Acte I
Scène 1
Merlin
Merlin
Ah! Quel peste de train ! Quelle condition ! Puisse tomber du Ciel la malédiction, Sur qui m'a fait quitter ce fermier du domaine, Où j'ai vécu trois ans, si bien payé, sans peine, Pour être le valet d'un jeune libertin ! Passe encor, s'il était tout à fait orphelin. À quinze ans, il perdit beaucoup de perdre un père : Mais que diantre, à vingt-cinq a-t-il besoin de mère ? Et quelle mère encore ? Il n'y faut pas songer. Enrageons avec lui, puisqu'il faut enrager ! Il est bon diable au fonds ; et si ce qu'il projette Peut réussir...
Scène 2
Finette, Merlin
Finette
Bonjour, Merlin.
Merlin
Bonjour, Finette. À notre appartement, quel bon vent te conduit ?
Finette
Est-il jour ici ?
Merlin
Jour ! Il n'a pas été nuit.
Finette
Il n'a pas été nuit ! Tu plaisantes, peut-être.
Merlin
Je ne plaisante point, je te dis vrai.
Finette
Ton maître…
Merlin
Oui, mon maître, Dorante ici n'a point couché.
Finette
Tout de bon ?
Merlin
Tout de bon.
Finette
Le petit débauché ! Hé, que dira Madame, en apprenant la chose ?
Merlin
Oh ! Qu'elle la fait bien !
Finette
Elle ?
Merlin
Elle en est cause.
Finette
Bon ! Quoi ? Madame, avec sa régularité, Est cause que son fils…
Merlin
Je dis la vérité. Est-il rien de mal fait que le fils ait pu faire, Qu'on ne doive de droit imputer à la mère ? C'est pour nous l'animal le plus persécutant…
Finette
Je le crois ; pour sa fille elle l'est presque autant. Mais revenons au fait. Tu me dis que c'est elle…
Merlin
Hé oui, pour être en droit de nous chercher querelle, Sachant que nous soupions hier au soir chez Chéret, Soit haine pour son fils, ou pour le cabaret, Par quel bon motif qu'elle ait été conduite, De ce que nous faisons, elle est toujours instruite. Mon maître, instruit aussi de ses intentions, Contre ses bons desseins prend ses précautions… Bon enfant, dont pourtant j'ai sujet de me plaindre, Au milieu du souper, il s'avise de craindre Qu'on ne ferme la porte ; et de peur d'accident, M'envoie presque à jeun lui faire, en l'attendant, Dans sa chambre du feu, préparer sa toilette, Dire qu'au moindre bruit que fera la sonnette, Le Portier attentif vienne dans le moment, Pour n'éveiller personne, ouvrir tout doucement. Je pars, je cours, je viens, j'arrive, et donne l'ordre : La mère comme un dogue, attentive à nous mordre, Me voyant rentrer seul, et sans Monsieur son fils, Fait bonnement fermer la porte du logis. Les clefs par le Portier sous son chevet portées, Longtemps entre elle et moi sont en vains disputées ; On me force à céder : nous nous trouvons alors Enfermés, moi dedans, et mon maître dehors, Faute d'avoir soupé, j'en enrage. Mon maître Vient et sonne, au Portier parle par sa fenêtre ; Le Portier bien fâché, lui rend compte de tout, Mon maître à découcher sans chagrin se résout ; Et sûr de retrouver, ou ses amis à table, Ou de quelque baigneur le secours charitable, Sans prévoir contre lui ce qu'on prépare ici, Il va boire d'autant, ou dormir sans souci.
Finette
Hé ! Contre lui, dis-moi, que veux-tu qu'on prépare ?
Merlin
Ce qu'on pourra de pis. Sa mère est une avare, Qui, pour ne lui pas rendre aucun compte des biens Que son père a laissés, cherche mille moyens ; Qui, pour le décrier, d'un rien se formalise, Blâme tout ce qu'il fait, quoiqu'elle l'autorise, Et ne lui donnant pas un sol pour subsister, Fait un vacarme affreux quand il ose emprunter. Elle-même à faillir lui présente l'amorce : Il s'en saisit parfois, il est vrai ; mais à force De nous donner sujet de manquer au devoir, D'avoir tort avec nous, on nous le fait avoir.
Finette
Fort aisément.
Merlin
D'accord. Puis, on voit dans le monde Un fils dans le désordre, une mère qui gronde, Qui dit qu'il ne vient point coucher à la maison ; Enfin, le fils a tort, et la mère a raison.
Finette
Ah ! Tout cela, Merlin, n'est qu'une bagatelle : Pour lui, bien autre chose occupe ma cervelle. Cette Madame Artus, à qui si bonnement Madame en sa maison donne un appartement ; Qui depuis quelques mois, de son esprit maîtresse ; La loue à tout propos, l'applaudit, la caresse ; Et qui, pour gouverner ici tous les esprits, Flatte jusqu'au Portier, jusqu'au chien du logis ; Sous cet air de vertu qu'on voit bien qu'elle affecte…
Merlin
Oui, cette masque-là comme à toi m'est suspecte, Et depuis qu'elle s'est introduite en ces lieux, Nos affaires, crois-moi, n'en ont pas été mieux. Je m'en aperçois bien.
Finette
Ma maîtresse de même ; Elle est, comme son frère, en une peine extrême. Jeune, bien faite, aimable, et pleine d'agréments. Dans l'âge le plus propre à faire des amants, Et d'ailleurs riche assez pour être bien pourvue ; On prétend qu'elle n'ait que la retraite en vue ; On fait, pour l'y porter, jouer mille ressorts.
Merlin
Mais on ne l'a point fait encor coucher dehors ?
Finette
Il faudrait, comme vous, aller souper en ville.
Merlin
Mais ne pourrions-nous point faire une ligue utile, Pour écarter d'abord cette Madame Artus ?
Finette
Oh, non ! Et c'est cela qui m'en fâche le plus, Cette Madame Artus a pris ici racine. On n'y croit, on n'y fait que ce qu'elle imagine : Son faux esprit céans s'est impatronisé, Au point de n'en pouvoir être dépaysé. Il n'y faut pas penser, à moins que de sa grâce, Le diable, qui l'y mit, quelque jour ne l'en chasse. Voici ton maître.
Scène 3
Dorante, Merlin, Finette
Dorante
Hé bien, Merlin ?
Merlin
Je vous attends Pour vous coucher, Monsieur, depuis assez longtemps, Votre robe de chambre, elle est là toute prête : Allons, venez.
Dorante
Que j'ai de chagrins dans la tête !
Merlin
Ce n'est pas sans sujet.
Dorante
Bonjour, que fait ma soeur, Finette ?
Finette
Elle voudrait bien vous parler, Monsieur, Je venais de sa part ici vous en instruire.
Dorante
J'irai dans un moment la voir.
Finette
Je vais lui dire.
Scène 4
Dorante, Merlin
Dorante
Je suis dans un chagrin qu'on ne peut exprimer.
Merlin
Comment ! Parlerait-on de vous faire enfermer ?
Dorante
Ah ! Mon pauvre garçon, le diable est en campagne.
Merlin
Quoi ?
Dorante
Ma mère a reçu des lettres de Bretagne.
Merlin
Tant pis. Nous sommes mal. N êtes-vous certain ?
Dorante
Oui, elle a chez mon oncle envoyé ce matin ? Le prier que chez elle il voulût bien se rendre ; Et la Fleur m'a cherché partout pour me l'apprendre, Ils sont, je pense, ensemble avec Madame Artus.
Merlin
Autant vaut être bien battus que mal battus.
Dorante
Merlin, que faire ?
Merlin
Attendre avec patience, Et remettre au hasard toute sa confiance. Quel bruit ! Quel tintamarre ! Au fonds nous avons tort. Il ne fallait, Monsieur, couper que le bois mort ; Je vous l'avais bien dit.
Dorante
Le bois mort ? La ressource Aurait été pour moi fort belle !
Merlin
Notre bourse, Fut d'abord mieux garnie, en mettant tout à bas ; Maintenant elle est vide, et vous dans l'embarras.
Dorante
Il faut s'attendre à tout. Qu'en sera-t-il ? Ma mère Fera grand bruit d'abord.
Merlin
Il faut la laisser faire, C'est bien dit.
Dorante
Dans le monde elle me décriera, Et sa Madame Artus me tympanisera.
Merlin
Elles ne feront rien que de fort ordinaire.
Dorante
C'est mon oncle, Merlin, dont je crains la colère : Il est bonhomme, il m'aime, et ses bontés pour moi. M'inspirent un certain respect quand je le vois. Ces manières, cet air, dont il prend chaque chose ; Il faut te l'avouer, sa présence m'impose. De tout ce qu'il me dit, Merlin, je suis touché ; Et tout ce que je crains, c'est qu'il ne soit fâché.
Merlin
Il le sera, Monsieur, la crainte est légitime : Mais le bois abattu n'est pas un si grand crime, La Terre un jour doit être à vous ; et l'action D'en jouir n'est qu'un droit d'anticipation, Dans le fonds.
Dorante
C'est un trait d'une jeune cervelle.
Merlin
Oui, mièvreté d'un fils lassé d'être en tutelle. Allez, le mal n'est pas bien grand, à mon avis. Et l'on a pu mander quelque chose de pis.
Dorante
Comment ?
Merlin
N'avez-vous point de reproche à vous faire ?
Dorante
Aucun.
Merlin
Le mauvais coeur ? La petite fermière, Hem ?
Dorante
Me soupçonnes-tu de pouvoir l'oublier ? Vois tout ce qu'à ma mère il faut sacrifier. Pour n'être pas en tout tout à fait condamnable, Je m'éloigne à regret d'un objet tout aimable, Je sépare deux coeurs l'un et l'autre charmés : Je romps les plus doux noeuds que l'amour ait formés. Autant aimé qu'amant de cette aimable fille, Pour ne pas irriter contre elle ma famille, Notre hymen quelque temps aurait été secret ; Mais j'ai prévu qu'un jour ma mère le saurait ; Et forcé pour un temps de cacher ma tendresse…
Merlin
Mais la fille de vous a certaine promesse ; Et l'on dit qu'à Paris sa mère a des parents, Qui, s'il fallait plaider, sont de terribles gens. Si par hasard, Madame en quelque nouvelle, Auprès, le bois coupé n'est qu'une bagatelle ; Et peut-être est-il bon que de vos beaux exploits, Les nouvelles ici viennent tout à la fois. Qu'en pensez-vous ?
Dorante
Qui, moi ? Si ma mère est instruite De l'ardeur qu'en mon âme un tendre amour excite, Toute ma crainte était qu'elle apprit cette ardeur, Je l'eusse encor longtemps renfermé en mon coeur. Mais l'éclat étant fait, n'ayant plus rien à craindre, Quand elle saura tout, à quoi bon me contraindre ? De son ressentiment quoi qu'il puisse arriver, Ce que j'ai commencé, je saurai l'achever. Rosette aura du bien, elle est sage, elle est belle, On ne peut condamner ma tendresse pour elle : Aux yeux de l'univers j'en ferai vanité.
Merlin
Ah ! Fort bien ; vous voilà, Monsieur, déshérité.
Dorante
Oh ! Sans cela je sais à quoi je dois m'attendre. Ma mère a, tu le sais, des comptes à me rendre ; Elle remet toujours ? Je souffre en attendant, Et n'en aurai, je crois, de raison qu'en plaidant. Autant que je le puis, je combats, je diffère : Que dira-t-on ? Un fils plaider contre sa mère ! Mon coeur frémit, s'étonne, et répugne à cela ; Cependant, malgré moi, il faut en venir là.
Merlin
Vous pouvez la plaider sans scrupule et sans honte, Mais de son bois coupé, Monsieur, tenons-lui compte.
Dorante
Voici mon oncle.
Merlin
Ah, ah ! Nous allons voir beau jeu. !
Scène 5
Dorante, Damis, Merlin
Dorante
Mon cher oncle, bonjour.
Damis
Serviteur, mon neveu.
Dorante
Plus je connais qu'il m'aime, et plus je l'appréhende.
Damis
Je ne viens point vous faire ici de réprimande, Je vous ai quelquefois donné de bons avis, Et pendant quelque temps vous les avez suivis ; Ils vous ont ennuyé, vous changez de conduite, Elle est belle à présent, je vous en félicite ; Vous avez pour conseil vous et votre valet.
Merlin
Oh ! J'étais bien surpris, si je n'avais mon fait.
Damis
Car tout autre conseil, que vous eussiez pu prendre, N'eût pas autorisé ce que je viens d'apprendre.
Dorante
Hé ! Quoi, mon oncle ?
Damis
Quoi ! Vous faites l'étonné ? Ce que de vous jamais je n'aurais soupçonné. Oui, je vous aurais pu passer toute autre affaire ; Mais oser dégrader le bien de votre mère, Pour quelque mille écus détruire en un moment Un Bois ! De son Château le plus bel ornement ! Votre dérangement est par là trop visible, Et ce trait doit vous faire une honte terrible. Ah ! Fi, Dorante.
Merlin
Hé bien, je l'avais deviné. Que quelqu'un du pays, mal intentionné, Aigrirait contre vous Madame votre mère, Et donnerait un tour mauvais à cette affaire. Ces paysans bretons sont les plus mal appris ! Voyez, vouloir brouiller la mère avec le fils ! Tout coup vaille, le fils et la mère, il n'importe, C'est être bien méchant d'en user de la sorte.
Damis
C'est le Fiscal du lieu qui l'écrit.
Merlin
Le Fiscal ! Ce Fiscal-là, Monsieur, est un franc animal. Parce qu'on l'a rossé pour certaine aventure…
Damis
Quoi ! Tout ce qu'il écrit serait-il imposture ?
Merlin
Non. Vous n'avez jamais été à Kerkameau, Monsieur ?
Damis
Non, jamais.
Merlin
Non ? C'est l'endroit le plus beau, Depuis ce bois coupé ; car auparavant, zeste ! C'était un vilain trou. Maintenant, malepeste ! Le beau lieu !
Damis
Le Fiscal ne mande point cela.
Merlin
Apprend-t-on rien de bon jamais par ces gens-là ? Ce sont des…
Damis
Mais enfin, sa faute n'est pas grande ; Ce bois, vous l'avez fait couper ? Il nous le mande.
Merlin
Couper ? Oui, mais… savoir à quelle intention ! Voyez-vous, cela part de mon invention ; Et si l'on a mal fait, j'en conviens, c'est ma faute. Kerkameau le Château, Monsieur, est à mi-côte, Pas tout à fait pourtant, mais il est en bon lieu ; Le bois en question le resserrait un peu. Les arbres fort touffus s'élevaient jusqu'aux nues, Et partant le Château n'avait aucunes vues. Il en faut, le fait est de savoir d'un Château Ce qui plaît mieux à voir, ou des bois, ou de l'eau.
Damis
J'aime l'eau.
Merlin
Nous aussi, c'est la grande manière. On découvre à présent des prés, une rivière, Qui lentement coulante, arrose un vert gazon ; Puis des coteaux lointains perdus dans l'horizon ; Et la vue autrefois de toutes parts grimpante, Du côté de ce bois est maintenant plongeante.
Damis
Mais ce bois, il fallait l'étêter seulement. La vue…
Merlin
On n'en eût eu que dans l'appartement.
Dorante
Je le voulais ainsi.
Merlin
Oui ; mais moi qui raffine, J'ai cru qu'il en fallait jusques dans la cuisine.
Damis
Dans la cuisine ?
Merlin
Bon ! Dans la cave à présent. En haut le coup d'oeil plonge ; en bas, il est rasant ; Je vous suis caution qu'il a de quoi s'étendre : Allez.
Dorante
C'est un morceau, mon oncle à vous surprendre.
Damis
Dieu le veuille ! Et ce bois coupé, qu'en a-t-on fait ? Dites.
Dorante
Mais…
Merlin
On l'a fait enlever à forfait, Il n'en reste, Monsieur, aucun morceau sur terre, Et l'endroit est tout prêt pour y faire un parterre.
Damis
Et l'argent ?
Merlin
Par vos mains cet argent a passé : Rendez-en compte, allons.
Dorante
Mon oncle…
Merlin
Il est placé. Oh ! Nous en avons fait, Monsieur, un bon usage.
Damis
Ah ! Mon pauvre neveu ! Quand deviendras-tu sage ?
Merlin
Il l'est ; mais quand l'argent lui manque … cela fait Qu'il ne le paraît pas tant qu'il l'est en effet. Nous dépendons, Monsieur d'une mère bien dure.
Damis
Ils ont tort l'un et l'autre.
Merlin
Oh ! Non, je vous assure.
Damis
C'est donc toi ?
Merlin
Non, Monsieur, c'est la Madame Artus.
Damis
Oui, je la vois ici s'ancrer de plus en plus. Cette femme, entre nous, me déplaît ; et je pense Qu'elle entretient céans la mésintelligence. Non, qu'on puisse excuser ce que vous avez fait ; Mon neveu, ce trait-là n'est point un joli trait ; Je voudrais le pouvoir rayer de votre histoire. On vous en donne encore un que je ne puis croire, Sur qui Madame Artus tout d'abord a pris feu : Au fond, s'il était vrai, ce ne serait pas jeu. J'ai contre ses soupçons rassuré votre mère ; Mais le Fiscal…
Merlin
Voici la petite Fermière.
Dorante
Cet homme est contre moi vivement acharné.
Damis
Vous avez, écrit-il, fait le passionné D'une fort jeune enfant, que l'on nomme Rosette.
Merlin
Haie, haie.
Damis
Il parle aussi d'une promesse faite, Et remise par elle aux mains de ses parents.
Merlin
Ma foi, ces Écrivains sont de vilaines gens.
Dorante
Oui.
Damis
Ces gens-là seront en droit de vous poursuivre ; S'ils le font, cette affaire à des suites vous livre. Moi qui suis simplement votre oncle et votre ami, Avec qui votre coeur ne s'ouvre qu'à demi, J'aurais tort de vouloir entrer dans ce mystère. Voilà de vos secrets le grand dépositaire, À qui seul vous avez raison de vous fier.
Dorante
Ah ! Mon coeur à vos yeux va s'ouvrir tout entier. Mon cher oncle, souffrez qu'avec pleine assurance, Je mets en vos bontés toute mon espérance. Oui, j'adore l'objet qu'on vous a désigné ; Pour vaincre mon amour, je m'en suis éloigné.
Merlin
Par mes conseils, au moins.
Dorante
J'ai craint que de ma mère Un hymen clandestin n'irritât la colère.
Merlin
Oui, oui, c'était assez d'avoir coupé son bois : Il se faut bien garder d'en trop faire à la fois.
Dorante
Paix, tais-toi.
Merlin
Volontiers, Monsieur.
Damis
La fille est belle ?
Dorante
Adorable.
Damis
À vos feux comment répondit-elle ?
Merlin
Ils parurent d'abord la toucher faiblement.
Damis
Elle fut plus sensible ensuite, apparemment ?
Dorante
Oui mon oncle.
Merlin
Motus, Monsieur.
Damis
Et la famille Vous reçut…
Dorante
Assez bien.
Damis
Comme avait fait la fille ? Ensuite, billets doux, et rendez-vous donnés ?
Dorante
Fort souvent.
Merlin
On vous veut tirer les vers du nez.
Damis
Plaît-il ? … Puis, tous deux sûrs d'une égale tendresse…
Dorante
Très sûrs.
Damis
Et là-dessus, vous fîtes la promesse ?
Dorante
Qui n'eût fait comme moi ? Nul objet si charmant Ne mérita jamais un tendre attachement ; Le coeur bon, l'esprit doux, belle et plus sage encore. Elle m'aime, mon oncle, autant que je l'adore ; Et depuis mon absence elle est dans un Couvent.
Damis
Écoutez, vous avez une tête à l'évent, Dont la vivacité pourrait enfin vous nuire, Et vous avez besoin de vous laisser conduire. Voici par où d'abord il vous faut commencer : À votre objet charmant songez à renoncer ; Qu'il ne soit point ici fait de mention d'elle, À moins que quelque exploit n'en apporte nouvelle. On va vous marier, c'est un fait résolu, Il faut que dans trois jours votre hymen soit conclu.
Merlin
Le terme est un peu court.
Dorante
Renoncer à Rosette ? Moi ! Mon oncle ?
Damis
Oui, vous, c'est une affaire faite, Je ne vous puis pas bien ici dire, entre nous, Quel parti votre mère aura choisi pour vous ; Mais je crois qu'il est bon, puisqu'elle vous le donne, Prenez-le sans murmure, ou je vous abandonne.
Dorante
Quel coup !
Damis
Chez votre soeur je vais dans le moment, Pour lui faire à peu près un pareil compliment.
Scène 6
Dorante, Merlin
Dorante
Que dis-tu de cela, Merlin ?
Merlin
Qui, moi, j'admire L'heureux jour qui pour vous se prépare de luire, Votre mère vous offre un parti de sa main ; Son amitié pour vous se réveille en son sein. Bénissez comme moi, votre heureuse planète, Tout vous est pardonné, le bois coupé, Rosette..
Dorante
On briserait les noeuds dont je suis attaché !
Merlin
Je vous en trouve quitte encore à bon marché ; Voyons d'abord quel est ce parti qu'on propose, On peut gagner du temps, et différer la chose, Il arrive souvent par hasard, que fait-on ? Sur tout ce qu'on voudra garder de dire non.
Dorante
Entre tes mains, Merlin, je mets ma destinée.
Merlin
Sans que j'en prenne soin, vous l'aurez fortunée.
Dorante
J'ai promis de passer chez ma soeur.
Merlin
Allons-y. Mais du moins attendons que l'oncle soit sorti.
Acte II
Scène 1
Damis
Damis
De ma commission, ma nièce, je suis quitte, Mais c'est ici pour vous ma dernière visite.
Scène 2
Dorante, Célide, Merlin, Finette
Dorante
Ma soeur ?
Célide
Je n'en croirai, Monsieur, que mon dépit. Notre oncle…
Merlin
Il n'est pas traître : il nous l'avait bien dit, Que certain compliment qu'il avait à vous faire, Était un peu bizarre, et ne vous plairait guère.
Célide
Ah ! Tant de dureté me révoltent enfin. Aux chagrins qu'on nous donne il faut mettre une fin. Je sais envers ma mère à quel devoir m'engage L'honneur, la bienséance, et mon sexe, et mon âge Mais à Madame Artus en aveugle obéir, Mon frère, croyez-moi, ce serait nous trahir.
Finette
Fort bien. Quand une mère agit par elle-même, Sa volonté doit être une règle suprême : Mais quand son faible esprit se laisse gouverner, On peut, je ne veux pas dire, se mutiner : Mais en de certains cas, un peu de résistance Ne passe pas toujours pour désobéissance ; On distingue la chose ; et le cas échéant, Pour la mère, respect, pour son conseil, néant.
Dorante
Je ne condamne point, ma soeur, votre pensée. La proposition doit vous avoir blessée, J'entre dans vos raisons. Je sais que vous aimez ; Par mon aveu vos feux ont été confirmés, Éraste est mon ami. Sur l'aveu de sa mère J'ai cru pouvoir aussi compter sur cette affaire ; J'aurais porté mon oncle à la lui proposer. Lui-même à d'autres noeuds il vient vous disposer : Il n'est instruit de rien ; c'est un homme facile, Qui voudrait de bon coeur qu'ici tout fût tranquille ; Qui croit de bonne foi, qu'un établissement, Quel qu'il soit, à tous deux convient également, Que vous et moi serions charmés d'un mariage, Qui pourrait nous aider à sortir d'esclavage, Sans savoir quels partis on nous a destinés, Bon ou mauvais, n'importe ! Allons, dit-il, prenez, Ces partis-là sont bons, car ma soeur vous les donne.
Célide
Oui, ma nièce, épousez, ou je vous abandonne.
Merlin
Justement, c'est la phrase.
Dorante
Il m'en a dit autant.
Célide
Notre oncle est un bon sot, qui fait l'homme important.
Merlin
Il hait Madame Artus.
Dorante
Elle gâte ma mère.
Célide
De cette femme-là tâchons de nous défaire.
Finette
Le bon chemin n'est pas celui que vous prenez ; Il faut suivre, je crois, des sentiers détournés, Avec Madame Artus si l'on fait guerre ouverte, Quelques projets qu'on fasse, elle les déconcerte, C'est enfin le grand art qui la soutient ici ; Elle est fausse, avec elle il le faut être aussi.
Célide
Être fausse, Finette ! Et comment nous y prendre ?
Merlin
En moins de rien, Madame, elle peut vous l'apprendre. C'est une illustre, au moins.
Finette
Pour vous, Monsieur Merlin, Le Ciel ne vous fit pas le fourbe le plus fin Mais aussi pour le gros de la friponnerie, Vous excellez. :
Merlin
Fi donc ! Point de cajolerie.
Dorante
Il faut faire, ma soeur, ce que Finette dit : Dissimulons un temps.
Finette
Je le veux, il suffit.
Dorante
Voyons quelle mesure entre nous on peut prendre.
Célide
Songeons d'abord qu'ici l'on pourrait nous entendre.
Finette
Non, n'appréhendez point que nous soyons surpris ; Madame Artus, là-haut après son bouillon pris, Sur un grand canapé se tranquillise à l'aise ; Et Madame à l'instant vient de sortir en chaise ; Nous pouvons consulter en toute liberté.
Merlin
L'auguste conseil ! Ça, vive la liberté, D'abord Madame Artus céans nous tyrannise. Primo, réglé qu'il faut lui faire lâcher prise… Des rats contre le chat est ici le complot ? La grande affaire fut d'attacher le grelot. Allons, Mademoiselle, et vous, Monsieur, courage. Finette, qu'est ceci ? Tout se tait.
Finette
J'enrage. Comment, Mademoiselle ? En un tel embarras, Le désespoir au coeur, vous ne remuez pas !
Célide
Mais quoi ? Dans tout ceci que veux-tu que je fasse ?
Merlin
Et vous ? Ah ! Si j'étais, Monsieur, à votre place, Morbleu…
Dorante
Mais que veux-tu que j'entreprenne, moi ? Fais ce que je ferais, Merlin, si j'étais toi. Officieux, ardent, et zélé pour mon maître…
Merlin
Ah ! Le mauvais valet que j'aurais-là !
Dorante
Peut-être.
Célide
Il n'est point question ici de plaisanter, Mon frère le temps presse, il faut exécuter, Ou rompons aujourd'hui tout net avec ma mère, Ou songeons aux moyens d'éluder sa colère. Le meilleur, dit Finette, est de temporiser, Je le crois, il s'agit de la désabuser ; Autant que nous pourrons, essayons de le faire ; Cette Madame Artus est une aventurière, Et dans le monde on peut, sans prendre tant de soins, De sa fausse vertu trouver quelques témoins ; Démêler quelle elle est, son nom, son origine, Sa conduite, ses moeurs, démasquer la coquine. Enfin, car c'en est une à coup sûr.
Dorante
Oui, ma soeur, Suivons bien tout cela, mais avec moins d'aigreur.
Célide
Avec toute l'aigreur dont un coeur est capable, Je prétends l'éclaircir, moi.
Dorante
Qu'elle est raisonnable ! Et qu'elle connaît bien l'art de dissimuler.
Célide
En un mot, comme en cent, Monsieur, mon pis-aller Sera de résister à l'hymen qu'on m'apprête, Et de ne faire rien qui ne soit à ma tête. Je sais jusques où vont les droits qu'on a sur moi, Et de Madame Artus ne prendrai point de loi. J'aime Éraste ; son père était ami du nôtre ; Vous me l'avez choisi, je n'en aurai point d'autre ; L'hymen est un lien qui doit durer longtemps ; Il faut, pour le former, que deux coeurs soient contents, Si le nôtre se fait de l'aveu de ma mère, Quel bonheur ! Quelque tempos s'il faut qu'il se diffère, Soit. Si pour le troubler quelque amant fait des pas, Je souffrirai qu'il parle et ne répondrai pas. C'est tout ce que je puis, mon frère, vous promettre, Et tout ce que ma flamme à mon coeur peut permettre.
Dorante
Parbleu, ma chère soeur, tu nous obliges fort, Et ton coeur fait pour nous un violent effort.
Célide
Dans tout ce que l'on fait chacun a sa manière, Nous pouvons bien aimer différemment, mon frère. Par le jeu, les plaisirs, vous êtes dissipé, Et votre esprit, de rien vraiment est occupé ; Pour moi qu'un seul objet saisit, occupe, enflamme, Je suis toute à celui qui règne dans mon âme.
Finette
Quelqu'un vient.
Dorante
C'est Éraste.
Célide
Hélas !
Finette
L'heureux amant !
Scène 3
Éraste, Dorante, Merlin, Célide, Finette
Éraste
Je croyais vous trouver dans votre appartement, Madame, et je passais à celui de Dorante.
Dorante
Bonjour, mon cher ami ; la rencontre charmante !
Merlin
Depuis assez longtemps on n'a point eu l'honneur De vous dire combien l'on vous est serviteur.
Éraste
Bonjour, Merlin… Bonjour mon aimable Finette En vous trouvant tous quatre assemblés, je souhaite Que rien de chagrinant n'en soit la cause.
Merlin
Oh, non. On vous veut seulement défendre la maison ; Mais ce ne sera rien, Monsieur.
Éraste
Quoi donc, Madame ? Parle.
Célide
Ma mère, Éraste, est une étrange femme, Il faut, si nous suivions ce qu'elle a résolu, Ne nous plus voir.
Éraste
Par où lui puis-je avoir déplu ? Si j'ai, sans son aveu, pris des soins pour vous plaire, J'avais, vous le savez, celui de votre frère. Feu Monsieur votre père était ami du mien, Je suis jeune, établi, j'ai quelque rang, du bien. Et vous m'aviez flatté d'une ardeur réciproque, Peut-elle ?…
Finette
C'est cela peut-être qui la choque.
Dorante
Oui, ma mère à ma soeur propose un autre époux, Mais je vous réponds d'elle, assurez-moi de vous.
Éraste
Ah ! Douter de ma foi, c'est me faire une offense.
Célide
Éraste, je ferai toute la résistance Qu'à mon sexe permet l'honneur et le devoir.
Finette
Voire même un peu plus.
Éraste
Vous me rendez l'espoir. Et quel est ce rival qu'à mes voeux on oppose ?
Finette
Ce n'est point un rival seul.
Merlin
C'est bien autre chose.
À Dorante.
Éraste
Ah ! Pour ravir le bien auquel j'ose aspirer, Je le sais, l'univers entier peut conspirer ; Jamais tant de beauté, jamais tant de mérite, D'une foule d'amants n'attira la poursuite. Madame, vos attraits brillent de trop d'éclat, Croire seul les connaître, était un attentat : Ils ont percé la nuit de votre solitude. Je souffre, mon ami, le tourment le plus rude… Le trouble de mes sens ne se peut exprimer ; Ciel !
Célide
Hé bien, mon cher frère, ai-je tort de l'aimer ?
Dorante
Non, tout de bon, ma soeur.
Merlin
Non, par ma foi, Madame.
Finette
Que vous avez raison tous deux ! Mais dans votre âme Rétablissez le calme, et puis je vous dirai…
Éraste
Hé bien, Finette, dis, me voilà rassuré.
Finette
Le pauvre garçon ! Ça vous saurez donc…
Éraste
Dorante, N'allez pas me manquer ?
Dorante
Non.
Éraste
Contre mon attente, S'il arrivait…
Finette
Hé, non, Monsieur.
Éraste
J'ai votre foi, Madame.
Finette
Écoutez donc.
Éraste
Que vous serez à moi.
Finette
Il faut que vous sachiez…
Éraste
Dis, j'écoute. Silence, Eh bien je saurai…
Finette
Rien ; car je perds patience.
Éraste
Ah ! Pardonne à mes sens, de crainte prévenu ; Finette, parle enfin, les voilà revenus.
Merlin
Voilà ce qui s'appelle aimer, Monsieur. La peste, En amour avec lui, nous aurions notre reste.
Finette
Quelle vivacité ! Quel enragé d'amant !
Célide
Voilà comme je veux que l'on soit en m'aimant.
Finette
Éraste est bienheureux, si vous aimez de même. Nous sommes donc, Monsieur, en une peine extrême, Ne vous informez point du nom du prétendant, Nous ne le connaissons point du tout : cependant On veut (il faut qu'il soit de mauvaise défaite) Qu'avant de l'avoir vu nous en fassions l'emplette, Ce marché-là n'est pas bien prêt d'être conclu ! Mais pour le rendre net, nous avons résolu D'écarter de céans certaine aventurière, Qui conseille la chose à Madame leur mère.
Éraste
Cette femme si fausse ?
Dorante
Et oui, Madame Artus.
Éraste
À quel point votre mère est dupe là-dessus !
Dorante
Nous pourrons quelque jour la détromper, peut-être.
Éraste
Plût au Ciel, comme moi, qu'elle pût la connaître, S'il ne faut qu'un témoin pour la tirer d'erreur…
Finette
Non, ce n'est pas assez ; Madame en sa faveur Depuis un certain temps est par trop prévenue.
Célide
D'où la connaissez-vous ? Dites.
Éraste
De l'avoir vue. Je ne l'ai pas suivie avec attention, Je sais bien qu'autrefois on l'appelait Marton ; Et toute jeune encor ; mais façon d'intrigante, Elle eut l'art de trouver quelque accès chez ma tante. Ma tante par caprice, ou je crois par pitié, Sur la fin de ses jours la prit en amitié, Et dans son testament elle pria mon père De vouloir agréer qu'elle fût légataire Pour environ, je crois, quatre ou cinq mille francs ; Un Suisse l'épousa, qui mourut sans enfants : On dit qu'il lui laissa quelque rente pour vivre, Les parents du défunt voulurent la poursuivre, Un jeune Financier qui l'aimait à l'excès, Fournit abondamment aux dépens du procès. Ce procès dura peu, quelques gens s'en mêlèrent, Pour elle au Rapporteur des coquettes parlèrent ; L'affaire fut jugée : et les Suisses, dit-on, Perdirent leur procès, quoiqu'ils eussent raison.
Célide
Je voudrais que ma mère entendît cette histoire.
Dorante
Elle pourrait fort bien l'entendre, et n'en rien croire.
Finette
Ce que vous savez d'elle, enfin se borne là !
Éraste
Non, je l'ai depuis vue encore par-ci par-là, Changeant souvent de nom, tantôt prude, ou coquette, En mêlant l'air du monde, et l'air de la retraite ; Parfois en brocard d'or, souvent en linge uni, Logeant presque toujours dans un Hôtel garni, Depuis quatre ou cinq ans, je la perdis de vue.
Merlin
Et nous, Monsieur, jamais nous ne l'avons connue.
Éraste
Sa beauté dans le monde a fait peu de fracas, Et sans le testament, moi, je ne saurais pas, Ce que je vous dis là, ni ce qu'elle peut-être.
Merlin
Ah ! Sur votre récit nous devions la connaître.
Finette
Le portrait en est beau : mais il n'est point flatté.
Célide
Mon coeur plus que jamais, sur ce choix révolté…
Dorante
Hé, ma soeur !
Finette
S'il vous plaît, beaucoup de patience, Et pour mes bons conseils, un peu de confiance : Avant qu'il soit deux jours, et j'en suis caution, Madame Artus ici redeviendra Marton.
Dorante
Tu pourrais !
Finette
Le portrait que Monsieur vient de faire, Devrait seul détromper Madame votre mère, Mais outre que de nous il paraîtrait suspect, Devant elle, il ne faut parler qu'avec respect De la Madame Artus, exalter son mérite : Discours… Sauf à changer de style dans la suite. On vient c'est votre mère. Adieu, dans un moment Je vous rejoindrai tous dans votre appartement. Ah ! Vous la danserez, Madame Artus, je meure.
Scène 4
Madame Argante, Finette
Madame Argante
C'est vous ? Vous n'étiez pas seule ici tout à l'heure.
Finette
Non, Madame, Merlin parlait à des Marchands, Qui pour être payés, font un peu les méchants.
Madame Argante
Quel train !
Finette
Mais sitôt qu'ils vous ont entendue, Par le petit degré la troupe est descendue.
Madame Argante
Finette, que je suis lasse de tout ceci ! Et que mes deux enfants me donnent de souci !
Finette
Passe pour votre fils : mais pour Mademoiselle, Je ne vois pas sur quoi vous vous plaindriez d'elle.
Madame Argante
De trop de dureté son coeur est revêtu, Et je ne lui connais nul goût pour la vertu.
Finette
C'est de quoi je la trouve uniquement touchée, Pour moi.
Madame Argante
Des gens de bien elle est effarouchée, Cette honnête personne, à qui depuis un temps Je dois tout le bonheur que je goûte céans ; Dont le sage entretien instruit, enlève, enchante.
Finette
Madame Artus ?
Madame Argante
Ma fille en paraît mécontente, Et contre elle en secret murmure sans raison. Qu'elle veuille établir l'ordre dans ma maison ; Comme Monsieur mon fils contre nous révoltée, Nos occupations de nous l'ont écartée ; De nos moments perdus les emplois les meilleurs, Faire des noeuds, filer, lui donnent des vapeurs. Le monde seul l'amuse, et l'occupe et la tente, Et son coeur n'est point fait pour la vie innocente. Enfin Madame Artus, qui n'a point d'autre objet Que le bien du public dans tout ce qu'elle fait, La voyant attachée aux choses temporelles ; Et tout à fait sans goût pour les spirituelles, Peu contente d'ailleurs de vivre avecque nous, Veut de sa propre main lui donner un époux ; Mon frère s'est tantôt chargé de l'en instruire.
Finette
De votre part, Madame, il est venu lui dire ; Et si je puis juger par ce que j'en ai vu, Nul compliment jamais n'a été mieux reçu.
Madame Argante
Oh ! Ça, Finette, à fonds son âme t'est connue ; D'aucune passion n'est-elle prévenue ?
Finette
Elle ! Fi donc, Madame, en conscience, non.
Madame Argante
En voudrais-tu jurer ?
Finette
Cent fois pour une, bon ? Si j'avais à cela vu la moindre apparence, Je vous en aurais, moi, d'abord fait confidence ; Et près d'elle je crois n'être que pour cela. Madame, croyez-en ce que je vous dis là, À servir deux amants quelque fruit qu'on recueille, J'ai de la probité, le coeur droit.
Madame Argante
Dieu le veuille ! Je te crois. Cependant j'avais certain soupçon Qu'Éraste dès longtemps ami de la maison, Qui depuis quelque temps nous rend souvent visite…
Finette
Éraste ?
Madame Argante
On m'avait dit qu'épris de son mérite, Il venait rendre hommage à ses jeunes attraits ; Qu'ils avaient même entre eux des entretiens secrets.
Finette
Des entretiens secrets ? C'est une médisance ; Ils ne se sont jamais parlé qu'en ma présence, Et sans même penser qu'on les remarquerait ; Mais tout ce qu'ils disaient n'avaient rien de secret.
Madame Argante
Et conclusion est qu'il l'aime, j'en suis sûre.
Finette
Je ne réponds de rien : mais elle, je vous jure, Ne fait pas à ses feux la moindre attention.
Madame Argante
Il faut rompre le cours de cette passion : Par plus d'une raison je m'y trouve engagée.
Finette
Votre fille à vos lois sera bientôt rangée : Son jeune coeur réglé par mes conseils en tout, À ce que vous voulez sans peine se résout. Contente de mes soins, et sûr de mon zèle, De vous à moi, je suis Madame Artus pour elle. L'une en tout par la main vous mène et vous conduit, L'autre de même en tout me consulte et me suit. Ah ! Que vous êtes bien toutes deux gouvernées ! Bon Dieu ! Sous quelle heureuse étoile êtes-vous nées ? Le Ciel exprès pour vous a fait Madame Artus.
Madame Argante
Oui ! C'est un composé de toutes les vertus.
Finette
Elle est si bonne amie, et si sage personne !
Madame Argante
Ah ! Oui, les bons conseils, Finette, qu'elle donne ! C'est un esprit… un coeur… une âme… un jugement… Une… elle agit en tout désintéressement.
Finette
Sans doute.
Madame Argante
Ce n'est point de ces vertus sévères, Qui des plaisirs permis font même des affaires ; Qui de n'en prendre aucun faisant profession, Par-là présument tendre à la perfection. On ne voit rien de faux, rien d'affecté chez elle ; Tout y coule de source, et pure et naturelle. Par ses conseils ; et c'est de quoi se récrier, Moi, fille et fils, ici tout va se marier.
Finette
Quoi ! Vous marier ?
Madame Argante
Oui, Finette.
Finette
Vous, Madame ? Ah ! Que Madame Artus est une brave femme !
Madame Argante
On a cru qu'attentive à ses seuls intérêts, Les miens n'étaient comptés pour rien dans ses projets ; Mais pour faire entre nous le bonheur de ma vie, Finette, il faut savoir ce qu'elle sacrifie.
Finette
Quoi donc, Madame ?
Madame Argante
Quoi ? Plus qu'on ne peut penser. Au monde son dessein était de renoncer ; Et pour me rendre heureuse, elle-même y va prendre Des engagements…
Finette
Quels ?
Madame Argante
Ils pourront te surprendre. Mais en cela pour moi l'effort qu'elle fait, Part d'une amitié vive, et d'un zèle parfait. Autant que je le puis, je la prends pour modèle, Défère à ses conseils, et me forme sur elle. Je vais la retrouver. À ma fille, à mon fils, Ne parle point encore de ce que je te dis ; Je ne m'en suis moi-même expliquée à personne, À ta discrétion seule je m'abandonne.
Finette
Je sais me taire.
Madame Argante
Adieu.
Finette
Fiez-vous sur cela. Jamais secret n'a tant pesé que celui-là. À saisir les conseils le bonne Dame est prompte. En hâte à ses enfants courons en rendre compte.
Acte III
Scène 1
Dorante, Éraste
Dorante
Cette nouvelle a droit de t'étonner très fort ; Tu ne l'attendais pas, j'en suis sûr.
Éraste
Non, d'accord.
Dorante
Pour moi, je l'avouerai, je n'y puis rien comprendre, Et ton valet de chambre aura pu se méprendre, Madame Artus voulait t'entretenir chez toi ! Avec elle tu n'as point de commerce ?
Éraste
Moi ? Nul. Je l'ai vue ici quelquefois, sans paraître Me ressouvenir d'elle pour la connaître ; Pour elle, elle m'aura sans doute reconnu ; Et craint qu'en sa faveur assez mal prévenu, Je ne fasse peut-être à Madame ta mère Son portrait tel qu'ici je l'ai tantôt pu faire : C'est ce qui m'a frappé l'imagination.
Dorante
Plût au Ciel ! Il faudrait saisir l'occasion ; De tes feux pour ma soeur lui faire confidence, Et sur mon fait aussi très humble remontrance ; Lui dire qu'en ceci je me trouve vexé, Et que je ne vaux rien quand je suis trop poussé ; Lui mettre aux yeux le sort des gens de son espèce, Mais tout cela pourtant avecque politesse.
Éraste
Tu fais là le projet d'un joli compliment, Mais dis-moi les moyens d'en sortir poliment ? Avec civilité lui donner à comprendre, De ta vivacité ce qu'elle doit attendre ? Es-tu fou ?
Dorante
D'un air doux tu peux t'expliquer, toi, Et faire retomber tout l'impoli sur moi, Je l'y prends volontiers.
Éraste
Hom ! La bonne cervelle !
Dorante
Je suis si fort outré d'être encore en tutelle…
Éraste
Fort bien ! Dans le moment nous sommes convenus Qu'il faut dissimuler avec Madame Artus, Des projets qu'elle fait ne point marquer d'alarmes, Et la combattre même avec ses propres armes, Pour en venir à bout c'est le plus sûr moyen ; J'en réponds, et tout autre à coup sûr ne vaut rien. Ainsi, mon cher ami, je te demande en grâce, Supprime pour un temps et révolte et menace, À votre oncle ta soeur écrit dans le moment, Et s'excuse d'avoir reçu bizarrement La proposition qu'il est venu lui faire ; Il n'en aura rien dit encore à votre mère ; Je passerai chez lui, quand j'aurai su pourquoi Cette Madame Artus veut me parler chez moi, Pour ton propre intérêt tâche de te contraindre, Et peut-être bientôt seras-tu moins à plaindre.
Scène 2
Merlin, Dorante, Éraste
Merlin
Voici de quoi tous deux nous réjouir très fort.
Dorante
Qu'est-il arrivé ?
Éraste
Point de nouveau transport.
Merlin
Madame votre mère…
Éraste
Achève.
Dorante
Je parie Que je devine.
Merlin
Quoi ?
Dorante
Qu'elle se remarie.
Merlin
Vous l'avez dit.
Dorante
Parbleu, c'en est trop pour le coup, Madame Artus.
Éraste
Cela te surprend donc beaucoup ?
Dorante
La surprise n'est rien, je suis outré, j'enrage, Et ferai quelque coup de ma tête.
Éraste
Sois sage ; Mais d'où sais-tu, Merlin, ce que tu nous dis-là ? Dis.
Merlin
Finette par elle instruite de cela, Nous en vient d'apporter la première nouvelle, Et j'accours vous la dire.
Éraste
Et Finette sait-elle Sur quel heureux mortel ce beau choix tombe enfin ?
Merlin
Mais c'est apparemment quelque jeune blondin, Comme Madame Artus est une connaisseuse…
Dorante
Je me ferai raison de cette malheureuse.
Éraste
Elle me veut parler. Cela me fait penser…
Merlin
Que de noces ! Parbleu, nous allons bien danser, Pour nous mieux réjouir il serait bon, je pense, Que la Madame Artus fut la première en danse.
Dorante
Je souffre tout cela trop impatiemment, Et brûle d'en venir à l'éclaircissement, Je ne sache de pis rien qu'on puisse me faire, Et vais…
Merlin
Sauve qui peut.
Dorante
Quoi ?
Merlin
Voici notre mère.
Éraste
Mon ami, contrains-toi, de grâce.
Dorante
C'en est fait : Du devoir, dans un coeur bien né, quel est l'effet ! Ah Ciel !
Scène 3
Madame Argante, Dorante
Madame Argante
Je trouble ici votre entretien, peut-être ; L'embarras que je vois me le fait trop connaître, Quelque doux entre amis que fût cet entretien, Trouvez bon, s'il vous plaît, que j'y mêle le mien. Malgré tous les chagrins que vous m'avez pu faire, Je vous aime Dorante, et vous suis bonne mère, Votre oncle vous a dû prévenir ce matin, Et vous dire que j'ai pour vous quelque dessein, J'espère être de vous contente dans la suite, Et que vous changerez d'humeur et de conduite. Votre oncle est comme moi, de vos meilleurs amis, Et c'est lui qui pour vous tantôt me l'a promis. Mon bois coupé, vendu, vos folles amourettes, Et le dérangement actuel où vous êtes, Tout cela dans mon coeur est autant d'effacer, L'espoir de l'avenir en bannit le passé ; Mais j'exige surtout de votre complaisance ; De faire attention à la reconnaissance Que vous devez avoir pour de certaines gens, Et de la leur marquer quand il en sera temps. De mes bontés, mon fils, faites un bon usage ; Je ne puis à présent m'expliquer davantage : Mais comptez que pour vous mon excès d'amitié, Par le choix que j'ai fait sera justifié.
Dorante
Madame, en ce discours je ne veux pas entendre Ce que vous paraissez avoir peine à m'apprendre : Il faut, vous le savez, pour payer un bienfait, En connaître et le prix, et la main qui le fait. Ma soeur et moi, tous deux ne cherchons qu'à vous plaire, Et lorsque nous saurons quel choix auront pu faire Les gens officieux qui s'en mêlent pour nous, Nous rendrons grâce aussi des soins qu'on prend pour vous. La raison, le devoir, le respect, la tendresse, À n'en pas être ingrats nous invite et nous presse.
Madame Argante
Vraiment de mes secrets vous êtes bien instruit, Monsieur.
Dorante
Je ne les fais que sur un simple bruit. Mais quand pour nous, Madame, on songe au mariage, Il est bon que l'exemple à ce noeud nous engage.
Madame Argante
Oui vous avez raison, je vous le donnerai, Monsieur.
Dorante
Et là-dessus, moi, je me réglerai, Adieu, Madame.
Madame Argante
Adieu, Monsieur. Quelle impudence ! Un fils m'oser parler avec tant d'insolence !
Scène 4
Éraste, Madame Argante
Éraste
Vous avez toujours eu mille bontés pour lui, Et vous ne devez pas en manquer aujourd'hui. Ce bruit de votre hymen le surprend et l'assomme.
Madame Argante
Ah ! Que j'ai bien besoin, Monsieur, d'un honnête homme Pour jouir de mes biens avec tranquillité, Et mettre à la raison cet enfant révolté.
Éraste
Vous pourriez là-dessus, Madame, avoir des vues, Qui par certains conseils peut-être soutenues, Pourraient mettre chez vous de la division, Sans vous donner beaucoup de satisfaction.
Madame Argante
Si vous saviez quel choix mon bon goût m'a fait faire. Mon cher Monsieur…
Éraste
L'esprit, la raison vous éclaire : Je crois qu'assurément vous aurez bien choisi, Et ne veux point entrer là-dedans.
Madame Argante
Entrez-y,
Éraste
Moi ?
Madame Argante
Oui, vous. Mon fils vous considère : Vous étiez estimé, chéri de feu son père ; Enfin dans cette affaire, Éraste vous pourriez… Elle tournerait bien, si vous vous en mêliez.
Éraste
M'en mêler ? Mais comment ? Que faut-il que je fasse ?
Madame Argante
Ah ! Ne me faites point trop expliquer, de grâce ; Mais lorsque j'ai dessein de me remarier, Prenez sur vous le soin de me justifier. Vous avez de l'esprit, des amis, du mérite, Et vous seul pourriez faire approuver ma conduite.
Éraste
S'il ne tient qu'à cela, Madame, de bon coeur, Du choix que vous ferez, je serai le prôneur ; Et sans savoir qui c'est, ni comment on le nomme, Je vais dire partout que c'est un galant homme.
Madame Argante
Non, Attendez.
Éraste
Adieu, Madame.
Madame Argante
Demeurez, Et n'en parlez que lorsque vous le connaîtrez.
Éraste
Non, mon zèle pour vous se ferait moins paraître, Et j'en dirai du bien sans le vouloir connaître.
Scène 5
Madame Argante
Madame Argante
Il fuit. Je cédais presque au transport de mes sens. Petit esprit bouché, qui n'entends pas les gens ! Mon trouble doit pourtant avoir frappé sa vue.
Scène 6
Finette, Madame Argante
Finette
Madame, qu'avez-vous ? Vous voilà bien émue !
Madame Argante
C'est mon fils, qui toujours me donne du chagrin, Je ne sais qui lui peut avoir dit le dessein, Dont je t'avais parlé tantôt en confidence.
Finette
Au moins, ce n'est pas moi, Madame, en conscience.
Madame Argante
Il m'a traitée…
Finette
Hélas !
Madame Argante
Il me donne la mort, Finette.
Finette
D'avec vous, c'est Éraste qui sort.
Madame Argante
Oui.
Finette
Mais ce n'est pas lui qui vous a chagrinée ?
Madame Argante
Non. Il ne t'a rien dit ?
Finette
Rien.
Madame Argante
La belle journée !
Finette
Oui, de tout le Printemps, c'est un des plus beaux jours ; N'irez-vous point tantôt vous promener au cours ?
Madame Argante
Non.
Finette
L'on met vos chevaux. J'ai cru que pour emplette, Vous pourrez ressortir ce matin.
Madame Argante
Non, Finette. Mais, c'est Madame Artus, qui sort avant dîner.
Finette
Bon dieu ! L'aimable enfant qu'on lui vient d'amener ! Un air modeste et noble, une taille charmante, Des yeux vifs, bien fendus, une bouche riante, Un teint, des couleurs… tout en charme, tout en plaît. Jamais nulle beauté n'a…
Madame Argante
Je sais ce que c'est.
Finette
Je voudrais que ce fût ce que je m'imagine.
Madame Argante
Hé quoi, Finette !
Finette
Quoi ? La bru qu'on vous destine, Dorante assurément serait bien dégoûté, Si son coeur n'était pas sensible à sa beauté ; Et quelque peu de bien qu'ait une telle fille, Elle conviendrait bien pour un fils de famille. À Dorante, pour moi, j'ai d'abord soupçonné…
Madame Argante
Quelque chose de mieux est pour lui destiné.
Finette
De mieux ?
Madame Argante
De mieux, te dis-je.
Finette
Oh ! Je vous en défie ; Mais en tout cas, de peur d'être mal obéie, Cachez bien celle-ci, je vous en avertis. S'il la voit, votre mieux lui paraîtra le pis. Mais la voilà, qu'ici Madame Artus amène.
Madame Argante
Elle est belle, en effet, il faut qu'on en convienne.
Scène 7
Madame Artus, Madame Argante, Finette, Massine
Madame Artus
Faîtes la révérence à Madame. Voilà Cette charmante enfant, dont hier on nous parla, De qui l'oncle, à Paris venu pour quelque affaire, Et retourné depuis, a prié mon Notaire, Et parrain de sa nièce, homme de probité, De la placer auprès de gens de qualité, Chez qui son jeune coeur à la vertu s'instruise.
Madame Argante
Je ne m'étonne pas qu'en vos mains on l'ait mise, On n'a pu mieux choisir. Vos conseils, vos vertus…
Finette
Et l'exemple… C'est là ce qui frappe le plus.
Madame Argante
Paix, taisez-vous, Finette. On la nomme ?
Massine.
Madame Argante
Votre père ?
Massine
Il est mort, et je suis orpheline ; Car ma mère après lui n'a vécu que deux mois.
Madame Argante
Et votre famille est…
Massine
Ma famille est de Blois. Je suis de Poitiers, moi.
Finette
La peste ! Qu'elle est drue ? Et que les filles là sont de belle venue.
Madame Argante
Elle paraît avoir de l'éducation.
Massine
De m'en donner du moins on eût intention ; Mais dans une Province on ne l'a pas trop bonne, Et ce n'est qu'à Paris qu'on se perfectionne.
Madame Argante
Ce qui m'en plaît le plus, c'est sa simplicité.
Madame Artus
Oui, j'aime aussi beaucoup l'art d'ingénuité.
Finette
Quelle ingénue !
Madame Artus
Enfin, le Notaire, homme habile, Et qui se voit forcé d'être toujours en ville, Pour cette aimable enfant vous demande à genoux, Auprès de moi, ma bonne, un asile chez vous : Il a chez lui des Clercs, mille gens y surviennent, Qui de mauvais propos quelquefois s'entretiennent, Une jeune enfant là ! C'est une charité De l'en tirer.
Madame Argante
C'est même une nécessité, Vraiment.
Finette
Oui, mais ici, soit dit sans vous déplaire, Il est un Clerc plus Clerc que tous ceux du Notaire : Dorante.
Madame Artus
Il ne vient point dans mon appartement, Et Massine ici-bas descendra rarement, La fille qui me sert, par mes leçons instruite, Se chargera du soin d'éclairer sa conduite. De préférence à tout, ce que je lui défends, C'est d'avoir nul commerce avec pas un des gens ; Cette défense-là n'est pas pour vous, Finette ; Avec distinction vous savez qu'on vous traite ; Vous me ferez plaisir aussi d'en avoir soin, Et de vos bons conseils de l'aider au besoin.
Finette
Elle ne paraît pas avoir…
Madame Artus
Je vous en prie, Vous savez travailler à la tapisserie, Massine ?
Massine
Oui, Madame.
Madame Artus
Allez dans mon bureau, (Ursule en a les clefs) en choisir un morceau, Je reviendrai bientôt, et verrai votre ouvrage.
Scène 8
Madame Argante, Madame Artus, Finette
Madame Argante
Elle a l'humeur bien douce, et l'air tout à fait sage.
Madame Artus
Je ne sais quoi qui plaît, une grâce, un maintien, Qui force en la voyant, à lui vouloir du bien.
Finette
Cette orpheline-là bientôt sur ma parole, Dans le monde galant jouerait un joli rôle.
Madame Artus
Elle n'est destinée à rien moins que cela, Finette, et mes conseils ne conduisent pas là.
Finette
Je sais de vos conseils quel fruit il faut attendre, Et si vous lui donnez ceux qu'on vous a vu prendre, On peut bien espérer qu'un jour assurément, La sublime vertu…
Madame Argante
Laissez-nous un moment.
Finette
Volontiers.
Scène 9
Madame Argante, Madame Artus
Madame Argante
Vous m'aimez, ma bonne, et je m'en flatte.
Madame Artus
Si je ne vous aimais je serais bien ingrate : Et je m'imputerais à crime assurément, Si je vous donnais lieu d'en douter seulement, Cette tendre amitié dans mon âme affermie, Ne peut…
Madame Argante
Parlez-moi donc en véritable amie, Je vous ai confié le trouble de mon coeur, Vous avez approuvé son innocente ardeur, C'est par vos seuls conseils enfin que je m'engage, Dans les tendres liens d'un second mariage ; Le veuvage à trente ans est un terrible ennui, Et contre mes enfants il me faut de l'appui, Ce sont là les raisons qui m'ont déterminée ; Pour la société je sens que je suis née.
Madame Artus
Sans doute. Renoncer à trente ans ! Le moyen ! Mais la grande affaire est de s'associer bien : Pour cela, sur Éraste ayant jeté la vue, Nous en aurons, je pense une fort bonne issue.
Madame Argante
Mais entrevoyez-vous qu'il ait de bonne foi, Comme je l'ai pensé, quelques desseins pour moi ?
Madame Artus
Il n'est pas là-dessus malaisé qu'on décide, Cela ne peut rouler qu'entre vous et Célide, Votre fille est aimable, elle a quelques appas ; Mais près de vous les siens ne me toucheraient pas : En cela je présume avoir quelque lumière, Ma mignonne, et je parle avec franchise entière. Cette sincérité doit régner entre nous, Votre fille est moins belle et moins jeune que vous.
Madame Argante
Vous êtes, je l'avoue, une aimable personne ; Votre sincérité me plaît si fort, ma bonne : J'en connais tout le prix, et c'est un fait constant, Qu'aujourd'hui mes miroirs m'en ont dit tout autant.
Madame Artus
Chacun, en vous voyant de tant d'attraits ornée, En vous de la beauté croit voir la fille aînée.
Madame Argante
Ah, fi donc !
Madame Artus
Les vertus qu'on vous voit pratiquer, Augmentent vos attraits, les font mieux remarquer : L'union des beautés de l'âme et du visage, Pour les coeurs délicats fait un bel assemblage.
Madame Argante
Cet assemblage en moi par vos bons soins s'est fait ; Ma Bonne, allons, rendons votre ouvrage parfait ; Mon âme pour Éraste à l'amour engagée, De l'austère morale est un peu dérangée.
Madame Artus
L'objet que vous avez, doit vous justifier.
Madame Argante
Hâtons-nous par l'hymen de le rectifier. Tout ce que j'appréhende, est qu'Éraste peut-être… Ma Bonne, de son coeur s'il n'était plus le maître ?
Madame Artus
Si son coeur s'est donné par goût ou par hasard, Au don qu'il en a fait vous avez bonne part, J'en réponds.
Madame Argante
Je ne sais ce qu'il faut que j'en pense, Mais je dois vous en faire ici la confidence ; Il vient de me quitter, et par occasion… Sa présence me fait toujours impression ; J'ai, pour savoir si c'est ma fille ou moi qu'il aime, Voulu lui donner lieu de s'expliquer lui-même, Sans trop m'ouvrir…
Madame Artus
Hé bien ?
Madame Argante
Pour un vrai soupirant Il parait bien discret ou bien peu pénétrant, Je l'ai vu comme moi dans une inquiétude…
Madame Artus
Tant mieux.
Madame Argante
Il s'expliquait avec incertitude.
Madame Artus
Qu'il vous aime !
Madame Argante
Est-il vrai, ma bonne ?
Madame Artus
Assurément. Son embarras…
Madame Argante
Je veux que l'on m'aime autrement.
Madame Artus
Il est allé chez lui m'attendre, et voici l'heure… Que je vais le charmer !
Madame Argante
Vous savez sa demeure ?
Madame Artus
Oui, oui.
Madame Argante
Que veut-on ?
Scène 10
Finette, Madame Argante, Madame Artus
Finette
Rien, Madame, c'est la Fleur, Il dit qu'on vous attend chez votre Procureur, Pour régler certain Bail qu'aujourd'hui l'on doit faire.
Madame Argante
J'avais oublié net que j'eusse cette affaire.
Madame Artus
Peut-on songer à tout ?
Madame Argante
Non ; vous m'y descendrez, Et quand vous aurez fait, vous m'y trouverez.
Scène 11
Finette
Finette
Oh ça, Madame Artus, si j'en juge à la mine, Vous êtes la maman de la jeune orpheline, En la prenant ici vous avez vos desseins, Et plus bêtes que vous sont étrangement fins… Ne puis-je point, avant que l'entreprise éclose, De vos nobles projets démêler quelque chose ? Célide à qui je viens de raconter le fait, Brûle aussi de savoir ce que c'est en effet ; Et la moindre démarche ici qu'on vous voit faire…
Scène 12
Célide, Finette
Célide
Avec Madame Artus j'ai vu sortir ma mère, Ne peut-on se saisir de cette occasion, Finette, pour avoir quelque explication ? La curiosité qui me presse est si forte…
Finette
Et moi donc ; je n'en eus de mes jours de la sorte.
Célide
Je n'y puis résister, j'en meurs.
Finette
Je n'en puis plus. À tout hasard, montons chez la Madame Artus.
Scène 13
Massine, Finette, Célide
Massine
Mesdames dans vos bras souffrez que je me jette.
Finette
C'est elle, la voilà.
Célide
L'aimable enfant, Finette ?
Massine
Si mon peu de beauté vous peut intéresser, À quel autre que vous puis-je mieux m'adresser ! Madame, apparemment, Dorante est votre frère ?
Finette
Ah ! Par ma foi, voici quelque nouvelle affaire.
Célide
C'est mon frère, il est vrai : que puis-je ici pour vous ?
Massine
Madame, il m'a promis qu'il serait mon époux.
Finette
C'est cette jeune enfant que votre frère adore.
Massine
Ah ! Que vous me flattez ! Dorante m'aime encore ?
Finette
Oui, je vous en réponds : mais commencez d'abord À nous dire en deux mots d'où, comment, par quel sort Madame Artus, si fort contre vous déchaînée, Vous a dans ce logis elle-même amenée ? Mon esprit là-dedans se perd de plus en plus. Sachons…
Massine
Mon oncle et moi, trompons Madame Artus.
Finette
Il faut en savoir long.
Massine
Mon oncle est un Notaire, Ma mère, en arrivant, l'instruisit de l'affaire Qui nous faisait venir l'un et l'autre à Paris ; Et mon oncle, d'abord moins fâché que surpris, Que Dorante eût pour moi pris un peu de tendresse, Et qu'il m'eût de sa foi fait même une promesse ; Nous dit qu'il se fallait conduire prudemment, Et ne point faire éclat de cet engagement ; Nous instruisît de tout ce qu'il nous faudrait dire, Et lui-même en Province il se chargea d'écrire, Que forcés de plaider Dorante, auparavant, Ma mère et lui m'avaient mise dans un Couvent.
Finette
Ah ! Que cette nouvelle a bien fâché Dorante !
Massine
Qu'en apprenant cela, vous me rendez contente !
Finette
Vous revoir ; quelle joie, et quel ravissement !
Massine
S'il en a, j'en aurai plus que lui, sûrement.
Célide
Ensuite, s'il vous plaît ?
Massine
Mon oncle avait ses vues, Et craignait qu'à Paris nous ne fussions connues ; Madame Artus venait quelquefois au logis, Pour de l'argent, je crois, qu'en ses mains elle a mis ; Et comme dans le monde aucun n'ignore guère Qu'elle gouverne en tout Madame votre mère, Mon oncle un jour lui fit les contes à peu près, Que tantôt devant vous à Madame j'ai faits ; L'ouverture de coeur lui parut naturelle, Elle s'offrit d'abord de me prendre avec elle, Mon oncle en fut charmé : jugez si je le fus ; Ah ! Que dans ce moment j'aimai Madame Artus ?
Célide
Quel dessein a votre oncle, et quelle est votre attente ?
Massine
De remettre mon sort dans les mains de Dorante, De vivre toute à lui, s'il me garde sa foi ; Ou me donner la mort, s'il est changé pour moi.
Finette
Oh ! Vous n'en mourrez point, j'en juge à votre mine.
Célide
Je vous réponds de lui.
Finette
Peste, quelle orpheline ?
Massine
De grâce, ne parlez de rien à mon amant, Et laissez-moi jouir de son étonnement.
Célide
Nous vous le promettons.
Finette
Mais j'ai certain scrupule, En descendant ici, qu'avez-vous fait d'Ursule ?
Massine
Elle ne dira mot, elle me l'a promis, Je viens de lui donner quelques demi-louis. Mon oncle qui connaît quelle en est la ressource, À ce matin pris soin d'en bien garnir ma bourse.
Célide
En la payant si bien, elle se doutera…
Massine
Elle peut se douter ; mais elle se taira.
Finette
Je crains tout ; et de peur d'accident, je vous prie, Retourner travailler à la tapisserie, Si de ceci l'on a du soupçon seulement…
Massine
Hé bien, tout sera su, j'aurai vu mon amant.
Finette
Oui, mais ce n'est pas là ce que l'oncle projette.
Massine
Je me sauve, adieu donc.
Célide
Rentrons aussi, Finette ; De mon frère et de moi, quel que soit le destin ; Tâchons tranquillement d'en attendre la fin.
Acte IV
Scène 1
Merlin, Dorante
Merlin
Ne vous inquiétez en aucune manière, J'aurai l'oeil bien à tout.
Dorante
Il faut te laisser faire.
Merlin
Avec Monsieur votre oncle Éraste est à présent, Et lui fait, je le crois, quelque conte plaisant ; Moi, qui suis curieux, n'en pouvant rien comprendre, Lassé de les voir rire, et de n'y rien entendre, Je vous suis venu dire ici tout doucement, Qu'ils y seraient aussi tous deux dans un moment.
Dorante
Fort bien. Ne sais-tu point si ma mère est rentrée ?
Merlin
Apparemment, Monsieur, car je l'ai rencontrée Avec Madame Artus, dans un air de gaieté, Et le carrosse allait bon train de ce côté.
Dorante
Tout le monde est content.
Merlin
Ou tâche à le paraître.
Dorante
Et moi seul je ne puis venir à bout de l'être ; Ne me trouves-tu pas fort dédommagé Des soins et des respects ; et des égards que j'ai ? Pour qui ? Pour une mère, à qui cette coquine A fait prendre un dessein qui me perd, me ruine : Dessein depuis longtemps entre elles concerté, Et, que sait-on, déjà peut-être exécuté.
Merlin
Oui, da.
Dorante
Quelque pied-plat sera donc mon beau-père ?
Merlin
Hé, donnez-lui pour bru la petite Fermière.
Dorante
J'y suis bien résolu, Merlin, je le ferai. Dans cette intention demain je partirai, Si je n'en reçois point aujourd'hui de nouvelles ; Ou bien, si j'en reçois qui me confirment celles Par où l'on mande ici qu'elle est dans un Couvent, Nous irons l'en tirer.
Merlin
Vous partirez devant, En voyageant tout seul l'embarras sera moindre ; Quand le coup sera fait, moi, J'irai vous rejoindre.
Dorante
Voici ma soeur.
Merlin
Allons, faisons-lui nos adieux.
Scène 2
Célide, Merlin, Dorante
Célide
Comment, Merlin ?
Merlin
L'amour nous fait quitter ces lieux Et dès demain matin nous allons en Bretagne.
Célide
Couper du bois encore ?
Merlin
Non, battre la campagne, Errer en chevaliers, et forcer un Couvent, Le tout par désespoir.
Célide
Quelle tête à l'évent ? Vous m'accusez tantôt de trop de pétulance ; Et la vôtre à son tour se met en évidence. Vous êtes fou.
Dorante
D'accord, je le suis en effet, De ma mère, ma soeur, le mariage est fait.
Célide
Hé bien, soit, faisons grâce aux actions des autres, Et méritons par là qu'on fasse grâce aux nôtres. Ce mariage-là ne m'intéresse en rien, Ce qui doit nous toucher, c'est le vôtre, le mien.
Dorante
Je verrai sans chagrin qu'un jeune fat, un rustre, Peut-être de mon bien jouisse, et qu'il m'en frustre ! Que le Ciel…
Scène 3
Éraste, Dorante, Damis, Célide, Merlin
Éraste
Mon ami, point tant d'emportement.
Dorante
C'est vous, Éraste ?
Damis
Oui, mon neveu, doucement. Tu jures de l'hymen où s'engage ta mère ! Rassure-toi ; Voilà ton prétendu beau-père.
Célide
Vous, Éraste ?
Éraste
On me vient de promettre sa foi.
Dorante
Éraste, vous raillez.
Éraste
Non, félicitez-moi.
Célide
Mon frère ?
Dorante
Je m'y perds, et je ne sais qu'en dire.
Merlin
Voilà ce qui tantôt, Monsieur, les faisait rire, Et je crois qu'entre nous, il en faut rire aussi.
Damis
Pour avoir votre aveu nous nous rendons ici.
Éraste
Vous opposerez-vous à ma bonne fortune ?
Célide
En effet, celle-ci vous paraît peu commune.
Dorante
J'avais compté sur vous comme sur un ami.
Éraste
Vous ne me connaissez, Dorante, qu'à demi, Pour vous, Madame, il faut…
Célide
Ah, Monsieur, je vous pie, Sur ces matières-là, trêve de raillerie, Cet entretien me lasse, et devient ennuyeux.
Éraste
Vous la prenez aussi d'un ton trop sérieux.
Célide
Et vous d'une manière aussi trop insultante.
Dorante
Oui, c'est pousser les gens.
Éraste
Êtes-vous fou, Dorante ? Y songez-vous, Madame, et devez-vous penser Qu'en cela mon coeur puisse un moment balancer ? Qu'à l'amour, au devoir, à l'amitié perfide, Je me manque à moi-même en manquant à Célide, L'objet de mes désirs, et dont jusqu'au trépas, J'ai fait voeu de chérir, d'adorer ses appas.
Célide
Éraste, en vérité vous êtes bien peu sage, De venir m'alarmer avec ce badinage ! N'avons-nous pas assez de nos propres chagrins ?
Damis
On ne vous a point fait ici de contes vains, Cela m'a, comme à vous, causé quelque surprise ; Mais d'Éraste, il est vrai, votre mère est éprise, Il faut lui pardonner. Un mérite parfait A pu dans vos deux coeurs produire un même effet : Cela marque entre vous certaine sympathie, Qui d'Éraste avec elle est bien moins assortie ; De l'une de vous deux le mérite moins grand, Fait sur le coeur d'Éraste un effet différent ; Vous lui devez beaucoup pour cette préférence, Et je me suis chargé de la reconnaissance.
Célide
Mon cher oncle !
Damis
J'étais tantôt mal prévenu : Mais de Madame Artus ce qui m'est revenu ; Le bizarre dessein qu'a formé votre mère, Tout cela m'a fait prendre un sentiment contraire. Éraste me paraît pour vous un bon parti, Et ma soeur en aura, je crois, le démenti, Contre ses sentiments s'il nous fallait combattre, Soit, vous, Dorante, Éraste, et moi, nous serons quatre.
Merlin
Et Finette, et Merlin, sont-ils comptés pour rien ?
Éraste
C'est sur Madame Artus qu'il faut compter.
Merlin
Fort bien !
Dorante
Comment ?
Éraste
Le mauvais coeur ! L'indigne créature ! Elle tient cependant le noeud de l'aventure ; D'elle, si je l'en crois, nous serons bien contents ; Mais peut-on se fier à ces sortes de gens ? Vous savez ce que fait pour elle votre mère.
Dorante
Que trop !
Éraste
Elle m'en a parlé d'une manière, Avec un mépris… Non, ces coeurs lâches, ingrats, Ces caractères-là ne se comprennent pas.
Célide
Il n'est rien que du sien l'on ne puisse comprendre.
Éraste
En vous quittant j'allais tantôt chez moi l'attendre, Votre mère, en passant, m'a lâché quelques mots, Sur son projet d'hymen tenu quelques propos, Qui m'ont fait entrevoir que pour ce mariage, Madame Artus sur elle avait pris le message, Avec ce soupçon-là je suis sorti d'ici, Et j'ai demeuré peu sans en être éclairci ; Madame Artus arrive, et sans aucun mystère, Me parle du dessein qu'a pour moi votre mère ; Mais avec des discours, et des traits mordicants, Une noirceur, des coups de langues si piquants…
Dorante
Voilà, je vous l'avoue, une grande coquine.
Éraste
Plus grande mille fois qu'on ne se l'imagine ; J'ai contre elle dans l'âme une indignation, Qu'il faut pourtant cacher dans cette occasion.
Célide
Mais quels sont ses desseins ? Qu'en pouvez-vous connaîtrez.
Éraste
De fourber votre mère, et nous-mêmes, peut-être, La malheureuse n moi lui promet un époux, Et me promet à moi de me servir pour vous.
Célide
Comment donc ?
Éraste
Nul de nous ne lui fait confidence, Elle a de notre amour entière connaissance.
Célide
Fort bien, j'entends, et c'est pour nous y servir mieux. Que pour vous de ma mère elle flatte les feux.
Éraste
Justement.
Célide
La méthode est tout à fait nouvelle.
Éraste
Nous pouvons de ses soins tout espérer, dit-elle ? Mais il faut les payer mille louis comptant.
Dorante
Ma mère, de sa part, je gage en donne autant.
Damis
C'est mon opinion.
Dorante
Je le pense de même.
Célide
De cette femme-là l'impudence est extrême.
Dorante
Il faut en avertir ma mère.
Éraste
Doucement, Nous serons peu de temps sans voir le dénouement, Je dois, pour assurer le succès de l'affaire, Amuser quelque temps Madame votre mère ; Feindre beaucoup d'amour pour elle, c'est le point.
Célide
Oh ! Cette feinte-là ne m'accommode point.
Éraste
J'en souffrirai cent fois plus que vous, je vous jure. Mais enfin il faut voir la fin de l'aventure.
Célide
Voyons donc ? Et l'argent.
Éraste
Monsieur me l'a donné, Et dans le même instant nous l'avons consigné.
Dorante
Où donc ?
Éraste
Entre les mains d'un des adroits Notaires, Qui paraît fort stylé pour ces sortes d'affaires, Et que Madame Artus nous avait indiqué.
Damis
Il comprend tout avant qu'on se soit expliqué.
Dorante
Le beau talent ! Il loge !
Damis
Ici près.
Dorante
On le nomme.
Éraste
Monsieur Ludet.
Dorante
Monsieur Ludet est honnête homme, Je le connais très fort, j'ai lieu de m'en louer, Et ceci me surprend, il le faut avouer.
Éraste
Je t'en ai quelquefois ouï parler, ce me semble.
Dorante
Nous faisons fort souvent des affaires ensemble.
Scène 4
Merlin, Dorante, Damis, Célide
Merlin
Monsieur !
Dorante
Oh ! Parle haut, je n'ai point de secret
Merlin
Il voudrait vous parler.
Dorante
Hé, qui ?
Merlin
Monsieur Ludet.
Damis
C'est lui.
Dorante
Vous voyez bien. Dormez en assurance, Vos mille louis sont en lieu de connaissance, Il vient pour me parler d'affaires, apparemment.
Célide
Laissons-les et passons dans mon appartement.
Scène 5
Dorante, Monsieur Ludet, Merlin
Dorante
Bonjour, Monsieur Ludet ; quel sujet vous amène ? Demandez à Merlin, j'étais de vous en peine, Depuis un mois entier je ne vous ai point vu, Je pense.
Monsieur Ludet
Ce n'est point à moi qu'il a tenu, Monsieur ; mais comme enfin les sommes pas vous dues À plusieurs créanciers, seront bientôt échues, Et que de leurs billets ils m'ont fait le porteur, J'ai cru devoir, étant votre humble serviteur, Vous dire que bientôt il serait nécessaire… On veut être payé sans délai.
Dorante
Comment faire ? À moins que d'en voler, je ne puis à présent, Que par votre moyen trouver un gros argent ; Et s'il faut qu'une fois votre secours me manque, Mon cher Monsieur Ludet, serviteur à la banque, J'ai de bonne foi, de l'honneur, et du bien.
Monsieur Ludet
Oui, je sais qu'avec vous on ne hasarde rien, Et vous n'avez manqué jamais à vos paroles ; On vient de m'apporter un millier de pistoles, Dont en votre faveur je pourrai disposer.
Merlin
Monsieur…
Dorante
Paix… Là-dessus puis-je me reposer ?
Monsieur Ludet
Oui.
Dorante
Cette somme-là me mettrait à mon aise, Si je l'avais à huit pour cent.
Monsieur Ludet
On en veut seize.
Dorante
Fi donc !
Monsieur Ludet
C'est un argent, je le puis attester, De la main dont il vient, qui vous doit profiter, Quoi que vous en payiez, prenez-le toujours. Celle Qui le prête, n'en prend que cinq pour cent pour elle, C'est pour des charités qu'elle prend le surplus.
Dorante
La charitable femme !
Merlin
Hé ! C'est Madame Artus : Parbleu, Monsieur Ludet, vous nous la baillez bonne !
Monsieur Ludet
Ne la trouvez-vous pas une honnête personne ?
Dorante
Tout à fait.
Monsieur Ludet
Dès longtemps je connais ce valet, Et crois que vous n'avez pour lui rien de secret.
Merlin
Non, je suis de Monsieur confident ordinaire, Moins bien payé, mais plus discret qu'aucun notaire ; Nous avons fait, depuis que de nous il se sert, Tous trois, mainte sottise ensemble de concert.
Monsieur Ludet
Là, là…
Merlin
Monsieur Ludet est homme de mérite.
Dorante
Oui.
Monsieur Ludet
De tous vos billets voulez-vous être quitte ?
Merlin
Si cela se pouvait, Monsieur, sans rien payer…
Monsieur Ludet
Voilà celui qu'il faut acquitter le premier.
Dorante
Comment ? Voyons, Monsieur…à l'aimable Rosette. Merlin, c'est la promesse, Hélas ! Que j'avais faite : D'où vous vient ce papier, mon cher Monsieur Ludet ?
Merlin
On aura peu d'argent, Monsieur, sur ce billet.
Dorante
En quel trouble…
Monsieur Ludet
Apprenez que Rosette est ma nièce, Que sa mère m'a mis en main cette promesse, Il vous faut nettement expliquer entre nous : Parlez, lui tiendrez-vous parole ? L'aimez-vous ?
Dorante
Si je la lui tiendrai, Monsieur, je vous le jure, Rien ne m'est plus cher qu'elle. Hé, je vous en conjure, Dites, est-elle ici ? Quand puis-je la revoir ?
Monsieur Ludet
La revoir n'est rien.
Dorante
Rien ! C'est mon plus cher espoir, Et malgré les égards que je dois à ma mère, Comptez…
Monsieur Ludet
Laissez-moi donc ménager cette affaire, De ma nièce aujourd'hui je vous rendrai l'époux.
Dorante
Hélas ! De mes désirs vous flattez les plus doux, Mais pour y réussir que faut-il que je fasse ; Parlez.
Monsieur Ludet
Tout aujourd'hui, contraignez-vous de grâce, Je ne demande pas un quart d'heure de plus ; Affectez d'approuver en tout Madame Artus, Elle a pour un dessein qu'elle n'a pas pu me taire, Des propositions bizarres à vous faire, Elle tremblait d'abord à vous en faire part : Et c'est par mes conseils qu'elle en court le hasard, Ne vous défendez point de ce qu'elle projette ; C'est l'unique moyen…
Dorante
Voyons d'abord Rosette.
Monsieur Ludet
Non, Madame Artus veut vous parler, la voilà, Pour devenir heureux, il faut passer par là.
Merlin
Je vous quitte la place, et ne suis pas si bête, Monsieur, que de troubler un si beau tête à tête.
Monsieur Ludet
On vous servirait mal de vous en détourner.
Dorante
Où diantre tout ceci pourra-t-il nous mener ?
Scène 6
Madame Artus, Dorante, Monsieur Ludet
Madame Artus
Avec Monsieur Ludet vous êtes en affaires ?
Dorante
Non, j'ai peu de commerce avec les Notaires, Madame.
Monsieur Ludet
Dans l'instant j'allais monter chez vous, Et disais en passant à Monsieur…
Madame Artus
Laissez-nous, Si l'on a par hasard des mesures à prendre…
Monsieur Ludet
Dans votre appartement je m'en vais vous attendre.
Dorante
J'entrevois-là pour moi quelque sot entretien : Mais tout coup vaille, allons, je m'en tirerai bien.
Scène 7
Madame Artus, Dorante
Madame Artus
Si je ne savais pas comme on doit se contraindre, Je ne pourrais de vous m'empêcher de me plaindre, Monsieur.
Dorante
De moi, Madame ?
Madame Artus
Oui, Monsieur.
Dorante
Hé, de quoi ? Quel sujet auriez-vous de vous plaindre de moi ?
Madame Artus
Je n'en ai pas pour un, je crois en avoir mille, Vous me croyez, Monsieur, une femme inutile, Ou très peu disposée à vous faire plaisir ; C'est un bien dont il faut malgré vous me saisir ; Peut-être à m'en prier trouvez-vous quelque honte, Madame votre mère est prête à rendre compte ; Tous les biens du défunt à sa garde commis, Seront, quand vous voudrez, entre vos mains remis.
Dorante
À cet heureux projet je n'osais pas m'attendre, Il vient de vous. Que j'ai de grâces à vous rendre ! Ma soeur, ainsi que moi, sensible à vos bontés…
Madame Artus
On fait moins pour vous deux que vous ne méritez ; Et quand je fais du bien, mon coeur ne considère, N'a pour unique objet, que le plaisir d'en faire.
Dorante
Votre coeur est un coeur tout à fait généreux, Et nous ne pouvons trop nous en louer tous deux, Madame.
Madame Artus
Non. Pour vous, il faut que j'en rougisse, Monsieur, le vôtre au mien ne rend pas bien justice, Vous me voyez trop peu, pour juger en effet…
Dorante
Il est vrai, mais j'en crois les récits qu'on en fait. Sur leur sincérité mon estime se fonde, Et votre vertu fait tant d'éclat dans le monde…
Madame Artus
Ah ! Cet éclat n'a rien qui me puisse toucher, Et de ce monde-là je voudrais m'arracher.
Dorante
La retraite vous plaît ; le monde a pu vous plaire ; Si vous pouviez, Madame, en dégoûter ma mère.
Madame Artus
On y travaillerait vainement entre nous ; Et c'est elle qui cherche à m'y rejeter.
Dorante
Vous, Qui paraissez au monde avoir juré la guerre !
Madame Artus
Ah ! Que mon faible coeur tient encore à la terre, Et dans l'aveuglement où je le sens plongé, Je crains que de longtemps il n'en soit dégagé.
Dorante
Je regardais cela comme une chose faite.
Madame Artus
On ne réussit pas dans tout ce qu'on projette, L'amour propre au-dedans combat tous nos efforts, Et souvent la vertu ne règne qu'au dehors : Telle de notre sexe est l'erreur sans seconde, Qu'il n'offre guère au Ciel que le rebut du monde ; Ce n'est qu'à soixante ans que l'on songe à quitter Ce monde, où jusques-là on se plaît de rester.
Dorante
D'y rester si longtemps quand on a la manie, On n'a pas sur la fin trop bonne compagnie.
Madame Artus
Est-ce là ce qu'on cherche avec un bon esprit ; On s'en passe aisément, à soi-même on suffit ; On peut, du vrai bonheur se faisant une étude, Jouir du monde ensemble, et de la solitude, Et s'unir à quelqu'un, qui légitimement Fasse tous nos plaisirs, tout notre attachement, Madame votre mère a cet objet en vue, Et je l'aurais aussi, pour peu qu'elle en fût crue.
Dorante
Vous ne l'en croirez pas, Madame ?
Madame Artus
Je ne sais, Mais pour elle je crois ne pouvoir faire assez : Chacun a sa faiblesse ; elle veut que la mienne Autorise, ou du moins, fasse excuser la sienne : Quoique mon coeur résiste, et répugne à cela, Ma complaisance pour elle ira jusques-là, Je dois à ses bontés cet effort de mon zèle.
Dorante
Vous faites peu pour nous, de faire tant pour elle : Mais enfin, puisqu'au gré de ses intentions, Vous avez pris déjà vos résolutions ; Ce doit être sans doute une même journée, Que pour ce double hymen vous avez destinée.
Madame Artus
Oui, c'est notre dessein.
Dorante
Mais quoi, Madame Artus ? À votre âge ?
Madame Artus
Moi ? J'ai trente-cinq ans, au plus, Vous ne me voyez pas du bon côté, Dorante.
Dorante
Ma foi, si vous voulez, vous n'en avez pas trente ; Mais sans vouloir entrer dans le détail des ans, Quoique jeune, souvent on a vécu longtemps. Des filles quelquefois, dès l'enfance connues, Sont en âge nubile à peine parvenues…
Madame Artus
Je vous entends, parlons plus sérieusement ; Avez-vous pour objet votre établissement ?
Dorante
Oh, oui.
Madame Artus
Par mes conseils votre mère s'apprête À vous mettre aujourd'hui tout son bien sur la tête, Si je fais tout pour vous, que ferez-vous pour moi ?
Dorante
Sans être trop habile, en cela je conçois Ce que vous voudriez, Madame, que je fisse.
Madame Artus
Croiriez-vous que ce fût un trop grand sacrifice ?
Dorante
Tout le bien de ma mère est quelque chose.
Madame Artus
Hé bien ?
Dorante
Mais Éraste et ma soeur, qu'en auront-ils, eux ?
Madame Artus
Rien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce projet m'occupe : Éraste, mère, soeur, tout en sera la dupe, Par mes soins, tout le bien dans vos mains tombera, Et nous leur en ferons la part qu'il nous plaira ; Prenez votre parti, Dorante ; je vous aime, Sans attendre pourtant que vous m'aimiez de même, Mais l'amour seul rend-il un mariage heureux ? Un rang ; un nom, du bien, voilà ce que je veux ; Assurons-nous tous deux celui de votre mère ; Profitez du faux pas que je l'engage à faire ; Mais il faut pour cela, vous unissant à moi, Que l'hymen aujourd'hui m'assure votre foi.
Dorante
Tant de bonté m'engage à la reconnaissance, Madame, et quoique j'aie un peu de répugnance À tromper à la fois et ma mère et ma soeur, Et même mon ami ; comme de votre coeur, L'exacte probité m'est tout à fait connue, Je crois que vous n'avez que la justice en vue, Et sitôt que l'hymen nous aura joints tous deux, Nous en userons bien l'un et l'autre avec eux, Madame, vous et moi, devrons tout à ma mère.
Madame Artus
Établissons nos droits, et puis laissez-moi faire.
Dorante
Mais notre hymen est donc par elle autorisé ?
Madame Artus
Oui, c'est elle, Monsieur qui me l'a proposé.
Dorante
J'y consens, et n'ayant pour but que de lui plaire.
Madame Artus
Et moi, j'ai pour cela fait venir le Notaire, Je me sers dès longtemps de ce Monsieur Ludet, Et comme je voudrai le contrat sera fait.
Dorante
Sur votre habileté Dorante se repose, Et laisse à vos bontés le soin de toute chose, Adieu, Madame.
Madame Artus
Adieu. Par un peu de retour, Dorante, efforcez-vous de payer tant d'amour.
Scène 8
Dorante
Dorante
Je vous l'avoue, une étrange personne : Voyons Monsieur Ludet. Je fais ce qu'il m'ordonne ; Et des feux que Madame Artus a dans le coeur, Avertissons Éraste, et mon oncle et ma soeur.
Acte V
Scène 1
Finette, Merlin
Finette
Nos affaires, Merlin, vont être dans leur crise, Puisque Madame Artus de ton maître est éprise, Éraste avec la mère à demi marié… De tous ces incidents qui se fût défié !
Merlin
Ces Dames ont bon goût ; et c'est la même Lune Qui gouverne, je crois, le cerveau de chacune. Mais ne saurions-nous point quel amant suranné, À ta jeune maîtresse elles ont destiné ?
Finette
C'est de quoi nous n'avons encor nulles nouvelles, Et nos Dames, je crois, n'ont choisi que pour elles ; Les amants ont aussi choisi de leur côté ; Et par ce choix le leur sera déconcerté.
Merlin
Il n'est pas malaisé, dans cette concurrence, De deviner quels choix auront la préférence. Mon maître est pour le sien entêté diablement ; Et chez Monsieur Ludet m'envoie en ce moment.
Finette
Va donc vite.
Scène 2
Finette
Finette
Il est bon à ce que j'imagine, De prendre langue avec la petite orpheline : Dorante ne sait point encor qu'elle est ici, Et j'étais engagé au secret… La voici.
Scène 3
Massine, Finette
Massine
Madame, vous voyez une file éperdue, Madame Artus… Je l'ai tout à l'heure entendue… Juste Ciel !... À mon oncle elle osait proposer… Dorante… le perfide…
Finette
Hé bien ?
Massine
Va l'épouser.
Finette
Laissez-la s'en flatter, son erreur est extrême.
Massine
Mon oncle à ce sujet applaudissait lui-même. Et sans prendre à mes yeux nulle précaution, Il faisait du Contrat la disposition. Il semblait que lui-même eût fait ce mariage, Et m'a dit à l'oreille, en sortant : soyez sage. Soyez sage ! Oh, Monsieur, je ne le serai pas, Et ceci va causer de terribles éclats.
Finette
Et c'est ce dont il faut vous bien donner de garde.
Massine
Non, non, en éclatant, qu'est-ce que je hasarde ? Si l'hymen de l'ingrat se conclut aujourd'hui, Plus de ménagement, et plus d'égards pour lui.
Finette
Il faut, ma belle enfant, en avoir pour vous-même : Je vous assure, moi, que Dorante vous aime, Votre oncle à cet hymen feint de donner les mains : Mais, et Dorante et lui, sans doute ont leurs desseins, Ne vous alarmez point mal à propos.
Massine
Madame, Rien ne saurait calmer le trouble de mon âme. Ne vous alarmez point ! Me diriez-vous cela, Si vous compreniez bien l'état où me voilà ?
Finette
Il est cruel : d'accord, j'entre dans votre peine, Oui, mais ce n'est encor qu'un soupçon qui vous gêne ; Et je voudrais attendre à savoir en effet…
Massine
Je ne ferais du bruit que quand tout sera fait ? Non.
Finette
Vous êtes trop vive, et trop peu raisonnable.
Massine
Si l'on me préférait quelque personne aimable, Je pourrais écouter vos raisons là-dessus : Mais l'ingrat ! Me quitter, moi, pour Madame Artus !
Finette
Et c'est là ce qui doit vous rassurer. Je gage Qu'avec deux mots Dorante apaisera l'orage, Il vient, et vous rapporte un coeur passionné.
Massine
Ah ! Qu'il ne sache pas que je l'aie soupçonné.
Scène 4
Dorante, Massine, Finette
Dorante
Merlin ne revient point, et ma peine est extrême : Mais, que diantre, pourquoi ne pas aller moi-même, Lorsque de tout mon sort il faut être éclairci ? Ne perdons point de temps… mais Ciel ! Que vois-je ici ? Adorable Rosette !
Massine
Ah ! Laissez-moi, Dorante.
Dorante
Je vous retrouve donc ?
Massine
Oui, fidèle et constante ! L'amour pour vous chercher, conduit ici mes pas ; Mais vous sans doute, ingrat, vous ne me cherchiez pas.
Dorante
Ah ! Je n'ai jamais moins mérité cette injure. Ingrat, moi !
Finette
De mon mieux, Monsieur, je la rassure.
Dorante
Tu connais ma pensée, et le fond de mon coeur, Finette ?
Finette
Assurément. C'est le fond le meilleur…
Dorante
Mais comment, par quel sort vous ici chez ma mère ?
Finette
On vous en instruira, ce n'est pas là l'affaire : La voilà, c'est assez. Il s'agit seulement De lui renouveler, et par un bon serment, La promesse par vous déjà ci-devant faite, Et de tenir parole.
Dorante
Oui, ma chère Rosette, Tombe sur moi du Ciel le plus ardent courroux, Si d'un autre jamais vous me voyez l'époux.
Massine
Ce n'est pas là, Monsieur, le serment qu'il faut faire. Jurez d'être le mien.
Dorante
Je le jure, et l'espère. Votre oncle… On ne m'avait jamais parlé de lui, Et je ne le connais que pour tel d'aujourd'hui ; J'ai reçu sa parole, il ; faut qu'il me la tienne, Et dans le même instant je vous tiendrai la mienne.
Massine
Enfin, Dorante, enfin vous m'aimez donc toujours ?
Dorante
Ah ! Jamais il ne fut de plus vives amours.
Massine
Vous étiez cependant parti sans me rien dire.
Dorante
À de cruels adieux mon coeur n'eût pu suffire.
Massine
Par un billet du moins il fallait m'avertir…
Dorante
Vous m'eussiez fait rester, et je devais partir Pour ôter les soupçons que ma mère eût pu prendre.
Massine
Faibles raisons, hélas ! Mais j'aime à les entendre.
Finette
Qu'il vous le dise donc, de grâce, en abrégé, Et prenez pour un temps l'un de l'autre congé. Si de descendre ici Madame Artus s'avise, Et qu'avec votre amant vous y soyez surprise ; On vous a fait tantôt de certaines leçons, Et les suivre si mal donnerait des soupçons, Qui dans l'état présent où je vois les affaires, Aux projets que l'on fait pourraient être contraires, Remontez s'il vous plaît, à son appartement.
Dorante
Finette ?
Finette
Adieu.
Dorante
De grâce.
Finette
Eh non.
Massine
Rien qu'un moment.
Dorante
Mais de Madame Artus qui vous fait donc dépendre ?
Finette
On n'a pas maintenant le temps de vous l'apprendre.
Massine
Mais vous ? D'où vient qu'elle a des droits sur votre coeur ?
Dorante
Moi ?
Finette
L'on vient, sauvez-vous.
Dorante
Demeurez, c'est ma soeur.
Scène 5
Damis, Célide, Dorante, Massine, Finette
Damis
Comment donc, mon neveu, vous avez compagnie ? La petite personne est vraiment fort jolie ; Et quoique un peu barbon, elle me plairait fort.
Célide
À cette aimable enfant ne faites point ce tort, Si, comme il doit, mon frère acquitte sa promesse, Mon oncle, vous voyez en elle votre nièce.
Damis
Quoi ? C'est là…
Célide
Jugez-en, mon frère est interdit, Il se trouble…
Dorante
Ma soeur, qui vous en a tant dit ?
Célide
Je suis fort bien au fait, demandez à Finette.
Dorante
Oui, mon oncle, il est vrai ; c'est l'aimable Rosette.
Damis
Tes feux par tant d'attraits sont bien autorisés.
Massine
Oh, Monsieur !
Damis
Près de moi, compte-les excusés.
Dorante
Flatté d'un tel aveu, j'espère… j'appréhende…
Finette
Voici Merlin.
Dorante
Hé bien.
Scène 6
Merlin, Dorante, Massine
Merlin
Monsieur Ludet vous mande ; Que jusques à la fin vous vous tranquillisiez, Et de tout sur ses soins que vous vous reposiez.
À Éraste.
Dorante
Tout ira bien, ma soeur, il faut le laisser faire, Monsieur Ludet saura persuader ma mère ; Et son zèle, sur qui l'on peut se reposer, De la Madame Artus veut la désabuser. De vos mille louis il est dépositaire, Il en va, mon ami, découvrir le mystère. Avec Madame Artus si j'ai dissimulé, C'est lui, ma chère soeur, qui me l'a conseillé. Ah ! Ce Monsieur Ludet est un homme adorable, Qu'à votre oncle, qu'au mien je serai redevable.
Massine
Il est de bon conseil, mon oncle.
À Merlin.
Dorante
Assurément, Il est chez lui, j'y cours, et ne suis qu'un moment, Suis-moi.
Scène 7
Éraste, Célide
Éraste
J'aurais dû voir Madame votre mère. J'attends…
Célide
N'oubliez rien de tout ce qu'il faut faire, Paraissez tendre, ardent, tel que vous le voudrez, Et je prendrai pour moi tout ce que vous ferez.
Scène 8
Massine, Finette
Massine
Que deviendrai-je, moi ? Dans quelle inquiétude Me va de tout ceci mettre l'incertitude ?
Finette
Vous devez moins que tous en avoir du souci, Mais retournez là-haut, et nous laissez ici.
Massine
J'y vais, en murmurant du conseil qui me chasse, Et je reviendrai voir bientôt ce qui des passe.
Scène 9
Damis, Célide, Finette
Damis
Cette jeune Rosette a des charmes puissants ; Dorante encor n'a fait que cela de bon sens.
Célide
Il se livre un peu trop à l'espoir qu'on lui donne, La Madame Artus est une adroite friponne, Et quoique vieux routier, le Notaire en effet, En comparaison d'elle est fourbe imparfait.
Finette
Le Notaire en ceci vivement s'intéresse, Il s'en tirera bien, et Rosette est sa nièce.
Célide
Sur ce que tu dis là j'ose me rassurer.
Finette
Chut ! Madame Artus vient.
Célide
Il faut nous retirer. Allons mon oncle.
Damis
Non, demeurons au contraire, Et la félicitons des feux de votre frère.
Célide
Que vous êtes méchant, mon oncle.
Scène 10
Damis, Madame Artus, Finette, Célide
Damis
Apparemment. Vous pensiez en ce lieu rencontrer un amant, Madame ?
Madame Artus
Un amant, moi ? Ce nom seul m'intimide, Monsieur.
Finette
Madame Artus donne dans le solide, Et l'amour à ses yeux n'offre plus rien de doux.
Damis
Il est certains amants qu'on regarde en Époux, Tel mon neveu, rempli d'une heureuse espérance, De vos bontés pour lui nous a fait confidence.
Madame Artus
Dorante là-dessus se ménage bien peu.
Damis
Il vous aime, et n'a pu cacher un si beau feu.
Madame Artus
Quoique sur l'aveu de Madame sa mère, Il craint qu'à cet hymen vous ne soyez contraire.
Damis
Moi ? J'y donne les mains du meilleur de mon coeur.
Célide
Quoi ! Ma belle-soeur, vous, Madame, quel bonheur !
Madame Artus
Vous savez à quel point pour vous je m'intéresse.
Célide
Même à quel prix, ma soeur.
Damis
Nous savons tout, ma nièce.
Madame Artus
Ce prix est un présent qui vous est destiné, Qu'on vous remettra tel qu'Éraste l'a donné.
Célide
Mais serons-nous heureux de l'aveu de ma mère ?
Madame Artus
Vous le serez, qu'importe.
Célide
Il faut vous laisser faire.
Madame Artus
Appuyez l'union de Dorante avec moi, Et de votre heureux sort fiez-vous sur ma foi.
Célide
C'est le meilleur parti que nous ayons à suivre, Et sans réflexion, Madame, je m'y livre.
Madame Artus
Voici celui qui doit faire notre bonheur.
Damis
Nous vous laissons, adieu, ma nièce.
Célide
Adieu, ma soeur.
Finette
Après le Contrat fait, que Madame Dorante Se souvienne toujours que je suis sa servante.
Madame Artus
Oui, mon enfant.
Scène 11
Madame Artus, Monsieur Ludet
Madame Artus
Hé bien, mon cher Monsieur Ludet, Avez-vous bien en tout suivi notre projet ? Dites ; nos deux Contrats ?
Monsieur Ludet
Les voici l'un et l'autre ; Mais le plus avancé, Madame, c'est le vôtre.
Madame Artus
Comment !
Monsieur Ludet
Chez moi Dorante, amant passionné, A passé dans l'instant, le contrat est signé.
Madame Artus
Tout de bon ?
Monsieur Ludet
Je n'ai vu de mes jours à mon âge Avec tant de transports signer un mariage : Oh ! Ce jeune homme-là vous aime horriblement.
Madame Artus
Je ne prends pas le change, il m'aime faiblement, Cette ardeur qui paraît si vive et naturelle, N'est qu'un empressement de sortir de tutelle. Par mes conseils en tout sa mère l'a contraint, Pour le réduire au point où je voulais qu'il vînt.
Monsieur Ludet
Vous l'aimez.
Madame Artus
Pas assez pour le laisser le maître.
Monsieur Ludet
En sentiments de coeur si je me sais connaître…
Madame Artus
Ceux qu'il aura pour moi je les aurai pour lui, C'est promptement son bien que j'épouse aujourd'hui, Si vous avez suivi les ordres de sa mère…
Monsieur Ludet
De tout point.
Madame Artus
Le Contrat est fait d'une manière…
Monsieur Ludet
J'ai réglé celui-là sur son intention, Pour l'autre, il est dressé selon la vôtre.
Madame Artus
Bon. Il s'agit maintenant d'avoir sa signature ; Et sans qu'il soit besoin d'en faire la lecture, Dès que vous lui direz que je les aurai vus, Elle a si peu d'esprit…
Monsieur Ludet
Oui, mais Madame Artus, Ne vous faites point quelque petit scrupule De la tromper ?
Madame Artus
Fi donc ; c'est une ridicule, À son âge épouser un jeune homme ! Ah vraiment, Il faut la corriger de cet entêtement.
Monsieur Ludet
Qu'elle va vous haïr.
Madame Artus
Qu'importe ? D'ordinaire Une bru n'est pas bien avec sa belle- mère.
Monsieur Ludet
Mais, moi, de tout ceci, comment me démêler ?
Madame Artus
Mettez le tout sur moi, laissez-là quereller.
Monsieur Ludet
Souvenez-vous en bien.
Madame Artus
Éraste est avec elle, Saisissez le moment…
Monsieur Ludet
Et pour prix de mon zèle, Qu'aurai-je, moi ? Chacun doit être satisfait.
Madame Artus
Ne faisons point marché, mon cher Monsieur Ludet, Avec quelque dessein j'ai pris votre filliole ; Je la marierai bien, croyez-en ma parole, À sa famille, à vous, il n'en coûtera rien, Monsieur Damis, notre oncle, est maître d'un gros bien. C'est un assez sot homme, espèce d »imbécile, Encore plus que sa soeur à gouverner facile, Je veux que de Massine il devienne l'époux ; Et vous faire épouser ma belle soeur à vous.
Monsieur Ludet
L'offre est avantageuse.
Madame Artus
Elle n'a qu'à vous plaire, Je vous réponds de tout ; allez laissez-moi faire, Le Contrat une fois par la mère signé, Par moi dans la maison tout sera gouverné ; Ce que jusqu'à présent ménage mon adresse, Je le ferai pour lors de plein droit, en maîtresse ; Et comme par vos soins mon projet s'est conduit, Je prétends avec vous en partager le fruit.
Monsieur Ludet
La générosité ne peut plus loin s'étendre.
Madame Artus
Hâtez-vous donc, allez, et vous me reprendrez, On vient…
Scène 12
Madame Artus, Dorante
Madame Artus
Enfin, Monsieur, nous touchons au moment, Qui vous rend de vos biens le maître absolument.
Dorante
C'est le moindre bonheur qui m'ait flatté, Madame ; Un autre objet m'occupe, et cause dans mon âme Des transports malaisés à vous bien exprimer, Et qu'au fond de mon coeur j'ai peine à renfermer.
Madame Artus
Ne me les cachez point, je les connais, Dorante, Monsieur Ludet m'a dit quelle ardeur diligente Chez lui dans le moment vous avait fait passer, Et signer le Contrat qu'il venait de dresser.
Dorante
Sans en rien voir, pour vous telle est ma confiance.
Madame Artus
Remettez-vous toujours de tout à ma prudence.
Dorante
De grand coeur. Plût au Ciel, que dans tous mes projets Vous me fissiez toujours avoir le même succès !
Madame Artus
Par vos soins complaisants si je suis soutenue…
Scène 13
Monsieur Ludet, Madame Artus, Dorante
Monsieur Ludet
C'en est fait, tout va bien, notre affaire est conclue, Votre mère a signé, nous avons pièce en main.
Madame Artus
Quel bonheur ! Finissons.
Dorante
Nous finirons demain.
Scène 14
Damis, Dorante, Madame Artus, Célide
Damis
Comment, Madame, encore avecque le Notaire !
Dorante
Nos projets, mon cher oncle, ont l'aveu de ma ère, Sa main vient dans l'instant de signer mon bonheur, Et d'assurer celui d'Éraste et de ma soeur.
Madame Artus
On peut compter sur moi, quand j'ai donné parole.
Célide
Ah ! Que dans tout ceci vous jouez un beau rôle, Madame !
Madame Artus
Vous voyez, je n'ai rien oublié Pour gagner votre estime avec votre amitié, Et ce que nous allons être l'une à l'autre, Fera toujours céder mon intérêt au vôtre.
Scène 15
Damis, Madame Argante, Monsieur Ludet, Madame Artus, Dorante, Finette, Célide
Damis
J'ai bien sujet, ma soeur, de me plaindre de vous. Devons-nous donc avoir des secrets entre nous ? Et quand vous mariez Éraste à votre fille, Pourquoi n'en faire pas de part à la famille ? Vous unissez Dorante avec Madame Artus, Et de cette union je ne sais rien non plus ; Par votre ordre tantôt je leur fais des avances, Et l'on me fait à moi des demi-confidences.
Madame Argante
Vous n'êtes, il est vrai, qu'à demi bien instruit ; Et l'hymen de ma fille…
Damis
Hé bien.
Madame Argante
N'est qu'un faux bruit.
Damis
Quoi ? Vous me promenez de mystère en mystère ? Ce que je vous dis là, je le tiens du Notaire.
Madame Argante
Oui, fort bien, vous avez, Monsieur, mal entendu, Il a parlé du mien, vous avez confondu.
Damis
Du vôtre ? Hé fi, ma soeur !
À Monsieur Ludet.
Madame Argante
Comment ? Quoi ? Qu'est-ce à dire Avec ce fi, ma soeur ? Vraiment je vous admire ! Tous vos discours sont pleins d'une certaine aigreur, Il n'est pas malaisé de vous tirer d'erreur, Monsieur ?
Monsieur Ludet
De la façon que les choses sont faites, L'erreur de tout ceci n'est que celle où vous êtes.
Madame Argante
Comment ?
Monsieur Ludet
C'est celle de Célide et ce n'est pas de vous, Qu'Éraste par contrat se trouve être l'époux.
Madame Argante
Quoi, Monsieur ?
Monsieur Ludet
Je n'ai fait dans toute cette affaire, Rien que Madame Artus ne m'ait chargé de faire ; Et mille louis d'or qu'en mes mains on a mis, Du tout qu'elle vous fait, doivent être le prix.
Madame Argante
Quoi ! Ma trahir ainsi ?
Madame Artus
Moi, vous trahir, ma bonne ! Cela ne me sera reproché de personne ; Mais sur votre dessein, de grâce, ouvrez les yeux, Vous verrez qu'en ceci l'on fait tout pour le mieux.
Madame Argante
Pour le mieux ? Quoi, perfide !
Madame Artus
Un peu moins de colère, Madame, je respecte en vous ma belle-mère, Je sais ce que de moi demande un nom si doux, Et suis déterminée à souffrir tout de vous.
Dorante
Ce nom seul met un frein à votre pétulance ! Ah ! De ces vains respects, Madame, on vous dispense.
Madame Artus
Je n'ai garde.
À Madame Argante.
Dorante
C'est trop vous tenir en suspens, Allons, Madame Artus décampez de céans : Pardonnez-moi d'oser ici parler en maître ; C'était pour l'en chasser que j'aspirais à l'être.
Madame Artus
Comment donc ? Qui vous fait vous oublier ainsi, Monsieur ?
Dorante
M'oublier, moi ? Vite, sortons d'ici ; Ne vous le faites pas dire deux fois, Madame.
Finette
Quoi ! Dès le premier jour traiter ainsi sa femme !
Dorante
Ma femme, elle ?
Damis
Sans doute.
Célide
Oui, mon frère.
Madame Argante
Vraiment, Je l'ai signé.
Scène 16
Dorante, Madame Argante, Madame Artus, Monsieur Ludet, Massine
Dorante
Non, non, voilà l'objet charmant Avec quoi votre aveu, mon amour, tout m'engage, Et de qui vous avez signé le mariage.
Madame Argante
La petite orpheline ?
Madame Artus
Hé quoi, Monsieur Ludet ?
Monsieur Ludet
Je vais vous expliquer comment cela s'est fait. Ils étaient l'un et l'autre engagés par promesse, Et j'ai suivi leurs feux parce qu'elle ma nièce.
Massine
Madame à vos genoux j'ose vous demander…
Madame Argante
Hélas ! Suis-le en état de vous rien accorder ? Rien ne dépend de moi, cette méchante femme…
Dorante
Ah ! Demeurez toujours la maîtresse, Madame, Vous obéir sera le plus doux de nos voeux.
Madame Argante
Hé bien, pour m'obéir, soyez tous quatre heureux.
Madame Artus
Ciel !
À Madame Artus.
Madame Argante
À ce double hymen vous consentez, mon frère ? Madame je n'ai point de reproche à vous faire ; De mon faible pour vous voyez quel est le fruit ; Et sortez de chez moi sans éclat et sans bruit.