Comédie · 1760 · 2 actes

Les tuteurs

de Charles Palissot de Montenoy

Représentation
≈ 45 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
307
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marton F 50 ≈ 13 min 7
Damis H 59 ≈ 10 min 5
Géronte H 50 ≈ 6 min 6
Orgon H 46 ≈ 6 min 4
Crispin H 55 ≈ 5 min 5
Bavardin H 17 ≈ 2 min 3
Julie F 30 ≈ 2 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsent
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Orgon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Crispin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bavardin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Marton, Julie

Marton

Vous soupirez, Madame ?

Julie

Ah Marton !

Marton

Je devine, Vous aimez.

Julie

Que dis-tu ?

Marton

Plus je vous examine, Plus j'ai lieu de penser que l'Amour...

Julie

Oui Marton, Mon coeur est à Damis.

Marton

Votre coeur a raison. Comment, Damis, Madame ? Aimable, jeune, riche, Vous vouliez le cacher ? Un pareil goût s'affiche.

Julie

Je l'aime ; mais je crains, Marton, qu'un si beau feu, De mes cruels tuteurs n'obtienne pas l'aveu.

Marton

La crainte par malheur n'est que trop bien fondée ; Et même plus j'y rêve... aussi par quelle idée Feu Monsieur votre père, à qui dieu faste paix, S'avisa-t'il, Madame, au jour de son décès, De vous assujettir aux volontés bizarres De trois originaux, dans leur espèce rares : Tous trois divers d'humeur, de goût, de sentiments, Et qui n'ont en commun qu'un défaut de bon sens ? Dites-moi, s'il vous plaît, par quel autre caprice, Voulant apparemment que sa race finisse, Il vous défend d'aimer, et d'oser faire un choix, Qu'autant qu'il pourrait être approuvé de tous trois ; Mais c'est précisément le moyen infaillible De vous rendre à jamais tout hymen impossible. Trois Argus divisés du matin jusqu'au soir, L'un fait, l'autre défait, l'un veut blanc, l'autre noir ; Les accorder entre eux, ce serait un prodige. Ce maudit testament m'inquiète, et m'afflige.

Julie

Quel supplice , Marton ! Mais ne pourrais-tu pas M'aider par ton esprit à sortir d'embarras, Inventer... Tu m'entends... là... quelque stratagème ?

Marton

Non, j'y perdrais mes soins.

Julie

Ma douleur est extrême. Ah ! ma chère Marton.

Marton

Madame, y pensez-vous, Je pourrais essayer de guérir un jaloux, De corriger un fat, de fixer un volage, De polir un savant, de rendre un abbé sage, De bannir loin d'un coeur un étourdi qui plaît, De rendre un Petit-Maître, amoureux et discret, De trouver deux époux brûlants des mêmes flammes, De contraindre un moment l'amour propre des femmes, Plutôt que d'accorder les esprits et les cours De ceux que le défunt vous donna pour tuteurs.

Julie

Ils ont pour eux l'aveu de toute ma famille.

Marton

Oh ! vous courez danger de rester longtemps fille. Monsieur vous réservait ce trait pour le dernier ; C'était peu jour et nuit de l'entendre crier, Pester, jurer , gronder, dans ses accès farouches, Contrôler nos rubans, nos pompons et nos mouches ; Industrieux dans l'art d'épargner un écu, Nous contredire en tout, tandis qu'il a vécu ; Il fallait que sa fin répondit a sa vie, Que Monsieur jusqu'au bout contentât sa manie, Que par un ridicule il achevât son sort, Nous désolât vivant, et nous désolât mort.

Julie

Si tu me promettais de seconder ma flamme...

Marton

Oh ! Je vous le promets, et de toute mon âme ; Mais quand (je vous l'accorde) un stratagème heureux Nous mettrait en état d'en gagner jusqu'à deux, Le troisième toujours maître de son suffrage, Par caprice et par goût détruirait notre ouvrage.

Julie

Je ne sais... mais enfin j'espère un sort plus doux, Je vois tous les écueils, mais l'amour est pour nous.

Marton

Oui, Madame, l'amour se plaît dans les obstacles : Si l'on en fit un dieu, c'est qu'il fait des miracles ; Il brave les tuteurs, les maris et le sort ; Le danger le réveille, et le calme l'endort.

Julie

Que je t'aime, Marton ! Tu me rends l'espérance.

Marton

Monsieur Damis, sans doute, est dans la confidence ?

Julie

Il sait notre embarras.

Marton

Et de chaque tuteur, Il connaît les travers, le caprice, l'humeur ?

Julie

Pas encore.

Marton

Il le faut, et je commence à croire Qu'il pourrait... oui... fort bien... en sortir à sa gloire. Damis a de l'esprit ?

Julie

Ah ! S'il en a, Marton !

Marton

Oui, puisque vous l'aimez il doit en avoir.

Julie

Non L'Amour en sa faveur ne m'a point prévenue, Et je n'ai pas été séduite par la vue. Ah ! Si tu l'entendais, Marton, quel sentiment ! Que son ardeur pour moi s'exprime éloquemment !

Marton

Oui... là... de ce ton vrai qu'inspire la nature ?

Julie

Son caractère encore ajoute à sa figure ; C'est par-là que surtout il a su m'enflammer, Le coeur seul, quand on pense, a droit de nous charmer.

Marton

Je conçois tout cela, mais le voici.

Scène 2

Damis, Crispin, Marton, Julie

Damis

Madame, Dissipez d'un regard le trouble de mon âme ; En vain j'ai réfléchi, j'ai formé cent projets, Je ne puis sur aucun m'assurer du succès ; Je ne vois pour nos feux qu'un avenir funeste.

Crispin

Un affreux désespoir est tout ce qui nous reste. Son chagrin... me chagrine, et j'ai le coeur si bon Que si je ne comptais sur l'esprit de Marton, Cet esprit si fertile en intrigues secrètes, Cet esprit qui la rend la perle des soubrettes ; J'irais, je crois, me pendre... au risque d'en mourir.

Damis

Oui, ma chère Marton, si tu veux nous servir, Tu peux tout espérer de ma reconnaissance.

Crispin

Tiens, regarde, Crispin sera ta récompense.

Marton

Le beau présent !

Julie

Marton, je n espère qu'en toi.

Marton

« Marton, chère Marton... » l'on a besoin de moi. Ma foi, que les amants sont une sotte espèce ! Mais à quoi vous sert donc ce grand fonds de tendresse, Si, contents de gémir et de vanter vos feux, Vous n'avez le secret de devenir heureux ; Si le moindre embarras qui vous paraît à craindre, Ne vous laisse d esprit que celui de vous plaindre ? Vous me disiez si bien, « j'espère un sort plus doux, Je vois tous les écueils, mais l'amour est pour nous. » Et qu'il vous serve donc, qu'il agisse ; j'enrage, Lorsque j'entends tenir ce doucereux langage. Ce dieu si réclamé, quand on le prend au mot, A besoin de Marton, et l'Amour n'est qu'un sot.

Damis

Elle a raison, l'Amour est un fort mauvais guide ; Plus le mien est ardent, plus il me rend timide. Un sentiment moins vif permet de réfléchir, Nous laisse le sang-froid qu'il nous faut pour agir. Plus un objet nous plaît, plus il nous intéresse ; Souvent pour l'acquérir moins nous montrons d'adresse. Un coeur indifférent prend bien mieux son parti ; Peut-être en pareil cas servirais-je un ami ; Mais qu'on peut rarement se conseiller soi-même ! Plus j'aime, plus je crains de perdre ce que j'aime. Cette image m'accable, et quand je veux songer À former des projets pour sortir de danger, Malgré moi, cette crainte est tout ce qui m'occupe.

Marton

Mais avec tout cela vous en seriez la dupe. Ce que vous avez dit, au fonds, est très bien dit ; Mais si j'aimais, je sens que j'aurais plus d'esprit, J'aurais pour l'intérêt de Madame, et le vôtre, Gagné les trois tuteurs.

Crispin

Oui.

Marton

Mais l'un après l'autre. L'un, grand admirateur de toute antiquité, Croit que depuis mille ans le monde a radoté, Cent manuscrits rongés sont sa bibliothèque, Souvent même, par goût, il s'habille à la Grecque. Il n'admet au logis que de vieux médaillons, Des urnes, des trépieds, ou tels autres chiffons ; Encor dans la maison n'ont-ils pas leur entrée, Que leur antiquité ne soit bien avérée ; Mais comme il n'est doué que d'un discernement Très mince, à ce qu'on dit, on le trompe aisément. Aussi sur tout cela, dieu sait comme on l'attrape ! Il croit avoir chez lui la barbe d'Esculape, Et je le vis hier payer, au poids de l'or, Le marteau d'un Cyclope, et la pique d'Hector. Quand Madame chez lui veut être bien reçue, Il faut que, dans la peur de lui choquer la vue, Elle aille en arrivant dans un vaste salon Tapissé des portraits d'Ajax, d'Agamemnon, Et de tous ces débris qu'avec soin il conserve, Avant de lui parler, s'habiller en Minerve.

Damis

Voilà, je l'avouerai, le fou le plus complet...

Marton

Oh ! Monsieur, demandez, je l'ai peint tel qu'il est. L'autre est une autre fou que la mode gouverne. Rien ne lui paraît beau qu'autant qu'il est moderne ; Nouvelliste d'ailleurs par état et par goût ; Il faut flatter son choix, et l'admirer en tout, Appuyer fortement ses moindres conjectures, Louer sa politique, être de ses gageures ; Ne l'aborder jamais qu'une lettre à la main , En date d'Edimbourg, de Rome ou de Pékin. La gazette surtout l'enchante par le style. C'est là qu'il a puisé sa politique habile. Il a pour la gazette un respect scrupuleux, Par jour il la médite au moins une heure ou deux, Pour elle son estime est enfin si complète, Que lorsqu'il est à table on lui lit la gazette.

Crispin

Cet homme assurément n'a pas tout-à-fait tort, La gazette est très belle, et je l'estime fort.

Marton

De plus, certain fripon , docteur en fourberie , Assez gueux, m'a-t-on dit, mais riche en industrie , Dans l'esprit du bon homme a fait de tels progrès, Que sans l'avoir encore observé de trop près, Je ne risquerais rien à gager, que dans l'âme, Il en veut sourdement à la main de Madame.

Julie

Et d'où sais-tu cela ?

Marton

Du valet du vieillard Qui m'a tout dit ; d'ailleurs par un heureux hasard Il connaît l'intriguant, il sait à fonds sa vie, Et s'il est amoureux, c'est du bien du Julie.

Damis

Et quel est-il, Marton ?

Marton

De ces aventuriers Qui se font appeler Marquis, ou Chevaliers ; Prôneurs d'un mauvais ton dont ils sont les apôtres, Fripons autorisés pour découvrir les autres, Fiers avec leurs égaux, et valets près des grands, En imposant aux sots par des airs importants ; Envieux par état, contents pourvu qu'ils choquent, Beaux esprits s'il leur plaît, il n'est rien qu'ils n'escroquent ; Orateurs des cafés, où se forma leur goût, Qui partout rejetés, reparaissent partout, Intrépides d'ailleurs à déchirer les femmes, Et laissant à leur dos payer leurs épigrammes.

Damis

Et comment, ce valet, dont il est si connu, Ne le démasque pas ?

Marton

Son Maître est prévenu, Et quand il l'est, Monsieur, il l'est bien.

Damis

Quelle adresse A-t-il pu mettre en ouvre ?

Marton

Il ment, il le caresse. Le flatte à tout propos, le prévient.

Damis

Je t'entends. Un tel homme ne peut en imposer longtemps. Mais le dernier Tuteur ?...

Marton

Encor plus ridicule ; Aussitôt dans son genre, et tout aussi crédule. Un vieillard singulier qui s'occupe aujourd'hui À regretter les jours qu'il a passés chez lui ; Qui plein des voyageurs, sa lecture ordinaire, Dont il est fort avide, et qu'il ne comprend guère, Ne parle avec respect que des peuples lointains, Chinois, Cochinchinois, Japonais, Africains, Voudrait avoir couru, les trois quarts de sa vie, D'Amérique en Europe, ou d'Afrique en Asie ; Qui croit un voyageur un homme vraiment grand Et qui porte, je pense, envie au Juif errant : D'ailleurs fort curieux des productions rares, Que la nature étale en ces climats barbares ; Ne louant que les moeurs de l'Inde ou du Japon, Et grand admirateur du fameux Robinson.

Julie

Hé bien de tout cela que prétends-tu conclure ?

Marton

Que Monsieur tour-à-tour doit prendre leur figure, Copier leurs travers, leur goût, leurs sentiments, Et s'assurer par-là de leurs consentements.

Damis

À merveille, Marton.

Julie

Marton, que je t'embrasse !

Crispin

Permettez-moi tous deux d'avoir la même audace.

Damis

À tromper ces vieillards, j'ai bien quelque remord, Mais ma vie en dépend, l'Amour est le plus fort ; Adieu, belle Julie.

Marton

Allez, mais au plus vite ; Car nos trois surveillants vont rentrer dans leur gîte : Il vous est important qu'aucun ne vous ait vu.

Damis

Va, ne crains rien, Marton, je leur suis inconnu.

Scène 3

Marton, Julie

Marton

Quoi ! Damis sort à peine, et vous êtes rêveuse ! Voilà donc comme on est quand on est amoureuse ? Mais c'est aimer cela comme l'on n'aime plus, Ma foi vous irez loin après de tels débuts... Mais je vois nos tuteurs.

Julie

Ah ! Fuyons-les.

Scène 4

Bavardin, Julie, Marton, Orgon, Géronte

Bavardin

Julie ?

Julie

Que vous plaît-il, Monsieur ?

Bavardin

Le célibat t'ennuie, Cela doit être au moins, et nous venons exprès Délibérer ici sur tes vrais intérêts. À ton âge, un époux est un mal nécessaire, Il faut t'en donner un, mais digne de te plaire, Un homme essentiel. J'en connais un vraiment...

Marton

Que vous avais-je dit ? C'est ce bel intriguant.

Bavardin

À vous parler sans fard, ses biens sont assez minces, Mais c'est un homme instruit des intérêts des Princes ; Un homme ! Qui, je crois, est de tous leurs secrets, Qui sait quand nous aurons ou la guerre ou la paix, Qui prédit nos traités, nos marches, nos mesures, Et ne donne jamais que des nouvelles sûres. Un homme ! Qui pourrait au besoin avec moi, Composer par avance une histoire du Roi : Un homme ! Qui s'occupe à fouiller nos chroniques, Et qui m'a démontré, par des faits authentiques, Que depuis Pharamond, et deux siècles avant, Quoiqu'on en ait écrit jusqu'aux jours d'à présent, Les français n'ont jamais été battus ?

Marton

La peste, Quel homme !

Bavardin

Outre cela, c'est qu'il est si modeste Qu'il ne songe pas même avec tous ses talents, À paraître à la Cour, à percer chez les grands : Rien ne l'occupe moins que sa propre fortune ; Mais il a ce qu'il faut du moins pour en faire une, Et ce serait toujours un des meilleurs partis, N'eût-il que le secret de faire des paris. Qu'en dis-tu ?

Julie

Vous m'allez trouver extravagante ; Mais je ne suis, Monsieur, que son humble servante, Et je ne lui serai, s'il se peut, rien de plus.

Bavardin

Comment ?

Orgon

Elle a raison ; j'approuve son refus. Le bel époux vraiment à donner à Julie, Qu'un ridicule, assez dépourvu de génie, Pour s'occuper toujours de semblables débats.

Bavardin

Quoi donc ! Les intérêts des plus grands potentats ! Les guerres ! Les combats ! Les traités !...

Avec enthousiasme.

Orgon

Bagatelle, Qui ne mérite pas de troubler la cervelle. Parlez-moi de quelqu'un dont les vastes talents Percent quand il leur plaît dans l'abîme des temps ; Pour qui l'antiquité n'offre point de ténèbres ; Qui connaît ses débris , ses monuments célèbres ; Qui peut, à la faveur de ses nobles travaux, Dérober à l'oubli le portrait d'un héros ; Qui traite avec respect les savants les plus brusques, Enrichit sa maison de beaux vases étrusques ; Qui distingue au coup d'oeil leur usage et leur prix, Déchiffre habilement les plus vieux manuscrits ; Qui possède un trépied ! Des couteaux victimaires ! Des urnes...

Bavardin

Le vieux fou qui vante ses chimères !

Orgon

Peste de la gazette et du sot qui la lit !

Bavardin

Peste soit des trépieds et du sot qui les fit !

Orgon

L'extravagant !

Il sort.

Bavardin

Le fat !... La fureur me transporte ; Je n'y peux plus tenir... Il vaut mieux que je sorte. La Gazette, morbleu !

Orgon

Les trépieds ! Le cheval, Le butor !

Marton

Le débat est très original.

Orgon

Va, ne l'écoute point, Julie ; il faut qu'un homme Connaisse les beautés de la Grèce et de Rome, Qu'il sache distinguer un Galba d'un Othon ; Qu'on respire l'antique en toute sa maison ; Qu'il ait au moins chez lui quelque peu d'eau lustrale, Quelque petit morceau de lampe sépulcrale. Conviens qu'un tel mari serait plus de ton goût, Que tu l'adorerais.

Julie

Moi, Monsieur ? Point du tout.

À part.

Avec enthousiasme.

Géronte

Elle a ma foi raison, non pas que je n'estime Autant, ou plus que vous, l'antiquité sublime ; J'ai pour elle, (il faut bien applaudir le brutal) Et pour ses monuments un respect sans égal ; Mais je crois qu'un savant amuse peu les femmes. Je pense que le ciel a versé dans leurs âmes Beaucoup d'affinité pour des plaisirs plus doux, Que ceux que peut donner la science. Entre nous, Pensez-vous qu'en effet dans les moments nocturnes, Elles feraient grand cas des trépieds et des urnes ? Il faudrait à Julie un époux moins savant ; Mais d'une humeur égale ; attentif, amusant, Qui fît tout son bonheur de l'aimer, de lui plaire ; Un honnête-homme enfin , tel qu'on n'en trouve guère, Sur tout dans ces climats. Je voudrais pour son bien Pouvoir la marier à quelque brave Indien, Quelque honnête Chinois, quelque petit Bramine. Ah ! c'est-là, c'est chez eux que la vertu domine : Mais du moins au défaut d'un aussi bon parti, Je veux , ma chère enfant, te donner pour mari Un voyageur instruit des moeurs et des usages De ces peuples qu'à tort on a nommé sauvages. Quel agrément pour toi d'entendre ces récits, De voir les raretés de ces charmants pays ? Des serpents ! Des oiseaux ! Des poissons ! des reptiles ! Des fleurs ! Des calumets ! De petits crocodiles ! Des insectes !... Cela t'amuserait du moins : Conviens qu'un tel parti te plairait ?

Julie

Encor moins.

Géronte

Point du tout, encor moins...

Marton

Elle tranche un peu vite.

Orgon

Un petit crocodile a pourtant son mérite.

Géronte

Une urne en a bien plus, du moins aux yeux des fous.

Orgon

Mon petit voyageur...

À Orgon.

À Géronte.

À Orgon.

À Géronte.

Marton

Messieurs, y pensez-vous ? Allez-vous pour cela vous quereller encore ? Avez-vous oublié que c'est une Pécore ? Ce n'est qu'un animal, un imbécile, un sot. Messieurs, faut-il ainsi se brouiller pour un mot, Ne suivre, n'écouter que son premier caprice ? Je vois qu'au fond du coeur vous vous rendez justice. S'offensa-t-on jamais des propos d'un oison ? Il radote.

Orgon

Il est vrai.

Géronte

Cette fille a raison.

À Orgon.

À Géronte.

Marton

Pourquoi donc vous fâcher ? Et quant à ma maîtresse, Dont il paraît aussi que le refus vous blesse , Peut-elle, malgré vous, se donner un mari ? Il lui faut votre aveu pour choisir un parti. Un voyageur la choque à la mettre en colère. Elle prendrait la mort plutôt qu'un antiquaire. Ainsi vous avez tort de vous mettre en courroux, Et c'est de votre choix qu'elle attend un époux.

Géronte

Oui fans doute, c'est moi qui dois disposer d'elle, Autrement point d'époux.

Orgon

Songez, Mademoiselle, Qu'il faudra m'obéir, ou rester fille : Adieu.

Marton

Fort bien, Messieurs , fort bien ; vous allez voir beau jeu.

Scène 5

Julie, Marton

Julie

Les voilà donc partis : grâce au Ciel je respire. Vit-on jamais, Marton, un semblable délire ?

Marton

Il nous servira bien, si j'en crois mon projet. Mais allons y rêver ; nous en verrons l'effet.

Acte II

Scène 1

Damis, Marton, Crispin

Damis

Vous avons fait, Marton, d'excellentes affaires.

Marton

Oui ?

Crispin

Ma foi ! Tes conseils nous étaient nécessaires ; Nous en avons aussi parbleu bien profité. Je suis dans une joie...

Damis

Ah ! Je suis enchanté. Va, tu peux de ma part assurer ta maîtresse Que tout me réussit au gré de ma tendresse : Je suis déjà muni d'un des consentements.

Marton

Mais vous avez fort bien employé votre temps. Et quel est le vieillard qui dans le stratagème...

Damis

Le Nouvelliste.

Marton

Quoi ! Bavardin ?

Contrefaisant le ton de fausset du vieillard.

Contrefaisant toujours le Vieillard.

Damis

Oui, lui-même. À quatre pas d'ici, guidé par le hasard, J'ai rencontré mon sot qui rêvait à l'écart, Qui parlait, se taisait, et reparlait encore, Traitait quelqu'un de fat, d'insensé, de pécore. « Ignorant, disait-il, le Mogol est en paix ! Morbleu, j'irais plutôt au Mogol à mes frais, Que de venir ainsi débiter des sornettes, Et d'oser jusques-là démentir les gazettes. » J'avais deviné l'homme à cet emportement. Lui, toujours sans me voir, ajoute au même instant : « Corbleu ! Que j'avais fait une étrange folie De songer à ce fat pour l'hymen de Julie ? » À ce dernier propos qui me donnait beau jeu, Je m'écrie : « Oui Crispin, le Mogol est en feu. » À ce nom de Mogol qui frappe son oreille, Le vieillard étonné me regarde et s'éveille. « Vous savez donc, Monsieur, dit-il, d'un ton plus doux, Les troubles du Mogol ? » Comment ? En doutez-vous ? Ai-je dit aussitôt. Puis tirant une lettre Que Crispin au hasard venait de me remettre : « Lisez, lui dis-je, elle est du grand eunuque noir. » Le bonhomme ravi n'a plus voulu rien voir. Enfin pour t'abréger, juge quel imbécile ! Il m'embrasse Marton, il m'offre sa pupille ; Moi je le prends au mot, et suis débarrassé De ce maudit rival dont j'étais menacé.

Marton

Continuez, Monsieur, payez d'effronterie, Jouez bien votre rôle, et vous avez Julie. Allons vite, Crispin, votre déguisement.

Crispin

J'ai tout apporté.

Marton

Bon, car voici le moment, Où quand notre antiquaire a fini quelque emplette, Il rentre à la maison.

Crispin

Voilà votre toilette. Voici la mienne aussi.

Marton

Cette lanterne-là Est-elle aussi du compte ?

Crispin

Elle nous servira.

Marton

Ha, ha, ha, ha, ha, ha, le bizarre équipage !

Damis

Il s'accorde fort bien avec mon personnage.

Marton

Ha, ha ,ha, ha, ha, ha.

Crispin

Hi, hi,hi,hi, hi, hi.

Damis

Mais devant nos tuteurs ne vas pas rire ainsi.

Crispin

Oh ! Je sais trop. Monsieur, qu'il ne faudra pas rire. Hi, hi...

Damis

Comment bourreau !

Crispin

Souffrez que je respire. Hi, hi... Je ris, Monsieur, pour la dernière fois.

Marton

Qui vous reconnaîtrait sous ces habits ? Je crois Que ma Maîtresse même aurait peine à le faire ; Mais je sors, à sa toux j'entends notre antiquaire.

Crispin

Va, le bonhomme en tient, incontestablement.

Scène 2

Orgon, Crispin, Damis

Orgon

C'est bien cher. Mais n'importe : un si beau monument Ne peut trop s'acheter. Mais que vois-je ? Deux hommes À ma porte.

Crispin

Monsieur ne sait pas qui nous sommes.

Orgon

Ni ne veux le savoir. Cet habit singulier N'annonce rien de bon.

Damis

Il est particulier, Mais il en a, Monsieur, d'autant plus de mérite ; Et nous venons tous deux vous rendre une visite.

Orgon

Une visite à moi ?

Crispin

Sans doute, à vous.

Damis

On dit, Et c'est faire en deux mots connaître votre esprit, Que vous avez, Monsieur, pour ce qu'on nomme antique Une amitié qu'on peut appeler sympathique ; Que l'un de vos plaisirs , et même le plus doux, Est de vous occuper à rassembler chez vous Le peu d'antiquités que vous pouvez connaître.

Orgon

Mais j'en connais beaucoup.

Damis

Monsieur, cela peut-être ; Mais comme de tout temps je m'en occupe aussi , Et que jusqu'à présent j'ai toujours réussi, Je crois, sans me vanter, en avoir quelques unes Qui pourraient vous manquer, et ne sont pas communes.

Orgon

Et Monsieur les vendrait apparemment ?

Damis

Non pas. J'en connais trop le prix et j'en fais trop de cas. L'antiquité, Monsieur, fut ma première étude.

Crispin

Moi, sans trop me flatter , j'en ai quelque habitude.

Damis

Et comme en arrivant j'apprends que notre goût Est le même à peu près, ou pour mieux dire en tout, Je venais admirer ces monuments...

Orgon

De grâce, Souffrez qu'auparavant, Monsieur, je vous embrasse : Quoique de vos trésors je fois un peu jaloux, Je suis heureux de voir un homme tel que vous, Et vous êtes vous-même un trésor. À votre âge, Aimer l'antiquité ! C'est être vraiment sage ; Mais dites-moi, Monsieur, d'où vous vient cet habit ? C'est sans doute une antique !

Crispin

On vous le garantit ; Mais d'une antiquité, Monsieur, si fort.... antique , Là... d'une antiquité... d'autant plus authentique.. Qu'on voit assurément que rien n'est moins nouveau. Hé bien, malgré cela, convenez qu'il est beau.

Orgon

Ah ! S'il est beau !

Crispin

D'ailleurs, c'est qu'il est si commode ! Vraiment il fut un temps qu'il était à la mode ; Mais il faut remonter à deux mille ans au moins.

Orgon

Deux mille ans !

Crispin

Oui, Monsieur, j'en aurais des témoins. En fait d'antiquité mon Maître est un bon juge, Demandez....

Damis

Cet habit vient du temps du Déluge.

Orgon

Du Déluge !

Crispin

Comptez, je vous l'avais bien dit.

Orgon

Comment ! c'est un bonheur d'avoir un tel habit. Du Déluge morbleu !

Crispin

Les preuves sont complètes, Et Noé le portait le Dimanche et les Fêtes.

Orgon

Du Déluge ! Monsieur, peut-on vous demander, Comment, par quel secret il a pu se garder ?

Crispin

Les étoffes d'alors valaient mieux que les nôtres.

Damis

Sans doute ; et pour juger de ces temps-là par d'autres, Ne voyons-nous pas bien que tout a dépéri ? Tout semble n'exister aujourd'hui qu'à demi. On On voit que par degrés le monde dégénère ; Notre siècle extravague à me mettre en colère : Tous nos petits auteurs, si fiers de leurs succès, Sont pour les gens sensés de vrais colifichets. Une métaphysique où le jargon domine, Souvent imperceptible, à force d'être fine, Du clinquant, honoré du nom de bel esprit : Voilà ce qui décide en faveur d'un écrit.

Orgon

Il est vrai.

Damis

Croiriez-vous que nous venons d'Athènes. Sur un simple rapport qu'autrefois Diogène, (Monsieur, vous connaissez sans doute un si grand nom) Ce Philosophe Grec...

Orgon

Si je le connais ? Bon ! J'ai lu plus de cent fois tout ce qui le concerne. Hé bien, que Diogène ?...

Damis

Y laissa sa lanterne, Et qu'on pourrait encor la retrouver. Je pars, Je m'embarque et, Monsieur, après mille hasards, La voilà.

Orgon

La voilà !

Crispin

Lanterne respectable, Que tu nous a coûté ?

À part.

Haut.

Orgon

C'est un homme admirable... Monsieur, si vous vouliez... il ne voudra jamais Après tant de périls et les pas qu'il a faits. Si, dis-je, vous vouliez m'abandonner, me vendre Ce trésor... Je sens bien que j'ai tort d'y prétendre ; Mais ce serait, Monsieur, me faire un grand cadeau ; Jugez, Messieurs, j'allais acheter son tonneau ; Je le trouvais trop cher, mais j'allais m'y résoudre.

Damis

Quoi ! Monsieur...

Orgon

Puissai-je être écrasé de la foudre ; Malheureux que je suis ! Je l'avais bien prévu. Concevez-vous, Monsieur, quel plaisir j'aurais eu De pouvoir réunir deux morceaux aussi rares ?

Crispin

Vraiment, je le crois bien.

Orgon

Si vous n'êtes barbares....

Damis

La lanterne, Crispin, perd un peu de son prix, Si le tonneau nous manque.

Crispin

Il est vrai.

Damis

Des amis M'avaient fait espérer de le trouver à Rome.

Crispin

C'est à Rome en effet que mourut ce grand homme.

Damis

J'étais prêt à partir pour l'acheter. De là, Comme il ne me manquait justement que cela, J'avais fait le projet de repasser en France, D'y jouir en repos d'un cabinet immense, Et de m'y marier.

Crispin

Il faut faire une fin.

Orgon

De vous y marier ?

Damis

Oui c'était mon dessein.

À part.

Haut.

Orgon

Se marier ! Qu'entends-je ? Il me vient une idée Heureuse, et qui d'ailleurs me parait bien fondée. Avec le peu de bien dont je jouis encor , Je ne pourrais jamais acheter ce trésor. L'argent coûte si cher ; le jeter, c'est folie ! Si j'osais me flatter qu'il acceptât Julie ! Monsieur, je crois avoir votre fait.

Damis

Hé ! comment ?

Haut.

Orgon

Ô Ciel ! fais qu'il se prête à cet arrangement ! J ai sous mes lois, Monsieur, une jeune pupille, Aimable, belle, riche, et d'une humeur docile.

Damis

Jeune, me dites-vous ?

Orgon

Oui, Monsieur.

Damis

Mais tant pis.

Crispin

Oui, nous l'aimerions mieux avec des cheveux gris, Cela serait plus beau plus antique.

À part.

Haut.

Orgon

Ah ! Je tremble. Il a parbleu raison ; mais , Monsieur, il me semble Que vous pourriez un peu sur cet article-là...

Crispin

Sans doute avec le temps ce défaut passera. Je veux à soixante ans lui voir un port de Reine.

Damis

Ah ! Si c'était encore une beauté Romaine.

Orgon

Vous l'en aimeriez mieux ? Hé bien, j'en suis ravi, Elle en a tous les traits.

Crispin

Oui-da ?

Orgon

Si ce parti Pouvait vous convenir...

Crispin

Vraiment, c'est quelque chose.

Damis

Oui... mais l'Hymen ..

Orgon

Je sais quand je vous la propose, Que si vous l'acceptez, vous lui faites honneur, Et je vous le demande à titre de faveur. C'est faiblement, Monsieur, vous payer la lanterne ; Ma Pupille est pour elle un prix bien subalterne ; Mais, vous ne m'en cédez au fond que l'usufruit, Vous la retrouverez à ma mort.

Crispin

C'est bien dit.

Orgon

Et nous aurions, Monsieur, le plaisir d'être ensemble. Le goût, les sentiments, l'humeur, tout nous rassemble, Et d'ailleurs l'amitié...

Damis

C'en est fait, j'y consens : L'amitié sur mon coeur a des droits si puissants...

Orgon

Le mien ne peut suffire aux transports de ma joie : Béni soit à jamais le Ciel qui vous envoie ; Mais si par un dédit... Excusez-moi, Monsieur, Si je parais encor douter de mon bonheur, Nous confirmions tous deux ce charmant hyménée.

Damis

Soit, j'y consens encor.

Crispin

Voyez la destinée. Vous allez à présent acheter le tonneau.

À Damis.

Orgon

Je ne veux pas manquer ce précieux morceau. Entrez, Monsieur, entrez et nous allons conclure.

Damis

Attends-moi, je reviens après la signature.

Scène 3

Crispin

Crispin

Bon, déjà l'antiquaire est pris dans nos filets ; Ma foi, vive Crispin pour les brillants projets ! Lanterne, que jadis alluma Diogène Pour chercher vainement un sage dans Athènes, Sage qu'il n'eût pas mieux découvert dans Paris, Il le faut avouer, tu nous a bien servis. Diogène avec toi n'en fut pas plus habile, Et Crispin a trouvé l'art de te rendre utile.

Scène 4

Damis, Crispin

Pendant cette scène, ils quittent tous deux leurs déguisements.

Damis

Le dédit est signé, Crispin ; je suis ravi. Allons, vite, quittons ce déguisement-ci.

Crispin

Voici le dernier choc ; encore une victoire, La pupille est à nous.

Damis

Du moins j'ose le croire ; Il n'est pas naturel de perdre à si beau jeu.

Ils se retirent au fond du Théâtre.

Crispin

Mais, Monsieur, quelqu'un vient, éloignons-nous un peu.

Scène 5

Géronte, Crispin, Damis

Ouvrant son Livre.

Apercevant Crispin qui lui fait des révérences.

Géronte

Maudits soient les fâcheux et leurs tristes visages ; À peine dans une heure ai-je encor lu deux pages. Je prétends jusqu'au soir demeurer seul ici. J'en étais... à Congo... Mais qui sont ces gens-ci ?

Crispin

De fameux voyageurs, et comme en n'en voit guère, Monsieur.

Géronte

Et vous venez ?...

Damis

Pour vous parler d'affaires. Une jeune beauté dont vous êtes tuteur, Julie a pour jamais su captiver mon coeur. Vous savez à quel point, Monsieur, elle est aimable ! Je viens vous conjurer de m'être favorable.

Géronte

Le nom de voyageur a pour moi tant d'appas, Que sur ce titre seul je n'hésiterais pas ; Mais dites-moi comment vous connaissez Julie ?

Damis

Pour le dire en deux mots... Je revenais d'Asie ; Car autant que j'ai pu... J'ai toujours voyagé.

Géronte

Voyagé ! Quel bonheur ! Vous êtes affligé D'avoir fini si tôt...

Damis

Fini, moi ! Dieu m'en garde ; Et n'était la saison, Monsieur, qui nous retarde, Je serais déjà loin. À mon gré c'est mourir Que de rester chez soi. Quoi, vivre sans courir ! J'espère bien encor, si le vent nous seconde, Avoir fait en deux ans trois fois le tour du monde, Et retourner encore au Monomotapa. Je mourrais aujourd'hui sans cette attente-là.

Géronte

Au Monomotapa ? Je ne me sens pas d'aise. C'est donc un beau pays ?

Crispin

Il est, ne vous déplaise, Plus beau que celui-ci.

Géronte

Va, j'en suis convaincu.

Damis

S'il est beau ! Mais sans lui c'est que l'on n'a rien vu. C'est là, Monsieur, c'est là qu'on trouve des génies ; On y fait comme ici des vers, des comédies, Des chansons, des ballets....

Géronte

Au Monomotapa ?

Crispin

Oui, Monsieur, on y fait jusqu'à des opéras.

Géronte

Des opéra !

Damis

Sans doute, et bien meilleurs qu'en France. La musique surtout est charmante.

Crispin

Et la danse !

Géronte

Et l'orchestre ?

Damis

L'Orchestre est admirable aussi. Les Spectacles d'ailleurs font plus décents qu'ici ; On n'y voit ni rumeurs, ni reflux , ni cabales, Les danseuses surtout sont autant de vestales.

Géronte

Pouvez-vous maintenant aller à l'Opéra ?

Damis

Moi ? Je n'y vais jamais.

Géronte

Hé que fais-tu donc là ?

Crispin

Je répétais un pas d'une danse huronne.

Géronte

Comment ?

Damis

C'est qu'il la danse aussi bien que personne : Il pourrait au besoin en donner des leçons.

Crispin

Ah, les honnêtes-gens que messieurs les Hurons !

Géronte

Sans doute. Leurs vertus sont encor dans leur force , Au lieu que parmi nous on n'en a que l'écorce.

Damis

Voilà pourquoi le Ciel moins prodigue envers nous, Leur a donné des biens dont nous serions jaloux ; Des secrets surprenants, des raretés uniques.

Crispin

Des remèdes certains... mais doux et pacifiques. De ces remèdes...là, qui guérissent. Enfin, On y meurt de son mal, jamais du médecin. Ce n'est pas comme ici ; nous sommes les sauvages.

Géronte

Ce garçon parle d'or.

Crispin

J'ai vu certains breuvages Opérer des effets que vous ne croiriez pas.

Géronte

Moi ?

Crispin

Vous ! J'ai rapporté de ces heureux climats Un élixir divin. Ah ! quel plaisir extrême Si je pouvais, Monsieur, l'essayer sur vous-même : Près de cet élixir, l'eau de goudron n'est rien ; Mais, malheureusement, vous vous portez si bien !

Géronte

Mais pas si bien.

Crispin

Tant mieux. Comptez sur mon service ; Deux flacons de mon eau vous rendraient un novice, Un jeune adolescent ; vous pourriez au besoin Vous faire un héritier... en m'en donnant le soin. La Sultane d'Agra, quoique laide et caduque, Dans le temps qu'au sérail je lui servais... d'eunuque, Avec cet élixir aurait eu des enfants, Et je l'aurais fait vivre encor plus de cent ans.

Géronte

Encor plus de cent ans !

Crispin

Moins quelques mois peut-être. Je ne suis cependant qu'un sot près de mon maître ; Il ne doit qu'à lui seul cet excès de santé. Voyez ce coloris.

À part.

Haut.

Géronte

Ah je suis enchanté. Quel homme ! Et que le Ciel à propos me l'adresse Moi qui touche aux glaçons de la triste vieillesse. Je suis sûr avec lui de l'immortalité. Monsieur, votre entretien, ma curiosité Nous ont jusqu'à présent écartés de Julie : Hé bien, vous disiez donc qu'au retour de l'Asie...

Damis

L'amour guida mes pas, j'arrivai dans ces lieux ; Pouvais-je me soustraire au pouvoir de ses yeux ? Elle a cet enjouement qui plaît en Italie ; Ce port majestueux qui charme en Circassie ; Ces traits fins, délicats, ce brillant coloris. Cet oeil vif, animé qu'on recherche à Paris ; Cet air de liberté, l'ornement des Françaises ; Cet éclat de blancheur naturel aux Anglaises ; Un pied qui dans Pékin n'aurait pas de rival, L'esprit... Oh ! Pour l'esprit je n'ai rien vu d'égal : Enfin tout l'univers soupirerait pour elle ; Il n'est pas de climat qui ne la trouvât belle.

Géronte

Ah ! Que je vais l'aimer !

Damis

Vous connaissez mes feux, C'est de vous que dépend le succès de mes voeux, Tout mon espoir enfin.

Géronte

Vraiment, j'en suis fort aise. Je me tiens honoré, Monsieur, qu'elle vous plaise, Et vous méritez bien de captiver son coeur. Si je pouvais moi seul faire votre bonheur , Vous seriez dès ce soir le mari de Julie ; Mais malheureusement elle est assujettie À deux autres tuteurs quinteux, extravagants, Et je ne réponds pas de leurs consentements.

Damis

Mais vous pourriez toujours en m'assurant du vôtre... Empêcher que leur choix ne tombât sur un autre ; Ou... s'ils lui proposaient de choisir un époux, Elle rejetterait son désaveu sur vous ; Ce prétexte du moins... lui servirait d'excuse.

Géronte

Oui... vous avez raison.

Damis

Cette innocente ruse Pourrait l'aider, je crois, à s'en débarrasser.

Crispin

Je suis de cet avis.

Géronte

Mais c'est fort bien penser.

Damis

N'êtes-vous pas son Maître aussi bien qu'eux ?

Géronte

Sans doute.

Crispin

Ma foi, pour réussir il n'est pas d'autre route.

Géronte

Et d'ailleurs je me venge en les bravant.

Crispin

Fort bien.

Géronte

L'avis de ces Messieurs ne fut jamais le mien, Quel dépit ils auront !

Crispin

Ils s'en pendront peut-être.

Il s'approche, d'une table pour écrire le consentement.

Géronte

Enfin j'ai mes raisons pour obliger ton maître. Voici précisément ce qu'il faut. Écrivons.

Crispin

Il me semble déjà que j'entends nos oisons.

Géronte

Je veux qu'il mette au jour ses différents voyages.

Crispin

Je me charge. Monsieur, du détail des naufrages, C'est mon genre.

Géronte

Comment se nomme-t-il ?

Crispin

Damis.

À Damis.

Il lui donne le consentement.

Géronte

Bon ! j'ai connu son père, et nous étions amis. Votre nom suffisait pour fonder mon suffrage, Tenez Monsieur, lisez.

Damis

Cet écrit m'encourage.

Géronte

Nos Tuteurs vont gronder : Hé bien, tant pis pour eux. C'est un plaisir de plus de les choquer tous deux. Mais attendez... Fort bien... Je réponds de la chose ; Malgré les préjugés, le mérite en impose : Jamais ils ne pourront vous refuser leur choix, Et vous allez, Monsieur, nous réunir tous trois. Que j'aurais de plaisir à finir cette affaire Dès ce soir !

Crispin

Mais vraiment, cela se pourra faire.

Géronte

Bon. Je vais les chercher, il ne faut qu'un moment. Attendez-moi tous deux dans mon appartement : Quand il en sera temps je vous ferai paraître.

Scène 6

Géronte

Géronte

Je rends grâce au hasard qui me l'a fait connaître. Que je vais avec lui... quelqu'un vient.

Scène 6

Géronte, Julie, Marton

Géronte

Mon enfant 1 Je veux sur ton bonheur te faire un compliment.

Julie

Hé quel bonheur, Monsieur ?

Géronte

Que tu seras contente ! Je te donne un époux, un homme qui m'enchante.

Julie

Un époux ?

Géronte

Oui, ma fille ; un fameux voyageur, Et qui te fera voir bien du pays.

Marton

Monsieur, Comment le nomme-t-on, s'il vous plaît ?

Géronte

La future Va l'apprendre à l'instant, car nous allons conclure. C'est un homme accompli, qui l'aime, et qui d'ailleurs La charmera d'abord, ainsi que nos tuteurs. Je vais... mais les voici.

Julie

Marton, que vais-je apprendre ?

Scène 8

Orgon, Bavardin, Géronte

Orgon

Vous pouvez l'assurer qu'il a tort d'y prétendre ; Il ne l'obtiendra pas.

Bavardin

Je soutiendrai mon choix.

Géronte

J'en ai fait un qui va nous accorder tous trois.

Orgon

Vous ?

Géronte

Moi.

Bavardin

Chansons.

Géronte

Messieurs...

Orgon

Pourquoi tant de redites ?

Géronte

Mais encore une fois...

Orgon

Le bien que vous m'en dites Ne m'obligera pas à changer de projet ; Je me suis engagé par écrit, qui plus est.

Bavardin

Et moi par un dédit.

Vivement entre les trois tuteurs.

Géronte

J'ai fait la même chose, Et si vous connaissez celui que je propose...

Orgon

Non, ce sera le mien.

Bavardin

Je n'en démordrai pas.

Géronte

Parbleu, ni moi non plus.

Orgon

Nous verrons.

Bavardin

Quel fracas ! La dispute entre nous devient fort inutile.

Géronte

Vous n'auriez pu, morbleu, mieux choisir entre mille ; Du moins, vous l'allez voir... Venez, venez, Monsieur.

Scène 9

Bavardin, Julie, Marton, Orgon, Géronte, Damis

Bavardin

Que vois-je ?

Julie

Ah ! Marton.

Marton

Quel bonheur !

Bavardin

Mais, c'est un nouvelliste.

Ils se disputent mutuellement Damis.

Orgon

Ah ! C'est mon antiquaire.

Géronte

Non, c'est mon voyageur, messieurs, sans vous déplaire.

Montrant Julie.

Damis

Non, Messieurs. Puisqu'il faut vous parler franchement, Mon rôle est achevé, je ne suis qu'un amant. J'ai pour vous accorder eu recours à la ruse ; Mais j'étais amoureux, et voilà mon excuse.

Orgon

Ah, Ciel !

Géronte

Après ce tour à qui donc se fier ?

Ils sortent en colère.

Bavardin

M'avoir ainsi joué ! Le trait est singulier.

Damis

Venez, que votre main comble mon espérance.

Julie

Ah ! Vous êtes bien sûr de ma reconnaissance.

Marton

Je l'avais bien prédit, l'amour est le plus fort ; Quand il conduit la barque, elle arrive à bon port.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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