Prologue · 1866

Molière à pézénas

d’Alphonse Pagès

Représentation
≈ 20 min
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
229
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 59 ≈ 7 min 8
La Couture H 61 ≈ 4 min 6
Poquelin H 38 ≈ 4 min 3
Cressé H 23 ≈ 2 min 6
Drouillac H 12 ≈ 1 min 1
Un Échevin H 9 ≈ 1 min 1
Madeleine F 8 ≈ 1 min 2
Béjart H 5 ≈ 1 min 3
Geneviève F 7 ≈ 1 min 2
Louis H 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière A Pézenas
Molière absentabsent
La Couture absentabsentabsentabsent
Poquelin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cressé absentabsentabsentabsent
Drouillac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Échevin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madeleine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Béjart absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Molière A Pézenas

Scène 1

Poquelin, La Couture, Drouillac

Entrent POQUELIN et LA COUTURE.

Poquelin

Donc, affiches, décors, tout est prêt !

La Couture

Heu !

Poquelin

Malgré Ma lettre !

La Couture

Epistola !

Poquelin

Je suis déshonoré ! Jusque sur les Tréteaux suivre cette drôlesse ! Mon fils, un Poquelin !

La Couture

Poquelinus !

Poquelin

Eh ! Laisse Ce jargon, La Couture ; après avoir, avec Tes in-quarto véreux, ton latin et ton grec, Empoisonné le fils, respecte au moins le père !

La Couture

Mais, monsieur, le latin...

Poquelin

Le latin m'exaspère !

La Couture

Ignorantus!

Poquelin

Maudit soit le jour où, poussé Par un stupide orgueil, ce vieux fou de Cressé Conduisit, malgré moi, Jean-Baptiste au collège !

La Couture

Blasphème !

Poquelin

Maudits soient les livres !

La Couture

Sacrilège !

Poquelin

Mon pauvre La Couture !

La Couture

Ah ! Monsieur, par pitié, Je vous l'ai dit vingt fois, faites-moi l'amitié De mettre Métaphraste au lieu de La Couture, Vocable trivial qui rime avec roture !

Drouillac ronfle comme au lever du rideau.

Poquelin

Mon pauvre Métaphraste !... - Eh ! le sot confident ! Suis-je fou de gémir au cou de ce pédant ! Nous ne sommes pas seuls.

La Couture

Quelle trompette !

Poquelin

Hé ! l'homme !

Drouillac

Moun boun moussur ?

Poquelin

Comment est-ce que l'on vous nomme ?

Drouillac

Drouillac, per bous serbi, nascut à Tarascon.

Poquelin

Que dit-il ?

La Couture

Nescio. C'est, je crois du gascon.

Poquelin

L'un répond en patois, l'autre en latin harangue ; C'est la tour de Babel : autre bouche, autre langue !

Drouillac

Je parle aussi français, moussur.

Poquelin

Ah !

Drouillac

Sans assent !

Poquelin

J'aurais besoin de voir, pour un cas fort pressant, Le chef de cette troupe.

Drouillac

Un grand, fine moustache, Gros sourcils ?

La Couture

Juste.

Drouillac

Il est là-haut qui se harnache.

La Couture

Et que prétendent-ils donner, ces histrions ? Quelque grosse parade, avec des horions, Des grimaces, des coups de pied au cul, sans doute ?

Drouillac

Est-ce que je sais, moi ? Ces gens m'ont sur la route Rencontré. J'étais maigre et fait comme un bandit. L'un me bailla du pain. L'autre, le chef, me dit : « Si tu n'es pas trop fier, monte sur ma charrette. » Depuis ce jour, j'ai soin des chandelles, j'apprête Les costumes, je mets en place les décors ; Je voyage, je bois, je mange... et prends du corps !

Poquelin

Fort bien ; mais que font-ils devant leur auditoire, Ces bateleurs ?

Drouillac

C'est comme une espèce d'histoire En conversations, où l'on pleure, où l'on rit, Selon que l'occupant prêche ou fait de l'esprit.

La Couture

Invention du diable, et que le ciel condamne !

Drouillac

Dieu n'y suffirait pas. Je ne suis point un âne, Et Molière m'a dit qu'on faisait autrefois Des théâtres en marbre où vingt mille bourgeois, Sans bourse délier, tenaient fort à leur aise !

La Couture

Quel Molière ?

À Drouillac.

Poquelin

Eh ! pour Dieu, laisse-là cette thèse ! L'enfant prodigue aimait tes maudites leçons. Harangue-le d'abord de toutes les façons : Moi, je cours retenir sa place à la voiture ; Puis, quand tu l'auras bien sermonné, La Couture, Je parais brusquement sous ses yeux ahuris Et, de force ou de gré, le remmène à Paris ! Voulez-vous me conduire à travers cette auberge, Dont leurs remparts de corde et leurs cloisons de serge Font un vrai labyrinthe ?

Fausse sortie.

Drouillac

Oy, moussur.

La Couture

Qu'est-ce là ?

Drouillac

Le souper de Molière.

La Couture

Encor Molière !

Drouillac

Il a Si peu de temps, moussur, qu'il soupe quand et comme Ça se trouve !

La Couture

Un poulet, du bordeaux : le pauvre homme !

Scène 2

La Couture

S'asseyant à la table.

Mangeant.

Buvant.

Avec colère.

Il boit.

La bouche pleine.

Souriant.

D'un ton tragique.

Lentement et avec sourires.

Avec un rire bête, en montrant sa fourchette.

La Couture

Dans cette mission il faut se montrer fin. Je lui dirai : « Mon fils, veux-tu mourir de faim ?... » Ce poulet sent fort bon!... « Tu ne pouvais mieux prendre « Que le métier d'acteur... » Et sa cuisse est fort tendre !... « As-tu soif de misère ?... » Un bordeaux excellent ! « Eh bien, quand même un jour, à force, de talent, « Ta réputation, mon fils, serait conquise... » Ces baladins, morbleu ! font une chère exquise ! Cherchons quelque argument plus significatif. Je lui dirai... Ce vin est un apéritif ! Madeleine Béjart et sa soeur Geneviève Courent le Languedoc avec mon ex-élève. On m'a fait de chacune un horrible portrait ! En telle compagnie un saint se damnerait, Et Jean-Baptiste est saint... Comme moi je suis sobre ! Ah ! Je vous vois d'ici, créatures d'opprobre ! Un petit pied mutin passant sous les jupons... Des mains rosés... des dents blanches... des yeux fripons... Un fichu complaisant, où le regard se coule... Brrr ! Rien que d'y songer, j'en ai la chair de poule ! La chair de-poule ! Eh, mais, c'est presque un jeu de mots !

Scène 3

Molière, La Couture, Cressé

Molière

Les comédiens sont d'étranges animaux ; Leur peu d'empressement me met à la torture Et... Quel est ce monsieur ?

La Couture

Poquelin !

Il lui tend les bras. — Le pédant fait un mouvement pour s'y jeter ; puis, tout à coup, d'un ton solennel.

Molière

La Couture !

À part.

La Couture

Arrière ! je vous dois montrer de la froideur, Et je ne viens ici que comme ambassadeur ! Je suis assez content de ce petit exorde !

Molière

Que comme ambassadeur ?

Cressé

Attends, que je l'aborde. Ne reconnais-tu pas le...

La Couture

Vous êtes Cressé, Grand-père maternel de ce jeune insensé. Factotum et doyen des fous de son cortège !

Molière

Monsieur l'ambassadeur, voulez-vous prendre un siège ? On développe mal, debout, ses arguments.

La Couture

N'êtes-vous pas honteux de vos débordements, Jean-Baptiste ?

Molière

Grand-père, ai-je de quelque tache Souillé notre écusson royal ?

Cressé

Pas que je sache.

La Couture

Pouvez-vous vivre, même en qualité de chef, Avec des gens de sac et de corde ?

Molière

Joseph, Nicolas et Duparc sortent-ils des galères ?

Cressé

Leurs noms sur ces bancs-là ne sont point populaires !

La Couture

Mais les femmes? Je sais par plus d'un connaisseur...

Molière

Grand-père, qu'ont volé Geneviève et sa soeur ?

Cressé

La réputation que font à leurs pareilles Les fats et les porteurs d'excessives oreilles.

La Couture

Eh bien, soit le théâtre est un temple, un couvent, Et je le recommande à tout chrétien fervent ; Mais l'État n'admet point encor cette hypothèse !

Molière

Récite-nous l'édit du feu roi Louis treize, Grand-père !

Cressé

Seize avril, mil six cent quarante-un... Je passe tout de suite à l'article opportun... Article quatre. En cas que leurs mots et leurs gestes Soient, de tous points, décents, convenables, modestes, Prends les comédiens sous ma protection, Et fais savoir à tous que leur profession, N'ayant plus désormais rien d'abject ou d'infâme, Ne leur doit, dans le monde, attirer aucun blâme !

Molière

Eh bien ?

La Couture

Dois-je répondre ou lui tourner le dos ?

Molière

Monsieur l'ambassadeur, vous aimez le bordeaux ?

La Couture

Eh ! Sans doute !

Molière

Mon cher, tu plaides mal ta cause !

La Couture

Moi ?

Molière

Demande à grand-père.

Cressé

Une pareille glose Offrait mille arguments neufs ou rapetassés Et le pauvre garçon n'en a point dit assez. Ce serait charité de lui venir à l'aide !

Molière

Écoute-moi. Je suis La Couture, et je plaide, Tour à tour familier, noble, dur ou câlin, Contre Poquelin fils, acteur, pour Poquelin Père, valet de chambre et tapissier du Louvre !

Cressé

Du Louvre !... Tapissier ! Messieurs, qu'on se découvre !

Imitant la voit et les gestes du pédant.

Molière

Je commence : ... Ô mon fils ! Vers quel gouffre cours-tu ? Theatrum, le théâtre, ars digna contemptu, Id est art méprisable, est l'ultime ressource De tous les meurt-de-faim qui n'ont ni sou, ni bourse ; C'est le refugium, honni du monde entier, Où court tout paresseux qu'épouvante un métier ! Les grands seigneurs, dis-tu, hantent fort vos coulisses ? Oui, par libertinage, et vous êtes complices Des propos scandaleux qu'on y tient chaque soir ; Le parterre à vos nez donne de l'encensoir ; Mais devant ce public, toujours sur la réserve, Il vous faut, triste ou gai, montrer la même verve, Et votre adorateur n'est qu'un maître exigeant Qui veut, selon son droit, rire pour son argent !

La Couture

Bravo, mon fils! Voilà comme je les éduque !

Cressé

Voilà comme on réchauffe une cause caduque !

La Couture

Mais que répondras-tu, drôle, à ce plaidoyer ?

Molière

Que distraire étant plus habile qu'ennuyer, Un bon comédien mérite fort sa vogue Et vaut à tout le moins un mauvais pédagogue ; Que la meilleure chose a quelque méchant bout ; Et que l'on trouve enfin d'honnêtes gens partout !

Scène 4

Molière, La Couture, Béjart, Cressé, Louis

Molière

Témoin Joseph Béjart, auteur de deux volumes Sur les titres, blasons, qualités et costumes Des prélats et marquis de l'ancien Languedoc !

La Couture

Un acteur peut donc être idoneus ad hoc !

Béjart

Monsieur fait les pédants ?

La Couture

Oui, Monsieur... dans le monde.

Cressé

Témoin Louis Béjart, dont le discours abonde En mots spirituels, et qu'on a baptisé, Dans tout ce Languedoc, du nom de L'Éguisé !

La Couture

Touchez là : j'aime fort l'esprit et la science.

Louis

Vous en êtes le trait d'union !

Molière

Patience ! Vous vous embrasserez, camarades, plus tard. Je termine. Témoin Madeleine Béjart, Auteur d'un Don Quichotte estimé du parterre, Femme de jugement, femme de caractère, Femme !...

La Couture

L'embrasserai-je aussi ?

Cressé

Témoin sa soeur, Geneviève Béjart, un ange de douceur, Qui, du reste, au couvent a fait toutes ses classes !

À Molière.

La Couture

Encore une Béjart, et ce seront les Grâces ! Ton vin, Dieu me pardonne! au cerveau m'a monté!

Molière

Bois-en le dernier verre à la prospérité De ce groupe immortel qu'un public idolâtre Ne nomme plus déjà que l'Illustre théâtre.

La Couture

Mesdames et messieurs, je bois ce reliquat...

Scène 5

Duparc, Molière, Béjart, Cressé, Louis, Madeleine, Geneviève

Duparc

Nicolas Bonenfant, qui jouait l'avocat, Vient de faire une chute et s'est démis l'épaule !

Molière

Ah ! Le pauvre garçon !

Béjart

Dieu, quel malheur!

Cressé

Un rôle Nécessaire peut-être au Médecin volant !

Louis

Un si bon camarade !

Madeleine

Un si rare talent !

Geneviève

Et loin de sa famille, inconnu, sans ressource !

Molière

Cours vite, cher Duparc, lui porter cette bourse.

Duparc

Mais si je manque, alors qui fera Gros-René ?

Moment de silence.

On se groupe autour de lui et de Molière auquel il parle bas.

Cressé

C'est juste ! Mes enfants, je suis illuminé !

On n'entend pas le reste de la phrase.

Molière

Superbe... Magnifique... Au cas...

Cressé

Je te renie.

Molière

Vous êtes simplement un homme de génie !

Scène 6

Molière, La Couture, Geneviève, Béjart, Madeleine, Louis, Tous

Molière

Camarades !... Monsieur parle latin !

La Couture

Et grec.

Molière

Dates, chiffres, noms, faits, rien ne peut en échec Mettre cette mémoire étonnante ! Moi-même, Je l'ai vu réciter par coeur tout un poème Sur la conversion du fameux Attila, Qu'il écrivit, n'étant pas plus haut que cela !

La Couture

Moi, j'ai fait un poème ?

Molière

En vers latins !

La Couture

J'atteste...

Molière

Eh ! Mon Dieu, nous savons que vous êtes modeste ! Attila !...

La Couture

J'ignorais qu'il se fût converti.

Molière

Aussi bien n'étiez-vous alors qu'un apprenti ; Mais avouez du moins, ou je fais du tapage, Qu'un clin d'oeil vous suffit pour apprendre une page !

La Couture

[Un] clin d'oeil !

Molière

Moins encore ! Et de plus, bien qu'il n'ait Déclamé jusqu'ici que dans son cabinet...

La Couture

Ah ! Pardon, permettez que je vous interrompe. Au collège de Blois j'ai joué Théopompe, Tragédie héroïque en distiques latins ! Et l'on y parle encor du succès que j'obtins ! Théopompe est rempli de superbes tirades.

Geneviève

Dites-nous-en quelqu'une ?

La Couture

O terque...

Molière

Camarades, L'heure presse...

La Couture

O terque...

Molière

Serrons-lui tous la main Car de tous les mortels voici le plus humain !

Béjart

Parle plus clairement !

Molière

L'embarras où nous sommes Touche le brave coeur du plus docte des hommes ; Et, n'écoutant plus rien que ce coeur délicat, II veut bien condescendre à jouer... l'avocat !

Molière parle bas a Duparc qui disparaît un moment, et revient avec le costume de l'avocat.

Madeleine

Ah ! Monsieur !...

Louis

Recevez !...

La Couture

Quel avocat ?

Béjart

Le rôle Du malheureux acteur qui s'est démis l'épaule.

Louis

Il s'agit de parler latin comme un psautier !

Béjart

D'apprendre en on quart d'iieure un rôle tout entier !

La Couture

Qui ? Moi, sur les tréteaux ?

Molière

Cher maître !

La Couture

Tu te joues !

Madeleine

Nous vous embrasserons !

La Couture

Hein ? quoi ?

Geneviève

Sur les deux joues

Molière

Allons, ferme ! Le gars commence à s'émouvoir.

Geneviève

Cher monsieur !

Madeleine

Par pitié !

Elles l'embrassent en même temps chacune sur une joue. Grimace de jubilation du pédant.

La Couture

Baisez d'abord... pour voir !

Madeleine

Il consent !

La Couture

Je...

Tous

Merci !

Geneviève

Mettez-moi ce costume !

La Couture

Mais...

Madeleine

Vous êtes encor plus beau que de coutume !

Geneviève

Le rabat !

La Couture

Permettez !

Madeleine

Dieu ! Comme il vous va bien !

La Couture

Je...

Geneviève

Le chapeau !

La Couture

De grâce !

On entraîne le pédant. - Madeleine et Geneviève le tiennent chacune sous un bras. - Duparc précède ; les deux Béjart suivent.

Madeleine

Il ne manque plus rien !

Molière

Que l'avocat se taise ou qu'il s'opiniâtre, La cause est entendue : au théâtre ! au théâtre !

Scène 7

Un Échevin, Molière

Un Échevin

Vous êtes Mo-olière ?

Molière

Oui, monsieur.

Un Échevin

J'ai-ai droit, En ma qua-alité d'échevin de l'endroit, Au siège le plus haut de toute la-a salle.

Molière

On vous garde une chaise antique et colossale, Où s'est assis le roi Henri quatre !

Un Échevin

Fort bien. Est-ce du Jo-odelle ou du Monchré-étien Que je vais ou-ouïr ?

Molière

Mieux encor : la merveille De nos jours.

Un Échevin

Quo-oi donc ?

Molière

Le Menteur, par Corneille. Mais nous jouons d'abord une farce de moi, Où tout le monde rit, sans trop savoir pourquoi, Et que des gens de goût, monsieur, comme vous-même, Ont applaudie avec une indulgence extrême.

Un Échevin

Ah! vous compo-osez des farces ? Directeur, Co-omé-édien et, de plus, au-auteur ! C'est plai-aisant !

Molière

Plaisant, si cela peut vous plaire !

Un Échevin

La fa-arce convient pour le po-opulaire !

Molière

Monsieur le cardinal Mazarin l'aime fort.

Un Échevin

Monsieur le cardinal Maza-arin a tort !

Molière

Pour cette pauvre farce on est vraiment injuste ! Elle est grossière, soit : mais jeune, mais robuste ! L'auteur n'y fait mouvoir que des types connus, Oui : mais les coeurs en eux se laissent voir tout nus! Elle amuse toujours ; bien souvent elle éclaire. Ah ! ne dédaignons pas ce genre populaire, Si sérieux au fond, dans la forme si gai ! Qui sait si, quelque jour, le public, fatigué Des stériles efforts d'un art en décadence, Ne regrettera point sa naïve abondance? D'outrer le ridicule on lui fait un grief : C'est grâce à ce défaut qu'il le met en relief! Son langage est brutal : mais cette rude écorce Du tronc qu'elle recouvre accusa au moins la force!

Un Échevin

Comme vous plai-aidez !

Molière

Monsieur, j'ai fait mon droit.

Un Échevin

Je n'augure pas bien de ce mala-adroit, Qui donne au Men-enteur le nom de mé-erveille, Et veut qu'on le-e joue a-avant Co-orneille!

Scène 8

Cressé, Molière

Cressé

Ouf !

Molière

Le malade ?

Cressé

Dieux. Le pédant ?...

Molière

Converti !

L'échevin, à cette nouvelle, fait un bond, essaye en vain de parler et sort précipitamment.

Cressé

Bien !... Nous avons ce soir... le prince de Conti !

Molière

Grand-père, si ce soir Armand de Bourbon, prince De Conti, gouverneur royal de la province, Reconnaît son ami de collége... Tu ris ?

Cressé

Eh bien ?

Molière

J'ai, dans trois mois, un théâtre... à Paris !

Scène 9

Poquelin, Molière, Cressé

Poquelin

À Paris, oui, mon fils, c'est là que je t'emmène !

Molière

Ciel, mon père !

Cressé

Mon gendre !

Poquelin

Oublier Melpomène, Et, reprenant mon fonds, qui tombe en désarroi. Faire la couverture et les meubles du roi !

À part.

Molière

Mon père ! En a-t-il plein la bouche, avec ses titres !

Poquelin

Eh bien ?

Molière

Je suis vraiment fâché...

Poquelin

Tu récalcitres ?

Haut.

Molière

Quel beau verbe ! J'avoue...

Poquelin

Est-ce un refus ?

Molière

Direct !

Apercevant Cressé.

Poquelin

Eh ! quoi, fils imprudent, tu manques de respect À ton père ! Ah ! C'est vous, honte de deux familles ! Vieux fou qui, par le monde, allez traînant des filles ! Ne rougissez-vous pas...

Molière

Gendre peu circonspect, À ton beau-père, quoi ! tu manques de respect !

Poquelin

C'est lui qui vous menait, à l'heure où l'on se couche, Monsieur! voir au Pont-Neuf le fameux Scaramouche ! C'est grâce à lui, monsieur! qu'encore galopin, Gros-Guillaume, Gaultier-Garguille et Turlupin Vous étaient familiers plus que la causerie, Monsieur ! Des bonnes gens de notre confrérie! C'est lui qui, vous mettant au collège à Clermont, Monsieur ! vous rendit fier, moqueur et rodomont! C'est lui qui vous a fait ce qu'on vous voit en somme!

Cressé

C'est-à-dire un coeur d'or, et peut-être un grand homme !

Poquelin

Les Poquelins, Monsieur ! J'en ai fait le calcul, Comptent huit échevins, trois juges, un consul, Fonctions qui parfois mènent à la noblesse! Ce nom...

Molière

Ce nom, pour Dieu, mon père, on vous lelais?e! Je m'en passe fort bien, malgré tous ses appas !

Poquelin

Eh ! Pour notre malheur, ne le portez-vous pas!

Molière

Ce serait le traiter de façon cavalière : Vous êtes Poquelin ! Je m'appelle Molière.

Poquelin

Molière ?...

Molière

L'heure passe, et mon public attend. N'embrasserez-vous pas le pauvre débutant, Qui doit à ce public faire bonne figure ?

Cressé

Ce baiser-là, pour lui, serait d'heureux augure !

Poquelin

Abandonne d'abord ta chimère, c-t reprends Le métier où se sont enrichis tes parents !

Cressé

Eh ! mon gendre...?

Poquelin

J'ai dit !

Molière

Allons, je désespère Que vous changiez jamais de langage, mon père ! Eh bien, sachez-le donc, quand même je devrais Jouer la comédie au fond des cabarets ; N'avoir jamais le temps que d'improviser presque, Pour un public naïf, quelque farce grotesque ; Retrouver à Paris monsieur Loyal, huissier, Qui, s'entendant avec maître Antoine Fassier Auquel nous redevions quelques cents de chandelle, Me Ct loger gratis dans cette citadelle Qu'on nomme élégamment le Petit-Chatelet : Je ne quitterais pas, mon père, s'il vous plaît, Ces braves qui, malgré fatigues et souffrance, Pour suivre ma fortune, ont fait le tour de France ; Car je les eusse mis moi-même en un guêpier... Car j'aime cent fois mieux être acteur... que fripier !

Poquelin

Fripier!... Monsieur... !

Molière

J'ai dit !

Poquelin

Qu'a donc fait La Couture ?

Scène 10

La Couture, Poquelin, Cressé, Molière

La Couture

Dignus gubernator noster, je conjecture Que la foule, animal au courroux fort enclin, Va, si l'on ne commence... Ah ! c'est vous, Poquelin ? Je suis on ne peut plus char...

Poquelin

Vous êtes un drôle !

La Couture

Je vous jure, monsieur...

Poquelin

Quoi ?

La Couture

Que je sais mon rôle.

Poquelin

Il est ivre, ils sont fous, et je suis hors de moi !

La Couture

Vous ne savez donc rien ?

Poquelin

Quoi ?

La Couture

L'édit du feu roi !

Cressé

Mil six cent quarante-un !

La Couture

L'excellente famille Des Béjart, qui d'esprit et de grâces fourmille ; Que le métier d'acteur est un métier divin !

À Molière.

On entend l'orchestre qui accompagne en sourdine la fin du prologue.

Poquelin

Retirez-vous, lourdaud, vous empestez le vin ! Pour la dernière fois !...

Cressé

La musique commence !

La Couture

Venez rire, monsieur !

Lui prenant la main.

Il se jette au cou de son père qui se laisse embrasser avec un peu de mauvaise grâce, mais lui rend son baiser. Molière se dirige ensuite vers Cressé et La Couture qui l'attendent au fond du théâtre.

Molière

Père, un mot de clémence ! Si Molière, l'acteur, le poète, insulté Dans sa profession et dans sa dignité, Redresse hautement son front sous l'anathème... Votre fils Poquelin vous respecte et vous aime!

Poquelin

Il m'aime... Avec le temps nous réussirons bien...

Molière

Jamais !

Il sort précipitamment. L'orchestre cesse de jouer en sourdine. Le décor fait place à celui du Médecin volant.

Poquelin

Ce garçon-là ne fera jamais rien !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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