Acte I
Scène 1
Guy, Une Dame
Guy vingt-quatre ans, 1'air un peu frêle et très soigné dans sa tenue, introduit une dame. G est une femme assez jeune, jolie, portant un costume tailleur, très chic. Elle entre timidement, et inspecte la pièce avec curiosité.
Guy
Asseyez-vous, je vous prie. Mon père a été appelé au collège par le proviseur ; il ne saurait tarder.
Une Dame
Merci... Je suis passée par le lycée, on m'a dit que je le trouverais sûrement ici.
Guy
Il est rentré depuis une heure ; et généralement il ne sort que le soir.
Une Dame
Quand puis-je être sûre de le rencontrer au lycée ?
Après une légère hésitation la damé s'assied sur le canapé-lit. - Pause.
Guy
Toujours dans la matinée. Mais si vous voulez l'attendre quelques minutes... Il ne saurait tarder. Prenez un Siège, je VOUS prie. Quelle chaleur, n'est-ce pas ?
Un silence.
Une Dame
En effet, il fait très chaud.
Guy
On suffoque.
Une Dame
Absolument.
Nouveau silence. Guy s'approche de la porte de droite et regarde dans l'antichambre, puis revient.
Guy
L'été est si désagréable en ville. Personne !... Je n'y comprends rien. Si mon père savait que vous êtes là à l'attendre...
Une Dame
Votre père est très sévère, n'est-ce pas ?
Guy
Sévère... Comment cela ?
Une Dame
Avec ses élèves...
Guy
Oh ! Madame, au contraire. Mon père est même trop bon : son indulgence est proverbiale au lycée.
Une Dame
Vraiment ?
Guy
Ce n'est pas parce que c'est mon père, mais c'est un esprit supérieur, bien différent de tous ceux qui l'entourent. Il connaît à fond les hommes, et s'il n'en a pas une estime sans réserve, il sait les juger avec bonté et les plaindre dans leurs faiblesses.
Une Dame
Comme vos paroles me font plaisir ! J'étais venue ici toute inquiète, et vous me rassurez. Mon fils doit avoir commis ce matin quelque sottise pendant la classe de grec... Votre père me l'a renvoyé sans me dire pourquoi.
Guy
Mon père !
Une Dame
Oui. Vous comprenez qu'à la veille des examens une semblable punition est un peu grave, et pourrait lui faire beaucoup de tort.
Guy
Pardonnez, madame, mon étonnement, mais,... vous avez déjà un fils étudiant au lycée ?
Une Dame
Oui, en première. Il a quinze ans passés.
Guy
Quinze ans ! C'est incroyable !
Une Dame
Je me suis mariée si jeune...
Entendant du bruit.
Guy
Cela ne me surprend pas ! Oh ! Voici mon père.
Scène 2
Jules Abbadia, Guy, Une Dame
Jules Abbadia entre par la porte de droite et se heurte contre la table. C'est un homme de cinquante ans, vêtu très simplement. Il porte une cravate, un chapeau mou à larges bords, et à la main une grosse canne de forme bizarre ; à la bouche, une énorme pipe allumée. Il ne voit pas ]a dame, et cherche à habituer ses veux à la pénombre de la pièce.
Jules Abbadia
C'est toi, Guy ?
Guy
Oui, Monsieur Jules. Bonjour !
Jules Abbadia
Le soleil m'a aveuglé. Maudit soit le soleil et celui qui l'a inventé ! Et ton père, où est-il ?
Jules enlève son chapeau, regarde attentivement la dame et en la reconnaissant fronce le front.
Guy
Papa est sorti un instant. Madame l'attend également. Il ne peut tarder.
Jules Abbadia
Comment ! Il a lâché ses parchemins !... Pas possible. Alors je parie qu'il est là-bas à jouer avec ces stupides marmots.
Guy
C'est probable !
Il salue la dame, et s'éloigne, puis sort dans la petite cour.
Jules Abbadia
Je vais l'attendre dans le jardin. Quand il sera libre, tu viendras me chercher.
Guy
Je suis confus, Madame, et vous prie de l'excuser. C'est un original.
Une Dame
Je le connais de vue, et aussi de réputation. C'est l'archiviste de la ville, n'est-ce pas ?
Guy
Oui, c'est un vieil ami de mon père. Nous supportons son détestable caractère à cause de son bon coeur.
Une Dame
Hum !... Son bon coeur... au bout d'une bien mauvaise langue.
Guy
C'est un homme qui dit trop brutalement ce qu'il pense.
Une Dame
À propos, que voulait-il dire avec ses stupides marmots ?
Guy
Mon père adore les enfants. Et quand il monte au collège, il s'arrête toujours à bavarder et à rire dans la chambrée des petits.
Une Dame
Votre père ?
Guy
C'est singulier, n'est-ce pas, qu'un homme aussi sérieux prenne plaisir à causer et à jouer avec des enfants ?
Une Dame
En effet.
Guy
C'est sa seule distraction, quand il est fatigué d'étudier et d'écrire. Le pauvre homme, il travaille tant !
Une Dame
Mais... pourquoi ?
Guy
Pour ses élèves. Il écrit en ce moment une oeuvre de critique. Vous l'ignorez sans doute, mais mon père est un philologue très érudit et très connu à l'étranger.
Une Dame
Presque un homme célèbre !
Guy
On ne le dirait pas, n'est-ce pas, en voyant notre pauvre maison.
Une Dame
Oh ! Je ne regardais pas pour cela... au contraire... avec tous ces livres...
Guy
C'est là toute sa richesse !
Une Dame
Et votre père a lu tout cela ?
Guy
Oh ! Il y en a encore autant de l'autre côté dans son cabinet.
Une Dame
C'est étrange ; en ville personne n'en parle.
Guy
Oh !
Scène 3
Guy, Régine Albérini, Une Dame, Régine, Jules Abbadia
Régine Albérini entre vivement de la petite cour suivie de Jules Abbadia. C'est une femme de plus de quarante ans, mais qui ne paraît pas son âge, et est encore agréable à regarder. Vêtue assez simplement, elle donne l'impression d'un esprit simple et primitif.
Guy
Maman !
Régine Albérini
Pardonnez-moi, Madame... Je ne vous savais pas ici. Monsieur Abbadia vient de me prévenir. Vous cherchez mon mari ?
Une Dame
Oui, Madame.
Régine Albérini
C'est tout-à-fait par hasard qu'il n'est pas chez lui à cette heure ci.
Guy
Il est monté un instant au collège.
se tournant vers lui, sévèrement
Régine
Et tu n'es pas allé le chercher ?... Allons, cours, dépêche-toi... Et une autre fois, quand il y aura des visites, avertis-moi.
À la dame.
Guy
J'y vais, Maman. Vous permettez, Madame ?
La dame s'assied.
Régine
Je vous en prie, madame, asseyez-vous.
Guy sort en courant.
Jules Abbadia
Prends garde, petit serin. Les jupons, vois-tu, c'est comme de la glu... ça colle.
Elle s'aperçoit qu'elle est assise sur un fusil et le prend.
Régine
Excusez-moi, madame, de vous recevoir dans cette chambre ; mais il m'est impossible d'obtenir de l'ordre. Mon mari et mon fils se disputent le soin de tout bouleverser dans la maison. Voici par exemple un fusil qui n'est guère à sa place.
Une Dame
Ah ! Dieu !
Régine
N'ayez pas peur, Madame.
Il le remet sur la table.
Jules Abbadia
Il n'est pas chargé... D'ailleurs un fusil à baguette, c'est pour la chasse aux tortues.
Une Dame
C'est plus fort que moi, j'ai horreur des armes à feu. Rien que d'en voir une, je me trouve mal.
Jules Abbadia
Elle préfère les armes blanches.
Elle se lève et va vers la table.
Apercevant la manivelle.
Elle va pour la soulever, mais ne peut y parvenir.
Régine
Regardez cette table. On dirait un étal de fripier. Un fusil, un chapeau, un creuset, des fioles, un sécateur... Qui a pu sortir cette machine-là ? La manivelle dont mon mari se servait il y a vingt ans pour ses exercices du matin. Ce devrait être au grenier. Je ne peux seulement pas la soulever. Je vous en prie, Abbadia, mettez ça dans un coin.
Il met la manivelle dans un coin.
Jules Abbadia
Fichtre ! Quel poids ! Il paraît que la vie du séminaire lui avait développé les muscles !
Régine
Quand j'avais ma fille avec moi, à nous deux nous pouvions encore y arriver. Mais maintenant que je suis seule...
Une Dame
Vous avez perdu votre fille ?
Régine
Non, heureusement, chère Madame, Irène a dû nous quitter, parce qu'elle a obtenu une place de professeur à l'École normale de Milan.
Une Dame
Et elle est là-bas toute seule ?
Revenant s'asseoir près de la dame.
Régine
Dame ! Je n'ai pas pu l'accompagner. Aussi, avec la chaleur qu'il fait maintenant, j'aime mieux rester dans le jardin.
Une Dame
Comment, vous avez un jardin ?
Régine
Oh ! Un jardin... pas précisément. Nous l'appelons ainsi parce que nous y avons mis un peu de verdure, et que mon mari y cultive ses fleurs préférées. En réalité, ce n'est qu'une cour enfermée entre les murs du lycée et le collège.
Scène 4
Alexandre Albérini, Une Dame, Régine, Jules Abbadia, Guy
Aibérini entre par la porte de droite suivi de Guy. Il a l'aspect grave et renfermé de 1'homme de scieoce, tempéré par des instants d amabilité et de bonne humeur. Sa figure sévère et triste s'illumine par moments d un sourire presque enfantin. La barbe est peu fournie, brune ; il porte des lunettes d'or. Il est vêtu d'un stifelius noir, plutôt ample et toujours ouvert.
Alexandre Albérini
Je vous demande mille fois pardon, madame, de vous avoir fait attendre. Me voici tout à vous. Si vous voulez entrer dans mon cabinet, nous pourrons parler plus librement.
Se tournant vers Régine.
Une Dame
Comme vous voudrez, Monsieur. Au revoir, Madame ; et merci de votre bonne compagnie.
La dame entre dans le cabinet.
Régine
Madame !
Alexandre Albérini
Tu as bien fait de venir me voir aujourd'hui. Je te réserve une surprise amusante.
Jules Abbadia
Une surprise !... Alors je t'attends ici.
Il suit la dame après avoir formé les battants de porte.
Alexandre Albérini
C'est cela.
Régine
Quelle jolie femme !... Et gracieuse, élégante. J'étais honteuse de la recevoir ainsi ; ce doit être une grande dame.
Guy
C'est une comtesse. Je la connais et l'admire depuis longtemps déjà... de loin naturellement. Elle passe pour une des plus jolies femmes de la ville.
Jules Abbadia
Et aussi pour une des plus légères.
Puis, changeant de ton.
Régine
Pas si haut, je vous en prie. Comment, cette dame si distinguée...?
Jules Abbadia
Oui... Elle se distingue en tout. Pendant que son mari, chasseur acharné, massacre le gibier dans nos campagnes, elle, en ville, sous prétexte qu'elle a peur des armes à feu, venge tranquillement la nature contre cet ennemi des animaux. Pour plus amples renseignements s'adresser aux officiers de la garnison.
Guy
C'est exagéré.
Jules Abbadia
Ce n'est un mystère pour personne.
Guy
Soit ! J'admets qu'elle ne passe pas pour un modèle de vertu. Mais qu'importe ? Si elle l'était, elle n'aurait pas ce charme, qui la distingue de toutes les autres femmes et qui fait d'elle la seule sensation artistique qu'il nous soit permis de goûter dans ce malheureux trou.
Jules Abbadia
Quelle morale !
Guy
La morale n'est qu'une convention ! Je trouve que nous autres hommes sans préjugés, loin de condamner cette femme, qui au fond ne fait de mal à personne, nous devrions lui savoir gré de sa beauté, et de l'usage... généreux qu'elle en fait.
Régine
Guy !...
Jules Abbadia
Nous lui devrions peut-être aussi de la reconnaissance ?
Guy
Pourquoi pas? Nous lui devons un peu de joie.
Régine
Je comprends à présent pourquoi tu ne te hâtais pas de m'appeler. C'était pour lui prouver la reconnaissance.
Il tousse de façon significative.
Guy
C'est possible. Quand tu es arrivé, je commençais à lui faire la cour ; et si Monsieur Abbadia ne nous avait pas interrompus...
Régine
Mais Guy...
Jules Abbadia
Grand enfant sans tête et sans coeur.
Guy
Que voulez-vous ? Je suis païen. Pour moi, la femme divine est toujours la Vénus olympique, la Déesse de la Vie et de la Joie. La femme chaste et triste de l'Évangile, la Vierge... Je ne la comprends pas.
Jules Abbadia
Ah !... Alors, quand tu le marieras, tu iras choisir ta femme parmi les... Vénus olympiques !
Guy
Moi, me marier ! Ha ! Ha !... Non, nous nous réservons pour de plus grandes choses !
Scène 5
Alexandre Albérini, Guy, Régine, Jules Abbadia, Jules, Alexandre
Voyant sa manivelle par terre, à Guy.
Alexandre Albérini
Ah ! Encore une affaire expédiée... J'ai fait sortir cette dame par le jardin pour vous épargner les remerciements. Ah ! Bravo ! Tu as retrouvé ma manivelle.
Guy
J'ai dû mettre le grenier sens dessus dessous...
Régine
Comment? C'est toi qui as redescendu ça ?
Se tournant vers Jules.
Il se frotte les mains avec un rire ironique.
Alexandre Albérini
Oui, je veux que Guy s'exerce un peu les muscles. Il ne suffit pas d'avoir de bonnes idées en tète ; il faut acquérir aussi les moyens de les faire valoir ; et souvent deux poings solides changent les idées d'autrui mieux que cent démonstrations, Tu vois, mon vieux, le métier a bien pardi fois ses petites compensations. Après un entretien avec un hypocrite, un tête-à-tête avec une jolie femme... Aujourd'hui, je ne me plains pas.
Jules Abbadia
Je te rappelle que tu m'as annoncé une surpris amusante.
Alexandre Albérini
Et tu vas l'avoir ! Nous attendons une visite.
Régine
C'est vrai, je l'avais oublié. Ton ami...
Alexandre Albérini
Et quel ami ! Un vieux camarade que je n'ai pas revu depuis trente ans. Quand il me quitta, nous portions tous doux la soutane noire, insigne des ministres de Dieu.
Jules Abbadia
Dieu me garde ! Un prêtre !
Alexandre Albérini
Il n'est pas prêtre !
s'arrêtant étonné
Jules
Un autre excommunié de ton espèce, alors ?
Alexandre Albérini
Non plus. Un brave campagnard vénitien qui a dû renoncer à sa vocation pour affaires de famille. Il a quitté le séminaire juste avant de prendre le sous-diaconat qui nous consacre pour l'Église, comme je l'ai été moi-même, « sacerdos in selernum. » Il en est parti en pleurant d'ailleurs... Il se sentait né, disait-il, pour représenter Dieu sur la terre.
Jules
Mais comment est-il ici ?
Alexandre Albérini
C'est le ministre qui l'y a envoyé. Mes leçons de philosophie effrayaient les anti-cléricaux qui nous gouvernent ; et ils nous ont dépêché un autre cafard juste à la fin de l'année scolaire.
Il se lève.
Jules
En somme, tu attends la visite obligatoire du nouveau professeur de philosophie du lycée ? Eh ! Bien, si c'est ça la surprise,... Merci, je me sauve.
Alexandre Albérini
Reste donc ! Tu n'as jamais lu dans les livres qu'un ange du ciel, un de ces anges obtus et soumis, restés au service de leur maître, soit descendu un jour visiter un de ses frères, précipité dans l'abîme pour avoir osé penser et raisonner tout seul ?
Jules
J'ai dû voir ça dans un opéra.
Alexandre Albérini
Eh, bien ! Tu vas assister tout à l'heure chez moi à quelque chose de semblable... sans musique, naturellement.
Jules
Et ce professeur, cet ange du ciel, comme tu l'appelles, connaît ton histoire ? Il sait que tu as été prêtre, que tu as un beau jour jeté la soutane aux orties !
Alexandre Albérini
Il doit le savoir.
Régine
Quand tu l'as rencontré à la présidence, il ne t'a rien dit à ce sujet ?
Alexandre Albérini
Non ! Je l'ai invité à venir me voir pour te le présenter, et il a accepté de bon coeur, en ajoutant qu'il m'amènerait sa fille.
Jules
Oh ! L'ange est donc marié?
Alexandre Albérini
Veuf.
Jules
Et il t'amène avec confiance toute sa famille ?.... Je parie ma tête qu'il ne sait rien de ton passé.
Alexandre Albérini
Tant mieux ; je le lui conterai.
Régine
Comment... Tu vas lui dire... ?
Régine, sans oser insister, secoue la tête, puis sort par la porte de gauche.
Alexandre Albérini
Certainement. Du reste, Sénardi était dans le temps un des plus modérés d'entre nous.... Je veux dire un des moins enragés. Je me rappelle avoir eu avec lui plusieurs discussions très vives... Je faisais partie du clan des intolérants.
Guy
Toi, père, tu étais intolérant ?
se levant et le regardant
Alexandre
Oui, moi ! J'étais aussi alors très courageux. Crois bien, mon fils, que si je portais cet habit, et que si je prêchais ce verbe, c'est que j'étais sincère et de pleine bonne foi.
Guy
Je n'en doute pas, père. Mais malgré moi j'ai peine à me figurer que tu aies pu être différent de ce que tu es maintenant.
Se tournant vers Guy.
Alexandre
Oh ! Différent !... Qu'est-ce que nous sommes au fond ?... Ce que le hasard de l'éducation nous fait. Des bouteilles que l'on remplit à son gré d'un liquide quelconque. Le verre en est incolore et transparent. On verse du vin, il est rouge ; on y verse de l'absinthe, il devient vert. On le remplit d'encre, et le voilà plus noir que l'encre même. Et pourtant la bouteille n'a pas de couleur ! Le rouge, le vert, le noir, ce sont les autres qui l'y ont mis. Toi, par exemple, tu te crois un homme intelligent et éclairé, convaincu de ia vérité de la science, et connaissant les secrets de la nature. Et tu crois impossible d'avoir en toi une autre intelligence que celle que tu as, et tu t'imagines que tu es né réellement pour devenir un libre-penseur ! Au fond, tu n'es que ce que je t'ai fait. Tu as la couleur de l'éducation que je t'ai donnée. Tu as été élevé dans des conditions exceptionnelles, et tu as pu, dès l'enfance, devenir un homme libre. Le serais-tu si j'avais commencé à te fuite baptiser à l'église, si ta mère l'avait appris dès le berceau les prières habituelles, si chacun enfin s'était arrangé pour te saturer d'absurde et de mystère ? Non évidemment. Par malheur, moi, je n'ai pas eu cette joie. J'ai été comme tant d'autres. Ma bouteille a été remplie jusqu'au bord d'ombres et de mensonges !...
Guy
Mais tu as su rejeter loin de toi toutes les ombres et tous les mensonges !
Se tournant vers Abbadia.
Alexandre
Oui, mon fils, je l'ai su. Mais au prix de quelles souffrances, et de quelles douleurs ! Pour toi au contraire cette liberté d'esprit est une habitude facile et sûre, C'est étrange... L'arrivée de cet homme a réveillé en moi une foule de souvenirs, oubliés depuis des années.
Changeant de ton.
Jules
Ne t'en plains pas. Ces souvenirs viennent de l'inspirer de profondes et belles paroles, Mais la théorie des bouteilles m'a donné une soif infernale.
Appelant Régine.
Alexandre
Ha ! Ha ! Ha ! Régine ! Régine !
Régine
Ne crie donc pas. Je suis là. Qu'est-ce qu'il faut ?
Alexandre
Tu as entendu ! Monsieur l archiviste a soif. À propos tu as pensé aux rafraîchissements à offrir tout à l heure.
Régine
Oui, nous avons de la conserve de framboise...
Alexandre
Heu !
Régine
Du vin blanc mousseux !
Guy
Ça, c'est pour moi.
Régine
Du vermouth...
Guy
De l'essence de camomille...
Régine va pour sortir : on entend un coup de sonnette dans l'antichambre.
Alexandre
Allons, je vois que nous pourrons avoir soif. Pour le moment, donne-nous du vin rouge pour monsieur l'archiviste. Ah ! C'est lui !
À Guy.
Guy hésite et paraît ennuyé.
Régine
Déjà ! Moi qui voulais m'habiller un peu... Va ouvrir, Guy. La bonne n'est pas rentrée.
Alexandre
Vas-y, Régine.
Elle sort vivement. Guy sort par la porte de droite. - Alexandre, voyant la mine furieuse d'Abbadia, éclate de rire.
Régine
Je vais me dépêcher. En attendant, reçois-les.
Alexandre
Fais patienter ta soif.
Jules
Ah ! Si je pouvais envoyer ton ange en enfer !
Alexandre
À quoi bon ? Il y vient tout seul !
Scène 6
Guy, Thomas Sénardi, Alexandre, Mathilde Sénardi
Guy Albérini rentre, précédant Thomas Sénardî et sa fille Mathilde. Sénardi est un homme à la figure douce et souriante, quoique révélant par moments un caractère tenace et volontaire. Sa fille est jolie, vêtue avec simplicité mais avec goût.
Guy
Entrez, Monsieur, je vous en prie.
Thomas Sénardi
Merci, merci.
Il lui offre cordialement la main.
Alexandre
Ah ! Mon cher ami !
Thomas Sénardi
Nous te dérangeons peut-être à cette heure ci?
Alexandre
Non, je t'attendais.
Thomas Sénardi
Permets-moi de te présenter ma fille Mathilde, dont je t'ai parlé hier.
On lui donne la main.
Alexandre
Oh ! Oh ! Si grande ! Mademoiselle, enchanté de faire votre connaissance.
Mathilde Sénardi
Monsieur !
11 ôte ses lunettes, et se tournant vers Thomas.
La figure de Sénardi s'illumine.
Thomas devint sérieux.
Alexandre
Jolie, très jolie : figure ouverte, intelligente... une ligne gracieuse et forte... respire la santé... Mon cher ami, tous mes compliments. C'est une Belle oeuvre. J'ai lu l'autre jour ton petit traité de philosophie élémentaire... Je préfère ta fille. À mon tour permets-moi de te présenter mon fils, le docteur Guy Albérini, une tête carrée, professeur de sciences naturelles, en attendant une chaire.
Thomas Sénardi
Il s'est déjà présenté lui-même. D'ailleurs, je l'aurais reconnu ; il te ressemble tellement !
Présentant Thomas.
Présentant Mathilde.
Alexandre
Mon meilleur ami, Monsieur Jules Abbadia, archiviste de la ville, Monsieur Thomas Sénardi, un de mes vieux condisciples, et mon nouveau collègue, Mademoiselle Sénardi, Thomas et Jules se serrent la main. Mathilde va pour s'incliner, mais Abbadia lui serre la main avec force.
Mathilde s'assied sur le canapé-lit ; Thomas sur une chaise, près du canapé. Alexandre sur le petit lit, entre Mathilde et son père. Jules et Guy restent debout.
Alexandre
Là, maintenant que les présentations sont faites, asseyez-vous, je vous en prie. Ma femme ne va pas tarder. Eh ! Bien, comment avez-vous trouvé notre petite ville ? Bien triste, n'est-ce pas... et toute noire ?
Thomas Sénardi
Non, au contraire, très agréable. Depuis dix ans que nous sommes exilés en Sardaigne, à Oristano, nous n'en pouvions plus. J'attendais mon changement comme une libération.
Changeant de ton, à Mathilde.
Alexandre
Moi, j'attends depuis six ans une chaire de philosophie à l'université. Je l'ai gagnée dans un concours où j'ai été classé premier ; on a nommé un autre à ma place, Et vous, Mademoiselle, vous vous trouviez mal en Sardaigne ?
Mathilde Sénardi
Non, Monsieur ; je suis toujours bien où est mon père. Et puis, cette terre sauvage et primitive parlait à mon imagination, et ces gens malheureux, opprimés par la misère et l'ignorance, m'étaient très sympathiques. Il y avait tant de bien à faire là-bas.
Alexandre
Je vous crois. Alors vous êtes revenue à contre-coeur ?
Mathilde Sénardi
Oui, un peu, je l'avoue. On m'aimait tant. Ces braves gens étaient pleins d'attentions pour moi. Ils me regardaient comme quelqu'un au-dessus d'eux... Et tous les enfants... Je l'avoue sans honte, j'ai pleuré en quittant tous ces petits.
Alexandre
Vous aimez les enfants ?
Mathilde Sénardi
Oh ! Follement !
Alexandre
Mon ami, je crois que nous ne tarderons pas, ta fille et moi, à devenir bons amis.
Thomas Sénardi
Gela me fera plaisir.
Scène 7
Régine, Alexandre, Thomas Sénardi, Mathilde Sénardi, Guy, Jules
Régine qui a changé de costume, entre par la porte de droite ; Thomas et Mathilde se lèvent.
Régine
Je vous en prie, ne vous dérangez pas pour moi.
Alexandre
Je te présente mon ami Sénardi et sa fille, dont je l'ai annoncé la visite ce matin.
Ils se serrent la main.
Régine
Monsieur... Mademoiselle... Très heureuse de faire votre connaissance. Mon mari m'a souvent parlé de vous ; vous avez été camarades de classe, je crois.
Régine s'assied à 1'endroit où était Alexandre ; qui reste debout ; Jules et Guy se sont éloignés, près de la table à droite.
Thomas Sénardi
Nous sommes amis on peut dire depuis l'enfance.
Régine
Excusez mon retard involontaire. Mais je suis si occupée ! Vous savez, dans une maison, il y a toujours quelque chose à faire, et une bonne ménagère n'a jamais une minute à soi. N'est-ce pas, Mademoiselle ?
Mathilde Sénardi
Oh ! Certes.
Alexandre sourit.
Elle continue de parler.
Régine
Les hommes ne veulent pas croire ça... Moi, je sais que je passe la plus grande partie de mon temps à mettre la maison en ordre. Tu as beau rire, c'est exact ; et tiens, par exemple...
Guy
Voilà maman partie, elle ne s'arrêtera pas de si tôt ! Pauvre maman, elle est si bonne, si simple !
Jules
Guy ! Je trouve que tu regardes trop de ce côté-là.
Guy
Je regarde maman.
Jules
D'un oeil, mais de l'autre...? Non, soyez tranquille, monsieur Jules. D'ailleurs, vous connaissez mes idées sur ce sujet. Les jeunes filles...
Jules
Oui, nous savons, les vierges, tu ne les comprends pas !
Thomas Sénardi
Je m'attendais si peu à le retrouver ici ? J'avoue que quand je l'ai vu l'autre jour, je ne l'ai pas reconnu.
Alexandre
Je suis donc bien changé ?
Thomas Sénardi
Assez. Au séminaire, tu étais un petit jeune homme maigre, malingre, affaibli.
Alexandre
Par les veilles et les jeûnes.
Thomas Sénardi
Et naturellement pas de barbe. Tout cela t'a changé.
Régine
Comme tu devais être laid, Alexandre !
Alexandre
Pour ce que je faisais, j'étais encore trop beau.
Thomas Sénardi
D'ailleurs, je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis le séminaire.
Mathilde Sénardi
Ce qui n'a pas empêché papa de se souvenir toujours de vous. Hier, il est rentré à la maison tout heureux de vous avoir rencontré.
Alexandre
Vraiment ?
Thomas Sénardi
Oui, pour Mathilde surtout. Je me disais : Cette pauvre petite va se trouver toute seule, égarée, et elle s'ennuiera à mourir. Quand tu m'as dit que tu étais marié, c'a été un éclair d'espoir pour moi.
Régine
Soyez tranquille, mademoiselle Mathilde ne s'ennuiera pas avec nous. Elle remplacera ma fille, dont l'absence me pèse toujours.
Thomas Sénardi
Oui, à propos : tu me disais hier que tu avais deux enfants ?
Alexandre
Irène est à Milan, professeur à l'École Normale. Je n'aime pas les paresseux dans la maison.
Thomas Sénardi
Comment, une jeune fille, toute seule, dans une grande ville ?
Alexandre
Pourquoi pas ? L'indépendance va avec le travail. Irène apprend à connaître la vie beaucoup mieux que sous les jupons de sa mère.
Thomas Sénardi
Mais les périls, les tentations ?
Alexandre
Pour apprendre à nager il faut se jeter à l'eau. Tant que les femmes seront en tutelle, elles resteront toujours dans cet état d'esclavage moral, et d'infériorité civile, qui est la vraie source de tous les dangers.
Thomas Sénardi
Écoute, je t'avoue que même si je pensais comme toi, je ne pourrais pas me séparer de Mathilde.
se tournant vers Albérini.
Mathilde Sénardi
Pourquoi serions-nous obligés de nous séparer, papa ? J'ai assez à faire à la maison, Mon travail n'est sans doute pas celui que vous souhaitez ; mais il faut que je tienne le ménage, ce qui n'est pas peu de chose, Madame Albérini le disait elle-même tout à l heure ; et je ne crois pas qu'elle ait l'intention de concourir pour une chaire de professeur.
Régine
Pas précisément.
Guy
Elle n'est pas bête.
Mathilde Sénardi
Et dans ma petitesse je ne me considère ni comme l'esclave ni comme l'inférieure de l'homme. Je suis seulement différente de lui, et je fuis ce qu'un homme ne pourrait pas faire.
Régine
Très bien, mademoiselle... Ah ! Si ma fille pouvait vous entendre ! Je voudrais voir ce qui arriverait si moi aussi je me mettais à étudier du malin au soir, et à vouloir professer.
Alexandre
Ce serait un peu tard, ma pauvre Régine.
Régine
En attendant, tu devrais mettre un peu de côté tes livres, tes élèves, et même les fleurs de ton jardin.
À Guy.
Alexandre
Tu me rappelles que ce matin je n'ai même pas arrosé mes fleurs, Y as-tu pensé, au moins, toi?
Guy
Oui, papa. Tu sais que je suis ton coadjuteur...
Alexandre
Mon vicaire général ! Thomas, comme repris soudain par un souvenir, reste pensif.
Mathilde Sénardi
Oh ! Les fleurs, quelle belle chose, n'est-ce pas ? À Oristano, j'en avais orné toute notre petite maison, depuis le rez-de-chaussée jusqu'au toit. Ici, pas la moindre petite fleur !
Alexandre
Si vous le désirez, mademoiselle, je me ferai un plaisir de vous en offrir. Nous avons là, dans le jardin, de quoi décorer tout un palais.
Mathilde Sénardi
Oh ! Mais j'accepte, j'accepte très volontiers.
Alexandre
Voulez-vous voir tout de suite notre jardin ?
Mathilde Sénardi
Avec plaisir !
Régine
Si vous voulez venir avec nous, Mademoiselle ?
À son père.
Mathilde Sénardi
Oh ! Oui, oui, merci ! Allons-y tout de suite, Père, ce sera comme à Oristano !
Guy
Et le goûter? Y penses-tu, oui ou non.
À Mathilde.
Régine
Laisse donc. Si on n'y pense pas, c'est autant d'épargné, Vous venez, Mademoiselle ?
Elles se dirigent vers le fond. Guy va pour les suivre.
Mathilde Sénardi
Me voici, Madame.
Jules
Où vas-tu ?
Guy
Dans le jardin, je les accompagne.
Il sort avec Guy à la suite de Régine et de Mathilde.
Jules
Ah ! Ah ! Fais attention, c'est une coquette. As-tu vu ? Même avec ton père qui pourrait être son père !... Ah ! Les femmes ! S'il n'y avait pas de femmes !...
Scène 8
Alexandre, Thomas Sénardi
Albérini va pour sortir, et aperçoit, près de la porte, Thomas qui est resté immobile et pensif.
Alexandre
Eh ! Bien !... Viens-tu ?
Thomas Sénardi
Puisque nous sommes seuls un moment, permets moi une question. Comment se fait-il que tu sois ici ?
Alexandre
La belle question ! Je suis ici comme tu y es toi-même, par le hasard du sort et la volonté du ministre.
Thomas Sénardi
Non, je veux dire comment as-tu quitté la carrière ecclésiastique? Tu as dû sortir du séminaire peu de temps après moi. Mais pour quelle raison?
Alexandre
Non... J'ai changé de métier quatre ans plus tard.
Thomas Sénardi
Quatre ans? Mais alors... tu as pris tous les ordres?
Alexandre
Tous.
Thomas Sénardi
Tu as été prêtre?
Alexandre
Tout ce qu'il y a de plus prêtre ! J'ai célébré solennellement mes noces avec l'Église le 9 septembre 1872.
Thomas Sénardi
Et depuis?
Thomas a un geste d'êtonnement et de reproche. Albérini s'approche de lui, lui met une main sur l'épaule, et lui dit doucement.
Thomas fait un signe affirmatif.
Alexandre
Depuis... j'ai divorcé pour incompatibilité d'humeur. Sénardi, causons sérieusement et à coeur ouvert... As-tu gardé ta foi de ces temps-là ? Eh bien, moi, non ! Je m'en suis délivré; et délivré de façon à n'en pas garder le regret. Eusses-tu admis que, n'ayant plus la foi, je fusse resté prêtre ?
Thomas Sénardi
Mais tu ne pouvais plus...
Alexandre
Je le pouvais si bien que je l'ai fait.
Thomas Sénardi
Comment, tu as osé ?...
Alexandre
Ce fut l'année d'après, en 73... Tu vois que ce n'est pas d'hier. Je fis par hasard la connaissance d'un homme assez célèbre par son talent, sa doctrine, et ses oeuvres. C'est cet homme qui, sans le vouloir, me mit au coeur une fièvre de savoir, et détermina en moi une crise morale, dont je suis sorti comme tu me vois... tout à fait changé. Tu sais, Sénardi, qu'à notre sortie du séminaire, nous étions rentrés dans le monde comme prêtre pour la consolation des hommes. Quand je pense aux ânes que nous étions alors...
Thomas Sénardi
Des ânes !... Allons donc !
Alexandre
Tuas raison, n'insultons pas ces animaux ; mettons des bêtes, tout simplement. Donc, quand je sortis de là, il me fallut recommencer toute mon éducation intellectuelle, et m'initier seul à tous les grands problèmes scientifiques de notre temps, que j'ignorais, que nous ignorions tous. Puis, peu après, je jetai résolument au loin cette robe qui n'était plus faite pour, moi, et je cherchai à gagner honnêtement mon pain, sans l'escroquer à la crédulité de mes semblables. Je te le demande franchement, Sénardi... aurais-tu agi autrement que moi, toi, l'honnête homme ?
Thomas Sénardi
Oui J'aurais commencé, moi, par ne pas renier tous les principes que l'on m'avait inculqués, pour n'en accepter que le dernier mot.
Alexandre
Mais si ce mot les abolissait tous... S'il était définitif ?
Thomas Sénardi
Il n'y a rien de définitif. Nous sommes enfermés dans un cercle de mystère qu'aucune science ne peut ni ne pourra jamais expliquer.
Alexandre
Le mystère n'existe pas ! Ce n'est que l'ombre projetée sur les choses par notre ignorance. À mesure que celle-ci diminue, le mystère s'amoindrit et se dissipe.
Thomas Sénardi
Oui, si je comprends bien tes paroles, non seulement tu as perdu la foi dans notre religion, mais tu en es arrivé à nier n'importe laquelle.
Alexandre
Mon cher ami, trois siècles de découvertes physiques et historiques ont rendu insoutenable n'importe quel édifice religieux. Je ne crois pas, et je ne croirai jamais « quia absurdum. » Voilà ma nouvelle devise.
Thomas Sénardi
Et c'est toi, Albérini, qui blasphèmes de la sorte ! Toi, qui étais parmi nous tous le plus imbu de notre mission, toi l'ascète infatigable que nos professeurs nous offraient comme exemple de ferveur et de fermeté dans ses convictions ! Il me semble que je rêve.
Alexandre
Non. Le rêve, au contraire, est ce que tu me rappelles en ce moment, rêve trouble et fébrile d'une nuit d'hiver lointaine, qu'ont évoquée en moi les contes effrayants auxquels on m'avait fait croire, et une chasteté pour laquelle nous ne sommes pas faits. La peur de la mort, voilà quelle était l'âme de mon rêve et de ma foi.
Thomas Sénardi
Alors tu n'as plus peur de la mort ?
Alexandre
Je ne prétends pas qu'à l'heure présente l'idée de quitter ce monde me sourie spécialement. Non !... Se dire qu'on a pensé, qu'on a souffert, pour finir, somme toute, comme une mouche dans un verre d'eau... ce n'est certainement pas là une perspective réjouissante, surtout pour un homme intelligent. Mais quant à avoir de la mort la frayeur que j'en avais dans ce temps-là, non ! À présent au moins, je sais que la farce, si elle est de très mauvais goût, me laissera tranquille après.
Thomas Sénardi
Tu en es bien sûr ?
Alexandre
Le mystère n'existe pas.
Thomas Sénardi
Quelle belle science ! Tu nies le mystère pour pouvoir te payer l'illusion de tout savoir.
Alexandre
Ah ! Ah ! Celle-là est énorme ! Un catholique qui m'accuse de me nourrir d'illusions ! Eh ! Je n'ai pas la prétention de tout savoir ! Il faut laisser le temps au temps lui-même, mon ami. En attendant, ce que nous savons est déjà suffisant pour balayer loin de nous beaucoup de légendes et beaucoup de superstitions.
Alexandre lève les épaules.
Thomas Sénardi
Et beaucoup de vertus, et beaucoup d'espérances, et beaucoup d'idéal. Pardonne-moi, je voudrais te faire une autre question. Tes enfants, tu les as élevés dans les mêmes principes ?
Alexandre
Naturellement.
Thomas Sénardi
Comme ça, dès leur enfance ?
Alexandre
Naturellement !... Et mon fils et ma fille sont devenus deux jeunes gens honnêtes et instruits.
Thomas Sénardi
Et heureux ?
Alexandre
Aussi heureux qu'on peut l'être.
Thomas Sénardi
Pauvres enfants !
Alexandre
Tu les plains ?
Thomas Sénardi
Profondément.
Alexandre
Et moi je les envie, profondément. Ils n'ont rien à craindre. Les épouvantails d'outre-tombe ne les ont pas effrayés dès leur berceau.
Thomas Sénardi
Et tu crois avec ça les avoir cuirassés contre les douleurs et les tentations de la vie?
Alexandre
Absolument. Ils savent que les larmes et les pleurs, pas plus qu'un acte de contrition in extremis, ne saurait interrompre ni modifier l'ordre des choses, et ils n'y auront pas recours.
Thomas Sénardi
Mais si un jour le malheur frappait à leur porte, une de ces catastrophes épouvantables, qui brisent les coeurs et les cerveaux ? Si un instinct malfaisant s'insinuait dans leur âme ? S'ils sentaient naître en eux les besoins d'une foi qui les soutienne et les console ?
On entend clans le jardin les éclats de rire de Mathilde.
Alexandre
Ah ! Ah ! Sénardi, quelle façon de parler ! Autant me demander tout de suite ce que je ferais si mes enfants perdaient la raison. C'est bien simple: je les mettrais clans une maison de fous ! Heureusement, ils n'en sont pas là !
Thomas Sénardi
Tais-toi, voici Mathilde ! Je ne veux pas qu'elle sache...
Il lui tend la main.
Alexandre
Je t'ai parlé à coeur ouvert. Pouvons-nous quand même être amis ?
Thomas Sénardi
Je n'ai pas le droit de te juger.
Scène 9
Mathilde Sénardi, Guy, Alexandre
Mathilde apparaît en courant à la porte de la cour. Elle a les bras chargés de fleurs. Elle rit gaiement, enveloppée des rayons d'or du soleil d'été. Guy la suit, et s'arrête sur le seuil, l'air joyeux.
Quelques fleurs tombent à terre. Guy les ramasse.
Mathilde Sénardi
Non, non, laissez.
Guy
Vous allez les prendre, moi je vais les renouer. Ils s'arrêtent au soleil, ramassent et lient les fleurs.
Mathilde Sénardi
Viens, papa, viens voir.
Il entraîne son ami dans le jardin, où Guy et Mathilde continuent à rire sous le soleil.
Alexandre
Et nous restons ici, enfermés, à discuter ! Nos enfants ont raison, allons dehors, à la lumière.
Acte Deuxieme
Scène 1
Jules, Alexandre
Par une claire et douce matinée de novembre.
Abbadia est assis à la table et lit le journal, son chapeau sur la tête. Des feuilles tombent des arbres sur son journal ; il les jette à terre, agacé. Soudain, on entend, par les fenêtres ouvertes du lycée, de grands cris, des éclats de rire, et des battements de mains.
Appelant à gauche.
Albérini entre par la gauche, son arrosoir à la main.
Jules
Qu'est-ce qui se passe encore là-haut ? Albérini, viens donc par ici ; laisse un peu tes malheureux chrysanthèmes. Ton jardin a l'air d'un cimetière. D'ailleurs il va pleuvoir, inutile d'arroser. Il fait une chaleur... Eh, bien ? Les entends-tu ?
Alexandre
Ce sont mes élèves du lycée.
Jules
Que font-ils ?
Alexandre
Ils étudient.
Jules
Drôle de façon !
On entend de nouveaux cris.
Alexandre
Ils s'habituent aux libres discussions des chambres.
Jules
Quel boucan ! C'est une émeute !
Alexandre
Non, c'est la leçon de philosophie de Sénardi.
Jules
Philosophie... matérialiste, il me semble !
Il dépose son arrosoir à terre.
Alexandre
Métaphysique, au contraire. Les enfants eux-mêmes n'en veulent plus. Pauvre Sénardi !... Heureusement que sa fille est rentrée à la maison ; elle était là il n'y a pas un instant, C'est extraordinaire comme ces enfants ont le sens du ridicule ! En somme, Sénardi est un brave homme, et rien dans son extérieur ne prête au grotesque. Eh bien, dès sa première leçon il les a fait rire, et il a perdu toute autorité sur eux. Ainsi nous sommes au commencement de l'année scolaire, et voilà déjà comment les nouveaux venus le reçoivent. Ils lui ont donné un surnom idiot : ils l'appellent le chameau !
Jules
Le « chameau » !
Alexandre
Oui ; j'ai beau chercher, je ne réussis pas à trouver quel rapport il peut bien y avoir entre un chameau et ce brave Sénardi, qui n'est pas bossu, qui n'a pas un long cou, et qui n'a jamais traversé le désert.
Jules
Quel rapport ? Ce sont deux bêtes !
Alexandre
En ce cas, ils auraient pu choisir un animal plus connu dans nos pays. Je ne comprends pas ces enfants créant pour chacun de leurs professeurs des sobriquets qui n'ont même pas de sens.
Jules
Quel est le tien ?
Alexandre
Nous ne savons jamais que ceux de nos collègues.
Jules
Ah ! Si je faisais la classe à ces vauriens, je ne leur permettrais pas de se moquer ainsi de moi !
Alexandre
Bah ! Il faut bien qu'ils passent leur temps ! Six ou sept heures de cloître par jour, ce n'est pas précisément gai.
Jules
Eh ! Qu'ils étudient !
Alexandre
Étudier !... Étudier quoi?... Même en admettant qu'ils veuillent le faire sérieusement, il y aurait toujours les leçons des professeurs pour les en empêcher.
À ce moment on entend dans le lycée de nouvelles clameurs.
Jules
Ah ! Celle-là est bien bonne, par exemple ! Ce sont les professeurs qui empêchent les élèves de travailler ! Tiens, écoute-les ; ils recommencent !
Jules rit. Alexandre continue, plus sérieusement.
Avec force.
Alexandre
Ce doit être le proviseur qui vient d'arriver pour rétablir l'ordre ! Non, le malheur, vois-tu, c'est que là-dedans, on ne leur enseigne que de vieilles histoires et de vieilles idées, et que jamais on ne leur parle de la vie, ni des choses que nous devrions savoir. Les doctrines modernes y sont considérées comme des monstruosités. Et gare à qui raisonne... là-dedans comme ailleurs ! Ah ! Laisse-les donc faire du boucan, et rire un peu, ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à apprendre pour l'instant c'est l'indiscipline et la révolte ! Au moins c'est une preuve de vitalité et une promesse de changement pour l'avenir.
Jules
Comment... tu les approuves?
Alexandre
Je ne les approuve pas ; je les excuse et je les justifie. Se moquer du principe d'autorité, c'est le premier pas vers l'affranchissement moral et intellectuel des tyrannies du passé. Certes, il serait à souhaiter que nous ayons déjà fait ce pas-là! Mais ici le travail est considéré comme un châtiment, et personne ne se croit assez coupable pour le mériter. Ici, jeunes et vieux, riches et pauvres, rouges et noirs, il y a un point sur lequel ils sont tous d'accord : l'ignorance et la paresse !
Jules
La science est une fatigue si superflue !
Alexandre
Ah ! non, mon cher. De nos jours, il n'y a rien d'aussi utile que de « savoir ». Nous avons perdu la Foi, et nous n'avons pas gagné la Science ! Voilà la vraie raison de toutes nos misères, en haut comme en bas ! Étudier pour savoir, pour comprendre, pour raisonner, voilà le remède. Mais qui l'appliquera, si l'on a plus peur du remède que du mal ?
Scène 2
Mathilde Sénardi, Alexandre, Jules
Mathilde Sénardi
Pardonnez-moi si je vous interromps... Pourriez-vous me dire l'heure ?
Il regarde à sa montre.
Alexandre
Tout de suite, il est dix heures.
Mathilde Sénardi
Alors j'ai encore le temps. Papa n'aura pas fini avant onze heures.
Alexandre
Votre père est en train de faire son cours. Nous avons entendu sa voix tout à l heure.
Jules
Au milieu du silence religieux de ses élèves.
Elle fait mine d'écouter.
Mathilde Sénardi
Vraiment ? Moi, je n'entends rien.
Jules
Il faut avoir l'oreille habituée. Ainsi, moi, d'ici, j'entends très bien ses paroles.
Mathilde Sénardi
Ah !... Et que dit-il en ce moment ?
Alexandre
Il dit que l'homme est composé de deux éléments : le corps et l'esprit. La théorie est discutable ; je connais tant d'hommes qui n'ont pas d'esprit !
Elle va pour prendre 1 arrosoir.
Mathilde Sénardi
Et c'est pour écouter les théories... discutables de mon père que vous négligez d'arroser vos fleurs ? Si vous le permettez, je vais les arroser moi-même. De cette façon, vous pourrez entendre la suite.
Alexandre
Non, non, mademoiselle...
Elle ramasse l'arrosoir, éclate de rire, et disparaît on courant vers la gauche entre les arbres.
Mathilde Sénardi
Si, si, laissez donc, moi je m'amuse... Et comme je n'entends pas, je ne perdrai rien.
Alexandre
Je l'ai froissée.
Jules
Froissée !... Il me semble que c'est elle qui s'est moquée de toi.
Il regarde du côté où Mathilde a disparu.
Alexandre
Et elle a eu raison. Je n'ai que ce que j'ai mérité.
Jules
Dis-moi... Mademoiselle Sénardi est souvent ici?
Alexandre
Presque toujours. Elle profite de tous ses moments de liberté pour s'échapper et venir chez nous. Elle a une très grande sympathie pour ma femme. Régine la tutoie, et elle lui dit « maman ».
Jules
En sorte que c'est presque une seconde fille pour toi ?
Alexandre
Presque. Et je ne m'en plains pas. C'est une si charmante enfant.
Jules
Et il ne t'est jamais venu à l'idée qu'elle pouvait venir ici pour une autre raison ?
Alexandre
Non, pourquoi ?
Jules
Tu es naïf !
Alexandre
Allons, explique-toi, psychologue !
Jules
Mais... pour Guy, par exemple !
Alexandre
Ha ! Ha !... Tu es fou... Mathilde et Guy n'ont pas encore échangé vingt mots ensemble. Guy est retourné à la campagne depuis trois semaines, et il y a longtemps que Mathilde vient ici régulièrement tous les jours.
Jules
Parce qu'elle savait qu'il devait revenir.
Alexandre
Tais toi donc ! D'un rien tu fabriques tout un roman.
Il s'en va, furieux, sans se retourner. Alexandre sourit légèrement, en le regardant s'éloigner.
Jules
Comme tu voudras !... Mais., moi, je ne la laisserais pas fréquenter ainsi ma maison, même pour ma tranquillité personnelle. Une jeune fille rit trop fort et trop souvent. J'en aurais mal aux oreilles. Allons, c'est dit. Je me sauve !
Scène 3
Alexandre, Mathilde Sénardi
Alexandre se tourne vers la gauche, par où Mathilde est disparue.
Alexandre
Mademoiselle Mathilde... Avez-vous fini ?
Mathilde Sénardi
Non.
Alexandre
Ne vous fatiguez pas. Je continuerai moi-même, ou je dirai à Guy de le faire... Venez donc !
Elle pose l'arrosoir à terre.
Mathilde Sénardi
Si j'étais lui, je ne vous laisserais pas perdre votre temps à faire le jardinier.
Montrant les fleurs.
Alexandre
Mais c'est moi qui le veux, Mathilde. Ces fleurs sont toute la poésie de ma vie.
Mathilde Sénardi
Et en vous-même il n'y en a pas d'autre ?
Alexandre
En moi ?
Mathilde Sénardi
Oui, dans votre coeur ?
Alexandre
Dans mon coeur il y a le sang qui circule, et chaque jour moins vite.
Mathilde Sénardi
Comment... Rien que cela? Vous n'avez pas un idéal... Pas une affection...?
Alexandre
Le coeur est l'organe de la circulation, ce n'est pas le siège des sentiments.
Mathilde Sénardi
Oh ! Le mien n'est pas fait ainsi.
Alexandre
Vraiment... Et comment est-il fait, ce coeur nouveau modèle ?
Mathilde Sénardi
Il est plein d'espoirs, de rêves, de désirs, de mille choses confuses, je ne sais comment vous dire tout cela... Parfois il me semble qu'il est si plein qu'on dirait qu'il va déborder. Et il bat, et il s'agite, et il tressaille...
Alexandre
Et il parle ! Je parie que vous entendez sa voix.
Mathilde Sénardi
Comment ?
Alexandre
La voix du coeur !
Mathilde Sénardi
N'existerait-elle pas par hasard ?
Le visage de Mathilde se contracte. Elle se tait. Légère pause.
Il se tourne vers elle, et, la voyant fâchée, lui dit doucement.
Il lui montre une chaise.
Alexandre
Oui, ma chère enfant, elle existe... Comme tant d'autres phrases. Quelle journée splendide ! Il fait aujourd'hui un véritable été de la Saint-Martin ! Venez près de moi, Mathilde. Je voudrais bavarder un peu avec vous. Ma femme, doit être en train de préparer le déjeuner. Nous sommes donc libres tous les deux... Voulez-vous ? Asseyez-vous là, près de moi.
Mathilde Sénardi
Non.
Alexandre
Pourquoi ?
Mathilde Sénardi
Parce que je ne veux pas. Parce que tout ce que vous me dites me fait mal.
Alexandre
Vous me croyez donc un homme sans coeur, méchant ?
Mathilde Sénardi
Non !... Méchant, non. Si je vous croyais méchant, je ne viendrais pas si souvent chez vous.
Alexandre
Qui sait... vous y venez sans doute contre le gré de votre père ?
Mathilde Sénardi
Non. Mon père ne sait même pas que je viens ici.
Alexandre
Comment... vous vous révoltez !
Mathilde Sénardi
Non. Je m'émancipe un peu, simplement.
Alexandre
Je comprends. Et si votre père savait que...
Mathilde Sénardi
Oh ! Il est certain que s'il savait que je viens ici deux ou trois fois par jour, il me gronderait.
Alexandre
Et il aurait raison. Une jeune fille convenable ne doit pas sortir seule, en cachette. Les rues sont pleines de tentations et de périls, le monde est si dangereux, et la maison du Diable est si proche... Mathilde riant gaiement, Tient s'asseoir à l'endroit qu'Albôrini lui avait tout d'abord indiqué.
Mathilde Sénardi
Oui, mais ce serait bien plus amusant. Je me sauverais de la maison avec mille précautions, dans la crainte d'être surprise, et j'arriverais ici en courant comme une folle.
Alexandre
Comment, vous y viendriez tout de même?
Mathilde Sénardi
Peut-être davantage. Le fruit défendu est toujours meilleur.
Alexandre
Mais pourquoi tenez-vous tant à venir chez nous ?
Mathilde Sénardi
Je ne sais pas... Parce que je m'y trouve bien. Madame Régine est si bonne pour moi, toujours aux petits soins... Une vraie petite maman. Et puis... Ne vous offensez pas si je vous parle franchement.
Alexandre
Non, dites toujours.
Mathilde Sénardi
Eh bien... tous les gens des environs parlent avec une sorte d'horreur de votre maison. Les femmes aimeraient mieux mourir que d'y mettre les pieds, et quelques-unes mêmes se signent en passant devant votre porte...
Alexandre
Quel honneur !
Mathilde Sénardi
... Comme si vous étiez tous des malfaiteurs. Moi, au contraire, je vous trouve tous si bons, si affectueux. C'est une injustice, et je proteste.
Alexandre
Chère, chère enfant !... Je vous remercie du fond du coeur de la sympathie que vous nous témoignez. Mais, au nom de l'affection que j'ai pour vous, permettez-moi de vous donner un conseil. Ne désobéissez pas à votre père. Venez nous voir, mais seulement avec son consentement. Sans doute notre maison est une maison de paix et de travail ; ma femme, mon fils et moi, nous sommes d'honnêtes gens ; mais cela ne suffit pas ! En tout cas ce n'est pas votre place. Je vous en prie. Épargnez-moi le remords de vous faire du mal.
Mathilde Sénardi
Vous me faites du mal !
Alexandre
Moi et les miens.
Mathilde Sénardi
Je ne comprends pas ; que voulez-vous dire ?
Alexandre
Tant mieux, tant mieux ! Écoutez mon conseil, même sans le comprendre.
Mathilde Sénardi
Je suis une étourdie ! J'ai peut-être eu tort de vous dire...
Alexandre
Non... D'ailleurs ce n'est pas nouveau pour moi. Je connais l'opinion qu'on a de ma personne ; dans cette petite ville bigote, je suis le réprouvé, l'excommunié, le païen !... Je suis le diable !
Mathilde Sénardi
Comment... Vous savez qu'on vous appelle Lucifer ?
Alexandre
Lucifer ! Qui m'appelle ainsi ?
Mathilde Sénardi
Mais...
Alexandre
Dites sans crainte.
Mathilde Sénardi
... Vos élèves.
Comme se parlant à lui-même avec complaisance.
Alexandre
Ah, enfin ! Voilà un surnom que je peux comprendre, et qui me plaît, Lucifer !
Mathilde Sénardi
Vous êtes content qu'on vous appelle de ce nom... le nom du diable ?
Alexandre
Eh ! Le diable est moins laid qu'on le croit ! Et puis... qu'ils m'appellent comme bon leur semble, ça m'est bien égal. L'homme qui lutte pour une idée ne doit pas avoir peur de l'opinion des autres. Mais c'est précisément parce que cette opinion m'est défavorable qu'il ne faut pas que vous continuiez à nous fréquenter. Je serais désolé si notre amitié pouvait vous nuire dans la vie.
Mathilde Sénardi
Je n'ai besoin de personne.
Alexandre
Vous vous trompez. Une jeune fille de votre âge attend toujours plus ou moins... quelqu'un.
Mathilde Sénardi
Ah ! J'y suis !.. Un mari !
Alexandre
Eh ! Oui, un mari ! J'imagine que si l'on vous présentait un jeune homme aimable, digne de vous, vous ne le laisseriez pas échapper.
Puis, plus sérieuse.
Mathilde Sénardi
Certes non ! Pensez donc, sans dot... Une bête si rare ! Je serais folle, Et puis... Je suis née, moi aussi, pour devenir une bonne mère de famille ; et je sais qu'en me mariant je ferais le bonheur de papa. Le pauvre homme, il ne rêve pas autre chose.
La voix de Régine, à l'intérieur, au fond.
Alexandre
Vous voyez ! Mathilde ! Mathilde !
Mathilde Sénardi
Madame ?
Alexandre
Vous écouterez mon conseil ?
Mathilde Sénardi
Après ce que vous m'avez dit... Jamais de la vie ! On peut dire ce qu'on veut, je m'en moque !
Scène 4
Régine, Mathilde Sénardi, Alexandre, Guy
Régine entre par le fond. Elle a un grand tablier blanc.
Régine
Comment, tu es ici ? Je te cherche partout ! Je croyais que tu étais partie sans me dire adieu.
Mathilde Sénardi
Non, mais je n'avais rien à faire dans le bureau. Ici j'ai trouvé tout de suite une occupation.
Alexandre
Elle a voulu arroser mes chrysanthèmes.
Régine
Quelle idée ! Tu uniras par t'abîmer les mains. Moi, je me suis ruiné les miennes à la cuisine ; à ton âge je les avais si belles qu'un sculpteur, ami de mon père, a voulu les modeler, et s'en est servi pour une statue de la Liberté.
Alexandre
Régine, je t'ai déjà priée de ne pas raconter cette histoire. Si une de tes bonnes voisines t'entendait...
Régine
Eh bien ?
Alexandre
... Elle irait raconter tout de suite que tu as été modèle.
Régine
Oh ! Quelle exagération !
Ils rient. Guy entre, et, apercevant Mathilde, s'arrête, et va pour sortir. Puis il change d'avis, prend un air indifférent, et s avance.
Alexandre
Et les statues de la Liberté sont toujours si peu vêtues.
Guy
Bonjour, Mademoiselle.
Mathilde Sénardi
Oh ! Monsieur Guy ! Quel miracle ! Depuis deux jours on ne vous voit plus.
Alexandre
C'est un vagabond impénitent.
Se tournant vers sa mère.
Guy
C'est de ta faute, père ; tu as voulu que je sois professeur. Je viens de donner des leçons aux deux extrémités de la ville... J'ai faim !
Régine
Mon Dieu ! Tu ne peux pas mettre le pied dans la maison sans demander à manger !... Un pareil appétit n'est pas naturel. Il est à peine dix heures et demie !
Guy
Qu'est-ce que ça fait ? Mon estomac ne connaît pas les subtilités de la pendule.
Régine
Mais je les connais, moi, qui dois préparer le déjeuner. Et le déjeuner n'est pas encore prêt.
Guy
Je vais aller chercher dans le buffet, je trouverai bien quelque chose.
Régine
Je te le défends !
Guy
Mais je ne suis plus un gosse, mère !... Sois tranquille ; un morceau de pain me suffira pour attendre le déjeuner.
Régine
Si ce n'est que cela !
Mathilde Sénardi
Donnez le lui.
Régine
Je me rappelle, quand Irène était encore ici, c'était la même chose. Il n'y avait jamais assez de pain dans la maison pour la rassasier.
Alexandre
Tant mieux ! Tant mieux ! Quand on est jeune il faut manger. Cela vaut mieux que de se nourrir de sornettes. Quand un homme ne tient pas sur ses jambes, sa tête n'est pas solide.
Mathilde Sénardi
À propos, petite mère, nous ne verrons jamais Irène ? Vous m'aviez toujours promis qu'elle viendrait.
Régine
Que veux-tu, je ne sais que penser. Elle devait venir passer le mois d'octobre avec nous. Puis elle nous a envoyé deux ou trois cartes postales, nous disant qu'elle était obligée de retarder son départ. À présent voilà dix jours que nous sommes sans nouvelles ! Je suis d'une inquiétude...
Alexandre
C'est qu'elle a à travailler pour son cours, ses leçons privées, ses publications de l'École normale...
Régine
Elle aurait pu au moins nous répondre.
Alexandre
C'est qu'elle n'a rien de nouveau à te dire. Les mères se figurent toujours que leurs enfants ne peuvent pas vivre loin d'elles. Irène a vingt et un ans ; ce n'est plus une enfant.
Régine
Mais au moins par affection...
Guy entre en fumant une cigarette ; il paraît de mauvaise humeur et comme inquiet.
Alexandre
Laisse-moi tranquille avec ton affection !... J'aime Irène autant que toi, et je me contente de lui écrire une fois par mois. Quand je ne lui écris pas c'est que je me porte bien, et que je travaille. Elle fait de même. Comment tu ne manges pas ?
Guy
Non, j'ai changé d'idée.
Mathilde Sénardi
Alors je ne verrai pas encore Irène de sitôt ?
Régine
Si, bientôt, je l'espère. Dans sa dernière carte, elle me promettait de venir avant Noël.
Mathilde Sénardi
Elle est jolie ?
Régine
Tu n'as donc pas vu son portrait ?
Mathilde Sénardi
Non.
Régine
Ce grand portrait qui est à droite de mon lit, dans ma chambre.
Mathilde Sénardi
Je ne suis jamais entrée dans votre chambre.
Elle sort en la prenant par le bras.
Régine et Mathilde rentrent dans la maison du côté du bureau.
Régine
Viens, je vais te le montrer. Tu verras, elle est jolie : grande, élancée, avec des cheveux noirs. Mais elle n'a pas mes yeux. Elle ressemble plutôt à son père.
Scène 5
Alexandre, Guy
Alexandre, après une brève hésitation, appelle Guy, qui, toujours absorbé, a pris un journal sur la table et le parcourt des yeux.
Alexandre
Guy, tu as une vilaine figure aujourd'hui. Qu'est-ce que tu as ?
Guy
Moi ?
Alexandre
Oui ; tu n'as pas l'air de bonne humeur comme d'habitude. D'ailleurs ce n'est pas seulement aujourd'hui.
Guy
On ne peut pas passer sa vie à rire et à jouer.
Alexandre
Naturellement ; mais il vaut toujours mieux être gai quand on le peut.
Guy
C'est que je ne le peux pas en ce moment. Des ombres qui passent !
Il le regarde avec attention, puis, après un silence, s'approche de lui.
Alexandre
Des ombres ? !... Diable !... Dis-moi, Guy... Que penses-tu de Mademoiselle Mathilde ?
Guy
Pourquoi me demandes-tu cela en ce moment ?
Alexandre
Pour que tu me répondes.
Guy
Je n'en pense rien.
Alexandre
C'est trop peu.
Guy
Que devrais-je donc en penser ?
Alexandre
Elle te plaît ?
Guy
Pourquoi devrait-elle me plaire ? C'est une jolie fille, sympathique, gaie, intelligente...
Alexandre
Enfin, elle te plaît !
Guy
Oui, elle me plaît.
Changeant de ton.
Alexandre
Ah ! C'est donc par prudence que tu la fuis ?
Guy
Moi ! Je la fuis !
Alexandre
Tu ferais bien. Il ne faut pas se jeter étourdiment dans les entreprises difficiles. Cette jeune fille est un caractère, une volonté. Il est presque invraisemblable qu'elle se plie jamais à la raison, même par sentiment. Moi, qui ai pu l'approcher sans danger, je l'ai étudiée à fond. Elle a ses idées, et elle sait les défendre !...
Guy
Mais pourquoi me dis-tu tout cela ? Que veux-tu en conclure ?
Alexandre
Écoute, mon enfant Je n'ai pas l'intention de me mêler de tes affaires intimes, ni de te donner un conseil. Mais je tiens à te dire...
Guy
Non, père, tu n'as rien à me dire. Comment tu t'imagines que Mathilde et moi... Oh !
Alexandre
Vous êtes jeunes tous les deux, très capables d'éveiller une sympathie, vous vous voyez souvent ..
Guy
Comme tu cours !
Alexandre
Je tâche de vous suivre si cela, m'est possible. Je te laisserai libre de faire ce que tu voudras. Je me réjouirai mène de son choix, car Mathilde me plaît beaucoup. Mais fais bien attention : l'amour est une maladie constitutionnelle, qui dérange souvent le système nerveux, et frappe parfois le centre même, c'est-à-dire le cerveau ; maladie des plus tenaces, parce que, au lieu d'être seul, on est deux à être malade ! Si par malheur tu devais... devenir malade, tâche au moins de circonscrire l'infection à la moelle épinière. En d'autres termes, pas de sottises intellectuelles ; garde bien la tête à sa place et surtout n'oublie pas que tu es mon fils.
Guy
Sois sans crainte, père.
Alexandre
Hum !... On ne sait jamais...
Guy
Le cas n'est pas aussi grave que tu le penses.
Alexandre
Pourquoi ?
Guy
Parce que je ne suis pas un homme à renoncer à mes principes et à mes convictions.
Alexandre
Mais elle ?
Guy
Une femme pense toujours avec le cerveau de l'homme qu'elle aime.
Vivement, après avoir regardé la pendule.
Il sort par le fond.
Alexandre
Voilà de sages paroles, et qui me font plaisir... Il faut tien te persuader, Guy, que ma seule et unique oeuvre c'est toi. Moi, j'ai trop de lest dans ma nacelle pour pouvoir m'élever beaucoup. Je dois me contenter de t'avoir montré le chemin. Toi, au contraire, tu es libre ! Si tu veux, et, si tu continues comme tu as commencé, tu pourras monter jusqu'aux étoiles, Oh ! Je n'ai plus que dix minutes pour aller là-haut. Il faut que j'aille chercher mes lunettes que j'ai oubliées. Dis à ta mère que je reviens de suite.
Scène 6
Mathilde Sénardi, Guy, Thomas Sénardi
Guy, resté seul, sourit, puis devient sérieux et pensif. Il ne sait s'il doit rentrer ou rester. Mathilde apparaît à la porte du bureau et vient à lui en courant.
Mathilde Sénardi
Monsieur Albérini ?
Guy
Il vient de sortir : vous ne l'avez pas rencontré ?
Gaiement.
Mathilde Sénardi
Non. À propos, j'ai vu le portrait de votre soeur. Quelle figure sympathique et ouverte ! Et quels yeux volontaires ! Elle est très jolie. Elle ne vous ressemble pas tout à fait.
Guy
Merci mille fois.
Mathilde Sénardi
Est-ce que vous auriez la prétention d'être beau ? Vous auriez tort ; remerciez le ciel de ne pas l'être.
Guy
Pourquoi ?
Elle s'arrête, aperçoit que Guy la regarde d'une drôle de façon, puis, changeant de ton.
Mathilde Sénardi
Parce que les hommes beaux ne sont jamais sympathiques. Je me rappelle, à Oristano, il y avait un jeune homme, le fils d'un riche propriétaire, qui était un type de beauté : des traits réguliers, un profil très pur, deux grands yeux noirs, aux sourcils bien arqués, de grands cheveux bruns ondulés, et une taille... Une véritable statue antique. Ne s'était-il pas imaginé faire ma conquête en daignant me sourire ! Le pauvre garçon ! Il aurait pu me sourire toute sa vie... Monsieur votre père ne revient pas, je suis obligée de partir.
Guy
Attendez-le, il est monté un instant. Il m'a dit qu'il reviendrait de suite.
Mathilde Sénardi
Si vous saviez quel vilain sermon m'a fait votre père tout à l heure ! Il paraissait vouloir me renvoyer.
Guy
Mon père !
Mathilde Sénardi
Oui ; il m'a dit que je n'étais pas à ma place ici, et que je ne devais pas y venir sans mon père... Quel mal est-ce que je fais en venant voir, même en cachette, des gens que j'aime et que j'estime ?
Guy
Je ne sais pas. Mon père a sans doute ses raisons pour vous parler ainsi.
Mathilde Sénardi
Oh ! Il me les a données ses raisons !
Guy
Ah ! Et que vous a-t-il dit ?
Mathilde Sénardi
Inutile de vous le répéter.
Guy
"Vous n'avez pas confiance en moi ?
Mathilde Sénardi
Si ; mais pourquoi revenir sur une chose qui m'est désagréable ? Que le monde pense de vous ce qu'il voudra. Je sais qu'il pense mal et j'agis comme je crois devoir agir.
Guy
Ah ! Mon père a fait allusion à la mauvaise réputation dont nous jouissons en ville ! Ce sont les prêtres, qui nous l'ont faite, ces chers ministres de la miséricorde divine !
Mathilde Sénardi
Les prêtres ?
Guy
Certainement ; le curé de Saint-Sylvestre, par exemple, l'Église qui est ici près.
Mathilde Sénardi
Dom François Meli ! C'est impossible ! C'est un saint homme.
Guy
Vous le connaissez ?
Mathilde Sénardi
Oui ; c'est mon confesseur.
Guy
C'est bien ça !... Eh bien, ce saint homme, comme vous dites, a même été jusqu'à prêcher en chaire que notre maison était maudite, et que les fidèles devaient s'abstenir de tout commerce avec nous.
Mathilde Sénardi
Mais pourquoi ?
Guy
Sans doute parce que nous sommes de malhonnêtes gens ou des libertins !
Mathilde Sénardi
Oh !
Guy
Monsieur le Curé sait pourtant mieux que tout autre que nous pourrions donner des leçons de moralité à beaucoup de ses brebis bien-aimées ! Mais mon père est frappé d'excommunication et ma mère ne va pas à la messe. Nous n'avons aucun rapport avec l'Église. Alors vous comprenez... nous sommes les bêtes noires de toute la paroisse ; nous sommes des païens.
Mathilde Sénardi
Des païens !... C'est-à-dire ?...
Guy
C'est-à-dire des païens. Ma soeur et moi nous n'avons pas été baptisés.
Mathilde Sénardi
Oh ! Dieu !
Guy
Mademoiselle !... Mademoiselle Mathilde ! Mais qu'avez-vous ? Vous vous trouvez mal ?
Mathilde Sénardi
Non ! Non ! Merci... Ce n'est rien.
Guy
Vous êtes toute pâle !... Voulez-vous que j'appelle maman ?
Presque à elle-même, les yeux vagues.
Guy, comprenant la cause du trouble de Mathilde, a un mouvement involontaire d'orgueil ; il lui parle cependant avec douceur, et très ému.
Mathilde Sénardi
Non, par pitié... Merci, je vais déjà mieux ;... C'est un étourdissement... Pas baptisés !
Elle fait un signe avec la tête.
Avec un sourire léger.
Guy
C'est peut-être ce que je vous ai dit ?... Vous ne le Saviez donc pas ?... Pardonnez-moi si je vous ai fait de la peine... C'a été sans le vouloir... J'ai dit la vérité, j'ai peut-être eu tort de la dire ? Mais il est trop tard pour me rétracter... D'ailleurs, je ne le voudrais pas. Je vous fais horreur à présent ?
Presque exaltée.
Mathilde Sénardi
Non... Laissez-moi réfléchir... Laissez-moi reprendre mes idées. J'ai la tête sens dessus dessous ! Je m'attendais si peu à une révélation pareille... Je ne suis qu'une pauvre ignorante, une âme simple, mais je crois... Je crois en Dieu, fermement, de toutes mes forces.
Guy
Dans le Dieu du curé de Saint-Sylvestre ?
Mathilde Sénardi
Oui, dans celui-là, dans celui-là ! Il n'y en a qu'un seul !
Guy
Je ne le connais pas.
Mathilde Sénardi
Oh ! Comment pouvez-vous dire cela !... Mais cherchez-le, invoquez-le, appelez-le ! Il n'est jamais sourd à notre voix. Il répond toujours quand nous avons besoin de lui.
Guy
Je ne crois pas. Il y a tant de malheureux qui le supplient désespérément, et il n'écoute pas ..
Mathilde Sénardi
Vous ne croyez donc à rien ?
Guy
Si, Mademoiselle. Je crois aussi en mon dieu, qui est la vie, la pensée, la sensation du tout.
Mathilde Sénardi
Mais ce Dieu quel est-il, où est-il ?
Guy
Il n'est pas comme le vôtre, hors de l'univers ; ce n'est pas un être transcendant, tout-puissant, individuel, qui crée des lois, qui dispense à son gré la vie et la mort, qui est le maître absolu de notre destinée ! Non, le Dieu dont je parle nous le portons tous en nous, et il est en toutes choses.
Mathilde Sénardi
Je ne comprends pas.
Guy
C'est cependant si clair !
Mathilde Sénardi
Un Dieu qui ne récompense pas Un Dieu qui ne punit pas ?
Guy
Précisément.
Mathilde Sénardi
Non, c'est faux ! C'est faux ! Vous vous trompez ; celui-là n'est pas Dieu.
Guy
Vous avez raison, car en réalité je l'appelle autrement.
Guy devient sérieux et garde le silence. Ils restent là, tous les deux, sans parler, sans même se regarder pendant quelques instants. Puis il s approche d'elle résolument, et lui parle humblement mais avec un accent chaud et passionné.
Mathilde Sénardi
Pourquoi me parlez-vous ainsi, monsieur Guy ?
Mathilde le regarde à la dérobée.
Après une pause.
Guy
Mathilde, pardonnez-moi... Vous aviez pour moi de l'estime et de la sympathie. Je me rappelle vos paroles d'avant-hier, ici, dans le jardin. Vous en souvenez-vous ?.... Combien de fois elles me sont revenues à la mémoire depuis ces deux jours pendant lesquels je me suis volontairement éloigné de vous ! C'étaient des paroles simples, presque quelconques, qui ne voulaient peut-être rien dire... Une amabilité banale, ou une formule de politesse. Et pourtant, je ne sais pourquoi, elles firent en moi une impression singulière... Ce que je viens de-vous dire les a peut-être effacées, et vos sentiments à mon égard ne sont peut-être plus les mêmes...? Je vous en prie... Répondez-moi !
Mathilde Sénardi
Que puis-je répondre ?... Je ne me souviens pas...
Guy
Non ! Ce n'est pas possible !... Vous vous êtes aperçue que j'étais troublé rien qu'au son de votre voix. Vous avez lu dans mes yeux ce que je pensais dans mon coeur... C'est tellement vrai que vous vous êtes interrompue, et que vous vous êtes sauvée tout d'un coup !... Vous vous rappelez ?...
Mathilde Sénardi
Je ne sais pas... Je ne sais pas pourquoi j'ai fui !... Non, je vous le jure, je ne sais pas.... Je suis une enfant, et il ne faut pas faire attention à mes enfantillages.
Guy
Mais vous aussi, vous paraissiez émue... et troublée... comme vous l'êtes en ce moment !... Pourquoi tremblez-vous, Mathilde ? De quoi avez-vous peur ?
Mathilde Sénardi
J'ai peur !
Guy
De moi, peut-être ?
Mathilde Sénardi
De tout.
Guy
Ah ! Mathilde, si j'ose vous parler ainsi, je vous le jure, ce n'est pas par légèreté, ni par caprice. J'ai pu être léger, frivole, autrefois, mais je ne le suis plus. Depuis que vous êtes ici, je ne suis plus le même ! Mathilde...
Mathilde Sénardi
Assez, Monsieur Guy, assez, je vous en supplie.
Guy
C'est peut-être aujourd'hui la dernière fois que je puis vous parler librement. Il y a tant de barrières entre nous, tant d'obstacles ! Je comprends que je suis fou d'espérer.... Mais je ne veux pas vous laisser un mauvais souvenir.... Je ne veux pas que vous me jugiez mal ! Depuis que je vous connais, il me semble que quelque chose de très pur et de très tendre est entré en moi que je ne connaissais pas auparavant ; votre rire et votre gaieté sont venus, comme un breuvage magique, m'éveiller du long sommeil qui m'oppressait ; et cette tranquillité sereine, qui émane comme une lumière de tout votre être, a paru se refléter en moi, m'illuminant, me purifiant, me rendant meilleur...
Mathilde Sénardi
Ne m'illusionnez pas, Guy, je n'ai eu aucune influence sur vous.
Guy
Comment osez-vous dire cela ?
Mathilde Sénardi
Vous ne croyez à rien,... comme avant.
Il se retourne inquiet, comme s'il avait peur d'être surpris.
Guy
Je crois en vous, à l'amour, à la vérité de mon amour pour vous, de cet amour qui n'est pas un désir, mais un espoir...
Mathilde Sénardi
Cela ne suffit pas.
Il se retourne encore. Personne ne paraît à la porte du bureau. Mais en haut ; à la fenêtre du lycée, apparaît Thomas Sénardi, sortant de la salle après sa leçon. Guy ne le voit pas.
Guy
Et ma foi est si grande qu'il n'y a plus dans mon coeur de place pour une autre !
Mathilde Sénardi
Par pitié, Guy, je vous en supplie...
Il l'embrasse sur le front. Thomas les aperçoit entre les branches, serrés l'un contre l'autre.
Guy
Je t'aime !...
Tous deux se séparent, atterrés.
Thomas Sénardi
Mathilde... Est-ce toi qui es là ?
Mathilde Sénardi
Oui, papa,... C'est moi.
Thomas Sénardi
Comment... Tu es ici ? Pourquoi es-tu ici et pas à la maison ?
Elle sort par le fond en courant. Thomas disparaît. Guy reste interdit ; puis il fait un geste de menace vers la fenêtre.
Mathilde Sénardi
Je rentre, père... Je m'en vais.
Guy
Il nous a vus, sans doute ?.... Tant mieux : je sais ce que je dois faire.
Acte Troisième
Scène 1
Dom François, Thomas Sénardi, Professeur, Le Proviseur, Mathilde Sénardi
Le rideau se lève un peu avant la fin de la sérénade. Mathilde Sénardi est au piano. Près d'elle, très attentifs, le proviseur du lycée et le professeur de littérature. Le premier, un petit vieillard tout gris est assis près d'elle. sur une chaise basse ; le second ; un grand maigre, à la figure rechignée, se tient debout de l'autre côté, et domine le groupe. Sur le canapé sont assis : Thomas et Dora François, un homme d'âge moyen, grand, osseux, au geste timide, exprimant, par la mobilité continuelle de son visage, 1 acuité de son esprit étroit et inflexible.
Dom François
A-t-elle étudié longtemps ?
Thomas Sénardi
Non, elle a commencé très tard, mais en peu de temps elle a fait des progrès merveilleux.
Dom François
Sans professeur ?
Thomas Sénardi
Une vieille dame qui venait chez nous lui a donné les premiers éléments, et c'est tout.
Se frappant le front avec le doigt.
Dom François
Quelle intelligence ! Le péril est toujours là... « Beati pauperes spiritu ! ». Ce sont les mieux partagés qui courent les plus grands risques.
Thomas Sénardi
Et dire que j'ai fait l'impossible pour essayer de...
Une pause. - Mathilde termine son morceau. Tout le monde l'applaudit.
Dom François
Je n'en doute pas, mon ami, je vous connais... Nous en reparlerons !
Professeur
Très bien ! Très bien !
Le Proviseur
Quel sentiment ! Quelle grâce ! Cette mélodie arrache des larmes. Il me semble l'avoir déjà entendue... je ne sais plus où, ni quand... Il y a très longtemps.
Mathilde Sénardi
Oh ! De fait c'est une chose un peu vieille.
Le Proviseur
Non, je veux dire... pour pouvoir me la rappeler.
Mathilde Sénardi
C'est d'ailleurs très facile... Un enfant peut la jouer. Mais elle est si triste et si douce ! On dirait la plainte d'une âme opprimée et résignée à sa souffrance. C'est mon morceau de prédilection !
Dom François fait un signe de tête et se tourne vers Mathilde.
Thomas Sénardi
Vous entendez ?
Dom François
Bien ! Bien ! Mathilde, laisse-moi te féliciter aussi. Tu interprètes à merveille le sentiment de cette musique.
Mathilde Sénardi
Oh ! Dom François.
Insinuant.
Dom François
Ne fais pas la modeste !... Ce soir tu as bien joué, rendant toutes les nuances douloureuses et passionnées de ce chant immortel, Et le mérite en est d'autant plus grand qu'à ton âge on ne connaît encore ni la douleur ni la passion.
Ils continuent à parler entre eux.
Mathilde Sénardi
C'est la sérénade de Schubert, l'éternelle sérénade.
Dom François
J'ai frappé juste. Si vous le permettez, je voudrais parler à votre fille ce soir même.
Thomas Sénardi
Je vous en serai très reconnaissant !
Dom François
Quand nous serons seuls.
Le Proviseur
La musique a toujours été ma passion, Mademoiselle. Quand j'étais jeune, à dix-huit ans, je jouais de la guitare !
Mathilde Sénardi
De la guitare ! Quelle idée ?
Le Proviseur
C'était le seul instrument que je pouvais me payer avec mes modestes économies. Un de mes amis et moi, nous nous privâmes de fumer pendant six mois pour pouvoir nous acheter, moi une guitare, lui une mandoline. Nous étions heureux comme si nous avions été les maîtres du monde. Et nous raclions du matin au soir comme des enragés.
Professeur
Les voisins devaient être contents !
Le Proviseur
Ils protestèrent si bien auprès du propriétaire, que mon ami, chez qui j'allais faire des duos, fut mis à la porte sans plus de façon.
Professeur
Très bien !
Mathilde Sénardi
Quelle cruauté !
Le Proviseur
Oui, je pensais comme vous à cette époque, et je trouvais que cette expulsion était une entrave à la liberté de l'art. Aujourd'hui je raisonnerais autrement.
Dom François
« Experientia docet ! »
Le Proviseur
Ainsi l'autre jour c'est moi qui me suis plaint à mon propriétaire.
Dom François
D'un racleur de guitare ?
Le Proviseur
Non, d'un joueur de bombarde.
Professeur
C'est la faute du Conseil Municipal, qui devrait s'occuper un peu de la tranquillité de ses administrés. Si l'on interdisait aux propriétaires de loger tous ceux qui apprennent la musique, ça n'arriverait pas.
Thomas Sénardi
Mais où iraient-ils, les malheureux ?
Il se tourne pour se chauffer le dos.
Professeur
Au diable ! Tous ensemble ! Au moins ils nous laisseraient tranquilles.
Mathilde Sénardi
Mais alors, cher monsieur, pourquoi me suppliez vous de vous jouer quelque chose chaque fois que vous venez ici ?
Professeur
Parce que j'aime la musique !
Dom François
Ha ! Ha ! Ha ! Que serait-ce si vous ne l'aimiez pas.
Professeur
Mais je l'aime beaucoup ! Chaque fois qu'il y a un concert, comme le mois dernier pendant la foire, je ne manque pas une représentation.
Le Proviseur
Justement mon joueur de bombarde faisait partie de l'orchestre.
Regardant du coin de l'oeil Mathilde qui semble absorbée dans ses pensées.
Se tournant vers Mathilde.
Dom François
Vous voyez... Cet homme dérangeait Monsieur le proviseur toute la journée pour vous amuser quelques heures le soir. Ainsi chacun de nos plaisirs, même le plus honnête et le plus permis, est la cause de douleurs sinon pour nous du moins pour les autres. N'est-ce pas, Mathilde ?
Mathilde Sénardi
Quoi, Monsieur le Curé !
Dom François
Tu n'as pas entendu ?
Mathilde Sénardi
Pardonnez-moi, j'étais distraite.
Dom François
Je disais que nous ne devons pas nous rendre esclaves de nos passions ni de nos désirs, pour ne pas causer aux autres de souffrances imméritées. N'est-ce pas, Mathilde ?
Mathilde Sénardi
Je ne sais pas.
Dom François
Comment tu ne sais pas ?
Mathilde Sénardi
Je ne comprends pas pourquoi vous me faites cette question.
Dom François
Simplement pour avoir ton avis. La parole des innocents est souvent l'expression de la vérité.
Thomas, dans un coin, secoue la tète tristement.
Mathilde Sénardi
Mon avis ?... Je suis jeune ; j'aime la vie, et je souhaiterais que tout le monde fût heureux. Mais je voudrais aussi avoir ma part de bonheur ; et je ne me sens pas capable de sacrifier ce que j'ai de plus cher au monde, mon coeur.
Professeur
Bravo ! Voilà une réponse.
Dom François
Vous l'approuvez ?
Professeur
Certes ; car c'est absolument mon opinion. On peut être bon chrétien et ne pas regarder les mortifications comme le suprême bien auquel on doit aspirer.
Dom François
Vous voulez dire que sur ce point vous êtes un peu en désaccord avec les préceptes du Christ.
Professeur
Oh ! Il n'y a pas que sur ce point, monsieur le curé, et je ne suis pas le seul. La doctrine chrétienne qu'on prêche aujourd'hui ne ressemble guère à celle des Évangiles. Elle a été si exagérée et si déformée par les hommes, qu'elle fourmille de contradictions.
Dom François
Par exemple ?
Dom François tousse légèrement.
Professeur
Par exemple, l'Amour, que l'Église considère comme le pire des péchés. Jésus n'a-t-il pas dit « Croissez et multipliez ? »
Mathilde s'approche vivement.
Thomas Sénardi
Écoute, Mathilde.
Professeur
Eh ! Bien, comment admettez-vous qu'on puisse à la fois pratiquer la chasteté, et obéir à cette... généreuse invitation ?
Dom François
Cher monsieur. Dieu n'a imposé la chasteté qu'aux privilégiés qui en sont dignes... et aux humbles ministres de sa parole. Pour les autres, il a institué le sacrement de mariage, qui rachète et sanctifie l'amour. Il n'y a là aucune contradiction. Malheureusement de nos jours, on s'habitue à une critique facile, et les fidèles considèrent le Verbe de Dieu comme un sujet de discussion. Système insensé ! L'Absolu ne peut être soumis aux arguments de la raison humaine ; et Dieu répond à nos objections en nous abandonnant.
Professeur
Mais cette raison, c'est lui qui nous l'a donnée !
Ils continuent à causer devant le feu. Le Proviseur s'est levé, s'est approché de Thomas et de Mathilde, et leur montre le professeur et Dom François qui discutent.
Dom François
Il nous a donné « la » raison mais pas « sa » raison... Vous, par exemple, vous expliquez le Dante à vos élèves, et pourtant...
Le Proviseur
Les voilà aux prises ! Ils ne peuvent être deux minutes ensemble sans discuter.
Thomas Sénardi
Laissez-les, Monsieur le Proviseur ; le curé de Saint-Sylvestre est un homme prudent et persuasif. Il ne parle jamais en vain.
Le Proviseur
Je n'en doute pas. Mais après le dîner les conversations sérieuses m'arrêtent la digestion !... Et puis je suis un peu sourd, et...
Mathilde Sénardi
Je voudrais bien être comme vous. Monsieur le curé est trop sévère. Si on l'écoutait, la vie ne serait qu'une souffrance perpétuelle.
Le Proviseur
Faites comme moi, Mademoiselle, ne l'écoutez pas.
Thomas Sénardi
Pourquoi cela ?
Souriant.
Regardant la pendule.
Le Proviseur
Parce qu'on n'est jeune qu'une seule fois, mon cher ami. Nous autres, les vieux, nous sommes de deux sortes : ceux qui sont tristes d'avoir trop joui de l'existence, et ceux qui le sont encore davantage de n'en avoir pas profité, Et je ne voudrais pas être de ceux-là. Mais il est tard. Je dois vous quitter. Vous savez qu'à neuf heures précises, mon lit m'attend... Neige-t-il encore ?
Mathilde Sénardi
Oui ! Un peu... Quelques petits flocons isolés...
Le Proviseur
Maudite saison !
Mathilde Sénardi
Pourquoi ? L'hiver est si pittoresque, si gai...
Se tournant vers le professeur.
Le professeur, occupé à discuter ne l'entend pas. Il lui tape sur l'épaule.
Le Proviseur
Pour vos vingt ans, mais pour mes soixante-quinze automnes... Vous venez ? Eh bien ?
Professeur
Hein ?
Le Proviseur
Il est neuf heures ! Partons-nous ?
Il continue à parler avec animation avec Dom François, puis il prend congé.
Professeur
Je vous suis.
Le Proviseur
Bonne nuit, mon cher Sénardi. À demain.
Thomas Sénardi
Bonne nuit, Monsieur le proviseur ; et merci de votre visite.
À Mathilde.
Il fredonne les premières notes de la sérénade ; puis s'arrête en entendant dans la rue siffler les mêmes notes. Mathilde a un sursaut, qu'elle réprime aussitôt. Pause.
Le Proviseur
C'est moi qui vous remercie de votre hospitalité. Et vous aussi, Mademoiselle, pour la sérénade de Schubert, qui m'a absolument ravi.
Le Proviseur
Tiens... Un écho !
Professeur
Il n'y a pas de doute, c'est la sérénade.
Dom François
Et admirablement sifflée.
Le Proviseur
... Plus rien !
Mathilde Sénardi
C'est quelque passant en veine de poésie. La sérénade est si populaire.
Dom François
Drôle de coïncidence !
Se tournant vers Dom François, tandis que le professeur salue Thomas.
Ils se serrent la main.
Le Proviseur
Juste au même moment ! Au revoir, Dom François.
Mathilde va prendre une bougie qu'elle allume à l'une des bougies du piano.
Thomas Sénardi
Mathilde, accompagne ces messieurs.
Professeur
Il ne faut pas vous déranger pour nous, mademoiselle.
Mathilde Sénardi
Cela ne fait rien.
Mathilde, le proviseur et le professeur sortent à droite.
Le Proviseur
Bonne nuit.
Scène 2
Thomas Sénardi, Dom François
Thomas Sénàrdi s'approche de Dom François qui, après avoir lancé un regard par la fenêtre, s'est assis sur le canapé, et sourit ironiquement en secouant la tête.
Thomas Sénardi
Eh ! Bien, Dom François, vous avez entendu ?
Dom François
Quoi ?
Thomas Sénardi
Ce que pense ma fille.
Dom François
Ah !
Thomas Sénardi
Cela ne ressemble guère à de la résignation !...
Dom François
Il ne faut pas désespérer. Voyons... où en sommes nous ? Se voient-ils ? S'écrivent-ils ?
Thomas Sénardi
Depuis le jour où je l'ai surprise avec lui, elle n'a plus mis les pieds chez Albérini. Je ne crois pas qu'ils s'écrivent en cachette, mais elle l'aime, il n'y a pas de doute !
Dom François
Mon cher ami... C'est un peu votre faute. Si vous ne lui aviez pas permis de fréquenter cette maison...
Thomas Sénardi
Si j'avais su !
Dom François
Mais lorsque vous avez appris la vérité, pourquoi n'avez-vous pas cessé toute relation avec ces gens-là ?
Thomas Sénardi
Je les croyais de braves gens... la mère surtout ; la mère est certainement une honnête femme.
Bas avec mystère.
Dom François
Ne dites pas ça !.. Personnellement, je ne la connais pas ; mais il n'est pas nécessaire de la connaître pour la juger. Du moment qu'elle a consenti à épouser un prêtre défroqué, à vivre avec lui pendant tant d'années sans remords, et à voir croître les fruits de sa faute dans la haine de Dieu et de l'Église, ce ne peut être qu'une mauvaise femme et une mauvaise mère. D'ailleurs l'expiation commence déjà pour elle. Savez-vous ce qu'est devenue sa fille ?
Thomas Sénardi
Celle qui habite Milan ?
Dom François
Oui ; j'en ai eu des nouvelles précises. Elle s'est abandonnée à la vie légère ; et à présent elle habite chez une de ces femmes qui donnent l'hospitalité aux jeunes filles qui ont...
Thomas Sénardi
C'est impossible, Dom François ! Elle était professeur à l'École normale.
Plus haut, résolument.
Dom François
Précisément. Elle a demandé un congé... pour raison de santé, J'ai tenu à vous confier ce secret pour que vous usiez de toute votre influence sur Mathilde.
Thomas Sénardi
Certes !... Je mourrais de douleur si je devais la perdre ainsi !
Haut, riant.
Riant.
Dom François
Taisez-vous ! Du reste, mon cher ami, les discussions ne sont pas si stériles qu'elles le paraissent ; parce que, quand on a bien discuté, On a soif !
Scène 3
Thomas Sénardi, Mathilde Sénardi, Dom François
Mathilde rentre par la porte de droite, tenant le bougeoir à la main.
Thomas Sénardi
Mathilde...
Elle traverse la scène et sort par la porte du fond.
Mathilde Sénardi
Inutile, papa, j'ai compris !
Il se frappe le front avec le doigt. Mathilde reparaît, portant un plateau sur lequel il y a une bouteille, trois verres, et un compotier de biscuits, qu'elle va déposer sur la table.
Dom François
Décidément, cette jeune fille est trop fine ! Je vous le disais tout à l'heure, mon cher ami, le malheur est là, toujours là.
Dom François
Oh ! Oh !... Mais c'est un festin ! Je suis tout confus ! Je vous avais demandé un peu d'eau tout simplement, et vous m'apportez du vin et des biscuits !
Mathilde Sénardi
De ceux que vous aimez, Dom François.
Il s'assied près de la table, regardant le plateau avec une certaine convoitise. Mathilde sourit.
Regardant la vin que verse Thomas.
Il le déguste avec dévotion.
Dom François
Tu connais mes faiblesses, à ce qu'il paraît ! Pourquoi vous déranger ainsi pour moi ? Quelle couleur ! Un vrai rubis !... Le manteau de la Sainte Vierge, sur le Maître-Autel, a cette teinte. Ce vin doit être excellent, Hum !.. Un bouquet !
Thomas Sénardi
C'est le meilleur que j'ai pu trouver par ici.
Riant.
Dom François
Vous me gâtez avec toutes vos attentions ! Aussi, pour m'en montrer digne, je lui ferai honneur.
Mathilde Sénardi
Je vous en prie, Monsieur le Curé.
Dom François
Merci !... Je vous demande pardon, vous permettez que je trempe un biscuit ?
Dom François trempe un biscuit dans le vin, et mange Thomas boit ; Mathilde, debout, grignote un bonbon.
Thomas Sénardi
Faites donc.
Lui indiquant une chaise près de lui.
Dom François
Et puis tes biscuits, Mathilde, sentent la vanille ! Voyons, mon enfant, assieds-toi là, et causons un peu.
Mathilde Sénardi
De quoi ?
Mathilde hésite un peu, puis s'assied.
Dom François
De toi, si tu le veux bien. Nous pouvons nous parler à coeur ouvert, n'est-ce pas ?
Mathilde Sénardi
Oui, monsieur le curé.
Dom François
Ma obère enfant... quelques personnes du voisinage m'ont rapporté, dans une bonne intention naturellement, certain bruit auquel je n'ai pas voulu ajouter foi. Ils m'ont dit que... tu étais éprise d'un jeune homme !
Mathilde Sénardi
Qui vous a dit cela ?
Mathilde baisse les yeux et se tait.
Dom François
On parle du péché, on ne nomme pas le pécheur ! Est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai ? Je te le répète, je n'ai pas voulu y croire. Mais ces personnes ont prononcé le nom d'un jeune homme... avec lequel une jeune fille qui a des principes et du coeur ne peut certainement songer à se marier. Tu sais à qui je fais allusion ?
Mathilde Sénardi
Parfaitement !
Dom François
Ah ! Ah !
Mathilde Sénardi
C'est père qui vous en a parlé, n'est-ce pas ?
Dom François
Nullement.
Mathilde Sénardi
Réponds, toi, papa !
Mathilde ne répond pas. Il continue d'un ton onctueux.
Dom François
Je t'ai dit que ce n'était pas ton père ; il me semble que cela doit te suffire. Soyons calme... Peux-tu m'expliquer, Mathilde, commentée bruit a pu naître, et trouver crédit auprès de personnes respectables et incapables de calomnie.
Mathilde Sénardi
Monsieur le Curé... mon père peut vous répondre mieux que moi sur ce sujet.
Dom François
Non !... Quand je tiens à m'assurer d'une chose, je m'adresse directement aux intéressés. Je te le répète : As-tu, par quelque légèreté, donné motif à ces racontars ?
Elle se lève très émue.
Mathilde Sénardi
Il est inutile de me torturer ainsi. Je ne veux ni ne puis mentir. Puisque vous savez tout, interrogez-moi et je vous répondrai.
Mathilde continue à marcher du haut en bas de la pièce.
Dom François
Du calme, ma chère enfant, du calme, je t'en prie. Assieds-toi là, et reste tranquille. Ta façon d'être vis-à-vis de moi me fait presque douter de...
Mathilde Sénardi
Mais pourquoi douter, puisque j'avoue, puisque je reconnais que c'est la vérité, la vérité ?...
Dom François
La vérité !... Je t'en conjure, Mathilde, songe à la gravité de tes paroles ! Ton père t'écoute...
Mathilde Sénardi
Mon père sait tout.
Dom François
Et il t'approuve ?
Thomas Sénardi
Ah ! Non ! Non !
Mathilde Sénardi
Dieu ! Quel supplice !
Dom François
Mathilde !... Je te parle en ami, rien qu'en ami... Je t'en conjure, réfléchis bien... Notre coeur, ma chère enfant, est parfois si aveugle et si cruel... Et tu aurais tort de l'écouter aujourd'hui. Ce serait infliger à ton père qui t'aime une douleur irréparable.
Mathilde Sénardi
Mais pourquoi ? Quel mal ai-je fait, mon Dieu ? Je l'aime, oui, je l'aime, je le confesse. Mais il est prêt à m'épouser ! Nous pouvons être heureux !
Avec une intensité croissante.
Dom François
Je ne le crois pas !... Et même si cela pouvait être, je ne te souhaiterais pas un bonheur acquis à un tel prix !... Il est prêt à t'épouser, dis-tu ?... Soit ! Mais l'Église, elle, ne peut pas reconnaître votre union, puisqu'il ne fait pas partie de ses enfants ! Et tu voudrais devenir la compagne d'un homme pareil ?... Tu voudrais peut-être aussi renier pour lui ta religion, et vivre toi-même en lutte ouverte avec Dieu ? Tu veux te perdre pour toujours, Mathilde ?
Thomas a un sourire d'espoir et s'approche d'elle. Instinctivement, elle se réfugie dans ses bras.
Mathilde Sénardi
Ah ! Non ! Non !...
Dom François
Alors ?
Mathilde Sénardi
Mais si je réussissais à le persuader de son erreur ? Si, par amour pour moi, il consentait à...
Dom François
Garde-toi bien de tenter une pareille expérience !
Mathilde Sénardi
Pourquoi ?
Il revient s'asseoir près de la table, et trempe un biscuit dans son verre. Tout en mangeant il se tourne vers Thomas.
Dom François
Parce que... Parce que tu ne serais pas de force, ma pauvre enfant. Convertir un athée à la foi, ce n'est pas chose facile ! Et tes beaux yeux n'y suffiraient pas. Mais moi-même... Oui, moi... Sais-tu que j'y regarderais à deux fois avant de m'attaquer à de pareils individus ! Ce n'est pas pour rien que le père a été élevé à notre école ! La force de la discipline théologique est telle qu'elle seule est capable de former les grands incrédules, les hérétiques et les impies. Albérini est un homme terrible, et d'autant plus dangereux qu'il est plus savant, plus intelligent, et d'une force de caractère plus rare. Il est sorti du sein de l'Église, comme Lucifer de la bouche de Dieu... Et c'est cela qui fait sa force !
Scène 4
Une Bonne, Dom François, Thomas Sénardi, Mathilde Sénardi
La bonne entre par la porté latérale.
Une Bonne
Le professeur Albérini demande si monsieur peut le recevoir.
Dom François
Albérini !
Mathilde se lève, le visage rayonnant d'espoir.
Une Bonne
Oui, Monsieur le professeur Albérini.
La bonne sort.
Thomas Sénardi
Que me veut-il ? Faites-le entrer.
Dom François
C'est un guet-apens, Monsieur Sénardi.
Thomas Sénardi
Comment, vous pouvez supposer ?...
Dom François
C'est un guet-apens.
Thomas Sénardi
Je vous jure, Dom François...
Il se dispose à sortir.
Dom François
Je ne veux pas le voir !... Je ne veux avoir aucun rapport avec un excommunié. Vous êtes chez vous, libre à vous de faire ce qui vous plaît ! Quant à moi... Bonne nuit !
Thomas Sénardi
Dom François, je vous le jure, c'est une surprise pour vous comme pour moi !
Il gagne à grands pas la porte de droite.
Dom François
Non, non ; je m'en vais, je m'en vais.
Dom François salue. Au moment où il va pour sortir, Alexandre Albèrini paraît sur le seuil. Le prêtre baisse les yeux, le laisse passer, puis se sauve rapidement.
Mathilde Sénardi
Au revoir, Monsieur le Curé.
Mathilde jette un regard de sympathie et de reconnaissance à Albèrini, et sort par le fond.
Thomas Sénardi
Va un moment de l'autre côté.
Scène 5
Alexandre, Thomas Sénardi
Alexandre Albèrini, enveloppé d'un grand manteau, le chapeau à la main, a comme un sourire de mépris en vo3'ant sortir Dom François ; puis il se tourne avec douceur vers Thomas Sénardi. Son visage est un peu changé; il paraît triste, et comme hantè par une pensée qu'il s'efforce en vain de chasser de son esprit.
Alexandre
Excuse-moi, Sénardi, si je suis venu te trouver à cette heure, et si j'ai fait fuir tes hôtes, mais j'avais besoin de te parler... Depuis quelques jours, au lycée, tu m'évites avec tout le soin possible... Je ne crois pourtant pas t'avoir offensé en quoi que ce soit.Qu'as-tu contre moi ?
Thomas Sénardi
Rien.
Faisant signe qu'il voudrait s'asseoir.
Alexandre
Tant mieux ; j'irai donc droit au but sans autre préambule. Tu permets ?
Thomas Sénardi
Je t'en prie.
Après une légère hésitation, et comme se parlant à lui-même.
Il secoue la tête, comme s'apitoyant sur lui-même ; puis résolument.
Alexandre
Merci... Par où commencerai-je ?... Ah ! Il ne me manquait plus que cela !... Enfin, Voici ! Tu sais bien au fond que je me doute un peu de la raison de ta froideur à mon égard. Tu as voulu rompre nos relations, parce que tu t'es aperçu que nos enfants ont eu la malencontreuse idée de s'aimer. D'abord tu as eu tort de t'en prendre à moi ; je n'y suis pour rien. Ensuite tu as eu recours à un remède bien dangereux ! Dans ces cas-là on n'arrive à rien par la force, et les séparations ne font qu'aiguiser les désirs et développer les résistances. Et de fait, à l'heure qu'il est, ces deux serins ne parlent de rien moins que de se marier coûte que coûte... Qu'en penses-tu ?
Thomas Sénardi
Tu t'en doutes bien.
Alexandre
L'idée te semble bizarre, n'est-ce pas ?
Thomas Sénardi
Elle me semble absurde.
Alexandre
Je l'aurais sans doute jugée telle, moi aussi, si j'avais pu me douter plus tôt de la résolution de ces deux têtes folles. Mais je ne la connais que de ce matin. Pourtant, la nouvelle que Guy m'a apprise en même temps est de nature à modifier peut-être ton jugement et le mien.
Thomas Sénardi
Quelle nouvelle ?
Alexandre
La principale raison qui les empêchait de se marier, c'était, à mon sens, leur manque de fortune et de position, et dans ce cas, tu peux me croire sur parole, je me serais opposé énergiquement comme toi à leur projet. Depuis hier, cet obstacle a disparu. Guy vient d'être nommé professeur de Sciences Naturelles au Lycée de Trévise, et il partira d'ici quelques jours.
Thomas Sénardi
Si jeune, c'est un honneur ! Je t'en félicite.
Alexandre
Oh ! Il y a tant d'imbéciles parmi les professeurs de l'Université que vraiment il n'y a pas de quoi être fier d'être leur collègue. Mais le point intéressant, c'est qu'à partir d'aujourd'hui Guy touchera des appointements, assez maigres il est vrai, mais enfin suffisants pour se permettre le luxe de se créer une petite famille. Le pauvre enfant a vu tout de suite une possibilité de réaliser son rêve, et, sans perdre de temps, il est venu me l'avouer franchement. Veux-tu faire le bonheur de nos enfants ?
Thomas Sénardi
Écoute, Albérini... Il est inutile d'entrer dans des détails désagréables pour l'un comme pour l'autre. Tu juges ce mariage possible, il te sourit... Je dois t'avouer franchement que, pour ma part, je le désapprouve, et que je m'y oppose.
Sur un geste vague de Thomas.
Alexandre
Et... tes raisons ? Raisons de religion, n'est-ce pas ? Tu ne veux pas que ta fille épouse un libre-penseur ?
Thomas Sénardi
Peut-être.
Mouvement de Thomas.
Avec amertume.
Alexandre
Oui, c'est cela... Eh bien, soit ! J'admets cette... ta faiblesse. Laisse-moi l'appeler ainsi... Je l'avais prévue. Et, avant de me présenter chez toi, j'ai demandé à Guy quelles étaient ses intentions à ce sujet. J'avoue que je l'ai trouvé... plutôt trop conciliant. Pourvu qu'on n'exige pas de lui l'impossible, il promet de respecter les sentiments religieux de sa femme, et de lui laisser liberté entière pour l'éducation des enfants. Les limbes, comme tu vois, leur seront épargnés.
Thomas Sénardi
Cela ne suffit pas.
Alexandre
Tu ne prétends pas pourtant qu'un homme comme lui s'expose au ridicule d'une mascarade. Même pour moi, je...
Thomas Sénardi
Je ne prétends rien... ni de lui, ni de toi !... Tiens, brisons là cette conversation, cela vaut mieux. Je t'ai déjà exprimé mon opinion, je ne puis la changer. Mathilde est encore jeune, ton fils aussi. À cet âge les passions ne sont pas bien profondes, et les amours s'oublient sans trop d'efforts. Si, comme tu le dis, Guy part pour Trévise, sois tranquille, d'ici peu ils ne se rappelleront même plus qu'ils se sont connus.
Alexandre
Je crois que tu te trompes. Nos deux enfants s'aiment profondément. C'est une folie, je le reconnais, mais cela est.
Thomas Sénardi
Feux de paille !
Alexandre
Non ; et crois bien que, si j'ai consenti à venir chez toi ce soir, ce n'est pas sans raison. Depuis quelque temps, mon fils n'est plus reconnaissable ; lui, un savant, il s'est mis à faire des vers...
Thomas Sénardi
Je ne connais pas ton fils, et je ne puis le juger. Quant à Mathilde, elle est déjà presque résignée à une séparation...
Alexandre
S'il en est ainsi, tant mieux !... Ainsi donc, rien à faire ? C'est ton dernier mot ?
Thomas Sénardi
Oui !... Dans ton intérêt comme dans le mien.
Il va pour s'en aller, puis s'arrête.
Alexandre
C'est bien ; je vais faire part à Guy du résultat de ma démarche, Pour ta gouverne, je t'avertis qu'ils n'ont pas besoin de notre consentement pour se marier. Guy me l'a fait d'ailleurs observer.
Pause.
Thomas Sénardi
Je le sais.
Se tournant vers Thomas avec un sourire amer.
Il lui tend la main. Thomas d'un mouvement spontané lui tend la sienne.
Alexandre
Ah ! Quelle tristesse que la vie ! Toujours des soucis ! Toujours des misères... Et dire qu'il y a encore des illusionnés qui l'aiment, qui l'exaltent, et qui osent proclamer l'homme le roi de la création... ce minuscule infusoire, né de la pourriture, errant un instant sur la croûte moisie d'une goutte de fange perdue dans l'univers. Mon cher ami, nous sommes de parfaits idiots quand nous nous prenons au sérieux. Bonsoir !... Et restons amis comme avant.
Thomas Sénardi
Bonsoir. Pardonne-moi mon obstination. C'est pour le bien de tous, tu dois le comprendre.
Les deux hommes se regardent avec sympathie, comme s'ils se sentaient réunis pour la première fois.
Sans se retourner, il sort vivement par la porte latérale.
Alexandre
Tu as raison. Tu empêches deux insensés de commettre le crime commun : celui de mettre au monde d'autres malheureux comme nous. Adieu !
Scène 6
Thomas Sénardi, Mathilde Sénardi
Thomas Sénardi reste un moment triste, pensif ; puis il va à la porte du fond, et appelle Mathilde qui rentre immédiatement, et l'interroge anxieusement du regard.
Thomas Sénardi
Mathilde ! Mathilde ! Tu peux venir.
Mathilde Sénardi
Il est parti ?
Thomas Sénardi
Oui. Tu sais que demain je dois me lever de bonne heure. Mon cours est à huit heures précises. Éteins les lumières, et allons nous reposer. Sans dire un mot, Mathilde allume deux bougeoirs, et éteint les bougies du piano ainsi que la lampe. Puis résolument elle se tourne vers son père.
Mathilde Sénardi
Père... Peux-tu me dire pourquoi Monsieur Albérini est venu chez nous ce soir ?
Thomas Sénardi
Nous parlerons de ça demain. Il est venu pour notre cours du Lycée.
Thomas la regarde, étonné.
Mathilde Sénardi
Non, père ; dis-moi la vérité ! Monsieur Albérini n'a jamais mis les pieds chez nous, même pour nous rendre la visite que nous lui avons faite à notre arrivée. Il doit donc avoir eu une raison beaucoup plus sérieuse.
S'approchant d'elle, tendrement, s'efforçant de lui sourire.
Tristement.
Thomas Sénardi
Peut-être !... En tout cas, ce n'est pas le moment d'en parler. Je suis fatigué, et je suis très triste. Viens te coucher, Mathilde. N'as-tu plus confiance en ton père ? Notre vie a toujours été si calme, toute d'affection, d'union, de bonté l'un pour l'autre... Restons unis, Mathilde, et ayons confiance dans l'avenir !... Bonne nuit, mon enfant !
Mathilde Sénardi
Oh ! Papa ! Je t'en supplie, dis-moi tout, dis-moi tout ! Ne me laisse pas toute une nuit dans cette anxiété atroce.
Thomas Sénardi
Que t'imagines-tu ?... D'ailleurs que pourrai-je te dire ? Rien que tu ne saches déjà. Mais, crois-moi, ce n'est pas l'heure de parler de ces choses. Cette nuit, ce silence, ce froid... Non ; demain, demain... Va, et repose en paix.
Mathilde Sénardi
Reposer !... Je ne pourrais pas.
Thomas Sénardi
Pourquoi ?
Mathilde Sénardi
Je ne sais pas... je ne sais pas expliquer ce que j'éprouve ; mais je sens qu'il s'est passé ici, tout à l'heure, quelque chose de grave.
Thomas Sénardi
Enfant !
Mathilde Sénardi
Vous avez parlé de moi, n'est-ce pas ?
Thomas Sénardi
Un peu.
Mathilde Sénardi
À quel propos ?
Thomas Sénardi
À propos de tes enfantillages, naturellement.
Mathilde Sénardi
Monsieur Albérini s'est servi de ce mot ?
Thomas Sénardi
Non. Il a appelé ça des folies.
Mathilde Sénardi
C'est impossible ! Et il n'a pas ajouté autre chose ?
Thomas Sénardi
... Je ne crois pas.
Presque avec un cri, comme prise d'une idée subite.
Mathilde Sénardi
Père, tu me caches quelque chose, Ah !... C'est Guy, c'est Guy qui l'avait envoyé.
Thomas Sénardi
Comment, tu le savais ?
Mathilde Sénardi
Ah ! C'est vrai, c'est vrai !
Thomas Sénardi
Je n'ai pas dit cela.
Mathilde Sénardi
Si, si, lu l'as dit ! Tu l'as dit !
Thomas Sénardi
Eh ! Bien, oui, là, c'est vrai ; il est venu de la part de son fils.
Mathilde Sénardi
Ah ! Tu vois bien !
Thomas Sénardi
Mais sais-tu comment il est parti ?... Il était si peu convaincu lui-même qu'il a fini par me donner raison.
Mathilde Sénardi
Lui aussi !
Thomas Sénardi
Et c'est tout naturel. Il peut n'avoir ni foi ni loi, il n'est pas fou comme vous autres. À son point de vue, il croit pouvoir passer sur certains obstacles moraux que nous jugeons, nous, insurmontables, c'est affaire d'opinion ; mais il n'est pas assez insensé pour admettre qu'il faille se plier à toutes vos folies.
Silence.
Mathilde Sénardi
Lui aussi nous abandonne ! Lui aussi !
Mathilde reste immobile.
La voix toute tremblante.
Thomas Sénardi
Mathilde, ma pauvre Mathilde ! Tu sais que je ne t'ai jamais rien refusé. Tu sais que j'ai tout fait pour te rendre heureuse, et que mon plus beau rêve eût été de te marier, pour avoir dans ma vieillesse la consolation de voir s'épanouir autour de moi les sourires enfantins dans lesquels j'aurais retrouvé ta petite âme.. ! Mathilde, peux-tu douter de mon affection ? Dis... Crois-tu que je pourrais te faire souffrir ainsi si ma conscience ne m'ordonnait pas de t'épargner cet épouvantable malheur ? Et puis... Veux-tu ?
Mathilde Sénardi
Ah ! Non, non !
Thomas Sénardi
Si tu me quittes pour le suivre, tu ne me verras plus...
Mathilde Sénardi
Non, non...
Mathilde se raidit sur sa chaise, le regard perdu, égaré.
Thomas Sénardi
Si, si. Je mourrai de tristesse loin de toi ; mais jamais je ne serai complice de ta faute. Réfléchis bien à ce que tu vas faire !... Avec de la volonté, on peut surmonter toutes les épreuves ; et celle-ci te paraîtra plus facile que tu ne le crois. Quelques jours de chagrin, et puis, une fois parti...
Mathilde Sénardi
Parti... Qui ?
Thomas Sénardi
Mais... Guy !
Mathilde Sénardi
Il part ! Comment le sais-tu ?
Thomas Sénardi
C'est son père qui me l'a dit.
Mathilde Sénardi
C'est impossible !
Thomas Sénardi
Il part, il s'en va à Trévise... pour longtemps, peut-être pour toujours.
Mathilde Sénardi
Pour toujours !
Thomas Sénardi
Tu vois, Mathilde, que Dieu même vient à ton aide pour te rendre la lutte moins dure, et la victoire plus facile.
Mathilde Sénardi
Ah ! Dieu !...
Voyant que Mathilde ne lui répond pas, il a peur, la saisit par le bras, puis d'une voix altérée par l'émotion.
On la fixe dans les yeux, et la voix pleine de larmes.
Il pleure.
Thomas Sénardi
* Allons ! Regarde-moi !... Dis-moi que tu ne me quitteras pas ! Tu souffres, ma pauvre enfant !... Du courage ! Pense que nous sommes tous nés pour souffrir ! Moi aussi, à ton âge, j'ai souffert... Au point de croire ma vie brisée à jamais... Et puis le calme est revenu... Et d'autres chagrins... la mort de ta mère, de ton petit frère !... Tu m'es restée seule au monde. Aujourd'hui tu es tout pour moi, tu es l'unique rayon de ma pauvre vie ! Et tu voudrais me quitter ?
Mathilde Sénardi
Père, par pitié ! Ne pleure pas !
Il va chercher une lumière ; puis revient à elle et l'embrasse sur le front.
Thomas Sénardi
Pourquoi m'as-tu fait parler ce soir ?... Demain... Demain... Adieu ! Adieu !... Bonne nuit !
Thomas sort vivement par la porte du fond en fermant les deux battants derrière lui.
Mathilde Sénardi
Bonne nuit.
Scène 7
Mathilde Sénardi
Mathilde, restée seule, regarde autour d'elle comme désemparée ; puis elle prend une lumière, et va pour sortir par la porte du fond. Mais elle n'en a pas la force ; elle pose la lumière sur la table et demeure immobile au fond de la pièce.
Et, anéantie, brisée, elle tombe sur une chaise en sanglotant. Soudain, de la rue, on entend siffler, comme on l'avait entendu auparavant, les premières notes de la sérénade de Schubert. Mathilde lève la tête, anxieuse, et écoute. Son visage change d'expression, elle semble résolue à agir.
Nerveuse, elle se lève, s'avance vers la fenêtre, l'ouvre, et regarde en bas, dans la rue. Une bouffée de vent glacial entre dans la pièce. D'une voix faible, elle appelle en bas.
Silence.
Elle se retire. Une seconde, elle semble hésiter, puis prend une résolution énergique. Elle court vers le buffet qui est au fond de la chambre, ouvre un tiroir, en retire une clef, l'enveloppe rapidement dans un morceau de papier, et retourne se mettre à la fenêtre. Bas, comme avant.
Elle jette la clef enveloppée. Silence.
Une pause. Elle referme la fenêtre avec précaution, reprend la lumière qui est sur la table, traverse la pièce sur la pointe des pieds, ouvre la porte du fond devant laquelle elle s'arrête un peu, et écoute. Puis, rassurée, toujours silencieuse, elle s'approche de la porte-clé l'escalier et l'ouvre tout doucement ; on aperçoit l'escalier éclairé. Elle appelle tout bas.
Elle entend des pas, éteint la lumière, et revient poser le chandelier sur le piano. La pièce se trouve dans une obscurité complète.
Mathilde Sénardi
Mon Dieu !... Ne plus le voir !... Oh ! Mon rêve !... Non, non... il faut d'abord que je sache !... Est-ce toi ? Attends ! C'est la clef !... Attention !... Ouvre !... Monte vite... Sans faire de bruit ! Guy !... Guy !...
Scène 8
Guy, Mathilde Sénardi
Guy Albérini paraît sur le seuil, le pardessus boutonné, le col relevé, le chapeau à la main ; quelques flocons de neige sur les épaules. Il est pâle, essoufflé, mais une joie fébrile éclaire ses yeux et les fait sourire.
Guy
Oh ! Toi... Toi... Enfin !...
Mathilde Sénardi
Tais-toi !... C'est vrai que tu pars ? C'est vrai que tu veux me quitter ?
Guy
Mais qui t'a dit... ?
Mathilde Sénardi
Réponds-moi ! C'est pour cela que je t'ai appelé... C'est vrai ?
Guy
Je « dois » partir... Je viens d'être nommé professeur à Trévise. Mais je compte bien que tu viendras avec moi.
Mathilde Sénardi
Ah ! C'est pour cela ? Tu me le jures ?
Guy
Je te le jure. Et toi ? Te sens-tu capable de me suivre ?
Mathilde Sénardi
Moi !... Moi !... J'ai peur !
Guy
Peur !... De quoi ?
Guy a un mouvement de protestation.
Mathilde Sénardi
Guy... Ils m'ont tous épouvantée. Ils se sont mis tous contre moi... Je ne sais plus que faire, que penser... Est-ce possible, dis, est-ce possible que Dieu veuille nous punir de nous aimer ainsi ? Et si nous étions malheureux ?... S'il ne me pardonnait jamais de t'avoir suivi contre la volonté de mon père ?
Avec passion.
Guy
Tais-toi. Le bonheur est à nous... Ton père est bon, et il t'aime. Quand il te verra heureuse, il te bénira de ne pas l'avoir écouté. Oh ! Si tu savais quels jours atroces j'ai passés loin de toi ! Et comme le seul doute de te laisser ici, même pour peu de temps, me donne le vertige du désespoir et de la mort !... Oh ! Dis-moi que tu viendras avec moi ; dis-moi que tu auras le courage de rompre ces chaînes, et que tu seras à moi, toute à moi.
Mathilde Sénardi
Oui, je te le jure.
Guy
Ah ! Mathilde, enfin...
Mathilde Sénardi
Non, non, pas à présent, non... Va-t'en ! Va-t'en ! Va-t'en !...
Guy
Mais pourquoi ?...
Mathilde Sénardi
Va-t'en, je te dis, va-t'en... Après, ce sera comme tu voudras... Mais pas ici, ne me fais pas regretter de t'avoir appelé... Laisse-moi, laisse-moi... Va-t'en !
Il disparaît comme une ombre. Elle le suit referme la porte tout de suite, et, chancelant dans l'obscurité, revient en courant, presque se sauvant- Arrivée au milieu du salon ; elle s'arrête, et s'appuie d'une main à la table.
Guy
Oui, oui... À demain. A demain :
Elle sourit, comme ivre de plaisir. Soudain une ombre passe dans ses yeux grands ouverts. Elle se retourne, et, comme si son père la voyait, elle regarde la porte par ou il est sorti et avec une tristesse infinie, d'une voix désolée, des sanglots plein la gorge.
Elle envoie des baisers vers la porte fermée.
Sa voix se perd dans un sanglot. Autour d elle, les ténèbres et le silence.
Mathilde Sénardi
Demain !... Demain !... Papa... Pauvre papa !... Adieu !... Adieu !... Adieu !...
Acte Quatrieme
Scène 1
Jules, Régine, Docteur, Une Infirmière
Jules Abbadia est étendu sur un fauteuil, un livre à la main. Il a devant lui une bouteille de vin et un verre. Il parait fatigué et bâille à chaque instant.
Il regarde sa montre.
On se verse du vin, et boit.
Secouant la tête, flairant.
La porte de gauche s'ouvre doucement. Entrent Régine et le docteur, un homme entre deux âges. Régine referme la porte et s'arrête sur le seuil.
Jules
Toujours des histoires d'amour... Au diable l'amour... Déjà cinq heures ! Je ne peux plus tenir mes yeux ouverts, Cette bouteille aussi est fatiguée de pleurer. Elle n'a plus de larmes. Quelle odeur d'encens ! On se croirait dans une sacristie.
Régine
Eh, bien, Docteur ?
Docteur
J'ai essayé le dernier moyen... une forte injection d'éther.
Régine
Y a-t-il encore quelque espoir ?
Docteur
Très peu.
Elle rentre dans la chambre à coucher, à gauche.
Régine
Mon pauvre enfant !
Docteur
Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où est Monsieur Albérini ?
Jules
Il est sorti il y a une demi-heure. Il m'a dit qu'il allait revenir de suite.
Docteur
Je voudrais m'en aller. Je n'ai plus rien à faire ici... et je suis si pressé !
Jules
Comment va la malade ?
Docteur
C'est la fin.
Jules
Est-ce possible ?
Docteur
Je voulais justement avertir Monsieur Albérini pour qu'il ne quitte pas son fils dans ce moment douloureux. Il ne faut pas le laisser seul. Il est fou de désespoir.
Jules
Est-elle déjà en agonie ?
Docteur
L'asphyxie suit rapidement son cours : elle est tombée dans un état comateux dont probablement elle ne sortira plus.
Jules
A-t-elle reconnu son père ?
Docteur
On l'a appelé trop tard.
Jules
Il y a deux jours qu'Albérini l'a fait prévenir que sa fille était gravement malade ; il a fallu y retourner trois fois avant qu'il se décidât à venir.
Docteur
En ce cas je dirai qu'il s'est dérangé trop tard.
Jules
Et le prêtre ?
Docteur
Heureusement elle ignore sa présence.
Jules
Quel horrible malheur ! Après trois mois de mariage... Si jeune, frappée ainsi à l'improviste, sans raison.
Docteur
Il y a toujours une raison ! Les jeunes gens ne connaissent pas la prudence. Ils croient que leurs vingt ans sont un talisman contre la mort ! Un simple refroidissement, et tout est fini ! Le malheur est qu'elle tue avec elle une pauvre petite créature !
Jules
Ils étaient si heureux !... Ils commençaient à goûter le bonheur après tant de douleurs et de tristesses.
On s'étire et bâille.
Régine reparaît, inquiète, par la porte de gauche.
Docteur
Que voulez-vous, la vie est ainsi faite ! Ah !... J'ai sommeil. Je m'en vais, je n'en puis plus. Surtout n'oubliez pas d'avertir Monsieur Albérini.
Régine
Docteur ! Docteur !
Docteur
Me voici. Que voulez-vous, Madame ?
Le Docteur jette un coup d'oeil significatif à Jules, et entre à gauche, comme à regret, suivi de Régine.
Régine
Venez ! Venez tout de suite, je vous en supplie.
On frappe la bouteille vide et essaye de se verser du vin, mais il n'en sort pas une goutte.
Tout à coup il lui vient une pensée ; il va près de la porte de gauche et écoute. Une infirmière en sort et le heurte.
Jules
Allons, allons, mon vieux ! Qu'est-ce qui te prend ? Voilà que tu pleures maintenant ! Tout au monde a une fin ! Plus rien !... Doucement, doucement ! Qu'y a-t-il ?
Une Infirmière
Rien. Pardon...
Jules
Rien de nouveau ?
Une Infirmière
Non, monsieur.
Jules
Pourquoi a-t-on rappelé le docteur ? Est-elle plus mal ?...
Elle sort vivement par la porte de droite.
Une Infirmière
Je ne sais pas. Madame affirme l'avoir vue ouvrir les yeux. Excusez-moi.
Il s'assied. Pause.
Jules
Attendons !...
Scène 2
Alexandre, Jules
Alexandre Albérini paraît sur le seuil de la porte de droite. Il a l'air abattu, mais cherche à dissimuler sa douleur. Il regarde Jules Abbadia qui s'est assoupi et s'approche de lui.
Il semble vouloir chasser une pensée qui l'obsède, puis met la main sur l'épaule de Jules.
Alexandre
Il peut dormir, lui ! Eh bien ?... Jules !
Il se lève.
Jules
Ah !... C'est toi !
Alexandre
Oui, j'étais en bas, en train de me promener entre le collège et la place. J'attendais qu'il soit parti... Ne voyant rien, je suis monté.
Jules
Tu as bien fait. Justement on te cherchait.
Alexandre
Qui ?
Jules
Le docteur.
Alexandre
Le docteur ?.. Que me veut-il ?
Jules
Je ne sais pas au juste.
Alexandre
Où est-il ?
Jules
Là, dans la chambre.
Alexandre
Ah !... C'est Mathilde qui l'a prié de m'appeler ?
Jules
Non ; Mathilde est toujours assoupie.
Alexandre
Comment, elle ne s'est pas réveillée à l'arrivée de son père ?
Jules
Non.
Alexandre
Elle est très mal ?
Alexandre passe sa main sur son front avec un geste douloureux. Un silence.
Jules
Très mal.
Alexandre
C'était peut-être pour elle que le docteur voulait me parler ?
Jules
Non, pas pour elle, pour Guy.
Alexandre
Mon pauvre enfant ! Il me fait pitié ! Je comprends qu'il doit souffrir et se sentir perdu devant un pareil malheur !.. Il faudrait une autre nature que la sienne pour le supporter avec dignité !.. Il délire ! Il n'a plus conscience de ses sentiments et de ses paroles !
Jules
Il souffre !
Alexandre
Oui, et la douleur lui a bouleversé le cerveau ! Il ne peut pas admettre son malheur ; et il me regarde parfois avec des yeux de haine, comme s'il voulait me le reprocher.
Jules
Qu'imagines-tu là ?
Alexandre
Si, si... Je ne me trompe pas. Je lis dans son âme ! Une superstition aveugle l'a envahi. Il tremble et pâlit chaque fois que je m'approche du lit de la malade... Si tu l'avais vu tout à l'heure, quand on est venu dire que Sénardi refusait de venir. Il s'est dressé devant moi comme un forcené, et m'a hurlé à la face d'une voix stridente : « Il faut lui dire de venir tout de suite ; je veux un prêtre pour ma femme. »
Jules
Tu interprètes mal ses paroles. Tu es toi-même un peu exalté !
Alexandre
Non.
Jules
Tu dois bien comprendre que, dans des circonstances comme celles-ci, il eût été absurde de refuser les conditions qu'exigeait Sénardi pour venir voir sa fille... peut-être pour la dernière fois.
Alexandre
Mais qui l'a empêché de venir la voir cette nuit, hier, depuis un mois ? Moi peut-être ?.. Si tu te le rappelles, quand elle a fait la folie de s'enfuir avec mon fils, je suis allé tout de suite chez lui pour le supplier d'accepter ce mariage et de leur pardonner. Est-ce ma faute s'il n'a rien voulu entendre... En vérité le coeur de ces serviteurs du Christ est plus dur qu'une pierre.
Jules
Il avait ses raisons pour ne pas pardonner. Toi-même as-tu pardonné à ta fille ?
Cherchant à se dominer.
Il s'interrompt, ne pouvant pins parler ; puis, d'une voix brisée de douleur, avec reproche.
Alexandre
Ma fille !... Ce n'est pas la même chose... D'abord ma fille ne m'a jamais appelé ! Et puis... Mathilde, elle, est une honnête femme... Elle s'est révoltée un jour contre son père, parce qu'il l'opprimait dans la plus pure et la plus légitime de ses affections... Tandis que ma fille... Ah ! Pourquoi m'as-tu rappelé cet autre malheur ?.. C'est mal...
Jules
Tu as raison, Alexandre, pardonne-moi. J'ai parlé sans réfléchir... Je ne pensais pas...
Il s'interrompt en entendant s'ouvrir la porte de droite. L'infirmière entre rapidement, traverse la pièce, et, sans dire un mot, sort par la porte de gauche. À peine est-elle sortie qu4Alexandre met la main sur l'épaule de Jules, et d'une voix grave.
Alexandre
Je sais, je sais. Toi et ma femme vous êtes peut-être les seuls qui me soient restés fidèles. Tous les autres... Dis-moi, as-tu jamais vu le malheur s'acharner sur un homme à ce point ? Oh, ne te laisse pas illusionner par mon impassibilité apparente !... Je fais des efforts surhumains pour ne pas me trahir ! Mais je te l'avoue, je souffre, je souffre horriblement, à un point qu'il est impossible de souffrir davantage !... Je ne parviens même plus à penser, sans que ma pensée, plus abstraite, se transforme en une sensation de douleur et d'angoisse.
Jules
Je te comprends.
Alexandre
Tout à l'heure, pendant que je me promenais là-bas dans la rue noire et déserte, j'ai vu tout à coup... j'ai vu, tu entends, j'ai vu m'apparaître comme dans un cadre le tableau de tout mon malheur. Il m'apparaissait comme une vaste toile que quelqu'un aurait portée devant moi, et qui lentement s'en allait, à mesure que je m'en approchais. Et, malgré moi, je suivais cette toile, je ne pouvais en détacher mes yeux ; et en marchant, à mesure que je la contemplais, que je l'étudiais, j'en découvrais tous les détails inconnus, toujours plus douloureux !... L'hallucination était si vive que parfois je me mettais à courir comme si j'avais voulu la rattraper, et la laisser derrière moi pour ne plus la voir.
Jules
Calme-toi, Alexandre, tu as besoin de repos.
Alexandre
J'ai besoin de réfléchir... Ma vie n'a été qu'une lutte perpétuelle contre moi-même ; et ce n'est qu'à force de volonté que je suis parvenu à me vaincre.
Jules
Mais que peux-tu contre l'irréparable ?
S'échauffant petit à petit.
Alexandre
Tu ne me comprends pas !.. Je n'ai pas la prétention de changer l'ordre des choses ; pour rêver une semblable absurdité, il faudrait que je sois un enfant, un fou, ou un croyant. Non, ce que je veux c'est me sauver au moins moi-même au milieu de tant de ruines. C'est conserver, intacte, ma raison !.. Cela, je le veux ! Et c'est pourquoi je me modère, je combats et je résiste ! Mais avoue qu'il me faut en ce moment une force de résistance peu commune. Le malheur semble s'acharner sur moi comme pour m'obliger à demander grâce et à confesser ma faiblesse. J'avais une fille, sur laquelle j'avais fondé les espérances les plus légitimes, et je l'ai perdue à jamais, misérablement, au premier choc avec le monde ! J'ai un fils, que j'ai élevé dans mes idées, que j'ai formé à mon image, et je le vois en proie à une sorte de délire, sur le point de me renier au premier assaut de la douleur. Et maintenant cette mort encore qui nous menace ! Cette malheureuse enfant qui semble payer de sa vie le crime d'avoir aimé mon fils !
Jules
Mais non, mais non...
Alexandre
Eh ! Je le sais bien ! Jamais un seul instant je n'ai même pensé une chose pareille. Mais il y a quelqu'un qui le croit.
Jules
Qui ?
Alexandre
Elle, d'abord.
Jules
Non !
Alexandre
Si, je l'ai entendue moi-même le répéter à Guy : « Nous devions nous y attendre !... Nous ne pouvions pas être heureux !... C'est Dieu qui nous punit ! »
Jules
Pauvre petite ! Elle ne sait pas ce qu'elle dit.
Alexandre
Évidemment... Mais Guy l'a cru !
Jules
Dans un moment de désespoir...
Alexandre
Ah ! Tu ne sais pas quelle force l'absurde exerce sur notre pauvre raison ! Il nous attire et nous enserre de telle sorte que nous ne pouvons lui échapper. Et moi-même, oui, moi, qui depuis tant d'années m'en suis délivré, je ne me sens pas encore à l'abri de ses pièges et de ses fantômes.
Alexandre lève les épaules sans répondre, et fait quelques pas vers la chambre de la malade, puis il s'arrête, pensif.
Jules
Toi ?
Alexandre
L'homme noir ?
Jules
Quoi ?
Alexandre
Le prêtre ?
Jules
Il est toujours là !
Avec un rire douloureux, crispant ses mains.
Puis il redresse orgueilleusement la tête, et presque délirant.
Il fait un geste violent vers la chambre. À ce moment on entend sonner au loin les cloches des églises. L'aube paraît.
Alexandre
Il est devenu le maître de ma maison !... Pour le laisser entrer ici, j'ai dû m'en aller en bas, dans la rue... Et à présent je ne puis pénétrer dans cette chambre parce qu'il s'y est installé !... Il commande, et tous ici lui obéissent... Quelle ironie ! Quelle ironie ! Mais non ! Tous lui obéiront, pas moi. Tous plieront la tête devant lui, mais la mienne restera droite sur mes épaules. Ce spectre du passé pourra prendre possession de ma maison, de mes enfants, de tout, mais il ne réussira pas à obscurcir mon esprit, à y insinuer encore la peur de son mystère ! Je suis comme un naufragé qui se cramponne à son trésor le plus précieux, et je ne l'abandonnerai pas, dût-il m'entraîner avec lui au fond de la mer. Je périrai peut-être... Mais si j'atteins le bord, ce ne sera qu'avec mon trésor dans les mains.
Alexandre
Qu'y a-t-il ? Pourquoi sonne-t-on ainsi ? Quel bruit intolérable !
Jules
Tu n'entends pas, ce sont les cloches...
Alexandre
Mais pourquoi sonnent-elles ?
Jules
C'est le matin de Pâques.
Il devient subitement triste, ému de ses propres paroles.
Il met une main sur ses yeux comme pour en essuyer les larmes. Les cloches s'arrêtent.
Alexandre
C'est vrai : J'avais oublié. Aujourd'hui c'est Pâques ! Pâques de Résurrection ! Aujourd'hui c'est jour de fête et de joie pour les hommes de bonne volonté. Ce devrait l'être aussi pour nous ! Nous attendions ce jour depuis si longtemps, Régine et moi... Depuis deux mois, depuis qu'ils étaient partis, nous vivions seuls, tous les deux, ne songeant qu'à ces fêtes de Pâques, qui devaient nous les ramener ; et nous pensions à notre bonheur devant le spectacle de leur jeunesse et de leur amour ! Plus qu'un mois ! Plus qu'une semaine ! Après-demain... Demain !... Et chaque matin nous comptions les jours, devançant en pensée le plaisir de les revoir !... Et ils sont là maintenant !... Quelle destinée !
Jules
Il ne faut pas désespérer, Alexandre... Elle est si jeune... et l'on voit parfois des miracles...
Il se retourne, et voit l'ombre qui éclaire la fenêtre.
Il va à la fenêtre, l'ouvre, reste immobile, contemple le ciel qui peu à peu s'emplit de lumière.
Jules s'approche. Lui, s'accoudant sur une chaise, lui montre du doigt, dans le ciel, une étoile solitaire, presque à l'horizon, plus brillante que les autres.
Alexandre
Bravo ! Toi aussi tu me parles de miracles ! Voici le jour... Encore un autre jour... Toujours la même chose ! Regarde ! Quelle sérénité !... Calme admirable et profond !
Alexandre
Regarde, il n'y a qu'une étoile au ciel.
Jules
Vénus.
Se levant, les jeux fixés sur l'astre solitaire.
Avec un abandon se tournant vers son ami.
Long silence.
Alexandre
Oui. L'étoile du matin, la messagère de lumière... Lucifer !... Pauvre étoile !
Scène 3
Régine, Guy, Alexandre, Jules
La porte du fond s'ouvre. Entrent Guy Albérini, et Régine ; Guy paraît très abattu ; sa figure est décomposée, ses yeux gonflés et rougis par les larmes. Il semble vouloir fuir cette chambre, en proie à une terreur soudaine. Sa mère le suit, le retenant par un bras avec une anxiété visible.
Régine
Guy ! Guy ! Où vas-tu ?
Guy
Je m'en vais, je m'en vais... Je ne veux plus la voir...
Régine
Guy, je t'en supplie...
Guy
J'ai trop souffert, j'en ai assez ! Laissez-moi m'en aller... D'ailleurs pourquoi resterais-je ? Tant que j'ai eu de l'espoir, mon devoir était de rester... mais à présent, à présent...
Régine
Ne t'exalte pas ainsi !
Il va vers la porte de droite.
Guy
J'en ai assez, je ne veux plus la voir ! Laissez-moi m'en aller !
Guy, sur le seuil, se retourne, étonné ; il regarde son père, les larmes le prennent à la gorge, et, éclatant en sanglots, il se précipite vers lui.
Alexandre
Guy !
Il tombe dans ses bras. Alexandre le presse violemment contre lui dans un mouvement de tendresse exaltée : puis regarde Jules, qui lui fait un signe affirmatif de la tête. Régine, immobile, pleure silencieusement.
Guy
Mon père !
Jules
Qu'y a-t-il ?
Régine
Rien ! Rien ! Il se désespère... je ne sais pas pourquoi !
Jules
Ah ! Mathilde n'est pas plus mal ?
Alexandre tient toujours son fils dans ses bras. Guy pleure, la tête cachée sur la poitrine de son père.
Régine
Non, toujours la même chose.
Alexandre
Toujours la même chose ?
Régine
Oui.
Jules
Console-le ! Calme-le ! Toi seul le peux !
Il fait un signe comme pour le prier de le laisser seul avec son fils.
Alexandre
Oui, oui...
Jules
Venez, Madame, laissons-les seuls.
Alexandre qui l'a entendu lance à Régine un regard de douleur, de rage, et de désespoir, et va pour lui parler, mais Jules l'arrête d'un geste. Régine et Jules disparaissent, tous deux dans la chambre de la malade.
Régine
C'est Dieu qui nous punit.
Scène 4
Alexandre, Guy
Dès qu'ils sont sortis, Alexandre conduit doucement Guy sur un fauteuil près de la table, et l'y fait asseoir.
Alexandre
Guy ! Mon pauvre enfant ! Viens... Assieds-toi... Repose-toi un peu. Pendant ces jours douloureux nous n'avons pas pu être une minute ensemble... Tu veux bien que je reste à côté de toi ?
Pause. Il se tourne vers son père avec angoisse, les yeux épouvantés.
Guy
Oh ! Oui, père... Tu vois ?... Tu vois ?... Quelle chose atroce ! Mourir ! Gela semble impossible, n'est-ce pas, à vingt ans ?... Comme ça, d'un moment à l'autre, sans raison... Passer de la jeunesse à la mort, du bonheur au désespoir !... Ah ! C'est trop ! Dis que c'est trop !
Alexandre
Oui, ce serait trop ! Cela n'arrivera pas, Guy.
Guy
Tu crois, père ?
Alexandre
Je l'espère.
La voix irisée par des sanglots.
Il pleure à chaudes larmes.
Guy
Oh ! Si elle guérissait !... Rien que d'y penser il me semble que je deviens fou !... L'avoir encore à moi ! Pouvoir retourner dans notre maison, là-haut ! La voir renaître petit à petit sous le souffle chaud du printemps. Tu ne peux pas t'imaginer la joie qui régnait en nous ! Chaque jour c'était une fête nouvelle ! Chaque matin nous étions comme étonnés de nous retrouver l'un près de l'autre, ne pouvant pas nous persuader de notre bonheur ! Et nous riions, comme des enfants... Nous riions de surprise, comprends-tu, parce que pendant la nuit nous avions oublié que nous étions heureux ! Et pense, pense si maintenant, après cette horrible épouvante, nous pouvions recommencer notre vie !
Alexandre
Guy ! Guy ! Du courage ! Sois fort. Sois un homme.
Guy
Du courage ? Toi aussi tu ne crois pas... ?
Alexandre
Mais si !
Guy
Non ! Non ! Tu ne crois pas ! Ne cherche pas à me tromper !... Ah ! J'ai été fou d'accepter cette illusion, même pour un instant ! Elle est perdue !
Alexandre
Ne t'exalte pas, Guy !
Il frissonne. Alexandre veut parler.
Avec violence, presque délirant.
Guy
Quoi, quoi ! M'exalter ! N'étais-je pas près d'elle il y a un instant ? Ne l'ai-je pas vue là, couchée, les yeux fermés, la face livide et contractée ?... Et ce râle, ce râle ! Tais-toi ! Sais-tu pourquoi je me suis sauvé de cette chambre ? Parce que j'ai compris .. Elle ne me reconnaissait même plus ! Ma pauvre Mathilde !... Hier encore si forte, si gaie ! Et à présent... Mais qu'est-ce qu'il y a donc ? Qu'est-ce qui est arrivé ? Qui l'a frappée ainsi à mort ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Alexandre
Ne t'épuise pas l'esprit avec de pareilles questions.
Guy
Réponds-moi si tu le sais ! Pourquoi meurt-elle ? Pourquoi doit-elle mourir ?... Voyons... Toi qui sais tout, tu dois pouvoir me l'expliquer. Elle était au printemps de la vie... C'était une femme adorable et adorée. D'ici peu elle allait être mère... Elle était jeune, forte, intelligente...Eh bien ?... Elle est perdue, rejetée au loin comme une chose inutile, usée, encombrante. Pourquoi ? Pourquoi ?
Alexandre
Tu le sais comme moi, la vie est réglée par des lois bizarres et capricieuses.
Guy
Mais qui les a dictées ces lois ? Qui les exécute ?
Alexandre
Elles se manifestent spontanément, par un principe de nécessité, qui n'a besoin ni de créateurs ni d'exécuteurs. La nature est elle-même sa propre providence.
Guy
Mais ces lois doivent avoir un but !... Et quelle logique, quelle justice peut-il y avoir dans la destruction d'une créature jeune, belle, heureuse ?
Alexandre
La logique ! La justice ! Mais c'est nous qui les avons inventées pour discipliner nos pensées et nos actions. La nature les ignore.
Guy
Comment le sais-tu ? Comment oses-tu l'affirmer ?
Alexandre
Tourne au hasard les yeux autour de toi. Quand se déchaînent sur la terre les orages dévastateurs du printemps, ils dispersent en un instant une infinité de germes, de force, de jeunesse, qui devaient fleurir et fructifier ; et ils les dispersent sans raison, sans justice.
Guy
Et sans motif ?
Alexandre
Et sans motif.
Guy
Je ne crois pas cela ! Je ne peux pas le croire. Notre intelligence n'arrive peut-être pas à le découvrir, mais il existe.
Alexandre
Prends garde, mon fils ! Tu te laisses prendre à un piège ! Les mouvements de la matière ne tendent pas vers une fin. C'est une erreur de ton sentiment, non une réalité positive...
Guy
Mais tu ne me parles que de matière, et là c'est une pensée, c'est une conscience, c'est une âme qui meurt.
Alexandre
C'est la même chose !
Guy
Non, ne dis pas cela !
Alexandre
Veux-tu que je te trompe ?
Alexandre après avoir jeté un regard vers la porte de gauche, lui fait signe de se calmer.
Guy
Ne répète pas cela ! Si j'étais sûr de ne pas la revoir... Si j'avais la certitude, comme tu le dis, qu'elle n'est qu'une poignée de matière que la mort doit emporter... Si je croyais cela, entends-tu... Je deviendrais fou de douleur et de désespoir !.,. Je préférerais croire à ce prêtre, qui m'a parlé de fautes et d'expiations !
Alexandre
Il t'a parlé ?
Il se cache le visage dans ses mains. Alexandre passe sa main sur le front, puis s'approche de son fils et lui parle avec affection.
Guy
Oui.
Guy regarde fixement devant lui.
Il va à son fils.
Alexandre
Écoute, Guy, j'ai toujours cherché à te faire raisonner, parce que je croyais que la lucidité de la pensée te rendrait plus fort en face du malheur. Ce qui te menace est atroce, je le reconnais ; cela n'arrivera pas, je l'espère... Mais si elle devait succomber, je veux que tu supportes cette épreuve le front haut. Le malheur peut déchirer notre âme en lambeaux, nous infliger toutes les tortures, il ne doit pas envahir notre cerveau. Tu es mon fils, et j'ai le droit de te réclamer tout entier. Tu m'appartiens, tu es l'oeuvre de ma vie... Guy, tu m'écoutes ? Guy !
Guy
Père !
Alexandre
Tu m'entends ?
Guy
Oui, mais je ne te comprends plus. Je ne peux plus suivre tes paroles. Je pense à autre chose...
GUY, les yeux hagards.
Alexandre
À quoi ? Je ne sais pas.
Alexandre
Tu ne sais pas ?... Mais que regardes-tu si fixement ?
Avec un sourire vague.
Guy
Je ne sais pas. Il me semble la voir sourire devant moi... comme le matin, où nous nous sommes séparés... Elle m'a accompagné jusqu'à la porte... Et là, silencieuse, me disait adieu... Elle était à peine habillée, et elle était toute blanche... Si blanche...
Alexandre
Guy ! Par pitié ! Que regardes-tu ?
Guy
Si nous étions toujours restés là-bas dans notre maisonnette, Dieu aurait peut-être eu pitié de notre bonheur !
Alexandre
Dieu ! Tu as dit Dieu ?
Guy
Oui, tu t'étonnes que je prononce ce mot, n'est-ce pas ?... C'est le dernier qui est sorti de ses lèvres !
Alexandre
Mais ce n'est qu'un mot !...
Alexandre a un mouvement de stupéfaction et de terreur comme s'il voyait un spectre devant lui.
Toujours plus exalté, pendant qu'Alexandre, par des gestes, cherche à le calmer.
Guy
Qu'en sais-tu ? Qu'en savent les autres ? Vous ne savez rien, vous ne savez rien... Nous sommes enfermés dans un cercle de mystère que nul ne pourra jamais franchir ! Alors pourquoi, sans certitude, veux-tu m'enlever mon espoir dans un moment comme celui-ci ?... Tu m'as opprimé assez pendant la vie ! Laisse-moi libre devant la mort. Laisse-moi me tourner à cette heure vers quelqu'un de plus fort que toi, laisse-moi l'invoquer, le supplier de me secourir, puisque tu ne sais même pas dans toute ta science trouver un seul mot pour consoler ma douleur. Ah ! Une prière ! Si je savais une prière !... Mais je n'en sais pas ! Tu ne m'en as pas appris. Tu as même défendu à ma mère de m'en apprendre quand j'étais enfant...
Alexandre
Guy ! Guy !
Guy
Et cependant tu en savais, toi... Tu te rappelles... Tu as été prêtre !... Et tu restes là, muet, impassible, en face de mon désespoir !
Alexandre
Comment, tu voudrais que moi... ?
Il pleure à chaudes larmes, les bras croisés sur la table, la tête dans ses bras. Alexandre, sans force, se laisse tomber sur l'autre fauteuil. Silence. - Par la fenêtre entrent les premiers rayons de soleil du printemps. Sous la lumière du jour, on voit apparaître les arbres couverts de pousses nouvelles. Les oiseaux gazouillent gaiement sur les branches.
Guy
Oui, prier, prier !... Je ne peux plus rien, rien que pleurer et prier !...
Scène 5
Guy, Prêtre, Alexandre
Tout à coup, sur le seuil, à gauche ; apparaît le prêtre. Alexandre ne le voit pas, mais, en regardant son fils, il sent à l'expression de son visage, la présence de son ennemi. Il frémit et frissonne. Guy s'est élancé vers le prêtre.
Le prêtre reste immobile. Silence.
Le prêtre étend les bras d'un geste d'assentiment douloureux et résigné. Guy s'élance vers lui en hurlant.
Il tombe aux pieds du prêtre, et s'accroche à sa robe comme un petit enfant en sanglotant.
Guy
Eh bien ! Eh bien ?... Oh ! Dieu ! Parlez ! Elle est... ? Mon père... Consolez-moi !
Il le traîne, l'attirant à lui, vers la chambre de la morte.
le relevant
Prêtre
Courage ! Courage ! Mon fils !... Viens la voir ! Elle est plus heureuse que nous !
Alexandre
Qui sait ? Qui sait ?