Comédie · 1714 · 2 actes

Les fêtes noctunes du cours

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 58 min
Distribution
6 femmes, 6 hommes
Répliques
430
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marton F 128 ≈ 13 min 11
Cynoedor H 50 ≈ 9 min 5
Clitandre H 51 ≈ 6 min 5
L'Olive H 36 ≈ 5 min 6
Cidalie F 29 ≈ 3 min 4
Monsieur de Butorville H 28 ≈ 3 min 3
Célide F 31 ≈ 3 min 5
Araminte F 16 ≈ 3 min 4
Oronte H 20 ≈ 2 min 3
Finette F 14 ≈ 2 min 4
Lucile F 9 ≈ 1 min 4
Monsieur Desminutes H 11 ≈ 1 min 4
Choreda N 3 ≈ 1 min 1
Ensemble N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cynoedor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clitandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Olive absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cidalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Butorville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Célide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Araminte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Prologue des Fêtes du Cours

Choreda, Cynoedor, Ensemble

Choreda

Près de la plus superbe Ville Que couvre la route des Cieux, Dans un séjour délicieux Que baigne une eau pure et tranquille, Lieu charmant et digne des Dieux, L'Amour a choisi son asile.

Cynoedor

Tandis que l'horreur de la Guerre Mettait en feu toute la Terre, Ce sont ces beaux lieux que la Paix Avait choisi pour son Palais.

Ensemble

Les soins du plus grand Roi du monde Ont mis Bellone dans les fers, Et par sa sagesse profonde La Paix pour son séjour a le vaste Univers.

Ensemble

Les ris, les jeux, viennent prendre la place Qu'elle occupait dans ces heureux climats, Favoris du Dieu de la Thrace, Venez, volez, accourez sur leurs pas, Qu'ici le plaisir vous délasse De la fatigue des Combats ; Et que l'Amour lui-même en chasse Tout ce qui ne lui convient pas.

Choreda

Vénus vous appelle Dans ce beau réduit, Pleins d'ardeur pour elle Le Dieu Mars la suit : Et près de vos belles L'Amour vous conduit, Son Flambeau vous luit ; Discrets et fidèles Venez-y sans bruit.

Cynoedor

Vénus en colère A dit à l'Amour Qu'en certain mystère On craint le grand jour ; Jadis à Cythère En flagrant délit, Phébus la surprit, L'Amour pour lui plaire Prend ici la nuit.

Choreda

Ici Vénus veille Pour ses Favoris, Le Dieu de la treille Endort les Maris, Tous les Dieux ensemble Prêtent leurs secours Au Dieu des Amours, Pour ceux qu'il assemble Cette nuit au Cours.

Ensemble

Tous les Dieux ensemble Prêtent leurs secours Au Dieu des Amours, Pour ceux qu'il assemble Cette nuit au Cours.

Scène 1

Araminte, Finette, Cidalie, Lucile, Monsieur Desminutes, Marton

Araminte

Voilà le plus heureux présage du monde, en arrivant on nous promet que l'Amour et les Dieux s'intéressent pour nous : la partie ne saurait manquer d'être heureuse.

Finette

Il n'y a personne d'arrivé à Chaillot que le Fiacre, deux Cuisiniers, et la provision ; mais Clitandre ni l'Olive n'y sont point encore.

Cidalie

Ils arriveront : point d'impatience, peut-être sont-ils dans les allées qui nous cherchent.

Lucile

La foule paraît si grande qu'on n'y peut aborder, et si par hasard ils y étaient, nous aurions de la peine à les joindre.

Monsieur Desminutes

Le principal objet de la partie est le réveillon ; ils viendront d'abord à la maison qu'ils nous ont marquée.

Araminte

Pour moi, c'est le plaisir du bal qui m'amène : j'aime la danse à la folie, je voudrais que vous m'eussiez vue dernièrement danser le Cotillon avec Monsieur Oronte. Nous devions bien l'amener le pauvre petit bonhomme.

Lucile

Il y a deux jours que nous ne l'avons vu, Madame, il me paraît que ses assiduités pour vous diminuent.

Araminte

Cela est vrai, je crois m'apercevoir qu'il me néglige ; mais patience : il en soupirera six mois davantage, et je ne dirai oui qu'à bonnes enseignes.

Marton

Hé mort de ma vie, pourquoi tant tarder à conclure votre mariage ? Ce devrait être une chose faite.

Araminte

Je pense quelquefois comme toi, ma pauvre Marton ; mais c'est un caractère si singulier que ce Monsieur Oronte ; il me rend des soins, il m'aime, je n'en saurais douter, mais il n'est pressant que quand je suis fière, quand je me radoucis, je l'embarrasse. Oh ! Ces manières-là me déconcertent, je vous l'avoue.

Finette

Elles en déconcerteraient bien d'autres, vous avez raison.

Araminte

Allons Mesdemoiselles ; Monsieur Desminutes, cherchons les endroits où il y a des violons : le bal est mon centre, et je m'en vais danser jusqu'à demain matin.

Lucile

Prenons garde de ne nous point séparer.

Cidalie

On se rejoindra dans les Champs Élysées.

Marton

À Chaillot, Mesdames ; c'est le rendez-vous le plus sûr que celui de la table ; c'est là qu'il se faut rendre : remontons en carrosse. Allons-y d'abord, nous, Madame, car ce n'est ni le bal ni la promenade qui vous attirent ici.

Scène 2

Cidalie, Marton

Cidalie

Veux-tu que je te parle naturellement, ma chère Marton ? Je sens l'inconvénient qu'il y a d'aimer quelqu'un, et j'appréhende de m'y livrer.

Marton

Je l'appréhende aussi, moi, Madame.

Cidalie

Je me sens assez folle pour pouvoir quelque jour aimer Clitandre.

Marton

Je me trouve assez bonne connaisseuse pour être persuadée que vous l'aimez déjà.

Cidalie

Je ne m'en défends point trop, cela pourrait être ! Les soins sérieux qu'il rend à Célide, un certain relâchement d'assiduité pour ma maison, les difficultés qu'il a d'abord faites de venir à cette fête, et de nous donner au retour un réveillon ; tout cela m'a piquée, je te l'avoue, et je me suis presque aperçue qu'il ne m'est pas indifférent.

Marton

Il vous doit l'être, il aime Célide.

Cidalie

Je veux les brouiller, j'y réussirai, c'est dans cette vue que j'ai fait avertir Célide de notre partie, et que j'ai commencé, moi, depuis quelques jours, à me brouiller avec mon banquier d'Amiens.

Marton

Vous avez tort, Madame ; c'est un fort bonhomme que Monsieur Butorville.

Cidalie

Je lui ai renvoyé son portrait.

Marton

Mais vous avez gardé la boîte ?

Cidalie

Elle est garnie de brillants, Marton.

Marton

Fort bien, vous n'êtes curieuse que de bijoux, et vous n'aimez pas les tableaux.

Cidalie

C'est un bon benêt que Monsieur Butorville ; je ne l'ai reçu chez moi que pour le ruiner : l'affaire est finie, que faire de lui ?

Marton

Mais êtes-vous sûre qu'il soit bien achevé ?... Là…

Cidalie

Il y a plus d'un mois qu'il n'a plus ni argent, ni crédit, Marton.

Marton

Sur ce pied-là, voilà un homme fort inutile dans le monde ; vous auriez dû vous en défaire plutôt.

Cidalie

Je n'y ai pas songé, mon enfant : l'amour dérange l'esprit quelquefois.

Marton

On m'avait dit qu'il en donnait.

Cidalie

Il en donne à ceux qui n'en ont point, et déconcerte celui des autres ; c'est son plaisir de métamorphoser les caractères ; j'ai toujours eu pour le mariage une antipathie des plus parfaites.

Marton

Hé bien, Madame.

Cidalie

Hé bien, Marton. Je ne suis occupée que de cela maintenant, j'ai la fureur d'être mariée : j'ai rêvé la nuit dernière que je l'étais.

Marton

Ah ! Le mauvais rêve ; il vous arrivera quelque malheur.

Scène 3

Cynoedor, Cidalie, Marton

Cynoedor

Bonjour, charmante Cidalise, serviteur aimable Marton. Je vous connais, Masques, comme vous voyez.

Cidalie

Je n'ai pas l'honneur, moi, de vous connaître.

Marton

Ni moi, Masque, je vous assure.

Cynoedor

Vous êtes pourtant de mes meilleures pratiques, et je suis, moi de vos meilleurs amis.

Cidalie

Nous vous en sommes fort redevables. Mais expliquez-nous plus clairement qui vous êtes.

Cynoedor

Basque de naissance, on m'appelle Cynoedor : je suis le génie du Bal, le Dieu des Fêtes nocturnes, le Diable de la Danse, et le Protecteur de tous les Masques.

Marton

Voilà une des belles directions qu'il y ait dans les affaires du monde. Il faut que vous soyez bien au Bureau pour avoir cet emploi-là.

Cynoedor

Je m'en acquitte avec distinction, et cependant je suis à la veille d'être révoqué.

Marton

Hé, pourquoi donc ?

Cynoedor

Pour avoir trop bien déguisé les masques dans un des derniers Bals qu'on donnait ici.

Marton

Hé, comment cela ?

Cynoedor

On y prit des grisettes pour des Dames de conséquence, et des Bourgeois pour des Seigneurs ; cela dérangea les parties faites : cela en forma de bizarres qu'on avait intérêt de cacher, et qui furent découvertes.

Marton

Voilà de grands inconvénients !

Cynoedor

Ce n'est pas tout, je m'avisai sur la fin du Bal de dérober une mule à chaque Dame qui s'avisa de s'asseoir sur l'herbe : je les rendis ensuite à l'aventure ; la plupart des chaussures furent dépareillées, et cela fit faire de mauvaises conjectures. Asmodée se fâcha de la plaisanterie, et notre République m'envoie dans les pays étrangers pour arranger les esprits, les moeurs et la conduite sur le pied de ce pays-ci. Nous trouvons tous que c'est la meilleure forme qu'on y puisse donner pour notre profit.

Cidalie

Il est triste de ne faire connaissance avec vous, qu'à la veille de votre départ.

Cynoedor

Profitez du peu de temps que nous pouvons passer ensemble, et de la bonne volonté que j'ai de vous faire plaisir. Je ne me manifeste à vous aujourd'hui que pour assurer votre fortune, et pour redresser votre cervelle qui commence à se déranger.

Cidalie

Comment, comment donc ?

Marton

Le Génie n'a pas tort, Madame, vous avez envie de vous marier ; vous songez les nuits de mariage : cela vise furieusement à la folie.

Cidalie

Marton est une des plus folles créatures…

Cynoedor

C'est une des plus sages : je la connais mieux que vous, et qu'elle-même. Croiriez-vous bien que c'est moi qui vous l'ai adressée ?

Cidalie

Vous ?

Marton

Ah, ah ! Voici qui est plaisant.

Cynoedor

N'est-ce pas une Marquise de Valogne qui vous l'a donnée ?

Cidalie

Justement.

Marton

Qui est ma marraine.

Cynoedor

Et qui vous a élevée toute jeune ?

Marton

Hé, vraiment oui. Je n'ai jamais connu ni père ni mère.

Cynoedor

Je le sais bien. Elle est fille d'un Diable Gascon de mes intimes, et d'une vieille Sorcière de basse Normandie. Il n'est pas surprenant qu'elle ait de l'esprit, comme vous voyez.

Marton

Je vous suis bien obligé vraiment, de m'apprendre ainsi des nouvelles de ma famille, et voilà une belle généalogie.

Cynoedor

Nous savons d'étranges secrets, nous autres, et les Bals donnent ordinairement occasion à tant de naissances équivoques…

Marton

Il n'y a personne qui ne s'en doute.

Cynoedor

L'Amour m'a prié pour ce soir…

Marton

L'Amour est de vos amis ?

Cynoedor

S'il est de mes amis ? Il est de nos confrères. Je suis son substitut, moi qui vous parle, et c'est à sa prière que j'ai inspiré presque à tout Paris du goût pour cette nouvelle manière de Fêtes nocturnes.

Cidalie

Vous vous mêlez de mariages ?

Cynoedor

Oui ; quand les Amours ont embarqué une affaire, nous achevons souvent de la conduire à sa perfection.

Marton

Les Diables se mêler de faire des mariages ! Je croyais que leur intérêt était de les empêcher ou de les brouiller du moins quand ils étaient faits.

Cynoedor

Votre pénétration est en défaut. Il n'y a presque pas de moyens imaginables dont nous ne nous servions pour étendre notre domination sur tout tant que vous êtes : le jeu, le vin, l'amour, voilà les premiers pièges que nous tendons aux hommes. L'envie, l'ambition, l'avarice, sont pour le second ordre : cela les dispose pour ce que nous souhaitons. Nous les marions à un certain âge, et c'est ce qui achève de les faire donner à tous les Diables. Oh ! Il y a bien de la règle, et bien de la conduite parmi nous autres.

Cidalie

Mais sur ce pied-là, Marton, me voilà dégoûtée de mes idées de mariage, je n'y songe plus.

Cynoedor

Oh ! Vous vous marierez pourtant.

Marton

Et avec qui, s'il vous plaît ? Ce sera avec Clitandre, Madame.

Cynoedor

Non, ce sera avec un bon Picard qu'elle a congédié mal-à-propos, et avec qui je veux qu'elle renoue. Sa mère est morte, il n'en sait rien, c'est un bon homme fort riche encore, il faut qu'elle l'épouse.

Cidalie

Que j'épouse un sot, moi ?

Cynoedor

Parbleu, je vous défie d'en épouser jamais d'autre.

Cidalie

Non, cela ne sera pas. J'aime l'esprit, le goût, l'entendement, la politesse ; et j'ai une si grande aversion pour les imbéciles, que je ne voudrais point d'un sot qui fit ma fortune.

Cynoedor

Il n'y a pourtant qu'un sot qui vous la puisse faire, et il vaut mieux que ce soit celui-là qu'un autre.

Cidalie

Je ne m'y résoudrai point, je vous assure.

Cynoedor

Et je vous assure que cela sera, moi. J'ai bien d'autres assortiments plus bizarres à faire ici, à quoi les Parties ne s'attendent pas. Voyez-vous au bout de cette allée, ce Masque vêtu en Docteur ; le reconnaissez-vous ?

Cidalie

En aucune façon.

Marton

Il faudrait avoir la vue bonne.

Cynoedor

C'est Monsieur Oronte. Il fait le passionné d'Araminte ; il est effectivement amoureux de Lucile, et le voilà avec une de vos rivales.

Marton

Ne serait-ce point Célide, Madame ?

Cynoedor

C'est elle-même, qu'il faut détromper de l'impression qu'on lui a donné de Clitandre ; c'est une commission que je vous donne, Mademoiselle Marton.

Marton

À moi, Madame ?

Cidalie

Je souscris volontiers à tout ce qu'il veut, tu n'as qu'à faire.

Marton

Mais de quelle manière ?…

Cynoedor

Je te communique pour toute la soirée, mes facultés et mes talents, et je te souffle une partie de mon esprit.

Marton

Miséricorde ! L'esprit du Diable !

Cynoedor

Cela ne changera pas beaucoup le tien. Célide approche ; venez avec moi dans une maison de ma connaissance où votre réveillon s'apprête, et où tu nous amèneras Célide.

Marton

Mais, je ne la connais point ; comment m'y prendre ? Que ferai-je ?

Cynoedor

Ce que t'inspirera ton génie secondé du mien ; tu ne saurais manquer de réussir.

Marton

Il ne tiendra pas à moi. Commençons d'abord à connaître la situation du coeur de Célide, pour prendre des mesures plus justes.

Scène 4

Oronte, Célide

Oronte

Je ne sais pas, Madame, quel gré vous me saurez de la Mascarade ; mis il faut que vous ayez bien du pouvoir sur moi, pour m'engager à venir passer la nuit au Cours dans l'équipage où me voilà.

Célide

Vous y trouverez peut-être Lucile, et vous n'êtes pas si fort ennemi des plaisirs que vous le voulez paraître, Monsieur Oronte. Je sais vos affaires…

Oronte

Madame…

Célide

Mais, indépendamment de ce qui vous regarde, vous devez m'aider à éclaircir les soupçons que j'ai de Clitandre.

Oronte

Ils me paraissent sans fondement. Il n'est pourtant pas impossible qu'avant de s'attacher à vous, il ait eu quelque liaison de société avec quelques femmes du grand monde : quelques-unes d'elles aura pris, peut-être, contre les règles et l'usage de le fine coquetterie, un véritable attachement pour lui. Elle sait qu'il en a pour vous, on veut vous brouiller : voilà d'où viennent les avis qui vous mettent si fort en mouvement, et je gagerais que la partie se trouvera fausse.

Célide

J'y vois peu d'apparence ; Clitandre n'est point chez lui, on l'en a vu sortir en carrosse ; il a passé chez la Guerbois, il a pris le chemin du Roulle, le carrosse de Cidalise, et un autre qui le suivait, ont fait la même route. La moitié de l'avis se trouve déjà vrai, il est question d'approfondir l'autre.

Scène 5

Marton, Célide, Oronte

Marton

Bonjour, beau Masque, vous me voyez à visage découvert, et vous ne me connaissez pas ? Vous êtes masquée, et je vous connais, moi.

Célide

Cela n'est pas impossible.

Marton

Hé ! Voilà aussi notre bon ami, Monsieur Oronte. Qu'il est bien déguisé ! Un âne en Docteur. Il n'y a pas de mascarade plus parfaite.

Oronte

C'est Marton, je pense ? Lucile et Cidalise sont ici.

Marton

Pour vous, Madame, vous êtes une façon de Junon, une déesse jalouse, qui venez chercher ici votre Jupiter, que vous croyez qu'une Nymphe de ma connaissance vous enlève.

Célide

Vous êtes dans l'erreur, et vous me connaissez mal, je vous assure.

Oronte

C'est la suivante de Cidalise.

Célide

On pousse l'insulte, comme vous voyez ; la chose n'est que trop véritable, je suis outrée de chagrin.

Marton

Ces fêtes du Cours sont des plaisirs mêlés d'amertume, tout le monde ne s'y réjouit pas également.

Célide

Ils sont instructifs, du moins, s'ils ne sont pas réjouissants ; et c'est savoir en tirer parti, que de régler sa conduite et ses affaires selon les incidents qu'on y découvre.

Marton

On est souvent la dupe de ce qu'on y croit voir : prenez-y garde.

Célide

Je suis si vivement piquée…

Marton

C'est le moyen d'être trompée. Voulez-vous faire un petit marché avec moi ?

Célide

Hé ! Quel ?

Marton

Je vous guérirai de votre passion, ou je vous détromperai de l'erreur où vous êtes, de croire Clitandre infidèle.

Célide

Je n'ai point de passion, je vous assure.

Marton

Plus que vous ne voulez qu'on vous en croie.

Célide

Non, sérieusement.

Marton

Plus même que vous ne vous en croyez.

Célide

Ah ! Je vous jure…

Marton

Vous tachez de vous la cacher à vous-même, mais elle est trop vive, et sans cela vous ne seriez pas ici…

Célide

Simple curiosité d'approfondir le caractère des hommes.

Marton

Curiosité dangereuse.

Célide

Mais nécessaire pour assurer notre repos.

Marton

Et qui le trouble souvent, au contraire.

Célide

Cela n'est que trop vrai.

Marton

Tranquillisez-vous, la vôtre ne vous causera point de chagrin, et je suis chargée de vous faire connaître que Clitandre n'aime que vous véritablement.

Célide

Que je vous aurais d'obligation !

Marton

Cela ne me sera pas bien difficile, j'ai pour le reste de la nuit seulement une façon de toute-puissance dans ces promenades, dont je prétends me servir utilement pour le bonheur de bien des Amants.

Oronte

Si tu voulais t'intéresser au mien, Marton.

Marton

Pourquoi non ?

Oronte

Je n'en serais point ingrat, je t'assure.

Marton

Je le crois ; mais avec des soupirants de votre âge, il faut que la reconnaissance précède le bienfait, je vous en avertis.

Oronte

Hé bien, soit. J'ai dans ma bourse trente louis d'or, je te les promets.

Marton

Le terme de promettre n'engage point, il n'y a que celui de donner qui détermine.

Oronte

Je te les donne ; rends-moi service, et dispose le coeur.

Marton

Le coeur de Lucile. Elle est ici. Je sais ce qu'il vous faut ; laissez-moi faire. Mais comme l'Amour ne s'intéressera guères à vos affaires, il faudra tâcher que le diable s'en mêle ?

Célide

Comment ! Que le diable s'en mêle ?

Marton

Oui, Madame, lui ou moi, c'est à peu près la même chose. Je suis un diable en fait d'intrigues, et il n'y en a point que je ne fasse réussir ; laissez-vous conduire, et venez avec moi seulement.

Célide

Et Monsieur Oronte ?

Marton

Qu'il demeure ici ; qu'il tâche de rencontrer l'Olive ou Clitandre, et qu'il vienne m'en donner avis ici près, à Chaillot, dans ce grand pavillon couvert d'ardoise.

Oronte

Je vois cela d'ici. Je ne manquerai pas de m'y rendre.

Scène 6

L'Olive, Oronte

L'Olive

En attendant le réveillon, Je viens de prendre mon bouillon Landerirette ; Je serais mieux au lit qu'ici, Landeriri. Morbleu, que de tumulte dans ces promenades ? Quelle affluence de badauds ? Depuis quelques jours on y rencontre que des Masques ; et de toute la soirée, je n'ai encore pu parler à aucun visage.

Oronte

Voici un drôle qui me parait avoir tout le son de la voix et toute l'encolure du valet de Clitandre. Ne serait-ce point lui ?

L'Olive

Voilà une façon de Bourgeois déguisé, qui s'attache à m'observer ; prenons garde à n'être point reconnu.

Oronte

C'est lui-même, assurément. Hé, l'Olive.

L'Olive

Plaît-il, Monsieur ?

Oronte

Ah ! C'est donc toi, je te reconnais.

L'Olive

Pardonnez-moi, Monsieur, je ne suis pas moi, vous vous méprenez.

Oronte

Tu n'es pas l'Olive ?

À part.

L'Olive

Non, Monsieur. Je suis Masque d'honneur, un petit Maître… de nouvelle fabrique, à la vérité, mais… Hé ! Attendez un peu, s'il vous plaît. Vous me paraissez un novice de Bal, tout vieux que vos êtes. C'est Monsieur Oronte, le tuteur de mon Maître. Célide saura notre partie.

Oronte

Je vous connais, Masque, vous avez beau faire.

L'Olive

Je vous connais aussi. Nous avons tous deux de mauvaises connaissances.

Oronte

Je crois que vous êtes un certain fripon.

L'Olive

Je pense que vous êtes un certain honnête homme. Oh ! Nous nous méprenons, comme vous voyez.

Oronte

Je ne me méprends point, tu es l'Olive.

L'Olive

Hé bien ! L'Olive, oui. Mais fripon, non, entendez-vous ?

Oronte

Que fais-tu ici ? Avec qui ton Maître y a-t-il rendez-vous ?

L'Olive

Avec des Dames de votre connaissance.

Oronte

Cidalise et Lucile, sans doute ?

L'Olive

Araminte, moi et Marton ; voilà la partie.

Oronte

Oh bien ! Ton maître est un impertinent, d'avoir fait cette partie-là ; elle pourrait bien lui faire manquer le mariage de Célide. Sans adieu, l'Olive.

L'Olive

Je l'en ai averti, ce sera sa faute. Le voici, je pense.

Scène 7

Clitandre, L'Olive

Clitandre

Je ne puis reconnaître personne sous le masque. Est-ce toi, l'Olive ?

L'Olive

Oui, Monsieur, c'est moi-même.

Clitandre

As-tu vu ces Dames ?

L'Olive

Non, Monsieur. Je n'ai vu que Monsieur Oronte, qui sait votre partie avec Cidalise, et qui dit que cela vous brouillera avec Célide.

Clitandre

Il en arrivera ce qui pourra. J'ai fait la partie en enrageant ; mais je ne saurais plus m'en dédire.

L'Olive

Le mariage de Damon avec Célide n'est pas bien rompu encore, ni le vôtre bien arrêté. Cidalise est une dangereuse personne ; elle vous aime tout de bon.

Clitandre

Plaisant amour, que celui d'une coquette ! Tu te moques, je pense.

L'Olive

Monsieur, Monsieur, quand ces Dames-là, qui n'aiment pas ordinairement, se mettent en tête d'aimer quelqu'un, c'est cent fois pis que d'honnêtes femmes : celle-ci nous jouera quelque tour, prenez-y garde.

Clitandre

Je ne la crains point ; fais hâter le repas, tâche de trouver Monsieur Oronte, et propose-lui d'en être : cela est de conséquence.

L'Olive

Il ne se fera pas prier, je vous en réponds.

Scène 8

Clitandre

Clitandre

Je n'ai jamais fait de plaisir dont je me sois promis si peu de plaisir que celle-ci. Je suis vraiment amoureux de Célide, sans être fort sûr d'en être aimé. J'ai à combattre un rival riche, aimable, Damon, qu'elle estime, et qui mérite d'être heureux ; Et dans cette situation, je fais une partie de nuit au Cours, avec des coquettes de profession, qui m'aiment peu, que je n'estime guères. Pourquoi le fais-je ? Si j'en sais rien, que la peste m'étouffe. Sottise de jeune homme ; air ridicule de bonne fortune ; pure impertinence ; envie de donner matière à parler. On parlera ; je chagrinerai Célide ; j'enragerai ; il faudra des éclaircissements. L'agréable amusement que je me fais-là ! Ma foi, à commencer de compter par moi-même, la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui sont de ridicules personnages.

Scène 9

Marton, Clitandre

Marton

Voilà Clitandre comme on me l'a dépeint, et je ne saurais m'y méprendre. Bonjour, Masque. Je sais qui vous êtes.

Clitandre

Je le sais bien aussi, je vous en réponds, et je me le disais tout à l'heure à moi-même.

Marton

Comment donc ?

Clitandre

Je rendais justice à mon étourderie.

Marton

Et à quel propos ?

Clitandre

Je trouvais que nous sommes de grandes dupes, de la mode et des fantaisies de certaines Dames, de venir ici nous ennuyer pendant la nuit à une promenade, qui devient cohue.

Marton

Je vous reconnais encore mieux à vos réflexions. Oui, justement, vous êtes Damon.

Clitandre

Moi, Damon ?

Marton

Oui, vous-même. Je ne me méprends point, Monsieur l'Irrésolu. Voilà mon homme qui va partout en enrageant ; qui arrangerait de n'y pas aller ; qui ne sait jamais ni ce qu'il voudrait faire, ni ce que les autres veulent ; que le plaisir entraîne sans le contenter ; que la raison gourmande, et qu'elle n'assujettit point ; esclave de ses passions, sans croire en avoir ; heureux en apparence, et malheureux par tempérament. Est-ce vous, Damon ? Vous connaît-on, Masque ?

Clitandre

Ce peut-être là mon portrait ; mais je ne suis point Damon, je vous assure.

Marton

Vous êtes fort sur la négative : il faut vous approfondir, et vous détailler pour vous réduire.

Clitandre

Les détails sont longs, et je cherche ici compagnie.

Marton

Vous la trouverez, elle y est ; je sais qui c'est.

Clitandre

Vous vous tromper encore. Adieu, Masque.

Marton

Je ne me trompe point. Je viens de la quitter ; c'est Célide.

Clitandre

Célide, dites-vous ?

Marton

Ah, ah ! Ce nom vous émeut. Vous n'êtes pas Damon ; j'étais dans l'erreur ; l'amour vous trahit. Adieu, Masque. Je n'en veux pas savoir davantage.

Clitandre

Attendez, je vous prie. Célide a donné ici rendez-vous à Damon ?

Marton

Vous n'êtes pas Damon ; je n'ai rien à vous dire.

Clitandre

Un mot, de grâce.

Marton

Non, je croyais parler à Damon. Je parle à un inconnu, qui ne prend aucune part à Célide : à quoi bon l'entretenir ?

Clitandre

La cruelle situation ! Je suis ce que vous voulez, Masque. Je m'intéresse à Célide, j'en conviens ; je sais qu'elle est ici : mais ce n'est point pour le malheureux Damon qu'elle y vient. Elle aime Clitandre.

Marton

Fi donc.

Clitandre

Il se flatte de l'épouser.

Marton

Belle marque d'amour !

Clitandre

Y en a-t-il de plus forte ?

Marton

En savez-vous de moindre ?

Clitandre

Je suis sûr de mon malheur, je suis au désespoir.

Marton

Vous êtes facile à désespérer.

Clitandre

Clitandre touche au moment d'être heureux.

Marton

Il touche au moment d'être dupe.

Clitandre

Masque…

Marton

Damon…

Clitandre

Quelle certitude avez-vous que Clitandre ne soit point aimé de Célide ?

Marton

Elle l'épouse ; que faut-il davantage ?

Clitandre

Ah, ah ! Voici qui est plaisant.

Marton

Il ne l'aime pas trop lui-même, puisqu'il veut bien devenir son mari.

Clitandre

Il l'adore, je le sais ; elle l'aime, si elle l'épouse, je n'en puis douter ; je connais la vertu de Célide ; je réponds du coeur de Clitandre.

Marton

Il est dangereux d'être sa caution.

Clitandre

Hé ! Le connaissez-vous ?

Marton

Qui ne le connaît pas ? C'est le plus grand fou, le plus impertinent personnage…

Clitandre

Doucement, de grâce. Je suis son rival, mais je vous prie de l'épargner.

Marton

Hé ! Mérite-t-il qu'on le fasse ; un extravagant qui a vingt fois manqué sa fortune, faute de conduite ; et qui peut-^être serait véritablement aimé de Célide, s'il savait mériter de l'être ?

Clitandre

Que trouvez-vous donc en lui qui l'en rende indigne ?

Marton

Sa conduite, ses inégalités, sa perfidie. Dans le moment qu'il jure qu'il l'adore, il vient ici avec d'autres Dames, qu'il y régale.

Clitandre

Et Célide en est informée ?

Marton

Ce sont elles qui l'en ont fait avertir.

Clitandre

Voilà d'indignes procédés.

Marton

Oui de part et d'autre, n'est-il pas vrai ?

Clitandre

Et cela rompra le mariage de Célide avec Clitandre ?

Marton

Tout au contraire, elle l'épousera pour s'en mieux venger.

Clitandre

Je ne conseillerais pas à qui que ce fût d'être de moitié de la vengeance.

Marton

Une jolie femme ne manque pas de vengeurs en ce pays-ci.

Clitandre

Hé ! Qui oserait s'exposer à la juste fureur de Clitandre ?

Marton

Qui ? Moi.

Clitandre

Vous ?

Marton

Oui, moi-même. Je connais Clitandre ; je sais que je lui parle, et je me moque de lui.

Clitandre

Ah ! C'en est trop, et je connaîtrai…

Marton

Vous connaîtrez un Masque qui est bien fâché de ne pouvoir être votre rival.

Clitandre

Que vois-je ? C'est toi, Marton, qui me parle ainsi de Célide ?

Marton

Et par ordre de Cidalise. Célide et elle sont ensemble.

Clitandre

Célide est ici ?

Marton

Avec Monsieur Oronte ; fort fâchée de votre partie, et du mystère qu'on lui en fait.

Clitandre

Voilà tout ce que je craignais.

Marton

Ne vous inquiétez point, on l'apaisera.

Scène 10

L'Olive, Clitandre

L'Olive

Je vous retrouve à propos, Monsieur. Je vous avais bien dit que c'était une méchante masque que votre Cidalise.

Clitandre

En as-tu quelque nouvelle preuve ?

L'Olive

Oh, vraiment oui. Célide et elle sont ensemble, et elles ont troqué d'habit de masque pour vous mieux tromper. Je les ai vues sans qu'elles me vissent : on vous prépare quelque trahison, prenez-y garde.

Clitandre

J'en sais assez pour me tirer d'affaires. Où sont-elles ?

L'Olive

Dans quelqu'une de ces allées.

Clitandre

Ne me suis point, je vais tâcher de les y joindre.

Scène 11

L'Olive

L'Olive

Il a raison de ne me pas mener. Elles le rosseront, si elles le reconnaissent. Mais voici un Masque qui me tourne et qui paraît m'en vouloir, à moi. Sur quel ton le prendre ?

Scène 12

Marton, L'Olive

Marton

Que voilà un jeune homme bien fait et de bonne mine.

L'Olive

C'est la voix d'une femme ; il ne faut pas manquer cette bonne fortune-là, elle se présente de trop bonne grâce.

Marton

C'est un homme de condition, sans doute.

L'Olive

Elle se connaît en gens d'aujourd'hui, de condition ou en condition, c'est à peu près la même chose.

Marton

Il cherche ici quelque aventure.

L'Olive

Vous vous trompez, Masque, je n'en cherche point. J'en ai plus d'une douzaine tout assurées : mais il ne tiendra qu'à vous de me les faire manquer toutes, je vous en assure.

Marton

Ah, le bon traître ! Cela est bien obligeant vraiment.

L'Olive

J'aime les affaires imprévues : les coups de hasard me font plaisir, et je préférerais une simple petite Grisette, qui ne s'attendrait pas à l'honneur de me voir, à vingt Marquises des mieux apprêtées.

Marton

Ah, que vous êtes bien dans le vrai, mais cependant, Monsieur, si l'entretien des Grisettes est tout ce qui vous charme, nous n'aurons pas longue conversation ensemble, et je ne suis pas votre affaire.

L'Olive

Mille pardons, mon adorable, ne vous offensez point du terme : il y a Grisette et Grisette, et j'en sais bien faire la différence.

Marton

Je suis une Grisette de condition, moi, afin que vous le sachiez.

L'Olive

Et moi un Grison de même, ma chère enfant. Vous verrez que nous nous convenons à merveilles.

Marton

Non, croyez-moi, nous ne nous convenons point, Monsieur de l'Olive, vous êtes un maroufle de valet qui cherchez fortune.

L'Olive

Et vous une masque de chambrière qui ne seriez pas fâchée de la trouver.

Marton

Je suis bien aise de savoir de quoi vous êtes capable, Monsieur le faquin.

L'Olive

Et moi ravi de connaîtrez vos allures, Madame la… Il ne faut pas dire d'injures à une femme.

Marton

Vous en contez à la première guenon.

L'Olive

Il est vrai ; je t'ai reconnu pour cela. Mais vous agacez, vous, le premier Magot.

Marton

J'en conviens ; je t'ai attaquée de conversation, mais pour t'éprouver ; je savais bien qui tu étais, et je t'ai vu parler à ton maître.

L'Olive

Oh bien, pour moi, je suis de bonne foi. J'étais dans l'erreur, et je croyais avoir trouvé une bonne fortune.

Marton

Et voilà les hommes.

L'Olive

Et voilà les femmes. Va, va, pardonne-moi cette petite faiblesse ; tu auras peut-être quelque jour besoin que je t'en passe d'autres.

Marton

Ce n'est qu'à cette condition-là que je te pardonne, au moins. Mais j'ai à chercher ici Monsieur Butorville, et voici des gens de notre compagnie qui se rapprochent : va-t'en hâter le réveillon, dépêche.

L'Olive

Je cours faire mettre le couvert. Sans adieu, ma charmante.

Scène 13

Lucile, Monsieur Desminutes

Lucile

Ah, que vous êtes incommode Monsieur Desminutes ! Avec vos doléances perpétuelles. Les Amants plaintifs ont toujours tort : plus ils se plaignent, plus ils deviennent à plaindre, et l'on n'en a jamais pitié.

Monsieur Desminutes

Après plus de trois années que je m'attache à rendre tous les services imaginables à vous et à Cidalise ?

Lucile

On vous en a obligation, nous ne sommes point ingrates.

Monsieur Desminutes

Je ne suis pas content de la reconnaissance.

Lucile

C'est que nous ne sommes pas convenus de prix, vous surfaites et nous rabattons.

Scène 14

Finette, Lucile, Monsieur Desminutes

Finette

Quel marché faites-vous-là ? Vous ne me paraissez pas bien d'accord.

Lucile

Tu viens fort à propos, Finette, pour être juge de notre différend. Monsieur Desminutes veut absolument que je l'aime : qu'en dis-tu ?

Finette

Je dis que Monsieur Desminutes a bien raison, et que vous êtes assez aimable pour lui inspirer une forte envie d'être aimé.

Monsieur Desminutes

Finette se déclare pour moi, comme vous voyez.

Finette

Assurément, j'approuve fort la passion que vous avez pour Mademoiselle.

Monsieur Desminutes

Qui ne l'approuverait pas ?

Finette

Mais j'approuve bien plus encore Mademoiselle de n'y pas répondre.

Monsieur Desminutes

Ah, ah ! Mademoiselle Finette, après m'avoir dit vingt fois, à moi-même, que vous me trouviez fait pour l'amour.

Finette

Je ne m'en dédis point, je le répète encore : vous êtes fait pour en prendre, et point du tout pour en donner.

Monsieur Desminutes

Trois années de soins, d'assiduités, et de complaisance doivent tenir lieu de quelque mérite.

Lucile

C'est quelquefois ce qui le diminue, l'amour ne plaît qu'autant qu'il est jeune, et le vôtre n'est rien moins qu'enfant, Monsieur Desminutes.

Monsieur Desminutes

Ce n'est qu'au moment que je vous ai vue, qu'il a pris naissance dans mon coeur.

Finette

Hé ! De quoi diantre s'est-il avisé, d'aller naître là ? Tenez, Monsieur, un amour qui se place si mal en naissant, est un petit monstre qu'il faut étouffer dès le berceau, ou le faire du moins crever de chagrin quand on l'a trop laissé vivre.

Monsieur Desminutes

Vous n'êtes pas de mes amis, Mademoiselle Finette.

Finette

Je ne masque que mon visage, et point du tout mes sentiments, comme vous voyez.

Monsieur Desminutes

Quand vous m'empruntez de l'argent, vous n'êtes pas toujours si sincère.

Finette

Je vous ai rendu ce que je vous dois, j'ai racheté mes droits de sincérité, je ne flatte plus.

Scène 15

Araminte, Marton, Monsieur Desminutes, Lucile, Finette

Araminte

Mais laissez-moi donc, Masque. Vous êtes trop pressant. À mon secours, Marton.

Marton

C'est moi, Madame ?

Araminte

Vous m'avez quittée bien mal à propos, vous autres.

Monsieur Desminutes

Est-ce quelque insulte qu'on vous fait ?

Araminte

Non pas à ma personne, mais à ma pudeur.

Lucile

Qu'y a-t-il donc, Madame ?

Araminte

On m'attaque trop vivement, on me trouve trop de mérite, trop de charmes ; on exige que je me démasque.

Marton

Gardez-vous bien de le faire, Madame, cela est trop de conséquence.

Araminte

Oui, la vivacité augmenterait ; l'amour triompherait ; le vainqueur s'emporterait à des excès peut-être, et dans une aussi nombreuse assemblée cela donnerait matière à la médisance.

Finette

Si vous craignez ces inconvénients-là, démasquez-vous, Madame. Vos traits triompheront de ceux de l'Amour, et vous ferez taire la médisance.

Araminte

Non, non. Ne m'abandonnez pas, je vous prie, voilà mon persécuteur qui me cherche, je ne veux point du tout contenter sa curiosité.

Finette

Cela est fort judicieux.

Scène 16

Monsieur de Butorville, Araminte, Marton, Finette

Monsieur de Butorville

Ne vous offensez pas de mon empressement belle Masque. Je vous connais, vous dis-je, et si je vous connaissais moins, je vous serais moins importun, sans doute.

Araminte

Vous ne m'importunez point : mais vous me pressez trop ; cela est indiscret : demeurons-en là, demeurons-en là.

Marton

Un peu de ménagement pour les Dames, de la complaisance et de la politesse, Masque.

Monsieur de Butorville

Je n'en manque point. Je sais à qui je parle, je connais toute la compagnie : vous êtes Marton, vous, Lucile, vous Finette ; Madame est Cidalise.

Marton

C'est le benêt que je cherche, Monsieur de Butorville.

Monsieur de Butorville

C'est pour elle que je suis ici.

Marton

Tout de bon ?

Monsieur de Butorville

C'est moi qui donne les violons dans ce canton des Champs-Élysées.

Finette

Vous avez bien choisi votre emplacement.

Monsieur de Butorville

J'ai su que Cidalise devait s'y trouver.

Marton

Vous vous méprenez, ce n'est point elle.

Monsieur de Butorville

C'est elle-même, et mon coeur me le dit.

Finette

Votre coeur est en défaut aussi bien que votre esprit quelquefois.

Monsieur de Butorville

Elle m'a renvoyé mon portrait, elle ne veut plus me voir en face : mais je lui en parlerai en masque tout du moins.

Marton

Ce n'est point elle, vous dit-on, c'est Araminte : démasquez-vous, Madame, pour contenir ce furieux-là. Il n'y aurait pas moyen sans cela d'en venir à bout.

Araminte

Vraiment, Monsieur, vous êtes un sot masque, et un impertinent visage, de me prendre pour une autre, et de me confondre avec Cidalise : on ne se changerait pas pour elle.

Monsieur de Butorville

Madame…

Araminte

Allez, mon ami, l'instinct vous conduisait mieux que le discernement, vous êtes une bête.

Monsieur de Butorville

Il est vrai, je le vois bien, vous n'êtes pas Cidalise, elle n'est pas si ridicule.

Araminte

Le vilain masque avec sa méprise !

Monsieur de Butorville

La sotte masque avec sa colère !

Marton

J'ai quelque affaire pour mon compte avec ce masque là, regagnez le carrosse et le lieu du réveillon, et laissez-nous quelque temps ensemble.

Scène 17

Marton, Monsieur de Butorville

Marton

Hé que diantre ! Monsieur de Butorville, est-il possible que vous vous mépreniez si grossièrement ?

Monsieur de Butorville

Tout ce que je vois me paraît Cidalise : je suis plus fou que jamais Mademoiselle Marton.

Marton

Vous l'avez pourtant furieusement été.

Monsieur de Butorville

Oui, j'en ai pensé perdre l'esprit.

Marton

Ce n'est pas là la plus grande perte que vous eussiez pu faire. Je me souviens toujours du temps que vous arrivâtes d'Amiens en deuil de la mort de votre père.

Monsieur de Butorville

Je vins à Paris avec plus de vingt mille écus, tant en argent qu'en billets de change.

Marton

Cela est vrai ; vous arrivâtes en bonne compagnie.

Monsieur de Butorville

Je fis d'abord connaissance avec votre charmante maîtresse.

Marton

Et d'une manière bien gracieuse.

Monsieur de Butorville

Je donnais de grands repas, des concerts, des bals, des cadeaux, toutes sortes de réjouissances.

Marton

Oui, je m'en souviens, j'étais de tout cela.

Monsieur de Butorville

Des présents, des bijoux, des diamants, mille petites drôleries.

Marton

Oh ! Voilà de quoi je n'ai point été, et c'est peut-être une des fautes que vous avez faites.

Monsieur de Butorville

Je dépensai plus de dix mille écus pour la disposer à croire que je l'aimais, avant que de lui parler de mon amour seulement.

Marton

Vous parlâtes à la fin ?

Monsieur de Butorville

J'ai bien fait pis, je lui en ai écrit.

Marton

Hé bien.

Monsieur de Butorville

Cela l'a fâchée ; elle ne veut croire, ni la parole, ni l'écriture.

Marton

Voilà une femme bien difficile à persuader !

Monsieur de Butorville

Oui, elle veut toujours douter, et moi, je veux toujours convaincre. Je lui ai écrit, je lui ai reparlé, j'ai consommé le reste des vingt mille écus sans avoir de réponse. Oh ! Il y a une grande obstination là-dedans.

Marton

Assurément, et je ne sais qui est le plus obstiné de vous deux.

Monsieur de Butorville

Oh parbleu, c'est moi, je vous en réponds. Je suis d'Amiens ; nous sommes têtus, nous autres : je n'en démordrai point ; je veux voir une fin.

Marton

Vous avez déjà vu celle de votre argent, et Madame vous a donné votre congé ; en voilà assez à ce qu'il me semble.

Monsieur de Butorville

Oh ! Non, elle ne m'a point parlé, elle m'a renvoyé mon portrait seulement, elle m'a fait dire par un de mes amis qu'elle ne voulait plus voir l'original.

Marton

Mais de cette manière-là cela me paraît fini.

Monsieur de Butorville

Oh ! Oui, de sa part, peut-être ; mais non pas de la mienne. Oh ! Je ne suis pas si facile à rebuter.

Marton

Vous vous voulez donc renouer avec elle ?

Monsieur de Butorville

J'ai emprunté depuis quatre jours mille pistoles pour me rapprocher en bon équipage.

Marton

Vous êtes bien conseillé.

Monsieur de Butorville

Et j'attends encore la succession de ma bonne femme de mère qui est bientôt presque morte.

Marton

Oh ! Vous vous raccommoderez, je prévois cela. Voulez-vous que dès cette nuit je vous fasse faire réveillon avec elle ?

Monsieur de Butorville

Hé ! Je vous en conjure.

Marton

Vous lui reparlerez sur le champ de votre amour ; entre deux vins vous serez plus hardi, on viendra dire à table que vous êtes orphelin, il n'y a pas de meilleur moment pour avoir réponse.

Monsieur de Butorville

Je la paierai bien, je vous assure.

Scène 18

Célide, Marton

Célide

Est-ce vous, Marton ? Cidalise vous cherche.

Marton

Ne perdons point de temps, allons la joindre.

Scène 19

Célide, Cynoedor

Célide

Votre conversation est tout à fait gracieuse, Seigneur Cynoedor, et vous êtes assurément le Génie du meilleur commerce.

Cynoedor

Je ne cherche qu'à faire plaisir, et vous pouvez vous fier à moi.

Célide

Vous paraissez de meilleur foi que tous les gens du monde ; et à raisonner juste sur tout ce que vous m'avez fait remarquer dans toutes ces allées, on ne doit absolument faire aucun fonds sur la fidélité des hommes.

Cynoedor

Un tant soit peu plus que sur celle des femmes, mais de guères.

Célide

Tout le monde se trompe donc aujourd'hui ?

Cynoedor

Non, au contraire, on ne se trompe plus ; on se trompait autrefois, parce qu'on avait de la confiance ; mais à présent on met tout au pis : on s'attend à tout ; om compte là-dessus, et on ne peut être dans l'erreur, comme vous voyez.

Célide

Voilà des moeurs bien perverties !

Cynoedor

Elles sont à la mode, il faut s'y faire.

Célide

On a bien à souffrir, quand on a le coeur trop bon.

Cynoedor

Quand on a le coeur trop bon, il faut le troquer contre un bon esprit ; c'est ce qu'il y a de plus nécessaire.

Célide

Vous établissez là d'étranges maximes.

Cynoedor

Elles se sont établies toutes seules : le plaisir, l'intérêt, l'ambition ; voilà les mobiles du commerce du monde. On feint d'aimer une Dame, parce qu'elle est riche : on aime effectivement une autre, parce qu'elle est aimable ; et l'on en épouse une troisième, par raison de famille : on ménage celle-ci par intérêt ; on voit celle-là par plaisir, et on prend l'autre par convenance.

Célide

Les grands scélérats que sont les hommes !

Cynoedor

Cela se pratique aussi parmi les femmes ; c'est la même manoeuvre.

Célide

Quelle dépravation ! Quels caractères !

Cynoedor

Ce sont les moins déraisonnables et les plus d'usage : le siècle courant est un Bal continuel ; les passions s'y déguisent et tout le monde s'y masque.

Célide

C'est-à-dire que Clitandre est peut-être masqué pour moi ?

Cynoedor

Masquez-vous pour lui, rendez –lui le change.

Célide

Je l'ai fait ; j'ai cru ne pas l'aimer, je le feignais, du moins : la jalousie m'a démasquée ; je l'aime de bonne foi, je ne saurais plus feindre.

Cynoedor

Le voici qui vient de ce côté, il ne vous reconnaîtra point : éprouvons un peu s'il vous aime de même.

Scène 20

L'Olive, Clitandre, Cynoedor, Célide

L'Olive

Elles ont troqué d'habit, Monsieur ; c'est là Célide ?

Haut.

Clitandre

Je ne serai pas la dupe de l'aventure. Masque à bonnes fortunes, je trouble mal à propos votre tête à tête ; mais je suis le premier en date, et c'est à moi que cette Dame avait donné rendez-vous ici.

Cynoedor

Masque indiscret, vous vous méprenez, ne continuez pas à vous méprendre.

Clitandre

À me méprendre ? Ah ! Je connais trop Cidalise pour prendre le change avec elle.

L'Olive

C'est Célide, Monsieur, vous n'y songez pas.

Haut.

Clitandre

Te tairas-tu ? Il ne fallait pas, Madame, m'engager dans cette partie, pour vous y trouver avec d'autres.

Cynoedor

Vous n'êtes pas malheureux de m'y rencontrer.

Clitandre

Je ne sais pas de quelle utilité votre présence me peut-être, à moins que vous ne vouliez faire pour moi les honneurs du réveillon, et que Madame me permette de retourner dans le moment à Paris, où ce très puissantes raisons me pressent de me rendre.

Cynoedor

Cela serait incivil et bizarre à un galant homme comme vous.

Clitandre

Ce n'est ni bizarrerie ni impolitesse, c'est inquiétude. Je me suis engagé dans cette partie comme un étourdi, comme un sot ; achevez-la pour moi, je vous prie : les frais en sont faits, je vous laisse le maître. Adieu, Madame, demeurons amis, et ne nous voyons plus, je vous en conjure.

Cynoedor

Ah, Masque, que vous êtes amoureux de Cidalise ! Vous êtes jaloux ; mais vous n'avez pas sujet de l'être.

Clitandre

Amoureux et jaloux de Cidalise, moi ? Je n'aime et n'aimerai jamais véritablement que Célide.

L'Olive

Il le prend bien. Allons, courage.

Clitandre

Je me flatte d'en être aimé : cette partie, toute indifférente qu'elle est, peut la chagriner ; elle la fait, peut-être, elle me soupçonne, les apparences sont contre moi, je me reproche tous les moments que je tarde à me justifier.

Cynoedor

Si vous aimez si fort Célide, venir ici sans elle avec d'autres Dames, c'est une étourderie.

Clitandre

Je suis en âge d'en faire, je vous l'avoue ; mais c'est beaucoup de les reconnaître, et de tâcher de les réparer.

Célide

Cela ne vous sera pas difficile, Clitandre.

Clitandre

Que vois-je ! Quelle surprise ! C'est vous, Madame Célide ? Dans le même déguisement que j'ai vu tantôt à Cidalise ?

L'Olive

On vous tendait un panneau, Monsieur ; Mais la force de la vérité a de grandes prérogatives.

Célide

Vous vous reprochez d'avoir donné des soupçons à Célide ; Célide se reproche d'en avoir eu. Je ne puis vous cacher que je vous aime : redites-moi que vous m'aimez, Clitandre, et ne me trompez pas, je vous en conjure.

Clitandre

Par quelle heureuse aventure, Madame ?…

Cynoedor

On vous instruira de tout le verre à la main.

Scène 21

Cidalie, Cynoedor, Marton, Monsieur de Butorville, Araminte

Cidalie

Nous vous cherchons tous de tous côtés ; vous êtes d'accord, apparemment ; le réveillon est prêt, on se mettra à table quand il vous plaira.

Cynoedor

Il faut auparavant régler les places, et assortir les Masques avec convenances.

Marton

Comme chacun sait qui vous êtes, et le droit que vous avez de présider ici, on vous laisse le maître des arrangements.

Cynoedor

Celui de Clitandre et de Célide est déjà réglé, et j'ai parlé de Cidalise pour le bon Monsieur de Butorville.

Cidalie

Je ne résiste point à vos ordres.

Marton

Il y a d'heureux moments dans la vie, comme vous voyez.

Monsieur de Butorville

Je ne me sens pas de joie, Madame, Madame, Madame.

Cynoedor

Le reste de la compagnie ne sera pas moins heureux.

Araminte

J'ai bien compté là-dessus, et je vous recommande mes intérêts.

Cynoedor

Ils sont en bonnes mains, et je n'ai pas imaginé ces nouvelles fêtes, pour y faire des mécontents.

Marton

Tout le monde s'en flatte ; mais voici une bande de violons et quelques Masques qui s'approchent.

Cynoedor

C'est par mon ordre qu'ils viennent vous régaler d'une petite Musique, que Monsieur Butorville a préparée, et nous irons nous mettre à table.

Divertissement des Masques

Tous

Air.

Air.

Air.

Air.

BRANLE EN CONTREDANSE.

Tous

Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! La Coquette et la plus sage Y viennent également, Écouter le doux langage D'un jeune et nouvel amant. Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! Il n'est dans aucun bocage, Oiseaux de qui le ramage Soit plus doux et plus charmant, Que le séduisant langage D'un jeune et nouvel amant. Qu'un Bal au Cours sous ce feuillage Est un aimable amusement ! La liberté règne en ces lieux, On n'y craint point la médisance. Les jaloux et les ennuyeux Y sont dupés par l'apparence Des Argus les plus curieux On y trompe la vigilance. Jolis propos, discours joyeux S'y débitent sans conséquence. L'Amour pour y combler nos voeux Est avec nous d'intelligence. Tel y veut trop ouvrir les yeux, Qui voit souvent plus qu'il ne pense. Pour faire au Cours des conquêtes nouvelles, L'Amour attire tout Paris ; Au clair de la Lune les Belles Changent souvent de favoris, Et ne sont guère plus fidèles À leurs amants qu'à leurs maris. Jeunes Fillettes Dissimulez Les ardeurs secrètes Dont vous brûlez : Quand sous son empire Le Dieu des amours A su vous réduire, Cachez bien toujours Ce qu'il vous inspire ; Ou si son martyre Vous force à le dire, Laissez-vous conduire Aux Fêtes du Cours. Beautés qui voulez qu'on vous aime, Pourquoi vous défendre d'aimer ? Il est malaisé d'allumer Les feux d'amour sans en brûler soi-même. Au Cours après la danse Pour les tendres Amants, Il est sans conséquence D'agréables moments. L'Amour pour écarter tout ce qui les traverse Amuse les mamans Longtemps, Il endort les maris Rigris, Et le Diable les berce. Au Bal du cours les Dames Dans la belle saison, Du succès de leurs flammes Causaient sur le gazon, Entre elles les Amours troqueront leur chaussure ; Et ce changement-là Prouva À bon nombre d'époux Jaloux, Quelle était leur coiffure. Ici maint agréable Tout rempli de Bacchus, Vient au sortir de table Faire insulte à Vénus. L'Amour toujours au guet prompt à venger sa mère, Après deux ou trois tours De Cours, Leur décochant un trait, Les fait Tomber dans quelque ornière. Persécuteurs des Dames Jaloux trop curieux, Laissez en paix les armes Dans ces aimables lieux : De soins et de soucis dégageant nos pensées, Sans nous priver du jour L'amour Nous rend comme les Dieux Heureux Dans les Champs-Élysées. Assis près de sa femme Un Avocat au Cours, Méconnaissant la Dame Lui conta ses amours ; Elle pour profiter de son erreur extrême, En tira de l'argent Comptant, Et le pauvre avocat, Bien fat, Se fit cocu lui-même. Une jeune Coquette Femme d'un horlogeur, À certaine amourette Ayant livré son coeur, Tandis qu'à travailler l'époux chez lui demeure, La belle et son galant Souvent S'en vont au Cours exprès, Au frais, Du berger sonner l'heure. Amant dans les ruelles Ne passez plus vos jours, Il est des nuits plus belles Pour vous au Bal du cours, L'Amour vous offre ici des conquêtes aisées, En faveur de la Paix Ses traits Ne forment que des noeuds Heureux Dans les Champs-Élysées. D'une aimable Grisette Certain vieux Brocanteur, Par Contrat fit emplette Sans s'assurer du coeur ; L'exemple d'un Époux dont toute la fortune Venait de trafiquer Troquer, Fit qu'elle trafiqua Troqua… Au Cours, au clair de Lune. Une fille savante En l'art de Cupidon, De ses droits jouissante En usait bien, dit-on : Mal instruit de ses feux, un Tuteur malhabile La crut au Cours la nuit, Et prit Sa femme et son rival Au Bal Au lieu de sa pupille. Le démon de la Danse Pour flatter vos désirs, De toute sa puissance Travaille à vos plaisirs ; De ses empressements il ne veut pour salaire Que l'honneur de pouvoir Vous voir En foule ici témoins Des soins Qu'il prendra pour vous plaire.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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