Comédie · 1707 · 5 actes

Madame Artus

de Florent Carton dit Dancourt

Représentation
≈ 1 h 52
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
850
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dorante H 181 ≈ 21 min 13
Finette F 124 ≈ 16 min 14
Merlin H 114 ≈ 16 min 6
Madame Artus F 83 ≈ 13 min 11
Madame Argante F 83 ≈ 11 min 10
Éraste H 63 ≈ 10 min 5
Damis H 58 ≈ 8 min 8
Célide F 66 ≈ 7 min 11
Massine N 41 ≈ 6 min 8
Monsieur Ludet H 37 ≈ 4 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Dorante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Finette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Merlin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Artus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Argante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Célide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Merlin

Merlin

Ah! Quel peste de train ! Quelle condition ! Puisse tomber du Ciel la malédiction, Sur qui m'a fait quitter ce fermier du domaine, Où j'ai vécu trois ans, si bien payé, sans peine, Pour être le valet d'un jeune libertin ! Passe encor, s'il était tout à fait orphelin. À quinze ans, il perdit beaucoup de perdre un père : Mais que diantre, à vingt-cinq a-t-il besoin de mère ? Et quelle mère encore ? Il n'y faut pas songer. Enrageons avec lui, puisqu'il faut enrager ! Il est bon diable au fonds ; et si ce qu'il projette Peut réussir...

Scène 2

Finette, Merlin

Finette

Bonjour, Merlin.

Merlin

Bonjour, Finette. À notre appartement, quel bon vent te conduit ?

Finette

Est-il jour ici ?

Merlin

Jour ! Il n'a pas été nuit.

Finette

Il n'a pas été nuit ! Tu plaisantes, peut-être.

Merlin

Je ne plaisante point, je te dis vrai.

Finette

Ton maître…

Merlin

Oui, mon maître, Dorante ici n'a point couché.

Finette

Tout de bon ?

Merlin

Tout de bon.

Finette

Le petit débauché ! Hé, que dira Madame, en apprenant la chose ?

Merlin

Oh ! Qu'elle la fait bien !

Finette

Elle ?

Merlin

Elle en est cause.

Finette

Bon ! Quoi ? Madame, avec sa régularité, Est cause que son fils…

Merlin

Je dis la vérité. Est-il rien de mal fait que le fils ait pu faire, Qu'on ne doive de droit imputer à la mère ? C'est pour nous l'animal le plus persécutant…

Finette

Je le crois ; pour sa fille elle l'est presque autant. Mais revenons au fait. Tu me dis que c'est elle…

Merlin

Hé oui, pour être en droit de nous chercher querelle, Sachant que nous soupions hier au soir chez Chéret, Soit haine pour son fils, ou pour le cabaret, Par quel bon motif qu'elle ait été conduite, De ce que nous faisons, elle est toujours instruite. Mon maître, instruit aussi de ses intentions, Contre ses bons desseins prend ses précautions… Bon enfant, dont pourtant j'ai sujet de me plaindre, Au milieu du souper, il s'avise de craindre Qu'on ne ferme la porte ; et de peur d'accident, M'envoie presque à jeun lui faire, en l'attendant, Dans sa chambre du feu, préparer sa toilette, Dire qu'au moindre bruit que fera la sonnette, Le Portier attentif vienne dans le moment, Pour n'éveiller personne, ouvrir tout doucement. Je pars, je cours, je viens, j'arrive, et donne l'ordre : La mère comme un dogue, attentive à nous mordre, Me voyant rentrer seul, et sans Monsieur son fils, Fait bonnement fermer la porte du logis. Les clefs par le Portier sous son chevet portées, Longtemps entre elle et moi sont en vains disputées ; On me force à céder : nous nous trouvons alors Enfermés, moi dedans, et mon maître dehors, Faute d'avoir soupé, j'en enrage. Mon maître Vient et sonne, au Portier parle par sa fenêtre ; Le Portier bien fâché, lui rend compte de tout, Mon maître à découcher sans chagrin se résout ; Et sûr de retrouver, ou ses amis à table, Ou de quelque baigneur le secours charitable, Sans prévoir contre lui ce qu'on prépare ici, Il va boire d'autant, ou dormir sans souci.

Finette

Hé ! Contre lui, dis-moi, que veux-tu qu'on prépare ?

Merlin

Ce qu'on pourra de pis. Sa mère est une avare, Qui, pour ne lui pas rendre aucun compte des biens Que son père a laissés, cherche mille moyens ; Qui, pour le décrier, d'un rien se formalise, Blâme tout ce qu'il fait, quoiqu'elle l'autorise, Et ne lui donnant pas un sol pour subsister, Fait un vacarme affreux quand il ose emprunter. Elle-même à faillir lui présente l'amorce : Il s'en saisit parfois, il est vrai ; mais à force De nous donner sujet de manquer au devoir, D'avoir tort avec nous, on nous le fait avoir.

Finette

Fort aisément.

Merlin

D'accord. Puis, on voit dans le monde Un fils dans le désordre, une mère qui gronde, Qui dit qu'il ne vient point coucher à la maison ; Enfin, le fils a tort, et la mère a raison.

Finette

Ah ! Tout cela, Merlin, n'est qu'une bagatelle : Pour lui, bien autre chose occupe ma cervelle. Cette Madame Artus, à qui si bonnement Madame en sa maison donne un appartement ; Qui depuis quelques mois, de son esprit maîtresse ; La loue à tout propos, l'applaudit, la caresse ; Et qui, pour gouverner ici tous les esprits, Flatte jusqu'au Portier, jusqu'au chien du logis ; Sous cet air de vertu qu'on voit bien qu'elle affecte…

Merlin

Oui, cette masque-là comme à toi m'est suspecte, Et depuis qu'elle s'est introduite en ces lieux, Nos affaires, crois-moi, n'en ont pas été mieux. Je m'en aperçois bien.

Finette

Ma maîtresse de même ; Elle est, comme son frère, en une peine extrême. Jeune, bien faite, aimable, et pleine d'agréments. Dans l'âge le plus propre à faire des amants, Et d'ailleurs riche assez pour être bien pourvue ; On prétend qu'elle n'ait que la retraite en vue ; On fait, pour l'y porter, jouer mille ressorts.

Merlin

Mais on ne l'a point fait encor coucher dehors ?

Finette

Il faudrait, comme vous, aller souper en ville.

Merlin

Mais ne pourrions-nous point faire une ligue utile, Pour écarter d'abord cette Madame Artus ?

Finette

Oh, non ! Et c'est cela qui m'en fâche le plus, Cette Madame Artus a pris ici racine. On n'y croit, on n'y fait que ce qu'elle imagine : Son faux esprit céans s'est impatronisé, Au point de n'en pouvoir être dépaysé. Il n'y faut pas penser, à moins que de sa grâce, Le diable, qui l'y mit, quelque jour ne l'en chasse. Voici ton maître.

Scène 3

Dorante, Merlin, Finette

Dorante

Hé bien, Merlin ?

Merlin

Je vous attends Pour vous coucher, Monsieur, depuis assez longtemps, Votre robe de chambre, elle est là toute prête : Allons, venez.

Dorante

Que j'ai de chagrins dans la tête !

Merlin

Ce n'est pas sans sujet.

Dorante

Bonjour, que fait ma soeur, Finette ?

Finette

Elle voudrait bien vous parler, Monsieur, Je venais de sa part ici vous en instruire.

Dorante

J'irai dans un moment la voir.

Finette

Je vais lui dire.

Scène 4

Dorante, Merlin

Dorante

Je suis dans un chagrin qu'on ne peut exprimer.

Merlin

Comment ! Parlerait-on de vous faire enfermer ?

Dorante

Ah ! Mon pauvre garçon, le diable est en campagne.

Merlin

Quoi ?

Dorante

Ma mère a reçu des lettres de Bretagne.

Merlin

Tant pis. Nous sommes mal. N êtes-vous certain ?

Dorante

Oui, elle a chez mon oncle envoyé ce matin ? Le prier que chez elle il voulût bien se rendre ; Et la Fleur m'a cherché partout pour me l'apprendre, Ils sont, je pense, ensemble avec Madame Artus.

Merlin

Autant vaut être bien battus que mal battus.

Dorante

Merlin, que faire ?

Merlin

Attendre avec patience, Et remettre au hasard toute sa confiance. Quel bruit ! Quel tintamarre ! Au fonds nous avons tort. Il ne fallait, Monsieur, couper que le bois mort ; Je vous l'avais bien dit.

Dorante

Le bois mort ? La ressource Aurait été pour moi fort belle !

Merlin

Notre bourse, Fut d'abord mieux garnie, en mettant tout à bas ; Maintenant elle est vide, et vous dans l'embarras.

Dorante

Il faut s'attendre à tout. Qu'en sera-t-il ? Ma mère Fera grand bruit d'abord.

Merlin

Il faut la laisser faire, C'est bien dit.

Dorante

Dans le monde elle me décriera, Et sa Madame Artus me tympanisera.

Merlin

Elles ne feront rien que de fort ordinaire.

Dorante

C'est mon oncle, Merlin, dont je crains la colère : Il est bonhomme, il m'aime, et ses bontés pour moi. M'inspirent un certain respect quand je le vois. Ces manières, cet air, dont il prend chaque chose ; Il faut te l'avouer, sa présence m'impose. De tout ce qu'il me dit, Merlin, je suis touché ; Et tout ce que je crains, c'est qu'il ne soit fâché.

Merlin

Il le sera, Monsieur, la crainte est légitime : Mais le bois abattu n'est pas un si grand crime, La Terre un jour doit être à vous ; et l'action D'en jouir n'est qu'un droit d'anticipation, Dans le fonds.

Dorante

C'est un trait d'une jeune cervelle.

Merlin

Oui, mièvreté d'un fils lassé d'être en tutelle. Allez, le mal n'est pas bien grand, à mon avis. Et l'on a pu mander quelque chose de pis.

Dorante

Comment ?

Merlin

N'avez-vous point de reproche à vous faire ?

Dorante

Aucun.

Merlin

Le mauvais coeur ? La petite fermière, Hem ?

Dorante

Me soupçonnes-tu de pouvoir l'oublier ? Vois tout ce qu'à ma mère il faut sacrifier. Pour n'être pas en tout tout à fait condamnable, Je m'éloigne à regret d'un objet tout aimable, Je sépare deux coeurs l'un et l'autre charmés : Je romps les plus doux noeuds que l'amour ait formés. Autant aimé qu'amant de cette aimable fille, Pour ne pas irriter contre elle ma famille, Notre hymen quelque temps aurait été secret ; Mais j'ai prévu qu'un jour ma mère le saurait ; Et forcé pour un temps de cacher ma tendresse…

Merlin

Mais la fille de vous a certaine promesse ; Et l'on dit qu'à Paris sa mère a des parents, Qui, s'il fallait plaider, sont de terribles gens. Si par hasard, Madame en quelque nouvelle, Auprès, le bois coupé n'est qu'une bagatelle ; Et peut-être est-il bon que de vos beaux exploits, Les nouvelles ici viennent tout à la fois. Qu'en pensez-vous ?

Dorante

Qui, moi ? Si ma mère est instruite De l'ardeur qu'en mon âme un tendre amour excite, Toute ma crainte était qu'elle apprit cette ardeur, Je l'eusse encor longtemps renfermé en mon coeur. Mais l'éclat étant fait, n'ayant plus rien à craindre, Quand elle saura tout, à quoi bon me contraindre ? De son ressentiment quoi qu'il puisse arriver, Ce que j'ai commencé, je saurai l'achever. Rosette aura du bien, elle est sage, elle est belle, On ne peut condamner ma tendresse pour elle : Aux yeux de l'univers j'en ferai vanité.

Merlin

Ah ! Fort bien ; vous voilà, Monsieur, déshérité.

Dorante

Oh ! Sans cela je sais à quoi je dois m'attendre. Ma mère a, tu le sais, des comptes à me rendre ; Elle remet toujours ? Je souffre en attendant, Et n'en aurai, je crois, de raison qu'en plaidant. Autant que je le puis, je combats, je diffère : Que dira-t-on ? Un fils plaider contre sa mère ! Mon coeur frémit, s'étonne, et répugne à cela ; Cependant, malgré moi, il faut en venir là.

Merlin

Vous pouvez la plaider sans scrupule et sans honte, Mais de son bois coupé, Monsieur, tenons-lui compte.

Dorante

Voici mon oncle.

Merlin

Ah, ah ! Nous allons voir beau jeu. !

Scène 5

Dorante, Damis, Merlin

Dorante

Mon cher oncle, bonjour.

Damis

Serviteur, mon neveu.

Dorante

Plus je connais qu'il m'aime, et plus je l'appréhende.

Damis

Je ne viens point vous faire ici de réprimande, Je vous ai quelquefois donné de bons avis, Et pendant quelque temps vous les avez suivis ; Ils vous ont ennuyé, vous changez de conduite, Elle est belle à présent, je vous en félicite ; Vous avez pour conseil vous et votre valet.

Merlin

Oh ! J'étais bien surpris, si je n'avais mon fait.

Damis

Car tout autre conseil, que vous eussiez pu prendre, N'eût pas autorisé ce que je viens d'apprendre.

Dorante

Hé ! Quoi, mon oncle ?

Damis

Quoi ! Vous faites l'étonné ? Ce que de vous jamais je n'aurais soupçonné. Oui, je vous aurais pu passer toute autre affaire ; Mais oser dégrader le bien de votre mère, Pour quelque mille écus détruire en un moment Un Bois ! De son Château le plus bel ornement ! Votre dérangement est par là trop visible, Et ce trait doit vous faire une honte terrible. Ah ! Fi, Dorante.

Merlin

Hé bien, je l'avais deviné. Que quelqu'un du pays, mal intentionné, Aigrirait contre vous Madame votre mère, Et donnerait un tour mauvais à cette affaire. Ces paysans bretons sont les plus mal appris ! Voyez, vouloir brouiller la mère avec le fils ! Tout coup vaille, le fils et la mère, il n'importe, C'est être bien méchant d'en user de la sorte.

Damis

C'est le Fiscal du lieu qui l'écrit.

Merlin

Le Fiscal ! Ce Fiscal-là, Monsieur, est un franc animal. Parce qu'on l'a rossé pour certaine aventure…

Damis

Quoi ! Tout ce qu'il écrit serait-il imposture ?

Merlin

Non. Vous n'avez jamais été à Kerkameau, Monsieur ?

Damis

Non, jamais.

Merlin

Non ? C'est l'endroit le plus beau, Depuis ce bois coupé ; car auparavant, zeste ! C'était un vilain trou. Maintenant, malepeste ! Le beau lieu !

Damis

Le Fiscal ne mande point cela.

Merlin

Apprend-t-on rien de bon jamais par ces gens-là ? Ce sont des…

Damis

Mais enfin, sa faute n'est pas grande ; Ce bois, vous l'avez fait couper ? Il nous le mande.

Merlin

Couper ? Oui, mais… savoir à quelle intention ! Voyez-vous, cela part de mon invention ; Et si l'on a mal fait, j'en conviens, c'est ma faute. Kerkameau le Château, Monsieur, est à mi-côte, Pas tout à fait pourtant, mais il est en bon lieu ; Le bois en question le resserrait un peu. Les arbres fort touffus s'élevaient jusqu'aux nues, Et partant le Château n'avait aucunes vues. Il en faut, le fait est de savoir d'un Château Ce qui plaît mieux à voir, ou des bois, ou de l'eau.

Damis

J'aime l'eau.

Merlin

Nous aussi, c'est la grande manière. On découvre à présent des prés, une rivière, Qui lentement coulante, arrose un vert gazon ; Puis des coteaux lointains perdus dans l'horizon ; Et la vue autrefois de toutes parts grimpante, Du côté de ce bois est maintenant plongeante.

Damis

Mais ce bois, il fallait l'étêter seulement. La vue…

Merlin

On n'en eût eu que dans l'appartement.

Dorante

Je le voulais ainsi.

Merlin

Oui ; mais moi qui raffine, J'ai cru qu'il en fallait jusques dans la cuisine.

Damis

Dans la cuisine ?

Merlin

Bon ! Dans la cave à présent. En haut le coup d'oeil plonge ; en bas, il est rasant ; Je vous suis caution qu'il a de quoi s'étendre : Allez.

Dorante

C'est un morceau, mon oncle à vous surprendre.

Damis

Dieu le veuille ! Et ce bois coupé, qu'en a-t-on fait ? Dites.

Dorante

Mais…

Merlin

On l'a fait enlever à forfait, Il n'en reste, Monsieur, aucun morceau sur terre, Et l'endroit est tout prêt pour y faire un parterre.

Damis

Et l'argent ?

Merlin

Par vos mains cet argent a passé : Rendez-en compte, allons.

Dorante

Mon oncle…

Merlin

Il est placé. Oh ! Nous en avons fait, Monsieur, un bon usage.

Damis

Ah ! Mon pauvre neveu ! Quand deviendras-tu sage ?

Merlin

Il l'est ; mais quand l'argent lui manque … cela fait Qu'il ne le paraît pas tant qu'il l'est en effet. Nous dépendons, Monsieur d'une mère bien dure.

Damis

Ils ont tort l'un et l'autre.

Merlin

Oh ! Non, je vous assure.

Damis

C'est donc toi ?

Merlin

Non, Monsieur, c'est la Madame Artus.

Damis

Oui, je la vois ici s'ancrer de plus en plus. Cette femme, entre nous, me déplaît ; et je pense Qu'elle entretient céans la mésintelligence. Non, qu'on puisse excuser ce que vous avez fait ; Mon neveu, ce trait-là n'est point un joli trait ; Je voudrais le pouvoir rayer de votre histoire. On vous en donne encore un que je ne puis croire, Sur qui Madame Artus tout d'abord a pris feu : Au fond, s'il était vrai, ce ne serait pas jeu. J'ai contre ses soupçons rassuré votre mère ; Mais le Fiscal…

Merlin

Voici la petite Fermière.

Dorante

Cet homme est contre moi vivement acharné.

Damis

Vous avez, écrit-il, fait le passionné D'une fort jeune enfant, que l'on nomme Rosette.

Merlin

Haie, haie.

Damis

Il parle aussi d'une promesse faite, Et remise par elle aux mains de ses parents.

Merlin

Ma foi, ces Écrivains sont de vilaines gens.

Dorante

Oui.

Damis

Ces gens-là seront en droit de vous poursuivre ; S'ils le font, cette affaire à des suites vous livre. Moi qui suis simplement votre oncle et votre ami, Avec qui votre coeur ne s'ouvre qu'à demi, J'aurais tort de vouloir entrer dans ce mystère. Voilà de vos secrets le grand dépositaire, À qui seul vous avez raison de vous fier.

Dorante

Ah ! Mon coeur à vos yeux va s'ouvrir tout entier. Mon cher oncle, souffrez qu'avec pleine assurance, Je mets en vos bontés toute mon espérance. Oui, j'adore l'objet qu'on vous a désigné ; Pour vaincre mon amour, je m'en suis éloigné.

Merlin

Par mes conseils, au moins.

Dorante

J'ai craint que de ma mère Un hymen clandestin n'irritât la colère.

Merlin

Oui, oui, c'était assez d'avoir coupé son bois : Il se faut bien garder d'en trop faire à la fois.

Dorante

Paix, tais-toi.

Merlin

Volontiers, Monsieur.

Damis

La fille est belle ?

Dorante

Adorable.

Damis

À vos feux comment répondit-elle ?

Merlin

Ils parurent d'abord la toucher faiblement.

Damis

Elle fut plus sensible ensuite, apparemment ?

Dorante

Oui mon oncle.

Merlin

Motus, Monsieur.

Damis

Et la famille Vous reçut…

Dorante

Assez bien.

Damis

Comme avait fait la fille ? Ensuite, billets doux, et rendez-vous donnés ?

Dorante

Fort souvent.

Merlin

On vous veut tirer les vers du nez.

Damis

Plaît-il ? … Puis, tous deux sûrs d'une égale tendresse…

Dorante

Très sûrs.

Damis

Et là-dessus, vous fîtes la promesse ?

Dorante

Qui n'eût fait comme moi ? Nul objet si charmant Ne mérita jamais un tendre attachement ; Le coeur bon, l'esprit doux, belle et plus sage encore. Elle m'aime, mon oncle, autant que je l'adore ; Et depuis mon absence elle est dans un Couvent.

Damis

Écoutez, vous avez une tête à l'évent, Dont la vivacité pourrait enfin vous nuire, Et vous avez besoin de vous laisser conduire. Voici par où d'abord il vous faut commencer : À votre objet charmant songez à renoncer ; Qu'il ne soit point ici fait de mention d'elle, À moins que quelque exploit n'en apporte nouvelle. On va vous marier, c'est un fait résolu, Il faut que dans trois jours votre hymen soit conclu.

Merlin

Le terme est un peu court.

Dorante

Renoncer à Rosette ? Moi ! Mon oncle ?

Damis

Oui, vous, c'est une affaire faite, Je ne vous puis pas bien ici dire, entre nous, Quel parti votre mère aura choisi pour vous ; Mais je crois qu'il est bon, puisqu'elle vous le donne, Prenez-le sans murmure, ou je vous abandonne.

Dorante

Quel coup !

Damis

Chez votre soeur je vais dans le moment, Pour lui faire à peu près un pareil compliment.

Scène 6

Dorante, Merlin

Dorante

Que dis-tu de cela, Merlin ?

Merlin

Qui, moi, j'admire L'heureux jour qui pour vous se prépare de luire, Votre mère vous offre un parti de sa main ; Son amitié pour vous se réveille en son sein. Bénissez comme moi, votre heureuse planète, Tout vous est pardonné, le bois coupé, Rosette..

Dorante

On briserait les noeuds dont je suis attaché !

Merlin

Je vous en trouve quitte encore à bon marché ; Voyons d'abord quel est ce parti qu'on propose, On peut gagner du temps, et différer la chose, Il arrive souvent par hasard, que fait-on ? Sur tout ce qu'on voudra garder de dire non.

Dorante

Entre tes mains, Merlin, je mets ma destinée.

Merlin

Sans que j'en prenne soin, vous l'aurez fortunée.

Dorante

J'ai promis de passer chez ma soeur.

Merlin

Allons-y. Mais du moins attendons que l'oncle soit sorti.

Acte II

Scène 1

Damis

Damis

De ma commission, ma nièce, je suis quitte, Mais c'est ici pour vous ma dernière visite.

Scène 2

Dorante, Célide, Merlin, Finette

Dorante

Ma soeur ?

Célide

Je n'en croirai, Monsieur, que mon dépit. Notre oncle…

Merlin

Il n'est pas traître : il nous l'avait bien dit, Que certain compliment qu'il avait à vous faire, Était un peu bizarre, et ne vous plairait guère.

Célide

Ah ! Tant de dureté me révoltent enfin. Aux chagrins qu'on nous donne il faut mettre une fin. Je sais envers ma mère à quel devoir m'engage L'honneur, la bienséance, et mon sexe, et mon âge Mais à Madame Artus en aveugle obéir, Mon frère, croyez-moi, ce serait nous trahir.

Finette

Fort bien. Quand une mère agit par elle-même, Sa volonté doit être une règle suprême : Mais quand son faible esprit se laisse gouverner, On peut, je ne veux pas dire, se mutiner : Mais en de certains cas, un peu de résistance Ne passe pas toujours pour désobéissance ; On distingue la chose ; et le cas échéant, Pour la mère, respect, pour son conseil, néant.

Dorante

Je ne condamne point, ma soeur, votre pensée. La proposition doit vous avoir blessée, J'entre dans vos raisons. Je sais que vous aimez ; Par mon aveu vos feux ont été confirmés, Éraste est mon ami. Sur l'aveu de sa mère J'ai cru pouvoir aussi compter sur cette affaire ; J'aurais porté mon oncle à la lui proposer. Lui-même à d'autres noeuds il vient vous disposer : Il n'est instruit de rien ; c'est un homme facile, Qui voudrait de bon coeur qu'ici tout fût tranquille ; Qui croit de bonne foi, qu'un établissement, Quel qu'il soit, à tous deux convient également, Que vous et moi serions charmés d'un mariage, Qui pourrait nous aider à sortir d'esclavage, Sans savoir quels partis on nous a destinés, Bon ou mauvais, n'importe ! Allons, dit-il, prenez, Ces partis-là sont bons, car ma soeur vous les donne.

Célide

Oui, ma nièce, épousez, ou je vous abandonne.

Merlin

Justement, c'est la phrase.

Dorante

Il m'en a dit autant.

Célide

Notre oncle est un bon sot, qui fait l'homme important.

Merlin

Il hait Madame Artus.

Dorante

Elle gâte ma mère.

Célide

De cette femme-là tâchons de nous défaire.

Finette

Le bon chemin n'est pas celui que vous prenez ; Il faut suivre, je crois, des sentiers détournés, Avec Madame Artus si l'on fait guerre ouverte, Quelques projets qu'on fasse, elle les déconcerte, C'est enfin le grand art qui la soutient ici ; Elle est fausse, avec elle il le faut être aussi.

Célide

Être fausse, Finette ! Et comment nous y prendre ?

Merlin

En moins de rien, Madame, elle peut vous l'apprendre. C'est une illustre, au moins.

Finette

Pour vous, Monsieur Merlin, Le Ciel ne vous fit pas le fourbe le plus fin Mais aussi pour le gros de la friponnerie, Vous excellez. :

Merlin

Fi donc ! Point de cajolerie.

Dorante

Il faut faire, ma soeur, ce que Finette dit : Dissimulons un temps.

Finette

Je le veux, il suffit.

Dorante

Voyons quelle mesure entre nous on peut prendre.

Célide

Songeons d'abord qu'ici l'on pourrait nous entendre.

Finette

Non, n'appréhendez point que nous soyons surpris ; Madame Artus, là-haut après son bouillon pris, Sur un grand canapé se tranquillise à l'aise ; Et Madame à l'instant vient de sortir en chaise ; Nous pouvons consulter en toute liberté.

Merlin

L'auguste conseil ! Ça, vive la liberté, D'abord Madame Artus céans nous tyrannise. Primo, réglé qu'il faut lui faire lâcher prise… Des rats contre le chat est ici le complot ? La grande affaire fut d'attacher le grelot. Allons, Mademoiselle, et vous, Monsieur, courage. Finette, qu'est ceci ? Tout se tait.

Finette

J'enrage. Comment, Mademoiselle ? En un tel embarras, Le désespoir au coeur, vous ne remuez pas !

Célide

Mais quoi ? Dans tout ceci que veux-tu que je fasse ?

Merlin

Et vous ? Ah ! Si j'étais, Monsieur, à votre place, Morbleu…

Dorante

Mais que veux-tu que j'entreprenne, moi ? Fais ce que je ferais, Merlin, si j'étais toi. Officieux, ardent, et zélé pour mon maître…

Merlin

Ah ! Le mauvais valet que j'aurais-là !

Dorante

Peut-être.

Célide

Il n'est point question ici de plaisanter, Mon frère le temps presse, il faut exécuter, Ou rompons aujourd'hui tout net avec ma mère, Ou songeons aux moyens d'éluder sa colère. Le meilleur, dit Finette, est de temporiser, Je le crois, il s'agit de la désabuser ; Autant que nous pourrons, essayons de le faire ; Cette Madame Artus est une aventurière, Et dans le monde on peut, sans prendre tant de soins, De sa fausse vertu trouver quelques témoins ; Démêler quelle elle est, son nom, son origine, Sa conduite, ses moeurs, démasquer la coquine. Enfin, car c'en est une à coup sûr.

Dorante

Oui, ma soeur, Suivons bien tout cela, mais avec moins d'aigreur.

Célide

Avec toute l'aigreur dont un coeur est capable, Je prétends l'éclaircir, moi.

Dorante

Qu'elle est raisonnable ! Et qu'elle connaît bien l'art de dissimuler.

Célide

En un mot, comme en cent, Monsieur, mon pis-aller Sera de résister à l'hymen qu'on m'apprête, Et de ne faire rien qui ne soit à ma tête. Je sais jusques où vont les droits qu'on a sur moi, Et de Madame Artus ne prendrai point de loi. J'aime Éraste ; son père était ami du nôtre ; Vous me l'avez choisi, je n'en aurai point d'autre ; L'hymen est un lien qui doit durer longtemps ; Il faut, pour le former, que deux coeurs soient contents, Si le nôtre se fait de l'aveu de ma mère, Quel bonheur ! Quelque tempos s'il faut qu'il se diffère, Soit. Si pour le troubler quelque amant fait des pas, Je souffrirai qu'il parle et ne répondrai pas. C'est tout ce que je puis, mon frère, vous promettre, Et tout ce que ma flamme à mon coeur peut permettre.

Dorante

Parbleu, ma chère soeur, tu nous obliges fort, Et ton coeur fait pour nous un violent effort.

Célide

Dans tout ce que l'on fait chacun a sa manière, Nous pouvons bien aimer différemment, mon frère. Par le jeu, les plaisirs, vous êtes dissipé, Et votre esprit, de rien vraiment est occupé ; Pour moi qu'un seul objet saisit, occupe, enflamme, Je suis toute à celui qui règne dans mon âme.

Finette

Quelqu'un vient.

Dorante

C'est Éraste.

Célide

Hélas !

Finette

L'heureux amant !

Scène 3

Éraste, Dorante, Merlin, Célide, Finette

Éraste

Je croyais vous trouver dans votre appartement, Madame, et je passais à celui de Dorante.

Dorante

Bonjour, mon cher ami ; la rencontre charmante !

Merlin

Depuis assez longtemps on n'a point eu l'honneur De vous dire combien l'on vous est serviteur.

Éraste

Bonjour, Merlin… Bonjour mon aimable Finette En vous trouvant tous quatre assemblés, je souhaite Que rien de chagrinant n'en soit la cause.

Merlin

Oh, non. On vous veut seulement défendre la maison ; Mais ce ne sera rien, Monsieur.

Éraste

Quoi donc, Madame ? Parle.

Célide

Ma mère, Éraste, est une étrange femme, Il faut, si nous suivions ce qu'elle a résolu, Ne nous plus voir.

Éraste

Par où lui puis-je avoir déplu ? Si j'ai, sans son aveu, pris des soins pour vous plaire, J'avais, vous le savez, celui de votre frère. Feu Monsieur votre père était ami du mien, Je suis jeune, établi, j'ai quelque rang, du bien. Et vous m'aviez flatté d'une ardeur réciproque, Peut-elle ?…

Finette

C'est cela peut-être qui la choque.

Dorante

Oui, ma mère à ma soeur propose un autre époux, Mais je vous réponds d'elle, assurez-moi de vous.

Éraste

Ah ! Douter de ma foi, c'est me faire une offense.

Célide

Éraste, je ferai toute la résistance Qu'à mon sexe permet l'honneur et le devoir.

Finette

Voire même un peu plus.

Éraste

Vous me rendez l'espoir. Et quel est ce rival qu'à mes voeux on oppose ?

Finette

Ce n'est point un rival seul.

Merlin

C'est bien autre chose.

À Dorante.

Éraste

Ah ! Pour ravir le bien auquel j'ose aspirer, Je le sais, l'univers entier peut conspirer ; Jamais tant de beauté, jamais tant de mérite, D'une foule d'amants n'attira la poursuite. Madame, vos attraits brillent de trop d'éclat, Croire seul les connaître, était un attentat : Ils ont percé la nuit de votre solitude. Je souffre, mon ami, le tourment le plus rude… Le trouble de mes sens ne se peut exprimer ; Ciel !

Célide

Hé bien, mon cher frère, ai-je tort de l'aimer ?

Dorante

Non, tout de bon, ma soeur.

Merlin

Non, par ma foi, Madame.

Finette

Que vous avez raison tous deux ! Mais dans votre âme Rétablissez le calme, et puis je vous dirai…

Éraste

Hé bien, Finette, dis, me voilà rassuré.

Finette

Le pauvre garçon ! Ça vous saurez donc…

Éraste

Dorante, N'allez pas me manquer ?

Dorante

Non.

Éraste

Contre mon attente, S'il arrivait…

Finette

Hé, non, Monsieur.

Éraste

J'ai votre foi, Madame.

Finette

Écoutez donc.

Éraste

Que vous serez à moi.

Finette

Il faut que vous sachiez…

Éraste

Dis, j'écoute. Silence, Eh bien je saurai…

Finette

Rien ; car je perds patience.

Éraste

Ah ! Pardonne à mes sens, de crainte prévenu ; Finette, parle enfin, les voilà revenus.

Merlin

Voilà ce qui s'appelle aimer, Monsieur. La peste, En amour avec lui, nous aurions notre reste.

Finette

Quelle vivacité ! Quel enragé d'amant !

Célide

Voilà comme je veux que l'on soit en m'aimant.

Finette

Éraste est bienheureux, si vous aimez de même. Nous sommes donc, Monsieur, en une peine extrême, Ne vous informez point du nom du prétendant, Nous ne le connaissons point du tout : cependant On veut (il faut qu'il soit de mauvaise défaite) Qu'avant de l'avoir vu nous en fassions l'emplette, Ce marché-là n'est pas bien prêt d'être conclu ! Mais pour le rendre net, nous avons résolu D'écarter de céans certaine aventurière, Qui conseille la chose à Madame leur mère.

Éraste

Cette femme si fausse ?

Dorante

Et oui, Madame Artus.

Éraste

À quel point votre mère est dupe là-dessus !

Dorante

Nous pourrons quelque jour la détromper, peut-être.

Éraste

Plût au Ciel, comme moi, qu'elle pût la connaître, S'il ne faut qu'un témoin pour la tirer d'erreur…

Finette

Non, ce n'est pas assez ; Madame en sa faveur Depuis un certain temps est par trop prévenue.

Célide

D'où la connaissez-vous ? Dites.

Éraste

De l'avoir vue. Je ne l'ai pas suivie avec attention, Je sais bien qu'autrefois on l'appelait Marton ; Et toute jeune encor ; mais façon d'intrigante, Elle eut l'art de trouver quelque accès chez ma tante. Ma tante par caprice, ou je crois par pitié, Sur la fin de ses jours la prit en amitié, Et dans son testament elle pria mon père De vouloir agréer qu'elle fût légataire Pour environ, je crois, quatre ou cinq mille francs ; Un Suisse l'épousa, qui mourut sans enfants : On dit qu'il lui laissa quelque rente pour vivre, Les parents du défunt voulurent la poursuivre, Un jeune Financier qui l'aimait à l'excès, Fournit abondamment aux dépens du procès. Ce procès dura peu, quelques gens s'en mêlèrent, Pour elle au Rapporteur des coquettes parlèrent ; L'affaire fut jugée : et les Suisses, dit-on, Perdirent leur procès, quoiqu'ils eussent raison.

Célide

Je voudrais que ma mère entendît cette histoire.

Dorante

Elle pourrait fort bien l'entendre, et n'en rien croire.

Finette

Ce que vous savez d'elle, enfin se borne là !

Éraste

Non, je l'ai depuis vue encore par-ci par-là, Changeant souvent de nom, tantôt prude, ou coquette, En mêlant l'air du monde, et l'air de la retraite ; Parfois en brocard d'or, souvent en linge uni, Logeant presque toujours dans un Hôtel garni, Depuis quatre ou cinq ans, je la perdis de vue.

Merlin

Et nous, Monsieur, jamais nous ne l'avons connue.

Éraste

Sa beauté dans le monde a fait peu de fracas, Et sans le testament, moi, je ne saurais pas, Ce que je vous dis là, ni ce qu'elle peut-être.

Merlin

Ah ! Sur votre récit nous devions la connaître.

Finette

Le portrait en est beau : mais il n'est point flatté.

Célide

Mon coeur plus que jamais, sur ce choix révolté…

Dorante

Hé, ma soeur !

Finette

S'il vous plaît, beaucoup de patience, Et pour mes bons conseils, un peu de confiance : Avant qu'il soit deux jours, et j'en suis caution, Madame Artus ici redeviendra Marton.

Dorante

Tu pourrais !

Finette

Le portrait que Monsieur vient de faire, Devrait seul détromper Madame votre mère, Mais outre que de nous il paraîtrait suspect, Devant elle, il ne faut parler qu'avec respect De la Madame Artus, exalter son mérite : Discours… Sauf à changer de style dans la suite. On vient c'est votre mère. Adieu, dans un moment Je vous rejoindrai tous dans votre appartement. Ah ! Vous la danserez, Madame Artus, je meure.

Scène 4

Madame Argante, Finette

Madame Argante

C'est vous ? Vous n'étiez pas seule ici tout à l'heure.

Finette

Non, Madame, Merlin parlait à des Marchands, Qui pour être payés, font un peu les méchants.

Madame Argante

Quel train !

Finette

Mais sitôt qu'ils vous ont entendue, Par le petit degré la troupe est descendue.

Madame Argante

Finette, que je suis lasse de tout ceci ! Et que mes deux enfants me donnent de souci !

Finette

Passe pour votre fils : mais pour Mademoiselle, Je ne vois pas sur quoi vous vous plaindriez d'elle.

Madame Argante

De trop de dureté son coeur est revêtu, Et je ne lui connais nul goût pour la vertu.

Finette

C'est de quoi je la trouve uniquement touchée, Pour moi.

Madame Argante

Des gens de bien elle est effarouchée, Cette honnête personne, à qui depuis un temps Je dois tout le bonheur que je goûte céans ; Dont le sage entretien instruit, enlève, enchante.

Finette

Madame Artus ?

Madame Argante

Ma fille en paraît mécontente, Et contre elle en secret murmure sans raison. Qu'elle veuille établir l'ordre dans ma maison ; Comme Monsieur mon fils contre nous révoltée, Nos occupations de nous l'ont écartée ; De nos moments perdus les emplois les meilleurs, Faire des noeuds, filer, lui donnent des vapeurs. Le monde seul l'amuse, et l'occupe et la tente, Et son coeur n'est point fait pour la vie innocente. Enfin Madame Artus, qui n'a point d'autre objet Que le bien du public dans tout ce qu'elle fait, La voyant attachée aux choses temporelles ; Et tout à fait sans goût pour les spirituelles, Peu contente d'ailleurs de vivre avecque nous, Veut de sa propre main lui donner un époux ; Mon frère s'est tantôt chargé de l'en instruire.

Finette

De votre part, Madame, il est venu lui dire ; Et si je puis juger par ce que j'en ai vu, Nul compliment jamais n'a été mieux reçu.

Madame Argante

Oh ! Ça, Finette, à fonds son âme t'est connue ; D'aucune passion n'est-elle prévenue ?

Finette

Elle ! Fi donc, Madame, en conscience, non.

Madame Argante

En voudrais-tu jurer ?

Finette

Cent fois pour une, bon ? Si j'avais à cela vu la moindre apparence, Je vous en aurais, moi, d'abord fait confidence ; Et près d'elle je crois n'être que pour cela. Madame, croyez-en ce que je vous dis là, À servir deux amants quelque fruit qu'on recueille, J'ai de la probité, le coeur droit.

Madame Argante

Dieu le veuille ! Je te crois. Cependant j'avais certain soupçon Qu'Éraste dès longtemps ami de la maison, Qui depuis quelque temps nous rend souvent visite…

Finette

Éraste ?

Madame Argante

On m'avait dit qu'épris de son mérite, Il venait rendre hommage à ses jeunes attraits ; Qu'ils avaient même entre eux des entretiens secrets.

Finette

Des entretiens secrets ? C'est une médisance ; Ils ne se sont jamais parlé qu'en ma présence, Et sans même penser qu'on les remarquerait ; Mais tout ce qu'ils disaient n'avaient rien de secret.

Madame Argante

Et conclusion est qu'il l'aime, j'en suis sûre.

Finette

Je ne réponds de rien : mais elle, je vous jure, Ne fait pas à ses feux la moindre attention.

Madame Argante

Il faut rompre le cours de cette passion : Par plus d'une raison je m'y trouve engagée.

Finette

Votre fille à vos lois sera bientôt rangée : Son jeune coeur réglé par mes conseils en tout, À ce que vous voulez sans peine se résout. Contente de mes soins, et sûr de mon zèle, De vous à moi, je suis Madame Artus pour elle. L'une en tout par la main vous mène et vous conduit, L'autre de même en tout me consulte et me suit. Ah ! Que vous êtes bien toutes deux gouvernées ! Bon Dieu ! Sous quelle heureuse étoile êtes-vous nées ? Le Ciel exprès pour vous a fait Madame Artus.

Madame Argante

Oui ! C'est un composé de toutes les vertus.

Finette

Elle est si bonne amie, et si sage personne !

Madame Argante

Ah ! Oui, les bons conseils, Finette, qu'elle donne ! C'est un esprit… un coeur… une âme… un jugement… Une… elle agit en tout désintéressement.

Finette

Sans doute.

Madame Argante

Ce n'est point de ces vertus sévères, Qui des plaisirs permis font même des affaires ; Qui de n'en prendre aucun faisant profession, Par-là présument tendre à la perfection. On ne voit rien de faux, rien d'affecté chez elle ; Tout y coule de source, et pure et naturelle. Par ses conseils ; et c'est de quoi se récrier, Moi, fille et fils, ici tout va se marier.

Finette

Quoi ! Vous marier ?

Madame Argante

Oui, Finette.

Finette

Vous, Madame ? Ah ! Que Madame Artus est une brave femme !

Madame Argante

On a cru qu'attentive à ses seuls intérêts, Les miens n'étaient comptés pour rien dans ses projets ; Mais pour faire entre nous le bonheur de ma vie, Finette, il faut savoir ce qu'elle sacrifie.

Finette

Quoi donc, Madame ?

Madame Argante

Quoi ? Plus qu'on ne peut penser. Au monde son dessein était de renoncer ; Et pour me rendre heureuse, elle-même y va prendre Des engagements…

Finette

Quels ?

Madame Argante

Ils pourront te surprendre. Mais en cela pour moi l'effort qu'elle fait, Part d'une amitié vive, et d'un zèle parfait. Autant que je le puis, je la prends pour modèle, Défère à ses conseils, et me forme sur elle. Je vais la retrouver. À ma fille, à mon fils, Ne parle point encore de ce que je te dis ; Je ne m'en suis moi-même expliquée à personne, À ta discrétion seule je m'abandonne.

Finette

Je sais me taire.

Madame Argante

Adieu.

Finette

Fiez-vous sur cela. Jamais secret n'a tant pesé que celui-là. À saisir les conseils le bonne Dame est prompte. En hâte à ses enfants courons en rendre compte.

Acte III

Scène 1

Dorante, Éraste

Dorante

Cette nouvelle a droit de t'étonner très fort ; Tu ne l'attendais pas, j'en suis sûr.

Éraste

Non, d'accord.

Dorante

Pour moi, je l'avouerai, je n'y puis rien comprendre, Et ton valet de chambre aura pu se méprendre, Madame Artus voulait t'entretenir chez toi ! Avec elle tu n'as point de commerce ?

Éraste

Moi ? Nul. Je l'ai vue ici quelquefois, sans paraître Me ressouvenir d'elle pour la connaître ; Pour elle, elle m'aura sans doute reconnu ; Et craint qu'en sa faveur assez mal prévenu, Je ne fasse peut-être à Madame ta mère Son portrait tel qu'ici je l'ai tantôt pu faire : C'est ce qui m'a frappé l'imagination.

Dorante

Plût au Ciel ! Il faudrait saisir l'occasion ; De tes feux pour ma soeur lui faire confidence, Et sur mon fait aussi très humble remontrance ; Lui dire qu'en ceci je me trouve vexé, Et que je ne vaux rien quand je suis trop poussé ; Lui mettre aux yeux le sort des gens de son espèce, Mais tout cela pourtant avecque politesse.

Éraste

Tu fais là le projet d'un joli compliment, Mais dis-moi les moyens d'en sortir poliment ? Avec civilité lui donner à comprendre, De ta vivacité ce qu'elle doit attendre ? Es-tu fou ?

Dorante

D'un air doux tu peux t'expliquer, toi, Et faire retomber tout l'impoli sur moi, Je l'y prends volontiers.

Éraste

Hom ! La bonne cervelle !

Dorante

Je suis si fort outré d'être encore en tutelle…

Éraste

Fort bien ! Dans le moment nous sommes convenus Qu'il faut dissimuler avec Madame Artus, Des projets qu'elle fait ne point marquer d'alarmes, Et la combattre même avec ses propres armes, Pour en venir à bout c'est le plus sûr moyen ; J'en réponds, et tout autre à coup sûr ne vaut rien. Ainsi, mon cher ami, je te demande en grâce, Supprime pour un temps et révolte et menace, À votre oncle ta soeur écrit dans le moment, Et s'excuse d'avoir reçu bizarrement La proposition qu'il est venu lui faire ; Il n'en aura rien dit encore à votre mère ; Je passerai chez lui, quand j'aurai su pourquoi Cette Madame Artus veut me parler chez moi, Pour ton propre intérêt tâche de te contraindre, Et peut-être bientôt seras-tu moins à plaindre.

Scène 2

Merlin, Dorante, Éraste

Merlin

Voici de quoi tous deux nous réjouir très fort.

Dorante

Qu'est-il arrivé ?

Éraste

Point de nouveau transport.

Merlin

Madame votre mère…

Éraste

Achève.

Dorante

Je parie Que je devine.

Merlin

Quoi ?

Dorante

Qu'elle se remarie.

Merlin

Vous l'avez dit.

Dorante

Parbleu, c'en est trop pour le coup, Madame Artus.

Éraste

Cela te surprend donc beaucoup ?

Dorante

La surprise n'est rien, je suis outré, j'enrage, Et ferai quelque coup de ma tête.

Éraste

Sois sage ; Mais d'où sais-tu, Merlin, ce que tu nous dis-là ? Dis.

Merlin

Finette par elle instruite de cela, Nous en vient d'apporter la première nouvelle, Et j'accours vous la dire.

Éraste

Et Finette sait-elle Sur quel heureux mortel ce beau choix tombe enfin ?

Merlin

Mais c'est apparemment quelque jeune blondin, Comme Madame Artus est une connaisseuse…

Dorante

Je me ferai raison de cette malheureuse.

Éraste

Elle me veut parler. Cela me fait penser…

Merlin

Que de noces ! Parbleu, nous allons bien danser, Pour nous mieux réjouir il serait bon, je pense, Que la Madame Artus fut la première en danse.

Dorante

Je souffre tout cela trop impatiemment, Et brûle d'en venir à l'éclaircissement, Je ne sache de pis rien qu'on puisse me faire, Et vais…

Merlin

Sauve qui peut.

Dorante

Quoi ?

Merlin

Voici notre mère.

Éraste

Mon ami, contrains-toi, de grâce.

Dorante

C'en est fait : Du devoir, dans un coeur bien né, quel est l'effet ! Ah Ciel !

Scène 3

Madame Argante, Dorante

Madame Argante

Je trouble ici votre entretien, peut-être ; L'embarras que je vois me le fait trop connaître, Quelque doux entre amis que fût cet entretien, Trouvez bon, s'il vous plaît, que j'y mêle le mien. Malgré tous les chagrins que vous m'avez pu faire, Je vous aime Dorante, et vous suis bonne mère, Votre oncle vous a dû prévenir ce matin, Et vous dire que j'ai pour vous quelque dessein, J'espère être de vous contente dans la suite, Et que vous changerez d'humeur et de conduite. Votre oncle est comme moi, de vos meilleurs amis, Et c'est lui qui pour vous tantôt me l'a promis. Mon bois coupé, vendu, vos folles amourettes, Et le dérangement actuel où vous êtes, Tout cela dans mon coeur est autant d'effacer, L'espoir de l'avenir en bannit le passé ; Mais j'exige surtout de votre complaisance ; De faire attention à la reconnaissance Que vous devez avoir pour de certaines gens, Et de la leur marquer quand il en sera temps. De mes bontés, mon fils, faites un bon usage ; Je ne puis à présent m'expliquer davantage : Mais comptez que pour vous mon excès d'amitié, Par le choix que j'ai fait sera justifié.

Dorante

Madame, en ce discours je ne veux pas entendre Ce que vous paraissez avoir peine à m'apprendre : Il faut, vous le savez, pour payer un bienfait, En connaître et le prix, et la main qui le fait. Ma soeur et moi, tous deux ne cherchons qu'à vous plaire, Et lorsque nous saurons quel choix auront pu faire Les gens officieux qui s'en mêlent pour nous, Nous rendrons grâce aussi des soins qu'on prend pour vous. La raison, le devoir, le respect, la tendresse, À n'en pas être ingrats nous invite et nous presse.

Madame Argante

Vraiment de mes secrets vous êtes bien instruit, Monsieur.

Dorante

Je ne les fais que sur un simple bruit. Mais quand pour nous, Madame, on songe au mariage, Il est bon que l'exemple à ce noeud nous engage.

Madame Argante

Oui vous avez raison, je vous le donnerai, Monsieur.

Dorante

Et là-dessus, moi, je me réglerai, Adieu, Madame.

Madame Argante

Adieu, Monsieur. Quelle impudence ! Un fils m'oser parler avec tant d'insolence !

Scène 4

Éraste, Madame Argante

Éraste

Vous avez toujours eu mille bontés pour lui, Et vous ne devez pas en manquer aujourd'hui. Ce bruit de votre hymen le surprend et l'assomme.

Madame Argante

Ah ! Que j'ai bien besoin, Monsieur, d'un honnête homme Pour jouir de mes biens avec tranquillité, Et mettre à la raison cet enfant révolté.

Éraste

Vous pourriez là-dessus, Madame, avoir des vues, Qui par certains conseils peut-être soutenues, Pourraient mettre chez vous de la division, Sans vous donner beaucoup de satisfaction.

Madame Argante

Si vous saviez quel choix mon bon goût m'a fait faire. Mon cher Monsieur…

Éraste

L'esprit, la raison vous éclaire : Je crois qu'assurément vous aurez bien choisi, Et ne veux point entrer là-dedans.

Madame Argante

Entrez-y,

Éraste

Moi ?

Madame Argante

Oui, vous. Mon fils vous considère : Vous étiez estimé, chéri de feu son père ; Enfin dans cette affaire, Éraste vous pourriez… Elle tournerait bien, si vous vous en mêliez.

Éraste

M'en mêler ? Mais comment ? Que faut-il que je fasse ?

Madame Argante

Ah ! Ne me faites point trop expliquer, de grâce ; Mais lorsque j'ai dessein de me remarier, Prenez sur vous le soin de me justifier. Vous avez de l'esprit, des amis, du mérite, Et vous seul pourriez faire approuver ma conduite.

Éraste

S'il ne tient qu'à cela, Madame, de bon coeur, Du choix que vous ferez, je serai le prôneur ; Et sans savoir qui c'est, ni comment on le nomme, Je vais dire partout que c'est un galant homme.

Madame Argante

Non, Attendez.

Éraste

Adieu, Madame.

Madame Argante

Demeurez, Et n'en parlez que lorsque vous le connaîtrez.

Éraste

Non, mon zèle pour vous se ferait moins paraître, Et j'en dirai du bien sans le vouloir connaître.

Scène 5

Madame Argante

Madame Argante

Il fuit. Je cédais presque au transport de mes sens. Petit esprit bouché, qui n'entends pas les gens ! Mon trouble doit pourtant avoir frappé sa vue.

Scène 6

Finette, Madame Argante

Finette

Madame, qu'avez-vous ? Vous voilà bien émue !

Madame Argante

C'est mon fils, qui toujours me donne du chagrin, Je ne sais qui lui peut avoir dit le dessein, Dont je t'avais parlé tantôt en confidence.

Finette

Au moins, ce n'est pas moi, Madame, en conscience.

Madame Argante

Il m'a traitée…

Finette

Hélas !

Madame Argante

Il me donne la mort, Finette.

Finette

D'avec vous, c'est Éraste qui sort.

Madame Argante

Oui.

Finette

Mais ce n'est pas lui qui vous a chagrinée ?

Madame Argante

Non. Il ne t'a rien dit ?

Finette

Rien.

Madame Argante

La belle journée !

Finette

Oui, de tout le Printemps, c'est un des plus beaux jours ; N'irez-vous point tantôt vous promener au cours ?

Madame Argante

Non.

Finette

L'on met vos chevaux. J'ai cru que pour emplette, Vous pourrez ressortir ce matin.

Madame Argante

Non, Finette. Mais, c'est Madame Artus, qui sort avant dîner.

Finette

Bon dieu ! L'aimable enfant qu'on lui vient d'amener ! Un air modeste et noble, une taille charmante, Des yeux vifs, bien fendus, une bouche riante, Un teint, des couleurs… tout en charme, tout en plaît. Jamais nulle beauté n'a…

Madame Argante

Je sais ce que c'est.

Finette

Je voudrais que ce fût ce que je m'imagine.

Madame Argante

Hé quoi, Finette !

Finette

Quoi ? La bru qu'on vous destine, Dorante assurément serait bien dégoûté, Si son coeur n'était pas sensible à sa beauté ; Et quelque peu de bien qu'ait une telle fille, Elle conviendrait bien pour un fils de famille. À Dorante, pour moi, j'ai d'abord soupçonné…

Madame Argante

Quelque chose de mieux est pour lui destiné.

Finette

De mieux ?

Madame Argante

De mieux, te dis-je.

Finette

Oh ! Je vous en défie ; Mais en tout cas, de peur d'être mal obéie, Cachez bien celle-ci, je vous en avertis. S'il la voit, votre mieux lui paraîtra le pis. Mais la voilà, qu'ici Madame Artus amène.

Madame Argante

Elle est belle, en effet, il faut qu'on en convienne.

Scène 7

Madame Artus, Madame Argante, Finette, Massine

Madame Artus

Faîtes la révérence à Madame. Voilà Cette charmante enfant, dont hier on nous parla, De qui l'oncle, à Paris venu pour quelque affaire, Et retourné depuis, a prié mon Notaire, Et parrain de sa nièce, homme de probité, De la placer auprès de gens de qualité, Chez qui son jeune coeur à la vertu s'instruise.

Madame Argante

Je ne m'étonne pas qu'en vos mains on l'ait mise, On n'a pu mieux choisir. Vos conseils, vos vertus…

Finette

Et l'exemple… C'est là ce qui frappe le plus.

Madame Argante

Paix, taisez-vous, Finette. On la nomme ?

Massine.

Madame Argante

Votre père ?

Massine

Il est mort, et je suis orpheline ; Car ma mère après lui n'a vécu que deux mois.

Madame Argante

Et votre famille est…

Massine

Ma famille est de Blois. Je suis de Poitiers, moi.

Finette

La peste ! Qu'elle est drue ? Et que les filles là sont de belle venue.

Madame Argante

Elle paraît avoir de l'éducation.

Massine

De m'en donner du moins on eût intention ; Mais dans une Province on ne l'a pas trop bonne, Et ce n'est qu'à Paris qu'on se perfectionne.

Madame Argante

Ce qui m'en plaît le plus, c'est sa simplicité.

Madame Artus

Oui, j'aime aussi beaucoup l'art d'ingénuité.

Finette

Quelle ingénue !

Madame Artus

Enfin, le Notaire, homme habile, Et qui se voit forcé d'être toujours en ville, Pour cette aimable enfant vous demande à genoux, Auprès de moi, ma bonne, un asile chez vous : Il a chez lui des Clercs, mille gens y surviennent, Qui de mauvais propos quelquefois s'entretiennent, Une jeune enfant là ! C'est une charité De l'en tirer.

Madame Argante

C'est même une nécessité, Vraiment.

Finette

Oui, mais ici, soit dit sans vous déplaire, Il est un Clerc plus Clerc que tous ceux du Notaire : Dorante.

Madame Artus

Il ne vient point dans mon appartement, Et Massine ici-bas descendra rarement, La fille qui me sert, par mes leçons instruite, Se chargera du soin d'éclairer sa conduite. De préférence à tout, ce que je lui défends, C'est d'avoir nul commerce avec pas un des gens ; Cette défense-là n'est pas pour vous, Finette ; Avec distinction vous savez qu'on vous traite ; Vous me ferez plaisir aussi d'en avoir soin, Et de vos bons conseils de l'aider au besoin.

Finette

Elle ne paraît pas avoir…

Madame Artus

Je vous en prie, Vous savez travailler à la tapisserie, Massine ?

Massine

Oui, Madame.

Madame Artus

Allez dans mon bureau, (Ursule en a les clefs) en choisir un morceau, Je reviendrai bientôt, et verrai votre ouvrage.

Scène 8

Madame Argante, Madame Artus, Finette

Madame Argante

Elle a l'humeur bien douce, et l'air tout à fait sage.

Madame Artus

Je ne sais quoi qui plaît, une grâce, un maintien, Qui force en la voyant, à lui vouloir du bien.

Finette

Cette orpheline-là bientôt sur ma parole, Dans le monde galant jouerait un joli rôle.

Madame Artus

Elle n'est destinée à rien moins que cela, Finette, et mes conseils ne conduisent pas là.

Finette

Je sais de vos conseils quel fruit il faut attendre, Et si vous lui donnez ceux qu'on vous a vu prendre, On peut bien espérer qu'un jour assurément, La sublime vertu…

Madame Argante

Laissez-nous un moment.

Finette

Volontiers.

Scène 9

Madame Argante, Madame Artus

Madame Argante

Vous m'aimez, ma bonne, et je m'en flatte.

Madame Artus

Si je ne vous aimais je serais bien ingrate : Et je m'imputerais à crime assurément, Si je vous donnais lieu d'en douter seulement, Cette tendre amitié dans mon âme affermie, Ne peut…

Madame Argante

Parlez-moi donc en véritable amie, Je vous ai confié le trouble de mon coeur, Vous avez approuvé son innocente ardeur, C'est par vos seuls conseils enfin que je m'engage, Dans les tendres liens d'un second mariage ; Le veuvage à trente ans est un terrible ennui, Et contre mes enfants il me faut de l'appui, Ce sont là les raisons qui m'ont déterminée ; Pour la société je sens que je suis née.

Madame Artus

Sans doute. Renoncer à trente ans ! Le moyen ! Mais la grande affaire est de s'associer bien : Pour cela, sur Éraste ayant jeté la vue, Nous en aurons, je pense une fort bonne issue.

Madame Argante

Mais entrevoyez-vous qu'il ait de bonne foi, Comme je l'ai pensé, quelques desseins pour moi ?

Madame Artus

Il n'est pas là-dessus malaisé qu'on décide, Cela ne peut rouler qu'entre vous et Célide, Votre fille est aimable, elle a quelques appas ; Mais près de vous les siens ne me toucheraient pas : En cela je présume avoir quelque lumière, Ma mignonne, et je parle avec franchise entière. Cette sincérité doit régner entre nous, Votre fille est moins belle et moins jeune que vous.

Madame Argante

Vous êtes, je l'avoue, une aimable personne ; Votre sincérité me plaît si fort, ma bonne : J'en connais tout le prix, et c'est un fait constant, Qu'aujourd'hui mes miroirs m'en ont dit tout autant.

Madame Artus

Chacun, en vous voyant de tant d'attraits ornée, En vous de la beauté croit voir la fille aînée.

Madame Argante

Ah, fi donc !

Madame Artus

Les vertus qu'on vous voit pratiquer, Augmentent vos attraits, les font mieux remarquer : L'union des beautés de l'âme et du visage, Pour les coeurs délicats fait un bel assemblage.

Madame Argante

Cet assemblage en moi par vos bons soins s'est fait ; Ma Bonne, allons, rendons votre ouvrage parfait ; Mon âme pour Éraste à l'amour engagée, De l'austère morale est un peu dérangée.

Madame Artus

L'objet que vous avez, doit vous justifier.

Madame Argante

Hâtons-nous par l'hymen de le rectifier. Tout ce que j'appréhende, est qu'Éraste peut-être… Ma Bonne, de son coeur s'il n'était plus le maître ?

Madame Artus

Si son coeur s'est donné par goût ou par hasard, Au don qu'il en a fait vous avez bonne part, J'en réponds.

Madame Argante

Je ne sais ce qu'il faut que j'en pense, Mais je dois vous en faire ici la confidence ; Il vient de me quitter, et par occasion… Sa présence me fait toujours impression ; J'ai, pour savoir si c'est ma fille ou moi qu'il aime, Voulu lui donner lieu de s'expliquer lui-même, Sans trop m'ouvrir…

Madame Artus

Hé bien ?

Madame Argante

Pour un vrai soupirant Il parait bien discret ou bien peu pénétrant, Je l'ai vu comme moi dans une inquiétude…

Madame Artus

Tant mieux.

Madame Argante

Il s'expliquait avec incertitude.

Madame Artus

Qu'il vous aime !

Madame Argante

Est-il vrai, ma bonne ?

Madame Artus

Assurément. Son embarras…

Madame Argante

Je veux que l'on m'aime autrement.

Madame Artus

Il est allé chez lui m'attendre, et voici l'heure… Que je vais le charmer !

Madame Argante

Vous savez sa demeure ?

Madame Artus

Oui, oui.

Madame Argante

Que veut-on ?

Scène 10

Finette, Madame Argante, Madame Artus

Finette

Rien, Madame, c'est la Fleur, Il dit qu'on vous attend chez votre Procureur, Pour régler certain Bail qu'aujourd'hui l'on doit faire.

Madame Argante

J'avais oublié net que j'eusse cette affaire.

Madame Artus

Peut-on songer à tout ?

Madame Argante

Non ; vous m'y descendrez, Et quand vous aurez fait, vous m'y trouverez.

Scène 11

Finette

Finette

Oh ça, Madame Artus, si j'en juge à la mine, Vous êtes la maman de la jeune orpheline, En la prenant ici vous avez vos desseins, Et plus bêtes que vous sont étrangement fins… Ne puis-je point, avant que l'entreprise éclose, De vos nobles projets démêler quelque chose ? Célide à qui je viens de raconter le fait, Brûle aussi de savoir ce que c'est en effet ; Et la moindre démarche ici qu'on vous voit faire…

Scène 12

Célide, Finette

Célide

Avec Madame Artus j'ai vu sortir ma mère, Ne peut-on se saisir de cette occasion, Finette, pour avoir quelque explication ? La curiosité qui me presse est si forte…

Finette

Et moi donc ; je n'en eus de mes jours de la sorte.

Célide

Je n'y puis résister, j'en meurs.

Finette

Je n'en puis plus. À tout hasard, montons chez la Madame Artus.

Scène 13

Massine, Finette, Célide

Massine

Mesdames dans vos bras souffrez que je me jette.

Finette

C'est elle, la voilà.

Célide

L'aimable enfant, Finette ?

Massine

Si mon peu de beauté vous peut intéresser, À quel autre que vous puis-je mieux m'adresser ! Madame, apparemment, Dorante est votre frère ?

Finette

Ah ! Par ma foi, voici quelque nouvelle affaire.

Célide

C'est mon frère, il est vrai : que puis-je ici pour vous ?

Massine

Madame, il m'a promis qu'il serait mon époux.

Finette

C'est cette jeune enfant que votre frère adore.

Massine

Ah ! Que vous me flattez ! Dorante m'aime encore ?

Finette

Oui, je vous en réponds : mais commencez d'abord À nous dire en deux mots d'où, comment, par quel sort Madame Artus, si fort contre vous déchaînée, Vous a dans ce logis elle-même amenée ? Mon esprit là-dedans se perd de plus en plus. Sachons…

Massine

Mon oncle et moi, trompons Madame Artus.

Finette

Il faut en savoir long.

Massine

Mon oncle est un Notaire, Ma mère, en arrivant, l'instruisit de l'affaire Qui nous faisait venir l'un et l'autre à Paris ; Et mon oncle, d'abord moins fâché que surpris, Que Dorante eût pour moi pris un peu de tendresse, Et qu'il m'eût de sa foi fait même une promesse ; Nous dit qu'il se fallait conduire prudemment, Et ne point faire éclat de cet engagement ; Nous instruisît de tout ce qu'il nous faudrait dire, Et lui-même en Province il se chargea d'écrire, Que forcés de plaider Dorante, auparavant, Ma mère et lui m'avaient mise dans un Couvent.

Finette

Ah ! Que cette nouvelle a bien fâché Dorante !

Massine

Qu'en apprenant cela, vous me rendez contente !

Finette

Vous revoir ; quelle joie, et quel ravissement !

Massine

S'il en a, j'en aurai plus que lui, sûrement.

Célide

Ensuite, s'il vous plaît ?

Massine

Mon oncle avait ses vues, Et craignait qu'à Paris nous ne fussions connues ; Madame Artus venait quelquefois au logis, Pour de l'argent, je crois, qu'en ses mains elle a mis ; Et comme dans le monde aucun n'ignore guère Qu'elle gouverne en tout Madame votre mère, Mon oncle un jour lui fit les contes à peu près, Que tantôt devant vous à Madame j'ai faits ; L'ouverture de coeur lui parut naturelle, Elle s'offrit d'abord de me prendre avec elle, Mon oncle en fut charmé : jugez si je le fus ; Ah ! Que dans ce moment j'aimai Madame Artus ?

Célide

Quel dessein a votre oncle, et quelle est votre attente ?

Massine

De remettre mon sort dans les mains de Dorante, De vivre toute à lui, s'il me garde sa foi ; Ou me donner la mort, s'il est changé pour moi.

Finette

Oh ! Vous n'en mourrez point, j'en juge à votre mine.

Célide

Je vous réponds de lui.

Finette

Peste, quelle orpheline ?

Massine

De grâce, ne parlez de rien à mon amant, Et laissez-moi jouir de son étonnement.

Célide

Nous vous le promettons.

Finette

Mais j'ai certain scrupule, En descendant ici, qu'avez-vous fait d'Ursule ?

Massine

Elle ne dira mot, elle me l'a promis, Je viens de lui donner quelques demi-louis. Mon oncle qui connaît quelle en est la ressource, À ce matin pris soin d'en bien garnir ma bourse.

Célide

En la payant si bien, elle se doutera…

Massine

Elle peut se douter ; mais elle se taira.

Finette

Je crains tout ; et de peur d'accident, je vous prie, Retourner travailler à la tapisserie, Si de ceci l'on a du soupçon seulement…

Massine

Hé bien, tout sera su, j'aurai vu mon amant.

Finette

Oui, mais ce n'est pas là ce que l'oncle projette.

Massine

Je me sauve, adieu donc.

Célide

Rentrons aussi, Finette ; De mon frère et de moi, quel que soit le destin ; Tâchons tranquillement d'en attendre la fin.

Acte IV

Scène 1

Merlin, Dorante

Merlin

Ne vous inquiétez en aucune manière, J'aurai l'oeil bien à tout.

Dorante

Il faut te laisser faire.

Merlin

Avec Monsieur votre oncle Éraste est à présent, Et lui fait, je le crois, quelque conte plaisant ; Moi, qui suis curieux, n'en pouvant rien comprendre, Lassé de les voir rire, et de n'y rien entendre, Je vous suis venu dire ici tout doucement, Qu'ils y seraient aussi tous deux dans un moment.

Dorante

Fort bien. Ne sais-tu point si ma mère est rentrée ?

Merlin

Apparemment, Monsieur, car je l'ai rencontrée Avec Madame Artus, dans un air de gaieté, Et le carrosse allait bon train de ce côté.

Dorante

Tout le monde est content.

Merlin

Ou tâche à le paraître.

Dorante

Et moi seul je ne puis venir à bout de l'être ; Ne me trouves-tu pas fort dédommagé Des soins et des respects ; et des égards que j'ai ? Pour qui ? Pour une mère, à qui cette coquine A fait prendre un dessein qui me perd, me ruine : Dessein depuis longtemps entre elles concerté, Et, que sait-on, déjà peut-être exécuté.

Merlin

Oui, da.

Dorante

Quelque pied-plat sera donc mon beau-père ?

Merlin

Hé, donnez-lui pour bru la petite Fermière.

Dorante

J'y suis bien résolu, Merlin, je le ferai. Dans cette intention demain je partirai, Si je n'en reçois point aujourd'hui de nouvelles ; Ou bien, si j'en reçois qui me confirment celles Par où l'on mande ici qu'elle est dans un Couvent, Nous irons l'en tirer.

Merlin

Vous partirez devant, En voyageant tout seul l'embarras sera moindre ; Quand le coup sera fait, moi, J'irai vous rejoindre.

Dorante

Voici ma soeur.

Merlin

Allons, faisons-lui nos adieux.

Scène 2

Célide, Merlin, Dorante

Célide

Comment, Merlin ?

Merlin

L'amour nous fait quitter ces lieux Et dès demain matin nous allons en Bretagne.

Célide

Couper du bois encore ?

Merlin

Non, battre la campagne, Errer en chevaliers, et forcer un Couvent, Le tout par désespoir.

Célide

Quelle tête à l'évent ? Vous m'accusez tantôt de trop de pétulance ; Et la vôtre à son tour se met en évidence. Vous êtes fou.

Dorante

D'accord, je le suis en effet, De ma mère, ma soeur, le mariage est fait.

Célide

Hé bien, soit, faisons grâce aux actions des autres, Et méritons par là qu'on fasse grâce aux nôtres. Ce mariage-là ne m'intéresse en rien, Ce qui doit nous toucher, c'est le vôtre, le mien.

Dorante

Je verrai sans chagrin qu'un jeune fat, un rustre, Peut-être de mon bien jouisse, et qu'il m'en frustre ! Que le Ciel…

Scène 3

Éraste, Dorante, Damis, Célide, Merlin

Éraste

Mon ami, point tant d'emportement.

Dorante

C'est vous, Éraste ?

Damis

Oui, mon neveu, doucement. Tu jures de l'hymen où s'engage ta mère ! Rassure-toi ; Voilà ton prétendu beau-père.

Célide

Vous, Éraste ?

Éraste

On me vient de promettre sa foi.

Dorante

Éraste, vous raillez.

Éraste

Non, félicitez-moi.

Célide

Mon frère ?

Dorante

Je m'y perds, et je ne sais qu'en dire.

Merlin

Voilà ce qui tantôt, Monsieur, les faisait rire, Et je crois qu'entre nous, il en faut rire aussi.

Damis

Pour avoir votre aveu nous nous rendons ici.

Éraste

Vous opposerez-vous à ma bonne fortune ?

Célide

En effet, celle-ci vous paraît peu commune.

Dorante

J'avais compté sur vous comme sur un ami.

Éraste

Vous ne me connaissez, Dorante, qu'à demi, Pour vous, Madame, il faut…

Célide

Ah, Monsieur, je vous pie, Sur ces matières-là, trêve de raillerie, Cet entretien me lasse, et devient ennuyeux.

Éraste

Vous la prenez aussi d'un ton trop sérieux.

Célide

Et vous d'une manière aussi trop insultante.

Dorante

Oui, c'est pousser les gens.

Éraste

Êtes-vous fou, Dorante ? Y songez-vous, Madame, et devez-vous penser Qu'en cela mon coeur puisse un moment balancer ? Qu'à l'amour, au devoir, à l'amitié perfide, Je me manque à moi-même en manquant à Célide, L'objet de mes désirs, et dont jusqu'au trépas, J'ai fait voeu de chérir, d'adorer ses appas.

Célide

Éraste, en vérité vous êtes bien peu sage, De venir m'alarmer avec ce badinage ! N'avons-nous pas assez de nos propres chagrins ?

Damis

On ne vous a point fait ici de contes vains, Cela m'a, comme à vous, causé quelque surprise ; Mais d'Éraste, il est vrai, votre mère est éprise, Il faut lui pardonner. Un mérite parfait A pu dans vos deux coeurs produire un même effet : Cela marque entre vous certaine sympathie, Qui d'Éraste avec elle est bien moins assortie ; De l'une de vous deux le mérite moins grand, Fait sur le coeur d'Éraste un effet différent ; Vous lui devez beaucoup pour cette préférence, Et je me suis chargé de la reconnaissance.

Célide

Mon cher oncle !

Damis

J'étais tantôt mal prévenu : Mais de Madame Artus ce qui m'est revenu ; Le bizarre dessein qu'a formé votre mère, Tout cela m'a fait prendre un sentiment contraire. Éraste me paraît pour vous un bon parti, Et ma soeur en aura, je crois, le démenti, Contre ses sentiments s'il nous fallait combattre, Soit, vous, Dorante, Éraste, et moi, nous serons quatre.

Merlin

Et Finette, et Merlin, sont-ils comptés pour rien ?

Éraste

C'est sur Madame Artus qu'il faut compter.

Merlin

Fort bien !

Dorante

Comment ?

Éraste

Le mauvais coeur ! L'indigne créature ! Elle tient cependant le noeud de l'aventure ; D'elle, si je l'en crois, nous serons bien contents ; Mais peut-on se fier à ces sortes de gens ? Vous savez ce que fait pour elle votre mère.

Dorante

Que trop !

Éraste

Elle m'en a parlé d'une manière, Avec un mépris… Non, ces coeurs lâches, ingrats, Ces caractères-là ne se comprennent pas.

Célide

Il n'est rien que du sien l'on ne puisse comprendre.

Éraste

En vous quittant j'allais tantôt chez moi l'attendre, Votre mère, en passant, m'a lâché quelques mots, Sur son projet d'hymen tenu quelques propos, Qui m'ont fait entrevoir que pour ce mariage, Madame Artus sur elle avait pris le message, Avec ce soupçon-là je suis sorti d'ici, Et j'ai demeuré peu sans en être éclairci ; Madame Artus arrive, et sans aucun mystère, Me parle du dessein qu'a pour moi votre mère ; Mais avec des discours, et des traits mordicants, Une noirceur, des coups de langues si piquants…

Dorante

Voilà, je vous l'avoue, une grande coquine.

Éraste

Plus grande mille fois qu'on ne se l'imagine ; J'ai contre elle dans l'âme une indignation, Qu'il faut pourtant cacher dans cette occasion.

Célide

Mais quels sont ses desseins ? Qu'en pouvez-vous connaîtrez.

Éraste

De fourber votre mère, et nous-mêmes, peut-être, La malheureuse n moi lui promet un époux, Et me promet à moi de me servir pour vous.

Célide

Comment donc ?

Éraste

Nul de nous ne lui fait confidence, Elle a de notre amour entière connaissance.

Célide

Fort bien, j'entends, et c'est pour nous y servir mieux. Que pour vous de ma mère elle flatte les feux.

Éraste

Justement.

Célide

La méthode est tout à fait nouvelle.

Éraste

Nous pouvons de ses soins tout espérer, dit-elle ? Mais il faut les payer mille louis comptant.

Dorante

Ma mère, de sa part, je gage en donne autant.

Damis

C'est mon opinion.

Dorante

Je le pense de même.

Célide

De cette femme-là l'impudence est extrême.

Dorante

Il faut en avertir ma mère.

Éraste

Doucement, Nous serons peu de temps sans voir le dénouement, Je dois, pour assurer le succès de l'affaire, Amuser quelque temps Madame votre mère ; Feindre beaucoup d'amour pour elle, c'est le point.

Célide

Oh ! Cette feinte-là ne m'accommode point.

Éraste

J'en souffrirai cent fois plus que vous, je vous jure. Mais enfin il faut voir la fin de l'aventure.

Célide

Voyons donc ? Et l'argent.

Éraste

Monsieur me l'a donné, Et dans le même instant nous l'avons consigné.

Dorante

Où donc ?

Éraste

Entre les mains d'un des adroits Notaires, Qui paraît fort stylé pour ces sortes d'affaires, Et que Madame Artus nous avait indiqué.

Damis

Il comprend tout avant qu'on se soit expliqué.

Dorante

Le beau talent ! Il loge !

Damis

Ici près.

Dorante

On le nomme.

Éraste

Monsieur Ludet.

Dorante

Monsieur Ludet est honnête homme, Je le connais très fort, j'ai lieu de m'en louer, Et ceci me surprend, il le faut avouer.

Éraste

Je t'en ai quelquefois ouï parler, ce me semble.

Dorante

Nous faisons fort souvent des affaires ensemble.

Scène 4

Merlin, Dorante, Damis, Célide

Merlin

Monsieur !

Dorante

Oh ! Parle haut, je n'ai point de secret

Merlin

Il voudrait vous parler.

Dorante

Hé, qui ?

Merlin

Monsieur Ludet.

Damis

C'est lui.

Dorante

Vous voyez bien. Dormez en assurance, Vos mille louis sont en lieu de connaissance, Il vient pour me parler d'affaires, apparemment.

Célide

Laissons-les et passons dans mon appartement.

Scène 5

Dorante, Monsieur Ludet, Merlin

Dorante

Bonjour, Monsieur Ludet ; quel sujet vous amène ? Demandez à Merlin, j'étais de vous en peine, Depuis un mois entier je ne vous ai point vu, Je pense.

Monsieur Ludet

Ce n'est point à moi qu'il a tenu, Monsieur ; mais comme enfin les sommes pas vous dues À plusieurs créanciers, seront bientôt échues, Et que de leurs billets ils m'ont fait le porteur, J'ai cru devoir, étant votre humble serviteur, Vous dire que bientôt il serait nécessaire… On veut être payé sans délai.

Dorante

Comment faire ? À moins que d'en voler, je ne puis à présent, Que par votre moyen trouver un gros argent ; Et s'il faut qu'une fois votre secours me manque, Mon cher Monsieur Ludet, serviteur à la banque, J'ai de bonne foi, de l'honneur, et du bien.

Monsieur Ludet

Oui, je sais qu'avec vous on ne hasarde rien, Et vous n'avez manqué jamais à vos paroles ; On vient de m'apporter un millier de pistoles, Dont en votre faveur je pourrai disposer.

Merlin

Monsieur…

Dorante

Paix… Là-dessus puis-je me reposer ?

Monsieur Ludet

Oui.

Dorante

Cette somme-là me mettrait à mon aise, Si je l'avais à huit pour cent.

Monsieur Ludet

On en veut seize.

Dorante

Fi donc !

Monsieur Ludet

C'est un argent, je le puis attester, De la main dont il vient, qui vous doit profiter, Quoi que vous en payiez, prenez-le toujours. Celle Qui le prête, n'en prend que cinq pour cent pour elle, C'est pour des charités qu'elle prend le surplus.

Dorante

La charitable femme !

Merlin

Hé ! C'est Madame Artus : Parbleu, Monsieur Ludet, vous nous la baillez bonne !

Monsieur Ludet

Ne la trouvez-vous pas une honnête personne ?

Dorante

Tout à fait.

Monsieur Ludet

Dès longtemps je connais ce valet, Et crois que vous n'avez pour lui rien de secret.

Merlin

Non, je suis de Monsieur confident ordinaire, Moins bien payé, mais plus discret qu'aucun notaire ; Nous avons fait, depuis que de nous il se sert, Tous trois, mainte sottise ensemble de concert.

Monsieur Ludet

Là, là…

Merlin

Monsieur Ludet est homme de mérite.

Dorante

Oui.

Monsieur Ludet

De tous vos billets voulez-vous être quitte ?

Merlin

Si cela se pouvait, Monsieur, sans rien payer…

Monsieur Ludet

Voilà celui qu'il faut acquitter le premier.

Dorante

Comment ? Voyons, Monsieur…à l'aimable Rosette. Merlin, c'est la promesse, Hélas ! Que j'avais faite : D'où vous vient ce papier, mon cher Monsieur Ludet ?

Merlin

On aura peu d'argent, Monsieur, sur ce billet.

Dorante

En quel trouble…

Monsieur Ludet

Apprenez que Rosette est ma nièce, Que sa mère m'a mis en main cette promesse, Il vous faut nettement expliquer entre nous : Parlez, lui tiendrez-vous parole ? L'aimez-vous ?

Dorante

Si je la lui tiendrai, Monsieur, je vous le jure, Rien ne m'est plus cher qu'elle. Hé, je vous en conjure, Dites, est-elle ici ? Quand puis-je la revoir ?

Monsieur Ludet

La revoir n'est rien.

Dorante

Rien ! C'est mon plus cher espoir, Et malgré les égards que je dois à ma mère, Comptez…

Monsieur Ludet

Laissez-moi donc ménager cette affaire, De ma nièce aujourd'hui je vous rendrai l'époux.

Dorante

Hélas ! De mes désirs vous flattez les plus doux, Mais pour y réussir que faut-il que je fasse ; Parlez.

Monsieur Ludet

Tout aujourd'hui, contraignez-vous de grâce, Je ne demande pas un quart d'heure de plus ; Affectez d'approuver en tout Madame Artus, Elle a pour un dessein qu'elle n'a pas pu me taire, Des propositions bizarres à vous faire, Elle tremblait d'abord à vous en faire part : Et c'est par mes conseils qu'elle en court le hasard, Ne vous défendez point de ce qu'elle projette ; C'est l'unique moyen…

Dorante

Voyons d'abord Rosette.

Monsieur Ludet

Non, Madame Artus veut vous parler, la voilà, Pour devenir heureux, il faut passer par là.

Merlin

Je vous quitte la place, et ne suis pas si bête, Monsieur, que de troubler un si beau tête à tête.

Monsieur Ludet

On vous servirait mal de vous en détourner.

Dorante

Où diantre tout ceci pourra-t-il nous mener ?

Scène 6

Madame Artus, Dorante, Monsieur Ludet

Madame Artus

Avec Monsieur Ludet vous êtes en affaires ?

Dorante

Non, j'ai peu de commerce avec les Notaires, Madame.

Monsieur Ludet

Dans l'instant j'allais monter chez vous, Et disais en passant à Monsieur…

Madame Artus

Laissez-nous, Si l'on a par hasard des mesures à prendre…

Monsieur Ludet

Dans votre appartement je m'en vais vous attendre.

Dorante

J'entrevois-là pour moi quelque sot entretien : Mais tout coup vaille, allons, je m'en tirerai bien.

Scène 7

Madame Artus, Dorante

Madame Artus

Si je ne savais pas comme on doit se contraindre, Je ne pourrais de vous m'empêcher de me plaindre, Monsieur.

Dorante

De moi, Madame ?

Madame Artus

Oui, Monsieur.

Dorante

Hé, de quoi ? Quel sujet auriez-vous de vous plaindre de moi ?

Madame Artus

Je n'en ai pas pour un, je crois en avoir mille, Vous me croyez, Monsieur, une femme inutile, Ou très peu disposée à vous faire plaisir ; C'est un bien dont il faut malgré vous me saisir ; Peut-être à m'en prier trouvez-vous quelque honte, Madame votre mère est prête à rendre compte ; Tous les biens du défunt à sa garde commis, Seront, quand vous voudrez, entre vos mains remis.

Dorante

À cet heureux projet je n'osais pas m'attendre, Il vient de vous. Que j'ai de grâces à vous rendre ! Ma soeur, ainsi que moi, sensible à vos bontés…

Madame Artus

On fait moins pour vous deux que vous ne méritez ; Et quand je fais du bien, mon coeur ne considère, N'a pour unique objet, que le plaisir d'en faire.

Dorante

Votre coeur est un coeur tout à fait généreux, Et nous ne pouvons trop nous en louer tous deux, Madame.

Madame Artus

Non. Pour vous, il faut que j'en rougisse, Monsieur, le vôtre au mien ne rend pas bien justice, Vous me voyez trop peu, pour juger en effet…

Dorante

Il est vrai, mais j'en crois les récits qu'on en fait. Sur leur sincérité mon estime se fonde, Et votre vertu fait tant d'éclat dans le monde…

Madame Artus

Ah ! Cet éclat n'a rien qui me puisse toucher, Et de ce monde-là je voudrais m'arracher.

Dorante

La retraite vous plaît ; le monde a pu vous plaire ; Si vous pouviez, Madame, en dégoûter ma mère.

Madame Artus

On y travaillerait vainement entre nous ; Et c'est elle qui cherche à m'y rejeter.

Dorante

Vous, Qui paraissez au monde avoir juré la guerre !

Madame Artus

Ah ! Que mon faible coeur tient encore à la terre, Et dans l'aveuglement où je le sens plongé, Je crains que de longtemps il n'en soit dégagé.

Dorante

Je regardais cela comme une chose faite.

Madame Artus

On ne réussit pas dans tout ce qu'on projette, L'amour propre au-dedans combat tous nos efforts, Et souvent la vertu ne règne qu'au dehors : Telle de notre sexe est l'erreur sans seconde, Qu'il n'offre guère au Ciel que le rebut du monde ; Ce n'est qu'à soixante ans que l'on songe à quitter Ce monde, où jusques-là on se plaît de rester.

Dorante

D'y rester si longtemps quand on a la manie, On n'a pas sur la fin trop bonne compagnie.

Madame Artus

Est-ce là ce qu'on cherche avec un bon esprit ; On s'en passe aisément, à soi-même on suffit ; On peut, du vrai bonheur se faisant une étude, Jouir du monde ensemble, et de la solitude, Et s'unir à quelqu'un, qui légitimement Fasse tous nos plaisirs, tout notre attachement, Madame votre mère a cet objet en vue, Et je l'aurais aussi, pour peu qu'elle en fût crue.

Dorante

Vous ne l'en croirez pas, Madame ?

Madame Artus

Je ne sais, Mais pour elle je crois ne pouvoir faire assez : Chacun a sa faiblesse ; elle veut que la mienne Autorise, ou du moins, fasse excuser la sienne : Quoique mon coeur résiste, et répugne à cela, Ma complaisance pour elle ira jusques-là, Je dois à ses bontés cet effort de mon zèle.

Dorante

Vous faites peu pour nous, de faire tant pour elle : Mais enfin, puisqu'au gré de ses intentions, Vous avez pris déjà vos résolutions ; Ce doit être sans doute une même journée, Que pour ce double hymen vous avez destinée.

Madame Artus

Oui, c'est notre dessein.

Dorante

Mais quoi, Madame Artus ? À votre âge ?

Madame Artus

Moi ? J'ai trente-cinq ans, au plus, Vous ne me voyez pas du bon côté, Dorante.

Dorante

Ma foi, si vous voulez, vous n'en avez pas trente ; Mais sans vouloir entrer dans le détail des ans, Quoique jeune, souvent on a vécu longtemps. Des filles quelquefois, dès l'enfance connues, Sont en âge nubile à peine parvenues…

Madame Artus

Je vous entends, parlons plus sérieusement ; Avez-vous pour objet votre établissement ?

Dorante

Oh, oui.

Madame Artus

Par mes conseils votre mère s'apprête À vous mettre aujourd'hui tout son bien sur la tête, Si je fais tout pour vous, que ferez-vous pour moi ?

Dorante

Sans être trop habile, en cela je conçois Ce que vous voudriez, Madame, que je fisse.

Madame Artus

Croiriez-vous que ce fût un trop grand sacrifice ?

Dorante

Tout le bien de ma mère est quelque chose.

Madame Artus

Hé bien ?

Dorante

Mais Éraste et ma soeur, qu'en auront-ils, eux ?

Madame Artus

Rien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ce projet m'occupe : Éraste, mère, soeur, tout en sera la dupe, Par mes soins, tout le bien dans vos mains tombera, Et nous leur en ferons la part qu'il nous plaira ; Prenez votre parti, Dorante ; je vous aime, Sans attendre pourtant que vous m'aimiez de même, Mais l'amour seul rend-il un mariage heureux ? Un rang ; un nom, du bien, voilà ce que je veux ; Assurons-nous tous deux celui de votre mère ; Profitez du faux pas que je l'engage à faire ; Mais il faut pour cela, vous unissant à moi, Que l'hymen aujourd'hui m'assure votre foi.

Dorante

Tant de bonté m'engage à la reconnaissance, Madame, et quoique j'aie un peu de répugnance À tromper à la fois et ma mère et ma soeur, Et même mon ami ; comme de votre coeur, L'exacte probité m'est tout à fait connue, Je crois que vous n'avez que la justice en vue, Et sitôt que l'hymen nous aura joints tous deux, Nous en userons bien l'un et l'autre avec eux, Madame, vous et moi, devrons tout à ma mère.

Madame Artus

Établissons nos droits, et puis laissez-moi faire.

Dorante

Mais notre hymen est donc par elle autorisé ?

Madame Artus

Oui, c'est elle, Monsieur qui me l'a proposé.

Dorante

J'y consens, et n'ayant pour but que de lui plaire.

Madame Artus

Et moi, j'ai pour cela fait venir le Notaire, Je me sers dès longtemps de ce Monsieur Ludet, Et comme je voudrai le contrat sera fait.

Dorante

Sur votre habileté Dorante se repose, Et laisse à vos bontés le soin de toute chose, Adieu, Madame.

Madame Artus

Adieu. Par un peu de retour, Dorante, efforcez-vous de payer tant d'amour.

Scène 8

Dorante

Dorante

Je vous l'avoue, une étrange personne : Voyons Monsieur Ludet. Je fais ce qu'il m'ordonne ; Et des feux que Madame Artus a dans le coeur, Avertissons Éraste, et mon oncle et ma soeur.

Acte V

Scène 1

Finette, Merlin

Finette

Nos affaires, Merlin, vont être dans leur crise, Puisque Madame Artus de ton maître est éprise, Éraste avec la mère à demi marié… De tous ces incidents qui se fût défié !

Merlin

Ces Dames ont bon goût ; et c'est la même Lune Qui gouverne, je crois, le cerveau de chacune. Mais ne saurions-nous point quel amant suranné, À ta jeune maîtresse elles ont destiné ?

Finette

C'est de quoi nous n'avons encor nulles nouvelles, Et nos Dames, je crois, n'ont choisi que pour elles ; Les amants ont aussi choisi de leur côté ; Et par ce choix le leur sera déconcerté.

Merlin

Il n'est pas malaisé, dans cette concurrence, De deviner quels choix auront la préférence. Mon maître est pour le sien entêté diablement ; Et chez Monsieur Ludet m'envoie en ce moment.

Finette

Va donc vite.

Scène 2

Finette

Finette

Il est bon à ce que j'imagine, De prendre langue avec la petite orpheline : Dorante ne sait point encor qu'elle est ici, Et j'étais engagé au secret… La voici.

Scène 3

Massine, Finette

Massine

Madame, vous voyez une file éperdue, Madame Artus… Je l'ai tout à l'heure entendue… Juste Ciel !... À mon oncle elle osait proposer… Dorante… le perfide…

Finette

Hé bien ?

Massine

Va l'épouser.

Finette

Laissez-la s'en flatter, son erreur est extrême.

Massine

Mon oncle à ce sujet applaudissait lui-même. Et sans prendre à mes yeux nulle précaution, Il faisait du Contrat la disposition. Il semblait que lui-même eût fait ce mariage, Et m'a dit à l'oreille, en sortant : soyez sage. Soyez sage ! Oh, Monsieur, je ne le serai pas, Et ceci va causer de terribles éclats.

Finette

Et c'est ce dont il faut vous bien donner de garde.

Massine

Non, non, en éclatant, qu'est-ce que je hasarde ? Si l'hymen de l'ingrat se conclut aujourd'hui, Plus de ménagement, et plus d'égards pour lui.

Finette

Il faut, ma belle enfant, en avoir pour vous-même : Je vous assure, moi, que Dorante vous aime, Votre oncle à cet hymen feint de donner les mains : Mais, et Dorante et lui, sans doute ont leurs desseins, Ne vous alarmez point mal à propos.

Massine

Madame, Rien ne saurait calmer le trouble de mon âme. Ne vous alarmez point ! Me diriez-vous cela, Si vous compreniez bien l'état où me voilà ?

Finette

Il est cruel : d'accord, j'entre dans votre peine, Oui, mais ce n'est encor qu'un soupçon qui vous gêne ; Et je voudrais attendre à savoir en effet…

Massine

Je ne ferais du bruit que quand tout sera fait ? Non.

Finette

Vous êtes trop vive, et trop peu raisonnable.

Massine

Si l'on me préférait quelque personne aimable, Je pourrais écouter vos raisons là-dessus : Mais l'ingrat ! Me quitter, moi, pour Madame Artus !

Finette

Et c'est là ce qui doit vous rassurer. Je gage Qu'avec deux mots Dorante apaisera l'orage, Il vient, et vous rapporte un coeur passionné.

Massine

Ah ! Qu'il ne sache pas que je l'aie soupçonné.

Scène 4

Dorante, Massine, Finette

Dorante

Merlin ne revient point, et ma peine est extrême : Mais, que diantre, pourquoi ne pas aller moi-même, Lorsque de tout mon sort il faut être éclairci ? Ne perdons point de temps… mais Ciel ! Que vois-je ici ? Adorable Rosette !

Massine

Ah ! Laissez-moi, Dorante.

Dorante

Je vous retrouve donc ?

Massine

Oui, fidèle et constante ! L'amour pour vous chercher, conduit ici mes pas ; Mais vous sans doute, ingrat, vous ne me cherchiez pas.

Dorante

Ah ! Je n'ai jamais moins mérité cette injure. Ingrat, moi !

Finette

De mon mieux, Monsieur, je la rassure.

Dorante

Tu connais ma pensée, et le fond de mon coeur, Finette ?

Finette

Assurément. C'est le fond le meilleur…

Dorante

Mais comment, par quel sort vous ici chez ma mère ?

Finette

On vous en instruira, ce n'est pas là l'affaire : La voilà, c'est assez. Il s'agit seulement De lui renouveler, et par un bon serment, La promesse par vous déjà ci-devant faite, Et de tenir parole.

Dorante

Oui, ma chère Rosette, Tombe sur moi du Ciel le plus ardent courroux, Si d'un autre jamais vous me voyez l'époux.

Massine

Ce n'est pas là, Monsieur, le serment qu'il faut faire. Jurez d'être le mien.

Dorante

Je le jure, et l'espère. Votre oncle… On ne m'avait jamais parlé de lui, Et je ne le connais que pour tel d'aujourd'hui ; J'ai reçu sa parole, il ; faut qu'il me la tienne, Et dans le même instant je vous tiendrai la mienne.

Massine

Enfin, Dorante, enfin vous m'aimez donc toujours ?

Dorante

Ah ! Jamais il ne fut de plus vives amours.

Massine

Vous étiez cependant parti sans me rien dire.

Dorante

À de cruels adieux mon coeur n'eût pu suffire.

Massine

Par un billet du moins il fallait m'avertir…

Dorante

Vous m'eussiez fait rester, et je devais partir Pour ôter les soupçons que ma mère eût pu prendre.

Massine

Faibles raisons, hélas ! Mais j'aime à les entendre.

Finette

Qu'il vous le dise donc, de grâce, en abrégé, Et prenez pour un temps l'un de l'autre congé. Si de descendre ici Madame Artus s'avise, Et qu'avec votre amant vous y soyez surprise ; On vous a fait tantôt de certaines leçons, Et les suivre si mal donnerait des soupçons, Qui dans l'état présent où je vois les affaires, Aux projets que l'on fait pourraient être contraires, Remontez s'il vous plaît, à son appartement.

Dorante

Finette ?

Finette

Adieu.

Dorante

De grâce.

Finette

Eh non.

Massine

Rien qu'un moment.

Dorante

Mais de Madame Artus qui vous fait donc dépendre ?

Finette

On n'a pas maintenant le temps de vous l'apprendre.

Massine

Mais vous ? D'où vient qu'elle a des droits sur votre coeur ?

Dorante

Moi ?

Finette

L'on vient, sauvez-vous.

Dorante

Demeurez, c'est ma soeur.

Scène 5

Damis, Célide, Dorante, Massine, Finette

Damis

Comment donc, mon neveu, vous avez compagnie ? La petite personne est vraiment fort jolie ; Et quoique un peu barbon, elle me plairait fort.

Célide

À cette aimable enfant ne faites point ce tort, Si, comme il doit, mon frère acquitte sa promesse, Mon oncle, vous voyez en elle votre nièce.

Damis

Quoi ? C'est là…

Célide

Jugez-en, mon frère est interdit, Il se trouble…

Dorante

Ma soeur, qui vous en a tant dit ?

Célide

Je suis fort bien au fait, demandez à Finette.

Dorante

Oui, mon oncle, il est vrai ; c'est l'aimable Rosette.

Damis

Tes feux par tant d'attraits sont bien autorisés.

Massine

Oh, Monsieur !

Damis

Près de moi, compte-les excusés.

Dorante

Flatté d'un tel aveu, j'espère… j'appréhende…

Finette

Voici Merlin.

Dorante

Hé bien.

Scène 6

Merlin, Dorante, Massine

Merlin

Monsieur Ludet vous mande ; Que jusques à la fin vous vous tranquillisiez, Et de tout sur ses soins que vous vous reposiez.

À Éraste.

Dorante

Tout ira bien, ma soeur, il faut le laisser faire, Monsieur Ludet saura persuader ma mère ; Et son zèle, sur qui l'on peut se reposer, De la Madame Artus veut la désabuser. De vos mille louis il est dépositaire, Il en va, mon ami, découvrir le mystère. Avec Madame Artus si j'ai dissimulé, C'est lui, ma chère soeur, qui me l'a conseillé. Ah ! Ce Monsieur Ludet est un homme adorable, Qu'à votre oncle, qu'au mien je serai redevable.

Massine

Il est de bon conseil, mon oncle.

À Merlin.

Dorante

Assurément, Il est chez lui, j'y cours, et ne suis qu'un moment, Suis-moi.

Scène 7

Éraste, Célide

Éraste

J'aurais dû voir Madame votre mère. J'attends…

Célide

N'oubliez rien de tout ce qu'il faut faire, Paraissez tendre, ardent, tel que vous le voudrez, Et je prendrai pour moi tout ce que vous ferez.

Scène 8

Massine, Finette

Massine

Que deviendrai-je, moi ? Dans quelle inquiétude Me va de tout ceci mettre l'incertitude ?

Finette

Vous devez moins que tous en avoir du souci, Mais retournez là-haut, et nous laissez ici.

Massine

J'y vais, en murmurant du conseil qui me chasse, Et je reviendrai voir bientôt ce qui des passe.

Scène 9

Damis, Célide, Finette

Damis

Cette jeune Rosette a des charmes puissants ; Dorante encor n'a fait que cela de bon sens.

Célide

Il se livre un peu trop à l'espoir qu'on lui donne, La Madame Artus est une adroite friponne, Et quoique vieux routier, le Notaire en effet, En comparaison d'elle est fourbe imparfait.

Finette

Le Notaire en ceci vivement s'intéresse, Il s'en tirera bien, et Rosette est sa nièce.

Célide

Sur ce que tu dis là j'ose me rassurer.

Finette

Chut ! Madame Artus vient.

Célide

Il faut nous retirer. Allons mon oncle.

Damis

Non, demeurons au contraire, Et la félicitons des feux de votre frère.

Célide

Que vous êtes méchant, mon oncle.

Scène 10

Damis, Madame Artus, Finette, Célide

Damis

Apparemment. Vous pensiez en ce lieu rencontrer un amant, Madame ?

Madame Artus

Un amant, moi ? Ce nom seul m'intimide, Monsieur.

Finette

Madame Artus donne dans le solide, Et l'amour à ses yeux n'offre plus rien de doux.

Damis

Il est certains amants qu'on regarde en Époux, Tel mon neveu, rempli d'une heureuse espérance, De vos bontés pour lui nous a fait confidence.

Madame Artus

Dorante là-dessus se ménage bien peu.

Damis

Il vous aime, et n'a pu cacher un si beau feu.

Madame Artus

Quoique sur l'aveu de Madame sa mère, Il craint qu'à cet hymen vous ne soyez contraire.

Damis

Moi ? J'y donne les mains du meilleur de mon coeur.

Célide

Quoi ! Ma belle-soeur, vous, Madame, quel bonheur !

Madame Artus

Vous savez à quel point pour vous je m'intéresse.

Célide

Même à quel prix, ma soeur.

Damis

Nous savons tout, ma nièce.

Madame Artus

Ce prix est un présent qui vous est destiné, Qu'on vous remettra tel qu'Éraste l'a donné.

Célide

Mais serons-nous heureux de l'aveu de ma mère ?

Madame Artus

Vous le serez, qu'importe.

Célide

Il faut vous laisser faire.

Madame Artus

Appuyez l'union de Dorante avec moi, Et de votre heureux sort fiez-vous sur ma foi.

Célide

C'est le meilleur parti que nous ayons à suivre, Et sans réflexion, Madame, je m'y livre.

Madame Artus

Voici celui qui doit faire notre bonheur.

Damis

Nous vous laissons, adieu, ma nièce.

Célide

Adieu, ma soeur.

Finette

Après le Contrat fait, que Madame Dorante Se souvienne toujours que je suis sa servante.

Madame Artus

Oui, mon enfant.

Scène 11

Madame Artus, Monsieur Ludet

Madame Artus

Hé bien, mon cher Monsieur Ludet, Avez-vous bien en tout suivi notre projet ? Dites ; nos deux Contrats ?

Monsieur Ludet

Les voici l'un et l'autre ; Mais le plus avancé, Madame, c'est le vôtre.

Madame Artus

Comment !

Monsieur Ludet

Chez moi Dorante, amant passionné, A passé dans l'instant, le contrat est signé.

Madame Artus

Tout de bon ?

Monsieur Ludet

Je n'ai vu de mes jours à mon âge Avec tant de transports signer un mariage : Oh ! Ce jeune homme-là vous aime horriblement.

Madame Artus

Je ne prends pas le change, il m'aime faiblement, Cette ardeur qui paraît si vive et naturelle, N'est qu'un empressement de sortir de tutelle. Par mes conseils en tout sa mère l'a contraint, Pour le réduire au point où je voulais qu'il vînt.

Monsieur Ludet

Vous l'aimez.

Madame Artus

Pas assez pour le laisser le maître.

Monsieur Ludet

En sentiments de coeur si je me sais connaître…

Madame Artus

Ceux qu'il aura pour moi je les aurai pour lui, C'est promptement son bien que j'épouse aujourd'hui, Si vous avez suivi les ordres de sa mère…

Monsieur Ludet

De tout point.

Madame Artus

Le Contrat est fait d'une manière…

Monsieur Ludet

J'ai réglé celui-là sur son intention, Pour l'autre, il est dressé selon la vôtre.

Madame Artus

Bon. Il s'agit maintenant d'avoir sa signature ; Et sans qu'il soit besoin d'en faire la lecture, Dès que vous lui direz que je les aurai vus, Elle a si peu d'esprit…

Monsieur Ludet

Oui, mais Madame Artus, Ne vous faites point quelque petit scrupule De la tromper ?

Madame Artus

Fi donc ; c'est une ridicule, À son âge épouser un jeune homme ! Ah vraiment, Il faut la corriger de cet entêtement.

Monsieur Ludet

Qu'elle va vous haïr.

Madame Artus

Qu'importe ? D'ordinaire Une bru n'est pas bien avec sa belle- mère.

Monsieur Ludet

Mais, moi, de tout ceci, comment me démêler ?

Madame Artus

Mettez le tout sur moi, laissez-là quereller.

Monsieur Ludet

Souvenez-vous en bien.

Madame Artus

Éraste est avec elle, Saisissez le moment…

Monsieur Ludet

Et pour prix de mon zèle, Qu'aurai-je, moi ? Chacun doit être satisfait.

Madame Artus

Ne faisons point marché, mon cher Monsieur Ludet, Avec quelque dessein j'ai pris votre filliole ; Je la marierai bien, croyez-en ma parole, À sa famille, à vous, il n'en coûtera rien, Monsieur Damis, notre oncle, est maître d'un gros bien. C'est un assez sot homme, espèce d »imbécile, Encore plus que sa soeur à gouverner facile, Je veux que de Massine il devienne l'époux ; Et vous faire épouser ma belle soeur à vous.

Monsieur Ludet

L'offre est avantageuse.

Madame Artus

Elle n'a qu'à vous plaire, Je vous réponds de tout ; allez laissez-moi faire, Le Contrat une fois par la mère signé, Par moi dans la maison tout sera gouverné ; Ce que jusqu'à présent ménage mon adresse, Je le ferai pour lors de plein droit, en maîtresse ; Et comme par vos soins mon projet s'est conduit, Je prétends avec vous en partager le fruit.

Monsieur Ludet

La générosité ne peut plus loin s'étendre.

Madame Artus

Hâtez-vous donc, allez, et vous me reprendrez, On vient…

Scène 12

Madame Artus, Dorante

Madame Artus

Enfin, Monsieur, nous touchons au moment, Qui vous rend de vos biens le maître absolument.

Dorante

C'est le moindre bonheur qui m'ait flatté, Madame ; Un autre objet m'occupe, et cause dans mon âme Des transports malaisés à vous bien exprimer, Et qu'au fond de mon coeur j'ai peine à renfermer.

Madame Artus

Ne me les cachez point, je les connais, Dorante, Monsieur Ludet m'a dit quelle ardeur diligente Chez lui dans le moment vous avait fait passer, Et signer le Contrat qu'il venait de dresser.

Dorante

Sans en rien voir, pour vous telle est ma confiance.

Madame Artus

Remettez-vous toujours de tout à ma prudence.

Dorante

De grand coeur. Plût au Ciel, que dans tous mes projets Vous me fissiez toujours avoir le même succès !

Madame Artus

Par vos soins complaisants si je suis soutenue…

Scène 13

Monsieur Ludet, Madame Artus, Dorante

Monsieur Ludet

C'en est fait, tout va bien, notre affaire est conclue, Votre mère a signé, nous avons pièce en main.

Madame Artus

Quel bonheur ! Finissons.

Dorante

Nous finirons demain.

Scène 14

Damis, Dorante, Madame Artus, Célide

Damis

Comment, Madame, encore avecque le Notaire !

Dorante

Nos projets, mon cher oncle, ont l'aveu de ma ère, Sa main vient dans l'instant de signer mon bonheur, Et d'assurer celui d'Éraste et de ma soeur.

Madame Artus

On peut compter sur moi, quand j'ai donné parole.

Célide

Ah ! Que dans tout ceci vous jouez un beau rôle, Madame !

Madame Artus

Vous voyez, je n'ai rien oublié Pour gagner votre estime avec votre amitié, Et ce que nous allons être l'une à l'autre, Fera toujours céder mon intérêt au vôtre.

Scène 15

Damis, Madame Argante, Monsieur Ludet, Madame Artus, Dorante, Finette, Célide

Damis

J'ai bien sujet, ma soeur, de me plaindre de vous. Devons-nous donc avoir des secrets entre nous ? Et quand vous mariez Éraste à votre fille, Pourquoi n'en faire pas de part à la famille ? Vous unissez Dorante avec Madame Artus, Et de cette union je ne sais rien non plus ; Par votre ordre tantôt je leur fais des avances, Et l'on me fait à moi des demi-confidences.

Madame Argante

Vous n'êtes, il est vrai, qu'à demi bien instruit ; Et l'hymen de ma fille…

Damis

Hé bien.

Madame Argante

N'est qu'un faux bruit.

Damis

Quoi ? Vous me promenez de mystère en mystère ? Ce que je vous dis là, je le tiens du Notaire.

Madame Argante

Oui, fort bien, vous avez, Monsieur, mal entendu, Il a parlé du mien, vous avez confondu.

Damis

Du vôtre ? Hé fi, ma soeur !

À Monsieur Ludet.

Madame Argante

Comment ? Quoi ? Qu'est-ce à dire Avec ce fi, ma soeur ? Vraiment je vous admire ! Tous vos discours sont pleins d'une certaine aigreur, Il n'est pas malaisé de vous tirer d'erreur, Monsieur ?

Monsieur Ludet

De la façon que les choses sont faites, L'erreur de tout ceci n'est que celle où vous êtes.

Madame Argante

Comment ?

Monsieur Ludet

C'est celle de Célide et ce n'est pas de vous, Qu'Éraste par contrat se trouve être l'époux.

Madame Argante

Quoi, Monsieur ?

Monsieur Ludet

Je n'ai fait dans toute cette affaire, Rien que Madame Artus ne m'ait chargé de faire ; Et mille louis d'or qu'en mes mains on a mis, Du tout qu'elle vous fait, doivent être le prix.

Madame Argante

Quoi ! Ma trahir ainsi ?

Madame Artus

Moi, vous trahir, ma bonne ! Cela ne me sera reproché de personne ; Mais sur votre dessein, de grâce, ouvrez les yeux, Vous verrez qu'en ceci l'on fait tout pour le mieux.

Madame Argante

Pour le mieux ? Quoi, perfide !

Madame Artus

Un peu moins de colère, Madame, je respecte en vous ma belle-mère, Je sais ce que de moi demande un nom si doux, Et suis déterminée à souffrir tout de vous.

Dorante

Ce nom seul met un frein à votre pétulance ! Ah ! De ces vains respects, Madame, on vous dispense.

Madame Artus

Je n'ai garde.

À Madame Argante.

Dorante

C'est trop vous tenir en suspens, Allons, Madame Artus décampez de céans : Pardonnez-moi d'oser ici parler en maître ; C'était pour l'en chasser que j'aspirais à l'être.

Madame Artus

Comment donc ? Qui vous fait vous oublier ainsi, Monsieur ?

Dorante

M'oublier, moi ? Vite, sortons d'ici ; Ne vous le faites pas dire deux fois, Madame.

Finette

Quoi ! Dès le premier jour traiter ainsi sa femme !

Dorante

Ma femme, elle ?

Damis

Sans doute.

Célide

Oui, mon frère.

Madame Argante

Vraiment, Je l'ai signé.

Scène 16

Dorante, Madame Argante, Madame Artus, Monsieur Ludet, Massine

Dorante

Non, non, voilà l'objet charmant Avec quoi votre aveu, mon amour, tout m'engage, Et de qui vous avez signé le mariage.

Madame Argante

La petite orpheline ?

Madame Artus

Hé quoi, Monsieur Ludet ?

Monsieur Ludet

Je vais vous expliquer comment cela s'est fait. Ils étaient l'un et l'autre engagés par promesse, Et j'ai suivi leurs feux parce qu'elle ma nièce.

Massine

Madame à vos genoux j'ose vous demander…

Madame Argante

Hélas ! Suis-le en état de vous rien accorder ? Rien ne dépend de moi, cette méchante femme…

Dorante

Ah ! Demeurez toujours la maîtresse, Madame, Vous obéir sera le plus doux de nos voeux.

Madame Argante

Hé bien, pour m'obéir, soyez tous quatre heureux.

Madame Artus

Ciel !

À Madame Artus.

Madame Argante

À ce double hymen vous consentez, mon frère ? Madame je n'ai point de reproche à vous faire ; De mon faible pour vous voyez quel est le fruit ; Et sortez de chez moi sans éclat et sans bruit.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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