Scène 1
Blaise, Finebrette
Blaise
Finebrette au Bourget ! À quoi donc pensiez-vous ? Morgue, gardez-vous bien d'habiter parmi nous : Ces lieux sont infectés, et j'y mourons par bande : Que la témérité de votre pied est grande ! Du reste des vivants je semblons séparés, Et je sommes ici tretous pestiférés : La mort a moissonné la moitié du village, Ça, rebroussez chemin...
Finebrette
Non : j'ai trop de courage, Va, va, j'ai vu la mort de plus près sans effroi ; Elle n'ose attaquer un héros tel que moi. Je ne crains point les coups de sa faulx meurtrière. Pour peu qu'elle voulût terminer ma carrière, Je la ferais, sandis, reculer de cent pas.
Blaise
Croyez-moi, cependant, ne vous y fiez pas.
Finebrette
De celle affreuse mort la fureur vengeresse, A-t-elle respecté les jours de ma maîtresse ? Colombine...
Blaise
Elle vit, je ne sais pas comment...
Finebrette
Cette femme eut toujours un bon tempérament : Mais d'où peut provenir tout ce remue-ménage ? Et pourquoi donc la peste est-elle en ce village ?
Blaise
Depuis que notre ami Pierrot est trépassé...
Finebrette
Qu'entends-je ! Cadedis ; qui l'eût jamais pensé ! Pierrot n'est plus au monde ? Ah l'heureuse nouvelle ! Sa femme est veuve, hé bien je m'unis avec elle. Dans mon coeur se réveille un espoir décevant... Elle oubliera bientôt le mort pour le vivant. Mais pourquoi le défunt n'est-il donc plus en vie ?
Blaise
Depuis plus de quatre ans une main ennemie, Lui fil en un moment perdre le goût du pain. Il fut assassiné.
Finebrette
Le trait est inhumain ! Mais la perte pourtant n'est pas irréparable. Je veux bien l'avouer, Pierrot était bon diable ; Mais quel rang tenait-il ? Il était gargotier ; Quant à moi je suis noble, et de plus, bon guerrier ; La Déesse à cent voix, de mes exploits charmée, Les a tant publiés, qu'elle en est enrhumée. Blaise, de mon ardeur je te ferai l'aveu, L'absence ni le temps n'ont point éteint mon feu : Mars n'a pu triompher de ma flamme fidèle, Pour Colombine, ami, j'en al toujours dans l'aile. Dès nos plus jeunes ans nous nous aimions tous deux, Et nous jouions ensemble à mille petits jeux. Ah ! Qu'elle était alors sémillante, badine ! Et cependant malgré sa jeunesse enfantine, Elle aimait le solide, et déjà l'on voyait Que la condition de fille l'ennuyait. J'admirais en secret son penchant pour la noce ; Dès ce temps elle était une femme précoce. Pierrot fut son époux, pour mes feux quel échec ! Le drôle me passa la plume par le bec. Je m'enrôlai d'abord, et partis pour la Flandre ; Mais de l'aimer toujours je n'ai pu me défendre. Pour ravir cette gloire à l'enfant de Cypris, J'ai rendu de mes faits tout l'univers surpris ; De lauriers immortels j'ai vu ceindre ma tête. Il est bien juste, après mainte et mainte conquête, Que Colombine ici me couronne à son tour, Et que l'hymen succède à mon parfait amour ; J'ai fait loin de ses yeux d'assez rudes épreuves.
Blaise
Vous n'êtes pas de taille à consoler les veuves, Vous occuperiez mal la place de Pierrot : Vous êtes trop duel.
Finebrette
Me prends-tu pour un sol ?
Blaise
Attendez que du moins la place soit vacante.
Finebrette
Blaise, que me dis-tu ?
Blaise
Quoi le diable vous tente ?... Feriez-vous cet affront à son second mari ? Trivelin de sa femme est tendrement chéri, Et vous ne pouvez pas en bonne conscience, De son lit, lui vivant, avoir la survivance.
Finebrette
Je ne puis revenir de mon étonnement ! Je ne le cèle point, ce coup est assommant, Je n'aurais jamais pu former cette pensée... De ses nécessités, la veuve était pressée. Réfléchissons un peu, sans nous mettre en courroux : La mort la délivra de son premier époux, Sans doute du second elle en fera de même : Il faut patienter, je serai son troisième.
Ils sortent.
Blaise
Oui vous l'épouserez, vous devez l'espérer, Peut-être pourra-t-elle aussi vous enterrer.
Scène 2
Scaramouche, Colombine, Claudine
Scaramouche
Oui, tous nos paysans accusent Finebrette, Madame, il est l'objet d'une haine secrète ; Le peuple furieux, animé de courroux, Assure que Pierrot expira sous ses coups. Son retour à nos maux donnera quelque trêve, Et va faire cesser la peste qui nous crève. Car depuis le trépas de notre ami Pierrot, Tous les malheurs ici s'avancent au grand trot : Nos moutons sont galeux ; la campagne stérile, Nous prive tous les ans de son secours utile ; Et dans tout le Bourget, il n'est point de roussin, Qui ne soit attaqué d'un dangereux farcin ; Les garçons n'osent plus aller jouer aux quilles, Et la jaunisse enfin gâte toutes nos filles.
Colombine
Qu'ai-je entendu, grands Dieux ? On peut le soupçonner ! Une telle injustice a lieu de m'étonner, Claudine, se peut-il...
Claudine
Ma surprise est extrême.
Colombine
Finebrette, dit-on...
Scaramouche
Oui, Madame, lui-même ; Tout franc, je ne crois pas qu'on puisse s'abuser. Et quel autre en effet pourrait-on accuser. On sait que le gaillard vous a compté fleurette, Que vous alliez souvent ensemble à ta guinguette, Et que votre mari jaloux avec raison, Craignait de votre part un peu de trahison...
Colombine
Scaramouche, cessez de tenir ce langage, Vous en avez menti, vous et tout le village, Sortez.
Scène 3
Colombine, Claudine
Colombine
De l'accuser on peut avoir le front ? À sa vertu, c'est faire un trop cruel affront.
Claudine
Que je vous plains, Madame !
Colombine
Ah ma chère Claudine ! Cet injuste soupçon désole Colombine : Finebrette accusé ! Peut-on l'imaginer ?
Claudine
On a quelques raisons, et pour le condamner.
Colombine
Lui, qu'un assassinat ail pu souiller son âme ! Des lâches scélérats c'est le partage infâme. Non, il n'a point commis cette indigne action, Car il est tout ensemble honnête homme et Gascon, Apprends que ces soupçons irritent ma colère, Et qu'il est vertueux puisqu'il m'avait su plaire.
Claudine
Finebrette longtemps vous a fait les yeux doux, Pourquoi donc n'est-il pas devenu votre époux ?
Colombine
Nous brûlâmes tous deux d'une inutile flamme ; Et malgré tout le feu qui dévorait son âme, Il ne put obtenir l'aveu de mes parents, Des désirs d'une fille indomptables tyrans. Mon père qui voyait Pierrot dans l'abondance, Sur l'autre lui donna d'abord la préférence. Il fallut oublier, dans ses embrassements, Et mes premiers amours, et mes premiers serments. Finebrette se fit soldat dans la milice. Il partit ; cet hymen pour lui fut un supplice. Depuis ce temps fatal, ce généreux Gascon, Par ses exploits guerriers s'est acquis un grand nom : On vante son courage, et même la gazette A parlé plusieurs fois du vaillant Finebrette.
Claudine
Après avoir perdu votre premier époux, Puisqu'il vous plaisait tant, que ne l'épousiez-vous ?
Colombine
Un gros loup furieux désolait le village, Nul n'osait contre lui signaler son courage ; Le brave Trivelin, sans craindre le danger, De ce fier animal s'offrit à nous venger ; Ce héros exigea pour prix de sa vaillance, Qu'une femme du lieu devint sa récompense, Qu'à la plus opulente il pût donner la main : Tu sais bien que le choix ne fut pas incertain, Pour l'intérêt commun il fallut y souscrire ; Finebrette pour lors sur moi n'eut plus d'empire : Trivelin triomphant obtint d'abord ma foi, Et le vainqueur d'un loup était digne de moi.
Claudine
Ah ! Madone, en ces lieux Finebrette s'avance.
Colombine
Je crains de succomber, évitons sa présence.
Scène 4
Finebrette, Colombine
Finebrette
Hé donc, vous me fuyez ! Quoi, vous fais-je trembler ? Osez me voir, osez m'entendre, et me parler. Je ne viens point ici vous chanter votre gamme. Puisqu'enfin je n'ai pu vous obtenir pour femme, J'en suis tout consolé, que faire à tout cela ? Se pendre ? Bagatelle, il en faut rester là : Vous n'étiez point du tout faite pour le veuvage. Hé bien, ma chère enfant, comment va le ménage ? Ce Trivelin a-t-il de l'esprit, du bon sens ? En êtes-vous contente, ayez-vous des enfants ?
Colombine
Oui, seigneur.
Finebrette
Cadedis, que vous êtes féconde ! J'en suis charmé ; pour moi, j'ai trimé par le monde, J'ai fait plus d'une fois trembler mes ennemis ; Tel que vous me voyez, j'ai vu bien du pays : Hé mais, vous n'en avez pas mal vu, ma charmante, Deux maris ! Cadédis, vous êtes prévoyante. Je ne vous blâme pas, chacun sent son besoin. Ma belle, cependant, si je n'eusse été loin, Quand ici ce gros loup faisait le diable à quatre, Contre cet animal vous m'auriez vu combattre : Par moi facilement il eût été dompté, Et moi-même à vos pieds je l'aurais apporté. Trivelin plus heureux triompha de la bête, Et fort mal à propos me ravit ma conquête.
Colombine
Oubliez ce qui peut encor vous chagriner. On forme un grand soupçon qui va vous étonner, Du meurtre de Pierrot, le village en furie, Vous accuse, et soutient...
Finebrette
Vous vous moquez, ma mie, Qui, moi, de tels forfaits ? Moi, des assassinats ? Et que de votre époux... vous ne le croyez pas.
Colombine
Non, je ne le crois point, et c'est vous faire injure, Que vouloir un moment combattre l'imposture ; Mais cependant, mon cher, puisqu'on a ce soupçon, Les archers vous pourraient fort bien mettre en prison.
Finebrette
En prison ? Dites-vous : ah ! je les en défie. Finebrette, morbleu, n'entend pas raillerie ; Qu'ils viennent contre moi, Messieurs les pousse-culs, Sandis, fussent-ils trente, lisseront tous vaincus.
Scène 5
Trivelin, Finebrette
Trivelin
Scaramouche, est-ce là le seigneur Finebrette ?
Finebrette
Oui, c'est lui qu'on outrage à tort, et qu'on maltraite, Lui qui n'a jamais fait une lâche action, Et qui soutient si bien sa réputation. On fait à mon honneur une sensible offense, Je sais qu'on ose ici noircir mon innocence : Je vous estimais fort, et je ne pensais pas, Que vous pussiez descendre à des soupçons si bas. L'injustice est criante, et ma valeur s'étonne, Qu'on accuse un héros des bords de la Garonne ; Joli-Coeur, la Ramée, et moi, braves soldats, Nous avons fait parler de nous dans les combats. Que de sang répandu, dans plus d'une bataille ! On sait bien, que j'allais, et d'estoc et de taille : Qu'il faisait beau me voir affronter les hasards ! Rien ne me fait trembler, je suis un second Mars, Plus vaillant que César, plus brave que Pompée. Si par quelque malheur je perdais mon épée. J'en abattais plus d'un avec le seul fourreau.
Trivelin
Vous êtes, je l'avoue, un Alcide nouveau.
Finebrette
Ce que je vous dis-là n'est point fanfaronnade. Quoique je sois Gascon, je hais la gasconnade. Je suis connu partout, j'ai bon coeur et bon bras, Et dans l'occasion, je ne recule pas ; Votre femme le sait, elle peut vous le dire. Vous m'accusez pourtant, sandis, je vous admire ; Je veux bien l'avouer, je croyais qu'un Gascon, Devait être toujours au-dessus du soupçon.
Trivelin
Certes, je ne veux point vous imputer ce crime, Mais le ciel en courroux demande une victime. Par le sang du coupable il le faut apaiser, Seigneur, tout le village a su vous accuser.
Finebrette
Quelle raison a-t-il? je n'y puis rien comprendre.
Trivelin
Croyez-moi, sans tarder, songez à vous défendre.
Finebrette
Pour un garçon d'honneur, partout on me connaît, Ma foi, si c'était moi, je le dirais tout net : Pourquoi tant finasser ? Allez je suis un drôle, Que l'on peut aisément croire sur sa parole. Un valeureux soldat, un grivois tel que moi, Quand il a dit un mot, en est cru sur sa foi. i
Scène 6
Trivelin, LE MAGISTER du Village, Colombine, Finebrette, Lucas
Trivelin
Que veut le Magister ?
LE MAGISTER du Village
Je viens pour vous apprendre, Un funeste secret, qui va bien vous surprendre. Écoutez-moi, village... au milieu de la nuit. L'ombre du grand Pierrot a paru dans mon lit.
Colombine
Que dites-vous ?
LE MAGISTER du Village
J'ai vu son image sanglante, Lui-même m'a parlé d'une voix menaçante ; Finebrette, a-t-il dit, n'a pas percé mon sein, Un autre plus cruel...
Trivelin
Nommez son assassin, Qui peut vous retenir ?... Dites donc...
LE MAGISTER du Village
Ah ! Je n'ose.
Finebrette
Parlez, l'ami, parlez, voici bien autre chose : Non, cadedis, il faut me tirer d'embarras.
LE MAGISTER du Village
Ne me demandez rien.
Trivelin
Expliquez-vous.
LE MAGISTER du Village
Hélas!
Lucas
Non, morgué, s'il vous plaît, cette affaire nous touche, Et je voulons savoir de votre propre bouche, Qui fut l'assassineur ; ça, point tant de façons : Ce ne sont point ici des fables, des chansons, Dégoisez au plutôt : je mourrons de la peste, Si vous ne le nommez...
LE MAGISTER du Village
Ô contrainte funeste ! Malheureux paysans, que me demandez-vous ?
Lucas
Quand il sera branché, je nous sauverons tous.
LE MAGISTER du Village
Lorsque je vous aurai découvert le coupable. Vous frémirez d'horreur.
Lucas
Non, je me donne au diable, J'en aurons dû plaisir, et du soulagement.
LE MAGISTER du Village
Pierrot veut que l'exil soit son seul châtiment : Mais cet infortuné, se punissant lui-même, Se livrera bientôt à sa fureur extrême, Et dans son désespoir, se pochant les deux yeux, Il ne jouira plus de la clarté des cieux.
Trivelin
Obéissez, morbleu, je perdrai patience.
LE MAGISTER du Village
C'est vous qui me forcez à rompre le silence.
Trivelin
Que ces retardement irritent mon courroux.
LE MAGISTER du Village
Vous le voulez ? Hé bien, c'est...
Trivelin
Achevez, qui ?
LE MAGISTER du Village
Vous.
Trivelin
Moi ! Bon, vous vous moquez.
LE MAGISTER du Village
Non, le diable m'emporte.
Trivelin
Quel mensonge ! Peut-on m'outrager de la sorte ?
Colombine
Quoi ! Du pauvre Pierrot, vous seriez l'assassin ?
Il s'en va.
Finebrette
Hé bien, vous m'accusiez, monsieur de Trivelin, J'avais assassiné Pierrot, à vous entendre ; Jugez, qui de nous deux à présent on va pendre. Qu'en dites-vous, l'ami ? Vous voilà bien camus. Je me retire, adieu, vous ne me verrez plus; On me dégraderait de noblesse, à Iran titre, Si je me faufilais avec un tel bélître. Colombine je pars : mon coeur, console-loi, En m'éloignant d'ici, je fais ce que je dois ; Je ferais d'y rester, une folie extrême : Tu m'aimais tendrement, et je t'aimais de même, Mais tu n'ignores pas, que j'ai trop de vertu, Pour vouloir épouser la veuve d'un pendu.
Lucas
Dans le village encor, osez-vous bien paraître ? Assassiner Pierrot ! Morgué le tour est traître. Il faut que cela soit, le Magister le dit ; Il ne se trompe pas, c'est un homme d'esprit : Pour nous je n'irons point demander votre grâce, Il faut tout au plutôt que justice se fasse.
Trivelin
Non ! Je ne reviens point de mon saisissement, Et ma rage est égale à mon étonnement. Je rendrais par ta mort ma vengeance certaine : Mais non, vieux radoteur, tu n'en vaux pas la peine... Va, fuis loin de ces lieux, fourbe, infâme, menteur.
LE MAGISTER du Village
Vous me traitez toujours de traître et d'imposteur, Votre père autrefois me croyait plus sincère.
Trivelin
Arrête... que dis-tu, quoi maître André mon père...
À Colombine.
À Trivelin.
Il s'en va avec les paysans.
LE MAGISTER du Village
Non, il ne s'agit point ici de maître André. Vous apprendrez par qui vous fûtes engendré, Il ne faut pas toujours en croire l'apparence : Rien n'est plus incertain, mon cher, que la naissance Je vais faire à l'instant sortir le gros Simon Retenu dans les fers pour un simple soupçon. Du meurtre de Pierrot vous le crûtes complice, Il fut livré par vous aux mains de la justice. L'ami, vous n'êtes pas encore où vous pensez. Adieu, songez à vous, je vous en dis assez.
Scène 7
Trivelin, Colombine
Trivelin
Quel cruel embarras ! Mon âme inquiétée, De soupçons importuns n'est que trop agitée : Le Magister me gêne, et prêt à l'excuser, Je commence en secret, moi-même à m'accuser.
Colombine
Quoi donc, n'êtes-vous pas sûr de votre innocence !
Trivelin
On est plus criminel quelquefois qu'on ne pense.
Colombine
Non, non, le Magister est un extravagant, Il vous a tenu même un discours arrogant.
Trivelin
Ma mie, un petit mot ; sans vous parler du reste, Quand Pierrot entreprit ce voyage funeste, Trois ou quatre valets ne le suivaient-ils pas ?
Colombine
Non, son compère seul accompagnait ses pas.
Trivelin
Un seul homme !
Colombine
Pierrot, ce sublime génie, Dédaignait, comme vous, la grande compagnie. Il allait tous les jours faire un tour dans les champs, Il n'avait point, mon cher, d'autres amusements : Avec tous ses voisins, uni dès son enfance, Comme il était sans crainte, il marchait sans défense. Avec un ami seul, comme je vous l'ai dit, Un samedi matin mon pauvre époux partit : Montés sur deux bidets, Pierrot et son compère, Se mirent en voyage, hélas!
Trivelin
Pour quelle affaire !
Colombine
Il allait en Bourgogne à l'emplette du vin, Quand il fut rencontré par un lâche assassin.
Trivelin
Des bons marchands de vin, exemple auguste et rare, Aurai-je pu sur toi porter ma main barbare ! Dépeignez-moi du moins cet époux malheureux.
Colombine
Puisque vous rappelez ce souvenir fâcheux, Il était déjà vieux, mais malgré sa vieillesse, Il avait quelquefois des retours de jeunesse ; Ses yeux étaient petits, même fort enfoncés, Et le pauvre Pierrot vous ressemblait assez... Mon cher, qu'a ce discours qui doive vous surprendre ?
Trivelin
J'entrevois des malheurs que je ne puis comprendre : Le magister peut-être a dit la vérité.
Colombine
Non, tout ce qu'il a dit n'est qu'une fausseté. Pour avoir cru jadis une vieille sorcière, Il m'en coûte mon fils, ô douleur trop amère !
Trivelin
Votre fils ! Par quels coups l'avez-vous donc perdu ? Pourquoi jusqu'à présent n'en avais-je rien su ?
Colombine
Apprenez, apprenez dans ce péril extrême, Ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même ; Et de vous alarmer ne soyez plus si sot. Je vous l'ai déjà dit, j'eus un fils de Pierrot ; Mais à peine avait-il commencé sa carrière, Que j'allai consulter une vieille sorcière. Pardonnez si je tremble à ce seul souvenir, Voici ses propres mots, J'ai] dû les retenir : Ton fis tuera Pierrot, et ce fils téméraire... Achèverai-je ?
Trivelin
Hé bien!
Colombine
Fera cocu son père... Que vois-Je, Trivelin ? Vous changez de couleur.
Trivelin
De grâce, poursuivez, je suis saisi d'horreur... Qu'en fîtes-vous ?
Colombine
Je crus cette laide mégère. Et renonçant enfin aux sentiments de mère, Je voulus l'arracher aux rigueurs de son sort. Et qu'aux enfants trouvés on le porta d'abord. Cet ordre fut suivi :( malgré mon injustice, Celui qui me rendit ce funeste service. Alla, deux jours après, s'informer de mon fils, Il sut qu'il était mort, à rigoureux ennuis ! Vaine précaution ! Sentiments trop sévères ! Pierrot fut massacré par des mains étrangères, Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups, Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux.
Trivelin
Qu'entends-je ! mais il faut que par reconnaissance, Je vous fasse à mon tour une autre confidence ; Et que vous connaissiez par ce triste entretien, Le rapport étonnant de votre sort au mien. Je suis né dans Montmartre, et tout franc j'en enrage, Je ne me plaisais point du tout dans ce village ; Mon père y fait encor le métier d'hôtellier. Un jour j'allai tirer du vin dans le cellier... Ô malheur ! Tout à coup les tonneaux s'entr'ouvrirent. Le vin coula partout, et les murs se rougirent ; Ma chandelle souillée augmenta ma terreur : A vous dire le vrai, j'avais diablement peur. Une effrayante voix me parla de la sorte : Éloignes-toi d'ici, gagne au plutôt la porte, Ne vient plus du bon vin souiller la pureté ; Bacchus est contre toi justement irrité... Cette voix me prédit, le croirez-vous, Madame ? Que ma mère devait un jour être ma femme, Que je tuerais mon père...
Colombine
Ô ciel, que dites-vous? L'ai-je bien entendu ? je frissonne...
Trivelin
Tout doux. Vraiment j'ai bien encore autre chose à vous dire, Laissez-moi respirer, et je vais vous instruire. Lorsque de cet effroi mes sens furent remis, Je résolus d'abord de quitter mon pays ; J'abandonnai Montmartre, et sans beaucoup de peine J'allai deux jours après courir la prétentaine. Je déguisai partout ma naissance et mon nom, Un jeune plâtrier fut mon seul compagnon : Nous avions l'un pour l'autre une amitié sincère. Un jour, près de Dijon (Il m'en souvient, ma chère, Je ne sais pas comment je l'avais oublié, L'oracle de la cave est trop vérifié.) Trouvant deux cavaliers dans un étroit passage ; Le vin qui me guidait seconda mon courage ; J'avais un peu trinqué, la bacchique liqueur M'échauffait la cervelle, et me donnait du coeur ; Je voulus disputer, comme un homme peu sage. Des vains honneurs du pas le frivole avantage. J'étais ivre en un mot, mon camarade aussi. Je marche donc vers eux, et comme un étourdi J'arrête des bidets la fougue impétueuse : Les voyageurs saisis, sous ma main furieuse, Succombent à l'instant, et sont percés de coups ; Ils tombent à mes pieds...
Colombine
Ah ! Que m'apprenez-vous Simon vers nous s'avance, il était le compère De Pierrot...
Trivelin
Il pourra dévoiler ce mystère.
Scène 8
Trivelin, Simon, Colombine
Trivelin
Je veux être éclairci : viens malheureux vieillard, Approche... mais je crois t'avoir vu quelque part.
à Colombine
Simon
Hé bien, est-ce aujourd'hui qu'il faut que l'on me pende ? À ce funeste sort, faut-il que je m'attende ? N'avez-vous point encor calmé votre courroux ?
Colombine
Rassurez-vous, Simon, parlez à mon époux.
À Colombine.
Simon
Quoi donc ? Pierrot est mort, et voilà votre femme ! Vous n'avez pas été longtemps veuve, Madame.
Trivelin
Simon, venons au fait, je ne dis plus qu'un mot, Tu fus le seul témoin du meurtre de Pierrot, Tu fus blessé, dit-on, en voulant le défendre ?
Simon
L'ami, Pierrot est mort, laissez en paix sa cendre Et cessez d'insulter au rigoureux destin, D'un malheureux vieillard blessé de votre main.
Trivelin
Moi, je t'aurais blessé ? Quoi c'est toi que ma rage Attaqua vers Dijon dans cet étroit passage ?... Oui Je te reconnais : que je suis étonné !
Simon
Vous avez fait le crime, et j'en fus soupçonné : De cet affreux forfait, j'ai seul porté l'endosse ; On m'a donné pour gîte un cul de basse-fosse.
Trivelin
Que je suis un grand chien !
Colombine
Ne vous emportez pas. Ce n'est pas votre faute.
Trivelin
Il faut mourir.
Colombine
Hélas !
Trivelin
Vous devez vous venger de ma fureur extrême ; Punissez-moi, Madame, étranglez-moi vous-même, Ou de mes propres mains...
File sort avec Simon.
Colombine
Que faites-vous, ô Dieux ! Trivelin, épargnez ce spectacle à mes yeux ; Êtes-vous possédé, quel démon vous tourmente ? Je ne puis plus rester, ici tout m'épouvante.
Scène 9
Trivelin
Trivelin
Elle fait bien de fuir un monstre tel que moi, J'assassine Pierrot, et sans savoir pourquoi. Ah ! je suis un infâme, un gibier de potence, Et je mérite enfin...
Scène 10
Scaramouche, Trivelin, Guillaume
Scaramouche
L'étranger qui s'avance, Veut vous entretenir.
Trivelin
C'est assez, laissez-moi.
Guillaume
Cher Trivelin !
Trivelin
Guillaume, est-ce vous que je vois ? Oui, c'est le cuisinier de maître André, mon père, C'est lut dont l'amitié m'a toujours été chère. Comment se porte-t-il ? Répondez.
Guillaume
Il est mort.
Trivelin
Quoi, maître André n'est plus ? Il a vraiment grand tort. Partons, Guillaume, allons ; je veux dans ma patrie, Prendre possession de son hôtellerie : Tu m'accompagneras.
Guillaume
Il n'y faut plus penser ; À Montmartre, mon cher, vous devez renoncer : Si vous y paraissez, votre mort est jurée.
Trivelin
Qui de mon cabaret me défendrait l'entrée ? Parbleu je plaiderai, nous verrons si je puis Par la...
Guillaume
De maître André, vous n'étiez point le fils.
Trivelin
Je n'étais pas son fils ! Et qul donc est mon père ?
Guillaume
La chose, à dire vrai, n'est pas encor bien claire. Vous fûtes, mais surtout, n'en faites point de bruit, Sur le haut de Montmartre exposé dans la nuit.
Trivelin
Près de Paris ?
Guillaume
Sans doute.
Trivelin
Éclaircis ce mystère
Guillaume
Un vieillard vous porta dans ce lieu solitaire.
Trivelin
Qu'entends-je !
Guillaume
Le hasard vous offrit sous mes pas ; La pitié me saisit, je vous pris dans nies bras, Je vous portai d'abord dans notre hôtellerie; Du pauvre maître André l'âme fut attendrie ; Il vous plaint, vous caresse : admirez votre sort ! Maître André vous adopte, au lieu de son fils mort. Mais la taverne enfin n'était point votre place, La pitié vous y mit, le remords vous en chasse.
Trivelin
Guillaume, ce vieillard, de qui tu m'as reçu ; Depuis ce temps fatal, ne l'as-tu jamais vu ?
Guillaume
Jamais : lui seul savait le nom de votre père, Et pourrait aisément éclaircir ce mystère ; Il était fort ventru : si je le rencontrais, Je suis persuadé, que je le connaîtrais.
Trivelin
Pourquoi m'annonces-tu celle triste nouvelle ? Je ne puis résister à ma douleur mortelle, J'entrevois ma naissance, et j'ai quelque soupçon, En vérité je suis un fort joli garçon... Simon, approchez-vous,
Scène 11
Guillaume, Simon, Trivelin
Guillaume
Aurais-je la brelue ! Non, sans doute, sur lui plus j'attache ma vue... C'est lui...
Simon
Pardonnez-moi, si vos traits inconnus...
Guillaume
De Montmartre, l'ami, ne vous souvient-il plus ?
Simon
Comment ?
Guillaume
Quoi ! Cet enfant, qu'une nuit vous portâtes ? Ce malheureux enfant, qu'enfin vous exposâtes ?
Simon
Morbleu, qu'avez-vous dit ?
Guillaume
Vous êtes trop discret ; Vous devez révéler cet important secret : Je sais ce que je fais en parlant de la sorte, Trivelin est l'enfant...
Simon
Que le diable l'emporte. Voyez un peu la langue! '
Guillaume
Allez, n'en doutez pas ; Quoi que ce vieillard dise, il vous mit dans mes bras, Et voilà votre père.
À Simon.
Trivelin
À la fin je respire. Mais quoi, vous vous taisez, n'avez-vous rien à dire ? Vous êtes donc mon père, et le ciel a permis...
Simon
Vous en avez menti, vous n'êtes point mon fils.
Guillaume
De grâce expliquez-vous, pourquoi tout ce mystère ? Parlez, ne craignez rien.
Simon
Colombine est sa mère Au lieu de le porter chez les Enfants Trouvés, J'allai droit à Montmartre...
Guillaume
Et fi donc, vous rêvez.
Simon
Il est fils de Pierrot.
Trivelin
Tu redoubles ma rage ; Malheureux oses-tu me tenir ce langage ? Éloignez-vous tous deux, ou cent coups de bâton. De vos funestes soins vont me faire raison.
Scène 12
Trivelin
Trivelin
Hé bien, es-tu content, Magister détestable ? Ton oracle à la fin n'est que trop véritable. Je n'ai pu me soustraire à mon cruel destin, De mon père je suis l'odieux assassin ; Moi-même sur son front j'osai planter des cornes : Pour moi, barbare sort, tes rigueurs sont sans bornes. Non, un crime si noir ne peut se pardonner. Que de gens à l'envi vont me turlupiner ! Il n'en faut point douter, les plumes satyriques, Écriront contre mol plusieurs lettres critiques. Tandis que d'un côté l'on me critiquera, De l'autre vainement l'on m'apologira... Mais quoi le jour s'enfuit !... Que vois-je ? Le village. Vient avec des flambeaux me brûler le visage ; Arrêtez... où fuirai-je... il va fondre sur moi. L'enfer s'ouvre... Ô Pierrot ! Ô mon père est-ce toi ? Je vois, je reconnais cette honteuse crête, Panache injurieux que j'ai mis sur ta tête ; Punis-loi, venge-toi d'un fils dénaturé, D'un fils, qui non content de l'avoir massacré, Livrant à ses forfaits son âme toute entière, Ose mettre en son lit son épouse, et sa mère ; C'en est trop, frappons-nous... mais je le veux en vain ; Je crains de me blesser, la peur retient ma main. C'est à toi de punir mes crimes effroyables : Approche, entraîne-moi toi-même à tous les diables. Pour moi d'affreux tourments doivent être inventés : Je ne m'en plaindrai point, je les ai mérités. Viens vite, je le suis.
Scène 13
Colombine, Trivelin
Colombine
Quel horrible tapage, Faites-vous donc ici ? Vous n'êtes pas trop sage. Ah ! tranquillisez-vous, mon cher petit mari, Votre coeur à ce nom n'est-il point attendri ?
Trivelin
Qui moi, votre mari ? Ce titre abominable. Irrite en ce moment la douleur qui m'accable.
Colombine
Qu'entends-je !
Il s'en va.
Trivelin
C'en est fait, nos destins sont remplis, Pierrot était mon père, et je suis votre fils.