Poème · 1897

La petite Rosange

d’Émile Blémond

Représentation
≈ 35 min
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
273
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Voiture H 47 ≈ 9 min 4
Hauteroche N 44 ≈ 8 min 5
Corneille H 99 ≈ 8 min 8
Mademoiselle du Clos F 16 ≈ 3 min 2
Rosange F 28 ≈ 3 min 3
Des Urlis H 13 ≈ 1 min 1
Floridor H 9 ≈ 1 min 1
D'Orgemont H 6 ≈ 1 min 1
Brécourt H 3 ≈ 1 min 1
Beauval H 3 ≈ 1 min 2
De Villiers H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Petite Rosange
Voiture absentabsentabsentabsent
Hauteroche absentabsentabsent
Corneille
Mademoiselle du Clos absentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosange absentabsentabsentabsentabsent
Des Urlis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Floridor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
D'Orgemont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Petite Rosange

Scène 1

Hauteroche, Corneille

À part.

Élevant la voix.

Hauteroche

Monsieur Corneille, on va répéter. Le distrait ! Il hésite, il s'arrête, il repart comme un trait; Et j'ai beau me pencher à l'une ou l'autre oreille, Il ne m'entend pas plus qu'un sourd ! Monsieur Corneille !

Corneille

Ah ! C'est vous, Hauteroche. Excusez !

Hauteroche

Quel souci Vous trouble la cervelle et vous absorbe ainsi ? Vous êtes le mortel le plus heureux de France : Tout vous sourit, succès, bonheur, gloire, espérance ; Vous venez d'épouser l'objet de votre amour ; On vous vante à la ville, on vous prise à la cour ; Et bientôt Polyeucte, ici, sur cette scène, Fera de tout Paris, Monsieur, votre Mécène. Que vous faut-il de plus ?

Corneille

Cette fois, je crains fort De lasser la Fortune et de sombrer au port. L'Hôtel de Rambouillet...

Hauteroche

Eh bien ?

Corneille

Je viens de lire Polyeucte là-bas.

Hauteroche

Alors, double martyre : Martyre de l'auteur, martyre du héros ! Que, diantre ! Espériez-vous de ces nobles bourreaux ?

Corneille

Noël, vous savez bien quelle est leur influence.

Hauteroche

Je le sais ; c'est pourquoi j'enrage, quand j'y pense. Ils ont dû vous berner de toutes les façons.

Corneille

Ils ont été polis, mais froids. De vrais glaçons ! J'ai lu...

Hauteroche

Vous voulez donc toujours lire vous-même ! Ah ! Pour faire valoir un damnable poème, Je connais des diseurs vraiment miraculeux ; Mais, lu par vous, le Cid même a l'air nébuleux ! Vous ressemblez, avec votre voix de fantôme, À quelque huguenot nasillant un vieux psaume, Et débitez vos vers comme on abat des noix. Pardon ! Je vois les gens si faux et si sournois, Qu'il me prend des accès farouches de franchise.

Corneille

Dites ! Ne craignez pas que je me scandalise ! Chez un homme de coeur, j'admets toujours l'esprit, Noël. Mais un chagrin personnel vous aigrit, Ou je me trompe fort. Tout en vous me révèle Que vous avez du noir aussi dans la cervelle ; Et même, vous devez en avoir plus que moi.

Hauteroche

La belle occasion de vous mettre en émoi ! Vous faites trop d'honneur à mon humble mérite.

Corneille

Si l'injuste destin vous raille et vous irrite, Vous n'en avez pas moins de sens et de valeur. Vous rêviez d'être prince et vous voilà souffleur ! Certes, ce n'est pas gai. Mais toute épreuve austère A pour les coeurs vaillants un côté salutaire. Quand, à l'âge où fleurit la fraîche illusion, Hanté par une belle et chère vision, Fier, imberbe, naïf, épris de ce qui brille, Vous avez laissé là, Noël, votre famille Pour conquérir un nom glorieux, dans les rangs De je ne sais plus quels comédiens errants, Vous ne connaissiez rien du monde et de la vie, Hors le mirage doux à votre âme ravie. Vous marchiez au hasard, crédule, insoucieux, Sans rien voir. Aujourd'hui vous avez de bons yeux ; Sachez vous en servir !

Hauteroche

Oui, fol enfant prodigue, J'ai cru pouvoir d'emblée aborder les Rodrigue ; Et le public, qui fait au théâtre la loi, M'a trouvé peu doué pour ce galant emploi. Alors, j'ai voulu prendre un rôle secondaire ; Mais rien n'a désarmé l'irascible parterre. Je ne puis même pas, malgré mon zèle ardent, Jouer dans votre pièce un mince confident ; Car vos vers, vos beaux vers que je sens à merveille, Je les dis aussi mal que vous, Monsieur Corneille.

Corneille

Écrivez donc, alors, au lieu de déclamer ! Vous savez dénouer une intrigue, et rimer ; Vous avez la science et vous avez la flamme. On vous force à penser. Eh bien ! Soyez une âme, Et laissez le cothurne aux beaux parleurs !

Hauteroche

Vingt fois Je me suis gourmande, moi-même, à haute voix ; Peine perdue ! Hélas ! je souffrirais en brave, Si mon coeur n'avait pas une atteinte plus grave. J'étais à moitié fou, je le suis tout à fait. Je suis amoureux ! Oui, j'aime ! Et l'unique effet De mon absurde amour, c'est de me rendre encore Plus ridicule, aux yeux de celle que j'adore.

Corneille

Et qui donc aimez-vous de cet amour transi ?

Hauteroche

Vous êtes seul peut-être à l'ignorer ici. À tant de curieux comment donner le change ? Chacun raille mon trouble. Elle surtout !... Rosange !

Corneille

La petite Rosange ?

Hauteroche

Hélas ! Oui, cette enfant Qui rit toujours, tandis que je m'en vais rêvant. Elle a vingt ans, je crois, et n'en paraît pas seize.

Corneille

Le rire est de son âge, elle est jeune et Française !

Hauteroche

Tant de gaîté m'attriste.

Corneille

Ami, vous avez tort. Ouvrez-lui votre coeur.

Hauteroche

Elle en rirait plus fort.

Corneille

Qui sait ?

Hauteroche

J'ai peur. Je fuis quand je la trouve seule.

Corneille

Consultez la Du Clos dont elle est la filleule, Et qui, lorsque mourut sa mère, voulut bien L'adopter, l'héritage étant réduit à rien. Mais j'y pense, Noël ! Je puis vous être utile : Rosange, qui n'a point un esprit si futile, Réclamait l'autre jour, pour ses prochains débuts, Un beau rôle tout neuf, plein d'effets imprévus. Hier, après avoir habillé sa marraine, Elle m'a pris à part, la petite sirène, Et m'a dit doucement : « Monsieur, c'est entendu, Vous travaillez pour moi. »

Hauteroche

Qu'avez-vous répondu ?

Corneille

Pouvais-je refuser ? Elle était si câline ! Sa marraine, d'ailleurs, doit jouer ma Pauline. Mais justement, voici venir notre beauté.

Hauteroche

Je me sauve.

Corneille

Non pas ! Restez à mon côté.

Scène 2

Corneille, Rosange, Hauteroche

Corneille

Salut, ma chère enfant ! Votre joli visage Me réjouit toujours comme un heureux présage.

Rosange

Avant de répéter, ma marraine voudrait Vous dire un mot, Monsieur.

Corneille

Bien !

Rosange

C'est dans l'intérêt De la pièce, d'après ce que j'ai cru comprendre. Ici même, Monsieur, voudriez-vous l'attendre ?

Corneille

Certes !

Rosange

Je vous préviens que c'est très sérieux.

Hauteroche

N'a-t-elle plus la foi ? Son rôle est merveilleux.

Rosange

Ah ! Si monsieur Noël en avait un semblable !

Hauteroche

Monsieur Noël pourrait s'y montrer exécrable, Sans que le rôle en fût moins bon.

Rosange

Monsieur Noël Est très galant, très docte et très spirituel.

Corneille

Il a du moins l'esprit de vous aimer, méchante, Et devrait vous trouver un peu plus indulgente.

Rosange

Cet esprit-là, monsieur, d'autres peuvent l'avoir.

Corneille

Mais pas autant que lui !

Rosange

Bah !

Corneille

C'est facile à voir.

Rosange

Qu'il m'inspire celui d'y devenir sensible !

Corneille

Vous y prêteriez-vous, cruelle ?

Elle part en riant.

Rosange

C'est possible, S'il écarte avec soin la tristesse et l'ennui. Franchement, je n'ai pas d'aversion pour lui ; Mais c'est tout ! Je vous laisse avec monsieur Voiture, Qui vient vers vous, plus grave et plus fier que nature.

Il va s'asseoir au fond de la scène, dans un coin où il se tient à part silencieusement, observant tout avec attention pendant les scènes suivantes.

Hauteroche

Voyez l'enfant terrible avec ses rires fous !

Scène 3

Corneille, Voiture

Corneille

Quel bonheur de vous voir ici !

Voiture

J'y viens pour vous.

Corneille

Je suis vraiment confus que...

Voiture

Les esprits d'élite, Devant lesquels l'auteur du Cid et de Mélite A daigné lire hier son ouvrage nouveau, M'ont chargé, bien que tout leur en semble fort beau, De vous communiquer les scrupules, peut-être Exagérés, qu'en eux Polyeucte a fait naître.

Corneille

Je vous écoute avec tout le recueillement Que doit ma modestie à leur discernement ; Ils ne pouvaient choisir un meilleur interprète.

Voiture

Polyeucte, à mon sens, est digne du poète Dont la verve féconde et forte nous donna Les imprécations de Camille et Cinna ; Mais on croit...

Corneille

Que croit-on ?

Voiture

J'hésite. Je me trouve Impropre à formuler ce qu'en rien je n'éprouve. Si j'ai voulu venir, c'est pour vous ménager ; Et maintenant, je crains de vous désobliger.

Corneille

De grâce, parlez franc !

Voiture

Puisqu'il faut tout vous dire, On voit avec regret la palme du martyre Dérobée aux tombeaux des apôtres chrétiens Pour servir d'accessoire à des comédiens.

Corneille

Je pensais...

Voiture

Ce n'est point mon avis que j'exprime.

Corneille

Pourtant...

Voiture

Moi, je suis loin de vous en faire un crime ! Pour mon malheur, Monsieur, je joue en ce moment Le rôle ingrat d'un simple et passif truchement.

Corneille

C'est juste. Poursuivez.

Voiture

Je ne crois pas utile, Présentement, d'entrer dans les détails. Le style, Certes, est disparate et marche par cahots, Rendant fort bien parfois des sentiments très hauts, Et parfois s'abaissant aux tons les plus vulgaires.

Corneille

Il faut...

Voiture

C'était fatal ; et l'on ne mêle guères, Sans choir dans le bizarre et l'artificiel, Les choses de la terre aux mystères du ciel. Manquiez-vous, par hasard, de héros et de traîtres ? Que n'avez-vous suivi l'exemple des bons maîtres, Garnier, Hardy, Rotrou, qui dans la fable ont pris Tant de nobles sujets pour divertir Paris !

Corneille

Mais bon nombre de ceux qu'à bon droit l'on admire...

Voiture

D'accord ! J'ai dit aux gens ce que vous voulez dire. Il n'en reste pas moins fort clair à tous les yeux Qu'un pareil genre est faux. S'il n'était ennuyeux, Cela pourrait passer encore. Oh ! Je m'empresse De déclarer combien, pour moi, je m'intéresse Aux sublimes transports du saint que vous chantez. Mais, si hautes que soient de semblables beautés, Donne-t-on son argent, fait-on toilette fraîche, Pour entendre un acteur débiter un long prêche ? Chaque chose a son temps, son public et son lieu ; On se rend à l'église afin d'honorer Dieu, Mais l'on entre au théâtre afin de se distraire. Nous ne sommes pas tous des anges : au contraire ! Et le bon spectateur aime, avant tout, se voir Dans le comédien comme dans un miroir.

Corneille

Voulez-vous donc, Monsieur, que la Muse héroïque Flatte les instincts bas et l'esprit prosaïque ?

Voiture

Qui ? Moi ! Si je le veux ? Monsieur, je ne veux rien Que vous servir.

Corneille

C'est vrai. Vous parlez pour mon bien. J'oublie, hélas ! malgré vos phrases explicites, Que ce que vous pensez n'est pas ce que vous dites. Pardon !

Voiture

Monsieur Godeau qui, sans trouver mauvais Que vous reproduisiez ses vers les plus parfaits...

Corneille

Quels vers ?

Voiture

N'est-ce donc là qu'une coïncidence ? Quoi ! Vous ne saviez pas que l'évêque de Vence Avait écrit, dans l'Ode adressée au feu roi, Le fragment reproduit par vous ?

Corneille

Dites-le-moi.

Voiture

« Mais leur gloire tombe par terre, Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité... »

Corneille

Vous êtes sûr qu'on lit ce fragment dans son ode ?

Voiture

Oh !

Corneille

Vous en êtes sûr ?

Voiture

Pensez-vous que je... brode, Ou que Monsieur Godeau ?...

Corneille

J'en reste stupéfait.

Voiture

La rencontre est, Monsieur, surprenante, en effet ; Mais elle est, après tout, sans importance aucune, Et l'évêque ne peut vous en garder rancune. Non ! S'il a critiqué Polyeucte, il avait De plus graves raisons que ce petit méfait ; Il pensait à l'Église et non pas à lui-même.

Corneille

Ai-je offensé l'Église en rien dans mon poème ? Je croyais, au contraire, avoir bien mérité De la religion et de la piété.

Voiture

Votre Sévère dit : « Ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de sages politiques, Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, Et dessus sa faiblesse affermir leur pouvoir. »

Corneille

Son rôle...

Voiture

Assurément, l'intention est bonne ; Mais sans être chanoine ou docteur en Sorbonne, On peut trouver dans l'oeuvre un côté dangereux. Polyeucte est, d'ailleurs, un héros généreux.. Qu'il est simple, pourtant ! Avec sa foi farouche Et les grands mots qu'il a sans cesse dans la bouche, Est-il de notre siècle ? Est-ce, on en peut douter, Un exemple qu'on doive en tous points imiter ? Il agit en aveugle, et, pour des bagatelles, Compromet gravement la cause des fidèles.

Corneille

Vous êtes dur pour lui.

Voiture

Non ; j'atténue, hélas ! C'est l'avis de messieurs Cottin et Vaugelas, Que monsieur Colletet partage. La marquise Ne trouve pas non plus ce beau zèle à sa guise ; Et votre illuminé lui semble, c'est son mot, À moitié janséniste, à moitié huguenot. De tels emportements, si bizarrement chastes, Ne peuvent stimuler que les iconoclastes. J'aurais voulu, Monsieur, que, caché quelque part, Vous entendissiez tout ce qu'à monsieur Conrart Disait l'Abbé Testu. Sans compter la tirade Que l'Abbé d' Aubignac lançait à Bensérade ! Et le bon Chapelain, et l'avocat Patru Qui, debout dans son coin, discourait haut et dru, Entre Monsieur Ménage et l'Abbé de Marolles, Que n'avez-vous aussi recueilli leurs paroles !

Corneille

Monsieur, je vous écoute et c'est très suffisant.

Voiture

Dois-je m'arrêter ?

Corneille

Non, le mot n'est pas blessant ; J'estime que par vous revivent à merveille Tous les discours auxquels vous prêtâtes l'oreille.

Voiture

C'était Monsieur Godeau qu'on entourait surtout. Comme il sait allier l'onction au bon goût ! « Gardons-nous de porter le dogme sur la scène ! Disait-il. L'entreprise est trompeuse, malsaine ; Et bien loin d'augmenter la gloire de Sion, Cela sent quelque peu la profanation. L'Église a, dès longtemps, banni de ses enceintes L'art qui travestissait les Écritures Saintes ; Et plus tard, et non pas sans raison, par édit, Le Parlement, à tous, en tous lieux, défendit Qu'on ne se fît un jeu de nos divins mystères. Pour célébrer le ciel et ses douceurs austères, Dieu veut des fronts sans tache et des coeurs innocents. C'est dans l'or le plus pur que doit brûler l'encens. À quoi bon vos arceaux, sublimes cathédrales, Vos imposantes nefs, vos chaires magistrales, Vos reposoirs de lis, vos cantiques fervents Et les hautes vertus de vos bons desservants, Si le premier venu peut à votre évangile Prêter sa voix indigne et mêler son argile, Et si notre Seigneur, sa croix, sa passion, Sont livrés sans scrupule à l'exploitation De ces comédiens, troupe folle et tarée Qu'on n'ensevelit pas en terre consacrée ! »

Corneille

Ce sont pourtant, Monsieur, de fort honnêtes gens.

Voiture

Oui, peut-être, pour nous qui sommes indulgents.

Corneille

L'art qu'ils exercent, fut, par royale ordonnance, Déclaré libre et noble.

Voiture

Oui, j'en ai souvenance ; Mais vous savez qu'ils sont tous excommuniés.

Corneille

Vous nous condamnez donc ?

Voiture

Vous me calomniez. J'ai soutenu vos droits, et j'ai défendu même Tout l'Hôtel de Bourgogne avec votre poème. Mais je me trouvais seul à combattre pour vous ; Et véritablement, Monsieur, seul contre tous, Que vouliez-vous que fît l'ami le plus sincère ? Qu'il mourût ?

Corneille

Non, cela n'était pas nécessaire. C'est bon pour Polyeucte et pour Horace... Moi, Me voilà fort perplexe et dans un grand émoi.

Voiture

Si je pouvais prêter, sans disgrâce infinie, Mon humble jugement à votre haut génie, Je vous rappellerais le destin alarmant De cette Sainte Agnès qu'on joua récemment. La Muse, portant mal le cilice et la haire, Se plaît sur le Parnasse et non sur le Calvaire ; Polyeucte pourra choquer les coeurs pieux, Sans beaucoup divertir les autres.

Corneille

À vos yeux, La partie est, pour moi, gravement compromise.

Voiture

J'ai peur surtout de voir rejaillir sur l'Église Un insuccès possible, et probable en ce cas. Ne le doit-on pas craindre ?

Corneille

Oh ! Je n'y songeais pas. Vous m'accablez, Monsieur ; je ne sais plus que faire.

Voiture

Réfléchissez !

Corneille

Je crois qu'on est un peu sévère. Que me conseillez-vous ?

Voiture

Vous pourriez simplement Publier Polyeucte en brochure.

Corneille

Comment ! Il faudrait retirer la pièce du théâtre ?

Voiture

J'oubliais qu'un rimeur est homme opiniâtre ; Mais je vous. parle au nom des gens les plus sensés.

Corneille

Ce serait trop cruel, Monsieur.

Voiture

Réfléchissez !

Scène 4

D'Orgemont, Voiture, Floridor, Corneille, Des Urlis, De Villiers, Brécourt, Beauval

Les comédiens, arrivant successivement, forment des groupes, causent, vont et viennent, sortent et rentrent.

À Voiture, Corneille restant absorbé sans l'entendre.

D'Orgemont

Toujours le front penché, toujours l'ame inquiète ! Quel étrange animal, monsieur, qu'un grand poète !

Voiture

Un grand, poète ?

Floridor

Eh bien ! L'Hôtel de Rambouillet Est resté froid, dit-on.

Voiture

Corneille s'embrouillait, Et la pièce, elle-même, a semblé ridicule.

Allant à Corneille.

D'Orgemont

Parbleu ! Monsieur Corneille, écoutez. Je calcule Que le héros chrétien qui parle par ma voix, Saint Polyeucte, porte une trop lourde croix. Comme pour le ciel seul il jette feux et flammes, Il aura contre lui, d'abord, toutes les femmes.

Corneille

Non, puisque lui, c'est vous.

Ce disant, il désigne des Urlis qui arrive en costume de Néarque, un petit chien sur un bras et un bilboquet à la main.

D'Orgemont

Ce nouveau marié A, tout le temps, un rôle assez peu varié, Celui de s'abstenir. Mais quel trait m'illumine ! S'il se convertissait par amour pour Pauline, Et non par amitié pour Néarque ?

Des Urlis

Il faudrait Me supprimer alors, tout entier, d'un seul trait. Dès l'acte trois, déjà, Félix tranche ma vie ; Pourquoi considérer avec un oeil d'envie Les deux pauvres petits bouts de scène que j'ai ?

Corneille

Votre rôle...

À Voiture.

Des Urlis

Doit être, au contraire, allongé. N'est-il pas vrai, monsieur ? Vous regardez ma bête. Il a, ce petit chien, plus d'esprit qu'un poète.

Voiture

Ah !

Des Urlis

Il sait lire, écrire et compter.

Voiture

Rime-t-il ?

Des Urlis

Pas encore. Il apprend.

Voiture

C'est un chien fort subtil.

Des Urlis

Il sait la danse grave et la danse légère : Courante, menuet, volte. Je n'exagère En rien. Je lui fais faire un habit fort coquet.

Voiture

S'il savait, comme vous, jouer du bilboquet, Il ne laisserait rien à désirer.

Il joue.

Des Urlis

Peut-être Apprendra-t-il ce jeu. Moi, j'y suis passé maître. Voyez !

Voiture

Quel beau talent vous avez là !

À Corneille.

Des Urlis

Depuis Que je meurs en la fleur de mon printemps, je puis M'exercer à loisir, hélas ! Je me surpasse. Il faut, mon cher auteur, différer ma mort. Grâce !

Corneille

Non pas !

Des Urlis

Faites donc mieux !

Corneille

Comment ?

Des Urlis

Pour le bouquet, Ressuscitez-moi !

Corneille

Vous ?

Voiture

Avec le bilboquet ?

Il s'éloigne en jouant.

Des Urlis

Avec le bilboquet, parbleu ! Ce serait drôle.

Corneille

Ah ! Monsieur Floridor, comme il traite son rôle !

Floridor

Il s'abuse.

Corneille

L'intrigue est donc de votre goût...

Floridor

Tout dépend des acteurs, mon cher.

Corneille

Tout ! C'est beaucoup.

Floridor

Je parle du succès, car, en littérature, Je ne me suis jamais donné de tablature Pour éplucher les mots et distinguer les cas. C'est bon pour les auteurs et pour les avocats, Mon pauvre ami. Je fais une simple critique. La pièce n'a vraiment qu'un rôle sympathique : Le mien, Sévère.

Corneille

Mais...

Floridor

Nul doute ! Alors, pourquoi Pauline reste-t-elle aussi froide avec moi ?

Corneille

Froide ? Non, permettez ! Elle vous aime encore.

Floridor

Oh, pas assez ! Il faut que l'amour la dévore. Un amour vrai, qui soit du feu, non du sirop !

Corneille

Tout le monde prétend qu'elle vous aime trop.

Floridor

Oui, suivant la raison ; non, selon la nature ! C'est une impersonnelle et veule créature, Qui ne satisfera, malgré ses traits exquis, Ni les collets-montés ni les petits marquis. Son mari n'a pas l'air, d'ailleurs, fort épris d'elle. Ah ! Comme on la voudrait plus tendre et moins fidèle !

Corneille

Vous raillez.

Floridor

Voyez donc le monde comme il est !

Corneille

Tel que vous le montrez, il est beaucoup trop laid ; J'aime mieux le rêver, monsieur, tel qu'il doit être.

Floridor

Vous ne ferez jamais fortune, mon bon maître.

De Villiers

Aristote...

D'Orgemont

Il invoque Aristote, ô mon Dieu ! Sauvons-nous !

De Villiers

Il s'agit de l'unité de lieu. C'est extrêmement grave. Écoutez ! Aristote...

D'Orgemont

Quand il a deux mille ans, un écrivain radote.

Des Urlis

À quoi peut bien rimer Polyeucte ?

D'Orgemont

Ma foi, Cela ne rime à rien que je sache.

Des Urlis

Pourquoi ?

De Villiers

La belle question ! Tu veux te moquer.

Rires des comédiens.

Des Urlis

Baste ! C'est pour mieux faire voir combien notre homme est chaste.

Brécourt

Monsieur, j'ai fait la guerre au service du Roi. J'ai vu le grand Gustave, et j'étais à Rocroy ; J'y fus blessé, j'en porte encor la cicatrice. Donc, en l'art des combats je ne suis pas novice ; C'est pourquoi je prendrai l'extrême liberté De trouver sec, obscur et par trop écourté Le récit que je fais des exploits de Sévère.

Corneille

La haute stratégie est-elle mon affaire ?

Brécourt

Que le récit du Cid est autrement narré !

Corneille

Albin n'est pas le Cid.

Brécourt

Qu'importe ?

Corneille

Je verrai. Vous ne dites rien, vous, Beauval ?

Beauval

Je vous admire. J'aime les traits d'esprit, monsieur, et l'on peut dire Que votre pièce en a de fort éblouissants : « Choisis de leur donner ton sang ou de l'encens !... Ô devoir qui me perd et qui me désespère ! » Ces deux vers sont charmants.

Voiture

Charmants !

Beauval

Ils font la paire ; Et je donnerais, moi, tout un acte pour eux.

Voiture

C'est élégant, concis, délicat, chaleureux.

Corneille

Je voulais justement, la rencontre est étrange, Changer ces deux vers-là.

Voiture

Vous perdriez au change.

Scène 5

Voiture, Mademoiselle du Clos, Corneille, Mademoiselle Aubry, Beauval

Voiture

Voici votre Pauline. Elle est, rare défaut, Trop belle pour avoir un mari si dévot.

Mademoiselle du Clos

Monsieur Voiture ici ! quelle surprise aimable !

Voiture

Polyeucte avec vous devient invraisemblable. Je suis, vous le savez, votre humble adorateur.

À Voiture qui, en se retirant, regarde Rosange s'éloigner.

À Corneille, qu'elle prend à part.

Mademoiselle du Clos

Rosange, va chercher mon flacon de senteur. Vous la reconnaissez, c'est ma petite nièce. Mon ami, tenez-vous beaucoup à votre pièce ?

Corneille

Que veut dire cela ?

Mademoiselle du Clos

Que je vous aime fort, Que j'ai grand'peur pour vous et que je n'ai pas tort. Vous baissez, mon ami, c'est votre mariage ! Pourquoi vous marier ?

Corneille

Pour...

Mademoiselle du Clos

Quel enfantillage ! On peut rester garçon sans être un Don Juan. Et pourquoi vous cacher dix-huit mois à Rouen ?

Corneille

Pour travailler ! Ici, le loisir est si mince !...

Mademoiselle du Clos

On travaille assez mal pour Paris en province. Soyez-y bon bourgeois, bon père, bon époux : À merveille, Monsieur ! Mais chez nous, voyez-vous, Cela ne suffit pas. Votre coucou retarde ; Vous devenez par trop vertueux, prenez garde !

Corneille

Faut-il être un coquin pour avoir du succès ?

Mademoiselle du Clos

Il faut de la vertu, mon cher, mais sans excès. Mademoiselle Aubry m'approuve, j'en suis sûre.

Mademoiselle Aubry

Vous parlez d'or.

Mademoiselle du Clos

Et puis, sans qu'on vous fasse injure, On peut trouver en vous un parfait avocat, Un rimeur excellent, un mari délicat, Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme. Vous riez, ô rêveur ! cependant, sur mon âme, C'est absolument vrai : Mademoiselle Aubry Vous le garantira.

Corneille

Pardonnez si j'ai ri.

Mademoiselle Aubry rit aux éclats.

Mademoiselle du Clos

Qui donc votre Pauline aime-t-elle ? Personne. L'esprit raisonne-t-il quand le coeur déraisonne ? Or, tout son rôle n'est qu'un froid raisonnement. Dire à son jeune époux que l'on eut un amant, Cela ne se fait pas, même quand, d'aventure, L'amoureuse est restée admirablement pure. En ce cas l'on se tait, ou bien l'on ment un peu. Votre femme n'a pu vous faire un tel aveu !

Corneille

Non ! Mais j'eusse approuvé sa franchise stoïque ?

Mademoiselle du Clos

Vous ne serez jamais qu'un bourgeois héroïque.

Beauval

Pauline et Stratonice, allons, c'est votre tour !

Mademoiselle du Clos

Il faut donc répéter la pièce encore un jour ?

À part.

Corneille

Laissez-moi réfléchir un peu, mademoiselle. Son babil m'étourdit comme un bruit de crécelle.

Mademoiselle du Clos

Évitez un échec !

Scène 6

Corneille, Hauteroche

Corneille

Dois-je désespérer ? Quoiqu'il m'en coûte, hélas ! je vais la retirer, Cette malencontreuse et triste tragédie.

Hauteroche

Par le ciel ! est-ce vous qu'ainsi l'on congédie ? Quoi, vous vous laissez battre à coups d'épingle, vous !

Corneille

Ils ont l'air tellement convaincus !

Hauteroche

Ils sont fous ! S'ils vous veulent du bien, leur erreur est profonde.

Corneille

Contre moi, vous voyez, Noël, j'ai tout le monde. Monsieur Godeau...

Hauteroche

Ses vers sont traduits du latin ; Libre à vous de traduire aussi !

Corneille

L'Abbé Cottin...

Hauteroche

Vous avez eu raison du Cardinal lui-même ; Vous pouvez aujourd'hui braver sans crainte extrême Les abbés, les marquis, les sots et les pédants.

À ces mots Voiture, qui vient de rentrer en scène, au fond, dresse l'oreille, sourit et avance doucement.

Corneille

Voiture n'est point sot.

Voiture s'éloigne vivement et se heurte, en sortant, à Floridor et à des Urlis qui rentrent au fond.

Hauteroche

Il a de belles dents, Il sourit bien. Charmant Apollon de ruelles ! Ses petits vers jamais n'ont trouvé de cruelles. Croyez-vous, toutefois, qu'un homme si léger Soit apte à vous comprendre et fait pour vous juger ?

Floridor et des Urlis s'approchent avec curiosité.

Corneille

Mais les comédiens ont quelque expérience.

Floridor et des Urlis sortent en haussant les épaules.

Hauteroche

Ils en ont trop ! Cela me met en défiance. Voyant tout de trop près, ils restent sans émoi ; Et, comme à saint Thomas, il leur manque la foi. Le public est naïf au fond, n'ergote guère, Mais comprend la grandeur bien qu'il soit le vulgaire, Se livre volontiers, s'amuse comme il peut, Et ne boude jamais contre ce qui l'émeut. N'estimez ni trop haut ni trop bas la science Des donneurs de conseils ! Ayez la patience De les écouter ! Oui ; mais un peu de vigueur ! Vous les dépassez tous de la tête et du coeur ; Et ce n'est pas pour rien qu'on appelle sans cesse Votre Monsieur Godeau « le nain de la princesse ».

Corneille

Qui consulter, alors ?

Hauteroche

Des esprits moins faussés ! Tout est perdu, Monsieur, si vous vous trahissez. Leurs observations sont-elles sans réplique ?

Corneille

Mon héros n'est-il pas un peu trop angélique ?

Hauteroche

Ce qu'est votre héros, doit-il l'être à moitié ? Quel pur transport en nous se mêle à la pitié, Quand déborde son coeur plein de divine extase !

Corneille

Mais Pauline ? Les gens m'ont dit, sans périphrase, Qu'elle était tiède, fade, et que l'on n'en voudrait Ni pour femme, ni pour maîtresse.

Hauteroche

Le beau trait ! Je souhaite aux galants qui se sont raillés d'elle, Aussi noble maîtresse ou femme aussi fidèle, Car on ne peut unir en notre humanité Plus de raison à plus de générosité.

Corneille

Merci, mon cher Noël ! vous me rendez courage. Mais, hélas ! L'horizon est encor gros d'orage : Polyeucte n'aura qu'un bien précaire appui, S'il a l'Église, avec les femmes, contre lui.

Hauteroche

Oh ! Tout d'abord, Monsieur, n'ayez point peur des femmes ! Ce sont les meilleurs coeurs et les plus belles âmes. Est-ce qu'on a jamais les femmes contre soi, Lorsque l'on a l'amour, la grandeur et la foi ?

Corneille

Mais les dévots ?... Si l'on sifflait !...

Hauteroche

Les choses saintes Planent infiniment trop haut, pour être atteintes Par le stupide assaut de quelque esprit rampant Qui, gonflé de venin, siffle comme un serpent.

Corneille

Ils se trompent donc tous ?

Hauteroche

Oui, certes ; et pour cause ! Ne leur concédez rien, rien !... De leur sotte prose Défendez, sans fléchir, votre vers éclatant. Le soleil et la lune ont des taches ; pourtant, L'Hôtel de Rambouillet et l'Hôtel de Bourgogne Oseraient-ils jamais demander sans vergogne Que, vu tous les points noirs de ce double appareil, Le bon Dieu supprimât la lune et le soleil ?

Scène 7

Rosange, Corneille, Hauteroche

Rosange

Je vous dérange ?

Corneille

Non.

Rosange

C'est encor ma marraine Qui voudrait vous parler un instant sur la scène.

Corneille

Pourquoi ?

Rosange

Pour retrancher ou changer, s'il vous plaît, Deux vers, rien que deux vers, au milieu d'un couplet.

Corneille

Ma chère enfant, j'en suis fâché, c'est impossible.

Hauteroche

Bravo ! Tenez-lui tête et restez inflexible !

Rosange

Vous devriez venir tout de même.

Corneille

Je viens.

Rosange

Ils ne répètent pas, monsieur, en bons chrétiens ; Ils n'ont pas confiance.

Corneille

Et vous ?

Rosange

Je me récuse.

Corneille

Vous avez pourtant l'air d'une petite muse.

Rosange

Votre gloire m'est chère, et du fond de mon coeur Je souhaite ardemment que vous soyez vainqueur ; Mais les méchants propos enfin m'ont assombrie. Daignez être prudent, monsieur, je vous en prie !

Corneille

Fort bien ! Quoi qu'il en soit, je tenterai le sort.

Hauteroche

Il a vingt fois raison ; tous les autres ont tort.

Rosange

Je ne vous parlais pas. Quelle galanterie !

Hauteroche

Jasez ! Mais Polyeucte aura, je vous parie Tout ce que vous voudrez, un énorme succès.

Rosange

Vous êtes toujours fier ou timide à l'excès.

Hauteroche

Timide pour ma part, fier pour monsieur Corneille.

Rosange

Tout à l'heure, quelqu'un me disait à l'oreille : « Si cela réussit, je veux être pendu ! » Voulez-vous l'être, en cas d'échec ?

Hauteroche

C'est entendu : En ce cas je me pends. Nulle miséricorde ! Et dans mon testament je vous lègue ma corde. Mais consentiriez-vous, le contraire arrivant, À m'accorder la main que voici, belle enfant ?

Rosange

Soyez donc sérieux !

Hauteroche

Je suis, je vous le jure, Très sérieux. Je suis...

Rosange

Singulière gageure ! On ne saurait ainsi s'exposer sans raison ; Un mari tel que vous, c'est pis que pendaison !

Hauteroche

Ah ! Ah ! Vous hésitez, je crois, mademoiselle. Pourquoi donc, à l'instant, mettiez-vous tant de zèle À détourner monsieur de se faire jouer, Quand monsieur, selon vous, peut ne pas échouer ? Fi ! C'est vilain.

À Corneille.

Rosange

Ma foi, j'accepte. Je m'en moque. Je tiens votre pari. C'est lui qui me provoque ! Excusez-moi, monsieur, si je vous ai blessé.

Corneille

Je suis tout simplement ravi.

À Hauteroche.

Rosange

C'est insensé. En tout cas, attendez mon ordre pour vous pendre ! Je puis vous gracier.

Hauteroche

Je ne veux rien attendre ; Je me pendrai tout seul, si je perds le pari. Si je gagne, tant pis ! je suis votre mari. Pas de grâce !

Scène 7

Mademoiselle du Clos, Corneille, Hauteroche, Rosange, Voiture, Tous Les Comédiens

Mademoiselle du Clos

Fort bien ! Causez, restez à rire, Quand nous vous implorons, là-bas, en plein martyre ! Oui, pour continuer la répétition, Il faut que nous venions, tous, en procession, Chercher jusqu'en ces lieux le poète rebelle.

Corneille

Je me mets à vos pieds ; pardon, ma toute belle !

Hauteroche

Entre temps, s'il vous plaît, Mademoiselle, un mot.

Mademoiselle du Clos

Quelle solennité !

Hauteroche

Ce n'est pas un grimaud, C'est le très noble sieur Noël de Hauteroche, Qui vient vous demander, sans peur et sans reproche, La main de votre nièce et filleule...

Mademoiselle du Clos

D'accord ! Mais pour être poli, vous auriez dû d'abord Me demander ma main. Je l'aurais refusée. Puis Rosange... Voyez la petite rusée ! Elle n'en avait pas soufflé mot. C'est charmant.

Rire général.

Rosange

Oh ! Marraine, écoutez ! Je n'ai réellement Rien accepté que si, par extraordinaire, Polyeucte, martyr, soulève un tel tonnerre De bravos, du parterre au cintre, à tous moments, Que la salle s'écroule en applaudissements.

Mademoiselle du Clos

Le bon billet qu'il a, ce pauvre Hauteroche ! Mais votre coeur, mignonne, est donc un coeur de roche ? Moi qui le supposais si doux, si moutonnier !

Hauteroche

Moquez-vous ! Rira bien, qui rira le dernier ! J'invite tout le monde aux noces, qu'ici même Je prétends célébrer.

Voiture

Pourquoi pas au baptême ?

Rosange

Il ne doute de rien.

Hauteroche

Mes bons amis, pour moi Vous direz, n'est-ce pas, Polyeucte avec foi. Jurez-le !

Tous Les Comédiens

Nous jurons !

Mademoiselle du Clos

Pour vous et pour Rosange, Je tâcherai, Noël, d'être vraiment un ange.

Hauteroche

J'y compte.

Rosange

Trahison !

Voiture

Rassurez-vous !

Rosange

Pourtant, Si Polyeucte avait le succès qu'il prétend ! Devant un tel aplomb j'ai l'esprit moins paisible ; J'ai peur.

Voiture

Quelle folie !

Rosange

Oh ! Non, c'est impossible !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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