Comédie · 1897

Molière en bonne fortune

d’Émile Blémond

Représentation
≈ 42 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
380
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 123 ≈ 17 min 7
Chapelle H 63 ≈ 9 min 4
Armand H 86 ≈ 8 min 5
Marotte Beaupré F 62 ≈ 7 min 3
Laforest F 46 ≈ 2 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Molière à Auteuil
Molière absent
Chapelle absentabsentabsentabsent
Armand absentabsentabsent
Marotte Beaupré absentabsentabsentabsentabsent
Laforest absentabsentabsent
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Molière à Auteuil

Scène 1

Laforest, Molière

Laforest

Monsieur Molière!

Molière

Eh bien ! Qu'est-ce encor, Laforest ? Qu'arrive-t-il ?

Laforest

Monsieur, c'est quelqu'un qui voudrait Vous parler, un jeune homme. Il insiste.

Molière

N'importe ! Ne t'avais-je pas dit de défendre ma porte ?

Laforest

C'est vrai.

Molière

N'avais-je pas demandé, par deux fois, Que l'on me laissât seul ? Je travaille, tu vois ; Et là-bas, au théâtre, on attend notre ouvrage.

Laforest

Bah !

Molière

Ces comédiens, un rien les décourage. Depuis que Scaramouche, avec son perroquet, Sa guitare, son chat, son singe, son roquet, Est revenu montrer son nez blanc de farine, Toute ma compagnie a peur de la ruine. Ils jettent les hauts cris, il leur faut du nouveau ; Il faut que je me creuse en hâte le cerveau Et que je trouve, encor malade et d'humeur triste, De quoi faire oublier le bouffon guitariste. - Dis que je n'y suis pas. Il a mal pris son jour.

Laforest

Il a l'air bien honnête.

Molière

Il t'a donc fait la cour ? Ah ! Tu te laisses prendre aux gens de belle mine.

Laforest

Dame ! S'il vient des gens, moi, je les examine.

Molière

Examine-les, soit ! Pour moi...

Laforest

Si j'avais su !

Molière

M'aurais-tu dérangé, s'il eût été bossu ?

Laforest

Il vous aurait fait rire. Ils sont rares, en somme, Les jours où vous riez !

Molière

Fais entrer ce jeune homme ; Mais une autre fois...

Laforest

Bien. J'y vais.

Scène 2

Marotte Beaupré, Molière, Laforest

Marotte Beaupré

Bonjour. C'est moi. Quel est donc ce monsieur, très timide, ma foi ? Je l'ai vu quelque part. Tant pis ! il peut attendre.

Molière

Oui ! Quoique à son égard Laforest soit fort tendre.

Laforest

Oh, ne l'écoutez pas !

Marotte Beaupré

Ton goût n'est pas mauvais.

Laforest

Vous raillez ? Trouvez donc des amoureux mieux faits.

Marotte Beaupré

Ils sont trouvés. Je n'ai qu'à choisir.

Molière

Reste sage.

Laforest

Épousent-ils ?

Marotte Beaupré

Peut-être.

Laforest

À quand le mariage ?

Marotte Beaupré

À quand ? Il se pourrait qu'il eût lieu bien plus tôt Que vous ne le pensez.

Molière

Ah !

Laforest

Le pauvre homme !

Molière

Il faut Nous raconter cela. Parle vite, Marotte.

Laforest

Est-il brun, est-il blond, est-il rouge-carotte ?

Molière

Quel est l'heureux mortel digne d'être honoré Du vertueux amour de Marotte Beaupré ?

Laforest

Il est peut-être chauve ?

Marotte Beaupré

À peine !

Molière

Elle plaisante.

Marotte Beaupré

Croyez-vous le théâtre une chose amusante ?

Molière

Oui, pour les spectateurs, certains soirs.

Marotte Beaupré

Et pour moi ?

Molière

Pour toi ! Je n'en sais rien. Je ne vois pas en quoi Le théâtre te nuit.

Marotte Beaupré

Et moi, je viens vous dire Que j'en ai mon content, et que je m'en retire.

Molière

Mais que t'avons-nous fait ?

Marotte Beaupré

Oh ! Rien. Que de bon temps ! Quel agréable emploi de mes pauvres vingt ans ! Tout le jour on répète et tout le soir on joue ; La fièvre allume l'oeil, le fard fleurit la joue ; On a de beaux galants, de grands biens au soleil ; Et pour couronner tout, le respect non pareil Des femmes de la cour et des bourgeoises prudes. Mais c'est assez railler. Vos plaisirs sont trop rudes. Me rendez-vous justice au moins ? J'ai sur les bras Les rôles effacés et les rôles ingrats. A peine ai-je à lancer parfois quelques mots drôles ; Et d'autres ont toujours les longs et les beaux rôles, D'autres dont on pourrait, sans trop de vanité, Égaler le bien dire et même la beauté.

Molière

Jalouse !

Marotte Beaupré

Je le suis et j'ai sujet de l'être.

Molière

Ainsi, c'est sérieux.

Marotte Beaupré

Très sérieux, mon maître.

Molière

Je tremble, Laforest. Marotte, le sais-tu, Est un vrai spadassin. Cet ange s'est battu à l'épée, en duel. Elle a tiré flamberge Comme un vieux capitan.

Laforest

Contre qui, Sainte Vierge !

Molière

Contre la des Urlis, sa rivale. Tu ris ?

Laforest

Quoi ! Deux femmes ?...

Molière

Valant deux mousquetaires gris.

Laforest

Mais comment le combat ?...

Molière

Oh ! Sois tranquille. En somme, Tout cela, tu comprends, a fini sans mort d'homme.

Marotte Beaupré

Moquez-vous, c'est aisé ; mais pouvais-je gaîment Me laisser affubler d'un niais pour amant Par une sotte ? non ! Si j'eusse été de celles Dont le coeur flambe et saute aux moindres étincelles, Quelque beau ferrailleur pour moi se fût battu, Et m'eût sauvé l'honneur, m'ayant pris la vertu. Elle avait dix vengeurs, moi pas un. Avec elle, Seule à seule, j'ai dû vider cette querelle, Loyalement d'ailleurs et sans autre dessein Que de lui balafrer le visage ou le sein Et de montrer à tous comment à coups d'aiguille Peut se faire au besoin respecter une fille.

Molière

Qui viens-tu provoquer en duel aujourd'hui, Marotte ?

Marotte Beaupré

Moquez-vous !

Molière

Tu m'en veux beaucoup ?

Marotte Beaupré

Oui.

Molière

Et la chaude rougeur des roses te colore.

Laforest

Gare aux épines !

Marotte Beaupré

C'est...

Molière

C'est le rôle d'Aglaure Qui te met en courroux ?

Marotte Beaupré

Juste !

Molière

J'en suis fâché.

Marotte Beaupré

Non, je ne jouerai pas Aglaure dans Psyché.

Molière

Tu ne pourrais jouer l'Amour, enfant terrible.

Marotte Beaupré

Je veux jouer Vénus.

Laforest

Vénus !

Marotte Beaupré

C'est donc risible ?

Molière

Mais le rôle est donné.

Marotte Beaupré

Vous le reprendrez bien.

Molière

Oh ! Je ne puis.

Marotte Beaupré

Pourquoi ? De Brie a-t-elle rien De ce qu'il faut pour faire une Vénus complète ? Elle a la grâce maigre et sèche d'un squelette.

Molière

Sois raisonnable.

Marotte Beaupré

Et vous, soyez juste.

Molière

D'honneur, Je te promets, Marotte, un rôle plus flatteur Dans la prochaine pièce. Allons, point de chicane !

Marotte Beaupré

Plus flatteur que celui de Vénus ?

Molière

Oui, Diane.

Marotte Beaupré

C'est Vénus que je veux.

Molière

Non pas !

Marotte Beaupré

C'était fatal. Je sais fort bien pourquoi vous êtes partial ; Faites-la donc briller, votre déesse étique ! Je m'en vais du théâtre.

Laforest

Ô la bonne pratique ! Et quel rôle aurez-vous dans le monde ?

Marotte Beaupré

Lequel ? Eh bien ! Je me marie.

Laforest

Ouf ! Encore un duel !

Molière

Tu penses tout de bon à te marier ?

Marotte Beaupré

Certes, Tout de bon.

Laforest

Qui donc aime ainsi les pommes vertes ?

Marotte Beaupré

Trop vertes pour beaucoup de galants, Laforest !

Laforest

Le mariage est-il d'amour ou d'intérêt ?

Marotte Beaupré

Les deux y sont.

Laforest

L'époux est-il homme d'épée, Homme de robe ?

Marotte Beaupré

Il est de famille huppée.

Laforest

C'est un financier ?

Marotte Beaupré

Oui.

Molière

Qui donc ? Suis-je indiscret ?

Marotte Beaupré

Mais non. Dorénavant, à quoi bon le secret ? C'est simplement Monsieur de la Dodelinière.

Molière

Mon voisin d'Auteuil ?

Marotte Beaupré

Lui.

Molière

Tu peux en être fière. C'est un homme agréable.

Laforest

Et très mûr !

Marotte Beaupré

Moins que vous !

Laforest

A-t-il fait long séjour à l'hôpital des fous ?

Marotte Beaupré

Autant que toi, tout juste, à l'hôpital des folles.

Molière

Trêve de compliments et de douces paroles !

Laforest

Il vous adore donc ?

Marotte Beaupré

Si Molière voulait !...

Molière

N'en parlons plus.

Marotte Beaupré

Alors, c'est fini. Tiens !... du lait ! Je meurs de soif. Je bois. Apporte une autre tasse,

Laforest

Fi ! Le chat ! Mais, mon Dieu ! Le temps passe, Et ce pauvre jeune homme attend toujours là-bas.

Laforest sort. À Molière.

Marotte Beaupré

Dis-lui donc de venir. Je ne vous gêne pas ?

Molière

Non.

Marotte Beaupré

Je reste un instant. Je connais la figure De votre visiteur.

Molière

Ah ! vraiment ?

Marotte Beaupré

Je suis sûre...

Molière

Chut ! Il vient.

Scène 3

Armand, Laforest, Marotte Beaupré

Armand

Elle est là !

Laforest

Qu'est-ce ? Vous pâlissez !

Armand

Moi ? Non, non, ce n'est rien.

Laforest

Avez-vous peur ? Chassez Cette crainte bien vite. Allez, c'est un bon homme, Encore qu'en tous lieux, monsieur, on le renomme, Et qu'il soit plus connu qu'aucun auteur ancien. Il ne me fait pas peur à moi, vous voyez bien.

Armand

C'est elle. Du courage !

Laforest sort en observant le manège du jeune homme.

Laforest

Oui-da ! Mais suis-je sotte ? On dirait qu'il en veut à la belle Marotte. Ah bah ! tant pis pour lui !... Quel singulier émoi !

Marotte Beaupré

J'ai pris le pas sur vous, monsieur ; excusez-moi. J'ai terminé, je pars. Mais je crois vous connaître. Où vous ai-je pu voir ?

Armand

Au théâtre, peut-être.

Marotte Beaupré

C'est probable.

Armand

J'y vais souvent.

Elle s'enfuit en riant, suivie de Laforest qui hausse les épaules.

Marotte Beaupré

Molière, il est Bien meilleur que celui de Paris, votre lait.

Scène 1V

Armand, Molière

Armand

Monsieur...

Molière

Remettez-vous. Marotte est une folle Qui vient faire la nique à son maître d'école.

Armand

Cette lettre...

Molière

Voyons. C'est un mot de Fourcroy... Il est votre parent, vous recommande à moi Chaudement, mais sans rien qui soit bien explicite Sur le motif que peut avoir votre visite.

Armand

Je vous ai dérangé ?...

Molière

Non pas. Je suis jaloux, Monsieur, de vous servir. Que puis-je donc pour vous ?

Armand

M'ouvrir votre théâtre.

Molière

Ah ! Vous êtes poète ?

Armand

Non, je... Mais ma prière est sans doute indiscrète.

Molière

Je n'en crois rien, monsieur ; parlez sans crainte.

Armand

Eh bien, Je voudrais... je voudrais... être comédien !

Molière

Vous !... Où donc avez-vous joué la comédie ?

Armand

Je n'ai pas débuté.

Molière

La démarche est hardie.

Armand

Je le sais.

Molière

Savez-vous le sort qui vous attend ?

Armand

Qui voit dans l'avenir ?

Molière

Ô jeunesse !...

Armand

Pourtant...

Molière

Ah ! Si vous connaissiez ce qui vous fait envie ! Mais il faut avant tout me dire votre vie, Votre état, vos parents ?... Je vous suis tout acquis : Vous n'êtes pas traitant, médecin, ni marquis ?

Armand

Mon père est avocat au Parlement.

Molière

Je gage Qu'il ne soupçonne pas votre petit voyage Du Palais de Justice à mon jardin d'Auteuil.

Armand

De sa profession, oui, mon père a l'orgueil. Il veut... Mais c'est plus fort que ma volonté même ! Et tout en respectant mon père autant qu'il m'aime, Je sens que le barreau n'est pas mon fait ; je sens Que je saurais très mal changer en innocents Les gens dont la vertu me paraîtrait flétrie. Puis j'aime le théâtre avec idolâtrie.

Molière

Ah !

Armand

Tout enfant, souvent je récitais des vers ; On m'admirait. Plus tard on a dit : « Quel travers ! » Mais j'ai continué, quoi que l'on ait pu dire. Plus on me trouvait fou, plus j'aimais mon délire. Avec quelques amis je m'échappe souvent Et nous jouons devant les badauds, en plein vent, Non sans succès. Je puis vous déclamer, du reste, Pour ne pas vous sembler trop fier ni trop modeste, Des vers, à votre choix nobles ou familiers ?

Molière

Je refuse.

Armand

Pourquoi ?

Molière

De peur que vous n'alliez Vous méprendre, et confondre un conseil nécessaire Avec l'arrêt poli d'un juge trop sincère.

Armand

Ainsi vous me jugez sans m'avoir entendu ?

Molière

Mon Dieu ! je sais le goût qu'a le fruit défendu ; Je veux vous épargner sa fatale amertume, S'il en est temps encor.

Armand

Ce n'est pas ma coutume De reculer devant la peine et le danger. J'aurais peur, quand les grands savent envisager La guerre et ses périls sans alarme vulgaire !

Molière

Faites-vous donc soldat...

Armand

Triste métier, la guerre !

Molière

Mais comédien, non, Monsieur !

Armand

Et pourquoi non ? Les sifflets sont-ils plus méchants que le canon ? On en revient.

Molière

Qui sait ?

Armand

Le péril même invite.

Molière

Mais la décision que vous prenez si vite, En avez-vous prévu les conséquences ?

Armand

Oui. Oh ! je n'y songe pas seulement d'aujourd'hui.

Molière

D'abord, vous vous brouillez net avec votre père.

Armand

D'abord, il se plaindra ; mais pas longtemps, j'espère.

Molière

Vous m'avez dit qu'il a l'orgueil de son métier.

Armand

Mais il est bon, malgré son caractère altier.

Molière

Vous ruinez d'un coup sa plus chère espérance.

Armand

Faut-il sacrifier la mienne ?

Molière

Sa souffrance Se mêlera de honte ; et s'il n'est esprit fort, Il rougira de vous.

Armand

N'aura-t-il pas grand tort ?

Molière

Oui, mais ses préjugés sont ceux de tout le monde, Et la racine en est dans les coeurs trop profonde Pour qu'on en ait, hélas ! de très longtemps raison. Il pourra, pensez-y, vous fermer sa maison ; Et si, vieillissant vite, avant l'heure il succombe, Vous aurez des remords, peut-être, sur sa tombe.

Armand

Ce que vous avez fait, cependant, montre assez...

Molière

L'aurais-je fait, sachant ce qu'aujourd'hui je sais ?

Armand

Le succès, j'en suis sûr, désarmera mon père.

Molière

À moins qu'il n'en gémisse et ne s'en exaspère.

Armand

Non, cela ne se peut ; non, je réussirai ; S'il me voit applaudi, s'il me voit admiré, Il me pardonnera. Puis ma mère est si bonne ! Pour elle, il faudra bien qu'un jour il me pardonne. Si vous la connaissiez !

Molière

Je n'avais pas dix ans, Quand je perdis la mienne.

Armand

Ah !

Molière

Ses yeux caressants M'auraient peut-être bien retenu... Moins amère Eût été l'existence, alors ! Mais votre mère, Dites, n'a-t-elle pas l'esprit religieux ?

Armand

Oh, si !

Molière

Pensez aux pleurs qui mouilleront ses yeux.

Armand

Que vous êtes cruel !

Molière

Moins cruel que la vie ! Allez ! l'illusion trop souvent est suivie D'incurables chagrins et d'éternels regrets. Êtes-vous fils unique ?

Armand

Oui.

Molière

Restez donc auprès De vos parents ! Ils ont l'estime de la ville ; Le bonheur avec eux est certain et facile. D'eux et de vous pourquoi vous faire le bourreau ? Travaillez, devenez éloquent. Le barreau A ses succès, qui sont plus prisés que les nôtres. Vivez pour vous, au lieu de vivre pour les autres ; Et puisque vous avez bons parents et du bien, N'allez pas, mon ami, faire comme le chien De ce cher La Fontaine, un chien fou qui se noie, En lâchant, pour courir après l'ombre, la proie.

Armand

Au lieu du Médecin, voulez-vous aujourd'hui Improviser en moi l'Avocat malgré lui.

Molière

Vous avez trop d'esprit pour ne pas me comprendre.

Armand

Je vous comprends fort bien, mais je ne puis me rendre. Ai-je pour la chicane une vocation ? Non, plaider ne sera jamais ma passion ; Et vraiment les plaideurs ne sont bons, quoi qu'on die, Que si monsieur Racine en fait la comédie. Entrer dans votre troupe est-il si hasardeux ? J'avais une famille ; eh bien, j'en aurai deux !

Molière

Vous n'en aurez pas deux ; vous n'en aurez aucune. Ceux qui vous entouraient vous garderont rancune, Et les gens qui prendront leur place autour de vous, Seront peu complaisants, surtout s'ils sont jaloux. Vous êtes jeune encore, et la Fortune blonde Vous a toujours souri dans tous les yeux du monde ; Sauf quelques mots surpris et quelques livres lus, Vous ignorez la vie et la scène encor plus ; Et vous ne savez pas vers quels naufrages roule Qui s'expose en aveugle au grand flux de la foule.

Armand

Ah !...

Molière

Je suis devant vous, là, comme un vieux forban Qui sur toutes les mers a tâté l'ouragan, Et refuse d'admettre en son rude équipage Un citadin naïf et joli comme un page. Il lui dit : « C'est terrible ! » Et le page répond Qu'il a souvent vu l'eau... qui coule sous le pont, Qu'il connaît l'océan... d'après une peinture, Et n'a pas mal au coeur... quand il monte en voiture.

Armand

Mais tel bon matelot put choir au premier pas ; Les marins nés sur mer sont rares, n'est-ce pas ?

Molière

Il faut discrètement user des métaphores. Laissons-les aux pédants, à ces rhéteurs sonores Dont je me suis moqué. Parlons plus simplement. Je vous veux exposer sans le moindre ornement, Toute nue, au grand jour, la vérité, la vraie, Celle qui rit afin d'en oublier sa plaie.

Armand

Le théâtre est-il donc un enfer ?

Molière

Oh ! je dis Tout bonnement qu'il est loin d'être un paradis. Ce n'est qu'un vain décor, des voix et des costumes, Le tout entremêlé de rimes et de plumes, Ayant un lumignon pour astre, ayant pour fleur La rhétorique, et pour providence un souffleur. Le reste est dans l'esprit du parterre et des loges ; Et marquis à rubans, écoliers de Limoges, Gens des halles, bourgeois des quais ou du Pont-Neuf, Campagnards au cerveau lourd et lent comme un boeuf, Pour peu que ces gens-là soient sots ou soient fantasques, Ont le droit de chuter et de huer les masques ! Pour leur argent, il faut les servir vite et bien. Êtes-vous las ? Tant pis ! cela ne leur fait rien : Vous devez être agile. Avez-vous la migraine ? Il faut être pour eux bien portant sur la scène. Avez-vous la douleur et le deuil dans le coeur ? Qu'importe ? Allons, prenez un petit air moqueur, Et riez franchement, et faites-les tous rire ! Sinon clameurs, sifflets, peut-être un destin pire. Parfois, si c'est écrit dans le rôle du soir, C'est son propre chagrin, son propre désespoir Qu'il faut rendre grotesque aux yeux de l'assistance. On le sait dans la salle, on en sourit d'avance ; La gazette en médit, et pour les courtisans Les beaux esprits en font de petits vers plaisants.

Armand

Je...

Molière

Vous doutez, Monsieur ? C'est en vainqueur, en maître, Que le comédien a dû vous apparaître ; Mais il laisse son rôle en sortant du décor Et revient chaque soir plus las, plus triste encor.

Armand

Quoi ! Si triste et si las ?

Molière

C'est ainsi que nous sommes. Rien au fond n'est moins gai que d'égayer les hommes. Dominique, ce fou, cet Arlequin vanté, Il a l'esprit si noir qu'il en perd la santé. L'autre jour, il consulte un moderne Esculape. On le tâte, on le tourne, on le palpe, on le tape, On regarde sa langue. - « Oh ! oh ! dit le docteur, C'est de l'hypocondrie, un mal persécuteur. Il est à votre cas un remède, l'unique : Allez voir Arlequin. - Alors, fit Dominique, Je suis mort. Arlequin, c'est moi. »

Armand

Pauvre Arlequin ! Mais s'il est bilieux, on peut être sanguin ; Et tout comédien n'est pas aussi funèbre.

Molière

Celui dont je vous parle, entre tous est célèbre.

Armand

Mais vous cependant, vous !...

Molière

Vous êtes un enfant. Ah ! vous parlez de moi ! j'ai donc l'air triomphant ?

Armand

Du bien qu'on sait de vous, que sert de vous défendre ? C'est vous surtout, c'est vous qui m'avez fait comprendre La force et la grandeur de cet art souverain, Dont vous me détournez avec tant de dédain. Je vous vis sur la scène, et crois vous voir encore. Vous arrivez, front haut, regard clair, voix sonore ; Tout se tait. Du parterre aux dernières hauteurs, La salle est devant vous pleine de spectateurs ; Seul, vous êtes debout. Vous parlez : c'est Alceste ! Et tandis que les mots s'envolent, votre geste, Ample et puissant, paraît, sur le peuple assemblé, Éparpiller le vrai, comme un semeur le blé.

Molière

Oh ! de grâce, monsieur, cessez la flatterie.

Armand

Mais je ne flatte point !

Molière

Cessez, je vous en prie. C'est que, pardonnez-moi, j'ai peur des compliments : Ce sont lettres de change en mots des plus charmants ; Et j'en accepte peu, de crainte que je n'aie Rien pour les rembourser que mauvaise monnaie. Vous me nommez Alceste aussi ; tant pis pour vous !

Armand

Alceste aux gens de coeur préfère-t-il les loups ? Tout au théâtre est-il décor vain, masque vide ? Non, non ; la Vérité rayonnante et lucide Y couronne de fleurs son miroir enchanté, Et le bon sens y rit d'embrasser la beauté.

Molière

Mais le comédien, qu'est-ce ? Un bouffon qu'on siffle, Un esclave à tout faire, une figure à gifle, A coups de pied, que sais-je ? Un bandit, un glouton. Un jour j'étais mourant. « Il a bu ! » cria-t-on.

Armand

Ah ! Quelle indignité !

Molière

Vous en verriez bien d'autres, Si vous deviez jamais, monsieur, être des nôtres.

Armand

Mais pour vous, l'amitié des grands...

Molière

Belle amitié, Qui vous prendra la vie ou l'honneur sans pitié !

Armand

L'honneur !

Molière

Ah ! Songez-y, c'est surtout quand on aime, Que le bonheur chez nous est un triste problème. Oui, vous profiterez de plus d'un fol amour, Sans doute ! Entendez-moi : purs caprices d'un jour ! Non pas vous, je dis mal, mais votre personnage. Puis, quand vous serez las de ce libertinage, Quelle est la chaste fille aux yeux profonds et doux Que ses parents voudront marier avec vous ? Mais ce sera bien pis, si votre coeur malade S'éprend, sans y songer, de quelque camarade. Une comédienne !... Ah ! Gardez-vous-en bien ! Car c'est vraiment l'enfer, alors, qu'un tel lien. Coquette par métier, vaniteuse, frivole, Elle n'est pas plus tôt à vous, qu'on vous la vole ; Et près du couple heureux, raffinement exquis, Vous jouerez le... Dandin ! Puis viendront les marquis, Ricanant : « Le bon tour ! La femme à Sganarelle !... » Ne vous hasardez pas à leur chercher querelle, On vous rirait au nez !

Armand

Ai-je bien entendu ? Je crois rêver.

Molière

Enfant ! Vous semblez confondu. Pensez-vous par hasard, dites, que j'exagère ?

Armand

Je ne sais...

Molière

Gardez-vous d'agir à la légère.

Armand

Faut-il que je renonce au théâtre ?

Scène 5

Chapelle, Laforest, Molière, Armand

Chapelle

Grand Dieu ! Renoncer au théâtre ! Attendez donc un peu.

Laforest

Vous ne passerez pas.

Chapelle

Que si !

Laforest

Monsieur Chapelle, Vous êtes ivre.

Chapelle

Moi ?

Laforest

Certes !

Chapelle

Oh ! Si peu, ma belle.

Laforest sort en menaçant Chapelle.

Molière

Va, tu ne pourrais plus le renvoyer.

Chapelle

Qui ? moi ! Moi qui viens de tant boire à la santé du roi, Moi qui, dans la maison du Misanthrope, apporte La gaîté, le printemps, le soleil, - que j'en sorte !

Molière

C'est l'automne plutôt que vous nous apportez, L'automne et la vendange !

À Armand.

Chapelle

Oui, j'ai bu vingt santés ; Aussi je suis allègre et j'ai dans la cervelle De quoi conter fleurette à la muse nouvelle. J'entends chanter en moi de petits vers pimpants. Tiens, à boire !... Du lait ! breuvage de serpents ! C'est de vin vieux, monsieur, que je suis idolâtre. Mais pardon. Vous disiez : Je renonce au théâtre. Et pourquoi ?

Armand

Je voulais être comédien ; J'en parlais à Monsieur Molière.

Chapelle

C'est fort bien. Pourquoi pas ?

Armand

Il m'en a détourné.

Chapelle

Pas possible !

Molière

Ne vous tairez-vous point, buveur incorrigible ?

Chapelle

Ah ! ah ! ah !

Armand

Permettez, Monsieur...

Chapelle

Quoi ! vous partez ! Et que vous a-t-il dit, voyons ?

Molière

Des vérités.

Chapelle

Vous êtes gris.

Molière

Mais...

À Armand.

Chapelle

Chut ! Votre cas m'intéresse. Oui, monsieur, j'ai pour vous presque de la tendresse, Et votre air tout d'abord m'a plu. Récitez-moi Quelque chose, Tartuffe ou l'Étourdi, ma foi !

Armand

Il n'est plus question...

Chapelle

C'est moi qui vous en prie.

Molière

À quoi bon ?...

À Armand.

Chapelle

Taisez-vous. Pas de coquetterie ! Allons, Monsieur.

Armand

Je crains...

Chapelle

Voyons, que direz-vous ? Des vers d'amant heureux ou des vers de jaloux ?

Armand

Vous n'y pensez pas.

Chapelle

Si ! cherchons un peu. Mais, baste ! Prenons le Misanthrope et la scène d'Acaste Avec Clitandre, alors que ces deux éventés Font assaut de grands airs et de fatuités. Vous devez posséder le rôle à fond ?...

Regardant Molière avec hésitation.

Armand

Sans doute ! Mon Dieu !...

Molière

Si vous voûtez !...

Armand

Excusez-moi !

Chapelle

J'écoute... Me faut-il vous donner la réplique, Marquis ?

Armand

C'est inutile.

Chapelle

Eh bien, commencez ! Je languis.

Armand

« Parbleu, je ne vois pas, lorsque je m'examine, Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine. J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui peut se dire noble avec quelque raison, Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe. Pour le coeur, dont surtout nous devons faire cas, On sait, sans vanité, que je n'en manque pas ; Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. Pour de l'esprit, j'en ai sans doute, et du bon goût À juger sans étude et raisonner de tout, À faire aux nouveautés dont je suis idolâtre Figure de savant sur les bancs du théâtre, Y décider en chef, et faire du fracas À tous les bons endroits qui méritent des has ! Je suis assez adroit ; j'ai bon air, bonne mine, Les dents belles surtout, et la taille fort fine. Quant à me mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on serait mal venu de me le disputer. Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être, Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître. Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois Qu'on peut par tout pays être content de soi... »

À Molière.

Chapelle

Bravo ! Je suis ravi. Vous haussez les épaules. Je vous dis qu'il jouerait mieux que vous certains rôles.

Armand

Vous allez, ce disant, me causer grand regret.

Chapelle

C'est qu'il est irritant, c'est qu'il me damnerait Avec son ton de glace et sa mélancolie. Qu'on soit fou, mais au moins d'une aimable folie !

Molière

Comme vous.

Chapelle

Comme moi, pardieu ! Si vous voulez. Jeune homme, vous irez jusqu'aux cieux étoilés. Quand débuterez-vous ? Il faut débuter vite.

Armand

Je ne débute point.

Chapelle

Vous plaisantez.

Armand

J'hésite.

Chapelle

Vous hésitez. Pourquoi ?

Molière

Pour de bonnes raisons.

Chapelle

Il vous a dit du mal du théâtre ? Chansons ! Les hommes y sont faux, et les femmes coquettes... Surtout quand les marquis garnissent les banquettes. Et caetera. Voyons, n'est-ce pas bien cela ?

Armand

Vous voulez rire.

Chapelle

Un peu.

Molière

Le beau fou que voilà.

Chapelle

Demandez donc, monsieur, à cet austère Alceste, Pourquoi, si c'est l'enfer, à son âge il y reste.

Molière

Pourquoi ! Vous le savez, Chapelle ; si je pars, Ma troupe est ruinée et réduite aux hasards. Ce serait le malheur de plus de vingt familles. Les nourririez-vous ?

Chapelle

Non.

Molière

C'est certain.

Chapelle

Bah ! Les filles S'en tireraient toujours ; et quant aux matassins, Ils se feraient tout droit valets de médecins. Ce n'est pas pour cela, monsieur, qu'il y demeure.

Molière

Vous allez le savoir mieux que moi tout à l'heure.

À Molière.

À Armand.

Chapelle

Plus sage, il eût déjà quitté les planches, lui. Boileau le lui disait. Il vous le disait, oui ! S'il s'obstine à jouer, c'est un vrai suicide ; Et pour sa troupe alors que reste-il ? Le vide. Vingt familles d'un coup sont en proie aux hasards. Les nourrirai-je ? Non : ces gens sont trop bavards. Tandis que s'il voulait quitter un temps ses rôles, Passer sa lourde charge à plus fortes épaules, Apprendre ce qu'il sait à des gens studieux Comme vous, tout irait plus loin, peut-être mieux. Mais c'est plus fort que lui, rien ne lui fait : il reste, Et c'est par pur amour pour son enfer, sa peste !

Molière

Le fou dans ce qu'il dit n'a pas tort tout à fait, Et je songe parfois que peut-être, en effet, Je devrais renoncer à paraître en spectacle. Mais il est trop tard ; oui, c'est là le grand obstacle. Une fois qu'on a mis les pieds sur les tréteaux, Il semble qu'ils y soient fixés par des étaux. On tient à cette vie enivrante et factice, Comme un méchant au mal, un vicieux au vice, Comme Chapelle au vin. Nul ne s'en veut guérir. Martine est en péril, gardez-vous d'accourir : « Il me plaît, dira-t-elle, à moi, d'être battue ! » Don Juan vainement lutte avec la Statue ; Quoi que notre festin puisse avoir de splendeur, N'y venez pas souper ; c'est chez le Commandeur !

À Armand.

Chapelle

Le Commandeur ! Ah, bah ! un spectre de commande ! Qui donc fit-il jamais trembler, je le demande, Ce funèbre Pierrot sur un tombeau planté ? Tous les métiers, Monsieur, ont leur mauvais côté. D'ailleurs que feriez-vous, renonçant à la scène ?

Armand

Je plaiderais ; je suis avocat.

Chapelle

C'est obscène ! C'est des métiers le pire et le moins délicat ; Quittez ce métier vite : on n'est pas avocat. Moi, mon père voulait que je fusse d'Église. J'ai balancé trois mois entiers, sans vantardise ; Mais s'il avait voulu me faire chicanier, Je me serais du coup sauvé dans un grenier. Quand on est avocat, on cesse d'être un homme ; On n'est plus désormais qu'une bête de somme, Oui, qu'un âne bâté, qui brait dès le matin Et qui brait jusqu'au soir en très mauvais latin, Qui s'offre à tout venant, qui se mène à la longe, Portant le vrai d'un bord, de l'autre le mensonge. Avocat ! vous, monsieur, que déjà j'estimais ! Avocat ! ne soyez pas avocat, jamais ! Oh ! je sais, on vous dit, la phrase n'est pas neuve : « Vous avez mission de défendre la veuve Et le mur mitoyen... non, pardon ! l'orphelin. » Et là-dessus l'on va, l'on va comme un moulin. Eh bien ! c'est faux, monsieur. L'orphelin et la veuve Ne font jamais plaider. L'on ne trouve à l'épreuve Que des clients qui sont presque tous des coquins, Et qui ne payent pas ou se montrent mesquins. Quand on a par hasard une honorable cause, On la perd ; car, monsieur, vous savez, je suppose, Que les honnêtes gens connaissent peu la loi. Tartuffe aurait gagné son procès, sans le roi. La Chicane est, monsieur, une atroce marâtre ; Sortez de sa caverne, et venez au théâtre. Là, tout est joyeux, chante, étincelle, fleurit : Des femmes tout amour, des hommes tout esprit ! Vous vous amuserez là, je vous certifie, Plus en un jour, qu'ailleurs en toute votre vie. Molière s'est trompé. Depuis qu'il vit de lait, Il enlaidit et voit tout l'univers en laid.

Molière

Vous n'aurez donc jamais la force et le courage De résister, Chapelle, à cette étrange rage Qui vous tient de parler sans peser vos discours ? Vous sacrifierez donc tout au monde toujours Pour le plaisir de faire une plaisanterie ?

Chapelle

Tout au monde est maussade, il faut bien qu'on en rie.

Molière

Vous devriez dormir après boire.

Chapelle

Jasez !

Molière

Chapelle a l'art de dire avec les airs sensés D'un almanach, marquant la lune et l'équinoxe, Le plus drôle et le plus monstrueux paradoxe. Quand il parle à des gens pris de vin comme lui, C'est dangereux. Je n'ai pas grand'peur aujourd'hui. Admirez son entrain, tandis qu'il est en joie ; Mais gare à ses discours ! on s'y perd, on s'y noie.

Chapelle

Ah ! je vous vois venir, Alceste.

Molière

Croiriez-vous Qu'un jour, ici, chez moi, cet homme à l'air si doux, Ayant après souper gagné quelque migraine, Fit si bien, qu'entraînant Mignard et La Fontaine, A Boileau, Boileau même, il sut persuader, Mon vin d'Auteuil aidant, de se suicider. Ils avaient tous déjà pris en horreur la vie Et couraient se livrer à leur funèbre envie ; Laforest me prévint par bonheur. Je voulus Partager leur destin, les voyant résolus ; Mais je leur demandai, comme il faisait nuit noire, De se noyer au jour, pour avoir plus de gloire, Et pour qu'un tel exploit se perpétrât du moins Avec solennité, devant nombreux témoins. Là-dessus on dormit. Chapelle vit encore.

Chapelle

Et s'il m'a préservé de cette eau que j'abhorre, Ce dont je lui sais gré de tout mon coeur, — pourquoi ? C'est qu'il est bien meilleur comédien que moi ! Donc, vive le théâtre ! Ayez l'âme hardie, Poussez ferme, monsieur, jouez la comédie ; Vous pourrez être utile à des extravagants. Avocat, vous seriez utile à des brigands, Tout au plus à des gens de petite figure. Regardez donc Molière ! il rit comme un augure. Ah ! ah !

Armand

Faut-il, monsieur Molière, l'écouter ?

Chapelle

Ah ! ah ! ah !

Molière

Sa folie aurait pu vous tenter !

Armand

Je ne sais vraiment plus, le cas est discutable, À quel saint me vouer...

Chapelle

Vouez-vous donc au diable !

Scène 6

Marotte Beaupré, Armand, Chapelle, Molière

Marotte Beaupré

C'est moi, c'est encor moi. Voilà. Tout est conclu. Il m'a dit : « Voulez-vous m'épouser ? » J'ai voulu.

Armand

Quoi ! Vous vous mariez ?

Marotte Beaupré

Mon Dieu, c'est le plus sage. Chapelle, tenez-vous contre le mariage ?

Chapelle

C'est selon.

Marotte Beaupré

Selon quoi ?

Chapelle

C'est selon l'acabit : Tous les dos ne vont pas, Marotte, au même habit.

Marotte Beaupré

Vous, parbleu ! Vous seriez...

Chapelle

Vous êtes familière !

Marotte Beaupré

Je renonce à Satan, à Chapelle, à Molière.

Chapelle

Je renonce à Marotte, à ses pompes, à ses...

Marotte Beaupré

Renoncez donc d'abord, ivrogne, à vos excès !

Chapelle

Je suis fidèle.

Marotte Beaupré

Vous ! Chapelle pirouette À tous les vins, Messieurs, comme une girouette À tous les vents.

Molière

Parfait !

Chapelle

Raillez mes passions ! Vaudrait-il mieux tourner à tous les cotillons ?

Marotte Beaupré

Certainement.

Chapelle

Non pas.

Marotte Beaupré

Viendrez-vous à ma noce ?

Chapelle

Quand vous couronne-t-on ?

Marotte Beaupré

J'aurai laquais, carrosse Et quelques millions dans un mois, mes amis.

Armand

C'est donc vrai !

Marotte Beaupré

Qu'avez-vous ? Quel crime ai-je commis ?

Armand

Quoi ! Vous abandonnez le théâtre ?

Marotte Beaupré

Sur l'heure. C'est fini.

Armand

Sans regret ?

Marotte Beaupré

Sans qu'un regret m'effleure !

Armand

L'art, le succès, l'espoir, vous abandonnez tout ?

Marotte Beaupré

Y voyez-vous du mal ? On a si mauvais goût À Paris, aujourd'hui ! Le grand nombre préfère Des tours de chiens savants aux pièces de Molière. Bah ! j'ai rêvé la gloire aussi, moi ! Maintenant Je ne me repais plus de ce mot bien sonnant. Qu'ai-je gagné ? l'injure avec la calomnie. Notre vertu, monsieur, on s'en moque, on la nie ; Et l'on ne reconnaît jamais notre talent S'il n'est pas soutenu d'un cortège galant. La folle que je fus quand je tirai l'épée Pour mon honneur ! C'était une sotte équipée, Il faut en convenir. On ne m'y prendra plus ; o J'ai perdu deux printemps tristement révolus. Les planches, mauvais sol ! les vers, mauvaise graine ! J'étais esclave hier ; demain je serai reine. A quoi sert la jeunesse, à quoi sert la beauté, Même avec le plus pur trésor de chasteté, Quand on n'a pas, avec un époux authentique, Honorable douaire et nombreux domestique ? Sans mari, sans argent, tout est misère, affronts : J'épouse et m'enrichis. Ensuite nous verrons Si l'on peut s'amuser.

Chapelle

Nous en verrons de belles !

Molière

Les Ris et les Amours viendront par ribambelles Assiéger le palais du financier.

Armand

Quoi ! C'est...

Marotte Beaupré

Oui, c'est un financier. Le public m'agaçait, Et je veux l'agacer, Monsieur.

Armand

Adieu, mon rêve !

Chapelle

Vous ne jouerez plus rien ?

Molière

Rien que le rôle d'Ève.

À Armand.

Marotte Beaupré

Je vous prie à ma noce ; oui, tous. Vous aussi.

Armand

Moi !

Marotte Beaupré

J'invite le théâtre entier. Hein ! quel émoi ! Et je vais inviter Laforest, par vengeance. Molière, à vous revoir. Adieu, vilaine engeance ; Adieu, Chapelle impur, dont Bacchus est le dieu !

Chapelle

Adieu, Mars en cornette ; adieu, Bellone ; adieu, Riche Marotte ! Ayez des marauds, qui, j'espère, Ne ressembleront pas de trop près à leur père.

Marotte Beaupré

Dieu fasse que surtout ils ne ressemblent pas A cette trogne rouge aux bourgeonnants appas ! J'ai tout Paris à voir, et je me congédie. Adieu, la compagnie ; adieu, la comédie ! Plus de Marotte !

Scène 7

Chapelle, Armand, Molière

À Armand.

Chapelle

Vrai ! ce sera curieux, Sa noce. Nous irons. Quels regards furieux On y verra ! combien de fines infamies Y diront les amis et les bonnes amies ! Je vous y mènerai, monsieur, bon gré mal gré ; Et quant à son seigneur, je vous le griserai Si bien, que si Marotte a pour vous quelque zèle, Vous pourrez rire un brin avec mademoiselle Son épouse.

Armand

Mon Dieu, non ! Vous m'excuserez.

Chapelle

Qu'est-ce à dire, jeune homme ? Il faut... Vous y viendrez.

Armand

Je ne saurais, Monsieur...

Chapelle

Qu'avez-vous ? Quelle mouche Vous a soudain piqué ? Vous voilà tout farouche.

Armand

J'ai depuis un instant bien réfléchi.

Chapelle

Vraiment ! Vous aussi, feriez-vous votre renoncement ?

Molière

Vous aurais-je blessé ?

Armand

Non, non, bien au contraire ! Vous m'avez détourné d'un projet téméraire ; Vous me faites quitter un chemin séduisant, Mais mauvais. Je vous en serai reconnaissant Toujours, du fond du coeur.

Chapelle

Jeune homme, qu'est-ce à dire ?

Armand

Je m'étais abusé.

Chapelle

Non pas !

Armand

Je me retire ; Veuillez me pardonner mon importunité.

Molière

J'ai regret... Je ne puis vous dire, en vérité, Quel vif désir j'aurais de vous être agréable,

Armand

Votre humble serviteur, messieurs.

Scène 8

Chapelle, Molière, Laforest

Chapelle

Qu'il aille au diable !

Molière

Mais non, il n'y va pas justement ; et j'en suis Étonné !

Chapelle

Tirez donc la vérité du puits !

Molière

Pourtant, comme une femme, il mordait à la pomme.

Laforest

Marotte se marie ?

Chapelle

Oui.

Laforest

Qu'en dit le jeune homme ?

Molière

Que veux-tu qu'il en dise ?

Chapelle

Il vient de s'en aller.

Laforest

Ah, tant pis ! je comptais un instant lui parler.

Chapelle

Pourquoi faire ?

Laforest

Pour voir.

Chapelle

Pour quoi voir ?

Laforest

Sa figure.

Molière

Elle t'intéressait ?

Laforest

Beaucoup, je vous assure. Quoi ! vous n'avez pas vu qu'il l'aime sottement ?

Chapelle

Qui ?

Laforest

Marotte, parbleu ?

Molière

Lui, Marotte ! Comment ?

Laforest

Eh bien, il l'aime, quoi ! C'était pourtant visible. Il a rougi, pâli, bredouillé.

Chapelle

Pas possible ! Et moi qui croyais tant à sa vocation !

Molière

Et moi qui le prêchais avec conviction !

Laforest

Et moi qui leur apprends leur métier, bonnes âmes !

Molière

Connaîtrons-nous jamais les hommes ?

Chapelle

Et les femmes !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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