Comédie · 1825

Racine chez Corneille

de Bruleboeuf-Letournan

Représentation
≈ 44 min
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10 hommes
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Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Molière H 57 ≈ 12 min 6
Corneille N 73 ≈ 11 min 8
Thomas Corneille H 50 ≈ 8 min 10
Valère H 33 ≈ 3 min 4
Fontenelle H 24 ≈ 2 min 4
Boileau Despréaux H 27 ≈ 2 min 2
La Fontaine H 13 ≈ 2 min 2
Racine H 19 ≈ 1 min 2
Madame Corneille H 18 ≈ 1 min 5
Mademoiselle Corneille H 14 ≈ 1 min 4
Un Page H 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Racine Chez Corneille
Molière absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Corneille absentabsentabsentabsentabsentabsent
Thomas Corneille absentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fontenelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Boileau Despréaux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Fontaine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Racine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Racine Chez Corneille

Scène 1

Corneille Seul

Se levant, son manuscrit en main.

Il appelle à la petite porte de gauche.

Appelant encore.

Apercevant les fleurs qui ornent la console et son bureau.

Se ressouvenant.

à son bureau, tenant à la main le manuscrit de Psyché, qu'il achève

Corneille Seul

Oui, Psyché doit, au gré de mon âme charmée, De ce bon Poquelin servir la renommée. Je n'ai fait que les vers !... trop heureux, seulement, Si du plan qu'il traça mon vers est l'ornement. Noire auguste monarque avait dit à Molière : « Mais à quand donc Psyché ? - Sire, j'ai tant à faire... - Hé bien, soit, dit Louis : Je la veux... dans huit jours. » Molière embarrassé m'appelle à son secours. Ce tableau, de l'Albane exigeait la palette, Un ami m'en priait.... j'ai liquidé sa dette. Le Roi sera content ; huit jours , un opéra ! J'ai mis plus de deux ans à composer Cinna. Racine, Despréaux, dites que je sommeille ; Je suis, à soixante ans, toujours le grand Corneille. Molière ne sait pas que j'achève aujourd'hui j Avant de l'en instruire et de passer chez lui, Faisons part à Thomas de cette oeuvre nouvelle. Thomas !... De l'amitié mon frère est le modèle ; À ses avis souvent je gagne à me ranger. Thomas !... Il est sorti ! Cela me fait songer Que nous eûmes hier une querelle ensemble : C'est, depuis quarante ans, la première!... Je tremble De l'avoir affligé, contrarié... Non, non, Il est bien sans rancune, et puis j'avais raison. C'est pour ma pension que Colbert me supprime ; Je ne réclame point, Thomas m'en fait un crime !... Je l'obtins, on le sait, sans la solliciter ; Le Roi m'en fit honneur, Colbert peut me l'ôter. Des fleurs ? Quelque surprise encor que l'on m'apprête !... Je l'avais oublié, c'est aujourd'hui ma fête. L'absence de Thomas est un point éclairci ; Il est allé chercher ma fille : Elle est ici !

Scène 2

Corneille, Thomas Corneille, Mademoiselle Corneille, Madame Corneille

À sa femme.

À son frère.

qui a été au-devant de sa fille

Corneille

Eh ! Bonjour, mon enfant ! Bonjour ! Touche-là, frère ! Tu m'aimes, n'est-ce pas ? Tu n'as plus de colère ?

Thomas Corneille

J'en avais donc ?

Corneille

Beaucoup... peut-être autant que moi.

Thomas Corneille

Oh !... de cette injustice il faut te plaindre au Roi.

Corneille

Comme dans ses regards le contentement brille ! Désormais avec nous tu vas rester, ma fille ?

Mademoiselle Corneille

Je quitte, par votre ordre, un asile bien doux, Mais c'est pour demeurer, pour me plaire avec vous.

À sa fille.

Corneille

Notre fille m'enchante ! À propos, et Valère ? On m'a parlé de lui, j'ai fort connu son père ; Il faut me l'amener. Tu rougis ?

Madame Corneille

Quelquefois, Fontenelle au parloir le conduisait.

Corneille

Je vois.

Thomas Corneille

Fontenelle ! Il protège, il aime sa cousine ; Il veut la marier !

Corneille

Quoi, si jeune !

À Thomas, avec intention.

Madame Corneille

Il badine. Valère, je m'en doute, est le choix qu'il a faiL?

Thomas Corneille

Certes.

Corneille

Quel âge a-t-il ?

Madame Corneille

Vingt-quatre ans.

À Madame Corneille.

Corneille

En effet !... Il est ?...

Madame Corneille

Avocat.

À sa fille.

Corneille

Bon ! Je le fus au jeune âge. Et Valère est aimable ?

Mademoiselle Corneille

On ne peut davantage.

Corneille

Il t'aime ?

Mademoiselle Corneille

Je ne sais.

Bas, mystérieusement à soit frère et à sa femme.

Corneille

Comment ! On ne dit pas Que Valère t'adore et que tu l'aimeras? Je lis, moi, dans tes yeux, que la chose est certaine. Ne précipitons rien, je me vois fort en peine: Valère est pour ma fille un excellent parti, D'accord! mais, entre nous, l'avez-vous averti Que je ne suis pas riche?

Thomas Corneille

Est-ce là ton affaire ? De quoi te mêles-tu ? Ta fille a su lui plaire; Elle est jeune, elle est sage et belle ; il aime, enfin, La fille de Corneille, et viendra ce matin Lui-même t'assurer d'un sentiment si tendre. Trop heureux si, daignant l'accepter pour ton gendre, À ton sang, à ton nom, tu veux l'associer, C'est lui qui, de ton choix, va se g%lorifier. Le reste me regarde! Est-ce que ma fortune N'est pas la tienne aussi, notre bourse commune?... Laisse-moi donc agir, Pierre, et ne sois pour rien Dans ces menus détails.

Corneille

Thomas, je le veux bien, Agis, tranche à ton gré de toutes les manières; Mieux que moi tu connais, tu conduis les affaires.

Thomas Corneille

Pour cela, tu dis vrai, je suis de bonne foi; C'est en quoi seulement je l'emporte sur toi.

Corneille

Nous la rendrons heureuse et bonne ménagère, Elle ressemblera de tout point à sa mère. Aime-nous toujours bien.

Mademoiselle Corneille

Mes chers parents, toujours ! Vos généreux bienfaits, vos conseils, vos discours, Vos soins, que je bénis depuis ma tendre enfance, Me font plus qu'un devoir de la reconnaissance ; Et c'est à vos genoux...

Corneille

Viens plutôt dans nos bras, Ma fille ! Viens, mon frère !

Scène 3

Molière, Corneille, Thomas Corneille, Madame Corneille, Mademoiselle Corneille

Il est entré sans être vu, et s'est arrêté dans le fond du théâtre pour contempler ce tableau de famille.

Molière

Eh !... Ne les troublons pas. La touchante union!... Quelle amitié paisible ! Oui, Corneille est heureux, et Corneille est sensible.

Corneille

J'ai courtisé la gloire et goûté ses faveurs, Mais, Thomas, la nature a bien d'autres douceurs !

Thomas Corneille

Quel autre a mieux senti, mieux dévoilé ses charmes ? Chimène et ta Pauline ont épuisé nos larmes.

Il tombe, accablé de douleur, dans un fauteuil, et ce mouvement le fait apercevoir des femmes et de Corneille qui vont à lui.

Molière

Ce tableau m'attendrit ! D'un hymen orageux Je n'ai recueilli, moi, que des dégoûts affreux !... Ce cruel souvenir empoisonne ma vie.

Corneille

Quoi ! Molière !... Arrachons-le à sa mélancolie.

Thomas Corneille

Eh !... qui reconnaîtrait à son abattement Le Térence français !... Lui, de qui l'enjouement, De l'aimable Thalie affermissant l'empire, Même de la sagesse a provoqué le rire !

Corneille

Mon ami !

À Madame Corneille.

Molière

Pardonnez, je songe !... Embrassons-nous, Pierre. Combien je porte envie à votre époux, Madame : il est aimé !

Madame Corneille

Toujours votre injustice ? Réformez, croyez-moi, ce dangereux caprice ; Votre femme vous aime, et ce n'est pas à vous, Peintre d'un sot travers, qu'il sied d'être jaloux.

Molière

Oh !... vous avez raison, je suis d'un ridicule !...

Thomas Corneille

Allons, ferme, Molière, et reprends ta férule ! Sache te vaincre, toi, pour nous mieux corriger.

Molière

Le conseil est d'un sage, est fait pour m'obliger. On se rit d'un pédant dont la folie extrême Est de tout réformer, oublieux de soi-même.

L'examinant de la tête aux pieds.

Corneille

Bravo, bravo, Molière, ami rare et charmant ! Mais vous voilà superbe !

Thomas Corneille

Habit de cour, vraiment.

Molière

Au grand lever du Roi je me rends.

Corneille

Partez vite.

Molière

Avant tout, j'ai voulu vous faire ma visite ; Je ne manque jamais à la Saint-Pierre, moi.

À part.

Haut, à Molière.

Corneille

Amusons-nous un peu ! Vous allez chez le Roi : Mais Psyché ?

Molière

Mais... Psyché ?... Vous n'avez pu l'écrire. Cinq actes en huit jours !... Le Roi doit s'en dédire ; C'est la chose impossible. Il peut, en moins de temps, Lui rendre aux bords du Rhin cent mille combattants, Vaincre une armée entière et soumettre des villes ; Mais nous ne sommes pas si promptement habiles. Il faut quelque relâche aux enfants d'Apollon.

Thomas Corneille

Despréaux même au Roi l'a dit.

Molière

Il eut raison.

Corneille

Vous promettez Psyché depuis six mois, je pense, Et c'est, pour un monarque, assez de patience.

Molière

Depuis six mois ?... D'accord. Que je suis malheureux, Le Roi se fâchera.

Corneille

C'est qu'il a dit : « Je veux ! » Mon ami, je vous plains.

Molière

Ton frère me désole.

Corneille

J'ai promis à Molière, et je lui tiens parole.

Molière

Que vois-je ? Il se pourrait !...

Madame Corneille

Ah ! Vous êtes railleur !... Ce noble procédé vous fait bien de l'honneur.

Mademoiselle Corneille

J'aime à le voir content, ce bon monsieur Molière.

Corneille

Tu veux bien m'excuser, Thomas, de ce mystère ?

Thomas Corneille

Passe pour cette fois !... Ne sois plus si discret.

À Corneille.

Molière

Vous êtes un ami... sublime. Un pareil trait !... Ma Psyché !... C'est la vôtre, au moins. N'allez pas croire Que je veuille un moment vous en ravir la gloire. Vous m'avez obligé, le Prince le saura ; D'ailleurs, en vous lisant il vous reconnaîtra ; Et là, de son génie, en s'immolant aux Grâces, Le grand Corneille encore aura laissé des traces.

Corneille

Le Roi Vous en dira son avis. Entre nous, Si l'ouvrage le touche, il est digne de vous ; Ne me nommez donc pas. S'il déplaît, au contraire, J'en veux être l'auteur ; nommez-moi seul, Molière.

Molière

Quel homme !

Corneille

Ai-je assez fait pour la postérité ?

Molière

Je le crois.

Corneille

Voyez donc ma générosité ! Que me fera de plus ou de moins cet ouvrage ? S'il tombe, on concevra cette chute, à mon âge ; Au vôtre, quel malheur !... Psyché doit réussir, De succès en succès Molière doit courir.

Molière

Mais encor...

Corneille

Parlez-nous de vos Femmes savantes. De l'hôtel Rambouillet que disent les pédantes?

Molière

Vous l'ignorez ?... Bon Dieu ! Mais c'est une fureur !... On dit que, du beau sexe alarmant la pudeur, J'attaque ses vertus que j'érige en problème ; Que je veux, sur la scène, établir pour système Qu'il n'est de femme honnête, en tous temps et partout, Que celle qui végète ignorante, sans goût, Sans esprit !... En un mot, que la moindre culture Dans un sexe adoré fait tort à la nature.

Thomas Corneille

Peut-être on a cru voir...

À Madame et Mademoiselle Corneille.

Tirant un papier de sa poche.

Il lit posément ces vers de la comédie des Femme savantes.

Acte II, scène VII.

Molière

Je ne dis pas cela. Soyez juges ici, Mesdames. M'y voilà ! « Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de choses : Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfans, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler sa dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. »

Corneille

Bien raisonné !

Madame Corneille

Très sage, et je ne conçois pas....

Mademoiselle Corneille

Que voudrions-nous plus ?...

Madame Corneille

Briller ?... en pareil cas, C'est un tort dangereux... et vous l'avez dù peindre.

Molière

Le ridicule est grand !... Je n'ai pu me contraindre. De nos femmes-docteurs, affichant prose et vers, J'ai dit la sotte emphase et les pédans travers. Oh! j'anéantirai leur gloire illégitime! D'un plaisir innocent je ne fais pas un crime, Des grâces de l'esprit se pare la beauté ; L'abus seul est au comble, et j'en suis révolté. Mesdames, pardonnez! Je m'explique peut-être Un peu trop vivement.

Mademoiselle Corneille

Non, vous faites paraître, Monsieur, des sentiments qui doivent nous charmer ; Nous guérir d'un travers, c'est beaucoup nous aimer.

Molière

Votre enfant, mon ami, n'est pas une savante, Elle est mieux que cela : votre fille est charmante.

Corneille

Vous la faites rougir.

À mi-voix.

Molière

J'en suis fort aise. Un mot !

Corneille

Qu'est-ce ?

Molière

Il s'en va midi, partirons-nous bientôt ?

Corneille

Partirons-nous ! Qui, nous ?

Molière

Nous deux, que vous en semble ? Au grand lever du Roi nous paraîtrons ensemble.

Thomas Corneille

Qui ? Mon frère !

À Corneille.

Molière

Sans doute, et ne l'ai-je pas dit ? Je dois vous amener, le Roi me l'a prescrit.

Corneille

Le Roi vous l'a prescrit ?... Vous plaisantez, Molière.

Molière

Quoi ! j'aurais oublié ?... La semaine dernière, J'étais, pour mon service, à son appartement, Sa Majesté me voit et m'arrête un moment. Corneille, elle vous porte un intérêt bien tendre ! En me quittant , vous dis-je, elle me fit entendre Qu'elle voulait nous voir, aujourd'hui, vous et moi.

Thomas Corneille

Mon frère, il faut partir.

Corneille

Me présenter au Roi À quoi bon ? Qu'ai-je affaire à la cour à mon âge ? Je jouerais là, Thomas, un triste personnage. Je suis peu courtisan, tu le sais j au surplus, La cour est uu pays que je ne connais plus : M'y connaît-on moi-même ?

Molière

Oh ! vous êtes modeste.

Thomas Corneille

Beaucoup trop, dont j'enrage !

Molière

Eh bien ! Moi, je proteste. Appréciez-vous donc ! Vous n'imaginez pas Tout ce qu'a de plaisant votre noble embarras. Pradon et Trissotin nous prônent mainte veille, Lorsqu'à peine est connu de soi le grand Corneille !... Le premier au Parnasse, un homme tel que vous, De son rang assuré doit s'en montrer jaloux. Tant d'éclat, dont il brille aux regards de la terre, Attache à votre nom, qu'un monarque révère, L'amour de tout un peuple et ce respect sacré, Tel qu'il fut autrefois par Sophocle inspiré. Ou soyez moins modeste, ou soyez moins timide; Un roi parle, il suffit, que sa voix vous décide ! Ce roi, dont l'amitié vous réclame aujourd'hui, Honore le mérite, en est le ferme appui. N'hésitez plus !

Il entre chez lui par la porte de droite.

Corneille

Encor faut-il que je m'habille.

Scène 4

Thomas Corneille, Molière, Mademoiselle Corneille, Madame Corneille

Thomas Corneille

Il se décide, enfin !

À Thomas.

Molière

Excellente famille, Pour lui, pour vous, s'apprête un destin plus heureux. « De l'auteur de Cinna je comblerai les voeux, » M'a dit un roi puissant. Louis, j'ose le croire De Corneille oublié chérit la vieille gloire Et ne l'immole pas à son jeune rival. Malgré Britannicus, Corneille est sans égal.. Sollicité de toi, de mon coeur tout ensemble, J'entends que l'amitié d'un saint noeud les rassemble. Je te l'avais promis, j'ai revu Despréaux : Lui, La Fontaine et moi rapprochons ces rivaux; Enfin, Racine est prêt à venir, ce jour même, Chez notre maître à tous.

Thomas Corneille

Ma joie en est extrême.

Molière

Nous les rendrons amis pour ne rompre jamais.

Racine venait de faire représenter, avec un grand succès, cette tragédie admirable.

Mademoiselle Corneille

Ce sera votre ouvrage.

Madame Corneille

On va signer la paix, Mais qui donc a troublé leur bonne intelligence ?

À Thomas.

Impatient de lire Psyché, il va s'asseoir au bureau de Corneille.

Molière

Ils s'aiment, dans le fond, beaucoup plus qu'on ne pense. Sans les propos confus de je ne sais quel tas De brouillons affamés d'intrigues, de débats, Sans les sottes clameurs de ceux dont le faux zèle Mit leurs noms en balance et leur gloire en querelle , Le spectacle fâcheux de leur rivalité N'eût pas charmé les yeux de la malignité. Racine est jeune, est vif, il faut que je le dise ; Ton frère aura montré, vois-tu, trop de franchise... C'est un malentendu que leur division , Et tout s'arrangera, je m'en fais caution. Vous permettez ?...

Madame Corneille

Lisez !

Thomas Corneille

Ma soeur, et toi, ma chère, Silence, au moins, silence ! En ce jour, à mon frère Gardons cette surprise ; il en sera flatté !... Tantôt, à son retour, j'aurai tout apprêté.

Madame Corneille

Vous m'apprenez bien tard cette heureuse nouvelle.

Thomas Corneille

Je n'osais y compter ! Mais j'attends Fontenelle, Galère doit le suivre.

Mademoiselle Corneille

Ah !

Madame Corneille

J'en puis convenir, Ce jeune homme est bien né.

Regardant sa nièce.

Thomas Corneille

Pourquoi n'en pas finir ? Il aime, il est aimé, la chose est éclaircie ; Consentez-y, ma soeur, demain je les marie.

Mademoiselle Corneille

Demain !

Madame Corneille

Et votre frère ?

Thomas Corneille

Il s'en rapporte à nous.

Madame Corneille

Et moi, mon cher heau-frère, entièrement à vous.

Thomas Corneille

Toi de même?... A nos voeux ce jour sera propice!

Molière

L'habile invention ! L'agréable artifice ! L'amour même a dicté ces vers ingénieux, Et Corneille à trente ans ne l'exprimait pas mieux.

Thomas Corneille

Craignons de le troubler ! Psyché lui plaît, l'entraîne.

Molière

Croira-t-on qu'à soixante il a fait cette scène ? J'aurais échoué, moi !

Thomas Corneille

Mon neveu tarde bien ! Je crois l'entendre.

Elles sortent du même côté que Corneille. Fontenelle et Valère entrent par la porte principale et les saluent de loin.

Madame Corneille

Nous, pendant leur entretien, Préparons mon époux à recevoir Valère.

Scène 5

Thomas Corneille, Fontenelle, Valère, Molière

Thomas Corneille

Ah ! Vous voilà, Messieurs.

Bas à Valère, désignant Madame Corneille.

À Thomas.

Fontenelle

Un peu tard ! C'est sa mère! Mon cher oncle, à l'instant nous sortons du palais. Il plaide comme un ange, et si je vous disais....

Thomas Corneille

Quelque folie ?

Fontenelle

Oh ! Non, la cause est mémorable. Il s'agit d'un mouton.... volé dans une étable. Écoutez !

Valère

Non.

Fontenelle

Ingrat ! Je chante tes exploits.

Valère

Est-ce ton oncle Pierre ici que j'aperçois ?

Fontenelle

Mon oncle !... Assurément.

Thomas Corneille

Il a fort bonne grâce ? Ton ami.

Poussant rudement Valère.

Fontenelle

Je le crois, mais un rien l'embarrasse. Il est timide. Allons !

Valère

Aurons-nous le bonheur De voir Mademoiselle ?

Thomas Corneille

Elle viendra ; Monsieur. Vous l'aimez ?

Fontenelle

Ah ! S'il l'aime ?... Il meurt pour ma cousine. C'est une passion... qu'il faut qu'elle devine ; Il n'a pas dit encore un mot de son amour.

Valère

Mais....

Fontenelle

J'ai parlé pour lui.

Valère

J'espère avoir mon tour. Je brûle de la voir, je brûle de l'entendre, Et, par le simple aveu de l'amour le plus tendre, De lire dans ses yeux s'il m'est toujours permis D'aspirer au bonheur que vous m'avez promis.

Thomas Corneille

Vous avez, mon ami, l'agrément de la mère; Puis, à vous bien traiter j'ai disposé mon frère.

Avec feu, se tournant du côté de Molière qu'il prend pour Corneille.

Valère

Que l'honneur qu'il me fait a droit de me flatter ! Plus il me parut grand, moins j'osais y compter. Je ne puis trop chérir son auguste alliance.

Ici Valère, tout entier à son erreur, exprime une profonde et vive admiration.

Molière

Partout le même esprit et la même élégance !

Fontenelle

Ne vous y trompez pas, enthousiaste ardent D'un art qu'il cultivait fort jeune avec talent, Il préféra longtemps, de la scène idolâtre, Aux fleurons de Thémis les palmes du théâtre.

Thomas Corneille

Fontenelle, il eut tort ! Pour un qui réussit, Mille se sont perdus.

Fontenelle

Mais il a de l'esprit, Et je ne pense pas que son goût se réveille Alors qu'il se verra le gendre de Corneille.

Valère

Je voudrais l'aborder !... Jamais il ne m'a vu.

Molière

Ici l'auteur du Cid doit être reconnu !

Thomas et Fontenelle se regardent avec étonnement.

Valère

Oui, l'ouvrage échappé de sa fertile veine À des signes certains se reconnaît sans peine ; Où passe le génie, en son brillant essor La trace de ses pas reste et le montre encor !

Molière

Vous êtes bien ému.

Valère

Votre illustre présence, L'éclat d'un nom fameux dont s'honore la France, Commandent mon respect, mon admiration.

Molière

Et vous faites pour moi cette réflexion ?

Valère

Eh ! Qui ne l'a pas faite en lisant vos ouvrages ! Nos pleurs vous ont acquis d'infaillibles suffrages.

Molière

J'ai fait couler des pleurs ?

Valère

Les pleurs du sentiment.

Molière

Moi !

Valère

La pitié conduit à l'attendrissement Lorsque de vos héros les disgrâces tragiques...

À Thomas et à Fontenelle.

Molière

Mes héros, cher Monsieur, moins que vous sont comiques. Il se moque de moi.

Thomas Corneille

Sans doute qu'il vous prend...

Fontenelle

Pour mon oncle l'aîné.

Molière

Diantre !... c'est différent.

Fontenelle

Tu vois Molière.

Valère

Ô ciel!

Molière

C'est ainsi qu'on me nomme.

Valère

Je m'abusais !... Mais non, c'est un autre grand homme.

Scène 6

Fontenelle, Corneille, Molière, Madame Corneille

Fontenelle

Mon oncle Pierre !

Corneille

Ali ! Ah !

Lui présentant Valère.

Fontenelle

Nous vous attendions tous. Vous voyez...

À Valère.

Corneille

Je devine !.. Eh ! pas mal. C'est donc vous? Excusez-moi, Monsieur, je sors avec Molière. Restez !... nous causerons. Vous me plaisez, Valère.

À Corneille avec gaîté.

Ils sortent par le fond, en se donnant le bras ; Thomas les suit.

Molière

Vous lui voliez son nom pour m'en glorifier, Monsieur; mais je n'ai pas de fille à marier. Je veux, chemin faisant, vous conter l'aventure.

Madame Corneille

Vous restez ?

Fontenelle

Oui.

Elle suit son beau-frère et son mari.

Madame Corneille

Demeure !

Scène 7

Fontenelle, Mademoiselle Corneille, Valère

Il court s'asseoir au bureau de Corneille, y fait mine de lire, les contemple et les écoute malicieusement.

Fontenelle

Entretiens ta future!

Mademoiselle Corneille

Je suis toute tremblante.

Valère

Il faudrait approcher.

Mademoiselle Corneille

Mon cousin qui nous laisse !

Fontenelle

Ira-t-il la chercher ?

Valère

Rassurez-vous, de grâce.

Fontenelle

Enfin il est près d'elle !

Mademoiselle Corneille

Comme il est agité !

Valère

Pardon, Mademoiselle ; Je n'osais... espérer... un si doux entretien.

Fontenelle

Ne savoir exprimer ce que tu sens si bien; Pauvre amoureux ! Cousine...

Valère

Ah ! Laisse-moi lui dire...

Fontenelle

Que ton coeur nuit et jour, à tous moments soupire, Que tu n'adores qu'elle !... Elle sait tout cela. On te répond : Mon coeur vous estime déjà, Il penche assez vers vous !... méritez de lui plaire, Et mon aveu suivra les ordres de mon père.

Mademoiselle Corneille

Mon père ! Il consent donc ?...

Valère

Vous consentez aussi.

Fontenelle

Ma foi, vive l'amour... l'amour en raccourci !

Scène 8

Thomas Corneille, Fontenelle

Thomas Corneille

Hé ! Mais, tu le disais timide, Fontenelle ? Je ne vois pourtant pas...

Fontenelle

Oh ! c'est grâce à mon zèle.

Thomas Corneille

Ton zèle !... On est d'accord, à ce qu'il paraît ?

Fontenelle

Oui.

Thomas Corneille

À demain donc la noce!

Fontenelle

Ah ! Je m'en réjouis.

Thomas Corneille

Rendez-vous chez ma soeur, et, quand viendra mon frère, Trouvez vous en ces lieux pour lui parler, Valère.

Ils rentrent, à l'exception de Thomas.

Fontenelle

Bien dit.

Scène 9

Thomas Corneille

Pause.

Il entre dans son cabinet.

Thomas Corneille

Heureux enfants ! Tout s'arrange en ce jour, L'amitié, ce doux charme, aussi bien que l'amour. Despréaux, La Fontaine, et notre ami Molière, M'auront bien secondé pour la fête de Pierre : Quel bouquet! Sur leurs pas Racine arrivera, Et Corneille avec lui se réconcilîra. Paix aux fils d'Apollon! et que la sombre envie Dans son bourbier natal replonge ensevelie!... Pierre ne revient pas !... Le Roi lui fait honneur : S'il osait à profit mettre cette faveur, .,« Paraissant à la cour, y demander justice?... Non, je le vois timide, embarrassé, novice, À ses discours à peine y faire soupçonner Qu'il est le grand Corneille !... Il faut le deviner. Je l'entends, il approche.

Scène 10

Corneille, Thomas Corneille

Corneille

Oh ! Trève de jactance, La Cour vaut l'Hélicon. Quelle magnificence ! Ces lambris fastueux, tout palpitants d'un art Qu'honorent les Poussin, les Lebrun, les Mignard ; Ces murs empreints du siècle, archives de Bellone, Là, ces guerriers, la force et la gloire du trône, Ces mille ambassadeurs des rois et des Césars Sur la splendeur des lis abaissant leurs regards, Louis, du feu des siens, animant tant de belles: Quel spectacle ! est-ce un dieu ? sont-ce bien des mortelles ? Doctes illusions dont mon coeur est épris, ... Cédez-le au vif éclat de l'immortel Louis ! Quand du haut de son trône il daigne me sourire, Je crois voir Apollon, je ressaisis ma Ivre, Mon génie éperdu se sent brûler au sien !... Grand Roi, c'est que, poète et zélé citoyen, J'honore en toi mon prince, ensemble, et ma patrie ! C'est à toi seul aussi que ma muse attendrie Veut consacrer des vers dignes, si je m'en crois, De l'adorable France et du meilleur des rois.

Thomas Corneille

De son enthousiasme il ne paraît plus maître, Retirons-nous !... pourtant si je pouvais connaître....

Corneille

« Remerciement au Roi sur Cinna, Pompée, Horace, Polyeucte, Rodogune, dont il vient d'ordonner les représentations extraordinaires sur le grand théâtre de la cour, à Versailles. »

Il rentre dans son cabinet.

Thomas Corneille

Et c'est ainsi qu'un roi, sur le Pinde adoré, Des talents qu'il honore est lui-même honoré.

Scène 11

Corneille, Valère

Corneille

Oui, ce jour est propice à ma reconnaissance; Elle peut éclater sans faiblesse, et je pense Que c'est peu de mes vers pour ce puissant bienfait. Je me sens inspiré !

Saluant de loin Corneille qui ne le voit pas.

Valère

Je le vois en effet. Entrons. Monsieur....

Corneille

Ce vers me paraît admirable.

Valère

Il compose !

Corneille

Lisons !... Ce vers est détestable. Effaçons.

Valère

Que dit-il ?

Pause.

Corneille

Ce début est heureux, Ces vers ont de l'éclat. Non, cela n'est pas mieux. Recommençons encor !

Valère

La leçon est utile. Je connais maintenant que l'art est difficile.

Distrait.

Corneille

C'est vous, mon jeune ami ? La rime, je la tiens, Mais le sens est obscur... tout cela ne vaut rien.

Valère

Nous allons plus grand train, nous autres, ce me semble ; Le sens est clair assez quand la rime s'assemble.

Corneille

Votre nom, quel est-il ? Que me demandez-vous ?

Valère

J'ai bien choisi mon temps !

Reconnaissant Valère.

Surpris par une idée.

À Valère, qui s'est approché.

Corneille

« Roi, le plus grand de tous, « Permettez... non, permets ! » C'est vous, monsieur Valère? Approchez , approchez !... Ma fille a su vous plaire, Vous l'aimez ?... Bon ! J'y suis ; le tour est cloquent****. Je ne puis vous entendre : un travail important... Voyez ma femme, allez! des choses du ménage Je ne me mêle pas.

Valère

Restons.

Composant avec feu.

Pause marquée.

CORNEILLE, Épitre au Roi, Excuse à Ariste.

Corneille

Un mariage ! « Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me flatter Que tu prennes plaisir à me ressusciter ? Qu'au bout de quarante ans, Cinna, Pompée, Horace, Reviennent a la mode et retrouvent leur place ; Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux ? Ô Louis ! ô mon Roi ! de cet honneur insigne Par de nouveaux succès je veux me rendre digne... » « La fausse humilité ne met plus en crédit, Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit ; Mes succès ne sont point achetés par l'intrigue, Et les voix que j'obtiens, je les obtiens sans brigue. Je satisfais ensemble et le peuple et les grands ; Mes vers, lus en tous lieux, sont mes seuls partisans ; Par leur seule beauté ma plume est estimée, Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée. »

Valère

Conservons ces trésors ! Il le faut avouer, C'est là savoir se peindre et non pas se louer. Homme simple à-la-fois et poète sublime, Admiré pour son art, pour son coeur on l'estime !

Il se lève et prononce avec force, en se promenant sur le théâtre, ces vers qu'il compose devant l'image de Louis XIV.

CORNEILLE, Épître au Roi.

Ici,dans sa marche, il heurte Valère qui n'a pu l'éviter.

Corneille

« Ma muse peut encor s'élever jusqu'à toi : Comme elle s'applaudit d'espérer en mon Roi ! Le plus pénible effort n'a rien qui la rebute; Commande, elle entreprend ; ordonne, elle exécute! » Je vous croyais parti depuis longtemps ?

Valère

Monsieur, Vous me voyez confus....

Corneille

Non, je n'ai plus d'humeur.

Valère

Je crains...

Corneille

Je n'écris plus. Parlons de votre père : Vous recherchez ma fille, il le permet, Valère ?

Valère

Veuillez lire...

Ayant lu.

Corneille

De lui ? Vous êtes avocat, Mais dites-moi, Valère, aimez-vous votre état ?

Valère

Je l'aime d'autant plus que je le crois utile ; Il est de l'opprimé l'inviolable asile.

Corneille

Voilà sentir l'honneur de votre auguste emploi I Continuez, jeune homme, et surtout, croyez-moi, Il n'est pour y marquer que la persévérance. Moi qui vous parle ici, j'ai manqué de prudence : Comme vous, autrefois je suivais le barreau, Quand soudain, emporté vers un état nouveau> Las, plutôt, d'ennuyer un traître d'auditoire, Je courus sur le Pinde ennoblir ma mémoire. J'ai réussi, je pense , et je puis convenir Que rien du changement ne m'a fait repentir, Mais aussi que serais-je, à quel honneur prétendre Si je n'avais écrit que Mélite et Clitandre ? Si je n'avais enfin, par d'éclatants succès, Du grand art de Sophocle enrichi les Français ? Inutile à l'État, inutile à moi-même, On me verrait, Valère, en ma douleur extrême , Regretter les douceurs de mon premier destin, La France aurait de plus un méchant écrivain; De mes travaux obscurs, flétris à leur naissance, La faim et le mépris seraient la récompense!... Vous ne me dites rien ?

Valère

Je ne m'en défends pas, J'aspirai, jeune encore, à marcher sur vos pas, J'avais ce fol orgueil, on a dû vous le dire ; Mais plus on vous médite et moins on ose écrire.

Corneille

Vous me charmez, Valère, et ma fille est à vous.

Scène 12

Thomas Corneille, Corneille, Valère

À Valère.

Thomas Corneille

Nos amis vont venir ! Valère, laissez-nous.

Il embrasse Valère.

Corneille

Mon gendre, embrassez-moi.

Valère

Je vois Mademoiselle, Et je vais lui porter cette heureuse nouvelle. (Il sort.)

Scène 13

Thomas Corneille, Corneille, Molière, Boileau Despréaux, Racine, La Fontaine

Thomas Corneille

Mon frère, je sais tout, et, de mon cabinet, J'ai vu ta gratitude égaler le bienfait. De ton Épître au Roi, va, je te félicite ! Mais quand Louis t'honore et rend à ton mérite Aux yeux de ton rival un hommage éclatant, Triomphe de toi-même en cet heureux instant, Et de Britannicus proclamant la merveille, Tends la main à Racine, et sois le grand Corneille.

Corneille

Moi, je ne le hais point ! Est-ce à toi de penser Que par de vains discours j'ai voulu l'offenser ? J'admire ses écrits, j'estime sa personne, Mais je veux contre lui défendre ma couronne ; Quarante ans de succès l'ont acquise à mon front !

Au commencement de ce discours on a vu Boileau et Racine, Molière et La Fontaine s'approcher doucement des deux Corneille, et les écouter avec intérêt.

Thomas Corneille

De Racine et de toi sais-tu ce qu'ils diront Ceux qui, de l'art d'Eschyle éternisant la gloire, Des travaux de tous deux garderont la mémoire ? Du théâtre français l'un est le fondateur, De l'art qu'il ressuscite il atteint la hauteur *** Comme un aigle superbe, au séjour du tonnerre Il plane, et ses accents, répétés sur la terre, Empreints de majesté, de sublimes terreurs, Subjuguent tour-à-tour, enflamment tous les coeurs ! Arrivé sur les pas du maître qui le guide, L'autre, élancé plus tard, le suit d'un vol rapide, Dont la grâce naïve a tempéré l'essor. Moins varié, plus doux, moins fier, plus tendre encor, L'art d'émouvoir les coeurs est son heureux génie. De son vers épuré la constante harmonie Soumet la vertu même au joug des passions, Et donne de l'amour de brûlantes leçons. Chez lui, de sa raison l'homme n'est plus le maître,. Il le peint ce qu'il est, et toi ce qu'il doit être, Dans sa faiblesse même admirable, ennobli ; Lui, veut qu'il se déteste, et le montre avili. Tu plais sans agréments, il plaît par sa parure ; Chez lui c'est l'art qui brille, et chez toi la nature.

Ici Racine et Molière se donnent la main en signe d'amitié.

Corneille

Mon frère, brisons là ! rivaux de bonne foi, Nous nous apprécions Monsieur Racine et moi. Tout mon tort, le voici !.. La chose est singulière, On le brouilla de même avec ce bon Molière. On prétend que, jaloux de ses premiers succès, J'ai voulu l'écarter du Théâtre-Français.... La pensée est affreuse, elle est bien ridicule ; Et Racine à ce point aurait été crédule !

Molière

En effet.

Corneille

Quels propos l'ingrat m'ose imputer ! Je rougirais de honte à te les raconter.

Boileau Despréaux

Vous l'entendez, Racine. En croirez-vous encore Un bruit ?...

Racine

On m'abusait.

Corneille

Tiens ! Vois si je l'honore. Lis !

À Corneille.

Lisant.

Thomas Corneille

S'il nous écoutait ! Eh ! mais : « Britannicus ! » Ces notes de ta main ?.... « Il plaît de plus en plus. »

Corneille

Ici !

Thomas Corneille

« Beau, pathétique, harmonieux, sublime. »

Racine

Grand maître ! Oubliez tout, resserrons notre estime.

Apercevant Boileau, Molière et La Fontaine.

Corneille

Vous aviez ma tendresse, et vous l'aurez toujours. Quoi ! Mes meilleurs amis....

Molière

Entendaient vos discours. Nous avions, tous ensemble, arrangé cette affaire.

Boileau Despréaux

C'est le bouquet de la Saint-Pierre ! Nous ne pouvions mieux la fêter.

Molière

Il s'en est acquitté de la bonne manière.

Boileau Despréaux

Il était du complot.

Corneille

Je devais m'en douter.

Thomas Corneille

À vous asseoir, Messieurs, faut-il vous inviter ?

Désignant Corneille.

* Le crime rend égaux tous ceux qu'il associe. La Mort de Pompée.

La Fontaine

Le compère a raison. Point de cérémonie Entre poètes, n'est-ce pas ? Ailleurs les petits soins, la gêne, l'embarras, Observés chez les grands... l'étiquette m'ennuie ; Et, si j'ose parodier Un vers qu'il ne peut renier : « Apollon rend égaux tous ceux qu'il associe! » ***

Corneille

Bon La Fontaine !

Racine

Disons mieux, Des enfants ne se gênent guère, Et peuvent se croire chez eux Lorsqu'ils sont, comme nous, sous les yeux de leur père.

Boileau Despréaux

Oui, très bien, notre père à tous.

Tout le monde s'est assis.

Corneille

Ce titre m'honore, il m'est doux : À voir l'éclat dont elle brille, Je dois être content, Messieurs, de ma famille, Et j' ai là d'illustres enfants.

La Fontaine

Chacun d'eux a ses penchants, Son lot de gloire en partage, Qu'il en fasse un digne usage, Comme vous, aussi longtemps.

Boileau Despréaux

Disciples d'un dieu qui se pique De bafouer discords, politique, procès, Vivons amis, vivons en paix ; Gardons contre les sots l'arme de la critique, Et faisons fleurir à jamais Les lois de notre République.

Corneille

Votre immortelle poétique A fixé ces lois sans retour.

Racine

Boileau, s'il arrivait un jour Que le Français volage oubliât ses modèles Et se perdît, loin d'eux, en des routes nouvelles, L'art qu'il eût négligé, l'art qu'il eût désappris, Il le retrouverait entier dans vos écrits.

Montrant Corneille et ses amis.

Boileau Despréaux

J'en ai tracé la théorie, Mais vous le pratiquez, et cela vaut bien mieux; L'exemple est ce qui touche, et nos derniers neveux Prendront de vous encor des leçons de génie.

La Fontaine

J'ai lu dans un auteur savant, Mais très savant, bien qu'on en glose, Qu'un peuple croit toujours à la métempsycose: Messieurs , qu'en pensez-vous ?

Boileau Despréaux

Le bonhomme est plaisant.

Racine

Dans quelqu'autre fable encore Il va placer Pythagore !

* La Souris métamorphosée en fille. Livre IX, fable 7.

La Fontaine

Le système est divertissant. « Or, ce peuple a dans la tête Que notre âme, en nous quittant , Entre dans un ciron ou dans telle autre bête. Qu'il plaît au sort ! * »

Boileau Despréaux

Sais-tu bien positivement Où va l'âme d'un poète ?

Racine

Pour la sienne, elle passera Dans maint oiseau rêveur qu'un jour il chantera.

Bas aux deux Corneille.

Molière

Oh ! Moquez-vous, courage ! en somme, Dans ce moment il songe et n'a réplique à rien. Parti des bords du Gange, il est peut-être à Rome, Méditant une fable, un sublime entretien !... Nos beaux esprits, je vous le promets bien, Tout en se trémoussant, si fort qu'on les renomme, N'effaceront pas le bonhomme.

Boileau Despréaux

Si, pour amuser nos loisirs, Quelqu'un de vous, Messieurs, nous lisait quelque chose ?

Corneille

Vous !

Racine

Vous !

Molière

Moi !... j'ai de quoi contenter vos désirs.

Boileau Despréaux

Du rire Molière dispose.

Il tire de sa poche le manuscrit de Psyché.

Molière

On ne rit pas toujours !... Précisément j'ai là Un ballet-tragédie ou plutôt opéra.

Boileau Despréaux

Un opéra !

Corneille

Psyché !... Vous moquez-vous, Molière ?

Haut.

Molière

Eh ! mon ami, laissez-moi faire. Je n'en suis pas l'auteur.

Boileau Despréaux

Tant mieux.

Racine

Quelque fatras bien ennuyeux !

Boileau Despréaux

Du Quinault, c'est tout dire.

Aux deux Corneille.

Haut.

Molière

Je les veux intriguer. Boileau, point de satire.

À Molière.

La Fontaine

Messieurs les médisants, De peur de vous méprendre, Ne jugez pas les gens Sans les entendre. Le titre en est ?

Il lit.

Psyché, acte III, scène III.

Molière

Psyché ! Vous allez me comprendre. L'oracle a prononcé l'arrêt de son trépas , Dans le palais du monstre on a conduit ses pas : Ce monstre, vous savez, n'est pas bien redoutable, Et, comme dit la fable, Ce monstre, c'est l'Amour !... Il adore Psyché ; Psyché le voit, l'entend, et son coeur est touché. « Quoi ! vous seriez ce monstre dont l'oracle A menacé mes tristes jours, Vous qui semblez plutôt un dieu qui par miracle Daigne venir lui-même à mon secours ! À peine je vous vois, que mes frayeurs cessées Laissent évanouir l'image du trépas, Et que je sens couler dans mes veines glacées Un je ne sais quel feu que je ne connais pas. J'ai senti de l'estime et de la complaisance, De l'amitié, de la reconnaissance ; De la compassion les chagrins innocents M'en ont fait sentir la puissance; Mais je n'ai point encor senti ce que je sens. Je ne sais ce que c'est, mais je sais qu'il me charme, Que je n'en conçois point d'alarme. Plus j'ai les yeux sur vous., plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même; Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer ! »

La Fontaine

Ces vers partent du coeur !

Racine

Quelle aimable innocence ! C'est joindre au sentiment une rare élégance.

Boileau Despréaux

Vous ne nous disiez pas cela !... Continuez Votre opéra.

Il lit de nouveau.

Psyché, acte IV, scène III.

Molière

Elle aime, elle est aimée, et devrait être heureuse... Mais, hélas ! Elle est femme, amante et curieuse! Des noeuds si chers, des noeuds si doux Si l'Amour parle, sont dissous ; Il faut que de son nom le dieu fasse mystère. Psyché le veut savoir, pleure, se désespère... Il est cruel aussi, vraiment, De ne connaître pas le nom de son amant! A regret forcé de lui plaire, Voici comme l'Amour répond à sa prière. « Hé bien !... je suis le dieu, le plus puissant des dieux, Absolu sur la terre, absolu dans les deux; Dans les eaux, dans les airs, mon pouvoir est suprême : En un mot, je suis l'Amour même Qui de mes propres traits m'étais blessé pour vous j Et sans la violence, hélas ! que vous me faites Et qui vient de changer mon amour en courroux , Vous m'alliez avoir pour époux. Vos volontés sont satisfaites, Vous avez su qui vous aimiez, Vous connaissez l'amant que vous charmiez, Psyché, voyez où vous en êtes ! Vous me forcez vous-même à vous quitter, Vous me forcez moi-même à vous ôter Tout l'effet de votre victoire. Peut-être vos beaux yeux ne me reverront plus ; Ce palais, ces jardins, avec moi disparus, Vont faire évanouir votre naissante gloire. Vous n'avez pas voulu m'en croire; Et pour tout fruit de ce doute éclairci, Le Destin, sous qui le ciel tremble, Plus fort que mon amour, que tous les dieux ensemble, Vous va montrer sa haine et me chasse d'ici! »

Boileau Despréaux

Voilà du style, Dieu merci !

Racine

Celui des passions !

Boileau Despréaux

De l'intérêt aussi !

La Fontaine

Triste effet d'une étourderie ! Ô curiosité !... j'en ai l'âme saisie. Psyché, que je la plains ! quel sera son tourment ! Voilà les femmes, cependant.

Boileau Despréaux

Poquelin, sans plus de mystère, Quel est ?...

Racine

Quel est le nom, Molière, De cet auteur charmant, gracieux, ingénu ?...

bas à Racine.

Boileau Despréaux

Vous n'écrivez pas mieux.

Racine

Je reste confondu.

Boileau Despréaux

Nommez donc cet auteur.

Racine

Oui.

La Fontaine

Serait-ce ?... peut-être.

Molière

Il est facile à reconnaître.

Corneille

Comme il est convenu, nommez-vous seul.

Aux deux frères.

Molière

Non pas ! Jouissons de leur embarras.

Racine

Facile ?

Boileau Despréaux

Je m'y perds.

On rit.

La Fontaine

Mais c'est à s'y méprendre, Votre style ou le mien !

Boileau Despréaux

Cher Molière. allons donc ! Êtes-vous cet auteur ?

Racine

C'est trop nous faire attendre.

Molière

Psyché devant le Roi paraîtra sous mon nom, Mais je ne l'ai pas faite.

Boileau Despréaux

Expliquez-vous ?

Corneille

Eh ! non, Messieurs, c'est assez vous en dire ; Molière a voulu rire, Cet ouvrage est le sien.

Molière

Vous en voyez l'auteur ! Comment le méconnaître à tant de modestie ? Je restitue à son brillant génie Psyché, dont vainement il veut me faire honneur.

La Fontaine

Ne l'avais-je pas dit !

Boileau Despréaux

Boileau vous félicite.

Racine

Nous irons voir Psyché.

La Fontaine

J'en prédis le succès.

Racine

Rendez-vous aux désirs du Théâtre-Français, Monsieur; envers la gloire il ne vous tient pas quitte.

Corneille

Moi !... ma dette est payée, et c'est vous, aujourd'hui, Qu 'au déclin de Corneille il aura pour appui. De mon sceptre en vos mains je remets l'espérance, Mon règne va finir, et le vôtre commence.

Scène 14

Un Page, Thomas Corneille, Corneille, Racine, Boileau Despréaux, La Fontaine, Madame Corneille, Molière

Tout le monde s'est levé, à l'exception de La Fontaine.

Un Page

Mille pardons, Messieurs, d'arriver jusqu'ici. Monsieur Corneille est-il ?...

Thomas Corneille

Nous voilà.

Corneille

Me voici !

Un Page

Accordez-vous, Messieurs, car je n'ai qu'une lettre.

Thomas Corneille

A qui vous a-t-on dit, mon cher, de la remettre ?

Un Page

Mais.... à Monsieur Corneille.

Racine

Un page de Colbert !

Thomas Corneille

Est-ce à mon frère, à moi ?...

Boileau Despréaux

Vais-je être découvert ?

Thomas prend la lettre, la donne à son frère ; le page sort.

Un Page

Attendez... on m'a dit au grand Corneille !

Boileau Despréaux

Eh ! vite !... Il sait que la coutume à son aîné profite, Qu'il n'est, lui, qu'un cadet de Normandie.

La Fontaine

Holà! Thomas est notre ami.

Boileau Despréaux

Point de doute à cela.

Ici la famille de Corneille, qui était restée dans le fond du théâtre, s'approche pour entendre la lecture de cette lettre. Chacun prête l'oreille avec intérêt, hors Boileau, dont la contenance décèle un secret embarras.

Corneille

Tiens, lis à ces Messieurs; ils voudront bien apprendre Ce qu'a produit pour moi le zèle-le plus tendre.

Thomas Corneille

« Cabinet du Ministre. À MONSIEUR CORNEILLE L'AÎNÉ. Je m'empresse de vous informer, Monsieur, que le Roi vient de me donner l'ordre de rétablir sur les feuilles du trésor votre pension, et de la porter à deux mille écus. Cette prompte justice du souverain, vous la devez, sans y contredit, à son intérêt particulier, et aussi aux vives instances de l'un de vos meilleurs amis auprès du Roi. Sire, a-t-il dit librement à Sa Majesté, oufaites restituer au grand Corneille la pension dont par erreur, sans doute, on l'a privé, ou souffrez que je fasse en vos mains le sacrifice de la mienne. Cet ami m'a fort recommandé de vous taire son nom, mais ses défenses me prescrivent un devoir contraire. Je vous le signale, je vous le dénonce impitoyablement : c'est notre satirique, c'est Monsieur Despréaux ! Votre affectionné, Signé COLBERT. »

Corneille

Noble ami !

Racine

Voilà bien le plus sublime trait !...

Boileau Despréaux

Trêve de compliments : ne l'eussiez-vous pas fait ?

Thomas Corneille

L'excellent homme au moins que ce fier satirique !

Vers de Boileau [NdA]

La Fontaine

« On ne sait bien souvent quelle mouche le pique ! » *** Mais le fiel de sa plume a respecté son coeur.

Corneille

De dîner avec nous faites-moi tous l'honneur. Femme, entends-tu ?

Madame Corneille

Messieurs, en amis, en famille.

La toile tombe.

Molière

Oui, Pierre nous invite aux noces de sa fille. Le jour est bien choisi ! Qu'il soit tout employé À fêter les amours la gloire et l'amitié.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.