Tragédie · 1790

La critique de la tragédie charles IX de chénier

de Charles Palissot de Montenoy

Représentation
≈ 35 min
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
178
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dorimon H 29 ≈ 13 min 1
La Vidame de Granson F 48 ≈ 9 min 5
L'Abbé Hydrophobe H 33 ≈ 5 min 2
Le Chevalier de Belfort H 18 ≈ 2 min 2
La Baronne de Florville F 18 ≈ 2 min 5
La Vicomtesse de Lille-Belle F 14 ≈ 2 min 3
La Marquise d'Orvigny F 16 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Critique de la Tragédie de Charles Ix
Dorimon absentabsentabsentabsent
La Vidame de Granson
L'Abbé Hydrophobe absentabsentabsent
Le Chevalier de Belfort absentabsentabsent
La Baronne de Florville
La Vicomtesse de Lille-Belle absentabsent
La Marquise d'Orvigny absentabsentabsent
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La Critique de la Tragédie de Charles Ix

Scène Remière

La Vidame de Granson, Une Suivante, La Baronne de Florville, La Vicomtesse de Lille-Belle

La Vidame de Granson

Le Journal de Paris est-il arrivé ?

Une Suivante

Non, Madame ; vous savez qu'il n'arrive plus de si bonne-heure.

La Baronne de Florville

Ce Journal a un incroyable succès.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Il est devenu un besoin d'habitude.

La Vidame de Granson

Voyez, Mademoiselle Julie, s'il ne serait pas chez le suisse. C'est un bel esprit que mon suisse ! Ne s'avise-t-il pas quelque fois d'assembler mes gens dans sa loge, pour leur faire la lecture du Journal, au lieu de la l'apporter ?

La Baronne de Florville

Cette curiosité tient aux circonstances. Aujourd'hui tout le monde veut lire, et la manie du raisonnement a pénétré jusques dans les antichambres.

La Vidame de Granson

La Journal de Paris est peu dangereux ; il n'est pas sorti de sa prudente réserve ; et d'ailleurs il paraît fidèle aux bons principes ; ce qui m'en plaît, c'est qu'il n'a jamais pris de ton avec la public, et que, si j'ose dire, il se tient à une respectueuse distance de ses lecteurs.

La Vicomtesse de Lille-Belle

On aime à voir des gens qui aient le bon esprit de se tenir à leur place.

La Baronne de Florville

Je suis fâchée seulement que ces messieurs s'accoutument depuis quelque temps à négliger un peu trop les objets d'utilité ; leur article des fourrages, par exemple, qui était un des éléments primitifs de leur institution : j'aimerais mieux qu'ils y revinssent, que de s'étendre inhumainement, comme ils le font, sur les décrets de l'Assemblée nationale.

La Vidame de Granson

Eh ! Ne voyez vous pas que c'est un service qu'ils rendent à la bonne cause, et qu'ils n'en parlent avec cette prolixité que pour en dégoûter le public ? Ils sont plus fins que vous ne le pensez, Madame.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Je crois, en honneur, que vous les avez devinés, madame... Mais, voici le Journal qu'on apporte. Je ne m'étonne pas s'il se faisait attendre ; le paquet me paraît énorme.

La Vidame de Granson

Ce sont des suppléments dont je les dispenserais volontiers, et qui ne roulent que sur des prétendues offrandes patriotiques, qui vous sont, je crois, très indifférentes.

La Baronne de Florville

En effet, que nous importe une liste de noms qui ne sont de la connaissance de personnes ?

La Vidame de Granson

Vous n'y pensez pas, Madame ; il n'y a presque plus des gens titrés qui donnent.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Oui ; mais, comme ils s'en sont avisés un peu tard, le public est assez ingrat, assez malin pour dire qu'ils ne donnent pas, mais qu'ils restituent.

La Vidame de Granson

À propos, c'est aujourd'hui le jour de ma loge : voyons un peu l'article Spectacles.

La Baronne de Florville

Théâtre de la Nation... N'êtes vous pas un peu choquée de ce nouveau titre ?

La Vidame de Granson

Eh ! Qui ne le serait pas ? Tout devient, autour de nous, d'une monotonie affreuse. Milice nationale, garde nationale, cocarde nationale ! Vous verrez qu'on finira par nous donner des marionnettes nationales ? Mais, continuez ; que nous annonce, pour aujourd'hui, l'auguste théâtre.

La Baronne de Florville

Faut-il demander ? Charles IX ?

La Vidame de Granson

Quoi ! Toujours ce misérable Charles IX. On n'y tiendra pas ; c'est une véritable conspiration.

La Baronne de Florville

Je me flatte que vous n'avez pas vu cette indigne pièce.

La Vidame de Granson

Oh ! Vous pouvez être bien sûre que non.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Et vous lui tiendrez rigueur jusqu'à la fin ?

La Vidame de Granson

J'ai fait serment de ne la voir, ni de la lire.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Eh bien ! Je vais en subir l'humiliation. Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de curiosité, d'autant plus vif, que mon mari m'avait donné une espèce d'ordre de n'y point y aller.

La Vidame de Granson

Quoi ! Vous avez pu consentir à vous encanailler, au point de grossir la foule du peuple qui se précipite à cette pièce ?

La Vicomtesse de Lille-Belle

Je m'en accuse : mais vous devez bien penser que j'avais pris toutes les précautions de décence pour ne pas me compromettre. Je me suis tenue à couvert sous les rideaux de ma loge, ce qui m'a dispensée de m'évanouir au tocsin.

Scène 2

Laquais, La Vidame de Granson, La Baronne de Florville

annonçant

Laquais

La Marquise d'Orvigny et le Chevalier de Belfort.

La Vidame de Granson

La Marquise ? Eh ! Mon Dieu, de quoi s'avise-t-elle ? Je ne l'ai point vue depuis la Révolution. Savez vous qu'elle a déserté la parti de la Cour, pour s'enrôler dans celui de la Commune ?

La Baronne de Florville

Je sais que sa manie est de se piquer de bon sens. Heureusement, Belfort est avec elle, et nous dédommagera, par son étourderie, de ce que le bon sens pourrait avoir de trop sérieux.

Scène 3

La Vidame de Granson, La Marquise d'Orvigny, Le Chevalier de Belfort, La Baronne de Florville, La Vicomtesse de Lille-Belle

La Vidame de Granson

Eh ! Bonjour, ma chère Marquise ; il y a des siècles que nous nous étions perdues de vue, et j'en faisais à l'instant la complainte la plus amère. Des sièges ! Voulez-vous que l'on vous serve du thé ?

La Marquise d'Orvigny

Non, je viens d'en prendre chez Cydalise. Le voisinage m'a rappelé que je vous devais une visite, et j'ai cru que vous me permettriez d'attendre chez vous Dorimon, que j'ai promis de reconduire.

La Vidame de Granson

Je suis à vos ordres, Madame ; et quoique Dorimon m'ait abandonnée depuis longtemps, je ne le reverrai pas sans plaisir ; vous savez combien j'honore les gens de lettres.

Le Chevalier de Belfort

Pour moi, Madame, j'ose me flatter que vous m'attendiez.

La Vidame de Granson

Chevalier, vous savez que vous n'êtes jamais de trop, et vous venez à propos pour que je vous régale d'une nouvelle. Croiriez-vous que la Vicomtesse vient de nous avouer, en toute humilité, qu'elle a assisté à une représentation de Charles IX ?

Le Chevalier de Belfort

Eh ! Pourquoi pas ? J'en ai bien fait autant, moi qui vous parle.

La Vidame de Granson

Vous, Chevalier ?

Le Chevalier de Belfort

Mais, sans doute. Ne faut-il pas avoir vu la pièce, pour fermer la bouche à ceux qui osent la vanter ?

La Baronne de Florville

Je crois que le nombre en est bien petit.

Le Chevalier de Belfort

Oui, dans l'infiniment bonne compagnie ; mais le peuple...

La Vidame de Granson

Et vous avez eu la patience de l'écouter ?

Le Chevalier de Belfort

Je vous dis que je l'ai vue ; l'écouter, c'est autre chose.

La Vidame de Granson

Eh bien ! Qu'en pensez-vous ?

Le Chevalier de Belfort

Ce que j'en pense ? Que c'est une horreur.

La Marquise d'Orvigny

La franchise du chevalier et celle de la vicomtesse m'encouragent. J'ai succombé aussi à la tentation de voir la pièce ; je l'ai même revue, et qui plus est, écoutée.

La Vidame de Granson

Serait-ce une indiscrétion que de vous en demander votre avis, Madame ?

La Marquise d'Orvigny

J'avoue, en rougissant, qu'il n'est pas la vôtre, et que la pièce m'a fait grand plaisir.

La Baronne de Florville

Vraiment, il faut de l'intrépidité pour faire un pareil aveu.

Le Chevalier de Belfort

Oui, voilà de ces aveux qu'on ne devrait faire que sur la sellette.

La Marquise d'Orvigny

Puisque j'ai fait l'effort de dire la vérité, j'ajouterai que je regarde cette tragédie comme une des meilleures qui aient été données depuis longtemps.

Le Chevalier de Belfort

Le sujet, surtout, en est très heureux.

La Marquise d'Orvigny

N'est-il pas tiré de notre histoire ?

Le Chevalier de Belfort

Oui : mais, pour l'honneur de la France, il devait y rester enseveli.

La Marquise d'Orvigny

Enseveli dans l'histoire ?

La Vidame de Granson

Oui, Madame, enseveli ; et l'homme pervers qui est allé y chercher un pareil sujet, doit être regardé comme un très mauvais citoyen.

La Baronne de Florville

J'avoue que je suis toujours étonnée que, sur un théâtre français, un auteur français ait pu trouver des acteurs assez déshonorés pour se charger d'un pareil ouvrage.

La Marquise d'Orvigny

Mais, expliquez moi donc comment ce qui nous a tous intéressés dans «la Henriade», pourrait devenir si criminel au théâtre ?

Le Chevalier de Belfort

Ah ! Madame, quelle différence d'un récit à une action ! Entendez-vous sonner le tocsin dans «la Henriade» ?

La Marquise d'Orvigny

Non ; mais...

La Vidame de Granson

Prétendriez-vous sérieusement justifier ce tocsin ?

La Marquise d'Orvigny

Je ne dis pas...

La Vicomtesse de Lille-Belle

Il faut convenir de bonne foi que ce tocsin est révoltant.

La Marquise d'Orvigny

On pourrait, sans se passionner...

La Vidame de Granson

Je le déclare, il me serait impossible de rester l'amie de quelqu'un qui aurait entendu le tocsin, sans éprouver des convulsions.

La Marquise d'Orvigny

Ce tocsin est donc bien coupable ? Cependant...

Elle se lève, en jetant un cri d'effroi.

La Vidame de Granson

Il se lie à des souvenirs qui font frissonner d'horreur : tenez , il suffit d'y penser pour l'imagination se rembrunisse ; et, au moment où je vous parle, il me semble que j'entends bourdonner à mon oreille ce maudit tocsin. Ah !...

La Baronne de Florville

Pour moi je n'ai pas le pied à la comédie depuis qu'on joue cette horrible pièce. Voilà près de deux moi que je suis privée du spectacle, et que j'abandonne ma loge à mes gens. Il n'y a que ces gens du peuple qui aient les nerfs assez peu sensibles pour soutenir l'atrocité d'un pareil spectacle.

Le Chevalier de Belfort

Moi, je prête la mienne à mon tailleur, à mon marchand de draps, à mon parfumeur ; et c'est la seule chose qui me ferait pardonner un peu le succès de la pièce.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Comment ?

Le Chevalier de Belfort

Mais, elle me sert à apprivoiser ces animaux-là, qui n'entendent plus raison depuis que nous n'avons plus, à commandement, des arrêts de surséance. Vous sentez que je ne leur prête ma loge que sous condition.

La Vidame de Granson

L'expédient est fort ingénieux : puisque ces gens-là sont infatués de la pièce, il est bien juste qu'il leur en coûte quelque chose pour la voir à leur aise. Mais, voici du renfort qui nous arrive : c'est, si je ne me trompe, l'Abbé Hydrophobe ; je ne l'avais pas vu depuis ce triste Charles IX. C'est un homme de goût, lui ; un connaisseur, comme on en voit peu, aussi bon écrivain que bon juge ; nous allons, nous allons l'entendre.

La Marquise d'Orvigny

Heureusement Dorimon est avec lui.

Scène 4

La Vidame de Granson, Dorimon, L'Abbé Hydrophobe, Le Chevalier de Belfort, La Baronne de Florville, La Vicomtesse de Lille-Belle, La Marquise d'Orvigny

La Vidame de Granson

C'est vous, mon cher Abbé ? Mais qu'êtes-vous donc devenu ? Si l'on avait pas la consolation de vous lire, on ne vous pardonnerait pas d'être si négligent. Bonjour, Monsieur Dorimon : je ne vous fait pas de querelle à vous ; j'aurais cependant de grands reproches à vous faire.

Dorimon

La Marquise m'a rassuré, Madame, et m'a dit qu'elle solliciterait pour moi votre indulgence.

L'Abbé Hydrophobe

Vous savez, Madame, le pénible emploi dont je suis chargé.

La Vidame de Granson

Oui : je serais tentée de vous plaindre, si vous vous en acquittiez avec moins d'honneur. Mais je brûlais de causer avec vous : dites-moi bien vite, bien vite, mon cher abbé, si vous avez vu la tragédie Charles IX.

L'Abbé Hydrophobe

Hélas ! Madame, vous savez que je suis condamné à tout voir ; mais, heureusement je me dispense d'admirer : nil admirari ; c'était la devise d'Horace, et c'est la mienne.

Dorimon

J'entends : Monsieur l'Abbé a placé, sur lui-même, toute son admiration, à fonds perdu.

La Vidame de Granson

Un peu d'orgueil ne messied pas à un homme de mérite ; celui de l'abbé serait d'ailleurs très excusable par tous les honneurs qu'on est empressé de rendre à ses talents. Vous avez pu voir, au Salon, le buste de marbre qui lui a été consacré par un de nos plus habiles artistes.

Dorimon

Je l'ai vu, Madame : et je me rappelle encore les vers que de mauvais plaisants inscrivirent sur le piédestal.

La Vidame de Granson

Quels vers ? Je n'en ai pas entendu parler.

Dorimon

Il n'est point de serpent...... Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux. Des vers que tout le monde sait, Madame, des vers de Boileau... que ma mémoire pourtant ne me rappelle qu'imparfaitement :

La Vidame de Granson

Je ne crois que l'abbé ait le ridicule de se piquer de beauté ; mais, voilà une application bien impertinente.

Le Chevalier de Belfort

Remettez-vous, l'abbé ; il n'est de serpent que ceux de l'envie. Allons, parlez-nous un peu de Charles IX.

La Baronne de Florville

Eh ! Oui : vous voyez notre impatience.

L'Abbé Hydrophobe

Vous me permettrez, Madame, de remonter un peu haut, et de vous rendre un compte succinct de tous ceux qui, avant l'auteur, avaient traité le même sujet.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Voilà bien sa manière ; il va nous apprendre ce qui s'est dit sur Charles IX, depuis la création du monde.

Le Chevalier de Belfort

On ne conçoit pas où il prend toutes les recherches, tout le génie qu'il met dans ses petites annonces.

Dorimon

Je dirais bien à l'oreille de Monsieur l'abbé tout le secret de cette érudition.

La Vidame de Granson

Ne l'interrompez pas, Monsieur : et vous, l'abbé, dispensez-vous, pour cette fois, de tout préambule, et arrivons en droite ligne, à Charles IX.

L'Abbé Hydrophobe

Vous perdrez de précieux détails, Madame : Le fameux Nathaniel Lee...

Le Chevalier de Belfort

Nathaniel Lee ? Voilà un nom fameux que j'entends pour la première fois.

La Vidame de Granson

Tenez, l'abbé, vous allez ma désoler avec vos citations.

La Baronne de Florville

Au fait, de grâce.

L'Abbé Hydrophobe

Eh bien ! Mesdames, puisque vous avez tant d'impatience, j'entre en matière, et je vous dis que Charles IX est un pitoyable ouvrage.

La Vidame de Granson

Vous l'entendez, Madame ; nous ne le lui faisons pas dire.

La Marquise d'Orvigny

Vraiment je ne l'entends que trop.

L'Abbé Hydrophobe

Un ouvrage, où l'ennui se fait sentir dès la première scène.

Dorimon

Dès la première scène ?

L'Abbé Hydrophobe

Oui, Monsieur, dès la première scène ; et je pourrais vous citer un homme connu qui s'est endormi avant le second acte, et qui ne s'est réveillé qu'au tocsin.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Voilà ce qui s'appelle une bonne preuve d'ennui.

L'Abbé Hydrophobe

Si je n'avais été presque à jeun, je crois que je me serais endormi moi-même.

La Vidame de Granson

Vous étiez à jeun, mon pauvre abbé ?

L'Abbé Hydrophobe

Oui, Madame ; c'est mon habitude aux pièces nouvelles, parce que je n'y vais qu'en qualité de juge.

La Baronne de Florville

C'est le moyen de juger sans passion.

Dorimon

Mais avec un peu d'humeur peut-être.

La Vidame de Granson

Allons, ne le troublons pas dans ses fonctions de juge. Poursuivez l'abbé.

L'Abbé Hydrophobe

Il est inutile de m'étendre sur l'horreur du sujet : Excidat, excidat illa dies !

La Marquise d'Orvigny

Je me prosterne devant votre érudition, Monsieur l'abbé ; mais daignez nous expliquer cela.

Dorimon

Périsse cette journée, Madame ! Et c'est ce que l'auteur lui-même a dit avec plus d'énergie dans sa pièce : c'est une exclamation d'un ancien poète, appliquée depuis longtemps à la Saint-Barthélémy, et qui n'empêchera que l'on n'en parle jusqu'à la fin du monde.

L'Abbé Hydrophobe

Oser mettre, sous les yeux des Français, un crime qui sera l'opprobre éternel de la France !

Dorimon

Doucement, Monsieur l'abbé : c'est une injustice, dont personne encore n'avait été capable, que d'imputer à une nation aussi sensible, aussi généreuse que la nôtre, le crime d'une machiavéliste italienne, et de quelques scélérats de la Cour de Charles IX. Ouvrez nos annales, Monsieur, et cessez de calomnier la patrie : vous verrez qu'il n'est pas d'auteur français qui n'ait parlé de cette journée avec horreur.

L'Abbé Hydrophobe

Mais quel peut être aujourd'hui le but moral d'un pareil ouvrage ?

Dorimon

De prévenir le retour du fanatisme, cette maladie de l'espèce humaine, dont le germe n'est pas éteint, et qui nous menace toujours de ses ravages épidémiques ; de montrer à tous les rois l'abîme où peuvent les entraîner de perfides conseils.

La Marquise d'Orvigny

C'est, en effet, ce que j'ai vu dans cette pièce si calomniée.

L'Abbé Hydrophobe

Et bien ! Passons le sujet, Madame, passons le sujet ; il n'en sera pas moins vrai que l'ouvrage est complètement dénué d'action ; qu'il est assommant de longueur, et qu'on y trouve, à chaque pas, l'ignorance la plus étrange de l'histoire.

Dorimon

L'ignorance de l'histoire ? Je vous avoue que vous me surprenez.

L'Abbé Hydrophobe

J'aime mieux croire l'auteur ignorant que calomniateur, et vous reconnaîtrez du moins que c'est un procédé de la part d'un critique. Il devait savoir que le Cardinal de Lorraine était à Rome le jour du massacre ; que L'Hôpital n'était plus chancelier depuis quelques années...

Dorimon

En vérité, c'est vous-même, Monsieur l'abbé, qui voulez contrefaire l'ignorant.

La Vidame de Granson

Non, Monsieur, non : l'abbé ne contrefait rien, c'est moi qui vous en assure.

Dorimon

Il est impossible, Madame, qu'il ignore les plus simples éléments des arts. Il sait qu'une tragédie doit être un poème, et non une histoire ou une gazette. Il sait que le poète a droit de feindre, pourvu qu'il n'imagine rien que de conforme au caractère connu des personnages qu'il met en action ; que nos meilleures pièces en fourniraient des preuves sans nombre ; et que Narcisse, par exemple, dont Racine a fait l'empoisonneur de Britannicus, était mort sous l'empereur Claude, plusieurs années avant Britannicus.

L'Abbé Hydrophobe

Narcisse est sans conséquence, Monsieur ; mais, vous conviendrez qu'un Cardinal...

La Baronne de Florville

Un Cardinal ! Il faut avouer que cela passe la mesure.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Représenter un Cardinal bénissant des poignards !

Dorimon

Eh ! Qu'importe, Madame, qu'il les ait bénis ou non, s'il est vrai qu'il les a dirigés ? S'il est prouvé que de Rome, il fut un des plus ardents instigateurs de la conspiration ; si tous les historiens attestent qu'il fut le promoteur de tous les édits sanglants contre les protestants ; et que, sans le chancelier de L'Hôpital, qui eut le mérite de parer le coup, il établissait pour jamais en France l'affreux tribunal des l'Inquisition ?

L'Abbé Hydrophobe

Tout cela ne prouve pas qu'il ait béni des poignards.

Dorimon

Non : mais, qu'il était très capable de les bénir ; et c'en est assez pour justifier le poète.

La Vidame de Granson

Mais, comptez-vous pour rien, Monsieur, le tort que cette bénédiction sacrilège peut faire à la religion ?

Dorimon

Dites au fanatisme et à l'hypocrisie, Madame, et ne renouvelons pas les objections qu'on fit à Molière contre Tartuffe.

Le Chevalier de Belfort

Moi, je pense comme l'abbé, sans être plus dévot que lui. Cette bénédiction est révoltante.

L'Abbé Hydrophobe

Mais, ce chancelier à qui, de son autorité privée, l'auteur a rendu les sceaux, pour qu'il revînt opiner dans le Conseil de Charles IX !

Dorimon

Vous parlez, Monsieur, d'un des plus beaux endroits de la pièce ; et l'auteur ne pouvait mieux faire que d'introduire dans ce Conseil, le Caton des Français, le vertueux L'Hôpital. Il fallait bien opposer un honnête homme à cette foule de prêtres fanatiques et de courtisans pervers. Eh ! Qui pouvait exciter mieux l'émulation d'un talent avide de gloire que cet immortel chancelier ? Quel personnage plus heureux à peindre, et plus digne d'honorer la scène !

L'Abbé Hydrophobe

Belle raison, pour justifier un anachronisme ! Mais, il s'en faut bien que j'aie tout dit sur le Cardinal. Comment excuser l'odieuse licence que l'auteur s'est arrogée de mettre sur la scène un Prince de l'Église ? Comment le roi a-t-il pu souffrir... ?

Dorimon

Il a bien souffert que l'on mît Charles IX. Il serait aussi trop étrange qu'un prêtre se crût des privilèges que les rois n'ont jamais eus.

La Vidame de Granson

Nous avons pris tant de licence et la Cour est devenue si facile...

Dorimon

Dites, Madame, qu'elle ne s'est jamais montrée plus juste. Le meilleur des rois a parfaitement senti que la satire d'un tyran était le plus magnifique éloge que l'on pût faire d'un bon prince. Mais aurions-nous jamais l'honneur d'avoir un théâtre national, si, plus timides et plus superstitieux que l'Espagne même, nous nous étions interdit, ce qu'elle se permet, de mettre indifféremment toutes les conditions sur la scène ? Quoi ! Racine y aura mis un grand-prêtre et un prophète, et nous croirions commettre une profanation en y mettant un cardinal ? Ne savons-nous pas que, presque tous les rois ayant eu la fantaisie de mettre les cardinaux à la tête des affaires, (ce qui, vraisemblablement, n'arrivera plus,) les exclure de la scène, ce serait rendre impraticables presque tous les sujets de l'histoire ? N'est-il pas temps d'ouvrir au génie une nouvelle carrière ? Ne sommes-nous pas rassasiés des Grecs, des Romains, et surtout de la fable, et des inépuisables aventures de la guerre de Troie ? Les nations modernes n'ont elles pas un caractère qu'il est temps de saisir, et qui promet une gloire nouvelle aux habiles peintres qui sauront s'en emparer ?

L'Abbé Hydrophobe

Mais du moins, Monsieur Dorimon, que votre zèle pour la tragédie de Charles IX, n'aille pas jusqu'à faire oublier et la faiblesse de l'action, et les longeurs qui déshonorent cette pièce ; ce plan de campagne de Coligny contre Philippe II, par exemple...

Dorimon

Si vous comparez l'ouvrage à ces tragédies éphémères qu'on nous donnait depuis longtemps, à ces pièces de pure imagination, qui ne supposaient ni connaissance des hommes, ni études de morale, de politique ou d'histoire ; à ces pièces où l'on voyait passer en revue, comme dans une lanterne magique, un foule de tableaux accumulés par le délire, et combinés de manière à produire, d'acte en acte, de ces surprises inattendues, qu'on appelle « coups de théâtre » ; je pourrais convenir avec vous que la tragédie de Charles IX, comparée à ces monstres, doit en effet paraître longue dans ses détails, et faible d'action : mais Racine et Corneille m'ont appris à ne pas appeler longueur ce qui est la véritable richesse et le développement essentiel d'un sujet : ils m'ont appris à ne point regarder comme lenteur tout ce qui n'est pas d'un mouvement convulsif et désordonné. Le beau plan de campagne de Mithridate, et cette route, si poétiquement tracée, qui doit le conduire, en deux mois, du Bosphore cimmérien au pied du Capitole ; cette autre scène, encore plus longue, d'Agrippine dans Britannicus où Racine a fondu tout ce que Tacite a dit de remarquable dans ses Annales, depuis Auguste jusqu'à Néron ; enfin, la savante scène de Pompée et de Sertorius, dans Corneille, voilà ce que vos journalistes appelleraient aujourd'hui des longueurs, et les dignes modèles que l'auteur de Charles IX fera très bien d'imiter, comme il paraît en avoir l'intention.

La Marquise d'Orvigny

Mais, Monsieur l'abbé, si la pièce est véritablement si mauvaise, daignez nous expliquer son incroyable succès.

L'Abbé Hydrophobe

Vous savez quel public l'approuve, Madame.

La Vidame de Granson

Il faut convenir que ce n'est pas un public infiniment choisi.

La Baronne de Florville

On prétend que l'on n'y voit que des visages qu'on n'a vus nulle part.

L'Abbé Hydrophobe

La pièce, d'ailleurs, étant évidemment calquée sur les événements actuels...

Dorimon

Oh ! Point de supposition, monsieur l'abbé ; il est avéré que la pièce était reçue plus de vingt mois avant qu'on ne la jouât, et que l'auteur l'avait commencée il y a près de trois ans.

L'Abbé Hydrophobe

Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses, S'écrouleront alors sous des mains généreuse. Ces dames pourront juger de la bonne foi des partisans de l'auteur, par ces vers :

Dorimon

Heureux sous un monarque ami de l'équité, Restaurateur des lois et de la liberté ! J'allais prévenir l'objection, Monsieur. Il est très vrai, et les Comédiens ne l'ignorent pas, qu'aux représentations de la pièce, l'Auteur s'est permis d'ajouter environ douze vers de circonstances, et que sur le théâtre de la Nation, il a célébré le premier cette conquête de la Bastille, qui sera l'éternel honneur de la France. Lui en feriez-vous un crime ? Il n'a fait, en cela, qu'imiter les Grecs, nos modèles et nos maîtres. Eschyle, dans sa tragédie des Perses, célébrait une victoire à laquelle il avait contribué lui-même. L'auteur, par ce morceau ajouté si heureusement à sa pièce, a eu la satisfaction digne d'un Français, de voir la nation assemblée faire, au meilleur des rois, une application de respect et d'amour de ces vers, qui n'ont été recueillis dans aucun journal :

L'Abbé Hydrophobe

J'approuve ces vers, quoique je ne les aie pas cités : mais, j'avais vu d'ailleurs dans la pièce, tant de lieux communs et de trivialités, qu'il n'est pas étonnant que ma mémoire...

Dorimon

Le sort m'a refusé, je ne veux point le taire, D'un long amas d'aïeux l'éclat héréditaire, Et l'on ne me voit point, de leu nom revêtu, Par huit siècles d'honneurs dispensé de vertu. Nous pensons bien différemment, Monsieur ; et si quelque chose me faisait concevoir les plus heureuses espérances des talents de l'auteur, c'est l'art qu'il a souvent de rajeunir, par l'expression, des idées qui semblaient devenues communes, à force d'avoir été bien ou mal exprimées. Tout paraissait épuisé, par exemple, sur les préjugés de naissance et de noblesse ; eh bien ! Monsieur, rappelez-vous ces beaux vers du chancelier de L'Hôpital :

L'Abbé Hydrophobe

J'avoue qu'ils ne me paraissent pas trop mauvais.

La Vidame de Granson

Parcourez nous journaux ; cent traits de bienfaisance Prouvent que l'âge d'or se renouvelle en France. De ces traits, chaque jour, Paris est rebattu, Et, jusqu'à Figaro, tout parle de vertu. Vous devenez indulgent, l'Abbé ; moi, je n'y trouve rien de si admirable. C'est l'emphase de ce mot de vertu, qui vous en impose. Mais, est-il donc vrai qu'elle n'existe pas plus essentiellement chez les gens comme il faut, chez les gens comme nous, que dans l'obscure fourre partout ; et ceci me rappelle une comédie qu'on a point encore jouée, mais que l'auteur m'a lue dernièrement, et dont j'ai retenu ces quatre vers :

Le Chevalier de Belfort

Il est vrai que jamais on n'eut plus de vertu en paroles, et moins en actions.

Dorimon

Laissez, Monsieur, laissez la France se régénérer, et bientôt vous n'aurez plus à vous plaindre de ce contraste.

Le Chevalier de Belfort

Moi je ne me plains pas. Mais, à propos de Figaro, ne m'a-t-on pas dit qu'on allait le remettre au théâtre ? Voilà ce qui s'appelle un ouvrage de bonne compagnie ; et il ne faudrait pas moins pour dissiper un peu les idées lugubres dont Charles IX a entaché la scène.

L'Abbé Hydrophobe

Vraiment, ce serait le remède.

À la Vidame.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Il me rappelle des souvenirs charmants. Ce petit page, Madame, ce petit page ! Il me semble que j'y suis, et je voudrais déjà entendre : « Ah ! C'est mon figaro ! Ah ! C'est mon Figaro ! »

L'Abbé Hydrophobe

J'ai pourtant bien du regret, Monsieur, que mon avis ne puisse se concilier en rien avec le vôtre. Il est certain que le style de la pièce m'a paru, en général, de la plus grande médiocrité.

Dorimon

Quoi ! Monsieur, ni le discours du chancelier de L'Hôpital au conseil, ni la scène de Coligny et de Charles IX, ni les remords de ce prince; ni l'imprécation du jeune Henri IV ; rien n'a trouvé grâce devant vous ? Je vous soupçonnerais de n'être pas d'aussi bonne foi que vous le dites ; car, si je ne me trompe pas, vous avez fait des vers.

La Vidame de Granson

S'il en a fait ? Dans tous les genres ; et, après ses petites annonces, rien n'est plus connu que ses poésies.

Dorimon

Connu et inconnu, il n'importe ; mais il suffit que monsieur l'abbé ait aimé les vers pour ne pas méconnaître certaines beautés, qui ne peuvent échapper à un homme de lettres. Il est vrai pourtant que ces messieurs ne se pressent pas de les faire remarquer, du moins tant que l'auteur est vivant.

L'Abbé Hydrophobe

Apparemment j'ai eu le malheur de ne pas apercevoir ces beautés si frappantes.

La Vidame de Granson

Voudriez vous, en effet, que l'abbé Hydrophobe eût cette indulgence populaire, qui s'émerveille des moindres choses ?

Dorimon

Non, Madame, et je me garde bien de le confondre avec le peuple.

L'Abbé Hydrophobe

Je conviendrai, si vous voulez, que la pièce m'a paru très bien jouée.

Dorimon

C'est quelque chose, du moins, que vous rendiez justice aux acteurs : mais ne parlons plus du style ; on sait que, sur ces matières, il est trop aisé de n'être jamais d'accord, et c'est à la pièce de se défendre. Je crois avoir répondu aux imputations injustes qu'on a pu se permettre contre l'auteur : j'ajouterai seulement, en faveur de l'ouvrage, que j'en ai peu vu, où les caractères fournis par l'histoire aient été plus fidèlement conservés. Charles IX, Coligny, l'Hôpital, Médicis même, moins faite pour être apprécie par la multitude, et qui est peut-être un des personnages qui a coûté le plus de soins à l'auteur, m'ont paru tracés de la main la plus exacte. J'avoue que dans une tragédie historique, ce mérite est, à mes yeux, le premier de tous, et je suis étonné qu'un jeune homme s'en soit emparé avec tant de bonheur.

La Vidame de Granson

Vous voudrez bien nous dispenser de vous faire les remerciements que vous doit l'auteur.

La Vicomtesse de Lille-Belle

Le public... J'entends celui de Charles IX, devrait, en vérité, décerner à monsieur, une couronne civique.

À la Marquise.

La Marquise et Dorimon prennent congé, et se retirent.

Dorimon

Il est vrai que j'ai tâché de défendre un citoyen : mais je prévois ce qui arrivera de la petite scène qui vient de se passer entre nous ; chacun, comme c'est l'usage, restera dans son opinion, et je n'ai abusé que trop longtemps de la liberté que Madame m'a donnée de la contredire. Il est temps, Marquise, de prendre congé d'elle, et je dois vous rappeler que vous avez encore à vous faire écrire en deux endroits, avant le dîner.

Scène 5

La Vidame de Granson, L'Abbé Hydrophobe, La Baronne de Florville

La Vidame de Granson

Pour vous, l'abbé, vous dinerez avec nous, sans doute ?

L'Abbé Hydrophobe

J'avoue la dette, j'étais venu pour cela.

La Vidame de Granson

Courage, mon cher Hydrophobe ! Vous avez fait des merveilles, et vous méritez bien une bonne bouteille de vin de Ségur.

L'Abbé Hydrophobe

Vous voudrez bien y ajouter quelques verres de Vermont avant le potage ; sans ce secours, mon estomac ne digère plus que laborieusement.

La Vidame de Granson

Je vous en promets, à condition que vous aurez de la franchise. En bonne conscience, l'abbé, pensez-vous autant de mal de la pièce que vous en avez dit ?

L'Abbé Hydrophobe

Vous interrogez ma conscience ?... Ma foi, non : la pièce m'a paru très bonne et très belle : mais gardons nous bien d'en convenir, ou nous sommes perdus.

La Baronne de Florville

Il est d'une naïveté charmante.

La Vidame de Granson

Quoi ! L'abbé, perdus sérieusement, et sans ressource ?

L'Abbé Hydrophobe

Ma foi, je ne vous en verrais qu'une ; mais elle a bine son mérite : conservez vos bons cuisiniers, et vous aurez toujours à vos ordres des gens qui diront, avec autant de sincérité que moi : vive l'aristocratie et les aristocrates !

La Vidame de Granson

Allons dîner ; et si vous en êtes d'humeur, nous pourrons risquer ensuite une représentation de Charles IX.

L'Abbé Hydrophobe

Oui ; mais en loge grillée, et pour cause.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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