département, que les Eaux de Bourbon, il en rend quelque chose à la bourse commune ; il y a deux ans qu'il y était encore en Officier Suisse.
Madame Guimauvin
Je m'en souviens, vous avez raison ; il faisait l'hydropique, si je ne me trompe.
La Marquise de Fourbanville
Justement, c'est lui-même.
Madame Guimauvin
J'ai aussi quelque idée de l'avoir vu faire le Marchand de boeufs dans le coche d'Auxerre.
La Marquise de Fourbanville
Cela n'est pas impossible. Et sur quel prétexte vient-il aux Eaux cette année ? Quel nom s'est-il donné ?
Madame Guimauvin
On l'appelle Monsieur le Chevalier de la Bressandière : il est ici pour une jambe qu'il a eu cassée en Catalogne, par un parti de Miquelets, à ce qu'il dit, à la descente d'une montagne, mais...
La Marquise de Fourbanville
Il ne ment que dans les circonstances. La jambe cassée n'est pas un conte : mais ce fut à Paris, dans la rue de l'Université, par un parti de laquais, à la descente d'une fenêtre, par où les maîtres l'avaient prié de sortir. Il est un peu sujet aux aventures d'éclat, c'est un de ces fripons de distinction.
Madame Guimauvin
Le voilà, Madame.
La Marquise de Fourbanville
Oui, je le reconnais, c'est lui-même.
Scène 11
Le Chevalier de la Bressandière, La Marquise de Fourbanville, Madame Guimauvin
Le Chevalier de la Bressandière
Madame la Marquise de Fourbanville encore à Bourbon cette année !
La Marquise de Fourbanville
J'y trouve Monsieur l'Abbé Trafiquet changé en Chevalier de la Bressandière !
Madame Guimauvin
Vous venez souvent ici l'un et l'autre : mais ce ne sont pas les mêmes raisons qui vous y amènent.
La Marquise de Fourbanville
La fortune y conduit les uns, et l'amour y attire les autres.
Le Chevalier de la Bressandière
Pour moi, malheureusement, une vraie blessure...
La Marquise de Fourbanville
Ces canailles-là vous maltraitèrent bien.
Le Chevalier de la Bressandière
La guerre est vive en Catalogne, j'étais poursuivi, je me trouvai sur une éminence.
Madame Guimauvin
Au premier étage, peut-être ?
Le Chevalier de la Bressandière
Oui, justement, de la hauteur d'un premier étage... Je franchis le péril avec intrépidité, je tombai dans une embuscade...
Madame Guimauvin
Quelque troupe de laquais qui vous guettait, apparemment ?
Le Chevalier de la Bressandière
Non, de Miquelets, Madame, de Miquelets, en Catalogne, que diable ?
Madame Guimauvin
Je confonds, Monsieur, je vous demande pardon ; c'est que Madame la Marquise me contait dans le moment une aventure de la rue de l'Université, à peu près...
Le Chevalier de la Bressandière
De la rue de l'Université ! Ah ! Vous tirez sur vos amis, cela b'est pas bien, Madame la Marquise ; et l'on pourrait par représailles...
La Marquise de Fourbanville
Ne vous fâchez pas, elle est discrète.
Le Chevalier de la Bressandière
Elle est discrète ! J'en suis bien aise. Il n'y a donc pas d'inconvénient à lui dire que Madame votre mère est la Bouquetière de la pointe saint Eustache.
La Marquise de Fourbanville
Que vous êtes badin, Chevalier !
Madame Guimauvin
Ce sont des choses que vous me permettez, Monsieur...
Le Chevalier de la Bressandière
Ne vous a-t-elle jamais parlé de Monsieur son frère la jambe de bois, ce fameux ouvreur d'huîtres ?
La Marquise de Fourbanville
Vous êtes un petit ridicule ; je me fâcherai, à la fin.
Le Chevalier de la Bressandière
C'est encore un joli petit Seigneur, que Monsieur votre cousin le Valet de chambre, Madame la Marquise ?
La Marquise de Fourbanville
Oh ! Finissez donc, je vous prie.
Le Chevalier de la Bressandière
Ne vous chagrinez pas, elle est discrète.
Madame Guimauvin
Ce Chevalier-là est dangereux, croyez-moi, Madame, passez-lui sa jambe de Catalogne, et qu'il laisse en repos votre famille. Il me paraît que vous avez ici tous deux intérêt d'être bien ensemble.
La Marquise de Fourbanville
Ce petit étourdi-là prend si mal les choses, et il est si poquant...
Madame Guimauvin
Laissons cela, parlons d'autre chose. Vous avez ici vos vues l'un et l'autre : au lieu de vous détruire, ne pourriez-vous point travailler ensemble à frais communs, pour...
La Marquise de Fourbanville
J'aurai peut-être une confidence à lui faire...
Le Chevalier de la Bressandière
J'ai déjà nombre de choses à vous dire ; et si nous étions en lieu de pouvoir...
Madame Guimauvin
Vous voilà ben embarrassée. Je vous ai fait garder votre appartement, allez y conduire Madame, Monsieur le Chevalier ; aussi bien, voici un de mes compères qui veut me parler ; car depuis le matin l'on m'a dit qu'il me cherche
La Marquise de Fourbanville
Nous avons besoin de toi, Madame Guimauvin.
Madame Guimauvin
Ne vous inquiétez point, et allez m'attendre.
Scène 12
Blaise, Madame Guimauvin
Blaise
Ah, ah, ce Monsieur le Chevalier qui en sait si long, est itou de votre connaissance, ma commère l'Apoticaresse ? Oh, morgué, vos meilleures pratiques ne sont pas celles qui avont affaires des drogues de la boutique, sur ma parole.
Madame Guimauvin
Si l'on ne faisait ses petites affaires qu'avec les personnes qui ont vraiment besoin de prendre des Eaux...
Blaise
Je ne gagnerions pas de quoi boire de l'yau nous-mêmes.
Madame Guimauvin
Il faut bien se prêter un peu à l'humeur et au tempérament de certains malades.
Blaise
Et aux nécessités de ceux qui se portont bian, n'est-ce pas ? Morgué, que les filles et les femmes qui venont de ce Paris avont d'esprit, et qu'elles sont futées !
Madame Guimauvin
N'est-il pas vrai ?
Blaise
Accoutez, il m'est avis que celles de ce pays-ci commençont à faire de même ; alles se dégourdissont. Il y a notte Madame la Baillive, par exemple.
Madame Guimauvin
Hé bien, Madame la Baillive ?
Blaise
Alle loge depuis quelque temps cheux alle de certains drôles de malades qui avons plus de santé que Monsieur le Bailly, sur ma parole ; il ne leur faut morgué point d'iaux à ceux-là, et la femme le sait bian, da : mais stanpandant ils ne laissons pas d'en boire pour attraper l'homme.
Madame Guimauvin
Madame la Baillive n'est pas sotte.
Blaise
Hé voirement non, c'est le Bailly qui l'est, je savons bian ça. Vela encore la fille de Monsieur Grognet qui n'est qu'une morveuse, celle-là.
Madame Guimauvin
Babet Grognet, la fille du Médecin ?
Blaise
Oui, c'est pour elle que je vous charche : mais motus, au moins.
Madame Guimauvin
Non, ne crains rien. De quoi s'agit-il ?
Blaise
Morgué, il y a du dégourdissement dans son affaire ; si alle n'était pas d'ici encore, n'an la mènerait aux Iaux : mais comme alle est des Iaux, ça est chagrinant ; où diable la mèneront-je ?
Madame Guimauvin
Tu es un fou, tu ne sais ce que tu dis.
Blaise
La vela elle-même. J'ons tous deux de l'esprit ; voulez-vous que je l'y tirions les vars du nez ?
Scène 13
Babet, Madame Guimauvin, Blaise
Babet
Ah ! Que je te rencontre à propos, ma chère Madame Guimauvin ! Je suis accablée de chagrins.
Madame Guimauvin
Accablée de chagrins, vous ? À moins que ce ne soit l'amour qui vous les donne, je ne vois pas...
Babet
Ah ! Ma chère Madame Guimauvin ?
Blaise
Ah, morguenne, oui, c'est le mal d'amour qui la tiant, sur ma parole.
Madame Guimauvin
Ne craignez point de vous expliquer, il n'y a rien que nous ne fassions pour vous rendre service.
Babet
Je vous bouterais pargué dans ma chemise, moi, pour vous faire plaisir.
Madame Guimauvin
Parlez. Quel est le sujet de vos chagrins ? Et que peut-on faire pour y remédier ?
Babet
Mon père veut me marier, Madame Guimauvin.
Madame Guimauvin
Il veut vous marier, et cela vous afflige ?
Babet
Si vous saviez le mari qu'il me destine, et les engagements où je suis...
Madame Guimauvin
Il veut vous donner un magot, et vous aimez quelque joli homme, peut-être ?
Babet
Tu connais ce vieux Baron de Saint Aubin, qui est à Bourbon depuis trois semaines, et vous vous souvenez tous deux de ce petit homme qui a été tout le printemps ici à prendre des eaux ?
Madame Guimauvin
Qui, Valère ? Ce jeune Officier de Dragons ?
Blaise
Si je nous en souvenons, il logeait cheux nous, et Monsieur de la Roche son valet de chambre était l'amoureux de la commère.
Madame Guimauvin
C'est ce petit homme-là qui vous tient au coeur, apparemment ? Et je vous en ai vue vivement éprise, si je ne me trompe.
Babet
Il y a plus que tout cela, Madame Guimauvin : je suis sa femme.
Blaise
Comment, sa femme ? Ce ne sont morgué pas là des jeux d'enfants, au moins.
Madame Guimauvin
Et la Roche ne m'a jamais parlé de cela, est-il possible ?
Blaise
Mais pargué votre père a tort de vous vouloir marier, ly, puisque vous vous mariez si bian toute seule.
Babet
Juge de l'embarras où je suis, Madame Guimauvin.
Madame Guimauvin
Si Valère était ici, encore...
Babet
Il y devrait être, il y a quinze jours que je n'ai reçu de ses nouvelles.
Madame Guimauvin
Quinze jours ! Être si longtemps sans vous écrire !
Babet
Je ne sais à quoi l'imputer.
Blaise
À quoi ? À ce que vous êtes sa femme. Si vous n'étiais que sa maîtresse...
Scène 14
La Roche, Blaise, Babet
La Roche
Ohé, ohé, ohé. Ah la maudite voiture que la Poste, cela n'est bon que pour les lettres, ouf.
Blaise
Oh palsangué, vela des nouvelles, c'est Monsieu de la Roche en parsonne.
La Roche
Votre serviteur, Monsieur Blaise.
Babet
C'est toi, la Roche. Hé bien, mon enfant, où est ton maître ? Vient-il ? Est-il arrivé ? Quand le verrai-je ? N'as-tu rien à me dire ?
La Roche
Sa chaise de poste vient de rompre à demi lieue d'ici, Madame, il est au désespoir ; il m'a dit de prendre les devants pour...
Babet
Tu veux me flatter, mon pauvre la Roche : il n'a pas tant d'empressement que tu le dis.
La Roche
Il n'a pas tant d'empressement ! Je me donne au diable, si sur toute la route nous n'avons pas crevé trois chevaux, et près de deux Postillons. La peste, en revenant de l'armée, nous autres amoureux, nous sommes bien plus pressés que quand nous y allons.
Babet
Il va trouver en arrivant des chagrins qu'il n'a pas prévus.
La Roche
Comment, des chagrins ! Qu'est-ce à dire ? Monsieur le Médecin saurait-il quelque chose ? Le mariage n'a pas eu l'indiscrétion de se déclarer de lui-même, peut-être ? Et vous voilà encore d'assez belle taille, à ce qu'il me semble.
Babet
Voici mon père, éloigne-toi, va te débotter, et reviens ici parler à Madame Guimauvin, ou à moi ; on a des choses de conséquence à te dire.
La Roche
Je ne tarderai pas à vous rejoindre.
Scène 15
Monsieur Grognet, Babet, Madame Guimauvin
Monsieur Grognet
Qui étiez-vous donc là, mademoiselle ma fille ! Vous avez toujours quelque affaire que je ne sais pas : voilà qui est étrange.
Babet
Je suis avec Madame Guimauvin, mon père.
Monsieur Grognet
Avec Madame Guimauvin, et avec un maître fripon, que je connais pour le valet de chambre de ce petit Officier qui vous muguetait ce printemps, et que je vous ai défendu de voir.
Babet
Mon père...
Madame Guimauvin
Il en a quelque air, Monsieur cela est vrai, vous avez raison : mais il me semble pourtant que ce n'est pas lui ; l'autre a le nez plus grand et la barbe plus longue.
Monsieur Grognet
La barbe plus longue ! Oh bien, pour éviter les querelles que nous pourrions avoir là-dessus, je vous marie dès demain ? Je vous en avertis.
Babet
Dès demain, mon père !
Monsieur Grognet
Et de grand matin, même. Monsieur le Baron va vous donner le bal, une vingtaine de mes malades, avec qui nous ferons médianox, signeront le Contrat que je vais faire dresser, et vous serez mariée en sortant de table
Babet
Quelle extrémité !
Madame Guimauvin
Il n'y a rien de mieux concerté. Que Monsieur votre père prend bien ses mesures !
Monsieur Grognet
Ce Monsieur le Baron de Saint Aubin est un homme riche, sans enfants, qui lui assure la moitié de son bien, et qui n'a pas deux mois à vivre.
Madame Guimauvin
Quelle trouvaille ! Une demie douzaine de mari comme cela, seulement : voilà une fortune faite au bout de l'année.
Monsieur Grognet
N'est-il pas vrai ?
Madame Guimauvin
Assurément.
Babet
Je suis contente de la mienne, je n'en veux point d'autre, et je me donnerai plutôt la mort que de consentir à ce mariage.
Monsieur Grognet
Comment, insolente ?
Madame Guimauvin
Ne vous emportez pas, Monsieur, et laissez-moi lui parler en particulier, je la réduirai, je vous en réponds.
Monsieur Grognet
Oui, tu as de l'esprit, tâche de lui faire entendre raison, je te prie.
Madame Guimauvin
Je le ferai, je vous assure ; je vous la garantis mariée, moi : vous pouvez compter là-dessus, c'est une affaire faite.
Monsieur Grognet
Si tu viens à bout de la persuader, je reconnaîtrai ce service-là, je te le promets.
Madame Guimauvin
Ce n'est point l'intérêt qui me fait agir, Monsieur, et...
Monsieur Grognet
Tu as chez toi de vieilles drogues gâtées je les ferai toutes consommer à mes malades, je t'en donne ma parole.
Scène 16
Babet, Madame Guimauvin
Babet
Que devenir ? Comment faire, Madame Guimauvin ?
Madame Guimauvin
Le bonhomme est pressant, cela est incommode.
Babet
Conçois-tu rien de plus embarrassant que l'état où je suis ?
Madame Guimauvin
L'arrivée du petit Officier nous tirera d'intrigue. On ne peut se marier en secondes noces, avant que d'être veuve, une fois ; et les maris ne sont pas comme les amants, on ne les prend que les uns après les autres.
Scène 17
La Roche, Madame Guimauvin, Babet
La Roche
Me voilà débotté, Madame, et en disposition de recevoir vos ordres. Çà, de quoi s'agit-il ? Voyons.
Madame Guimauvin
Il s'agit de faire entendre raison à Monsieur Grognet.
La Roche
Cela sera difficile : et à propos de quoi, s'il vous plaît, fait-il le ridicule ? Et trouve-t-il mauvais que nous ayons pris une alliance secrète dans sa famille ?
Babet
Il ne sait rien de cette alliance : mais il veut m'en faire prendre une autre.
La Roche
Quoi ! Ce n'est que cela ? Voilà une belle bagatelle !
Babet
Tu traites cela de bagatelle ?
La Roche
Oui, Madame, la polygamie est un cas pendable, à la vérité : mais à cela près, elle a son mérite ? Et moi, qui vous parle, moi, dans toutes nos villes de quartier d'hiver, je ne manque jamais de faire quelque alliance : c'est ma folie.
Madame Guimauvin
Oh, cesse de plaisanter, la Roche ; on n'est point dans une situation assez tranquille, pour...
La Roche
Je me donne au diable si je plaisante, cela est comme je vous le dis. Je suis un garçon fort réglé, moi, j'aime à tenir ménage partout où je me trouve.
Madame Guimauvin
Fort bien. Si le maître et le valet sont de même caractère, vous avez beau jeu, Madame.
La Roche
Oh, diablezot, c'est un petit poli, que mon maître, un fidèle, un pasteur... Sans la fureur qu'il a pour le vin, le jeu, et les femmes, ce serait bien le garçon le mieux morigéné...
Babet
Je meurs de peur que mon père revienne, et qu'il ne le voie encore avec nous.
Madame Guimauvin
Voilà un beau ménagement. Ne faudrait-il pas bien qu'il sache vos affaires ?
Babet
Qu'il les sache du moins le plus tard qu'il sera possible. Allons chez moi, Madame Guimauvin.
Madame Guimauvin
Très volontiers. Allons, aussi bien y a-t-il des gens qui m'y attendent.
Babet
Demeure ici, la Roche, pour attendre ton maître ; et sitôt qu'il sera venu, dis-lui qu'il nous vienne trouver, je te prie.
La Roche
Je n'aurai pas la peine de lui dire deux fois, je vous assure.
Scène 18
La Roche
La Roche
Voici pourtant une affaire assez délicate ; et si Monsieur mon maître, par aventure, était las de son mariage, comme ce n'est qu'un mariage à la dragonne, nous pourrions bien...
Scène 19
Le Baron de Saint-Aubain, La Roche
Le Baron de Saint-Aubain
J'ai promis à monsieur Grognet... N'est-ce pas là ce pendart de la Roche ?
La Roche
Voilà Monsieur le Baron, je pense ?
Le Baron de Saint-Aubain
C'est le valet de chambre de mon coquin de fils, c'est lui-même.
La Roche
Qu'est-ce que le bonhomme vient faire ici ? Lui aurait-on donné quelque avis de notre mariage ?
Le Baron de Saint-Aubain
Hé, la Roche, la Roche ?
La Roche
Comment c'est vous, Monsieur ? Quelle surprise ! À Bourbon, vous ! Qui diantre vous y amène ?
Le Baron de Saint-Aubain
Tu ne t'attendais pas de m'y voir, n'est-ce pas ? Mais j'y suis venu pour vivre longtemps, et pour vous faire enrager tous tant que vous êtes, à force de santé.
La Roche
Nous faire enrager à force de santé ! Hélas, Monsieur, vous n'en sauriez tant avoir qu'on vous en souhaite ; et vous en crèveriez, que nous en serions ravis, je vous assure.
Le Baron de Saint-Aubain
Tu es un bon maraud. Et qui te fait venir ici toi ? Que fait ton maître à présent ? Où est-il ? Dis.
La Roche
À présent, Monsieur, il est dans sa chaise de poste.
Le Baron de Saint-Aubain
Voilà une plaisante réponse, dans sa chaise de poste.
La Roche
Oui, Monsieur ; et si vous en voulez savoir davantage, sa chaise de poste est dans une ornière : mais j'espère qu'elle en sortira, et qu'ils arriveront bientôt ici tous deux ce compagnie.
Le Baron de Saint-Aubain
Il vient à Bourbon ?
La Roche
Oui, Monsieur.
Le Baron de Saint-Aubain
Le fâcheux contretemps ! Écoute, va dire à ton maître que je suis ici, que je ne l'y veux point voir, entends-tu ?
La Roche
Cela ne l'empêchera pas d'y venir, Monsieur. Au contraire, il n'a point d'argent, et nous vous trouvons le plus à propos du monde.
Le Baron de Saint-Aubain
Oui, oui, je lui en donnerai, il n'a qu'à s'y attendre. Écoute, s'il s'avise de se renommer de moi, ni de dire à personne que je suis son père...
La Roche
Il ne manquera pas, sitôt qu'il sera arrivé, Monsieur...
Le Baron de Saint-Aubain
Je ne le veux point voir, te dis-je.
La Roche
Vous le verrez, je vous l'amènerai moi-même.
Le Baron de Saint-Aubain
Je le déshériterai si je le vois ; et je te ferai donner cent coups d'étrivières, à toi, si tu me l'amènes.
La Roche
Adieu donc, Monsieur, sur ce pied-là je me tiens dispensé de la visite.
Scène 20
La Roche
La Roche
Ouais, que veut dire ceci ? Je n'y comprends rien. Comme on nous traite !
Scène 21
Blaise, Valère, La Roche
Blaise
Tenez, Monsieur, alle était ici tout à l'heure, et vela encore Monsieur de la Roche qui vous dira...
Valère
Que viens-je d'apprendre en arrivant, mon pauvre la Roche ?
La Roche
Vous ne savez que la moitié des nouvelles, Monsieur. On veut marier votre femme, cela n'est rien ; votre père est ici, c'est le diable.
Valère
Mon père est ici ! L'as-tu vu ?
Valère
Oui, vraiment, et nous nous sommes parlé même.
Valère
Que t'a-t-il dit ?
La Roche
Que vous êtes un coquin, que je suis un pendart ; qu'il vous déshériterait, et qu'il me ferait donner les étrivières.
Valère
Il est donc instruit, apparemment ?
La Roche
Non, Monsieur, c'est par abondance de coeur ce qu'il en dit, un petit fond d'estime et d'amitié qu'il vous conserve.
Valère
Que je suis malheureux ! Et la charmante Babet, l'as-tu vue ? T'a-t-elle expliqué le dessein de son père ? Sais-tu...
La Roche
Il veut la marier, c'est tout ce que j'en sais, elle est au désespoir.
Blaise
Je le crois bien. Alle perdrait au change, vous valez mieux au bout de votre petit doigt, que sti que n'an ly veut bailler ne vaut en tout son corps. Vous le varrez tantôt, il loge itou cheux nous, c'est Monsieu le Baron de saint Aubin qu'on l'appelle.
Valère
Le Baron de saint Aubin !
Blaise
Vous le connaissez peut-être ?
Valère
La Roche, mon pauvre la Roche.
La Roche
Oh, par ma foi en voici bien d'une autre ; je ne m'étonne plus qu'il soit fâché de nous savoir ici, il ne veut pas que nous soyons de la noce.
Valère
Mon père, se vouloir marier à son âge !
Blaise
Quoi, ce vieux Baron, c'est Monsieur votre père.
Valère
Lui-même.
Blaise
Palsangué, votre père est un vilain marle.
Valère
Quelles mesures prendre, mon pauvre la Roche.
La Roche
Aucunes. Monsieur votre père ne saurait épouser votre femme, premièrement.
Blaise
Oh parguenne non ; on ne baille point de dispense pour ça, il aura biau faire.
Valère
Mais pour empêcher son mariage, il faudra déclarer le mien.
La Roche
Sans doute ; et comme la grande affaire est de le déclarer bien à propos, j'en fais la mienne. Mademoiselle Babet vous attend chez Madame Guimauvin, qui est une femme de conseil et d'expédition : allez prendre langue avec elle, et me laissez ici attendre le bonhomme de pied ferme.
Valère
Je ne sais où demeure Madame Guimauvin.
Blaise
Je m'en vais vous y mener, c'est ma commère.
Scène 22
La Roche
La Roche
Le vieux penard qui vient Eaux de Bourbon épouser sa bru : il n'y aurait ma foi, qu'à le laisser faire, nous verrions de belles choses.
Scène 23
La Marquise de Fourbanville, Le Chevalier de la Bressandière, La Roche
La Marquise de Fourbanville
Voilà qui est fait, cela se rencontre le mieux du monde.
Le Chevalier de la Bressandière
Exécutons de bonne foi les conditions au moins ; à moi l'argent comptant, à vous la dupe et ses dépendances.
La Roche
Voici deux personnes de ma connaissance ; quel marché font-ils ensemble ?
Le Chevalier de la Bressandière
Hé voilà l'homme dont nous parlions tantôt, Madame, le cousin valet de chambre. Serviteur, Monsieur de la Roche.
La Roche
Ton valet, Lépine. Bonjour, ma cousine la Marquise.
La Marquise de Fourbanville
Bonjour, Monsieur, bonjour... Ne vous avisez pas au moins de faire connaître ici que...
La Roche
Non, non, je suis bon Prince, je sais vivre, ma cousine.
Le Chevalier de la Bressandière
Prends garde aussi, je te prie...
La Roche
Ne te mets point en peine. Je n'ignore pas aussi le respect que je te dois devant le monde, pourvu que tu le paies.
Le Chevalier de la Bressandière
Je suis en fonds, nous ferons bien les choses.
La Roche
Cela va donc comme il faut ? Y a-t-il ici bien des dupes d'amour et de jeu cette année ?
La Marquise de Fourbanville
Il ne s'y en est jamais moins trouvé, je pense. Nous sommes tous deux obligés de nous attacher à la même personne.
La Roche
Voilà un heureux mortel, il faut qu'il ait bien du mérite, ce gentilhomme-là, pour s'attirer ainsi une préférence si avantageuse. Hé ! Qui est-il, par parenthèse ? Ne pourrai-je point aussi de mon côté... Quand nous serions trois à travailler sur le même sujet, les choses n'en iraient pas plus mal, à ce qu'il me semble.
Le Chevalier de la Bressandière
C'est un certain vieux Baron de Saint Aubin.
La Roche
Monsieur de Saint Aubin ! Vous en revenez-là : vous avez donc rompu avec le grand page ?
La Marquise de Fourbanville
Je ne feignais d'aimer celui-là, que pour animer la passion de l'autre, et pour le déterminer au mariage.
La Roche
Votre dessein a réussi, il va se marier : mais à la vérité, ce n'est pas vous que cela regarde.
La Marquise de Fourbanville
Il va se marier ?
Le Chevalier de la Bressandière
À la fille du Médecin, je gage ? Ne vous disais-je pas bien que j'en soupçonnais quelque chose ?
Scène 24
Blaise, La Marquise de Fourbanville, La Roche
Blaise
Hé vite, hé tôt, dépêchez-vous, on a affaire de vous cheux la commère Guimauvin, Monsieur de la Roche...
La Marquise de Fourbanville
Chez Madame Guimauvin ? Quelles liaisons...
La Roche
C'est un petit conseil que nous allons tenir contre le mariage de Monsieur de Saint Aubin, apparemment ; vous y pouvez venir si vous voulez, vous ne serez point suspecte.
La Marquise de Fourbanville
Je prends trop d'intérêt à la chose pour ne pas être du conseil. Allons.
Scène 25
Le Chevalier de la Bressandière, Blaise
Le Chevalier de la Bressandière
Voici Monsieur Grognet et le Baron.
Blaise
Ils ne s'attendont pas à la pièce pue n'an leur va faire.
Scène 26
Monsieur Grognet, Le Baron de Saint-Aubain, Le Chevalier de la Bressandière, Blaise
Monsieur Grognet
Oui, ma fille signera tantôt, je vous en réponds, on s'est chargé de lui faire entendre raison là-dessus.
Le Baron de Saint-Aubain
Ah ! Vous voilà, Monsieur le Chevalier ?
Le Chevalier de la Bressandière
Vous voulez bien, Messieurs, qu'on vous félicite l'un et l'autre de l'heureuse alliance que vous contractez.
Le Baron de Saint-Aubain
Comment donc, nous ne venons que de signer le Contrat, et vous savez déjà la chose ?
Blaise
Si n'an la sait ? Tous les petits enfants du pays se préparont à faire charivari à votre noce. Queu tintamarre !
Scène 27
La Présidente, Monsieur Grognet, Le Baron de Saint-Aubain, Le Chevalier de la Bressandière, Blaise
La Présidente
Ah ! Les petits dissimulés, qui viennent ensemble de signer au Contrat de mariage, et qui ne m'en avaient rien dit.
Monsieur Grognet
Le secret est éventé, mon gendre : mais il n'importe.
La Présidente
Vous êtes bien content de vous, Monsieur le Baron ?
Le Baron de Saint-Aubain
Je ne me pas d'aise, Madame ; et le ravissement où je suis me fait oublier que je suis malade.
Le Chevalier de la Bressandière
Il faudra pourtant vous ménager, et dans un avénement...
Le Baron de Saint-Aubain
Oui, vous avez raison, je ne me porte pas bien. Si nous faisions commencer notre mascarade de bonne heure ? J'ai un petit somme à faire avant le médianox.
Blaise
Hé, pargué ; vous n'avez qu'à dire, je m'en vas charcher le violoneux, et avartir tout le monde : ne vous boutez pas en peine.
Scène 28
La Présidente, Le Baron de Saint-Aubain, Le Chevalier de la Bressandière, Monsieur Grognet
La Présidente
Ne seriez-vous pas d'avis que nous nous masquassions aussi, pou vous divertir ?
Le Baron de Saint-Aubain
Oui da, cela n'est pas mal imaginé. Qu'en dites-vous, Monsieur le Chevalier ?
Le Chevalier de la Bressandière
Moi ! Je ferai tout ce qu'on voudra : je suis la complaisance même.
Monsieur Grognet
Hé, comment nous masquer ?
Le Baron de Saint-Aubain
Comment ? Vous en Cupidon, par exemple, Monsieur le Chevalier en Chauve-souris, Madame la Présidente en Satyre, et moi en Bergère.
Le Chevalier de la Bressandière
J'ai des habits pour Madame et pour moi, laissez-nous faire. Allons, Madame.
Scène 29
Madame Guimauvin, Babet, Monsieur Grognet, Le Baron de Saint-Aubain
Madame Guimauvin
Vivat, Monsieur, j'ai persuadé : mon éloquence est triomphante. Voilà Mademoiselle votre fille qui vient de signer le Contrat, je l'ai menée moi-même chez le Notaire.
Babet
Oui, je me soumets à vos volontés, mon père, et je n'ai qu'à vous remercier du choix que vous avez bien voulu faire
Monsieur Grognet
Je vous l'avais bien dit, Monsieur le Baron, qu'elle serait raisonnable.
Le Baron de Saint-Aubain
Je suis le plus heureux mortel...
Scène 30
Blaise, Le Baron de Saint-Aubain
Blaise
Tatigué, que j'allons nous divartir, vela toute l'infirmerie de Bourbon que je vous amène : des poumoniques qui jouons de la flûte, des enrhumés qui chantont, et des boiteux qui faisont la capriole.
Le Baron de Saint-Aubain
C'est la manie du siècle : chacun veut faire ce qui ne lui convient point.
Blaise
Morgué, c'est vrai. Vous qui épousez une jeune parsonne, par exemple... Mais n'an vous corrigera Vous n'y êtes pas encore.
Le Baron de Saint-Aubain
Que veut donc dire ce faquin-là ?
Blaise
Hé, morgué, ne vous fâchez pas, vela de la joie.
Scène 31
Tous Les Acteurs Et Actrices De La Mascarade Chantent En Se Plaçant, Le Baron de Saint-Aubain, La Roche, Monsieur Grognet, Valère, Madame Guimauvin, Blaise, Babet
Marche de la Mascarade.
Tous Les Acteurs Et Actrices De La Mascarade Chantent En Se Plaçant
Buvons tous rasade de ces eaux, On dit que c'est un remède à tous maux.
Le Baron de Saint-Aubain
Voilà une petite drôlerie assez bizarre : et cela n'est pas mal troussé pour la Province.
La Roche
Oh diable ! Fines gens s'en sont mêlés aussi ; Et voilà Monsieur votre fils qui a bien voulu lui-même se donner la peine...
Monsieur Grognet
Comment, son fils ?
Le Baron de Saint-Aubain
Ah, pendart que tu es ! Ne t'avais-je pas défendu...
La Roche
Oui, Monsieur, les visites sérieuses : mais comme tout le monde est bienvenu au bal, nous avons pris l'occasion de vous venir rendre nos devoirs en masque.
Valère
Je ne puis assez vous témoignez, mon père, la joie que me donne le nouvel établissement que vous voulez faire en ce pays-ci, et je vous assure que bien loin de m'opposer...
Le Baron de Saint-Aubain
Je n'ai que faire de votre compliment, ni de votre aveu, Monsieur mon fils, et...
La Roche
J'ai pourtant ouï dire que si, moi, Monsieur ; et je ne crois pas que sans notre permission...
Le Baron de Saint-Aubain
Qu'est-ce à dire ? Je voudrais bien...
Madame Guimauvin
Ils vous la donneront, ne vous fâchez point. Tenez, Monsieur, ne serez-vous pas ravi d'avoir une belle-mère aussi aimable que cette charmante personne ?
Valère
Ma belle-mère, elle ? Tu rêves ! Madame Guimauvin : cela ne se peut pas, c'est ma femme.
Le Baron de Saint-Aubain
Sa femme !
Blaise
Vous ne saviez pas stila ; il y a plus de six mois que l'affaire est faite.
Monsieur Grognet
Qu'est-ce que cela signifie ?
Madame Guimauvin
Ils n'étaient mariés que sous seing privé, je pense : mais le Contrat que vous venez de faire, ratifie la chose.
Le Baron de Saint-Aubain
Comment donc, le Contrat que nous venons de faire ?
La Roche
Oui, Monsieur, ils l'ont signé aussi, c'est une chose réglée.
Monsieur Grognet
Mais, c'est à Guillaume Évariste de Saint Aubin que j'ai marié ma fille, moi.
La Roche
Hé bien, justement, voilà l'affaire, le père et le fils portent le même nom, et nous profitons de la ressemblance.
Le Baron de Saint-Aubain
Oui... mais je ne prétends pas, moi...
Blaise
Morgué, ly a du malentendu là-dedans : vous prétendez seigner comme mari, et ils prétendons que vous avez seigné comme père.
Le Baron de Saint-Aubain
Oh, je leur ferai bien voir...
Madame Guimauvin
Vous perdrez votre procès, Monsieur, ils ont six mos d'avance.
Le Baron de Saint-Aubain
Ah ! Je crève, j'enrage ; et voilà de quoi déranger tout le bien que les Eaux de Bourbon m'auraient pu faire.
Blaise
Jusqu'au revoir. Allez vous coucher, Monsieur le Baron, vous avez un petit somme à faire.
Babet
C'est avec la dernière confusion, mon père...
Monsieur Grognet
Les choses ont mieux tourné que tu ne mérites : va, je te pardonne.
Valère
Et moi, Monsieur, puis-je espérer aussi...
Monsieur Grognet
Vous avez pris la place de votre père, faites pour lui les honneurs de la noce.
Madame Guimauvin
Il les fera mieux que personne.
Blaise
Allons, Messieux des Yaux de Bourbon, vive la joie : ce que n'an se baille de plaisir dans la vie fait morgué plus de bian que toutes les yaux du monde.
Divertissement
Un Des Acteurs Du Divertissement S'avance Au Bord Du Théâtre, Un Pantalon Prend La Place De L'actrice, Une Actrice Du Divertissement, Un Pantalon Et Un Polichinelle Chantent, Pantalon
avec trois flûtes, et chante l'air suivant
Un Des Acteurs Du Divertissement S'avance Au Bord Du Théâtre
On trouve dans cette fontaine La source de la santé ; Et son eau guérit sans peine, Le mal dont on est tourmenté ; Elle ramène La jeunesse et la beauté.
Entrée d'une petite Pantalonne, et de deux petits apothicaires.
et chante
Un Pantalon Prend La Place De L'actrice
Heureux malades de Bourbon, Chantez, dansez, bannissez la tristesse : Contre la maladie, est-il rien de si bon, Qu'une prise d'allégresse ?
Entrée d'un Officier avec des béquilles, d'un malade dans une chaise, et d'un cul-de-jatte.
I. Entrée d'un Flamand et d'une Flamande.
avec une robe rouge de Médecin, une bouteille à la main
Une Actrice Du Divertissement
De par la Faculté, je viens défendre l'eau ; Contre le mal qui vous possède, Je vous apporte pour remède Un petit doigt de vin nouveau. L'eau n'est qu'une liqueur ingrate, Qui mène tout droit au tombeau ; Les meilleurs juleps d'Hippocrate, Sont ceux qu'on prend dans le tonneau. Médecin, fermez boutique : Si l'on nous permet le vin ; Ce jus divin Fait rire un mélancolique, Et danser un paralytique. Médecin, fermez boutique. Si l'on nous permet le vin.
II. Entrée du Flamand et de la Flamande.
Un Pantalon Et Un Polichinelle Chantent
Quel bien devez-vous attendre De la rhubarbe et du séné ? On veut vous surprendre, Quand on fait prendre, Un tel récipé. Un bon lavement, Est toujours un tourment, Qui nous fait pousser bien des cris, Qu'il faut rendre quand on l'a pris. Que le remède est précieux, Qui plaît au goût, ainsi qu'aux yeux ! De-là, je conclus que le vin, Malgré Galien, est le vrai médecin.
chante
Pantalon
Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire ; Ces eaux sont dans l'occasion, Un prétexte fort salutaire. Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire. Un joueur Normand ou Gascon, Y fait toujours bien son affaire. Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire. Près du beau sexe un vieux barbon, N'y fait que de l'eau toute claire. Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire. Sans s'attirer mauvais renom, Plus d'une fille y devient mère. Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire. Il s'y fait maint petit poupon, Qui bien souvent a plus d'un père. Tous les buveurs d'eau de Bourbon, N'ont pas besoin d'Apothicaire.