Molière A Pézenas
Scène 1
Poquelin, La Couture, Drouillac
Entrent POQUELIN et LA COUTURE.
Poquelin
Donc, affiches, décors, tout est prêt !
La Couture
Heu !
Poquelin
Malgré Ma lettre !
La Couture
Epistola !
Poquelin
Je suis déshonoré ! Jusque sur les Tréteaux suivre cette drôlesse ! Mon fils, un Poquelin !
La Couture
Poquelinus !
Poquelin
Eh ! Laisse Ce jargon, La Couture ; après avoir, avec Tes in-quarto véreux, ton latin et ton grec, Empoisonné le fils, respecte au moins le père !
La Couture
Mais, monsieur, le latin...
Poquelin
Le latin m'exaspère !
La Couture
Ignorantus!
Poquelin
Maudit soit le jour où, poussé Par un stupide orgueil, ce vieux fou de Cressé Conduisit, malgré moi, Jean-Baptiste au collège !
La Couture
Blasphème !
Poquelin
Maudits soient les livres !
La Couture
Sacrilège !
Poquelin
Mon pauvre La Couture !
La Couture
Ah ! Monsieur, par pitié, Je vous l'ai dit vingt fois, faites-moi l'amitié De mettre Métaphraste au lieu de La Couture, Vocable trivial qui rime avec roture !
Drouillac ronfle comme au lever du rideau.
Poquelin
Mon pauvre Métaphraste !... - Eh ! le sot confident ! Suis-je fou de gémir au cou de ce pédant ! Nous ne sommes pas seuls.
La Couture
Quelle trompette !
Poquelin
Hé ! l'homme !
Drouillac
Moun boun moussur ?
Poquelin
Comment est-ce que l'on vous nomme ?
Drouillac
Drouillac, per bous serbi, nascut à Tarascon.
Poquelin
Que dit-il ?
La Couture
Nescio. C'est, je crois du gascon.
Poquelin
L'un répond en patois, l'autre en latin harangue ; C'est la tour de Babel : autre bouche, autre langue !
Drouillac
Je parle aussi français, moussur.
Poquelin
Ah !
Drouillac
Sans assent !
Poquelin
J'aurais besoin de voir, pour un cas fort pressant, Le chef de cette troupe.
Drouillac
Un grand, fine moustache, Gros sourcils ?
La Couture
Juste.
Drouillac
Il est là-haut qui se harnache.
La Couture
Et que prétendent-ils donner, ces histrions ? Quelque grosse parade, avec des horions, Des grimaces, des coups de pied au cul, sans doute ?
Drouillac
Est-ce que je sais, moi ? Ces gens m'ont sur la route Rencontré. J'étais maigre et fait comme un bandit. L'un me bailla du pain. L'autre, le chef, me dit : « Si tu n'es pas trop fier, monte sur ma charrette. » Depuis ce jour, j'ai soin des chandelles, j'apprête Les costumes, je mets en place les décors ; Je voyage, je bois, je mange... et prends du corps !
Poquelin
Fort bien ; mais que font-ils devant leur auditoire, Ces bateleurs ?
Drouillac
C'est comme une espèce d'histoire En conversations, où l'on pleure, où l'on rit, Selon que l'occupant prêche ou fait de l'esprit.
La Couture
Invention du diable, et que le ciel condamne !
Drouillac
Dieu n'y suffirait pas. Je ne suis point un âne, Et Molière m'a dit qu'on faisait autrefois Des théâtres en marbre où vingt mille bourgeois, Sans bourse délier, tenaient fort à leur aise !
La Couture
Quel Molière ?
À Drouillac.
Poquelin
Eh ! pour Dieu, laisse-là cette thèse ! L'enfant prodigue aimait tes maudites leçons. Harangue-le d'abord de toutes les façons : Moi, je cours retenir sa place à la voiture ; Puis, quand tu l'auras bien sermonné, La Couture, Je parais brusquement sous ses yeux ahuris Et, de force ou de gré, le remmène à Paris ! Voulez-vous me conduire à travers cette auberge, Dont leurs remparts de corde et leurs cloisons de serge Font un vrai labyrinthe ?
Fausse sortie.
Drouillac
Oy, moussur.
La Couture
Qu'est-ce là ?
Drouillac
Le souper de Molière.
La Couture
Encor Molière !
Drouillac
Il a Si peu de temps, moussur, qu'il soupe quand et comme Ça se trouve !
La Couture
Un poulet, du bordeaux : le pauvre homme !
Scène 2
La Couture
S'asseyant à la table.
Mangeant.
Buvant.
Avec colère.
Il boit.
La bouche pleine.
Souriant.
D'un ton tragique.
Lentement et avec sourires.
Avec un rire bête, en montrant sa fourchette.
La Couture
Dans cette mission il faut se montrer fin. Je lui dirai : « Mon fils, veux-tu mourir de faim ?... » Ce poulet sent fort bon!... « Tu ne pouvais mieux prendre « Que le métier d'acteur... » Et sa cuisse est fort tendre !... « As-tu soif de misère ?... » Un bordeaux excellent ! « Eh bien, quand même un jour, à force, de talent, « Ta réputation, mon fils, serait conquise... » Ces baladins, morbleu ! font une chère exquise ! Cherchons quelque argument plus significatif. Je lui dirai... Ce vin est un apéritif ! Madeleine Béjart et sa soeur Geneviève Courent le Languedoc avec mon ex-élève. On m'a fait de chacune un horrible portrait ! En telle compagnie un saint se damnerait, Et Jean-Baptiste est saint... Comme moi je suis sobre ! Ah ! Je vous vois d'ici, créatures d'opprobre ! Un petit pied mutin passant sous les jupons... Des mains rosés... des dents blanches... des yeux fripons... Un fichu complaisant, où le regard se coule... Brrr ! Rien que d'y songer, j'en ai la chair de poule ! La chair de-poule ! Eh, mais, c'est presque un jeu de mots !
Scène 3
Molière, La Couture, Cressé
Molière
Les comédiens sont d'étranges animaux ; Leur peu d'empressement me met à la torture Et... Quel est ce monsieur ?
La Couture
Poquelin !
Il lui tend les bras. — Le pédant fait un mouvement pour s'y jeter ; puis, tout à coup, d'un ton solennel.
Molière
La Couture !
À part.
La Couture
Arrière ! je vous dois montrer de la froideur, Et je ne viens ici que comme ambassadeur ! Je suis assez content de ce petit exorde !
Molière
Que comme ambassadeur ?
Cressé
Attends, que je l'aborde. Ne reconnais-tu pas le...
La Couture
Vous êtes Cressé, Grand-père maternel de ce jeune insensé. Factotum et doyen des fous de son cortège !
Molière
Monsieur l'ambassadeur, voulez-vous prendre un siège ? On développe mal, debout, ses arguments.
La Couture
N'êtes-vous pas honteux de vos débordements, Jean-Baptiste ?
Molière
Grand-père, ai-je de quelque tache Souillé notre écusson royal ?
Cressé
Pas que je sache.
La Couture
Pouvez-vous vivre, même en qualité de chef, Avec des gens de sac et de corde ?
Molière
Joseph, Nicolas et Duparc sortent-ils des galères ?
Cressé
Leurs noms sur ces bancs-là ne sont point populaires !
La Couture
Mais les femmes? Je sais par plus d'un connaisseur...
Molière
Grand-père, qu'ont volé Geneviève et sa soeur ?
Cressé
La réputation que font à leurs pareilles Les fats et les porteurs d'excessives oreilles.
La Couture
Eh bien, soit le théâtre est un temple, un couvent, Et je le recommande à tout chrétien fervent ; Mais l'État n'admet point encor cette hypothèse !
Molière
Récite-nous l'édit du feu roi Louis treize, Grand-père !
Cressé
Seize avril, mil six cent quarante-un... Je passe tout de suite à l'article opportun... Article quatre. En cas que leurs mots et leurs gestes Soient, de tous points, décents, convenables, modestes, Prends les comédiens sous ma protection, Et fais savoir à tous que leur profession, N'ayant plus désormais rien d'abject ou d'infâme, Ne leur doit, dans le monde, attirer aucun blâme !
Molière
Eh bien ?
La Couture
Dois-je répondre ou lui tourner le dos ?
Molière
Monsieur l'ambassadeur, vous aimez le bordeaux ?
La Couture
Eh ! Sans doute !
Molière
Mon cher, tu plaides mal ta cause !
La Couture
Moi ?
Molière
Demande à grand-père.
Cressé
Une pareille glose Offrait mille arguments neufs ou rapetassés Et le pauvre garçon n'en a point dit assez. Ce serait charité de lui venir à l'aide !
Molière
Écoute-moi. Je suis La Couture, et je plaide, Tour à tour familier, noble, dur ou câlin, Contre Poquelin fils, acteur, pour Poquelin Père, valet de chambre et tapissier du Louvre !
Cressé
Du Louvre !... Tapissier ! Messieurs, qu'on se découvre !
Imitant la voit et les gestes du pédant.
Molière
Je commence : ... Ô mon fils ! Vers quel gouffre cours-tu ? Theatrum, le théâtre, ars digna contemptu, Id est art méprisable, est l'ultime ressource De tous les meurt-de-faim qui n'ont ni sou, ni bourse ; C'est le refugium, honni du monde entier, Où court tout paresseux qu'épouvante un métier ! Les grands seigneurs, dis-tu, hantent fort vos coulisses ? Oui, par libertinage, et vous êtes complices Des propos scandaleux qu'on y tient chaque soir ; Le parterre à vos nez donne de l'encensoir ; Mais devant ce public, toujours sur la réserve, Il vous faut, triste ou gai, montrer la même verve, Et votre adorateur n'est qu'un maître exigeant Qui veut, selon son droit, rire pour son argent !
La Couture
Bravo, mon fils! Voilà comme je les éduque !
Cressé
Voilà comme on réchauffe une cause caduque !
La Couture
Mais que répondras-tu, drôle, à ce plaidoyer ?
Molière
Que distraire étant plus habile qu'ennuyer, Un bon comédien mérite fort sa vogue Et vaut à tout le moins un mauvais pédagogue ; Que la meilleure chose a quelque méchant bout ; Et que l'on trouve enfin d'honnêtes gens partout !
Scène 4
Molière, La Couture, Béjart, Cressé, Louis
Molière
Témoin Joseph Béjart, auteur de deux volumes Sur les titres, blasons, qualités et costumes Des prélats et marquis de l'ancien Languedoc !
La Couture
Un acteur peut donc être idoneus ad hoc !
Béjart
Monsieur fait les pédants ?
La Couture
Oui, Monsieur... dans le monde.
Cressé
Témoin Louis Béjart, dont le discours abonde En mots spirituels, et qu'on a baptisé, Dans tout ce Languedoc, du nom de L'Éguisé !
La Couture
Touchez là : j'aime fort l'esprit et la science.
Louis
Vous en êtes le trait d'union !
Molière
Patience ! Vous vous embrasserez, camarades, plus tard. Je termine. Témoin Madeleine Béjart, Auteur d'un Don Quichotte estimé du parterre, Femme de jugement, femme de caractère, Femme !...
La Couture
L'embrasserai-je aussi ?
Cressé
Témoin sa soeur, Geneviève Béjart, un ange de douceur, Qui, du reste, au couvent a fait toutes ses classes !
À Molière.
La Couture
Encore une Béjart, et ce seront les Grâces ! Ton vin, Dieu me pardonne! au cerveau m'a monté!
Molière
Bois-en le dernier verre à la prospérité De ce groupe immortel qu'un public idolâtre Ne nomme plus déjà que l'Illustre théâtre.
La Couture
Mesdames et messieurs, je bois ce reliquat...
Scène 5
Duparc, Molière, Béjart, Cressé, Louis, Madeleine, Geneviève
Duparc
Nicolas Bonenfant, qui jouait l'avocat, Vient de faire une chute et s'est démis l'épaule !
Molière
Ah ! Le pauvre garçon !
Béjart
Dieu, quel malheur!
Cressé
Un rôle Nécessaire peut-être au Médecin volant !
Louis
Un si bon camarade !
Madeleine
Un si rare talent !
Geneviève
Et loin de sa famille, inconnu, sans ressource !
Molière
Cours vite, cher Duparc, lui porter cette bourse.
Duparc
Mais si je manque, alors qui fera Gros-René ?
Moment de silence.
On se groupe autour de lui et de Molière auquel il parle bas.
Cressé
C'est juste ! Mes enfants, je suis illuminé !
On n'entend pas le reste de la phrase.
Molière
Superbe... Magnifique... Au cas...
Cressé
Je te renie.
Molière
Vous êtes simplement un homme de génie !
Scène 6
Molière, La Couture, Geneviève, Béjart, Madeleine, Louis, Tous
Molière
Camarades !... Monsieur parle latin !
La Couture
Et grec.
Molière
Dates, chiffres, noms, faits, rien ne peut en échec Mettre cette mémoire étonnante ! Moi-même, Je l'ai vu réciter par coeur tout un poème Sur la conversion du fameux Attila, Qu'il écrivit, n'étant pas plus haut que cela !
La Couture
Moi, j'ai fait un poème ?
Molière
En vers latins !
La Couture
J'atteste...
Molière
Eh ! Mon Dieu, nous savons que vous êtes modeste ! Attila !...
La Couture
J'ignorais qu'il se fût converti.
Molière
Aussi bien n'étiez-vous alors qu'un apprenti ; Mais avouez du moins, ou je fais du tapage, Qu'un clin d'oeil vous suffit pour apprendre une page !
La Couture
[Un] clin d'oeil !
Molière
Moins encore ! Et de plus, bien qu'il n'ait Déclamé jusqu'ici que dans son cabinet...
La Couture
Ah ! Pardon, permettez que je vous interrompe. Au collège de Blois j'ai joué Théopompe, Tragédie héroïque en distiques latins ! Et l'on y parle encor du succès que j'obtins ! Théopompe est rempli de superbes tirades.
Geneviève
Dites-nous-en quelqu'une ?
La Couture
O terque...
Molière
Camarades, L'heure presse...
La Couture
O terque...
Molière
Serrons-lui tous la main Car de tous les mortels voici le plus humain !
Béjart
Parle plus clairement !
Molière
L'embarras où nous sommes Touche le brave coeur du plus docte des hommes ; Et, n'écoutant plus rien que ce coeur délicat, II veut bien condescendre à jouer... l'avocat !
Molière parle bas a Duparc qui disparaît un moment, et revient avec le costume de l'avocat.
Madeleine
Ah ! Monsieur !...
Louis
Recevez !...
La Couture
Quel avocat ?
Béjart
Le rôle Du malheureux acteur qui s'est démis l'épaule.
Louis
Il s'agit de parler latin comme un psautier !
Béjart
D'apprendre en on quart d'iieure un rôle tout entier !
La Couture
Qui ? Moi, sur les tréteaux ?
Molière
Cher maître !
La Couture
Tu te joues !
Madeleine
Nous vous embrasserons !
La Couture
Hein ? quoi ?
Geneviève
Sur les deux joues
Molière
Allons, ferme ! Le gars commence à s'émouvoir.
Geneviève
Cher monsieur !
Madeleine
Par pitié !
Elles l'embrassent en même temps chacune sur une joue. Grimace de jubilation du pédant.
La Couture
Baisez d'abord... pour voir !
Madeleine
Il consent !
La Couture
Je...
Tous
Merci !
Geneviève
Mettez-moi ce costume !
La Couture
Mais...
Madeleine
Vous êtes encor plus beau que de coutume !
Geneviève
Le rabat !
La Couture
Permettez !
Madeleine
Dieu ! Comme il vous va bien !
La Couture
Je...
Geneviève
Le chapeau !
La Couture
De grâce !
On entraîne le pédant. - Madeleine et Geneviève le tiennent chacune sous un bras. - Duparc précède ; les deux Béjart suivent.
Madeleine
Il ne manque plus rien !
Molière
Que l'avocat se taise ou qu'il s'opiniâtre, La cause est entendue : au théâtre ! au théâtre !
Scène 7
Un Échevin, Molière
Un Échevin
Vous êtes Mo-olière ?
Molière
Oui, monsieur.
Un Échevin
J'ai-ai droit, En ma qua-alité d'échevin de l'endroit, Au siège le plus haut de toute la-a salle.
Molière
On vous garde une chaise antique et colossale, Où s'est assis le roi Henri quatre !
Un Échevin
Fort bien. Est-ce du Jo-odelle ou du Monchré-étien Que je vais ou-ouïr ?
Molière
Mieux encor : la merveille De nos jours.
Un Échevin
Quo-oi donc ?
Molière
Le Menteur, par Corneille. Mais nous jouons d'abord une farce de moi, Où tout le monde rit, sans trop savoir pourquoi, Et que des gens de goût, monsieur, comme vous-même, Ont applaudie avec une indulgence extrême.
Un Échevin
Ah! vous compo-osez des farces ? Directeur, Co-omé-édien et, de plus, au-auteur ! C'est plai-aisant !
Molière
Plaisant, si cela peut vous plaire !
Un Échevin
La fa-arce convient pour le po-opulaire !
Molière
Monsieur le cardinal Mazarin l'aime fort.
Un Échevin
Monsieur le cardinal Maza-arin a tort !
Molière
Pour cette pauvre farce on est vraiment injuste ! Elle est grossière, soit : mais jeune, mais robuste ! L'auteur n'y fait mouvoir que des types connus, Oui : mais les coeurs en eux se laissent voir tout nus! Elle amuse toujours ; bien souvent elle éclaire. Ah ! ne dédaignons pas ce genre populaire, Si sérieux au fond, dans la forme si gai ! Qui sait si, quelque jour, le public, fatigué Des stériles efforts d'un art en décadence, Ne regrettera point sa naïve abondance? D'outrer le ridicule on lui fait un grief : C'est grâce à ce défaut qu'il le met en relief! Son langage est brutal : mais cette rude écorce Du tronc qu'elle recouvre accusa au moins la force!
Un Échevin
Comme vous plai-aidez !
Molière
Monsieur, j'ai fait mon droit.
Un Échevin
Je n'augure pas bien de ce mala-adroit, Qui donne au Men-enteur le nom de mé-erveille, Et veut qu'on le-e joue a-avant Co-orneille!
Scène 8
Cressé, Molière
Cressé
Ouf !
Molière
Le malade ?
Cressé
Dieux. Le pédant ?...
Molière
Converti !
L'échevin, à cette nouvelle, fait un bond, essaye en vain de parler et sort précipitamment.
Cressé
Bien !... Nous avons ce soir... le prince de Conti !
Molière
Grand-père, si ce soir Armand de Bourbon, prince De Conti, gouverneur royal de la province, Reconnaît son ami de collége... Tu ris ?
Cressé
Eh bien ?
Molière
J'ai, dans trois mois, un théâtre... à Paris !
Scène 9
Poquelin, Molière, Cressé
Poquelin
À Paris, oui, mon fils, c'est là que je t'emmène !
Molière
Ciel, mon père !
Cressé
Mon gendre !
Poquelin
Oublier Melpomène, Et, reprenant mon fonds, qui tombe en désarroi. Faire la couverture et les meubles du roi !
À part.
Molière
Mon père ! En a-t-il plein la bouche, avec ses titres !
Poquelin
Eh bien ?
Molière
Je suis vraiment fâché...
Poquelin
Tu récalcitres ?
Haut.
Molière
Quel beau verbe ! J'avoue...
Poquelin
Est-ce un refus ?
Molière
Direct !
Apercevant Cressé.
Poquelin
Eh ! quoi, fils imprudent, tu manques de respect À ton père ! Ah ! C'est vous, honte de deux familles ! Vieux fou qui, par le monde, allez traînant des filles ! Ne rougissez-vous pas...
Molière
Gendre peu circonspect, À ton beau-père, quoi ! tu manques de respect !
Poquelin
C'est lui qui vous menait, à l'heure où l'on se couche, Monsieur! voir au Pont-Neuf le fameux Scaramouche ! C'est grâce à lui, monsieur! qu'encore galopin, Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille et Turlupin Vous étaient familiers plus que la causerie, Monsieur ! Des bonnes gens de notre confrérie! C'est lui qui, vous mettant au collège à Clermont, Monsieur ! vous rendit fier, moqueur et rodomont! C'est lui qui vous a fait ce qu'on vous voit en somme!
Cressé
C'est-à-dire un coeur d'or, et peut-être un grand homme !
Poquelin
Les Poquelins, Monsieur ! J'en ai fait le calcul, Comptent huit échevins, trois juges, un consul, Fonctions qui parfois mènent à la noblesse! Ce nom...
Molière
Ce nom, pour Dieu, mon père, on vous lelais?e! Je m'en passe fort bien, malgré tous ses appas !
Poquelin
Eh ! Pour notre malheur, ne le portez-vous pas!
Molière
Ce serait le traiter de façon cavalière : Vous êtes Poquelin ! Je m'appelle Molière.
Poquelin
Molière ?...
Molière
L'heure passe, et mon public attend. N'embrasserez-vous pas le pauvre débutant, Qui doit à ce public faire bonne figure ?
Cressé
Ce baiser-là, pour lui, serait d'heureux augure !
Poquelin
Abandonne d'abord ta chimère, c-t reprends Le métier où se sont enrichis tes parents !
Cressé
Eh ! mon gendre...?
Poquelin
J'ai dit !
Molière
Allons, je désespère Que vous changiez jamais de langage, mon père ! Eh bien, sachez-le donc, quand même je devrais Jouer la comédie au fond des cabarets ; N'avoir jamais le temps que d'improviser presque, Pour un public naïf, quelque farce grotesque ; Retrouver à Paris monsieur Loyal, huissier, Qui, s'entendant avec maître Antoine Fassier Auquel nous redevions quelques cents de chandelle, Me Ct loger gratis dans cette citadelle Qu'on nomme élégamment le Petit-Chatelet : Je ne quitterais pas, mon père, s'il vous plaît, Ces braves qui, malgré fatigues et souffrance, Pour suivre ma fortune, ont fait le tour de France ; Car je les eusse mis moi-même en un guêpier... Car j'aime cent fois mieux être acteur... que fripier !
Poquelin
Fripier!... Monsieur... !
Molière
J'ai dit !
Poquelin
Qu'a donc fait La Couture ?
Scène 10
La Couture, Poquelin, Cressé, Molière
La Couture
Dignus gubernator noster, je conjecture Que la foule, animal au courroux fort enclin, Va, si l'on ne commence... Ah ! c'est vous, Poquelin ? Je suis on ne peut plus char...
Poquelin
Vous êtes un drôle !
La Couture
Je vous jure, monsieur...
Poquelin
Quoi ?
La Couture
Que je sais mon rôle.
Poquelin
Il est ivre, ils sont fous, et je suis hors de moi !
La Couture
Vous ne savez donc rien ?
Poquelin
Quoi ?
La Couture
L'édit du feu roi !
Cressé
Mil six cent quarante-un !
La Couture
L'excellente famille Des Béjart, qui d'esprit et de grâces fourmille ; Que le métier d'acteur est un métier divin !
À Molière.
On entend l'orchestre qui accompagne en sourdine la fin du prologue.
Poquelin
Retirez-vous, lourdaud, vous empestez le vin ! Pour la dernière fois !...
Cressé
La musique commence !
La Couture
Venez rire, monsieur !
Lui prenant la main.
Il se jette au cou de son père qui se laisse embrasser avec un peu de mauvaise grâce, mais lui rend son baiser. Molière se dirige ensuite vers Cressé et La Couture qui l'attendent au fond du théâtre.
Molière
Père, un mot de clémence ! Si Molière, l'acteur, le poète, insulté Dans sa profession et dans sa dignité, Redresse hautement son front sous l'anathème... Votre fils Poquelin vous respecte et vous aime!
Poquelin
Il m'aime... Avec le temps nous réussirons bien...
Molière
Jamais !
Il sort précipitamment. L'orchestre cesse de jouer en sourdine. Le décor fait place à celui du Médecin volant.
Poquelin
Ce garçon-là ne fera jamais rien !