Comédie · 1695

Les Vendanges de Suresnes

de Dancourt

Représentation
≈ 54 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
482
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thibaut H 88 ≈ 14 min 10
Madame Dubuisson F 82 ≈ 9 min 16
Monsieur Vivien H 68 ≈ 7 min 12
Monsieur Thomasseau H 78 ≈ 6 min 10
Lorange H 44 ≈ 6 min 6
Clitandre H 69 ≈ 6 min 9
Mariane F 25 ≈ 2 min 2
Madame Desmartins F 9 ≈ 1 min 3
Second Vendangeur N 4 ≈ 1 min 1
Premier Vendangeur N 5 ≈ 1 min 1
Bastien N 4 ≈ 1 min 1
Choeur Répète N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Thibaut absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Dubuisson absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Vivien absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Thomasseau absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lorange absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clitandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mariane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Desmartins absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Monsieur Thomasseau, Thibaut

Monsieur Thomasseau

Oh çà, mon pauvre Thibaut, aie un peu à l'oeil à tout, mon enfant, et prend garde qu'il ne se fasse aucun dégât dans la maison.

Thibaut

Mais palsangué, Monsieu, comment l'entendez-vous, donc ? Vous n'avez qu'un arpent de veigne à Surêne, pour tout potage, et je crois, Dieu me pardonne, que la moitié de Paris viendra cheux vous en vendange. Sur ce pied-là, je n'avons que faire d'aller au pressoir, et j'aurons nos futailles de reste.

Monsieur Thomasseau

Paix, tais-toi, j'ai mes raisons pour faire ces préparatifs, et je suis à la veille de conclure une bonne affaire.

Thibaut

Oh, je ne dis plus rian. Je m'étonnais aussi que vous fissiais les honneurs de votre maison de si bon courage ; car vous êtes un tantinet ladre, de votre naturel : mais baste, il n'est chère que de vilain, comme on dit ; et quand vous vous y boutez une fois, tout y va par écuelles.

Monsieur Thomasseau

Que dirais-tu si j'allais me marier, Thibaut ?

Thibaut

Vous remarier, Monsieur ! Bon queu conte.

Monsieur Thomasseau

Ce n'est point un conte, c'est une vérité.

Thibaut

Vous vous gaussez, Monsieur, ça ne peut pas être.

Monsieur Thomasseau

Cela est, te dis-je.

Thibaut

Morgué tant pis ; vous êtes donc bian incorrigible ?

Monsieur Thomasseau

Comment, que veux-tu dire ?

Thibaut

Vous avez déjà eu deux femmes qui vous avons fait enrager. La première était diablesse, parce qu'alle avait trop de vartu. Vous avez fait le diable avec l'autre, parce qu'alle n'en avait pas assez. Queulle espèce de femme voulez-vous encore prendre ?

Monsieur Thomasseau

La plus jolie personne du monde, douce, honnête, spirituelle.

Thibaut

Hom, je crois bian que vous le voudriais : mais c'est un animal bian rare, qu'une femme comme ça. Je ne dis pas qu'il n'y en ait queuqu'une : mais je ne crois pas qu'on vous la garde.

Monsieur Thomasseau

Tu changerais de sentiment, si tu avais vu celle que j'aime.

Thibaut

Accoutez, faites-la-moi voir avant que de la prendre, je vous en dirai ce qui en sera, tout à la franquette. Voyez-vous, nous autres Paysans des environs de Paris, je nous connaissons mieux en femmes que parsonne, j'en voyant tant de toutes les façons. C'est morgué une marchandise bian trompeuse.

Monsieur Thomasseau

Tu la verras, et dès aujourd'hui elle doit venir ici faire vendange.

Thibaut

J'entends, bian, c'est pour elle que la fête se fait.

Monsieur Thomasseau

Justement.

Thibaut

Je boute d'abord le nez dessus, n'est-ce pas ? Mais, s'il vous plaît, Monsieu, en vous chargeant de l'embarras d'une femme, ne vous déchargez point de sty de votre fille : Alle est en âge d'être mariée ; et quand une poire est mûre, si on ne la cueille, alle tombe d'alle-même, comme vous savez.

Monsieur Thomasseau

Je songe aussi à marier ma fille, et le mari que je lui destine devrait être ici, je l'attends de jour en jour.

Thibaut

Et quelle acabie de mari lui baillez-vous, s'il vous plaît ? S'il n'est pas à sa fantaisie, alle en prendra queuque autre avec stila ; et s'ils se trouvont deux maris pour un, hem, ça fera du grabuge.

Monsieur Thomasseau

Mariane est une fille bien élevée, qui fera toujours tout ce que je voudrai.

Thibaut

Alle est une fille bian élevée, mais alle est une fille ; et j'ai queuque opinion qu'alle a queuque jeune drôle dans la fantaisie.

Monsieur Thomasseau

Hé, qui t'a fait prendre cette opinion-là ?

Thibaut

Oh, je sis un futé compère, voyez-vous. Il viant rôder ici depuis que vous y êtes, un jeune gars de Paris.

Monsieur Thomasseau

Et tu crois que c'est pour ma fille ?

Thibaut

Hé, pargué oui, c'est d'alle ou de moi qu'il est amoureux.

Monsieur Thomasseau

Comment, amoureux de toi ?

Thibaut

Drès qu'il me voit, il ne sait sur quel pied danser, il me fait plus de meines, plus de contorsions, plus de révérences qu'à alle-même.

Monsieur Thomasseau

Tu ne sais ce que tu dis, tu perds l'esprit.

Thibaut

Je ne pards pas l'esprit : accoutez, comme je sis dans la maison, il ne cherche peut-être qu'à faire connaissance : car pour avec Mademoiselle Mariane, la connaissance est déjà faite.

Monsieur Thomasseau

Il a fait connaissance avec ma fille ?

Thibaut

Oh, palsangué oui, Ils l'avont commencée drès Paris, je gage, et ils continuont ici par-dessus les murailles.

Monsieur Thomasseau

Par-dessus les murailles ?

Thibaut

Il est toutes les nuits, comme un hibou, dans la petite ruelle, au bout du jardin.

Monsieur Thomasseau

Hé bien ?

Thibaut

Et Mademoiselle Mariane grimpe comme une chatte tout au long du treillis de la palissade.

Monsieur Thomasseau

Hé bien ?

Thibaut

Hé bian, alle s'accote sur le haut de la muraille, et la chatte et le hibou jasont tous deux comme des marles.

Monsieur Thomasseau

Est-il possible ?

Thibaut

Il faut bien qu'il soit possible, car je les ai vus.

Monsieur Thomasseau

Et ne les as-tu point entendus ?

Thibaut

Oh que si fait.

Monsieur Thomasseau

Et que disent-ils ?

Thibaut

Tatigué, de jolies choses ! Allez, allez, ils avont la langue bian pendue. Et si par aventure le jeune drôle vient à grimper aussi de son côté : enfin, que fait-on, la poire est mûre, et les enfants de Paris aimons bian le fruit, prenez-y garde.

Monsieur Thomasseau

Tu as raison, je ne puis trop me hâter de la marier, pour rompre le cours de cette intrigue. Je m'en vais lui parler un peu, et savoir d'elle…

Thibaut

Bon, est-ce que vous croyez les filles assez sottes pour conter à leurs pères leurs petites fredaines ? Elles ne sont pargué pas si mal apprises : laissez-moi tout doucement l'y tirer les vars du nez, je le ferai bian donner dans le panniau, et je vous dirai tout, ne vous boutez pas en peine.

Monsieur Thomasseau

Fais donc, Thibaut, et me rends un compte bien exact. C'est aujourd'hui qu'on m'a promis d'amener ma maîtresse ; je vais, en me promenant, au devant d'elle jusqu'au bois de Boulogne. Toi, va faire un tour aux vignes, et vois si nos Vendangeurs…

Thibaut

Allez, allez, allez, Monsieur, et laissez-moi faire seul. Je ne sais ce que ça veut dire, mais il m'est avis que j'ai plus d'esprit que Monsieu Thomasseau : oh pour ça oui, j'ai meilleur jugement. Je ne sis pourtant qu'un paysan, mais il y a vingt ans que je le sers, et que je me moque de ly, et il ne m'en ferait morgué pas accroire seulement un quart d heure.

Scène 2

Clitandre, Thibaut

Clitandre

Vivrai-je encore longtemps dans la contrainte où je suis depuis quelques jours ?

Thibaut

Voilà notre amoureux.

Clitandre

Est-il possible que la liberté de la Campagne, et l'occasion des Vendanges ne me fourniront point les moyens de m'introduire dans la maison de Mariane.

Thibaut

Il a la meine d'avoir bonne bourse, et notre connaissance pourrait avoir de bonnes suites.

Clitandre

Si le jardinier, encore, était d'humeur un peu traitable, mais c'est un maroufle.

Thibaut

Il parle de moi.

Clitandre

Le voilà, lui-même.

Thibaut

Il m'aperçoit.

Clitandre

L'aborderai-je ?

Thibaut

Oh, s'il s'en tient aux révérences, il n'y a rien à faire, je n'entends point les meines.

Clitandre

Je suis votre serviteur, Monsieur le jardinier.

Thibaut

Je vous baise les mains, Monsieur de la petite ruelle.

Clitandre

Je suis découvert, tout est perdu.

Thibaut

Comment vous en va ? N'êtes-vous point enrhumé ? Le vent de bise a soufflé cette nuit, et ça ne vaut rian, ni pour la veigne, ni pour les amoureux.

Clitandre

Si vous étiez de mes amis, la bise m'incommoderait n peu moins, Monsieur le jardinier.

Thibaut

J'entends votre affaire, je n'aurais qu'à vous ouvrir la porte, et vous faire un bon feu dans mon taudis, vous y causeriais plus chaudement que dans la petite ruelle.

Clitandre

Vous seriez un homme adorable, d'être un peu dans mes intérêts.

Thibaut

N'est-il pas vrai ?

Clitandre

Je vous devrais la vie.

Thibaut

Oui da : d'être comme ça les nuits dans cette petite ruelle, ça pourrait bian vous faire malade.

Scène 3

Mariane, Thibaut, Clitandre

Mariane

Je te cherchais, mon pauvre Thibaut, pour te faire une confidence, d'où dépend absolument…

Thibaut

Ah, vous vela ! Je parlions de vos affaires.

Mariane

Quoi ! Clitandre, vous paraissez en plein jour ici ? Si l'on vous voit dans le Village…

Clitandre

Ne craignez rien, la saison des Vendanges y attire aujourd'hui tant de monde…

Thibaut

Allez, allez, on n'y connaîtra pas à la meine ceux qui auront passé la nuit au clair de la Leune.

Mariane

Ah, Thibaut !

Thibaut

Je savons de vos fredaines, comme vous voyez.

Mariane

Je ne me plaignais que de votre peu de ménagement ; je ne voyais pas que votre indiscrétion…

Clitandre

Je n'ai point parlé, belle Mariane…

Thibaut

Oh parguenne, il ne m'a rien dit, mais j'ai vu, et quand il serait un tantinet jaseux, vela une belle affaire !

Clitandre

Aurais-je tort de vouloir le disposer à nous rendre service, et de chercher les moyens de vous voir plus souvent ?

Thibaut

Et plus à son aise. Il n'est morgué pas sot, il aime ses commodités, voyez-vous, et il n'a pas tort : Il vaut bien mieux faire l'amour de plein pied dans la maison, que de haut en bas par-dessus la palissade.

Clitandre

Thibaut parle en homme de bon sens.

Mariane

Oui ; mais n'avions-nous pas résolu que vous iriez passer les jours à Paris ?

Clitandre

C'est l'amour qui me retient ici.

Mariane

Que vous reviendriez toutes les nuits, et que vous engageriez à force d'argent le maître du bac à être discret ?

Clitandre

Je n'ai rien épargné pour cela, je vous assure.

Thibaut

Oh, il ne sonnera mot, il est bon homme ; mais pour ce qui est de moi, je sis diablement babillard, je vous avartis.

Mariane

N'étions-nous pas demeurés d'accord que je parlerais à Thibaut de la passion que nous avons l'un pour l'autre ?

Clitandre

Je craignais votre timidité, je vous l'avoue, je songeais à vous prévenir.

Mariane

N'étions-nous pas convenus aussi qu'il vous laisserait entrer dans le logis ?

Clitandre

Oui.

Mariane

Qu'il vous recevrait dans sa chambre ?

Clitandre

Vous avez raison.

Mariane

Et qu'il ne parlerait de rien à mon père ?

Clitandre

Il est vrai, nous sommes convenus de tout cela.

Thibaut

Oui, mais morgué, de quoi est-ce que je sis convenu, moi ?

Mariane

De rien encore ; mais il faut bien que tu conviennes des mêmes choses que nous.

Thibaut

Non, palsangué, je n'en ferai rian.

Clitandre

Ce sont des mesures que nous avons prises.

Thibaut

J'entends bian : mais je sis plus mal aisé à gouvarner que le maître du bac, je vous en avertis.

Mariane

Tiens, voilà une montre d'or que je te donne.

Thibaut

Oh non, tatigué, je ne veux rian de vous.

Mariane

Comment donc ?

Mariane

Quand il y a queuque frais à faire en amour, il faut que soit le Monsieu qui paie, à moins que la Madame ne soit vieille. Dans les Villages d'autour de Paris, je savons les règles.

Clitandre

Je vous dis que Thibaut est un homme d'esprit. Tiens, voilà une bourse, tu n'as qu'à l'ouvrir, et y prendre tout ce que tu voudras.

Thibaut

Oh, Monsieu.

Clitandre

Comment ?

Thibaut

Il n'y a point de nécessité de l'ouvrir, je la veux toute.

Clitandre

Tu n'as qu'à la garder, je te la donne.

Mariane

Il est homme d'esprit, vous avez raison.

Thibaut

Nous vela donc d'accord à présent, je serons trois têtes dans le même bonnet. Accoutez, vous n'avez pas mal fait d'y fourrer la mienne.

Mariane

Nous pouvons compter sur ton zèle, et sur ta discrétion ?

Thibaut

Oh, pour cela oui, la peste m'étouffe, je ne dis jamais rian : vela votre père qui va se remarier, par exemple, il vian de me le dire, est-ce que je vous en ai parlé ?

Clitandre

Mon père va se remarier !

Thibaut

Que cela ne vous chagraine point, il vous mariera itou. Il attend ici aujourd'hui son gendre et sa maîtresse.

Clitandre

Que nous dis-tu là ?

Thibaut

Pargué, ce qu'il m'a dit.

Mariane

Je vous en avais averti, Clitandre, vous ne m'avez pas voulu croire.

Clitandre

Quelle apparence que votre père vous fît épouser un homme que vous n'avez jamais vu, qu'il ne connaît pas lui-même ?

Mariane

C'est le fils de ses anciens amis, le Bailli de Gisors ; il y a près d'un an qu'il me menace de ce mariage, et voilà ses menaces à la veille d'être accomplies.

Clitandre

Il faut en empêcher l'effet.

Mariane

Comment s'y prendre, Thibaut ?

Thibaut

Il faudrait pour bian faire, que vous épousiez sti-ci, et que vous n'épousissiez point sti-là.

Mariane

Oui, justement.

Thibaut

Accoutez, ça est difficile, mais pourtant ça n'est pas impossible.

Clitandre

Ne pourrais-tu point nous aider à trouver quelque moyen ?

Thibaut

Oh, pour ça non, je n'y entends goutte : mais attendez… Hé, oui… justement vela votre affaire ?

Mariane

Quoi ?

Thibaut

Oh, palsangué, vous êtes plus heureux que sages ; j'ai une couseine dans le village, qui sera bian notre fait.

Clitandre

Comment ?

Thibaut

C'est une grosse Madame, au moins, et ce sont les mariages qui avons fait sa forteune. Alle en a tant fait, tant fait, et ça sans curé, ni tabellion : alle n'y cherche point tant de façons, aussi alle a la presse.

Mariane

Il extravague, avec sa cousine.

Thibaut

Non morgué, je n'extravase point : rentrez dans la maison seulement, j'allons ensemble charcher la couseine, et mettre les fers au feu, ne vous boutez pas en peine.

Mariane

N'épargnez rien, Clitandre, pour détourner le malheur qui nous menace, et songez que mon bonheur dépend entièrement du vôtre.

Scène 4

Thibaut, Clitandre

Thibaut

Tatigué, vela un friand morceau.

Clitandre

Ne perdons point de temps, allons prendre avis de ta cousine.

Thibaut

Allons venez. Hé, pargué la vela, c'est queuque bon vent qui nous la souffle envars ici, j'aurons bonne issue.

Scène 5

Clitandre, Thibaut, Madame Dubuisson

Clitandre

Comment ! Et c'est Madame Dubuisson, je pense ?

Thibaut

Oui, justement, c'est son nom de Paris que stilà, et la grosse Cato, c'est son nom de Village.

Madame Dubuisson

Je ne me trompe point, c'est Clitandre ?

Clitandre

Ma chère Dubuisson, que je t'embrasse.

Thibaut

Cette couseine-là connaît tout le monde.

Madame Dubuisson

Bonjour, cousin.

Thibaut

Votre valet, couseine.

Clitandre

Que je suis heureux de te rencontrer en ce pays-ci, ma chère enfant !

Madame Dubuisson

Peut-on vous y rendre quelque service ?

Thibaut

J'allions vous chercher pour ça, je vous l'amenais, et je ne savais pas que vous fussiais si bons amis.

Madame Dubuisson

Hé, vraiment, c'est le neveu de Madame Desmartins.

Thibaut

De cette belle Madame qui a été tout ce Printemps cheux vous ?

Clitandre

Ma tante a passé le Printemps chez toi ?

Madame Dubuisson

Elle y a été quinze jours ou trois semaines à prendre du lait, Monsieur.

Thibaut

Bon, palsangué du lait, vous vous gaussez de nous : alle y prenait bian de bon vin de Champagne, que de bian gros Monsieur apportiont de Varsailles. À la vérité drès que son mari le venait voir, alle était toujours malade ; quand il n'y était plus, tatigué qu'alle se portait bian ! Oh, je ne m'étonne plus que vous soyais si fort amoureux, vous êtes de bonne race.

Madame Dubuisson

C'est un extravagant, ne prenez pas garde à ce qu'il dit.

Clitandre

Ce sont les affaires de mon oncle, Madame Dubuisson, ce ne sont pas les miennes.

Thibaut

C'est bian dit, je ne sommes pas ici pour ça, j'y sommes pour notre compte.

Madame Dubuisson

Ce ne sont pas les Vendanges qui vous amènent à Surêne, c'est l'amour qui vous y amène apparemment ?

Clitandre

Oui, ma chère Madame Dubuisson, vous voyez le plus amoureux de tous les hommes.

Madame Dubuisson

N'est-ce point à Mademoiselle Thomasseau à qui vous en voulez ?

Thibaut

Ça n'est pas malaisé à deviner, puisque je sommes ensemble.

Clitandre

C'est elle-même que j'adore.

Madame Dubuisson

Vous n'êtes pas seul ici pour elle ; il y a chez moi un de vos rivaux, je vous en avertis.

Clitandre

Un de mes rivaux ?

Madame Dubuisson

Et qui vient pour l'épouser même, il en a parole de son père.

Clitandre

C'est l'homme en question, ce gendre qu'il attend.

Thibaut

Ça se pourrait bian, il faut que ce soit ly-même.

Clitandre

Ah, ma chère Dubuisson, je suis perdu, si nous ne trouvons moyen de rompre ce mariage.

Madame Dubuisson

Que faire pour cela ? Je le voudrais de tout mon coeur. J'ai toujours été de vos amies, et je ne connais point ce nigaud-là ; c'est un provincial que la maîtresse des coches m'a adressé, parce qu'il n'a point voulu d'abord aller chez son beau-père, il ne l'a jamais vu, non plus que sa maîtresse.

Thibaut

Je savons tout ça.

Clitandre

Ne pourrions-nous pas berner ce faquin-là ?

Madame Dubuisson

C'est une figure assez bernable.

Clitandre

Le rebuter de son mariage, dégoûter de lui Monsieur Thomasseau, et le renvoyer à Gisors avec les étrivières ?

Thibaut

Morgué, que ça est bian pensé.

Madame Dubuisson

L'exécution est difficile. Votre l'Olive, n'est-il point ici ?

Clitandre

Non, je suis seul, et je n'ai personne.

Madame Dubuisson

Mort de ma vie, nous aurions bon besoin de lui, c'est un joli homme, et notre provincial entre ses mains aurait été bien régalé.

Thibaut

Bon, morgué faut-il tant de façons ? Vous dites que c'est un nigaud, n'est-ce pas ? Il y a aux trois Rois une vingtaine d'égrillards qui ne demandont qu'à se divartir ; ils avont des Musiciens, des menêtriers : ce sont de bons enfants qui avont la meine d'aimer à rire : lâchons-les après ce benêt-là, ils le feront désarter, sur ma parole.

Madame Dubuisson

Cela n'est pas mal imaginé : mais cela ne suffit pas.

Thibaut

Je m'en vais toujours leux en parler, tout coup vaille ; si cela vous duit, je le mettrons en besogne. Et venez-vous-y-en, Monsieu, vous en connaîtrez queuqu'un peut-être.

Clitandre

Je vais te suivre, tu n'as qu'à attendre.

Scène 6

Clitandre, Madame Dubuisson

Clitandre

Oh çà, ma chère Dubuisson, je n'ai rien de caché pour toi. Je ne roule dans le monde depuis quelque temps que par un excès de savoir faire ; les affaires de ma famille sont terriblement dérangées, ce mariage-ci peut les rétablir. J'aime Mariane, elle est riche, l'affaire est sérieuse, il ne faut pas la manquer, tu seras contente.

Madame Dubuisson

Que pouvons-nous mettre en usage pour cela ?

Clitandre

Commençons par écarter le provincial, et gagnons du temps.

Madame Dubuisson

Si nous avions quelque habile fourbe qui pût nous aider encore, je répondrais bien… Oh, par ma foi, vous êtes né coiffé, en voici un que le hasard nous adresse le plus à propos du monde.

Scène 7

Clitandre, Lorange, Madame Dubuisson

Clitandre

Hé, comment ! C'est Monsieur de Lorange, le plus habile empoisonneur qu'il y ait à Paris !

Lorange

Hé, serviteur, Monsieur Clitandre : hé, comment vous en va ?

Madame Dubuisson

Vous connaissez mon compère Lorange.

Clitandre

C'est un de mes intimes. Hé, que diantre viens-tu faire ici ?

Lorange

Voulez-vous que je vous parle franchement ? Je ne le dirais pas à d'autres, mais à ma commère et à vous…

Madame Dubuisson

Il amène quelque petite Grisette en vendange à Surêne, je gage.

Lorange

Non, par ma foi, je viens faire emplette de bon vin de Champagne.

Clitandre

Emplette de bon vin de champagne à Surêne ?

Lorange

Oui, parbleu, nous sommes plus de trente à Paris, qui tirons nos vins de Champagne de ce pays-ci, et nous allons chercher les vins de Bourgogne par delà Étampes.

Madame Dubuisson

Mon compère Lorange est de bonne foi, comme vous voyez.

Clitandre

Tu es un effronté maroufle !

Lorange

Oh ! Ne vous fâchez point ; vous ne buvez point de ces bons vins-là, vous autres ; on n'en donne qu'à ceux qui les patent le mieux, et qui s'y connaissent le moins. À de petits-maîtres de Paris, par exemple, à des filles de qualité de leur connaissance, à des enfants de famille qui prennent crédit, à des abbés qui font porter des soupers en ville ; il faut bien que tout passe.

Clitandre

Tu en es bien fait passer l'année dernière à ce petit homme-là…

Lorange

Qui ?

Madame Dubuisson

Ce petit homme à grande perruque, cet apprentif Magistrat qui faisait son cours de Droit chez toi, et qui donne à présent des audiences dans l'amphithéâtre de l'Opéra.

Lorange

Je ne sais qui vous voulez dire.

Madame Dubuisson

Il y en a tant comme cela dans le monde, que Monsieur de Lorange ne peut pas se souvenir qui c'est.

Clitandre

Hé ! Comment gouvernes-tu ce grand inutile, qui a l'air si déterminé ; qui attend que la paix soit faite pour se mettre dans les Mousquetaires.

Lorange

Il me doit de l'argent, mais il se déniaise. La peste ! Il soupe quelquefois chez la veuve d'un partisan qui a arrêté ses parties.

Clitandre

Cela est heureux, des parties arrêtées !

Lorange

Quand il vous plaira, vous qui avez tant d'aventures, vous vous acquitterez de la même manière, de huit cent francs que vous me redevez.

Clitandre

Moi ? Je ne t'en paierai que la moitié, tu m'as fait boire du vin de Surêne.

Madame Dubuisson

Nous avons affaire de lui, ne lui rabattez rien.

Lorange

Je me donne au diable, ce serait conscience.

Madame Dubuisson

Qu'il vous aide à faire réussir votre affaire seulement, vous serez bientôt quitte, sur ma parole.

Lorange

Parbleu, de tout mon coeur. De quoi s'agit-il ?

Madame Dubuisson

Il s'agit de tromper un père, et de berner un sot.

Clitandre

De me faire épouser une fille riche et jolie, et d'être payé de ce que je te dois.

Lorange

Il n'y a rien que je ne fasse, vous n'avez qu'à dire.

Madame Dubuisson

Voici votre rival, allez rejoindre Thibaut ; vous avez tous trois de l'esprit, vous concerterez ensemble ce qu'il faudra faire ; et pour moi, je vous livre votre homme dans quelque panneau que vous puissiez lui tendre.

Scène 8

Monsieur Vivien, Bastien

Monsieur Vivien

Allons, Bastien, ne me quittez pas, et marchez bien derrière moi, vous êtes mon laquais, au moins.

Bastien

Aga, votre laquais, Monsieur Vivien, je sis votre cousin, ne vous en déplaise, et quoique je sois rouge vêtu…

Monsieur Vivien

Oui, vous êtes mon cousin à Gisors ; mais Paris, et chez le beau-père, vous serez mon laquais, entendez-vous ?

Bastien

Oui, mon cousin.

Monsieur Vivien

Oui, mon cousin ! Il faut dire : oui, Monsieur ; ce benêt-là !

Bastien

Hé bien, oui, Monsieur, je le dirai, mon cousin Vivien.

Monsieur Vivien

Voilà un petit fripon qui me ferait quelque affront, il vaut mieux que j'aille sans laquais chez le beau-père. Rentrez, et ne sortez point que je ne sois revenu.

Bastien

Non, non, je m'en vais tant seulement panser nos cavales, et je les mènerai boire, mon cousin Vivien.

Scène 1

Madame Dubuisson, Monsieur Vivien

Madame Dubuisson

Vraiment, Monsieur, vous avez là un petit domestique bien affectionné, et qui a bien soin de vos montures.

Monsieur Vivien

Ah ! Bonjour, Madame. C'est un petit gueux du pays que j'ai amené à Paris par charité pour le déniaiser seulement.

Madame Dubuisson

Cela est bien louable, d'avoir ainsi de la charité pour vos parents.

Monsieur Vivien

Oh ! Il n'est mon parent que de fort loin. C'est le petit-fils de la fille d'une bâtarde de notre famille.

Madame Dubuisson

Voilà une belle généalogie !

Monsieur Vivien

Vous voyez bien qu'il n'est mon cousin que du côté gauche. Nous peuplons beaucoup du côté gauche, nous autres.

Madame Dubuisson

Je vous en félicite.

Monsieur Vivien

C'est pour m'empêcher de peupler comme ça, que mon père m'envoie à Paris de si bonne heure ; car je n'ai encore que trente-huit ans, afin que vous le sachiez.

Madame Dubuisson

C'est le bel âge pour se mettre en ménage.

Monsieur Vivien

Comme il n'y a que moi de mâle légitime dans la maison de la Chaponnardière, on veut se dépêcher d'avoir de la race.

Madame Dubuisson

On a bien raison de ne pas laisser périr une si belle famille.

Monsieur Vivien

C'est une des bonnes de la Province, voyez-vous ; nous avons eu tout de suite quatre Baillis de Gisors, et autant de médecins, tous de père en fils. Cela est beau, Madame ?

Madame Dubuisson

Comment, beau ! Je ne sache rien de plus noble. Monsieur Thomasseau sera bienheureux, d'avoir pour gendre Monsieur Vivien de la Chaponnardière.

Monsieur Vivien

Sa fille est-elle jolie, Madame ? J'aime les jolies filles.

Madame Dubuisson

Vous en jugerez par vous-même.

Monsieur Vivien

Elle est sage, au moins ? Car à Paris, on dit que les filles sont diablement égrillardes.

Madame Dubuisson

Mais à Paris, comme dans votre famille, on peuple quelquefois du côté gauche.

Scène 10

Lorange, Monsieur Vivien, Madame Dubuisson

Lorange

Bonjour, Madame Du buisson.

Monsieur Vivien

Voilà une figure assez drôle.

Madame Dubuisson

C'est Lorange, je pense.

Lorange

On m'a dit que mon petit mari de Gisors était chez vous, Madame Dubuisson. Pourquoi ne me vient-il pas voir cet animal-là ? Voilà un plaisant sot ! Oh ! Que je m'en vais lui apprendre à vivre !

Madame Dubuisson

Allons, Monsieur, voilà votre maîtresse ; saluez-la donc.

Monsieur Vivien

Comment, Madame !

Madame Dubuisson

C'est Mademoiselle Thomasseau, que vous venez épouser.

Monsieur Vivien

Quoi, ce l'est-là ?

Madame Dubuisson

Elle-même ; abordez-la donc ?

Monsieur Vivien

Vous vous moquez de moi.

Lorange

Qui est cet original-là, Madame Dubuisson ?

Madame Dubuisson

C'est votre petit mari de Gisors, Monsieur Vivien de la Chaponnardière que je vous présente.

Lorange

Ah, le plaisant visage ! Il faut donc que j'épouse ce gobin-là ? Quel animal ? Quel brutal ! A-t-il une langue ? Sait-il parler, ce pauvre benêt ?

Monsieur Vivien

Elle est folle, Madame ; comme elle me traite !

Madame Dubuisson

Les filles de Paris sont vives, comme vous voyez ; et c'est bien autre chose quand elles sont femmes.

Lorange

Hé bien, me fera-t-il honnêteté ? Me fera-t-il compliment ? C'est une bûche, je pense : Je ne veux point d'un mari comme celui-là ; il ne remue non plus qu'une souche.

Madame Dubuisson

Elle a raison : démenez-vous donc un peu, parlez-lui.

Monsieur Vivien

Que voulez-vous que je lui dise ? À deux de jeu ; si elle ne veut point de moi, je ne veux point d'elle. Adieu, Mademoiselle Thomasseau. Holà, hé, Bastien, bride nos bêtes.

Lorange

Non, Monsieur de Gisors, non, vous ne partirez pas comme cela, il faut que vous voyez mon papa Thomasseau auparavant : votre mine le réjouira, car elle est fort drôle.

Monsieur Vivien

Parbleu, la vôtre est plus ridicule que la mienne ; je n'ai ni suros, ni malandre.

Lorange

Vous êtes un peu tortu-bossu : mais on vous redressera, ce n'est pas une affaire.

Monsieur Vivien

Redressez-vous vous-même le corps et l'esprit, avant que de parler des autres.

Lorange

Que je me redresse, moi ? Moi ? Que je le redresse ! Que veut-il dire cet impertinent-là, Madame Dubuisson ? Je lui pourrais bien donner de mon bâton sur les oreilles ?

Madame Dubuisson

Hé, Mademoiselle, ne vous emportez pas, c'est un Provincial qui ne sait ce qu'il dit.

Lorange

Patience, patience, qu'il m'épouse, je le frotterai bien quand je serai sa femme.

Monsieur Vivien

Oh, par ma foi, je lui permets de m'assommer, si cela arrive.

Scène 11

Lorange, Thibaut, Monsieur Vivien, Madame Dubuisson

Lorange

Ah ! Vous voilà, papa Thomasseau, venez-vous-en un peu moriginer votre gendre, il perd le respect, je vous en avertis.

Thibaut

On viant de me dire qu'il est arrivé, et il m'est avis qu'il devrait être cheux nous.

Lorange

C'est un petit impoli qui ne sait pas vivre ; ses grossièretés me font quitter la place. Votre servante, Madame Dubuisson ; jusqu'au revoir, Monsieur de la Chaponnardière.

Thibaut

Alle est un peu mièvre, parce qu'alle est jeune : mais en grandissant, ça changera. Votre valet notre gendre.

Monsieur Vivien

Monsieur, je suis votre serviteur. Quoi, Madame, c'est là Monsieur Thomasseau ? Ce l'est-là ?

Madame Dubuisson

Oui, lui-même, votre beau-père.

Monsieur Vivien

Par ma foi, voilà une vilaine famille.

Thibaut

Hé bian, qu'est-ce, à qui en avez-vous donc ? Comment se porte le bon homme de père ? Est-il toujours aussi libartin, aussi ivrogne que de couteume ?

Monsieur Vivien

Mon père, ivrogne ?

Thibaut

Vous ly ressemblez comme deux gouttes d'iau, et n'an dit que vous ne valez pas mieux que ly. Mais ma fille est une diablesse qui vous rangera, ne vous boutez pas en peine.

Monsieur Vivien

Je n'y comprends rien, c'est une espèce de Paysan, que le beau-père.

Madame Dubuisson

Oh, dame, la maison de Thomasseau n'est pas si noble que la vôtre, il y a bien à dire.

Monsieur Vivien

Ouais.

Thibaut

Le gendre n'est morgué pas content d'avoir fait le voyage.

Monsieur Vivien

Ce n'est point avec ces gens-là que mon père a conclu mon mariage assurément, il y a quelque autre Thomasseau, Madame.

Madame Dubuisson

S'il y en a, c'est donc comme chez vous, du côté gauche : mais les Thomasseau, en ligne directe, sont de Surêne ; je n'en connais point d'autres.

Scène 12

Lorange, Clitandre, Monsieur Vivien, Madame Dubuisson, Thibaut

Lorange

Voilà mon cousin l'Officier que j'amène voir mon prétendu.

Clitandre

Comment, têtebleu, voilà un garçon bien fait, et de bonne mine ; par la corbleu, il a bon dos pour porter le mousquet dans notre Compagnie ; jarnibleu, que vous avez bien choisi, mon oncle ! Serviteur, cousin.

Monsieur Vivien

Cousin… Je vous baise les mains, Monsieur. Est-ce encore là un Thomasseau, Madame ?

Madame Dubuisson

Comment ! C'est le chevalier Thomasseau, ce fameux, ce brave Officier aux Gardes, de son métier ? Anspessade de la Colonelle, qui tue régulièrement deux hommes toutes les semaines.

Monsieur Vivien

Deux hommes toutes les semaines !

Madame Dubuisson

Oui, tout au moins, cela va bien là, l'un portant l'autre.

Monsieur Vivien

Miséricorde ! Où mon père m'a-t-il envoyé ? La vilaine famille !

Clitandre

Parbleu, mon oncle, il faut que j'enivre le cousin pour faire connaissance.

Thibaut

Oui da, il faut bian commencer par queuque chose.

Clitandre

Allons, ventrebleu, cousin, allons boire ensemble.

Monsieur Vivien

Monsieur, je vous remercie : mais…

Clitandre

Oh, par la sambleu, vous viendrez, car j'y ai regardé.

Monsieur Vivien

Je ne bois jamais, Monsieur.

Clitandre

Mais, vous fumez quelquefois, du moins ?

Monsieur Vivien

Oh, point du tout, je vous assure.

Clitandre

Maugrebleu, voilà un sot animal de cousin, il ne sait rien faire.

Lorange

C'est un nigaud, qui est frais émoulu de la Province ; mais vous me le dégourdirai, cousin.

Clitandre

Ah, ah ! Palsambleu, je vous en réponds. Vous ne prétendez pas faire sitôt la noce, mon oncle ?

Thibaut

Non, palsangué, rian ne presse.

Monsieur Vivien

Faut auparavant qu'il fasse trois ou quatre campagnes dans notre Régiment : ne vous mettez pas en peine, je le ferai assommer, ou j'en ferai quelque chose.

Monsieur Vivien

Trois ou quatre campagnes, moi ! Ma chère Madame.

Madame Dubuisson

Voilà comme le Chevalier Thomasseau fait des recrues.

Clitandre

Allons : hé, marchez à moi, cousin.

Monsieur Vivien

Au secours ! À moi, Bastien, miséricorde !

Clitandre

Comment ? Palsambleu, vous faites rébellion !

Monsieur Vivien

Ma chère Madame, revanchez-moi.

Madame Dubuisson

Faites ce qu'il vous dit, ne le mettez pas en colère ; il n'a encore tué personne, et voilà bientôt la fin de la semaine.

Monsieur Vivien

Le maudit pays, le maudit pays !

Lorange

Donnez-moi la main, mon petit mari, ne vous faites point tirer l'oreille.

Madame Dubuisson

Voilà Monsieur Thomasseau, tout est perdu.

Clitandre

Ma tante et ma soeur sont avec lui. Qu'est-ce que cela signifie ?

Madame Dubuisson

Je vous en rendrai compte, allez-vous-en : qu'elles ne vous voient point dans cet équipage.

Scène 13

Madame Desmartins, Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Angélique

Madame Desmartins

Hé ! Te voilà, Madame Dubuisson : j'ai fait mettre mon carrosse chez toi.

Madame Dubuisson

Apparemment, Madame, M. Thomasseau m'ôte l'avantage de vous y donner un appartement ?

Madame Desmartins

Je me partage, Madame Dubuisson ; j'ai passé tout le printemps chez toi, je viens passer les Vendanges avec ma nièce, et en équipage de Vendangeuses, comme tu vois.

Monsieur Thomasseau

C'est bien de l'honneur que vous me faites, Madame, et vous serez toujours la maîtresse de tout ce qui dépendra de moi.

Madame Desmartins

Il faut avouer que Monsieur Thomasseau est la politesse et la galanterie même.

Monsieur Thomasseau

Ah ! Madame.

Madame Dubuisson

Il a assez vécu pour savoir vivre. Mais, Madame, cette jeune personne est donc votre nièce ?

Madame Desmartins

Oui, ma chère. Allons ma nièce, saluez Madame Dubuisson, c'est une bonne personne que vous ne serez point fâchée de connaître dans la suite.

Angélique

Il suffit qu'elle soit de vos amies, pour me donner bonne opinion de son mérite.

Monsieur Thomasseau

N'est-ce pas là un aimable enfant, Madame Dubuisson ?

Madame Dubuisson

On ne peut l'être davantage.

Monsieur Thomasseau

N'est-il pas vrai ? Oh çà, Mesdames, voilà la maison de votre petit serviteur, nous y serons plus commodément qu'ici.

Angélique

Je meurs d'impatience d'embrasser Mademoiselle votre fille.

Monsieur Thomasseau

Elle sera ravie d'avoir l'honneur de vous faire la révérence.

Madame Desmartins

Nous nous verrons, Madame Dubuisson.

Madame Dubuisson

Votre servante, Madame.

Monsieur Thomasseau

Attends-moi ici, ma voisine, j'ai quelque chose à te dire.

Scène 14

Madame Dubuisson

Madame Dubuisson

Le pauvre Monsieur Thomasseau est en assez bonne main. Madame Desmartins, et sa petite nièce le mèneront loin, s'il veut les suivre : elles ne s'attendent pas à trouver Clitandre en ce pays-ci : mais il est bon Prince. Son rival et son amour l'occupent trop pour lui laisser le temps de songer à troubler la fête. Mais voici déjà le bon homme, quelle confidence me veut-il faire ?

Scène 15

Monsieur Thomasseau, Madame Dubuisson

Monsieur Thomasseau

Oh çà, ma chère voisine, tu connais les Dames qui sont chez moi ?

Madame Dubuisson

Oui, Monsieur. Madame Desmartins, c'est la plus vertueuse personne du monde, sage, honnête, douce, complaisante, l'esprit bien fait, l'humeur enjouée, les manières engageantes. Je ne sais où vous avez pêché cette connaissance-là : mais vous avez fait là une bonne trouvaille.

Monsieur Thomasseau

Je choisis bien mes gens, dis, n'est-il pas vrai ? Et la petite nièce, qu'en dis-tu ?

Madame Dubuisson

Je ne la connaissais pas : mais j'en ai ouï parler mille fois à sa tante. C'est un petit modèle de perfection, c'est la sagesse en mignature, une fille élevée comme une Princesse, un coeur de Reine. Elle possède elle seule assez de talents pour rendre une douzaine de filles des plus accomplies.

Monsieur Thomasseau

Tu me ravis, Madame Dubuisson, de m'en parler de cette manière.

Madame Dubuisson

Comment donc, Monsieur, quel intérêt prenez-vous…

Monsieur Thomasseau

Je te prie de la noce, Madame Dubuisson.

Madame Dubuisson

Quoi, vous épousez la petite nièce ?

Monsieur Thomasseau

Oui, mon enfant, ne suis-je pas bien heureux ?

Madame Dubuisson

Ah ! Que ce parti-là vous convient bien, Monsieur ! Et que vous allez passer agréablement le reste de vos jours !

Monsieur Thomasseau

Je t'en réponds. Je me défais de ma fille, et je l'envoie dans le fonds de la Province.

Madame Dubuisson

Quelle conduite !

Scène 16

Monsieur Vivien, Monsieur Thomasseau, Madame Dubuisson

Monsieur Vivien

À l'aide ! Au secours ! À la force !

Monsieur Thomasseau

Quel bruit confus est-ce là ?

Madame Dubuisson

Ah ! Monsieur de la Chaponnardière est échappé ; nous allons voir de belles affaires.

Monsieur Vivien

Hé par charité, Monsieur, Madame, ayez pitié de moi.

Monsieur Thomasseau

Qu'est-ce qu'il y a, Monsieur, à qui en avez-vous ?

Monsieur Vivien

Ah ! Je n'en puis plus.

Madame Dubuisson

Voilà le gendre et le beau-père aux prises ; allons avertir Clitandre des sentiments où Monsieur Thomasseau est pour sa famille.

Scène 17

Monsieur Thomasseau, Monsieur Vivien

Monsieur Thomasseau

Que vous a-t-on fait ? Qui êtes-vous, Monsieur ?

Monsieur Vivien

Je suis un honnête homme de Normandie, Monsieur.

Monsieur Thomasseau

De Normandie ?

Monsieur Vivien

Oui, Monsieur, et pour mes péchés je suis venu ici dans le dessein d'épouser la fille d'un Monsieur Thomasseau, qui est le plus grand coquin, le plus grand maraud…

Monsieur Thomasseau

Comment donc, Monsieur, prenez garde à ce que vous dites.

Monsieur Vivien

C'et la vérité, Monsieur, il a une fille qui est la créature la plus maussade, et la plus effrontée…

Monsieur Thomasseau

Monsieur…

Monsieur Vivien

Un coquin de cousin qui est un homme à pendre : c'est bien la plus détestable famille que cette famille-là.

Monsieur Thomasseau

Vous êtes un fripon, et un insolent, de parler des gens d'honneur comme vous faites, et je vous donnerai mille coups de bâton, afin que vous le sachiez.

Monsieur Vivien

Que la peste m'étouffe, si je ne vous dis vrai. Vous ne connaissez point ces gens-là, Monsieur, si vous les aviez vus seulement.

Monsieur Thomasseau

Et savez-vous bien que je suis Monsieur Thomasseau, moi qui vous parle ?

Monsieur Vivien

Non, non, Monsieur, ce n'est pas vous, je viens de le quitter, il est aux trois Rois avec sa fille et des Soldats aux Gardes.

Monsieur Thomasseau

Voilà un maraud qui a perdu l'esprit, ou qui vient ici pour m'insulter.

Monsieur Vivien

Tenez, il est borgne et boiteux, Monsieur Thomasseau ; je viens de le quitter, vous dis-je.

Monsieur Thomasseau

Il y a ici quelque chose que je ne comprends point.

Monsieur Vivien

Et sa fille a le visage de travers, elle est bossue, naine et boiteuse.

Monsieur Thomasseau

C'est une pièce qu'on m'a voulu faire.

Monsieur Vivien

Vous avez l'air d'un honnête homme, Monsieur, je vous demande votre protection contre ces canailles-là.

Monsieur Thomasseau

Il faut en rire malgré moi. Oui, je vous l'accorde, c'est une plaisanterie qu'on vous a faite. Vous êtes un nouveau débarqué en ce pays-ci, quelques égrillards ont voulu rire à vos dépends et aux miens.

Monsieur Vivien

Il y a de méchantes gens. Pour moi, Monsieur, je suis sans malice.

Monsieur Thomasseau

Je le vois bien. Oh çà, c'est moi qui suis Monsieur Thomasseau, encore une fois.

Monsieur Vivien

Et moi, Monsieur Vivien de la Chaponnardière.

Monsieur Thomasseau

Ma fille est jeune et belle, et n'est ni naine, ni bossue.

Monsieur Vivien

En ce cas-là je viens pour être votre gendre, et voilà une lettre de mon père.

Monsieur Thomasseau

Je reconnais son seing et son écriture.

Scène 18

Madame Dubuisson, Clitandre

Madame Dubuisson

Cela est comme je vous le dis, entrez dans ce logis, votre tante et votre soeur y sont, et vous ne risquez rien.

Clitandre

Mais si ce gendre malotru…

Madame Dubuisson

Il ne le sera pas, je vous en réponds : le voilà encore avec Monsieur Thomasseau ; entrez, vous dis-je, et nous laissez faire.

Scène 19

Madame Dubuisson, Monsieur Thomasseau, Monsieur Vivien

Madame Dubuisson

Hé bien, avez-vous su ce qu'avait cet honnête Monsieur, pour faire tant de bruit ?

Monsieur Thomasseau

C'est le fils d'un de mes amis, ma voisine, qui vient ici pour être mon gendre.

Monsieur Vivien

Je vous le disais bien, moi, que le Thomasseau de tantôt n'était pas le véritable, et qu'il y en avait quelque autre.

Madame Dubuisson

Je vous félicite de l'avoir trouvé.

Monsieur Vivien

Si je vous en avais cru pourtant… Écoutez, je crois que vous êtes une friponne, Madame.

Monsieur Thomasseau

Comment, mon gendre ?

Monsieur Vivien

Elle était de complot avec vos cadets, ces vilains Thomasseaux que je vous ai dit.

Madame Dubuisson

Votre gendre est un peu fou, Monsieur, il est bon de vous en avertir.

Scène 20

Thibaut, Monsieur Thomasseau, Monsieur Vivien, Madame Dubuisson

Thibaut

Ah ! Vous vela, Monsieur, n'avez-vous point vu par hasard une Madame de Paris qui vous charche ?

Monsieur Thomasseau

Une Dame de Paris ! Que me veut-elle ?

Thibaut

Alle m'a dit de vous dire qu'alle veut vous dire queuque chose, qu'alle dit qui est de conséquence.

Monsieur Thomasseau

Quand elle viendra, nous saurons ce que c'est.

Thibaut

Ah, ah, ah, ah.

Monsieur Vivien

Cet homme-là se moque de moi, je pense ?

Thibaut

Tatigué, que vela un drôle de corps ! Ah, ah, ah, ah.

Monsieur Thomasseau

Te tairas-tu, maraud ? C'est mon gendre.

Thibaut

Ah, ah, ah, ah, comme il se gausse, couseine.

Madame Dubuisson

Il ne se gausse point, c'est la vérité.

Thibaut

Quoi, c'est là ce mari qu'ous avez fait venir exprès pour Mademoiselle Mariane ?

Monsieur Thomasseau

Oui, lui-même, qu'en veux-tu dire ?

Thibaut

Morgué, votre fille choisit mieux que vous, je me donne au diable, le gars de la petite ruelle vaut trente maris comme stila ; je vous l'avais bian dit qu'ils se trouverions deux. Je m'en vais vous l'amener, vous varrez vous-même.

Monsieur Thomasseau

Madame Dubuisson, vous avez un cousin qui devient bien insolent, je le mettrai dehors si cela continue.

Scène 21

Monsieur Vivien, Monsieur Thomasseau

Monsieur Vivien

Tenez, beau-père, j'ai dans la pensée que ce paysan-là est le Thomasseau de tantôt, hors qu'il n'est plus borgne.

Monsieur Thomasseau

Lui ! Point du tout, c'est mon jardinier.

Scène 22

Thibaut, Lorange, Monsieur Thomasseau, Monsieur Vivien, Madame Dubuisson

Thibaut

Pargué, je revians sur mes pas, et je m'en retorne de même ; vela cette Madame de Paris qui vous demande.

Lorange

Monsieur, je suis votre très humble servante.

Monsieur Thomasseau

Je suis votre serviteur, Madame.

Monsieur Vivien

Voilà une grande fille qui n'est pas mal faite.

Madame Dubuisson

Hé, comment, c'est Mademoiselle Duhazard, si je ne me trompe ?

Lorange

Oui, ma chère Madame Dubuisson, c'est moi-même.

Monsieur Thomasseau

Tu connais cette personne-là, ma voisine ?

Madame Dubuisson

Vraiment oui, c'est une de nos amies, une fort honnête fille, qui postule pour chanter gratis à l'Opéra, afin de se faire connaître. Hé, qui vous amène en ce pays-ci, Mademoiselle ?

Lorange

Trois Officiers de Dragons de mes bons amis m'ont engagée d'y venir en Vendanges ; et comme j'ai su par occasion que Monsieur Vivien de la Chaponnardière y était pour épouser la fille de Monsieur, j'ai cru ne pouvoir me dispenser de mettre empêchement à ce mariage.

Monsieur Vivien

Mettre empêchement à mon mariage ! Et de quel droit, Madame ?

Lorange

Comment de quel droit, petit perfide ?

Monsieur Thomasseau

Que veut dire ceci, mon gendre ?

Monsieur Vivien

Le Diable m'emporte, si j'en sais tien, je ne connais point cette créature-là.

Lorange

Tu ne me connais point, traître ? Je te dévisagerai, si on me laisse faire.

Madame Dubuisson

Hé, ne vous emportez pas de la sorte.

Lorange

Tu ne me connais pas ? N'est-ce pas toi qui m'as mise dans mes meubles ?

Monsieur Vivien

Moi ?

Monsieur Thomasseau

Mon gendre ?

Lorange

Avant que je connaisse ce libertin-là, ma réputation flairait comme baume dans tout le quartier du Palais-Royal.

Madame Dubuisson

Je vous le disais bien, elle a toujours passé pour une fille très sage.

Lorange

Si vous saviez, Monsieur, comme il m'a attrapée.

Monsieur Thomasseau

Cela ne vaut rien, mon gendre ; voilà de mauvaises manières.

Monsieur Vivien

Je vous proteste, Monsieur Thomasseau.

Lorange

Tenez, Monsieur, il venait quelquefois chez une honnête Marquise qui donne à jouer ; il me vit, je lui plus ; je le vis, il me plut.

Madame Dubuisson

Il vous proposa quelques parties de plaisir ?

Lorange

Vraiment, nous soupâmes ensemble dès le soir même ; il me fit boire tant de ratafia, et tant manger de truffes. Oh, pour cela l'argent ne lui coûte rien, il fait bien les choses.

Madame Dubuisson

Cet homme-là est d'une grande dépense, au moins.

Monsieur Thomasseau

Oui, cela n'accommode point un ménage.

Madame Dubuisson

Il ne faut pas demander si le lendemain il alla vous rendre visite ?

Lorange

Oui, Madame, et deux jours après il m'envoya une tapisserie de brocatelle, un petit lit de damas feuille morte, avec la petite oie.

Monsieur Thomasseau

Un lit de damas ! Cela est violent.

Monsieur Vivien

Si j'ai jamais vu cette coquine là, si je sais ce que c'est que tout ce qu'elle dit.

Lorange

Oh, tu as beau nier, il faut que tu m'épouses, ou que tu sois pendu.

Monsieur Vivien

Je vous épouserai, moi ?

Lorange

Oui, par la ventrebleu, tu m'épouseras ?

Madame Dubuisson

Ne vous tourmentez donc point, Mademoiselle, vous vous ferez malade.

Lorange

Ah, je veux que cinq cents diables me tordent le cou, Madame, si…

Madame Dubuisson

Voilà, une effrontée carogne.

Monsieur Thomasseau

Allez, Monsieur, vous devriez mourir de honte de faire des présents à des filles qui jurent comme cela.

Scène 23

Thibaut

Thibaut

Tenez, Monsieur, vela le mari que votre fille a fait venir de Paris, et vela sti que vous avez fait venir de campagne. Alle veut sti-ci, et ne veut point sti-là, est-ce qu'alle a tort ? Regardez-les bian, qu'eux comparaison !

Scène 24

Monsieur Thomasseau, Mariane, Monsieur Vivien, Clitandre, Madame Desmartins, Lorange, Madame Dubuisson

Monsieur Thomasseau

Approchez, ma fille, approchez.

Mariane

Souffrez, mon père, que je me jette à vos genoux, pour vous conjurer instamment de ne me pas forcer…

Monsieur Thomasseau

Ne me priez de rien, ma fille, l'affaire est conclue dans ma tête.

Mariane

Ah, mon père !

Monsieur Thomasseau

Votre mariage est déjà rompu avec Monsieur, c'est une affaire faite ; je ne veux point de débauché dans ma famille.

Monsieur Vivien

Quoi ! Vous croyez, Monsieur Thomasseau…

Monsieur Thomasseau

Voilà qui est fini, vous dis-je, j'écrirai à votre père.

Clitandre

Oserai-je me flatter, Monsieur…

Monsieur Thomasseau

Pour terminer quelque chose avec vous, Monsieur, il faut savoir qui vous êtes.

Clitandre

Il ne sera pas malaisé de vous en instruire, voilà ma tante et ma soeur…

Monsieur Thomasseau

Vous êtes le frère de cette adorable personne ?

Madame Desmartins

Si vous êtes toujours dans le dessein d'épouser ma nièce, il faut consentir au bonheur de mon neveu, pour le faire consentir au vôtre.

Monsieur Thomasseau

Sur ce pied-là, c'est une affaire faite, et nous serons bientôt d'accord.

Monsieur Vivien

Hé, qu'est-ce donc, me faire venir exprès de Gisors pour se moquer de moi ?

On entend un bruit de hautbois et de musettes.

Lorange

Consolez-vous, Monsieur ; jeune et nigaud comme vous êtes, vous ne manquerez pas de bonne fortune.

Monsieur Thomasseau

Quelle musique est cela ?

Madame Dubuisson

C'est un petit bal de campagne que Mademoiselle Duhazard a préparé pour Monsieur Vivien, apparemment.

Monsieur Thomasseau

Comment donc ?

Madame Dubuisson

Comme fille postulante d'Opéra, il faut qu'elle donne un plat de son métier à la compagnie.

Lorange

Et comme maître de l'Épée de bois, si vous voulez, je ferai le festin des deux mariages.

Monsieur Thomasseau

Mademoiselle Duhazard est un cabaretier.

Lorange

Fort à votre service.

Monsieur Vivien

Je vous le disais bien, moi, qu'on me faisait pièce.

Lorange

Sans rancune, Monsieur Vivien, nous vous avons empêché de vous marier, ce n'est pas vous rendre un mauvais service. Allons, gai, Messieurs de la symphonie : honneur à Monsieur Vivien, et à nos vendanges.

Divertissement

Premier Vendangeur, Choeur Répète, Second Vendangeur, Madame Desmartins

Plusieurs vendangeurs et vendangeuses, précédés de quelques hautbois et d'une musette, entrent en dansant.

Premier Vendangeur

Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux. J'avons des Vendanges nouvelles, Qui sont des plus belles, Nargue du vin vieux. Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.

Choeur Répète

Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.

Second Vendangeur

Darlu, Rousseau, Fitte et Forelle. En avons dans l'aile Avec leur vin vieux. Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.

Choeur Répète

Amis Vendangeux, Ayons le coeur joyeux.

Tous les acteurs de la comédie et du divertissement font la révérence à Monsieur Vivien, en répétant.

Premier Vendangeur

Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.

Choeur Répète

Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.

Premier Vendangeur

Qu'il est docile ! Et qu'il prend bien Le bon parti dans cette affaire ! Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.

Deux vendangeurs et deux vendangeuses, dansent une entrée grotesque.

Choeur Répète

Serviteur à Monsieur Vivien De la Chaponnardière.

Entrée d'un Sabotier seul.

Second Vendangeur

Morgué, morgué, point de mélancolie, J'ons bon vin et femme jolie, N'est-ce pas pour vivre contents ? Tout ce qui peut me chagriner l'âme, J'ons du vin nouviau tous les ans : Mais j'ons toujours la même femme.

Un paysan danse une entrée comique avec Angélique, qui est vêtue en vendangeuse.

Madame Desmartins

Amants, qui venez en vendange, L'Amour ne trouve point étrange Qu'au Dieu du vin vous fassiez votre cour. Dans une heureuse intelligence Ces Dieux se servent tour à tour, L'Amour aide à Bacchus, et par reconnaissance, Bien, souvent Bacchus avance Les affaires de l'amour.

Un grand benêt de paysan danse seul d'une manière niaise : quand il a fini Madame Desmartins s'avance au bord du théâtre, au milieu des deux vendangeurs. Ils chantent les couplets suivants, que tous les acteurs de la Comédie et du divertissement répètent en chantant.

Second Vendangeur

Les plus habiles Vendangeuses, Quoi qu'ordonne le Dieu du Vin, Ne sont jamais assez soigneuses Pour bien cueillir tout le raisin. Mais aux Vendanges de Surêne, Avec les Jeux et les Ris, Le Dieu des Amours amène Des grappilleuses de paris.

Premier Vendangeur

Profitez bien, jeunes fillettes, Des moments faits pour les amours ; Quand on a passé ses beaux jours, Adieu paniers, Vendanges sont faites.

Madame Desmartins

Cachez bien les faveurs secrètes, Amants, dont vous comblés. Sitôt que vous les révélez, Adieu paniers, Vendanges sont faites.

Second Vendangeur

Il faut savoir en amourettes Se saisir des tendres moments : Pour les trop timides Amants, Adieu paniers, Vendanges sont faites.

Tous les acteurs et actrices rentrent en dansant et en chantant, et Madame Desmartins, qui demeure seule sur le théâtre, adresse à l'assemblée ce dernier couplet.

Premier Vendangeur

Faites bien vos marchés, Grisettes, Avant qu'aimer les grands Seigneurs : Sitôt qu'ils ont eu vos faveurs, Adieu paniers, Vendanges sont faites.

Madame Desmartins

Défiez-vous de ces coquettes, Qui n'en veulent qu'à vos écus ; Sitôt que vous n'en aurez plus, Adieu paniers, vendanges sont faites.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.