Comédie · 1660

Les Précieuses Ridicules

de Molière

Représentation
≈ 47 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
307
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Marquis de Mascarille H 95 ≈ 15 min 10
Magdelon F 73 ≈ 13 min 10
Cathos F 47 ≈ 6 min 9
Gorgibus H 18 ≈ 5 min 5
La Grange H 15 ≈ 4 min 4
Le Vicomte de Jodelet H 22 ≈ 2 min 5
Du Croisy H 11 ≈ 1 min 3
Marotte F 12 ≈ 1 min 4
Premier Porteur N 5 ≈ 1 min 1
Violons N 3 ≈ 1 min 2
Deuxieme Porteur N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Précieuses Ridicules
Le Marquis de Mascarille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Magdelon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cathos absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Gorgibus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Grange absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Vicomte de Jodelet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Du Croisy absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marotte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Précieuses Ridicules

Scène 1

Du Croisy, La Grange

Du Croisy

Seigneur la Grange.

La Grange

Quoi ?

Du Croisy

Regardez-moi un peu sans rire.

La Grange

Eh bien !

Du Croisy

Que dites-vous de notre visite ? En êtes-vous fort satisfait ?

La Grange

À votre avis, avons-nous sujet de l'être tous deux ?

Du Croisy

Pas tout à fait, à dire vrai.

La Grange

Pour moi, je vous avoue que j'en suis tout scandalisé. A-t-on jamais vu, dites-moi, deux pecques provinciales faire plus les renchéries que celles-là, et deux hommes traités avec plus de mépris que nous ? À peine ont-elles pu se résoudre à nous faire donner des sièges. Je n'ai jamais vu tant parler à l'oreille qu'elles ont fait entre elles, tant bâiller ; tant se frotter les yeux, et demander tant de fois : Quelle heure est-il ? Ont-elles répondu que oui, et non, à tout ce que nous avons pu leur dire ? Et ne m'avouerez-vous pas enfin que quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvait nous faire pis qu'elles ont fait ?

Du Croisy

Il me semble que vous prenez la chose fort à coeur.

La Grange

Sans doute, je l'y prends, et de telle façon, que je veux me venger de cette impertinence. Je connais ce qui nous a fait mépriser. L'air précieux n'a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces, et nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. En un mot c'est un ambigu de Précieuse et de Coquette que leur personne. Je vois ce qu'il faut être pour en être bien reçu, et si vous m'en croyez, nous leur jouerons tous deux une pièce, qui leur fera voir leur sottise, et pourra leur apprendre à connaître un peu mieux leur monde.

Du Croisy

Et comment encore ?

La Grange

J'ai un certain valet nommé Mascarille, qui passe au sentiment de beaucoup de gens pour une manière de bel esprit, car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. C'est un extravagant, qui s'est mis dans la tête de vouloir faire l'homme de condition. Il se pique ordinairement de galanterie, et de vers, et dédaigne les autres valets, jusqu'à les appeler brutaux.

Du Croisy

Eh bien qu'en prétendez-vous faire ?

La Grange

Ce que j'en prétends faire ? Il faut... mais sortons d'ici auparavant.

Scène 2

Gorgibus, La Grange

Gorgibus

Eh bien vous avez vu ma nièce, et ma fille, les affaires iront-elles bien ? Quel est le résultat de cette visite ?

La Grange

C'est une chose que vous pourrez mieux apprendre d'elles, que de nous. Tout ce que nous pouvons vous dire, c'est que nous vous rendons grâce de la faveur que vous nous avez faite, et demeurons vos très humbles serviteurs.

Gorgibus

Ouais il semble qu'ils sortent mal satisfaits d'ici, d'où pourrait venir leur mécontentement ? Il faut savoir un peu ce que c'est. Holà !

Scène 3

Marotte, Gorgibus

Marotte

Que désirez-vous, Monsieur ?

Gorgibus

Où sont vos maîtresses ?

Marotte

Dans leur cabinet.

Gorgibus

Que font-elles ?

Marotte

De la pommade pour les lèvres.

Gorgibus

C'est trop pommadé, dites-leur qu'elles descendent. Ces pendardes-là avec leur pommade ont je pense envie de me ruiner. Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point. Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons, pour le moins, et quatre valets vivraient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient.

Scène 4

Gorgibus, Magdelon, Cathos

Gorgibus

Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau. Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces Messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous avais-je pas commandé de les recevoir comme des personnes, que je voulais vous donner pour maris ?

Magdelon

Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé irrégulier de ces gens-là ?

Cathos

Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder de leur personne ?

Gorgibus

Et qu'y trouvez-vous à redire ?

Magdelon

La belle galanterie que la leur ! Quoi débuter d'abord par le mariage ?

Gorgibus

Et par où veux-tu donc qu'ils débutent, par le concubinage ? N'est-ce pas un procédé, dont vous avez sujet de vous louer toutes deux aussi bien que moi ? Est-il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien sacré où ils aspirent, n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de leurs intentions ?

Magdelon

Ah mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses.

Gorgibus

Je n'ai que faire, ni d'air, ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.

Magdelon

Mon Dieu, que si tout le monde vous ressemblait un roman serait bientôt fini, la belle chose, que ce serait, si d'abord Cyrus épousait Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie !

Gorgibus

Que me vient conter celle-ci ?

Magdelon

Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit jamais arriver, qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au Temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle, par un parent, ou un ami, et sortir de là tout rêveur, et mélancolique. Il cache, un temps, sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante, qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée, et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paraît à notre rougeur, et qui pour un temps bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures ; les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se dispenser ; mais en venir de but en blanc à l'union conjugale et ne faire l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le roman par la queue ! Encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé, et j'ai mal au coeur de la seule vision que cela me fait.

Gorgibus

Quel diable de jargon entends-je ici ? Voici bien du haut style.

Cathos

En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en galanterie ? Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la Carte de Tendre, et que billets-doux, petits-soins, billets galants et jolis vers, sont des terres inconnues pour eux. Ne voyez-vous pas que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui donne d'abord bonne opinion des gens ? Venir en visite amoureuse avec une jambe toute unie ; un chapeau désarmé de plumes ; une tête irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de rubans !... Mon Dieu, quels amants sont-ce là ! Quelle frugalité d'ajustement, et quelle sécheresse de conversation ! On n'y dure point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats ne sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand demi-pied que leurs hauts de chausses ne soient assez larges.

Gorgibus

Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Magdelon...

Magdelon

Eh, de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges, et nous appelez autrement.

Gorgibus

Comment ces noms étranges ? Ne sont-ce pas vos noms de baptême ?

Magdelon

Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements, c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on jamais parlé dans le beau style de Cathos ni de Magdelon ? Et ne m'avouerez-vous pas que ce serait assez d'un de ces noms, pour décrier le plus beau roman du monde ?

Cathos

Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit furieusement à entendre prononcer ces mots-là ; et le nom de Polyxène, que ma cousine a choisi, et celui d'Aminthe que je me suis donné, ont une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.

Gorgibus

Écoutez, il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous ayez d'autres noms, que ceux, qui vous ont été donnés par vos parrains et marraines, et pour ces Messieurs, dont il est question, je connais leurs familles et leurs biens, et je veux résolument ; que vous vous disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante pour un homme de mon âge.

Cathos

Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ?

Magdelon

Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.

Gorgibus

Il n'en faut point douter, elles sont achevées. Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes, je veux être maître absolu, et pour trancher toutes sortes de discours, ou vous serez mariées toutes deux, avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous serez religieuses : j'en fais un bon serment.

Scène 5

Cathos, Magdelon

Cathos

Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière ! Que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme !

Magdelon

Que veux-tu, ma chère ? J'en suis en confusion pour lui. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra développer une naissance plus illustre.

Cathos

Je le croirais bien ; oui, il y a toutes les apparences du monde, et pour moi, quand je me regarde aussi...

Scène 6

Marotte, Magdelon, Cathos

Marotte

Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et dit que son maître vous veut venir voir.

Magdelon

Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites ; voilà un nécessaire qui demande ; si vous êtes en commodité d'être visibles.

Marotte

Dame, je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris, comme vous, la filofie dans le Grand Cyre.

Magdelon

L'impertinente ! Le moyen de souffrir cela ! Et qui est-il le maître de ce laquais ?

Marotte

Il me l'a nommé le Marquis de Mascarille.

Magdelon

Ah ma chère ! Un marquis, oui, allez dire qu'on nous peut voir. C'est sans doute un bel esprit, qui aura ouï parler de nous.

Cathos

Assurément, ma chère.

Magdelon

Il faut le recevoir dans cette salle basse, plutôt qu'en notre chambre : ajustons un peu nos cheveux au moins, et soutenons notre réputation. Vite venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces.

Marotte

Par ma foi, je ne sais point quelle bête c'est-là, il faut parler chrétien, si vous voulez que je vous entende.

Cathos

Apportez-nous le miroir, ignorante que vous êtes. Et gardez-vous bien d'en salir la glace, par la communication de votre image.

Scène 7

Le Marquis de Mascarille, Premier Porteur, Deuxieme Porteur

Le Marquis de Mascarille

Holà, porteurs, holà. Là, là, là, là, là, là. Je pense que ces marauds-là ont dessein de me briser à force de heurter contre les murailles et les pavés.

Premier Porteur

Dame, c'est que la porte est étroite. Vous avez voulu aussi, que nous soyons entrés jusqu'ici.

Le Marquis de Mascarille

Je le crois bien. Voudriez-vous, faquins, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse ? Et que j'allasse imprimer mes souliers en boue ? Allez ôtez votre chaise d'ici.

Deuxieme Porteur

Payez-nous donc, s'il vous plaît, Monsieur.

Le Marquis de Mascarille

Hem ?

Deuxieme Porteur

Je dis, Monsieur, que vous nous donniez de l'argent, s'il vous plaît.

Le Marquis de Mascarille

Comment, coquin, demander de l'argent à une personne de ma qualité ?

Deuxieme Porteur

Est-ce ainsi, qu'on paye les pauvres gens ? Et votre qualité nous donne-t-elle à dîner ?

Le Marquis de Mascarille

Ah, ah, ah, je vous apprendrai à vous connaître ! Ces canailles-là s'osent jouer à moi.

Premier Porteur

Çà, payez-nous vitement .

Le Marquis de Mascarille

Quoi ?

Premier Porteur

Je dis, que je veux avoir de l'argent, tout à l'heure.

Le Marquis de Mascarille

Il est raisonnable.

Premier Porteur

Vite donc.

Le Marquis de Mascarille

Oui-dà. Tu parles comme il faut, toi ; mais l'autre est un coquin qui ne sait ce qu'il dit. Tiens es-tu content.

Premier Porteur

Non, je ne suis pas content, vous avez donné un soufflet à mon camarade, et...

Le Marquis de Mascarille

Doucement, tiens, voilà pour le soufflet. On obtient tout de moi, quand on s'y prend de la bonne façon. Allez, venez me reprendre tantôt, pour aller au Louvre au petit coucher.

Scène 8

Marotte, Le Marquis de Mascarille

Marotte

Monsieur, voilà mes maîtresses, qui vont venir tout à l'heure.

Le Marquis de Mascarille

Qu'elles ne se pressent point, je suis ici posté commodément, pour attendre.

Marotte

Les voici.

Scène 9

Le Marquis de Mascarille, Magdelon, Cathos, Almanzor

Le Marquis de Mascarille

Mesdames, vous serez surprises, sans doute de l'audace de ma visite ; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire, et le mérite a, pour moi, des charmes si puissants, que je cours, partout, après lui.

Magdelon

Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.

Cathos

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu, que vous l'y ayez amené.

Le Marquis de Mascarille

Ah je m'inscris en faux contre vos paroles. La Renommée accuse juste, en contant ce que vous valez, et vous allez faire pic, repic ; et capot, tout ce qu'il y a de galant dans Paris.

Magdelon

Votre complaisance pousse, un peu trop avant, la libéralité de ses louanges, et nous n'avons garde, ma cousine, et moi, de donner de notre sérieux, dans le doux de votre flatterie.

Cathos

Ma chère, il faudrait faire donner des sièges.

Magdelon

Holà, Almanzor.

Almanzor

Madame.

Magdelon

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

Le Marquis de Mascarille

Mais au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi.

Cathos

Que craignez-vous ?

Le Marquis de Mascarille

Quelque vol de mon coeur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable, d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière ? Ah ! Par ma foi je m'en défie, et je m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal.

Magdelon

Ma chère, c'est le caractère enjoué.

Cathos

Je vois bien que c'est un Amilcar.

Magdelon

Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre coeur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

Cathos

Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras, il y a un quart d'heure, contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.

Le Marquis de Mascarille

Eh bien, Mesdames, que dites-vous de Paris ?

Magdelon

Hélas ! Qu'en pourrions-nous dire ? Il faudrait être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

Le Marquis de Mascarille

Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut, pour les honnêtes gens.

Cathos

C'est une vérité incontestable.

Le Marquis de Mascarille

Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise.

Magdelon

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue, et du mauvais temps.

Le Marquis de Mascarille

Vous recevez beaucoup de visites ? Quel bel esprit est des vôtres ?

Magdelon

Hélas nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes en passe de l'être, et nous avons une amie particulière, qui nous a promis d'amener ici tous ces Messieurs du Recueil des pièces choisies.

Cathos

Et certains autres, qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

Le Marquis de Mascarille

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne, ils me rendent tous visite, et je puis dire que je ne me lève jamais, sans une demi-douzaine de beaux esprits.

Magdelon

Eh ! Mon Dieu, nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces Messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux qui donnent le branle à la réputation dans Paris, et vous savez qu'il y en a tel, dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses, qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là, chaque jour, les petites nouvelles galantes ; les jolis commerces de prose et de vers. On sait à point nommé, un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles, sur un tel air ; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance ; celui-là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse, ce matin, sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui-là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse ; c'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies, et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

Cathos

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain? qui se fait chaque jour? et pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde? s'il fallait qu'on vînt à me demander, si j'aurais vu quelque chose de nouveau, que je n'aurais pas vu.

Le Marquis de Mascarille

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en peine, je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par coeur, avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu, quand je veux, et vous verrez courir de ma façon, dans les belles Ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

Magdelon

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits ; je ne vois rien de si galant, que cela.

Le Marquis de Mascarille

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond. Vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

Cathos

Pour moi, j'aime terriblement les Énigmes.

Le Marquis de Mascarille

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

Magdelon

Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.

Le Marquis de Mascarille

C'est mon talent particulier, et je travaille à mettre en madrigaux, toute l'histoire romaine.

Magdelon

Ah, certes, cela sera du dernier beau, j'en retiens un exemplaire, au moins, si vous le faites imprimer.

Le Marquis de Mascarille

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition ; mais je le fais seulement, pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent.

Magdelon

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.

Le Marquis de Mascarille

Sans doute ; mais à propos, il faut que je vous die un impromptu, que je fis hier chez une Duchesse de mes amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus.

Cathos

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

Le Marquis de Mascarille

Écoutez donc.

Magdelon

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

Cathos

Ah, mon Dieu ! Voilà qui est poussé dans le dernier galant.

Le Marquis de Mascarille

Tout ce que je fais a l'air cavalier, cela ne sent point le pédant.

Magdelon

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

Le Marquis de Mascarille

Avez-vous remarqué ce commencement, oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire : oh, oh. Comme un homme qui s'avise tout d'un coup : oh, oh. La surprise, oh, oh.

Magdelon

Oui, je trouve ce oh, oh, admirable.

Le Marquis de Mascarille

Il semble que cela ne soit rien.

Cathos

Ah, mon Dieu, que dites-vous ? Ce sont là de ces sortes de choses, qui ne se peuvent payer.

Magdelon

Sans doute, et j'aimerais mieux avoir fait ce oh, oh, qu'un poème épique.

Le Marquis de Mascarille

Tudieu, vous avez le goût bon.

Magdelon

Eh, je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

Le Marquis de Mascarille

Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenais pas garde ? Je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela, façon de parler naturelle, je n'y prenais pas garde. Tandis que sans songer à mal. Tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton. Je vous regarde, c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple. Votre oeil en tapinois... Que vous semble de ce mot, Tapinois, n'est-il pas bien choisi ?

Cathos

Tout à fait bien.

Le Marquis de Mascarille

Tapinois, en cachette, il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris. Tapinois.

Magdelon

Il ne se peut rien de mieux.

Le Marquis de Mascarille

Me dérobe mon coeur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur ! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter, au voleur, au voleur, au voleur, au voleur.

Magdelon

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

Le Marquis de Mascarille

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

Cathos

Vous avez appris la musique ?

Le Marquis de Mascarille

Moi, point du tout ?

Cathos

Et comment donc cela se peut-il ?

Le Marquis de Mascarille

Les gens de qualité savent tout, sans avoir jamais rien appris.

Magdelon

Assurément, ma chère.

Il chante.

Le Marquis de Mascarille

Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût, hem, hem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière. Oh, oh, je n'y prenais pas...

Cathos

Ah que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu'on n'en meurt point ?

Magdelon

Il y a de la chromatique là-dedans.

Le Marquis de Mascarille

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? Au voleur !... Et puis, comme si l'on criait bien fort au, au, au, au, au, au, voleur ; et tout d'un coup comme une personne essoufflée, au voleur.

Magdelon

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis enthousiasmée de l'air, et des paroles.

Cathos

Je n'ai encore rien vu de cette force-là.

Le Marquis de Mascarille

Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.

Magdelon

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.

Le Marquis de Mascarille

À quoi donc passez-vous le temps ?

Cathos

À rien du tout.

Magdelon

Nous avons été jusqu'ici, dans un jeûne effroyable de divertissement.

Le Marquis de Mascarille

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la Comédie, si vous voulez, aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise, que nous voyions ensemble.

Magdelon

Cela n'est pas de refus.

Le Marquis de Mascarille

Mais je vous demande d'applaudir, comme il faut, quand nous serons là. Car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici, qu'à nous autres gens de condition, les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation, et je vous laisse à penser, si quand nous disons quelque chose le parterre ose nous contredire. Pour moi, j'y suis fort exact, et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours, voilà qui est beau, devant que les chandelles soient allumées.

Magdelon

Ne m'en parlez point, c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.

Cathos

C'est assez, puisque nous sommes instruites nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

Le Marquis de Mascarille

Je ne sais, si je me trompe ; mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque Comédie.

Magdelon

Eh, il pourrait être quelque chose de ce que vous dites.

Le Marquis de Mascarille

Ah, ma foi, il faudra que nous la voyons. Entre nous, j'en ai composé une, que je veux faire représenter.

Cathos

Hé, à quels comédiens la donnerez-vous ?

Le Marquis de Mascarille

Belle demande ! Aux grands comédiens. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle. Ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit, et le moyen de connaître, où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là, qu'il faut faire le brouhaha ?

Cathos

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage, et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

Le Marquis de Mascarille

Que vous semble de ma petite-oie ? La trouvez-vous congruante à l'habit ?

Cathos

Tout à fait.

Le Marquis de Mascarille

Le ruban est bien choisi.

Magdelon

Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur.

Le Marquis de Mascarille

Que dites-vous de mes canons ?

Magdelon

Ils ont tout à fait bon air.

Le Marquis de Mascarille

Je puis me vanter, au moins, qu'ils ont un grand quartier, plus que tous ceux, qu'on fait.

Magdelon

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.

Le Marquis de Mascarille

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

Magdelon

Ils sentent terriblement bon.

Cathos

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

Le Marquis de Mascarille

Et celle-là ?

Magdelon

Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement.

Le Marquis de Mascarille

Vous ne me dites rien de mes plumes, comment les trouvez-vous ?

Cathos

Effroyablement belles.

Le Marquis de Mascarille

Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie, de vouloir donner généralement, sur tout ce qu'il y a de plus beau.

Magdelon

Je vous assure, que nous sympathisons vous, et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte, et jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir, qui ne soit de la bonne ouvrière.

Le Marquis de Mascarille

Ahi, ahi, ahi, doucement ; Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user ; j'ai à me plaindre de votre procédé, cela n'est pas honnête.

Cathos

Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?

Le Marquis de Mascarille

Quoi toutes deux contre mon coeur, en même temps ? M'attaquer à droit, et à gauche ? Ah c'est contre le droit des gens, la partie n'est pas égale, et je m'en vais crier au meurtre.

Cathos

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.

Magdelon

Il a un tour admirable dans l'esprit.

Cathos

Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'écorche.

Le Marquis de Mascarille

Comment diable ! Il est écorché depuis la tête, jusqu'aux pieds.

Scène 10

Marotte, Magdelon, Le Marquis de Mascarille, Cathos

Marotte

Madame, on demande à vous voir.

Magdelon

Qui ?

Marotte

Le Vicomte de Jodelet.

Le Marquis de Mascarille

Le vicomte de Jodelet ?

Marotte

Oui, Monsieur.

Cathos

Le connaissez-vous ?

Le Marquis de Mascarille

C'est mon meilleur ami.

Magdelon

Faites entrer vitement.

Le Marquis de Mascarille

Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.

Cathos

Le voici.

Scène 11

Le Marquis de Mascarille, Le Vicomte de Jodelet, Magdelon, Cathos

Le Marquis de Mascarille

Ah ! Vicomte !

Le Vicomte de Jodelet

Ah Marquis !

Le Marquis de Mascarille

Que je suis aise de te rencontrer !

Le Vicomte de Jodelet

Que j'ai de joie de te voir ici !

Le Marquis de Mascarille

Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

Magdelon

Ma toute bonne, nous commençons d'être connues, voilà le beau monde, qui prend le chemin de nous venir voir.

Le Marquis de Mascarille

Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci. Sur ma parole, il est digne d'être connu de vous.

Le Vicomte de Jodelet

Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit, et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.

Magdelon

C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.

Cathos

Cette journée doit être marquée dans notre almanach, comme une journée bienheureuse.

Magdelon

Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses ? Voyez-vous pas, qu'il faut le surcroît d'un fauteuil ?

Le Marquis de Mascarille

Ne vous étonnez pas de voir le Vicomte de la sorte, il ne fait que sortir d'une maladie, qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.

Le Vicomte de Jodelet

Ce sont fruits des veilles de la Cour et des fatigues de la guerre.

Le Marquis de Mascarille

Savez-vous, Mesdames, que vous voyez, dans le Vicomte un vaillants hommes du siècle ? C'est un brave à trois poils.

Le Vicomte de Jodelet

Vous ne m'en devez rien, Marquis, et nous savons ce que vous savez faire aussi.

Le Marquis de Mascarille

Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.

Le Vicomte de Jodelet

Et dans des lieux, où il faisait fort chaud.

Le Marquis de Mascarille

Oui ; mais non pas si chaud qu'ici. Hay, hay, hay !

Le Vicomte de Jodelet

Notre connaissance s'est faite à l'armée, et la première fois que nous nous vîmes il commandait un Régiment de Cavalerie sur les Galères de Malte.

Le Marquis de Mascarille

Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse, et je me souviens que je n'étais que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.

Le Vicomte de Jodelet

La guerre est une belle chose ; mais ma foi la Cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous.

Le Marquis de Mascarille

C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.

Cathos

Pour moi j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.

Magdelon

Je les aime aussi : mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.

Le Marquis de Mascarille

Te souvient-il, Vicomte, de cette demi-lune, que nous emportâmes sur les ennemis au Siège d'Arras ?

Le Vicomte de Jodelet

Que veux-tu dire avec ta demi-lune ? C'était bien une lune toute entière.

Le Marquis de Mascarille

Je pense que tu as raison.

Le Vicomte de Jodelet

Il m'en doit bien souvenir, ma foi : j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce, vous sentirez quelque coup, c'était là.

Cathos

Il est vrai, que la cicatrice est grande.

Le Marquis de Mascarille

Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci : là, justement au derrière de la tête : y êtes-vous ?

Magdelon

Oui : je sens quelque chose.

Le Marquis de Mascarille

C'est un coup de mousquet que je reçus la dernière campagne, que j'ai faite.

Le Vicomte de Jodelet

Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines.

Le Marquis de Mascarille

Je vais vous montrer une furieuse plaie.

Magdelon

Il n'est pas nécessaire, nous le croyons sans y regarder.

Le Marquis de Mascarille

Ce sont des marques honorables, qui font voir ce qu'on est.

Cathos

Nous ne doutons point de ce que vous êtes.

Le Marquis de Mascarille

Vicomte, as-tu là ton carrosse ?

Le Vicomte de Jodelet

Pourquoi ?

Le Marquis de Mascarille

Nous mènerions promener ces Dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau.

Magdelon

Nous ne saurions sortir aujourd'hui.

Le Marquis de Mascarille

Ayons donc les violons pour danser.

Le Vicomte de Jodelet

Ma foi c'est bien avisé.

Magdelon

Pour cela, nous y consentons ; mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.

Le Marquis de Mascarille

Holà Champagne, Picard, Bourguignon, Casquaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette ! Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme, en France, plus mal servi, que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.

Magdelon

Almanzor, dites aux gens de Monsieur, qu'ils aillent quérir des violons, et nous faites venir ces Messieurs, et ces Dames d'ici près, pour peupler la solitude de notre bal.

Le Marquis de Mascarille

Vicomte, que dis-tu de ces yeux ?

Le Vicomte de Jodelet

Mais toi-même, Marquis, que t'en semble ?

Le Marquis de Mascarille

Moi, je dis, que nos libertés auront peine à sortir d'ici, les braies nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu'à un filet.

Magdelon

Que tout ce qu'il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.

Cathos

Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.

Le Marquis de Mascarille

Pour vous montrer, que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus.

Cathos

Eh je vous en conjure de toute la dévotion de mon coeur. Que nous ayons quelque chose qu'on ait fait pour nous.

Le Vicomte de Jodelet

J'aurais envie d'en faire autant : mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces jours passés.

Le Marquis de Mascarille

Que diable est cela ? Je fais toujours bien le premier vers ; mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop pressé : je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.

Le Vicomte de Jodelet

Il a de l'esprit comme un démon.

Magdelon

Et du galant, et du bien tourné.

Le Marquis de Mascarille

Vicomte dis-moi un peu, y a-t-il longtemps, que tu n'as vu la Comtesse ?

Le Vicomte de Jodelet

Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.

Le Marquis de Mascarille

Sais-tu bien que le Duc m'est venu voir, ce matin, et m'a voulu mener à la campagne, courir un cerf, avec lui.

Magdelon

Voici nos amies qui viennent.

Scène 12

Magdelon, Lucile, Le Marquis de Mascarille, Almanzor, Cathos, Le Vicomte de Jodelet

Magdelon

Mon Dieu, mes chères, nous vous demandons pardon. Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds, et nous vous avons envoyé quérir pour remplir les vides de notre assemblée.

Lucile

Vous nous avez obligées, sans doute.

Le Marquis de Mascarille

Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais l'un de ces jours nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus ?

Almanzor

Oui, Monsieur, ils sont ici.

Cathos

Allons donc, mes chères, prenez place.

Le Marquis de Mascarille

La, la, la, la, la, la, la, la.

Magdelon

Il a tout à fait la taille élégante.

Cathos

Et a la mine de danser proprement.

Le Marquis de Mascarille

Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, Violons, en cadence. Ô quels ignorants ! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte, ne sauriez-vous jouer en mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme, ô violons de village.

Le Vicomte de Jodelet

Holà, ne pressez pas si fort la cadence, je ne fais que sortir de maladie.

Scène 13

La Grange, Le Marquis de Mascarille, Le Vicomte de Jodelet, Du Croisy

La Grange

Ah, ah, coquins, que faites-vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons.

Le Marquis de Mascarille

Ahy, ahy, ahy, vous ne m'aviez pas dit que les coups en seraient aussi.

Le Vicomte de Jodelet

Ahy, ahy, ahy !

La Grange

C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance.

Il sortent.

Du Croisy

Voilà qui vous apprendra à vous connaître.

Scène 14

Magdelon, Le Vicomte de Jodelet, Cathos, Le Marquis de Mascarille

Magdelon

Que veut donc dire ceci ?

Le Vicomte de Jodelet

C'est une gageure.

Cathos

Quoi vous laisser battre de la sorte !

Le Marquis de Mascarille

Mon Dieu, je n'ai pas voulu faire semblant de rien : car je suis violent, et je me serais emporté.

Magdelon

Endurer un affront, comme celui-là, en notre présence !

Le Marquis de Mascarille

Ce n'est rien, ne laissons pas d'achever. Nous nous connaissons il y a longtemps, et entre amis on ne va pas se piquer, pour si peu de chose.

Scène 15

La Grange, Magdelon, Du Croisy, Le Vicomte de Jodelet, Le Marquis de Mascarille, Cathos, Violons

La Grange

Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.

Magdelon

Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte, dans notre maison ?

Du Croisy

Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ? Qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal ?

Magdelon

Vos laquais !

La Grange

Oui, nos laquais, et cela n'est ni beau, ni honnête, de nous les débaucher, comme vous faites.

Magdelon

Ô Ciel, quelle insolence !

La Grange

Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits, pour vous donner dans la vue, et si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux, vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.

Le Vicomte de Jodelet

Adieu notre braverie.

Le Marquis de Mascarille

Voilà le Marquisat et la Vicomté à bas.

Du Croisy

Ha ha, coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées. Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.

La Grange

C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.

Le Marquis de Mascarille

Ô Fortune, quelle est ton inconstance.

Du Croisy

Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.

La Grange

Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, Mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira, nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, Monsieur, et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.

Cathos

Ah quelle confusion !

Magdelon

Je crève de dépit.

Violons

Qu'est-ce donc que ceci ? Qui nous payera, nous autres ?

Le Marquis de Mascarille

Demandez à Monsieur le Vicomte.

Violons

Qui est-ce, qui nous donnera de l'argent ?

Le Vicomte de Jodelet

Demandez à Monsieur le Marquis.

Scène 16

Gorgibus, Magdelon, Le Marquis de Mascarille

Gorgibus

Ah ! Coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois, et je viens d'apprendre de belles affaires vraiment, de ces Messieurs, qui sortent.

Magdelon

Ah ! Mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.

Gorgibus

Oui, c'est une pièce sanglante ; mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut, que je boive l'affront.

Magdelon

Ah, je jure, que nous en serons vengés, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici, après votre insolence ?

Ils sortent tous deux.

Le Marquis de Mascarille

Traiter comme cela un Marquis ! Voilà ce que c'est que du monde, la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissaient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part ; je vois bien qu'on n'aime ici, que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.

Scène 17

Violons, Gorgibus

Violons

Monsieur nous entendons, que vous nous contentiez à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.

Gorgibus

Oui, oui, je vous vais contenter ; et voici la monnaie, dont je vous veux payer. Et vous, pendardes, je ne sais qui me tient, que je ne vous en fasse autant, nous allons servir de fable, et de risée à tout le monde, et voilà ce que vous vous êtes attiré par vos extravagances. Allez vous cacher, vilaines, allez vous cacher pour jamais. Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, romans, vers, chansons, sonnets, et sonnettes, puissiez-vous être à tous les Diables.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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