Acte I
Scène 1
Véronique, Madame Hubert, Madeleine
Véronique
« Et une femme de la ville, qui avait été de mauvaise vie, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, elle y apporta un vase d'albâtre, plein d'une huile odoriférante. Et se tenant derrière, aux pieds de Jésus, elle se mit à pleurer ; elle lui arrosait les pieds de ses larmes, et les essuyait avec ses cheveux ; elle lui baisait les pieds, et elle les oignait avec cette huile... »
Elle embrasse l'enfant et revient s'asseoir près de Madeleine.
Madame Hubert
Plus bas, Véronique, lisez plus bas. L'enfant dort. Voyez donc, Madeleine, elle respire avec une douceur de chérubin. Je suis une heureuse grand-mère, chère fille... C'est tout le portrait de mon fils.
Madeleine
Neuf heures, et Francis ne revient pas.
Madame Hubert
Cette pluie battante a défoncé les routes... Il se sera attardé chez quelque malade. Les médecins, mon enfant, mangent souvent leur dîner froid.
Madeleine
J'ai peur, lorsque j'entends souffler ainsi le vent... N'a-t-il pas dit l'heure à laquelle il rentrerait ?
Madame Hubert
Il a dit que nous ne l'attendions pas pour dîner, voilà tout. Je pense qu'il est allé jusqu'à Montpellier... Véronique, portez le berceau dans la chambre.
Elle ferme la bible et va prendre le berceau.
Véronique
« Puis Jésus dit à la femme : Tes péchés te sont pardonnés. »
Madame Hubert
Voilà de grandes paroles. Je préfère cette histoire de pitié et de miséricorde aux pages cruelles que vous nous lisez parfois. Le pardon est doux à accorder.
Véronique
Dieu le Père n'aurait pas pardonné.
Scène 2
Madeleine, Madame Hubert
Madeleine
Cette femme m'effraie... Elle n'a pas la bonté de la vieillesse. Je tremble presque, chaque soir, lorsque je lui vois emporter ma fille.
Madame Hubert
Oh ! Madeleine... Elle a élevé Francis, elle adore la petite.
Madeleine
Oui, mais elle ne se plaît que dans des pensées de châtiment. Son Dieu est sans pardon... Elle m'effraie.
Madame Hubert
Êtes-vous enfant ! Laissez-la donc rêver de justice, vous qui n'avez rien à vous faire pardonner... Véronique est une de ces vieilles protestantes, têtes fanatiques, âmes droites et coeurs dévoués. Elle est fille de ces campagnes, elle a du sang de martyr dans les veines... Voici près de quarante ans qu'elle nous sert. Aujourd'hui, elle est de la famille.
Madeleine
Le soir, tandis que nous attendons Francis et que nous travaillons, près de cette cheminée, je la regarde, je l'écoute avec un frisson lire sa grande bible.
Madame Hubert
Allons, soyez franche. La vérité est que vous vous ennuyez ici.
Madeleine
Je m'ennuie ici...
Madame Hubert
Ne dites pas non... À vingt-cinq ans, être enfermée au fond d'une maison de province, en tête à tête avec une vieille femme. Voici déjà une année que cela dure. La plus raisonnable en ferait une maladie.
Madeleine
Cette maison me plaît, chère mère.
Madame Hubert
À d'autres !... J'ai été jeune et j'ai rêvé les plaisirs. Vous que mon fils a ramenée de Paris, vous ne devez pouvoir vous habituer à cette vie morne dans laquelle vous n'êtes pas née... J'ai dit tout cela à Francis, et il m'a répondu que vous étiez une sage personne.
Madeleine
Je ne sais si je suis sage, mais j'ai besoin de tranquillité.
Madame Hubert
Lorsque Francis m'a écrit qu'il vous aimait et que vous étiez sans famille, je ne lui ai point fait de questions, je lui ai dit de vous amener bien vite pour que je pusse vous embrasser. Mon fils a dû choisir une femme digne de lui. Mais, je l'avoue, j'ai craint, plus tard, que notre tendresse ne vous lassât, et que vous n'en vinssiez, dans l'ennui de ce vieux logis silencieux, à regretter les plaisirs que vous aviez laissés.
Madeleine
Je n'ai laissé aucun plaisir. J'étais orpheline... J'aime ce logis, parce que pas un bruit du dehors n'y pénètre et que rien ne vient nous y troubler dans notre bonheur.
Madame Hubert
Ainsi, aucun regret, bien sûr ?
Madeleine
Aucun. Si vous saviez comme c'est bon d'être là, tranquille, aimée de tous ceux qui vous entourent !
Madame Hubert
Vous êtes heureuse ?
Madeleine
Heureuse, je vous le jure, heureuse de vous appeler ma mère, heureuse par mon mari et par ma fille, heureuse de ce silence et de cette ombre... Il me semble que je vole quelqu'un... Je désespérais de tout ce bonheur.
Madame Hubert
Et pourquoi ?
Madeleine
Pourquoi ?... Parce que j'étais seule au monde. Vous ne pouvez savoir... J'aime tant, ici, ces longues soirées si uniformes, cette grande pièce si paisible, cette lampe qui sommeille... Je deviens meilleure.
Madame Hubert
Bon, bon, je m'étais trompée, vous ne vous ennuyez pas, voilà qui est entendu... Il ne vous reste qu'à aimer Véronique.
Madeleine
Ah ! Cela, plus tard, peut-être... Elle a dit que Dieu ne pardonnait pas. Elle devrait avoir l'âme plus tendre, ayant vécu dans cette maison. Vous regardez la pendule. Neuf heures et quart, et Francis n'est point ici.
Madame Hubert
On dirait que le vent redouble.
Madeleine
Il va rentrer bien las... N'est-ce pas demain qu'il doit partir pour passer deux jours à Verneuil, au-delà de Montpellier, chez votre frère qui le réclame depuis longtemps ?
Madame Hubert
Oui, demain... Le cher enfant n'aura guère de repos.
Elle va à la fenêtre.
Madeleine
Écoutez, j'entends un bruit de roues... Ah ! Le voici enfin !
Scène 3
Francis Hubert, Madeleine, Madame Hubert
Il les embrasse.
Francis Hubert
Bonsoir, mère... Bonsoir, Madeleine.
Madeleine
Nous étions inquiètes. Tu nous reviens bien tard.
Francis Hubert
Le vent aveuglait le cheval, et les chemins sont si mauvais... Vous ne m'avez pas attendu pour dîner, j'espère ?
Madame Hubert
Non. Tu vas dîner tout seul. Assieds-toi là.
À Madame Hubert.
Francis Hubert
Ah bien, oui ! J'ai mangé à Montpellier, mangé comme quatre... Devine avec qui j'ai dîné ?
Madame Hubert
Avec qui ?...
Francis Hubert
Oui... cherche et tu ne trouveras pas... J'ai une grande et bonne nouvelle, là, dans mon coeur.
Madame Hubert
Dis vite.
Francis Hubert
J'ai mangé avec un mort.
Madeleine
Avec un mort...
Francis Hubert
Avec mon vieil ami, mon frère, Jacques Gauthier.
Elle s'assoit.
Madeleine
Jacques !
Madame Hubert
Mais il est mort, les Autrichiens nous l'ont tué à Magenta.
Francis Hubert
Eh non ! C'est tout un roman... Jacques a été fait prisonnier, presque assassiné ensuite dans un hôpital de Vienne par un chirurgien ignorant. Mais c'est un corps de fer, et il s'en est tiré.
Madame Hubert
Le cher enfant !
Francis Hubert
Je le rencontre dans Montpellier : il venait ici. Je crois que j'ai eu peur de lui... Nous nous sommes embrassés en pleurant.
Madame Hubert
Et nous le verrons demain ?
Madeleine
Demain ! Mais il est parti, n'est-ce pas ? Il a vu Francis, c'est tout ce qu'il voulait... Il est parti.
Francis Hubert
Ah ! Oui, parti ! Il est en bas. Je l'ai amené dans mon cabriolet... Il va monter.
Madeleine
Oh ! Elle chancelle et se rassoit.
Madame Hubert
Je cours préparer la chambre bleue.
À Mme Hubert.
Francis Hubert
Madeleine ! Qu'as-tu donc ?... Elle s'évanouit... Mère, donne-moi le flacon rouge, là, dans la petite pharmacie... Pas celui-ci, c'est de la strychnine... L'autre, à côté.
Madeleine
Merci, ce n'est rien... Il fait très chaud ici, et je suis un peu lasse.
Madame Hubert
Ce n'est rien ?
Francis Hubert
Bien vrai ?
Madeleine
Je vous assure... Je vais aller me coucher tout de suite.
Francis Hubert
Attends Jacques, pour que je lui présente celle qu'il ne connaît pas et qu'il nomme déjà sa soeur.
Madeleine
Non, j'ai besoin de repos, laisse-moi me retirer.
Madame Hubert
Je cours préparer la chambre bleue.
Scène 4
Francis Hubert, Jacques Gauthier
À Jacques qui entre.
Francis Hubert
Je lui montrerai Madeleine demain matin. Il vaut mieux que je lui dise tout auparavant... Te voilà. Tu reconnais la maison.
Jacques Gauthier
Moi !... J'irais partout sans lumière. À dix ans, j'ai descendu un jour l'escalier, la tête en avant : je connais chaque marche... Ta mère ?
Francis Hubert
Tu vas la voir. Elle met des draps à ton lit.
Jacques Gauthier
Ta femme ?
Ils allument des cigares et s'asseyent.
Francis Hubert
Elle était lasse, elle s'est couchée. Tu la verras demain. Nous avons un quart d heure devant nous. Allumons un cigare, et causons, causons comme autrefois, dans cette grande pièce, devant cette cheminée, toi ici et moi là... Tu te rappelles les jours passés ?
Jacques Gauthier
Je ne puis regarder dans mes souvenirs, sans apercevoir ta jeune tête et la bonne figure de ta mère. Les jours de congé, Maman Hubert, comme je l'appelais, venait te chercher au lycée de Montpellier. Au lieu d'un enfant, elle en emmenait toujours deux. J'étais de la partie, et quel bruit alors dans la maison muette !
Francis Hubert
Elle te nommait son fils, elle partageait ses caresses, pour te faire oublier les parents que tu n'avais plus.
Jacques Gauthier
Nous étions deux frères.
Francis Hubert
Et nous sommes restés frères, Jacques... Voici trois ans bientôt que je ne t'ai vu.
Jacques Gauthier
Trois ans... Oui, je suis arrivé à Paris un an avant toi, et huit à dix mois après, je partais pour l'Italie comme chirurgien... Environ deux ans là-bas... Trois ans en effet.
Francis Hubert
Moi, j'ai quitté la faculté de Montpellier, un an après toi... À Paris, je ne te trouvai plus. Je me hâtai de terminer mes études, et je revins ici. Le docteur Bernard me cède peu à peu la clientèle qu'il a dans ce pays. D'ailleurs, j'ai quelque fortune, et je ne travaille guère en ce moment qu'à mon bonheur... Et toi, Jacques, que vas-tu faire ?
Jacques Gauthier
Je te l'ai dit, je vais vivre... Me voici riche. Mon oncle, le terrible homme qui ne venait jamais me voir au collège, est mort sans avoir eu le temps de me déshériter... Je vais vivre.
Francis Hubert
Marie-toi et fixe-toi ici... C'est la seule façon de bien vivre.
Jacques Gauthier
Je viendrai mourir ici, mais je veux aller vivre à Paris, au moins pendant quelques années. Tu te souviens de nos grandes discussions d'autrefois sur les femmes et sur le mariage ? J'avais les paradoxes et les appétits d'un amant romantique, tu avais toute la raison et toute la foi d'un mari.
Francis Hubert
Nous étions des enfants.
Jacques Gauthier
Les enfants ont grandi, voilà tout... Je n'ai certes pas fait couler bien des larmes, mais je n'ai pas épousé, non plus, la première femme qui m'a aimé.
Francis Hubert
C'est vrai, je suis faible devant la tendresse, je ne sais pas être aimé sans aimer, et je ne sais pas aimer sans aimer toujours.
Jacques Gauthier
Tiens ! C'est là une de tes phrases de jadis. Je la reconnais... Veux-tu que je te rappelle une autre de tes pensées, qui m'exaspérait singulièrement, celle-là ? Tu me disais: « J'aimerais une maîtresse, une femme dont je ne connaîtrais pas le passé ; si cette femme m'aimait, je l'épouserais. » Et tu te hâtais d'ajouter : « Je ne ferais pas cela par un motif bête de rédemption, je ne chercherais pas à racheter une âme ; je croirais simplement conclure une bonne affaire en m'attachant pour toujours une femme dont le coeur m'appartiendrait. » Et je me fâchais, et je te criais que ta femme te tromperait au bout de six mois, et que cela serait bien fait.
Ils se lèvent.
Francis Hubert
Jacques !... Il ne peut y avoir de secret entre nous. J'avais un aveu à te faire, et tu facilites cet aveu. J'ai épousé ma maîtresse, mon ami.
Jacques Gauthier
Tu as fait cela ?
Francis Hubert
J'étais seul à Paris. Tu n'étais plus là, j'avais froid dans cette grande ville où je ne connaissais personne. Je me mis à aimer, pour me réchauffer un peu le coeur, et je fus aimé. Alors, je ne voulus pas connaître les fautes commises, j'écrivis à ma mère et je vins épouser celle qui est ma femme depuis un an. Tu me blâmes ?
Jacques Gauthier
Oui, je te blâme, Francis.
Francis Hubert
Je m'attendais à ta réponse. Aussi ne voulais-je te faire cette confidence qu'après t'avoir montré ma femme. Tu aurais été touché de notre bonheur, tu aurais mieux compris ma décision en nous voyant réunis dans ce coin perdu, loin de Paris, nous reposant fermement dans un avenir de paix et d'affection.
Jacques Gauthier
Je n'ose t'enlever ta foi... Je ne discute plus maintenant, je regrette les paroles qui me sont échappées... Mais, vois-tu, Francis, le passé d'une femme ne meurt jamais et revit tôt ou tard. Pardonne-moi mes craintes.
Francis Hubert
Parle hardiment. Je me suis dit ces choses, et je n'ai point hésité... Parle...
Jacques Gauthier
Non, je n'ajoute rien... As-tu tout avoué à ta mère ?
Francis Hubert
Pas encore... J'ai voulu qu'elle connût auparavant le coeur que j'avais choisi. Je lui ai simplement dit que ma femme était une orpheline qui avait besoin d'être aimée, et ma mère l'a accueillie comme elle t'a accueilli toi-même autrefois, comme son enfant.
Jacques Gauthier
Tu le vois, tu as menti, tu as senti que tu agissais mal.
Francis Hubert
J'ai menti pour lui faire accepter une fille dévouée... D'ailleurs, tu as raison, ce mensonge me pèse. L'épreuve a été assez longue, et je parlerai bientôt.
Jacques Gauthier
Tu me pardonnes ?
Le conduisant à la porte.
Francis Hubert
Je te pardonnerai demain, quand tu auras vu ma femme... Et, maintenant, bonne nuit, mon vieil ami. Tu vas trouver ma mère dans ta chambre, la chambre bleue, tu sais ?
Revenant.
Jacques Gauthier
Au fond du corridor... Nous y couchions ensemble, dans un grand lit à vieux rideaux de perse, et tu prenais toute la place... Bonne nuit, Francis... Tu es heureux ?
Francis Hubert
Oui, je suis heureux, bien heureux. Tout le monde est heureux ici.
Scène 5
Francis Hubert, Madeleine
Francis Hubert
Toi !... Qu'as-tu ? Tu ne t'es donc pas couchée ?
Indiquant la porte à gauche.
Madeleine
Non... J'étais là... Monsieur Jacques Gauthier est ton ami, n'est-ce pas ?
Francis Hubert
Oui, nous avons été élevés ensemble.
Madeleine
Tu l'appelles ton frère, n'est-ce pas ? Tu voudrais qu'il vînt habiter ici pour l'avoir toujours à ton côté ?
Francis Hubert
C'est un de mes plus chers désirs. Enfants, nous ne pouvions faire un pas l'un sans l'autre. Je le retrouve et je voudrais le garder... Nous avions fait le rêve, autrefois, d'avoir tout en commun.
Madeleine
Tout en commun... Eh bien ! À Paris, avant de te connaître, j'ai connu Monsieur Jacques Gauthier.
Francis Hubert
Tu as connu Jacques... Qu'importe ! Je viens de lui conter notre mariage. Je ne rougis pas de toi, je puis dire qui tu es et qui je suis.
Madeleine
Tu ne m'entends pas, Francis. J'ai connu Monsieur Jacques Gauthier à Paris, avant toi.
Francis Hubert
Eh bien ?
Madeleine
Écoute, tu m'as priée de ne jamais parler du passé. J'ai gardé le silence et j'ai presque oublié. Mais voilà que le passé vient me trouver et me menacer, moi qui vis tranquille ici. Je ne puis pourtant pas me taire. Il faut que je te parle de cela, pour que tu empêches Jacques de me voir. Je l'ai connu... Comprends-tu ?
Francis Hubert
Lui !... Oh ! Malheureuse !
Madeleine
Pardon, pardon !... Voilà ce que je craignais, ce qui me faisait pleurer parfois, dans mon bonheur. On dit : « Le passé est mort... » Le passé, c'était cet homme qui avait reçu trois balles dans la poitrine, cet homme dont tout le monde m'avait affirmé la mort et que je croyais enterré avec ma honte dans le coin de quelque champ perdu. Eh bien ! Non, le voilà qui ressuscite, exprès pour me voler ma paix ! Il était mort, il n'est plus mort. Comprends-tu cela, toi, Francis ? Le passé ne meurt jamais.
Francis Hubert
Malheureuse, malheureuse...
Madeleine
Je te le disais, rappelle-toi : « Ne m'épouse pas, aimons-nous comme cela, à quoi bon un autre lien ? » Et toi, tu me répondais que tu voulais m'emmener et m'aimer dans la maison de ta mère. Moi, je tremblais, je pensais qu'en restant ta maîtresse, si jamais je devenais indigne à tes yeux, tu pourrais me chasser et m'oublier. Et voilà qu'aujourd'hui je porte ton nom et que nous avons une petite fille. Tu ne peux plus me chasser... Ah ! J'ai été lâche de te céder.
Francis Hubert
C'est moi qui ai voulu cela.
Prêtant l'oreille.
Madeleine
Non, j'ai été lâche, mais il faut tout comprendre. Si tu savais quel besoin j'avais d'être heureuse ! Ici, j'ai vécu heureuse, je finissais par me persuader que j'y avais toujours vécu. Je me croyais honnête, quand j'embrassais notre fille ; j'appelais ta mère « ma mère » sans rougir. Tout m'avait apaisé, au fond de cette vieille demeure. Et la maison croule... Écoute ! Il peut descendre d'un moment à l'autre.
Francis Hubert
Ignorais-tu qu'il fût mon ami, mon frère ?
Prêtant l'oreille.
Madeleine
Dans les commencements, oui, je te le jure. Lorsque je t'ai connu, il m'avait quitté depuis deux mois, il était parti pour l'Italie. J'avais cependant traversé avec lui Montpellier, où j'étais venue le rejoindre... Plus tard, j'ai su le hasard qui m'avait conduite de lui à toi. Mais tu m'aimais déjà, et je n'ai pas voulu te désespérer. Ah ! Je sentais bien que je volais quelqu'un !... N'as-tu pas entendu du bruit dans l'escalier ?
Francis Hubert
Qu'il vienne... Il est homme d'honneur. Il faut que je lui parle une dernière fois.
Madeleine
Je ne veux pas !... Je ne veux pas que tu aies cette souffrance de te rencontrer avec mon passé. Comment aborderais-tu ton frère, et que lui dirais-tu, pour lui expliquer que, moi, je lui ai pris sa place ?
Francis Hubert
Je t'assure qu'une explication immédiate vaudrait mieux. Ce serait fini.
Madeleine
Non, non ! Il ne doit pas nous revoir. C'en est fait de notre amour, si l'un de nous revoit cet homme. Il serait toujours là, entre nous.
Francis Hubert
Tu t'affoles, tu entres dans le cauchemar... Laisse-moi monter.
Madeleine
Je te dis que je ne veux pas ! Si je deviens folle, c'est à toi de ménager ma raison... Il ne doit pas nous revoir. Nous allons partir.
Francis Hubert
Partir...
Madeleine
Tout de suite... Demain tu devais nous quitter pour aller passer deux jours chez ton oncle. Eh bien ! Tu as reçu une dépêche, il est au plus mal, et tu m'emmènes.
Francis Hubert
Et ma mère ?
Madeleine
Tu lui écriras demain. Nous reviendrons dans huit jours, dans quinze jours, nous faire pardonner par elle, quand nous nous serons calmés dans quelque coin perdu.
Francis Hubert
Et notre fille ?
Madeleine
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Notre fille... Ta mère veillera sur notre fille, et c'est elle, au retour, qui la remettra dans nos bras.
Francis Hubert
Madeleine, je fais ce que tu veux, car il faut que tu oublies... Puisque tu crois que là est la guérison, partons, partons ensemble.
Scène 6
Madame Hubert, Francis Hubert, Madeleine
Madame Hubert
Vous partez ? Comment !
Francis Hubert
Oui, mère... Une dépêche de mon oncle... Il n'y a pas une minute à perdre.
Madame Hubert
Il est dix heures, les chemins sont atroces...
Francis Hubert
Jean nous conduira avec le cabriolet jusqu'à Montpellier... Il le faut.
Madame Hubert
Mais tes malades ?
Francis Hubert
Je vais écrire au Docteur Bernard qui reprendra mes visites pendant mon absence.
Madame Hubert
Et Jacques ?
Francis Hubert
Jacques, Jacques... Tu lui diras que j'ai été appelé, et qu'il s'en aille, oui, qu'il s'en aille !
Madame Hubert
Voyons, mes enfants, qu'avez-vous, que se passe-t-il ? Regardez-moi donc. Vous êtes bouleversés tous les deux... Je ne puis vous laisser partir ainsi. Je veux savoir...
Francis Hubert
Mère, mère, je t'en prie... Ne nous interroge pas, nous ne pouvons parler maintenant. Mais tu sauras tout, je t'écrirai demain. Soigne bien notre petite fille... Nous reviendrons calmes et guéris.
Francis et Madeleine se dirigent vers la porte.
Madame Hubert
Allez donc, mes enfants. J'ai foi en vous. Mais vous me laissez bien inquiète, car vous semblez fuir devant quelqu'un.
Madeleine
Ah ! Les souvenirs sont lâchés. Je les sens derrière moi qui me poursuivent.
Acte II
Scène 1
Joseph, Jacques Gauthier
Joseph
Vous préférez cette chambre, Monsieur ?... Celle que vous avez habitée, il y a trois ans, avec cette dame blonde si gaie.
Jacques Gauthier
Oui, c'est vrai, je la laissai ici près d'une semaine, lors d'un séjour que je fis à Montpellier.
Joseph
En voilà une qui donnait des pourboires !... Est-ce que monsieur attend madame ?
Jacques Gauthier
Non, Joseph, non, je n'attends personne... Je loge chez un ami, à quelques lieues d'ici, et comme cet ami a dû partir tout d'un coup, je m'amuse à revoir le pays en l'attendant... Rien n'a été changé dans cette chambre ?
Joseph
Rien, monsieur.
Jacques Gauthier
En effet, je reconnais les rideaux rouges... Voici l'histoire de Roméo et Juliette en huit tableaux... Et la table, vous n'avez pas gratté la table ?
Joseph
Non, Monsieur.
Lisant.
À lui-même, rêvant.
Jacques Gauthier
Donnez-moi la bougie... Ce doit être ici, dans ce coin... Eh ! Oui, l'écriture paraît encore fraîche... « J'aime Jacques. »... C'était la veille de notre départ. J'écrivais, là. Elle s'ennuyait, elle trempa le bout de son petit doigt dans l'encre, et elle fit ces grosses lettres : « J'aime Jacques. »... Pendant plusieurs jours, son ongle en garda une tache noire que je baisais avec dévotion.
Joseph
Monsieur prend cette chambre ?
Jacques Gauthier
Non... Décidément, il y fait trop froid. Tout cela est mort, mon coeur gèle ici.
Joseph
Je pourrais faire du feu.
Jacques Gauthier
Merci, cela ne me réchaufferait pas... Je resterai au numéro 8... J'y trouverai du feu et de la lumière, n'est-ce pas ?
Joseph
Oui, Monsieur, j'avais tout préparé.
Jacques Gauthier
Bien. N'oubliez pas de m'éveiller de bonne heure.
Scène 2
Joseph, Francis Hubert, Madeleine
Allant à la porte.
À Francis et à Madeleine.
Joseph
Il ne sait pas ce qu'il veut, ce garçon. Il m'appelle, pour me dire qu'il préfère coucher dans cette chambre. Il entre, regarde, puis s'en va... Ah ! Voici les voyageurs qui descendent de voiture. Je vais les caser... Par ici, Monsieur et Madame.
Francis Hubert
Cette chambre est libre ?
Il allume le feu.
Joseph
Oui, monsieur... Je vais allumer le feu.
Madeleine
À quelle distance sommes-nous de Montpellier ?
Francis Hubert
À trois lieues... Nous coucherons ici, puisque ce voyage dans les ténèbres t'inquiète... Ma mère doit avoir ma lettre, à cette heure.
Elle ôte son manteau et son chapeau.
Madeleine
Oui, elle sait tout.
Il va pour sortir.
Joseph
Madame Madeleine ! Avec un autre !... En voilà une histoire !
Francis Hubert
Écoutez, je vais descendre commander notre dîner. Vous mettrez le tout dans une corbeille, que vous monterez. Nous nous servirons nous-mêmes.
Joseph
Bien, Monsieur.
Scène 3
Francis Hubert, Madeleine
Francis Hubert
Nous sommes seuls... seuls, entends-tu, Madeleine, ignorés, perdus... Ta pensée est-elle plus calme, ton coeur est-il plus confiant ?
Madeleine
Il me semble reconnaître cette chambre... Au bord de la route, dans la nuit, j'ai aperçu des arbres que j'ai déjà vus.
Francis Hubert
Tous les arbres se ressemblent, dans l'ombre. Tu es encore secouée, et tu rêves, les yeux ouverts... Apaise-toi. Je t'aime... Nous avons bien fait, de passer cette journée à Montpellier et d'écrire de cette ville à ma mère, avant de partir pour Nice... Nous voyagerons à petites étapes, couchant le soir où nous nous trouverons.
Madeleine
Quelle pouvait être cette femme qui suivait en courant notre voiture ? Elle me regardait fixement aux lueurs de la lanterne.
Francis Hubert
Une mendiante à qui j'ai donné une aumône... Elle s'est éloignée.
Madeleine
Non, elle nous a suivis jusqu'ici. Je l'ai vue en bas.
Francis Hubert
Que nous fait cette femme !... Dis-toi que nous sommes seuls et que rien ne peut nous séparer désormais... J'ai choisi cette maison isolée et comme oubliée au bord de la grand-route, parce que c'est la maison qu'il nous faut, ce soir... Quel silence, quelle paix profonde ! Nous sommes en dehors du monde, en dehors de la vie, et nous pouvons nous appartenir, sans que personne se lève entre nous.
Elle pleure.
Madeleine
Oh ! Francis, Francis...
Francis Hubert
Tu pleures, Madeleine, tu n'as plus confiance en ma tendresse... Sais-tu que je ne veux que ton coeur ! Que m'importe le reste !... Vois. Qui y a-t-il ici ? Deux êtres qui s'aiment et dont personne ne s'occupe... Ici, il n'y a point de passé, il n'y a qu'un présent tranquille et bon.
Madeleine
Non, j'ai peur, j'ai froid.
Il s'assied à ses pieds.
Francis Hubert
Assieds-toi là, devant le feu... Dis-moi que tu espères. Moi, ce calme qui m'entoure, me fait du bien. Je suis heureux de pouvoir t'aimer ainsi, de penser que seuls nous existons et que seuls nous nous aimons... Imagine-toi que nous sommes plus loin et plus haut, au-delà de tout... Nous nous aimons et nous nous reposons.
Madeleine
Tu es bon, Francis... Le monde n'est plus, tu as tué le monde, mais tu ne pourras tuer les souvenirs.
Francis Hubert
Si, je tuerai les souvenirs, je les tuerai dans ce voyage dont nous reviendrons guéris tous deux... Demain, nous partirons, nous irons le long des routes, partout où il y aura du soleil... Tu souris, chère enfant. Espère !
Madeleine
Eh bien ! Oui, j'espère... Je veux espérer, parce que je ne vois plus que toi et que tu m'empêches de me bien voir. Nous irons devant nous, toujours seuls.
Francis Hubert
D'abord, nous allons descendre jusqu'à Marseille. Là, nous prendrons la mer.
Madeleine
À Nice, nous chercherons un coin écarté... Il doit faire bon, sous ce large ciel. Je guérirai peut-être.
Il se lève.
Francis Hubert
Et, lorsque nous nous sentirons plus calmes, j'écrirai de nouveau à ma mère, je lui dirai de venir nous rejoindre avec notre fille. Elle aura pardonné. Nous serons quatre à nous aimer... On est bien dans cette chambre, nous y rêvons de bonheur. On a dû y aimer déjà, pour qu'elle soit si douce... J'ai toujours vécu gaiement dans ces grandes chambres d'auberge. Elles ont je ne sais quoi de naïf qui me rafraîchit. Tout le monde y passe et tout le monde y laisse un peu de ses larmes et un peu de ses rires.
Madeleine
C'est vrai. Je finis par m'y sentir plus courageuse... Mes craintes s'en vont une à une.
Francis Hubert
Chère Madeleine... Eh bien ! Nous allons vivre cette soirée comme autrefois, lorsque nous nous sauvions du monde pendant des journées entières... Tu n'as plus peur ici, tu ne pleureras pas toute seule ?
Madeleine
Non.
Francis Hubert
Je puis descendre un instant ?
Madeleine
Va. Je suis forte.
Scène 4
Madeleine
Après un long silence, regardant autour d'elle.
Se dressant brusquement.
Madeleine
Je connais cette chambre... J'ai vu ces gravures, j'ai dormi sous des rideaux rouges pareils à ceux-ci... S'il faisait jour, j'aurais certainement reconnu cette maison. Les ténèbres déforment tout. Puis, j'ai la fièvre... J'étais en voyage, il y a quelques années... Seigneur Dieu ! Je me souviens !
Scène 5
Jacques Gauthier, Madeleine
Gaiement.
Jacques Gauthier
Eh oui ! C'est bien Madeleine... Puis-je entrer ?
Madeleine
Lui !
Il entre.
Jacques Gauthier
Monsieur n'est pas là, je l'ai entendu descendre. Ce diable de Joseph a une mémoire ! Il vient de me dire que tu étais ici, avec une personne... J'ai voulu te serrer la main.
Madeleine
Oh ! Non !
Jacques Gauthier
Non ? Pourquoi ?... Comme tu voudras, ma fille. Je ne veux pas te faire du tort. J'ai attendu que la personne ne fût plus là, et je me sauverai avant qu'elle revienne... Est-ce le gros Gustave ?
À part.
Madeleine
Je vous en prie... Si je lui disais tout...
Jacques Gauthier
Traite-moi donc en ami, nous sommes de vieux camarades... Est-ce toi qui as choisi cette chambre ? Et l'autre ne sait rien, n'est-ce pas ? Un mauvais tour que tu lui joues là, ma fille.
Madeleine
Je ne puis parler maintenant.
Jacques Gauthier
Nous nous sommes donc quittés fâchés ?
Madeleine
Non.
Jacques Gauthier
Je te répète que tu peux être tranquille. Je parais et je disparais.... Je loge à quelques lieues d'ici, chez un ami qui a eu le caprice de m'abandonner le soir même de mon arrivée. Je l'attends... Et toi, que fais-tu ?
Madeleine
Rien.
Jacques Gauthier
Ah !... Mais comme tu es froide ! Moi qui croyais que tu allais me sauter au cou... Tu l'aimes donc ?
Madeleine
Oui.
Jacques Gauthier
Ce n'est pas le gros Gustave, bien, sûr ?... Georges peut-être ? Non ?... Ah ! Sans doute le petit blond, Julien Dupré ? Pas davantage ?... Bon ! C'est alors quelqu'un que je ne connais pas... Et tu ne vois plus les garçons que je viens de nommer ?
Madeleine
Non.
Jacques Gauthier
C'étaient de braves enfants, des camarades d'un jour que j'ai regrettés plus d'une fois... Les joyeuses journées que nous avons passées avec eux ! Te souviens-tu ?... J'ai toujours pensé qu'un de ces amis avait pris ma place dans ton coeur.
Madeleine
Monsieur, par pitié !
Jacques Gauthier
Allons, cela a dû être. Ne dis pas non... Mais qu'as-tu, ma pauvre Madeleine. Toi, si gaie et si insouciante ! Et pourtant tu as encore embelli... Tu ne veux pas que je t'embrasse, avant de m'en aller ?
Madeleine
Non, laissez-moi.
Jacques Gauthier
Tiens ! Tu as raison. Je suis fou. Mais je crains bien que tu n'aies ni mémoire ni coeur, Madeleine. Si tu aimes cet homme, ne reste pas avec lui dans cette chambre. Les murs te parleraient de moi et t'empêcheraient de l'entendre... Adieu.
Scène 6
Madeleine
Madeleine
Oui, les murs parlent, et je les entends maintenant... Je sais pourquoi j'avais peur. Francis m'assurait que nous étions seuls dans cette chambre. Il ne voyait pas le passé qui était là, autour de nous... Ah ! Je voudrais mourir !
Scène 7
Joseph, Madeleine, Laurence
Joseph
Voici le dîner, Madame... Monsieur va monter.
Madeleine
Bien.
Joseph
Ah ! J'oubliais. Il y a là une femme qui insiste pour vous dire un mot.
Laurence
C'est moi, Madeleine.
À Joseph.
Madeleine
la reconnaissant. Laurence !... Retirez-vous.
Scène 8
Laurence, Madeleine
Laurence
Tu me reconnais, maintenant, je le vois. Oh ! Moi, j'étais sûre de ne pas me tromper, je t'avais reconnue tout de suite.
Madeleine
Que me voulez-vous ?
Laurence
Tu ne me tutoies plus, tu fais la fière... Est-ce parce que tu es bien nippée ? Mais tu sais, ma fille, il y a des hauts et des bas dans l'existence.
Madeleine
Vous vous trompez, je ne suis plus celle que vous avez connue. Je suis mariée. Laissez-moi.
Laurence
Bah ! Tu es mariée, pour tout de bon ?... Moi qui te croyais avec un Anglais ou un Russe, lorsque je t'ai vue rouler carrosse... Alors, c'est ton mari, ce jeune homme qui m'a donné cent sous par la portière ?
Madeleine
Oui... Laissez-moi.
Laurence
Ah ! Dis donc, faut pas m'humilier... Cent sous, c'est toujours bon à prendre. D'ailleurs, je croyais que c'était un amant. Puisque ce monsieur est ton mari, je vas te les rendre tes cent sous.
Madeleine
Gardez-les... Que voulez-vous encore ?
Laurence
Mais je ne veux rien, ma fille... Je voulais t'embrasser, rire un peu ensemble... Tu me reçois comme un chien. Je vais m'en aller... Tu as toujours été si drôle. Moi ton aînée, ça me faisait rire, de voir une belle fille pleurer, des fois, parce que les hommes lui disaient dans la rue qu'elle était jolie. Tu te rappelles ce garçon qui, un jour...
Madeleine
Je vous en prie, allez-vous-en. Je vous répète que je suis mariée, que j'ai une petite fille.
Laurence
Moi aussi, j'ai eu une petite fille... Elle est morte... J'étais si malheureuse, à Paris, que j'ai préféré revenir dans ce pays, qui est le mien. Mon père m'a chassée et les enfants me jettent des pierres, quand je passe. J'aime mieux retourner là-bas, quitte à crever de faim sur le trottoir... Peut-être que quelqu'un voudra bien m'y ramasser... Tu as eu de la chance, toi !
Madeleine
Mon Dieu, mon Dieu !
Laurence
Écoute donc, cela pouvait m'arriver comme à toi. Tu n'étais pas plus princesse qu'une autre... Dis-toi ça, ma fille, et tu ne chercheras plus à humilier le monde.
Madeleine
Vous avez raison. Voici mon mari qui monte. Restez !
Francis entre. Laurence recule.
Laurence
Eh non ! C'est qu'à la fin tu m'as mise en colère. Tu es trop fière Madeleine... Je m'en vais. Je ne veux pas te faire arriver du mal !
Scène 9
Francis Hubert, Madeleine, Laurence
Apercevant Laurence qui se tient au fond.
Francis Hubert
Voici la nappe, que le garçon avait oubliée. Mettons vite la table et dînons. Comme aux premiers jours, nous nous enfermerons pour manger dans la même assiette... Quelle est cette femme?
Madeleine
C'est une de mes amies, Francis. Elle va dîner avec nous... Je le veux.
Francis Hubert
Cette femme ?
Madeleine
Oui... Elle nous parlera du passé. Elle te contera de bonnes histoires... Et nous rirons !
Francis Hubert
Madeleine !
Laurence
Ne l'écoutez pas, Monsieur. Si j'avais su, je ne serais pas montée. Je voulais causer un peu avec elle, simplement... Ne la maltraitez pas.
Francis Hubert
Vous avez connu Madeleine...
Laurence
Bonsoir.
Scène 10
Francis Hubert, Madeleine
Francis Hubert
Qu'est-il donc arrivé ?... Oh ! Notre pauvre bonheur !
Madeleine
Tu avais raison. Nous avons eu tort de fuir. C'était lâche. Là-bas nous aurions lutté. Maintenant, nous n'avons plus qu'à doubler le pas... On n'échappe point aux souvenirs.
Francis Hubert
Dis-moi tout.
Madeleine
Nous cherchions un coin perdu où nous puissions être seuls. Seuls ! Jamais plus nous ne serons seuls, Francis... Le passé était ici, dans cette chambre à nous attendre.
Francis Hubert
Dans cette chambre...
Madeleine
Tu as vu cette femme. Elle a été mon amie, elle est un peu de ces jours d'autrefois que je voudrais oublier... Personne, disais-tu, ne devait ici se dresser entre nous ; nous étions en dehors du monde, en dehors de la vie... Et cette femme t'a fait mentir.
Francis Hubert
Elle s'est trouvée là, c'est un hasard. Elle est partie, nous ne la verrons plus.
Madeleine
Ah ! Tu crois que je vais pouvoir me heurter à chaque pas et conserver ma tête froide et saine. Je ne me sens point cette force. Il me faut de la paix, ou je ne réponds plus de ma raison... Sais-tu qui est là, dans une pièce voisine ? Sais-tu qui je viens de voir, qui est entré, pendant ton absence ?... Jacques ! Jacques m'a tutoyée et m'a demandé un baiser en riant.
Francis Hubert
Jacques !
Madeleine
Je suis une pauvre fille, moi, une fille qu'il a le droit d'insulter. Il ne sait pas qu'on me respecte maintenant, il ne m'a pas vue à ton bras... Et veux-tu savoir pourquoi je l'ai laissé rire et me tutoyer ainsi ?... J'avais reconnu cette chambre, je l'ai habitée huit jours avec lui.
Francis Hubert
Madeleine, calme-toi... Ne regarde pas ces murs, de ces yeux de folie !
Madeleine
Oh ! Je les connais, va, je les connais bien... Ma pauvre tête éclate. Il faut me pardonner, vois-tu. Je ne puis m'empêcher de dire ces choses... C'est une effroyable souffrance que de penser. Oh ! Par pitié, tue, tue ma pensée !
Francis Hubert
Calme-toi, reviens à toi, Madeleine.
Madeleine
Non, je voudrais ne plus penser, car ce que je pense est horrible, et je pense tout haut... Ces images, il y a en six. Je montais sur une chaise pour les mieux voir... Celle-ci m'a fait pleurer. Jacques riait.
Francis Hubert
Tais-toi !
Madeleine
Par la fenêtre, on voit la cour. Je me souviens bien. Il y a, dans un coin, un vieil arbre, près d'une fontaine. En face est le pigeonnier... Jacques et moi, à la tombée du jour, nous regardions les pigeons qui rentraient un à un.
Francis Hubert
Par pitié, tais-toi !
Madeleine
C'était en été. Les nuits étaient étouffantes. Nous rejetions le soir les rideaux derrière le lit...
Francis Hubert
Oh !... Je ne puis pourtant la tuer.
Madeleine
courant à la table. Là, j'ai écrit quelque chose. Oui, la veille de notre départ. J'ai trempé mon petit doigt dans l'encre et j'ai écrit : « J'aime Jacques. »
Francis Hubert
Misérable !
Madeleine
C'est cela, tue-moi... Tu vois bien que je suis folle et que tu dois me tuer. Qu'attends-tu encore ?
Francis Hubert
Ah ! Que je souffre!
Madeleine
Tu souffres parce que tu m'aimes et que je ne puis plus être à toi. Je te dis des choses, n'est-ce pas ? qui te font saigner le coeur. Je ne sais pourquoi je te conte tout cela. Ne me crois pas méchante... Tu te rappelles combien j'étais douce chez ta mère. Je vous aimais bien, j'avais oublié, je me croyais une créature pareille à vous. Jamais une image du passé ne s'éveillait... Ici, tout m'a repris à la gorge, et j'étoufferais, si je ne parlais.
Il se lève.
Francis Hubert
Il paraît qu'ils ont raison, les autres, ceux qui n'ont ni foi ni espoir. Allons, c'est la destinée. Partons.
Madeleine
Fuir encore... Pourquoi ? Tout n'est-il pas fini ?
Francis Hubert
Tout ne peut être fini entre nous.
Madeleine
Sois franc. T'ai-je épargné, moi, dans ma folie ?... Il y a désormais quelqu'un qui nous sépare. Est-ce que tu oserais m'embrasser, Francis ?... Tu vois bien, tu ne réponds pas.
Francis Hubert
Nous irons devant nous, toujours devant nous, jusqu'à ce que nous nous endormions de lassitude.
Madeleine
Aller plus loin... Pour habiter des chambres qui me rendraient folle, pour rencontrer sur les routes des femmes en loques qui me tutoieraient !... Non, j'aime mieux m'arrêter ici. À chaque relais, j'aurais peur de trébucher contre des fantômes.
Francis Hubert
Alors, que veux-tu faire ?
Madeleine
Mourir !
Francis Hubert
Tu oublies ta fille, Madeleine.
Madeleine
Je ne l'oublie pas. Il vaudrait mieux que cette enfant ne me connût jamais.
Francis Hubert
Écoute, allons passer la nuit à Montpellier, et demain retournons dans cette maison que nous n'aurions pas dû quitter, retournons près de ma mère. Elle sait tout, elle seule peut nous pardonner et nous calmer.
Madeleine
Attendre, souffrir encore !... Et s'il n'y a plus de refuge, si ta mère me repousse, diras-tu comme moi que tout est bien fini ?
Francis Hubert
Oui.
Madeleine
Allons !... C'est le dernier espoir.
Acte III
Scène 1
Madame Hubert
Véronique entre lentement. Elle va s'asseoir devant la table où est la bible et se met à tricoter.
Madame Hubert
Que les soirées d'hiver sont longues, à mon âge, quand on est seule ! Huit heures à peine... Cette femme m'a volé mon fils. Et je suis seule...
Scène 2
Véronique, Madame Hubert
Véronique
La petite ne voulait pas s'endormir.
Madame Hubert
Elle dort ?
Véronique
Oui. J'ai dû la bercer longtemps.
Madame Hubert
Monsieur Jacques Gauthier est-il rentré ?
Véronique
Pas encore... Il reviendra certainement ce soir.
Madame Hubert
Je veux lui parler.
Véronique
J'ai dit à Jean de le faire monter, dès qu'il sera de retour.
Madame Hubert
Il ne peut rester ici une heure de plus... Je ne sais comment lui dire cela.
Véronique
La honte n'est pas pour vous, elle est pour ceux qui ont commis la faute.
Madame Hubert
Ah ! Véronique, vous avez la main rude, vous ne fléchissez jamais.
Véronique
Voulez-vous que ce soit moi qui lui parle ?
Elle pleure.
Madame Hubert
Non, je trouverai les paroles nécessaires... Je suis bien lasse, ma pauvre Véronique, bien triste.
Posant la main sur la bible.
Véronique
Vous êtes faible... Voulez-vous que nous consultions Dieu pour qu'il vous enseigne votre devoir ?
Madame Hubert
Croyez-vous donc qu'il ne faut pas pardonner ?
Véronique
Pardonner, c'est encourager le mal.
Madame Hubert
Pardonner, Véronique, c'est tuer le mal.
Véronique
Vous êtes faible, vous dis-je. Il faudra chasser cette femme, si elle ose jamais remettre les pieds dans cette maison. Elle n'a pas droit au bonheur. Que penseraient les méchants, s'ils apprenaient qu'une pécheresse a été récompensée ici du bien qu'elle n'a pas fait ?
Madame Hubert
Cette pécheresse est aimée de mon fils, et cela désormais la rend nécessaire à notre paix à tous... Vous vivez en dehors du monde, Véronique.
Véronique
Je ne sais pas, moi... Les coupables doivent toujours être condamnés.
Madame Hubert
Lisez-moi, si vous voulez, cette douce histoire de Jésus pardonnant à la femme de mauvaise vie.
Véronique
Oui, Jésus pardonna. Mais la femme s'était repentie... Je n'ai pas lu un seul mot de remords dans là lettre de Francis. Ils se sont enfuis devant le châtiment, et vous voilà seule à pleurer... Comprenez-vous que vous êtes punie, vous aussi, punie de votre aveuglement ?
Madame Hubert
Ah ! Mon pauvre coeur éclate de chagrin et de doute.
Véronique
Si vous pardonnez, c'est Dieu qui punira.
Véronique va à la fenêtre.
Madame Hubert
Taisez-vous... Voici, je crois, Jacques qui revient. J'entends du bruit dans la cour. Voyez donc.
Véronique
Ce sont eux !
Madame Hubert
Qui, eux ?
Véronique
Francis et Madeleine.
Madame Hubert
Oh ! Déjà !
Véronique
Francis est entré dans l'écurie, Madeleine monte.
Elle sort, Madeleine entre, ôte son chapeau et son manteau. Véronique la regarde faire en silence.
Madame Hubert
Non, non, je ne puis la voir en ce moment, je ne puis encore l'embrasser... Dans un instant, tout à l'heure.
Scène 3
Madeleine, Véronique
Madeleine
Pourquoi me regardez-vous de la sorte ?... Vous savez tout, n'est-ce pas ? Vous êtes de la famille... Je suis donc bien étrange à voir ?
Véronique
Je regarde si vous baissez les yeux.
Madeleine
Ah ! C'est vrai, vous allez m'insulter, vous. Cela doit être, car vous êtes une honnête femme... À quoi me condamnez-vous ?
Véronique
Vous n'avez pas droit à la colère. Humiliez-vous, n'irritez pas le Ciel davantage.
Madeleine
J'ai assez de souffrance... Si j'avais songé que je vous retrouverais dans cette maison, je n'y serais pas revenue, car je savais que vous deviez m'être impitoyable.
Véronique
Écoutez... J'avais dix ans, lorsque je perdis mon père et ma mère...
Madeleine
C'est cela, contez-moi votre vie, je vous conterai la mienne... À dix ans, j'étais heureuse. J'avais des jouets plein une chambre. Ma mère ne m'envoyait pas à l'école, pour ne point me faire pleurer.
Véronique
Dieu déjà m'enseignait la vie... Je me fis servante, je vécus humble et tranquille.
Madeleine
J'avais de petites mains blanches qui faisaient mon orgueil... Plus tard, à seize ans, j'aimais le soleil. Un matin, je sortis et je ne rentrai pas... Il faisait beau dehors.
Véronique
Mon aïeul est mort pour la foi, et c'est le sang de ce martyr qui m'a protégée... Vous voyez bien que j'ai le droit de vous parler d'humilité.
Madeleine
Puisque vous n'avez pas vécu, comment osez-vous juger la vie ?... Pouvez-vous me consoler ?
Véronique
Non, il faut que vos larmes coulent, il faut que vous baisiez la main qui vous châtie.
Madeleine
Pouvez-vous faire que mon coeur se calme, que je rende à Francis la paix et la foi?
Véronique
Non, plus vous vous déchirerez, plus vous souffrirez, et plus vous monterez vers le pardon.
Madeleine
Pouvez-vous défaire ce qui a été fait, me promettre que je souffrirai seule ?
Véronique
Non, si les autres souffrent, c'est qu'ils sont coupables. Dieu ne frappe pas en aveugle.
Madeleine
Eh bien ! Alors, si vous ne pouvez rien, que faites-vous là, pourquoi me torturez-vous ?... Vous êtes une honnête femme, c'est bon, laissez-moi !... Et tenez ! Votre Dieu n'est pas plus puissant que vous. Lui non plus ne peut rien.
Véronique
Malheureuse, vous blasphémez, vous ne méritez aucune pitié.
Madeleine
Laissez-moi... Où est Madame Hubert.
Véronique
Elle est partie.
Madeleine
Pourquoi partie ?
Véronique
Pour ne pas vous voir.
Madeleine
Ah !... Et ma fille ? Donnez-moi ma fille que je m'en aille.
Véronique
Madame Hubert a emmené votre fille.
Madeleine
C'est bien, je comprends... J'ai rencontré sur le grand chemin mon passé de vice qui m'a rendue folle, et je trouve ici la vertu qui m'achève... Mais vous n'aviez pas besoin de m'insulter. Vous n'aviez qu'à me dire tout de suite que je n'ai plus de mère et que je n'ai plus de fille... Allez-vous en.
Scène 4
Madeleine, Francis Hubert
Madeleine
Viens ici, Francis... N'est-ce pas ? Je suis calme et j'ai toute ma raison... Je veux causer avec toi.
Francis Hubert
Voyons ma mère avant tout.
Madeleine
Ta mère est partie. Elle a fui devant moi.
Francis Hubert
Et notre fille ?
Madeleine
Ta mère a emmené notre fille... La maison est vide.
Francis Hubert
Ah ! C'est la fin de tout !
Madeleine
L'espérance est morte, n'est-ce pas ?
Francis Hubert
Oui.
Madeleine
Tu ne me diras plus de tenter l'oubli ?
Francis Hubert
Non.
Madeleine
Tu vois où nous en sommes, liés l'un à l'autre, traqués, enfermés, nous blessant, nous faisant saigner le coeur... Est-ce que je puis t'appartenir maintenant ? Est-ce que tu peux m'aimer encore ? Nous aurions beau nous aveugler : par instants, nous verrions clair, et nos bras se glaceraient, nous aurions peut-être de la haine... À moins que tu ne consentes à vivre séparés, toi ici et moi là, comme ces ménages qui s'acceptent uniquement devant le monde, pour sauver les apparences.
Francis Hubert
Non, je t'aime. Je te veux, toi ou rien.
Madeleine
Alors, tout est bien fini, tu en es convaincu, n'est-ce pas ? Car j'entends ne rien faire contre la raison... Rappelle-toi, je voulais mourir là-bas, dans l'auberge. Tu m'as dit d'attendre, tu désirais que ta mère décidât de mon sort. Et elle a décidé, elle est partie... La maison est vide, je veux mourir.
Francis Hubert
Je mourrai avec toi.
Madeleine
Que dis-tu là ?... Tu ne dois pas mourir, toi, Francis. Ce serait une mort inutile.
Francis Hubert
Tu n'as pas compté que je resterais seul à souffrir ?
Madeleine
Qui te parle de souffrance ! Est-ce que tu aurais peur de souffrir ? S'il ne s'agissait que de souffrir, je resterais, je lutterais... Je meurs parce que je suis de trop.
Francis Hubert
Tu ne mourras pas seule.
Madeleine
Épargne-moi, ne me rends pas plus coupable... Nous ne sommes plus dans les choses ordinaires de la vie. Nous sommes loin, vois-tu, bien loin du monde.
Francis Hubert
Que me fait le monde ? C'est mon coeur qui me dit de te suivre.
Madeleine
Impose silence à ton coeur... Il faut que je meure, il faut que tu vives.
Francis Hubert
Madeleine...
Madeleine
Ah ! Francis, reste pour que je m'en aille avec la pensée que quelqu'un me pleurera... Et il y a encore ta mère, il y a notre fille. Tu leur parleras de moi, elles me pardonneront, et vous serez ainsi trois à m'aimer... Veux-tu ?
Francis Hubert
Non, non, cherchons encore.
Madeleine
Pourquoi tes lèvres disent-elles cela ? Je lis dans ton regard que tu me donnes raison.
Francis Hubert
Mais tu ne peux mourir ainsi, je t'aime, je ne laisserai pas accomplir ce meurtre devant moi.
Elle va prendre le flacon dans la petite pharmacie qui est sur le buffet.
Madeleine
Il faut que cela soit... Laisse-moi faire.
Francis Hubert
Je ne veux pas, je ne veux pas.
Madeleine
Ce flacon contient de la strychnine... Tu me l'as appris l'autre soir.
Francis Hubert
Je te briserai plutôt les poignets... S'il faut que je vive, je veux que tu vives.
Madeleine
Tu sais bien que c'est impossible.
Francis Hubert
Rends-moi le flacon.
Madeleine
Tu fais l'enfant... Lâche-moi !
Francis Hubert
Non, je t'aime.
Madeleine
Tu ne te rappelles pas la chambre d'auberge, les gravures qui m'ont fait pleurer, les rideaux rouges que j'écartais pendant les nuits étouffantes ?
Francis Hubert
Non, je t'aime.
Madeleine
Tu ne te souviens pas de la table et de l'aveu qui s'y trouve ?... « J'aime Jacques ! »
Francis Hubert
Ah ! Misère ! Il la repousse, tombe dans un fauteuil et sanglote, pendant qu'elle vide le petit flacon d'un trait.
Elle se penche vers lui, il la prend dans ses bras et l'assoit sur le fauteuil.
Madeleine
Maintenant, Francis, je puis t'embrasser... Je vais mourir.
Francis Hubert
Oh ! Malheureux ! Qu'avons-nous fait, que viens-tu de faire ? Et ce poison qu'on ne peut combattre... Mais c'est abominable, je suis un assassin, moi, d'avoir permis ce meurtre !
Madeleine
Non, c'est une expiation... Oh ! Je souffre, ma poitrine brûle !... Écoute, lorsque je serai morte, tu me couvriras la face. Si Jacques vient, il ne pourra me reconnaître... Oh ! Je souffre, je souffre !
Scène 5
Jacques Gauthier, Francis Hubert, Madeleine, Véronique
Jacques Gauthier
J'arrive. Qu'y a-t-il donc ?
Il recule à mesure que Jacques approche et découvre ainsi Madeleine.
Francis Hubert
Sortez, sortez, par pitié !
Jacques Gauthier
Madeleine.
Elle meurt.
Madeleine
Cache-moi, cache-moi. Ah !...
Véronique
Dieu le Père n'a pas pardonné.