Acte I
Scène 1
Le Duc, Don Guichot, Sancho Pança, Don Lope
Le Duc
Valeureux Don Guichot, dont les faits héroïques Sont chantés hautement dans les places publiques, Je ne puis exprimer quel plaisir je reçois D'avoir encor l'honneur de vous revoit chez moi.
Don Guichot
Je sais de bonne part, Duc noble et magnanime, Combien vous m'honorez de la plus haute estime, Et prêt à m'engager à de nouveaux efforts, Pour soutenir le faible, et réparer les torts : Mais surtout animé de l'espoir qui me flatte, De pouvoir quelque jour forcer la race ingrate Des Enchanteurs, de rendre à la Divinité, Dame de mes désirs, sa première beauté…
Le Duc
Que m'apprenez-vous là ? L'Infante Dulcinée, Qu'avec tant de vertus chacun sait être née, De tout le Toboso le plus digne ornement, L'objet de tous vos veux…
Don Guichot
Par un enchantement, Ma Princesse à mes yeux a paru Paysanne, Fort vilaine, fort laide.
Sancho Pança
Et son cheval un âne : Je voyais le contraire, et malheureusement Monseigneur Don Guichot, voyait tout autrement.
Le Duc
Certes, vous me contez une étrange aventure.
Sancho Pança
Oh, les enchantements surpassent la nature. Il n'est rien de plus vrai que c'est un fait certain ; J'en ai douté longtemps, mais pourtant à la fin Lui-même il l'a revue au fond d'une caverne, Où l'on voit clair, dit-il, sans soleil ni lanterne.
Don Guichot
Sancho dit vrai, Seigneur ; c'est chez Montezinos D'où je la tirerai par mes nobles travaux : Il faut des Enchanteurs que la rage finisse ; À force de vertus surmontons leur malice, Contre tous Enchanteurs, Démons, Lutins, Géants, Ma valeur me promet les succès les plus grands : Mais pour les assurer par un heureux présage, J'ai cru vous en devoir faire un premier hommage.
Le Duc
Le Seigneur Don Guichot unit dans son grand coeur L'excès de politesse, et l'excès de valeur.
Sancho Pança
Sancho, qui pour sa part n'a que la politesse, Brûle de saluer Madame la Duchesse : Avant que de partir s'il avait cet honneur, Il croirait que cela lui porterait bonheur, Après bien des travaux il faut avoir ses aises ; Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises, Et voici, grâce au Ciel, pour la troisième fois, Que nous nous remettons à faire des exploits.
Le Duc
Cette troisième fois aura sa récompense : Je puis vous l'assurer, moi, Sancho.
Sancho Pança
Je le pense. Nous ne retournons point qu'il ne se soit fait Roi, Et qu'il n'ait attrapé quelque Île aussi pour moi.
Le Duc
Ami, Sancho, pour l'Île elle vous est acquise, Vous l'aurez sûrement, car je vous l'ai promise. Oui, tout présentement je veux vous la donner, Et que dès aujourd'hui vous puissiez gouverner.
Don Guichot
Recevez à genoux cette faveur insigne.
Sancho Pança
Je la reçois, Seigneur, quoique j'en sois indigne, Et puis vous assurer, quand vous me faites Grand, Que tout neuf que j'y suis, je tiendrai bien mon rang. Je brûle de me voir bientôt en exercice. Au reste, ce n'est point du tout par avarice, Non plus que par orgueil, et ce n'est seulement Que pourvoir ce que c'est qu'un bon Gouvernement.
Le Duc
Vous allez le savoir par votre expérience : Mais, pour gouverner, il faut à la science Joindre le bon esprit, la droiture de coeur…
Sancho Pança
Je serai, je vous jure, un fort bon Gouverneur.
Don Guichot
Il faut être vaillant, et souvent téméraire, Sancho.
Sancho Pança
Sur ce point-là, je sais ce qu'il faut faire, Qu'on me donne avec moi des gens qui le seront, J'aurai part à l'honneur de tout ce qu'ils feront.
Le Duc
Sans doute, et je vois bien qu'il serait difficile De vous instruire en rien : mais je veux de cette Île Vous voir dès aujourd'hui prendre possession.
Sancho Pança
Je vous ai, Monseigneur, grand obligation.
À Don Lope à l'oreille.
Le Duc
Comme il faut pour cela quelque cérémonie. Vous savez la coutume ?
Don Lope
Oui, Seigneur.
Le Duc
Qu'on publie Qu'à compter d'aujourd'hui, du grand Sancho Pança L'heureux gouvernement dans l'Île commença. Moi-même j'aurai soin de tous vos équipages, Je choisirai vos gens, vos Officiers, vos Pages, Cuisiniers…
Sancho Pança
Bon cela.
Le Duc
Secrétaire, Intendant. Les miens vous serviront toujours en attendant. Linge, parure, habits, les choses nécessaires, À trouver tout cela l'on ne tardera guères.
Sancho Pança
Qu'on m'ajuste et m'habille ainsi que l'on voudra, Je ne cesserai point d'être Sancho Pança. Sont-ce donc les habits ? C'est l'esprit qui fait l'homme : Tenez, avec ceux-ci je gouvernerai comme Si j'étais couvert d'or, perles et diamants ; Le clinquant ne fait pas les bons gouvernements.
Le Duc
Oui. Mais quand je vous mets dans la place éclatante De Gouverneur, c'est moi que Sancho représente, Songez que c'est pour moi que vous figurerez.
Sancho Pança
Faites donc du portrait tout ce que vous voudrez ; Et soyez assuré du zèle qui m'enflamme.
Scène 2
Léonor, Le Duc, Don Guichot
Léonor
Je viens vous avertir qu'il est jour chez Madame ; Son premier soin, Seigneur, est d'envoyer savoir Si vous vous en tenez au projet d'hier au soir : Si l'on chasse aujourd'hui ?
Le Duc
Non ; je me persuade Que la chasse lui plaît moins que la promenade : Je veux la divertir, et non la fatiguer, Et j'ai quelque dessein à lui communiquer. Mais, pour la prévenir, annoncez-lui d'avance Du Seigneur Guichot l'agréable présence, Et celle de Sancho, que tout présentement Je viens de revêtir de son Gouvernement.
Don Guichot
De grâce accordez-moi cette faveur suprême, D'aller à ses regards me présenter moi-même.
Le Duc
Volontiers, aussi bien je veux avoir l'honneur D'entretenir un peu Monsieur le Gouverneur.
Scène 3
Sancho Pança, Le Duc
Sancho Pança
Monseigneur.
Le Duc
Je le veux.
Sancho Pança
J'y consens, mais je meure, Si de cet entretien l'honneur ne me demeure.
Le Duc
Vous êtes trop modeste.
Sancho Pança
Ho que non.
Le Duc
Couvrez-vous.
Sancho Pança
Fi donc.
Le Duc
Point de façons, je vous prie, entre nous ! Vous êtes Gouverneur, une fois.
Sancho Pança
Il n'importe.
Le Duc
Allons.
Sancho Pança
Si j'en fais rien que le Diable m'emporte.
Le Duc
Je l'ordonne, il suffit.
Sancho Pança
Je ne conteste plus. Mais d'être ainsi couvert je me sens tout confus ; Car je puis bien jurer qu'une pareille grâce N'a jamais été faite à pas un de ma race.
Le Duc
Ainsi valez-vous mieux qu'ils n'ont jamais valu.
Sancho Pança
Ce n'est pas bien cela, mais vous l'avez voulu.
Le Duc
Venons au fait. Il court un bruit qui me fait peine : Que Don Guichot n'a pas la cervelle bien saine : Je ne m'en suis pas fort aperçu jusqu'ici.
Sancho Pança
Le même bruit de moi ne court-il point aussi ?
Le Duc
On croit pouvoir juger du valet par le maître.
Sancho Pança
On croit juste, et ma foi cela pourrait bien être. Aucun ne nous écoute : on peut en sûreté, Lorsque l'on est couvert, dire la vérité. Déjà depuis longtemps j'ai connu que mon maître Était fou par la tête autant qu'on le peut être : Quoique dans ses discours et ses raisonnements Il montre quelquefois d'assez bons sentiments, Et je ne sais comment et par quelle aventure Je puis prendre pour vrai tout ce qu'il se figure : Mais il m'a si longtemps nourri dans sa maison, C'est de sa propre main que je tiens mon grison : Sans lui je n'aurais pas l'honneur de vous connaître, Si je suis Gouverneur, c'est lui qui me fait l'être : Tout cela compassé, je veux bien aujourd'hui Convenir, s'il est fou, que je suis comme lui.
Le Duc
Mais si la chose était, il serait difficile Que vous pussiez jamais bien gouverner votre Île.
Sancho Pança
Si pour cette raison c'est votre sentiment De ne pas m'enchâsser dans mon Gouvernement, Je prétends vous montrer par mon indifférence, Que je le méritais beaucoup mieux qu'on ne pense. La fortune me quitte : elle peut s'en aller ; Ce n'est pas être fou que s'en consoler. Ne choisissez pour moi, Secrétaire, ni Page, J'en suis content, Seigneur ! Suis-je fou, suis-je sage ?
Le Duc
Oui, vous êtes, Sancho, de bon entendement, D'esprit droit, de coeur pur, d'excellent jugement. Peuples vraiment heureux, Île trop fortunée, Qui par le grand Sancho se verra gouvernée !
Sancho Pança
J'y ferai de mon mieux, et je vous en réponds.
Le Duc
Sur votre probité, Sancho, je fais grand fonds.
Sancho Pança
C'est trop d'honneur pour moi.
Scène 4
Elvire, Sancho Pança, Le Duc, Fabrice
Elvire
Madame la Duchesse Demande à vous parler pour affaire qui presse : Et de plus, Don Guichot de son noble entretien Commence à l'ennuyer.
Sancho Pança
Ma foi, je le crois bien. Le bon vieux Chevalier est ennuyeux, sans doute, Moi-même je m'endors parfois quand je l'écoute.
Le Duc
Adieu, grand Gouverneur, je vous laisse avec eux, Qu'on ait soin de l'orner d'habits les plus pompeux, Dans peu je vous rejoins.
Sancho Pança
Point de cérémonie, User librement avec moi, je vous prie, Malgré ma dignité je le trouverai bon : Si je suis Gouverneur, c'est de votre façon. Quand je serai trompé, si grand que je puisse être, Si jamais mon bonheur me fait me méconnaître, Et si j'abuse un jour de l'excès d'un bienfait, Qui me mette au niveau de qui me l'aura fait.
Le Duc
Sancho, je suis né Duc, et vous dans la roture : Mais je vous tiens égal à moi, je vous assure, Et je fais tant de cas de votre bon esprit…
Sancho Pança
Pour vous ressembler mieux qu'on m'apporte un habit.
Le Duc
Commandez. Tous chez moi prompts à vous satisfaire, Sitôt que vous parlez, s'empressent de vous plaire, Suivez au moindre mot l'ordre du Gouverneur.
Fabrice
Le servir et lui plaire est pour nous trop d'honneur.
Scène 5
Sancho Pança
Sancho Pança
Enfin, me voilà Grand, mais grâce à la fortune, Sa faveur aujourd'hui pour moi n'est pas commune : Cela durera-t-il ? Je ne m'en flatte pas : Poussons-la, tout coup vaille, allons, faisons fracas. Si d'un gouvernement je ne suis pas capable, Le Duc qui me le donne est plus que moi coupable : Des inconvénients qui peuvent arriver, Ce n'est pas moi qui dois le plus mal m'en trouver ; Et si par cas fortuit, car enfin tout peut-être, J'allais bien gouverner, l'honneur est pour le maître. Ma foi dans tout ceci laissons faire au hasard, Mettons, tant bien que mal, beaucoup d'argent à part : C'est là des Gouverneurs la meilleure maxime, Chez les Grands, c'est vertu, chez les Petits, c'est crime. Mais on vient, taisons-nous, c'est trop moraliser, J'étais pourtant tout seul bien en train de jaser.
Scène 6
Don Lope, Sancho Pança
Don Lope
Vos habits sont tous prêts, Seigneur, prenez la peine De passer seulement dans la chambre prochaine.
Sancho Pança
Allons.
Scène 7
Peralte, Don Lope, Fabrice
Peralte
Déjà ce fat fait de l'homme important.
Don Lope
Combien en cas pareil en ont fait tout autant ? Il voudra dans huit jours qu'on le traite d'Altesse.
Fabrice
Taisons-nous, j'aperçois le Duc et la Duchesse.
Scène 8
Le Duc, La Duchesse, Carisal, Léonor, Madame Rodrigue
Le Duc
Pourquoi vous refuser à d'innocents plaisirs ? Puisque le Ciel pour nous a fait d'heureux loisirs, Madame, occupons-les de ce qui se présente, Et mettons à profit l'aventure plaisante De deux fous que le sort adresse ici chez vous, Et qui peut-être au fond sont plus sages que nous.
La Duchesse
De vous et de vos gens vous faites peu d'estime.
Le Duc
Penser modestement de soi-même, est-ce un crime.
La Duchesse
Je ne dis pas cela : mais parlons sensément, Avec de telles gens quel divertissement Peut-on prendre, Monsieur ?
Le Duc
On s'amuse, on médite Combien du sage au fou la distance est petite, Et l'on rend grâce au Ciel de nous avoir tourné Le cerveau de manière à n'être point berné.
La Duchesse
C'est, je vous l'avouerai, lorsque ainsi l'on raisonne, Savoir mettre à profit les plaisirs qu'on se donne.
Le Duc
Pour prendre ces plaisirs plus agréablement, J'ai fait choix de ce lieu pour le Gouvernement Du bon Sancho. Je veux avec exactitude Voir ce que l'instinct seul, sans art et sans étude, Dans un homme grossier, mais plein de vérité, Peut produire de juste en sa simplicité. Vous, Carisal…
Carisal
Seigneur.
Le Duc
Préparez la harangue Qu'on doit au Gouverneur.
Carisal
Je réponds de ma langue.
Léonor
Et je vous réponds, moi, que tous ceux de vos gens Que vous avez chargés de rôles différents, Dans le plaisir qu'ici vous vous donnez vous-même, Sauront s'en acquitter avec un soin extrême.
Madame Rodrigue
Nous allons tous répondre à votre intention.
Scène 9
La Duchesse, Le Duc
La Duchesse
Ce n'est pas mon dessein dans cette occasion De faire trop, Monsieur, valoir ma complaisance : Mais loin d'aimer les fous dans leur extravagance, Je sens, en les voyant, un certain mouvement Qui cause en moi toujours quelque dérangement ; Enfin, je voudrais fort qu'au fond de leurs villages, Le maître et le valet fussent devenus sages ; Ou qu'on les détrompât pendant qu'ils sont chez vous, Des folles visions qui les ont rendus fous.
Le Duc
Ce soin que l'on prendrait, loin d'être charitable, Les priverait tous deux d'une vie agréable, Et ferait à chacun sentir la fausseté Des chimériques biens dont il est enchanté. Don Guichot aujourd'hui rempli de ce qu'il pense, Goûte tous les plaisirs d'un homme d'importance, Aspire à la Couronne, et croit en conquérir, Et sans le ruiner on ne peut le guérir. Sancho Pança, trompé par de belles promesses, De son Gouvernement espère des richesses, Qui pourront l'élever au rang des plus puissants ; Il perd tous ses biens-là s'il recouvre le sens.
La Duchesse
Mais enfin tous ces biens ne sont que des chimères.
Le Duc
Qu'importe qu'ils soient vrais, ou bien imaginaires, Si ces fous sont contents de leur bonheur parfait ; Et dès qu'ils pensent l'être, ils le sont en effet.
La Duchesse
Puisque c'est les servir que flatter leur manie, Je veux bien avec vous tirer de leur folie Les plaisirs innocents que vous vous promettez, Et je me livre à tout ce que vous souhaitez.
Le Duc
Je sens la politesse, et je vous en rends grâce.
La Duchesse
Quelqu'un vient.
Le Duc
C'est Sancho lui-même.
Scène 10
Federic, Sancho Pança, Le Duc, La Duchesse, Don Guichot
Federic
Place, place. Au nouveau Gouverneur noble comme le Roi.
Sancho Pança
Rangez-vous que je passe, et prenez garde à moi, Voyez, pour gouverner que je me diligente : Qu'on m'en fasse au plutôt délivrer la Patente.
Le Duc
Elle est expédiée en ce même moment.
Sancho Pança
Cela posé, je pars pour le Gouvernement, Où comblé des bontés d'une main libérale…
La Duchesse
Seigneur, c'en est ici la Ville capitale.
Sancho Pança
De Monseigneur le Duc c'est ici le Château.
Le Duc
Dont je fais le Palais du Gouverneur nouveau.
Sancho Pança
Je vous délogerais ? Oh non, sur ma parole. Donnez-moi quelque chambre, ou bien quelque entresole ; C'est assez…
Le Duc
Vous ferez ici votre séjour, Et moi dans d'autres lieux j'irai tenir ma Cour : Enfin voici votre Île, où je veux qu'on vous aime, Et qu'on vous considère à l'égal de moi-même. Je veux que tous vos jours y soient des Mardis-gras, Qu'on vous serve par jour cinq à six mille plats : Que de la table au lit, et du lit à la table Vous ne fassiez qu'un cours fréquent, mais agréable. Que jamais le Soleil ne dore l'Orient, Que vous n'ayez goûté de quelque mets friand ; Que depuis son lever, jusqu'à ce qu'il se couche, Vous ayez l'oeil au plat, et le verre à la bouche ; Sans que jamais, Géant, Enchanteur, ou Lutin Ose vous traverser dans votre heureux destin.
Sancho Pança
Que je vais m'exercer à bien manger et boire ! Ma foi, je crois rêver.
Don Guichot
Apprenez à me croire : Voilà votre Île enfin.
Sancho Pança
Qui l'eût jamais pensé ?
Don Guichot
Regarde le présent.
Sancho Pança
Rappelez le passé. Depuis qu'en vos exploits Sancho vous accompagne, Pour la troisième fois nous entrons en campagne ; Et, hors Monsieur le Duc qui me fait Gouverneur, Qu'avons-nous rencontré ? Que malheur sur malheur. Tantôt un Biscayen vous ébrèche une oreille, Ici mon aventure à la vôtre est pareille. Là, cinq ou six Yangois vous assomment de coups, Là, ces maudits frappeurs me traitent comme vous. Ici, dans un château fait comme une taverne, On vous casse les dents pendant que l'on me berne. Et, s'il faut m'expliquer franchement là-dessus, Ce n'est qu'en ce lieu-ci qu'on nous a bien reçus ; J'en suis plus satisfait aussi que d'aucun autre. Çà, ma fortune est faite, allez faire la vôtre. Il fait bon d'être grand, et manger à loisir, Quand dans six mille plats on a de quoi choisir. Accorder votre amour à la première Reine Qui viendra vous prier de la tirer de peine ?
Don Guichot
Bois et mange, glouton, c'est ton sort ; et le mien Est de m'en savoir faire un différent du tien.
Sancho Pança
C'est bien dit, que chacun suive sa destinée : La vôtre est de tirer Madame la Dulcinée De chez Montezinos à force de valeur, Et la mienne est à moi de vivre en Gouverneur.
Scène 11
Don Lope, Sancho Pança, La Duchesse, Le Duc, Don Guichot
Don Lope
Monseigneur.
Sancho Pança
Que veut-on ?
Don Lope
Les principaux de l'île Vous apportent les clefs des portes de la ville.
Sancho Pança
Des clefs ! Ces Principaux savent mal leur métier ; Je suis leur Gouverneur, et non pas leur portier.
La Duchesse
Vous prenez mal, Seigneur, l'honneur qu'on vient vous faire ; Vous devez de ces clefs être dépositaire.
Sancho Pança
Je le dois ?
Le Duc
Oui.
La Duchesse
C'est un de vos droits les plus beaux.
Sancho Pança
Qu'on fasse donc entrer Messieurs les Principaux.
Don Guichot
T'échappera-t-il donc toujours quelque sottise ?
Sancho Pança
Je suis Grand, parlez mieux, ce n'est plus que méprise.
Scène 12
Carisal, Don Guichot, Sancho Pança, La Duchesse, Le Duc
Carisal
Qui de vous est, Messieurs, le grand Sancho Pança, Le digne Gouverneur de l'île ?
Don Guichot
Le voilà.
Carisal
Magnanime Héros, acceptez nos offrandes, Et recevez ces clefs qui sont un peu bien grandes, Mais que sans se peiner peut porter le grison, De vos nobles travaux illustre compagnon, Entre deux vrais amis de qui l'un fait fortune, Il faut que des emplois la gloire soit commune.
Sancho Pança
Je crois que vous raillez, Monsieur le harangueur!
Carisal
Moi? Non.
Sancho Pança
Poursuivez donc.
Carisal
Puissant Libérateur D'Infantes, d'orphelins…
Don Guichot
Vous vous trompez, bon homme, Ou vous parlez à moi. C'est ainsi qu'on me nomme ! C'est Don Guichot. C'est moi, grâce à mes bons destins, Qui suis libérateur d'Infantes, d'orphelins : Sancho n'a jamais eu de nom si magnifique.
Carisal
Seigneur, on peut mentir dans un Panégyrique.
Don Guichot
D'accord, continuez.
Carisal
N'interrompez donc plus.
Don Guichot
Soit : mais supprimez, vous, les discours superflus.
Carisal
Donc, fameux Gouverneur plus craint que le tonnerre, Terrible dans la paix, paisible dans la guerre, Le vaillant des vaillants.
Don Guichot
Rayez encor ce mot : Ou bien dites ensuite, excepté Don Guichot.
La Duchesse
Monseigneur Don Guichot, permettez qu'il finisse.
Le Duc
Vous, en exagérant, mettez sans préjudice. Au reste, votre exorde a fort bien réussi, Docteur.
Sancho Pança
Au grison près, j'en suis content aussi : Venons au reste.
Carisal
Enfin, tout le Peuple m'envoie Pour vous entretenir de l'excès de sa joie, Et pour vous protester qu'il tient à grand honneur, De vivre sous les lois d'un pareil Gouverneur. Dirai-je les exploits qu'a faits votre Excellence, Et combien tout l'État doit à votre vaillance ?
Sancho Pança
Oui, vous pouvez le dire, et vous ferez fort bien; Car le Diable m'emporte au moins si j'en sais rien.
Carisal
Compterai-je les morts que votre cimeterre Immole chaque jour au Démon de la guerre ?
Sancho Pança
Je veux être pendu si ce vilain Démon, A jamais vu de mort qui fût de ma façon.
Carisal
Je m'en tairai, Seigneur, et votre modestie Souffrirait d'en entendre une moindre partie. Ferai-je voir combien vous tirez peu d'éclat D'une suite d'aïeux renommés dans l'État ? Cette vaine grandeur est pour vous trop petite ; Vous devez votre gloire à votre seul mérite : Et marchant sur les pas du fameux Tamerlan, On vous fait Gouverneur de simple paysan. Tels ces fameux Romains, ces foudres de la guerre, Commandaient une armée et labouraient la terre : C'est là que l'on vous prit pour vous faire Écuyer, Ou plutôt compagnon d'un brave Chevalier.
Don Guichot
C'est moi.
Carisal
Je le sais bien.
Don Guichot
Hé! Pourquoi donc le taire ?
Carisal
L'Orateur doit cacher ce que sait le vulgaire. Quels furent vos exploits avec ce grand Héros, Quand cinq ou six Marchands, vous chargèrent le dos ; Quand le More enchanté, dans une chambre noire, Vint à grands coups de poings vous casser la mâchoire ! Mais tout cela n'est rien au prix de la valeur Qu'on reconnut en vous dans ce pressant malheur, Qui dans certain Château qui vous parut taverne…
Sancho Pança
Finissons. Le fripon veut parler de la berne.
Carisal
Jamais votre vertu n'avait volé si haut.
Sancho Pança
Concluez, harangueur.
Carisal
Hé le puis-je ?
Sancho Pança
Il le faut.
Carisal
Quoi ? Vous me commandez de passer sous silence Et votre extrême soin, et votre vigilance ? Surtout quand le grison, cet âne sans pareil, D'où descendrons un jour les mulets du Soleil, Vous fut volé sous vous à la montagne noire, D'une façon étrange et difficile à croire ?
Sancho Pança
Je dormais bien serré.
Carisal
Plutôt en ce moment Votre esprit grand et fort pensait profondément ; Et se considérant avec sagesse extrême, Pour être trop à soi, n'était pas à soi-même. Vous étiez en extase, et non pas endormi.
Sancho Pança
J'étais ce que j'étais; finissez mon ami. Je manquerai de temps plutôt que de matière, Si je veux m'arrêter sur votre histoire entière ; Quelles vertus en vous ont toujours éclaté !
Sancho Pança
Que tout votre discours a peu de vérité !
Carisal
Mais qu'ai-je affaire ici de porter vos pensées, Par un pénible soin sur les choses passées ? Regardez seulement votre bonheur présent, Voyez la dignité dont on vous fait présent ; Est-ce à des gens communs que l'on donne des Îles ? Qu'on donne à gouverner des Peuples et des Villes ? On dit communément : La fortune aide aux fous ! Mais le proverbe est faux quand on parle de vous.
Don Guichot
Sancho, dans ce discours tu penses qu'on te joue, Sache qu'on traite ainsi presque tous ceux qu'on loue ; Ne t'en offense point : mais rends-toi si parfait, Que ce qui n'est pas vrai le devienne en effet.
Sancho Pança
C'est bien là mon dessein, j'en donnerai des signes Qui me mettront au rang des Gouverneurs insignes, Et je m'en vais si bien gouverner, qu'on dira Aux autres Gouverneurs : Imitez celui-là.
Le Duc
Vive le grand Sancho très grand nombre d'années.
La Duchesse
Qu'il porte jusqu'au Ciel ses hautes destinées.
Don Guichot
Que toujours la victoire accompagne ses pas.
Carisal
Que toujours l'appétit préside en ses repas.
Sancho Pança
Pour cela j'en réponds plus que de la victoire. Monsieur le Duc ?
Le Duc
Seigneur ?
Sancho Pança
Si nous songions à boire J'ai grand soif.
Le Duc
N'importe, avant que d'y songer D'un soin indispensable il faut vous dégager. La loi de l'Île veut qu'un Gouverneur commence Par donner en Public au peuple une audience. C'est là qu'on fait l'essai de son Gouvernement, Ensuite il va dîner dans son appartement.
Sancho Pança
Il faut suivre la loi : mais ma foi je vous jure Que je jugerai mal si l'audience dure.
Le Duc
Laissez-moi faire. Allons, et d'un esprit content Montrons le Gouverneur au Peuple qui l'attend.
Acte II
Scène 1
Sancho Pança, Don Guichot
Sancho Pança
Retirez-vous.
Don Guichot
Tandis que le Duc dans la Ville S'informe en quel état il te remet cette Île, Et résolu d'aller habiter dans d'autres lieux…
Sancho Pança
Il veut donc s'en aller ?
Don Guichot
Dès aujourd'hui.
Sancho Pança
Tant mieux. Je lui suis redevable autant qu'on puisse l'être : Mais plus il sera loin, plus je serai le maître. Et puisqu'à ce haut rang le Ciel m'a destiné, Je veux gouverner seul pour n'être point gêné.
Don Guichot
J'approuve ton dessein, et crois te devoir faire Un discours profitable, autant que nécessaire, Sur ta grandeur naissante, où tu puisses trouver De quoi prévoir les maux qui peuvent t'arriver.
Sancho Pança
Vous m'obligez beaucoup.
Don Guichot
Dans ces degrés suprêmes Qui nous portent si haut au-dessus de nous-mêmes, Il est bien malaisé de ne pas s'oublier, Ainsi dans ta grandeur songe à t'humilier : Reconnais tous les jours que c'est par pure grâce Que le destin te met dans cette haute place ; Ne t'estime pas plus pour cet événement, Sancho, tu ne le dois qu'au hasard seulement.
Sancho Pança
D'accord.
Don Guichot
Vois à quel point ma valeur s'est portée, Combien par ma vertu la tienne est surmontée, De combien mon mérite est au-dessus du tien. Te voilà Gouverneur, et moi je ne suis rien ; On te donne le dais, et je n'ai que le chaume.
Sancho Pança
Et n'êtes-vous pas sûr d'attraper un Royaume ? Si vous m'en aviez cru vous l'auriez à présent : Est-ce ma faute, à moi, si vous n'êtes pas Grand ?
Don Guichot
Je ne dis pas cela : je veux te faire entendre Qu'ayant plus de bonheur que tu n'en dus prétendre, Tu dois te comporter avec humilité, Et craindre le retour de la nécessité. Garde-toi d'oublier qu'autrefois au village Tu gardais les pourceaux de tout le voisinage.
Sancho Pança
Oui, mais c'était du temps que nous étions petits, Car dès que je fus grand je gardai les brebis.
Don Guichot
Ainsi, pour triompher dans le cours de ta vie De deux monstres cruels, la discorde et l'envie, Sois modéré, sois humble, et traite doucement Les peuples qu'on commet à ton Gouvernement. Estime tes parents qui sont dans la misère, Autant que s'ils avaient la fortune prospère : Et si ta femme meurt, et que ton nouveau rang Te donne lieu d'en prendre une de noble sang, Fuis comme un écueil sûr une femme arrogante, Que ton humilité rendrait plus insolente, Qui te reprocherait quelque jour que son bien, Ainsi que sa famille est au-dessus du tien.
Sancho Pança
Oui, si les nerfs de boeuf n'étaient pas en usage.
Don Guichot
Si tu veux m'obliger ne tiens point ce langage, Jamais les gens d'honneur ne prennent ce parti.
Sancho Pança
Je m'y suis quelquefois pourtant bien diverti.
Don Guichot
Tu n'étais dans ce temps qu'un vilain, un ivrogne.
Sancho Pança
Et ma femme une masque, un diable, une carogne.
Don Guichot
Mais enfin aujourd'hui te voilà Gouverneur, Plein de civilité, de sagesse et d'honneur…
Sancho Pança
Cela doit être, au moins.
Don Guichot
Fuis cet indigne vice Si commun, si connu sous le nom d'avarice, Mais qu'on devrait nommer la peste des États ; Il ternit le renom des plus grands Potentats, Profane quelquefois les choses les plus saintes, Et donne à qui le sert des désirs et des craintes Qui l'agitent sans cesse, et l'empêchent de voir Qu'il n'a que trop de biens sans ceux qu'il veut avoir.
Sancho Pança
C'est prêcher que cela.
Don Guichot
Protège la Justice, Et surtout garde-toi de vendre aucun Office ; Donne tout au mérite, aime les gens de coeur : Que chez toi la vertu soit toujours en faveur. Estime les Savants, fais leur part de ta gloire : Tout ce qu'on fait de bien par eux vit dans l'Histoire ; Pour eux sont les grandeurs de la terre et des Cieux, Et ce sont des Agents entre nous et les Dieux. Soumets tous tes desseins à leurs doctes censures, Écoute leurs discours, et lis leurs écritures.
Sancho Pança
Mais je ne sais pas lire, et vous le savez bien.
Don Guichot
C'est un fort grand défaut : mais pourtant ce n'est rien. Tu pourras faire lire à quelqu'un de ta suite, Et de quelque grand homme imiter la conduite. Je recherche avec soin toute l'antiquité, Pour en trouver quelqu'un digne d'être imité. Je commence à Ninus, de là je viens descendre Du règne de Cyrus à celui d'Alexandre ; Après, sans m'arrêter, je porte mes regards Dans ce fameux Empire où régnaient les Césars : Là, pour choisir entre eux un fameux Capitaine, Je vole en tous les lieux où fut l'Aigle Romaine ; Je vois leur contenance au Conseil, à l'assaut ; Mais je n'en trouve point qui n'ait quelque défaut. Je poursuis à la fin jusqu'à ces grandes âmes Que l'amour et la gloire armèrent pour les Dames ; L'appui des orphelins, le fléau des Tyrans, Mes fameux devanciers les Chevaliers errants. Ici, je le confesse, on trouve quelque marque Des qualités qu'il faut pour un parfait Monarque : Mais sans en excepter Amadis, ni Renaud, Leurs plus hautes vertus ne sont point sans défaut. Ainsi, las de courir pour chercher ce grand homme, En Assyrie, en Perse, aux Indes et dans Rome, Même en mille autres lieux, où des soins différents Ont porté la valeur des Chevaliers Errants, Je me suis aperçu que mon erreur extrême M'emporte sans raison au-delà de moi-même. Oui, Sancho, ce Mortel que tu dois imiter, Et de qui la vertu ne se peut limiter, Les délices du Ciel et l'honneur de la terre, Celui qui sait unir la justice et la guerre, Ce parfait des parfaits parle souvent à toi, Tu le vois tous les jours.
Sancho Pança
Nommez-le donc ?
Don Guichot
C'est moi.
Sancho Pança
Ma foi je m'en doutais.
Don Guichot
Joins à ce beau modèle Le salutaire avis d'un conseiller fidèle ; Que dans tous tes projets la vertu soit ta fin, Et pour l'événement laisse faire au destin.
Sancho Pança
Voilà des pots-pourris que je ne puis comprendre.
Don Guichot
Ta charge et tes emplois te feront tout entendre.
Sancho Pança
Il faut bien l'espérer : mais je ne sais pourquoi… Ma foi tous vos discours sont trop subtils pour moi, Aussi je n'en pourrai conserver la mémoire.
Don Guichot
Sois sobre en ton manger, aussi bien qu'en ton boire ; Dîne peu, soupe moins.
Sancho Pança
Seigneur, quant à ce point, Je suis tout résolu de ne vous croire point. Dîne peu, soupe moins : j'aime autant perdre l'Île, Donnez-moi, s'il vous plaît un conseil plus utile, Et vous ressouvenez que je n'ai pourchassé Ce beau Gouvernement où me voilà placé, Quoi qu'on en puisse dire, et quoi qu'on en enrage, Que pour dîner beaucoup et souper davantage.
Don Guichot
Tu n'auras pas toujours des sentiments si bas.
Sancho Pança
Je ne sais, mais enfin j'aime les bons repas.
Don Guichot
Supprime en tes discours ces proverbes antiques, Dont tu te sers si mal dans toutes tes répliques.
Sancho Pança
Ma foi, pour cet article, à ne vous point mentir, Monseigneur Don Guichot, je n'y puis consentir : Les Proverbes, Seigneur, sont mon seul héritage, Je n'eus de mes aïeux d'autres biens en partage ; J'en regorge, j'en crève ; et quand je veux parler, Ils veulent tous sortir, jusqu'à se quereller : C'est pourquoi quelquefois j'en mets en évidence, Qui n'ont pas grand rapport avec ce que je pense. Je veux à l'avenir en mieux peser les mots, Et n'en citerai plus qu'ils ne soient à propos. Qui ne sait son métier doit fermer sa boutique, La science partout vaut moins que la pratique. Jamais sans appétit on n'a fait bon repas : Sans la peur on verrait de courageux soldats ; Et j'ai toujours tenu pour maxime assurée, Que bon renom vaut mieux que ceinture dorée.
Don Guichot
Hé bien, ne voilà pas des discours bien suivis ! Veillaque, à quoi sert donc tout ce que je te dis ?
Sancho Pança
En quoi manquai-je, donc ?
Don Guichot
Dis-moi, je t'en conjure, Pourquoi vas-tu parler de soldats, de ceinture, De métier, d'appétit, de renom, de repas ?
Sancho Pança
Je vous jure ma foi que je n'y pensais pas ; Et que dorénavant j'aurai soin de me taire, Pour ne rien hasarder qui vous puisse déplaire. Aux Seigneurs les honneurs ; souvent trop parler nuit ; La parole fait l'homme, on connaît l'arbre au fruit : Dans la suite des temps toutes choses se changent, Les fous font les festins, et les sages les mangent. Qui se contente est riche ; aux riches tout sied bien ; Tel maître, tel valet ; qui fait bien ne craint rien.
Don Guichot
Courage.
Sancho Pança
Il est certain, quoi que l'on puisse dire, Que tel qui peut choisir, bien souvent prend le pire. La loi n'oblige point au-delà du pouvoir ; La plus grande finesse est de n'en point avoir ; Il n'est point toujours fête. Au port on fait naufrage : Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, Le temps découvre tout. À beau jeu beau retour, La fin couronne l'oeuvre : et chacun a son tour.
Don Guichot
Quand vous aurez tout dit, vous fermerez la porte.
Sancho Pança
La fortune n'est pas toujours de même sorte, La nuit porte conseil, la nuit tous chats sont gris ; Il faut à vieux matou, jeune et tendre souris, Ensemble honneur et biens ne s'acquièrent pas sans peine, Qui frappe du couteau doit mourir de la gaine ; Et je trouve après tout, ayant bien consulté, Que l'âne du public est toujours mal bâté ; Et quoique ce public soit si fort difficile, Il ne faut qu'un seul fou pour en amuser mille.
Don Guichot
Je suis un grand fou, moi, d'écouter ce faquin.
Sancho Pança
Faquin, un Gouverneur ?
Don Guichot
Un rustaud, un vilain.
Sancho Pança
Faquin, vilain, rustaud ! Hé, là, là, patience. Ah ! Si je n'avais pas à tenir l'audience…
Scène 2
Le Duc, Sancho Pança
Le Duc
Qu'avez-vous, grand Sancho, vous semblez en courroux ?
Sancho Pança
On m'insulte ici, moi, qui figure pour vous.
Le Duc
Mon ordre est dans ces lieux que chacun vous révère.
Sancho Pança
On n'en fait rien, pourtant, et je ne puis m'en taire. Don Guichot, ci-devant mon maître et mon Seigneur, Prétend me gouverner, moi qui suis Gouverneur : Mais je n'ai point de fiel ; c'est une bagatelle. Hé bien, cette audience enfin se tiendra-t-elle ? Il faut, si l'on ne veut que je meure de faim, La tenir tout à l'heure, ou remettre à demain : Dans mon Gouvernement, puisqu'il faut qu'on m'essaie, Qu'on se dépêche donc, et puis, que l'on me paie.
Scène 3
La Duchesse, Sancho Pança, Peralte
La Duchesse
J'amène un bon vieillard qui veut absolument Dire au grand Gouverneur quatre mots seulement.
Sancho Pança
Qu'il soit bref ; car enfin, Madame la Duchesse, Je meurs de malefaim, et l'audience presse.
Peralte
Grand et fameux Sancho, c'est donc vous que je vois ?
Sancho Pança
Levez-vous ?
Peralte
Je vous rends l'honneur que je vous dois.
Sancho Pança
Levez-vous, vous dit-on.
Peralte
Me ferez-vous la grâce D'écouter le discours qu'il faut que je vous fasse ?
Sancho Pança
Dépêchez.
Peralte
Le fait est, monsieur le Gouverneur, Que je suis, comme vous, le fils d'un laboureur, Natif de Miguel-Turre, et dès mon jeune âge J'étais, sauf votre honneur, le coq de mon village.
Sancho Pança
Passez.
Peralte
J'ai deux enfants ; car je suis marié : L'un d'eux est Bachelier, l'autre est Licencié. Je suis veuf ; car ma femme est déjà dans la fosse : On voulut la purger pendant qu'elle était grosse ; Un mauvais médecin lui donna cet avis.
Sancho Pança
Il faudrait pour l'exemple en brancher cinq ou six De ces tueurs de gens.
Peralte
Ils causent ma ruine, Ma femme rendit l'âme avec la médecine.
Sancho Pança
Sans ce Médecin-là donc, à ce que je vois, Vous ne seriez pas veuf ?
Peralte
Monseigneur, je le crois.
Sancho Pança
Enfin, que voulez-vous ?
Peralte
Je vais vous en instruire.
Sancho Pança
Vous n'aviez, disait-on, que quatre mots à dire, Et vous m'en dites cent, c'est se moquer des gens ; Notre temps nous est cher, courte harangue aux Grands.
Peralte
S'il vous plaît, Monseigneur, de me laisser conclure.
Sancho Pança
Oui, mais venons-en au fait, Monsieur de Miguel-Turre.
Peralte
J'y viens. Mon Bachelier depuis deux ou trois mois, Étant allé mener nos pourceaux dans nos bois, Se rendit amoureux de Claire Perlerine, Fille d'un laboureur, notre proche voisine, Qu'on peut bien appeler la perle du hameau : Depuis pour l'amour d'elle il pleure comme un veau : Mais je ne puis blâmer l'amour qui le transporte, Qu'il en perde l'esprit, que le diable l'emporte, C'est peu pour mériter une telle beauté.
Sancho Pança
Là, là, tout doucement.
Peralte
Je dis la vérité.
Sancho Pança
Mais faut-il pour cela donner son fils au Diable ?
Peralte
Monsieur le Gouverneur, elle est incomparable ; Elle est belle, archi-belle, et lorsque l'on la voit De profil seulement, et par le côté droit, Elle paraît aux yeux une rose nouvelle ; Que si du côté gauche elle paraît moins belle, C'est qu'étant autrefois tombée en un grand feu, Ce petit accident la défigure un peu ; Et l'on n'y reconnaît aucun trait du visage.
Sancho Pança
Fort bien.
Peralte
Mais pour sa taille et son gentil corsage, Si je les dépeignais, Monseigneur, vous verriez Qu'un Bachelier, d'amour peut mourir à ses pieds.
Sancho Pança
Dépeins-la donc, achève.
Peralte
Il ne m'est pas possible, Ce serait vous dépeindre une chose invisible. Et si je vous parais modeste sur ce point, Si je n'en parle pas, qu'elle n'en a point ; Car depuis cinquante ans qu'on dit qu'elle est tombée Du faîte d'une grange, elle est toute courbée, Et se tient sur ses pieds d'une telle façon, Que ses genoux toujours touchent au menton : Le beau brin de femelle ! Ah, la triste aventure !
Sancho Pança
Enfin, que voulez-vous ?
Peralte
Quatre mots d'écriture De votre propre main, pour que la parenté Consente au mariage, et signe le traité.
Sancho Pança
De ma propre main ?
Peralte
Oui, c'est ce que je désire.
Sancho Pança
Soit : mais vous attendrez donc que je sache écrire ; Et si je ne le sais par hasard de dix ans, Votre fils ne sera marié de longtemps.
Peralte
J'aurais besoin encore d'une petite grâce : Mais je n'ose espérer que Monseigneur la fasse.
Sancho Pança
Parlez.
Peralte
C'est de me faire en ce même moment Délivrer un millier de ducats seulement, Pour aider à mon fils dans son nouveau ménage.
Sancho Pança
Croyez-vous n'avoir pas besoin de davantage ? Ne soyez pas honteux, là, parlez hardiment.
Peralte
Cela leur suffira pour un commencement.
Sancho Pança
Monsieur le Duc, il est des escrocs dans cette Île, Ainsi que dans Madrid et dans toute autre Ville. Dites-moi donc, vieux fou : mais non, ne parlez pas. Où diable puis-je prendre un millier de ducats ?
Peralte
Dans vos coffres ; un Grand, un homme d'importance, Un Gouverneur qui vit ici dans l'opulence, Qui peut, quand il lui plaît, mesurer l'or aux muids…
Sancho Pança
Ce n'est que d'aujourd'hui, faquin que je le suis ; Et bien loin d'accorder ta demande incivile, Moi, Gouverneur nouveau, je n'ai ni croix ni pile.
Peralte
Il va vous en pleuvoir de partout.
Sancho Pança
En ce cas Tu peux bien t'assurer que tu n'en auras pas.
Peralte
Quelle inhumanité ! Que vous êtes peu tendre, Monsieur le Gouverneur !
Sancho Pança
Oui, Gouverneur, pour prendre, Mais non pas pour donner. Mais voyez le vilain, J'ai bien affaire, moi, de Claire Perlerin, Du fils le Bachelier, et de leur alliance.
Peralte
Sollicitai-je en vain votre magnificence ? J'avais si sûrement compté sur vos bontés.
Sancho Pança
Vous voyez, mon ami, que vous vous mécomptez, Et que compter tout seul, c'est compter sans son hôte.
Peralte
Je prendrai sans peser.
Sancho Pança
Dépêchons, qu'on me l'ôte, Ce mauvais goguenard se raille ici de nous, Si j'avais un bâton.
La Duchesse
Seigneur, modérez-vous, Un Grand ne doit jamais marquer tant de colère.
Sancho Pança
Quand un Grand est fâché, comment doit-il donc faire ? Si mon respect pour vous n'eût retenu mon bras, J'aurais bien étrillé ce chercheur de ducats.
La Duchesse
À qui dans ses besoins voulez-vous qu'il s'adresse ?
Sancho Pança
À tout autre qu'à moi, Madame la Duchesse, À Monseigneur le Duc, à de vieux Gouverneurs, Qui regorgent de biens beaucoup plus que d'honneurs : Mais m'aller pour cela choisir, moi qui commence, C'est, ou m'importuner, ou me faire une offense, Qu'on n'y revienne plus. Qu'est-ce encore ?
Scène 4
Fabrice, Sancho Pança, Le Duc
Fabrice
Monseigneur ?
Sancho Pança
Hé bien ?
Fabrice
C'est l'Écuyer d'un fameux Enchanteur.
Sancho Pança
Comment ! D'un Enchanteur ! Cette race maudite Ici par Écuyer me fait rendre visite ? Point de commerce, allez, qu'on chasse l'Écuyer.
Fabrice sort.
Le Duc
Non, avec politesse il faut l'expédier : Qu'on sache ce qu'il veut, et comment il se nomme.
Scène 5
Sancho Pança
Sancho Pança
Messieurs les Enchanteurs ont bien trouvé leur homme. Grâce à Monsieur le Duc, devenu Gouverneur, J'ai tout ce qu'il me faut, et ne veux rien du leur, Qu'ils me laissent en paix.
Scène 6
Fabrice, Sancho Pança, Don Lope
Fabrice
Hé bien ?
Fabrice
C'est une lettre, Qu'aux mains de Don Guichot l'Écuyer veut remettre.
Sancho Pança
Parbleu ce n'est pas moi que regarde cela. Que l'on fasse avertir Don Guichot.
Don Lope
Le voilà.
Scène 7
Sancho Pança, Don Guichot, Le Duc
Sancho Pança
Soyez le bienvenu, salut, honneur et joie.
Don Guichot
Qu'est-ce ?
Sancho Pança
Quelque défi que l'enfer vous envoie Par un courrier exprès.
Don Guichot
Il faut le recevoir, Ce courrier de l'enfer.
Sancho Pança
Il ne le faut point voir, C'est le plus sûr.
Don Guichot
Poltron ! Votre haute Excellence Permettra, s'il lui plaît…
Le Duc
Volontiers, qu'il avance.
Scène 8
Don Lope, Madian, Sancho Pança, Don Guichot, La Duchesse, Le Duc
Don Lope
Entrez.
Madian
Comment ! Entrez ? Nous autres Farfadets Ne prenons pour entrer nul ordre des valets ; Et si j'ai bien voulu demeurer à la porte, C'est pour Don Guichot seul que j'agis de la sorte, Par le respect qu'on doit aux Chevaliers errants ?
Sancho Pança
Ces courriers d'enchanteurs sont de vilaines gens.
Don Guichot
Noble Écuyer du Styx, car enfin la noblesse Est de tous les pays ainsi que la sagesse, Que me propose-t-on ? Qui vous amène ici ? Et quelle aventure ai-je à tenter ?
Madian
La voici, Écoutez.
Sancho Pança
Ma foi, bonne ou mauvaise aventure, Il ira la tenter sans moi je l'en assure.
Madian
Et qui cependant ne l'est guère, Enchanteur bienfaisant, courtois et débonnaire. De par Archélaüs surnommé le Manchot,
Sancho Pança
Encore est-ce.
Madian
Au vaillant et fameux Don Guichot, Ainsi qu'à l'Écuyer Sancho.
Sancho Pança
Haie, Haie.
Madian
Soit fait savoir une importante affaire.
Sancho Pança
Mais dans tout cela qu'ai-je à faire, Moi, Gouverneur ? Qu'on me laisse en repos
Il lit.
Madian
Voici le fait en peu de mots. Nous soussignés, Montezinos.
Don Guichot
Je le connais.
Madian
Avec Durandard et Balerne, Sommes sortis de la caverne, Où nous étions comme dans le chaos : Au noble Chevalier de la triste figure, Et maintenant Chevalier des Lions, C'est par ordre du Ciel que nous certifions La fin de notre longue et pénible aventure, Dont très fort nous nous ennuyons.
Don Guichot
Il me l'avait bien dit lui-même, je vous jure. Ce que je t'ai conté c'était des visions, Sancho ?
Sancho Pança
Je n'y comprends plus rien, je vous assure.
Madian
Mais dans les lieux où nous étions La fleur du Toboso, l'Infante Dulcinée, Est injustement condamnée Dans cette caverne sans fonds De rester à califourchon À dada sur sa haquenée, Attendant l'heureuse journée Où par de grandes actions De son preux Chevalier la valeur couronnée L'aura rendu vainqueur d'autant de champions, Qu'il est de jours dans une année. Ainsi l'admonestons, invitons et prions, Qu'il ait pour délivrer l'Infante infortunée, À n'abandonner point son Écuyer poltron Sancho Pança, par qui certaine Île, dit-on, Tant bien que mal doit être gouvernée.
Sancho Pança
À ce que je puis voir je suis en bon renom, Mon excellence ici me semble un peu bernée.
La Duchesse
Les Enchanteurs n'ont pas raison.
Sancho Pança
Raison ou tort, leur faute est par moi pardonnée, Je n'ai point de fiel, je suis bon.
Madian
Que Don Guichot enfin sache que Dulcinée Par un heureux événement Verra changer sa destinée : Mais ce ne sera qu'au moment Que Sancho sera las de son Gouvernement.
Sancho Pança
C'est à quoi l'on n'a qu'à s'attendre. Moi las de gouverner ! Je ne suis pas si sot, C'est un panneau qu'on vient me tendre. Vous avez beau rêver, Monseigneur Don Guichot ; Si j'en suis jamais las, je veux qu'on me reberne. L'Infante Dulcinée, à ce que je prévois, Est pour longtemps encore là-bas dans la caverne.
Don Guichot
Nous la délivrerons sans toi. Mais Monseigneur le Duc voudra-t-il bien permettre Que je puisse attendre en ces lieux La fin du succès glorieux Que l'Enchanteur me fait promettre.
Le Duc
Vous pouvez disposer de moi, de mes États : Quels meilleurs sujets puis-je prendre ? L'un pour les gouverner, l'autre pour les défendre. Mais du Gouvernement Sancho doit être las, Avant que vous voyiez la fin de l'aventure.
La Duchesse
Toujours les Enchanteurs parlent ambigument, Et peut-être ceci n'est qu'une phrase obscure, Que nous pénétrerons après l'événement.
Sancho Pança
Ce ne sera pas moi, j'en jure, Qui prendrai soin d'en éclaircir le sens : Et si selon mon gré le Gouvernement dure, On ne saura rien de longtemps.
Don Guichot
Dans la fortune un rustre a toujours l'âme dure.
Madian
Au vieux Montezinos, au grand Archélaüs, Que dirai-je, Seigneur ?
Don Guichot
Que Don Guichot confus De voir quelle bonté pour lui les intéresse, Dans son malheur se tient heureux D'avoir par un exprès appris ici par eux Des nouvelles de sa Princesse, Et qu'il attend de leurs soins généreux Le prompt effet de leur promesse.
Sancho Pança
L'effet, malgré les envieux, N'en sera pas si prompt, je pense.
Scène 9
Don Lope, Sancho Pança, Le Duc, La Duchesse
Don Lope
Seigneur, on vous attend pour tenir l'audience.
Sancho Pança
Ne la pourrait-on point remettre après dîner, Ou permettre qu'au moins j'allasse déjeuner ?
Le Duc
Est quelques procès de ceux qu'on vous prépare, Qu'on doit juger à jeun.
La Duchesse
C'est l'ordre.
Sancho Pança
Il est barbare, Et si je reste en place on le réformera.
La Duchesse
Tout ce que vous ferez l'Île l'approuvera.
Sancho Pança
Cela doit être ainsi. Quel excès de misère, Qu'un Grand ne fasse rien de ce qu'il voudrait faire !
Acte III
Scène 1
Sancho Pança, Le Duc, La Duchesse, Docteur, Don Guichot
Sancho Pança
Quoique inégal en rang, soyez couvert Docteur ; Monsieur le Duc tantôt m'a fait pareil honneur : Et comme pour toujours c'est une chose dite, De la cérémonie aussi, moi, je vous quitte.
Le Duc
C'est un droit qu'avec nous vous aurez n tous lieux.
Sancho Pança
Grand merci pour mon chef, qui s'en trouvera mieux. C'est pourquoi tous ainsi venir à l'audience ?
La Duchesse
Pour être les témoins de votre expérience. Un semblable dessein amène Don Guichot.
Sancho Pança
Vous serez tous témoins que je ne suis qu'un sot : Comme en jugeant je sais tout ce que je hasarde, J'ai peur de mal juger si quelqu'un me regarde.
Docteur
Vous avez un esprit juste, droit, élevé, Qui parmi les meilleurs tient le haut du pavé : Mais enfin quoiqu'il soit sublime en toutes choses, Nous allons l'éprouver sur trois ou quatre Causes.
Sancho Pança
Éprouvez. Mais je suis bien las d'être debout, Seyons-nous.
Don Guichot
Prends bien garde aux proverbes surtout.
Docteur
Je vous crois fort versé dans les Lettres humaines, Très profond dans les Lois Attiques et Romaines.
Sancho Pança
Pas trop…
Docteur
Que vous pourriez même en faire leçon, Si vous l'entrepreniez, à Licurgue et Solon.
Sancho Pança
Ce n'est pas mon dessein, j'ai l'âme simple et bonne, Et ne prétends donner de leçons à personne.
Docteur
Que savant dans le droit beaucoup plus qu'Ulpian, Vous rendriez confus le grand Papinian, Marcellus, Gordien, Proculus, Hermogène, Modestin, Calistrate, Africanus, Alphène, Léonce, Constantin, Thomas, Tribonian. Tout le Décemvirat du bon Justinian, Vernerus, Placentin, Aze, Accurse, Bartole, Les Baldes, Godefroi, Paul Castre, Jean d'Imole, Fernand, Jason, Rebuffe, Alciat et Cujas.
Sancho Pança
Voilà bien des Messieurs que je ne connais pas.
Docteur
Mais je doute pourtant qu'en ces causes augustes Vous puissiez nous donner des décisions justes, Et pénétrer à fonds dans leurs obscurités.
Sancho Pança
Ma foi j'en doute aussi, puisque vous en doutez.
Docteur
Que l'on ouvre.
Scène 2
Don Lope, Léonor, Sancho Pança, Bohemienne, Paysan, Docteur
Don Lope
Entrez, vous, Madame l'éplorée.
Léonor
Justice, Monseigneur, on m'a déshonorée, On m'a pris mon argent.
Sancho Pança
Le trait est fort vilain.
Bohemienne
Punissez ce maraud, ce voleur, ce coquin, Qui mérite en effet les peines les plus vives.
Sancho Pança
Doucement, n'allons point d'abord aux invectives.
Bohemienne
Puis-je m'en dispenser ? Est-il un mal plus grand, Que de perdre à la fois et l'honneur et l'argent ? À gens de mon métier quel indigne reproche ? Ce malheureux m'a pris six ducats dans ma poche. Quel triomphe pour lui, pour moi quel accident, D'avoir été volée ainsi par un manant !
Sancho Pança
Avez-vous fait le coup dont elle vous accuse ?
Paysan
Oui, Seigneur : mais…
Sancho Pança
Taisez-vous.
Bohemienne
Il veut les retenir.
Sancho Pança
Allons, restituez.
Paysan
Mais, Monseigneur, de grâce Écoutez mes raisons.
Sancho Pança
Vous raisons ? Quelle audace ! Hé ! Quel titre est-il donc pour voler ?
Paysan
Monseigneur…
Sancho Pança
À moins qu'être Greffier, Sergent ou Procureur… Avez-vous cet argent ? Hâtez-vous de le rendre.
Paysan
Je l'ai : mais…
Sancho Pança
Dépêchez, ou je vous ferai pendre.
Bohemienne
Il est juste.
Paysan
Oui, j'ai pris l'argent dont vous parlez : Mais c'était six ducats que vous m'aviez volés ; J'ai repris mon argent.
Bohemienne
Deviez-vous le reprendre ? Il fallait m'assigner pour me le faire rendre ; Il fallait, sans user de force à mon endroit, Par de bonnes raisons appuyer votre droit ; Et, comme je prétends faire en cette occurrence, Employer la justice, et non la violence ; Ces ducats, par la loi qu'on garde parmi nous, En entrant dans ma poche ont cessé d'être à vous : Vous me les avez pris, vous avez fait un crime, Mon larcin ne rend pas le vôtre légitime, Quand je vole un passant, je fais ce que je dois ; Mais c'est un attentat que de me voler, moi. Le délit est constant, vous en êtes coupable, Vous devez en porter la peine. Au préalable, Tout bien considéré, Monseigneur, je conclus, Qu'on me rende l'argent, et qu'on en parle plus.
Au Paysan.
Sancho Pança
Fort bien, vous concluez, vous, à votre manière, Et votre homme aux ducats conclut tout au contraire ; Et comme vous deux, moi, je ne conclurai pas. Mais avez-vous repris les six mêmes ducats ?
Paysan
Seigneur, je n'en sais rien.
Bohemienne
Seigneur, c'en était d'autres.
Sancho Pança
Il fallait prendre garde à reprendre les vôtres : Voilà, je vous l'avoue, un fait bien épineux ; Au fonds, quoiqu'ils aient tort, ils ont raison tous deux : La femme a volé l'homme ; et de force ou d'adresse, L'homme a repris l'argent à cette larronnesse ; La femme sur l'argent que cet homme a repris, Par la loi qu'elle cite a des droits bien acquis. Je sais bien d'autre part que la justice approuve Qu'on reprenne son bien partout où l'on le trouve. Morbleu quand une affaire a deux faces, deux sens, Par ma foi les procès sont bien embarrassants, Çà, Monsieur le Docteur, conseillez-moi de grâce.
Docteur
Autant, et plus que vous, l'affaire m'embarrasse : Je conclus toutefois, mais sauf meilleur avis, Que la femme a fait mal, mais que l'homme a fait pis.
Sancho Pança
Ainsi donc tous les deux ont tort dans cette affaire ?
Docteur
Oui.
Au Paysan.
Sancho Pança
Pour bien décider voici ce qu'il faut faire. Où sont vos six ducats ?
Paysan
Les voilà.
Bohemienne
Je soutiens, Et je le prouverai, ce ne sont pas les siens.
Sancho Pança
Tant mieux. Sur ce pied-là vous en avez donc d'autres ?
Bohemienne
Moi ?
Sancho Pança
Ceux qui par la loi sont devenus les vôtres, Et qui furent les siens ci-devant ?
Bohemienne
Les voilà.
Sancho Pança
Dans les mains du Greffier qu'on mette tout cela.
Paysan
Jugez donc, Monseigneur.
Bohemienne
Condamnez ma partie.
Sancho Pança
Nous verrons à loisir, la Justice est nantie.
Docteur
Seigneur, il ne faut point différer, s'il vous plaît, Et, bien ou mal, enfin il faut rendre un arrêt.
Sancho Pança
Qu'on les pende tous deux pour terminer l'affaire.
Docteur
Cette décision est un peu trop sévère.
Paysan
Comment ! Pendre les gens, Seigneur, pour six ducats ?
Bohemienne
Quand il est tant de vols que l'on ne punit pas ?
Sancho Pança
Elle a raison au moins, docteur, à le bien prendre, Et pour de certains vols je n'ai jamais vu pendre.
Docteur
Ni moi non plus, et j'entre fort dans ses raisons.
Sancho Pança
Il est pourtant certain que l'on pend es larrons.
Docteur
N'avez-vous jamais lu…
Sancho Pança
Non.
Docteur
Qu'autrefois la Grèce Approuvait les larcins commis avec adresse ?
Sancho Pança
La Grèce ! Cette femme était de fort bon sens, Et pour des tours d'adresse on ne pend point les gens
Scène 3
Don Lope, Sancho Pança, Le Duc, La Duchesse, Don Guichot, Bohemienne, Docteur
Don Lope
D'un arrêt décisif le peuple est en attente. Il murmure, et l'on craint qu'il ne s'impatiente.
Sancho Pança
A-t-il dîné ce peuple ?
Don Lope
Oui, vraiment, Monseigneur.
Sancho Pança
Il est donc plus heureux que n'est son Gouverneur. Monsieur le Duc, ce peuple a grand tort, je vous jure, C'est moi qui meurs de faim, et c'est lui qui murmure.
Le Duc
Hâtez-vous de juger.
Sancho Pança
Jugeons, puisqu'il le faut, Pour contenter le peuple et pour dîner plutôt. Ainsi, vu les larcins approuvés par la Grèce, Entendu les raisons de la demanderesse, Celles du défendeur, et tout vu bien à fonds, Et bien considéré, j'absous ces deux fripons.
Le Duc
C'est fort bien décider.
La Duchesse
Quel excès de clémence !
Don Guichot
Je ne saurais assez admirer, quand j'y pense, Comme à ceux qu'il élève aux emplois importants, Le Ciel pour les remplir donne aussi des talents. Sancho n'était qu'un rustre étant dans l'indigence, Et Sancho Gouverneur est plein d'intelligence. La fortune fait l'homme, elle n'a qu'à vouloir, Et quand elle nous place, elle nous fait valoir.
Bohemienne
Et l'argent, Monseigneur ?
Sancho Pança
Vous me la bailler bonne, Demander de l'argent lorsque l'on vous pardonne ; Est-ce que sans profit on adoucit la loi, Les ducats confisqués applicables à moi ? Hé bien, de Gouverneur fais-je si mal l'office ?
Docteur
Vous venez de juger comme eût fait la Justice.
Sancho Pança
C'est sans jamais avoir étudié, pourtant.
Docteur
Aux autres.
Sancho Pança
C'est assez ; car le dîner attend, Ou j'attends le dîner, moi, c'est la même chose, Pour mon commencement c'est assez d'une cause, Plus de procès.
Docteur
Seigneur, il en est encore un.
Sancho Pança
À tantôt.
Le Duc
C'est celui qu'on ne peut voir qu'à jeun.
Sancho Pança
Il fallait donc vider celui-là dès l'entrée, Et le reste eût été jugé l'après-dînée.
Docteur
Il faut avant dîner décider celui-ci.
Sancho Pança
Qu'on fasse donc entrer ce Procès.
Don Lope
Le voici.
Scène 4
Sancho Pança, Elvire, Carlos, Madame Rodrigue, Docteur, Le Duc, La Duchesse, Don Guichot
Sancho Pança
Çà, de quoi s'agit-il ?
Elvire
Du testament d'un père Pour et contre son fils, de certaine manière Que le fils, quoique fils, ne se peut marier Que par mon seul aveu, s'il veut être héritier.
Carlos
Nous venons vous prier de nous rendre justice.
Sancho Pança
Vous êtes donc le fils, vous ?
Madame Rodrigue
Et moi, la tutrice,
Docteur
Il faut juger la chose avec grande équité.
Sancho Pança
Il faut d'abord du fait savoir la vérité, Voyons le testament.
Madame Rodrigue
Le voilà.
Sancho Pança
Qu'on le lise. Prenez ce soin, Docteur, de crainte de surprise, Et bien exactement pesons-en tous les mots.
Docteur
Extrait du testament du père de Carlos. Mon intention est que Madame Rodrigue, Que j'ai toujours connue un vrai diable en intrigue…
Madame Rodrigue
Le pauvre homme !
Docteur
Et par qui j'ai gagné vingt Procès, Soit de mon fils tutrice au jour de mon décès.
Madame Rodrigue
Voyez depuis quel temps je m'en suis emparée, Et si quelque autre à moi doit être préférée ?
Sancho Pança
N'interrompez donc point.
Madame Rodrigue
Excusez, Monseigneur, La passion me fait parler avec chaleur.
Sancho Pança
Poursuivez.
Madame Rodrigue
Et je veux que pour reconnaissance Des soins qu'elle aura pris d'élever son enfance, Ce fils, dont la fortune et les jours me sont chers, Beaucoup plus que la vie et les biens que je perds…
Madame Rodrigue
Oui, pour lui sa tendresse allait jusqu'à l'extrême : Mais il ne l'aimait pas aussi fort que je l'aime, Monsieur le Gouverneur.
Sancho Pança
Nous comprenons cela.
Madame Rodrigue
Il me tourne l'esprit, ce petit fripon-là.
Sancho Pança
Oh, finissez, Madame, ou la peste vous crève.
Madame Rodrigue
Je me tais, Monseigneur, et consens qu'on achève.
Docteur
Au sortir de l'enfance, et déjà commençant À devenir un jeune et fort adolescent, De tempérament mûr, c'est-à-dire nubile.
Madame Rodrigue
Il l'est, et reconnu tel par toute la ville, Et c'est là ce qui fait le sujet du procès, Dont par votre équité j'attends un bon succès, Vous êtes mon espoir, mon appui, mon refuge.
Sancho Pança
Femme ou démon, tais-toi, si tu veux qu'on te juge, Ou je vais m'en aller.
Madame Rodrigue
Oui, vous avez raison ; De ma vivacité je demande pardon, L'amour vif à contraindre est beaucoup difficile.
Sancho Pança
Il y paraît vraiment.
Docteur
C'est-à-dire nubile.
Sancho Pança
Poursuivez.
Docteur
Mon fils donc, en dût-il enrager, Par son choix à l'hymen ne pourra s'engager, Sans en avoir l'aveu de la Dame tutrice, À qui dans ce cas-là je veux qu'il obéisse : Et s'il ne le fait pas, j'ordonne qu'il n'aura D'autre part de mes biens que ce qu'elle voudra ; Et déclare que c'est ma volonté dernière.
Sancho Pança
Cette volonté-là, docteur, me parait claire.
Docteur
Le testament n'a pas la moindre obscurité : Mais du fait à présent sachons ma vérité ; Que prétend la tutrice, et que veut le pupille ?
Sancho Pança
Oui, parlez, vous, Monsieur l'adolescent nubile.
Carlos
Monseigneur, par les soins de Madame élevé, Je puis vous protester que j'en ai conservé Jusques à ce moment une reconnaissance, Dont pour moi sa conduite aujourd'hui me dispense.
Madame Rodrigue
Ma conduite ? Comment ! Qui pourrait la blâmer ? Hé ! Quel mal fais-je, ingrat, que de te trop aimer ?
Carlos
C'est cet amour qui fait le sujet de ma plainte : Madame, jusqu'ici nourri dans la contrainte, Parce que vous étiez maîtresse de mon bien…
Madame Rodrigue
En le soignant je l'ai regardé comme mien. À ne te point lier des noeuds du mariage, Sans prendre mon aveu le testament t'engage : Si tu fais autrement, tous les biens sont à moi ; Si tu veux m'épouser, cruel, ils sont pour toi.
Sancho Pança
Hé bien, c'est un moyen d'accommoder l'affaire.
Carlos
Je ne puis, Monseigneur, me résoudre à le faire. Mille fois là-dessus je me suis consulté, Et depuis quelques jours une tendre beauté, Aussi jeune, aussi belle, aussi vive et charmante Que Madame l'est peu, me ravit et m'enchante.
Madame Rodrigue
Quoi ! M'oser dire en face ainsi des duretés, Monseigneur ?
Sancho Pança
Supprimer certaines vérités, Pupille, vous devez respect à la tutrice.
Madame Rodrigue
Et de l'amour aussi, s'il me rendait justice.
Carlos
C'est là de vos papiers ce qu'il vous faut rayer ; Et si je vous en dois, je ne puis vous payer. Mon coeur, mes serments, tout m'engage avec une autre : Voilà mon parti pris, il faut prendre le vôtre.
Madame Rodrigue
Hé bien donc, je le prends, et je ne t'aime plus. Feu ton père a laissé quatre-vingt mille écus, C'est justement deux cent quarante mille livres. Pour me venger, ingrat, des maux où tu me livres, Qui sans exagérer seront tous des plus grands, Je ne te donnerai que douze mille francs.
Carlos
Que douze mille francs !
Sancho Pança
Mais, Madame Rodrigue, Que le défunt connut pour un diable en intrigue, Des biens qu'il a laissés vous faites là deux lots Bien inégaux entre eux, et prenez le plus gros ; La probité, l'honneur, peuvent-ils vous permettre…
Madame Rodrigue
Je suis le testament, Monseigneur, à la lettre.
Sancho Pança
Mais n'avez-vous point de régularité ?
Madame Rodrigue
Seigneur, le testament doit être exécuté.
Carlos
Et de mon côté, moi, je prétends qu'on le casse.
Sancho Pança
Docteur ?
Docteur
On ne le peut.
Sancho Pança
C'est ce qui m'embarrasse. Pour ne pas épouser une vieille beauté, Il est fâcheux de voir un fils déshérité. Et je ne comprends pas comment il se peut faire Qu'en mourant c'ait été l'intention du père.
Docteur
Le fait est des plus clairs ; pourtant le fils n'aura Que la part seulement que Madame voudra.
Madame Rodrigue
Vous voyez, Monseigneur.
Sancho Pança
Oui, je vois, laissez faire, Et commence à trouver le noeud de cette affaire, Le mort en son vivant n'était point un benet. Combien à ce jeune homme offrez-vous, s'il vous plaît ?
Madame Rodrigue
Douze mille francs.
Sancho Pança
Bon, douze mille francs.
Madame Rodrigue
Douze, S'il ne m'épouse pas ; tout le bien s'il m'épouse.
Sancho Pança
Vous ne voulez pas, vous, épouser ?
Carlos
Nullement.
Sancho Pança
Et vous vous soumettez aux lois du testament ?
Carlos
Seigneur, le testament ne m'est pas favorable.
Sancho Pança
J'ai plus d'esprit que vous, ou je le donne au diable ; Çà, des deux parts des biens par le défunt laissés, Laquelle voulez-vous ?
Madame Rodrigue
La grosse.
Sancho Pança
C'est assez. La chose à décider n'est pas fort difficile : La part que vous voulez est celle du pupille. Il aura donc soixante-seize mille écus, Les quatre autres pour vous, et qu'on en parle plus. C'est là du testament le sens en évidence ; Je le juge, et le prends dessus ma conscience.
Le Duc
Quel Gouverneur jamais parut plus éclairé ?
La Duchesse
Le grand Sancho ne peut être assez admiré.
Docteur
Quel prix donnera-t-on à ses rares mérites ?
Sancho Pança
Bien à dîner, de grâce, et je vous en tiens quittes.
Don Guichot
On ne peut trop louer ta modération, Sancho, tes besoins seuls font ton ambition.
Scène 5
Docteur, Sancho Pança, Fabrice, Le Duc
Docteur
Seigneur, du Gouverneur on a servi la table.
Sancho Pança
Allons donc nous y mettre.
Fabrice
Un homme vénérable Qui paraît étranger, souhaite avoir l'honneur De dire avant dîner un mot au Gouverneur.
Sancho Pança
Un mot avant dîner ! Oh, parbleu, qu'il attende.
Le Duc
Cette incivilité, Sancho, serait trop grande ; Aux étrangers, surtout, on doit certains égards.
Sancho Pança
Quoi ! S'il en arrivait ici de toutes parts Quand la table est servie, au dépend de mon ventre Il faudrait…
Le Duc
N'écouter que celui-ci. Qu'il entre.
Sancho Pança
Soit. Mais, que désormais, à l'heure de manger, On ne laisse dans l'Île entrer nul étranger.
Scène 6
Étranger, Sancho Pança, Docteur, La Duchesse, Le Duc, Don Guichot
Étranger
Un Tribunal fameux, un autre Aréopage, Près de votre Grandeur me fait faire un voyage, Sachant que vous étiez un nouveau Gouverneur, Plein d'érudition, de droiture, de coeur, De subtiles clartés et de délicatesse, De pénétration, d'esprit et de sagesse.
Sancho Pança
Il est vrai, j'en conviens, et que si je suis plein, Ce n'est que de cela ; du reste j'ai grand faim : C'est pourquoi dites-moi le sujet du message En très peu de discours, et puis troussez bagage. Allons.
Étranger
De mon pays le souverain Seigneur A pris pour le mensonge une si grande horreur, Que pour en corriger les grands et le vulgaire, Il a fait contre lui la loi la plus sévère. Sur un Fleuve qui passe au sein de ses États Est un grand Pont, au bout sont quatre Magistrats Pour maintenir la loi que le Seigneur a faite ; Près de leur Tribunal, potence toujours droite. Quiconque veut passer doit être interrogé, D'où il vient, où il va, puis aussitôt jugé : Mais la loi veut qu'il jure, et sans espoir de grâce Qu'il soit pendu s'il ment, et s'il dit vrai qu'il passe. Remarquez bien ceci : s'il ment qu'il soit pendu ; Le fait est important.
Sancho Pança
Je l'ai bien entendu, Qu'il soit pendu s'il ment, et s'il dit vrai qu'il passe.
Étranger
Fort bien, vous y voilà.
Sancho Pança
Venons au fait, de grâce.
Étranger
Oui, Monseigneur, j'y viens. Or donc, voici le cas Dont sont embarrassés Messieurs les Magistrats. Un mauvais goguenard d'une mine arrogante, D'un air impérieux pour passer se présente, On l'arrête, on demande : où portez-vous vos pas ? Le drôle par mépris d'abord ne répond pas ; Mais à la fin pourtant, ne pouvant s'en défendre, À ce gibet, dit-il, je vais me faire pendre.
Sancho Pança
Hé ! Que ne le pend-on, puisqu'il est content ? Pendez.
Étranger
La loi l'ordonne, et la loi le défend ; Il est sûr, s'il dit vrai, qu'il ne le faut pas pendre. Vous comprenez ?
Sancho Pança
Rien n'est plus facile à comprendre.
Étranger
Et s'il n'est pas pendu, n'aura-t-il pas menti ?
Sancho Pança
Il est vrai.
Étranger
Dites donc, s'il vous plaît, quel parti En tel cas, Monseigneur, prendrait votre sagesse ? La Justice du Pont à vous par moi s'adresse.
Sancho Pança
Mon ami, pour avoir mon avis là-dessus, Venez-vous de bien loin ?
Étranger
De cent milles, et plus.
Sancho Pança
Cent milles, c'est beaucoup.
Étranger
J'en ai fait davantage : Mais avec grand plaisir, sûr d'avoir l'avantage De voir votre Grandeur.
Sancho Pança
En feriez-vous serment ?
Étranger
J'en jure.
Sancho Pança
On est chez vous étranglé quand on ment ?
Étranger
Avec grande raison.
Sancho Pança
Qu'on prenne donc la peine De vous aller brancher dans la place prochaine.
Docteur
C'est rendre un jugement injuste contre lui.
Sancho Pança
Si je suis Gouverneur, ce n'est que d'aujourd'hui ; Quelque bruit qu'en ait pu semer la renommée, La Justice du Pont n'en peut être informée ; Et cette question, dont on vient me berner, Est pour me faire pièce et tarder le dîner.
La Duchesse
Ah ! Ne le croyez pas, Sancho, je vous en prie.
Le Duc
Je ne souffrirais pas cette plaisanterie.
Don Guichot
On s'en mordrait les doigts.
Sancho Pança
Je ne m'y trompe pas, De mon Gouvernement on veut me rendre las ; C'est par cette raison que l'on m'impatiente, Pour pouvoir au plutôt désenchanter l'Infante : Mais je tiens bon.
Docteur
Seigneur, sur cette question Il faut avoir pourtant votre décision ; On vous a dit la loi, le fait, la conséquence, Prononcez.
Sancho Pança
Oh, parbleu donnez-vous patience : Il semble à ces messieurs qu'on ait qu'à proposer, On n'attrape le but qu'à force de viser. La loi de votre Pont est sottise, et j'ordonne Qu'on ait à la casser, puisqu'elle n'est pas bonne.
Docteur
Ce n'est pas là, Seigneur, ce qu'on vient demander. Ce n'est pas là juger.
Sancho Pança
Parbleu, c'est décider. Il ne faut point de lois qui ne soient nécessaires, Les plus heureux États sont ceux qui n'en ont guères ; En suivant une loi, dites-moi quel moyen, Docteur, de bien juger quand la loi ne vaut rien ? Voilà dans tout ceci ce que je puis résoudre.
Étranger
Il faut ou condamner, Seigneur, ou bien absoudre.
Sancho Pança
Morbleu, pour me réduire à rêver sur cela, Pourquoi ce plat bouffon va-t-il passer par-là ? Mais puisqu'il est écrit, pour rendre la justice, Qu'il faut absolument qu'on pardonne ou punisse, Que les Juges du Pont apprennent que j'absous.
Étranger
Pourquoi ?
Sancho Pança
Parce que c'est le parti le plus doux. Quand le crime est léger et la peine douteuse, Faire périr quelqu'un serait chose odieuse.
Le Duc
Vive le Grand Sancho.
La Duchesse
C'est juger, que cela.
Sancho Pança
Puisque j'ai si bien fait, je veux m'en tenir là.
Don Guichot
Que dans tes jugements je te trouve admirable !
La Duchesse
L'histoire dans cent ans n'en sera pas croyable.
Le Duc
J'en suis tout étonné.
Étranger
J'en demeure confus.
Sancho Pança
Moi, je suis affamé, si jamais je le fus.
Le Duc
Allez donc bien dîner.
La Duchesse
Je vous le recommande. Traitez-le en Prince.
Sancho Pança
Bon, c'est ce que je demande : Mais dînerai-je seul ?
La Duchesse
Cela se doit.
Le Duc
Ainsi Qu'avec nous Don Guichot vienne dîner aussi.
Acte IV
Scène 1
Sancho Pança, Docteur
Sancho Pança
Hé bien ; croit-on m'avoir assez fait promener ? Et faut-il tant chercher pour trouver un dîner ?
Docteur
Quelque Enchanteur maudit en ce Palais dérange La salle du festin où le Gouverneur mange.
Sancho Pança
Qu'est-il besoin, Docteur, de salle de festin ? Point de cérémonie, et que je mange enfin, La cave, le grenier, l'escalier, la cuisine, Tout est égal pour moi : mais au moins que je dîne.
Docteur
On a fait préparer une table pour vous, Qu'on dit être servie.
Sancho Pança
Oui, j'en sens les ragoûts.
Docteur
Vous comprenez donc bien que vous ferez grande chère ?
Sancho Pança
Il est vrai ; cependant depuis une heure entière Je sens la même chose, et ne vois rien. Tenez, Docteur, il est fâcheux de dîner par le nez ; De ces mets savoureux une odeur succulente M'ébranle la mâchoire, et la faim s'en augmente. Commandez qu'on apporte ici sur deux tonneaux, Des pâtés, des jambons, et quelques aloyaux, De bon gros pain, du vin, de l'ail et du fromage, Je suis sobre, et n'en veux pour moi pas davantage.
Docteur
Non, non, un Gouverneur doit dîner autrement, Avec plus d'appareil, plus délicatement.
Sancho Pança
Je crains dans les repas trop de délicatesse.
Docteur
Je sais ce que m'a dit Madame la Duchesse, De vous traiter en Prince.
Sancho Pança
Oui, c'est l'ordre, il est vrai ; Mais je vous en dispense.
Docteur
Oh non, je le suivrai.
Sancho Pança
Mais, Docteur, le mérite est dans la diligence ; S'il faut attendre encore, je suis mort.
Docteur
Patience. De ce retardement nous allons voir la fin : Justement, j'aperçois la salle du festin, Malgré l'enchantement la porte s'en découvre, Le charme est dissipé, l'enchanteur fuit, on ouvre.
Scène 2
Sancho Pança, Un Cuirassier, Docteur, Cuirassier, Le Maître d'Hôtel
Sancho Pança
Le Ciel en soit loué ; passons donc.
Un Cuirassier
Halte-là.
Docteur
Mais, c'est le Gouverneur.
Cuirassier
Hé bien, que fait cela ?
Sancho Pança
Comment, que fait cela ? Si je…
Docteur
Laissez-le dire ; Voyons quelle raison.
Cuirassier
Lisez, vous savez lire.
Docteur
Pour le dîner du gouverneur Voici la salle préparée : Mais d'être Chevalier s'il n'avait point l'honneur, Ne pouvant en avoir l'entrée, Il faudrait qu'il dînât par coeur.
Sancho Pança
Comment donc ?
Docteur
Il est vrai, c'est la règle prescrite, Je l'avais oubliée.
Sancho Pança
Quelle règle maudite !
Docteur
Ne vous souvient-il point d'être armé Chevalier ? Voyez.
Sancho Pança
Confusément : un jour notre barbier… Je me souviens du moins que j'en eus grande envie.
Docteur
Prenez garde à mentir, il y va de la vie.
Sancho Pança
Il y va de la vie ?
Docteur
Oui vraiment.
Sancho Pança
En ce cas. Je me souviens fort bien que je ne le suis pas : Mais la Chevalerie est bonne pour la gloire, Hé, qu'en a-t-on besoin pour manger et pour boire. Il ne faut qu'un gosier, un estomac, des dents.
Docteur
Nul, s'il n'est Chevalier, ne mange là-dedans.
Sancho Pança
Hé bien, soit, je consens de dîner à la porte. On a servi la table ?
Le Maître d'Hôtel
Oui, Seigneur.
Sancho Pança
Qu'on l'apporte.
Docteur
Vous, manger à la porte ! Il nous serait honteux Que notre Gouverneur…
Sancho Pança
Honteux soit, je le veux.
Docteur
Nous n'avons point d'exemple encore d'aucune affaire Pareille à celle-ci.
Sancho Pança
Hé bien, il en faut faire. J'en servirai.
Docteur
Mais si…
Sancho Pança
Mais, Monsieur le Docteur, Je dois être obéi, si je suis Gouverneur.
Docteur
Un Gouverneur ne peut déranger certain ordre.
Sancho Pança
Il n'en est point sur qui les Grands ne puissent mordre.
Docteur
Vous ne mordrez pourtant point sur celui que j'ai.
Sancho Pança
Je te mordrai moi-même ; et je suis enragé, Prends-y garde.
Docteur
Seigneur, gardez la bienséance.
Sancho Pança
Hé, comment la garder, quand on perd patience ? Point de milieu, docteur, quoi qu'il puisse arriver, Ou que la table vienne, ou je vais la trouver.
Scène 3
Basile, Sancho Pança, Docteur, Le Maître d'Hôtel, Don Lope
Basile
Le Duc et la Duchesse, avec leur compagnie, Sont pour voir le dîner dans cette jalousie ; Ils ont déjà pris place, et quand il vous plaira…
Sancho Pança
Que vous dit-on, Docteur ?
Docteur
Que dès qu'il le voudra, Monsieur le Gouverneur à table se peut mettre : Malgré l'ordre ancien le Duc veut bien permettre Qu'il y dîne aujourd'hui quoique simple Écuyer, Demain on aura soin de l'armer Chevalier.
La Salle s'ouvre, et l'on voit un grand buffet, et une table bien garnie.
Sancho continue.
Sancho Pança
Ma foi, Monsieur le Duc est brave homme, ou je meurs. Plus de remise donc, et dînons tout à l'heure. Que je vais m'en donner ! Que de mets ! Que de plats ! Mais par où commencer ? Ma foi je ne sais pas ; Du pain… à boire… non, mangeons d'abord…de grâce Approchez ce ragoût… mettez l'autre à sa place. Messieurs, point, s'il vous plaît, d'interrogation, Je veux dîner sans bruit, sans interruption, Goûtons de ce ragoût. Ah ! Qu'il a bonne mine.
Docteur
Officier, reportez ce plat à la cuisine.
Sancho Pança
Comment ? À quel propos le faire reporter ?
Docteur
C'est pour vous empêcher, Monseigneur, d'en goûter.
Sancho Pança
Mais j'en veux goûter, moi.
Docteur
Le Ciel vous en préserve, Il est trop nourrissant.
Sancho Pança
Tant mieux.
Docteur
Qu'on le desserve.
Sancho Pança
Hé bien, j'y consens : mais mangeons de celui-ci.
Docteur
Trouvez bon, s'il vous plaît, qu'on le reporte aussi.
Sancho Pança
Le trouver bon ! Nenni, je ne suis pas si bête.
Docteur
Ôtez.
Sancho Pança
N'en faites rien, je casserai la tête À qui pour desservir s'osera présenter.
Docteur
Seigneur ?
Sancho Pança
Ceci commence à m'impatienter, Docteur.
Docteur
Votre santé, Seigneur, nous est trop chère, Pour vous laisser jamais rien manger qui l'altère.
Sancho Pança
Je vous suis obligé : mais, Docteur entre nous, Ma santé m'est du moins aussi chère qu'à vous.
Docteur
Ces ragoûts succulents détruisent la machine, Au lieu de s'en nourrir, l'estomac se ruine ; Ces mets sont, selon moi, la peste des repas.
Sancho Pança
Pourquoi donc les servir, si on n'en mange pas ?
Docteur
Par forme seulement, pour la cérémonie ; Il faut bien que d'un Grand la table soit garnie.
Sancho Pança
Ce raisonnement-là me ferait enrager ; Que sert de la garnir, si ce n'est pour manger ? Vos conseils sont fort bons pour tenir l'audience : Pour la table néant, et je vous en dispense.
Docteur
Mais dans l'Île, Seigneur, ma grande fonction, Est d'avoir sur la vôtre entière inspection.
Sancho Pança
D'avoir inspection sur ma table ! À quel titre ? Qui de mon appétit vous a rendu l'arbitre ?
Docteur
Vous ignorez, Seigneur, que je suis Médecin ?
Sancho Pança
Médecin, soit, soyez inspecteur de bassin, À la bonne heure : mais inspecteur de ma table, Vous ne le serez point, ou je me donne au diable.
Docteur
Auprès des Gouverneurs aucun autre que moi, N'aura droit, moi vivant, d'exercer cet emploi, Puisque c'est Monseigneur le Duc qui de sa grâce M'en a revêtu.
Sancho Pança
Lui ?
Docteur
Lui-même.
Sancho Pança
Je vous casse, Moi.
Docteur
Vous, Seigneur ?
Sancho Pança
Moi-même, et vous ferez bien voir Qu'on n'a point d'inspecteur, si l'on n'en veut avoir. Pour preuve de cela…
Docteur
Comment, votre Excellence Mange de ces ragoûts contre mon ordonnance ?
Sancho Pança
Oui, j'en mange, Docteur, et je m'en crèverai.
Docteur
Je suis bien sûr que non, car je l'empêcherai, Qu'on les ôte.
Sancho Pança
Docteur ?
Docteur
Vite qu'on obéisse.
Sancho Pança
Attendez.
Docteur
Dépêchez.
Sancho Pança
Arrêtez, quel supplice ?
Docteur
Nous avons intérêt à prendre soin de vous.
Sancho Pança
Que mangerai-je donc ?
Docteur
Tout, hormis des ragoûts.
Sancho Pança
Encore est-ce. Approchez cet oiseau de rivière.
Docteur
J'oserai, Monseigneur, vous faire une prière.
Sancho Pança
Quoi ?
Docteur
De n'en point manger.
Sancho Pança
Et moi dans ce moment Je vous défends, Docteur, et très expressément, De me prier de rien, et de me rien défendre.
Docteur
Faites-moi seulement la grâce de m'entendre.
Sancho Pança
Non, je n'écoute rien.
Docteur
Monseigneur ?
Sancho Pança
Je suis sourd.
Docteur
L'oiseau de rivière est un aliment très lourd.
Sancho Pança
Tant mieux, il me convient.
Docteur
Il a dans sa structure Les deux extrémités d'une double nature, Et comprenant en soi la chair et le poisson, Je le tiens dangereux.
Sancho Pança
Et moi, je le tiens bon.
Docteur
Il est mortel, Seigneur, ce n'est point raillerie.
Sancho Pança
Hé bien donnez-moi donc quelque perdrix rôtir.
Docteur
Une perdrix, Seigneur ? Ah ! N'en mangez jamais.
Sancho Pança
La raison ?
Docteur
Là-dessus consultez Rabelais.
Sancho Pança
J'en crois mon appétit, sans consulter personne, Et je trouve, Docteur, sa décision bonne.
Docteur
La perdrix ne vaut rien, et sur cet aliment Hippocrate a parlé très décisivement. Toute réplétion est préjudiciable : Mais celle des perdrix est la plus dommageable : Avicène et Fernel en demeurent d'accord, Bontékoé soutint qu'elle donne la mort : Le savant Galien défend dans ses ouvrages En termes très exprès d'en donner même aux Pages ; Lescale, Rondelet, du Laurent, Rabelais Ont depuis étendu la défense aux Laquais ; Et nous ne voyons point en maison bien réglée, Qu'on mette des perdrix pour des gens de livrée. Pline ce grand auteur…
Sancho Pança
Monsieur le Médecin, Faites-les donc ôter : mais donnez ce lapin.
Docteur
Vous n'en mangerez point, Monseigneur, je vous jure.
Sancho Pança
Je n'en mangerai pas ?
Docteur
Mauvaise nourriture : De tous les animaux bardés, lardés, rôtis, Exceptez seulement et canards et perdrix, C'est le plus malfaisant ; et j'ai lu dans l'histoire Un accident étrange et difficile à croire, Je ne m'en souviens point sans en être affligé.
Sancho Pança
Vous n'avez fait que lire, et moi j'en ai mangé, Et m'en suis trouvé bien ; ainsi ne vous déplaise, J'en mangerai, Docteur, encore tout à mon aise.
Docteur
Qu'il vous déplaise ou non, je suis ferme en ce point, Et je l'ai bien juré, vous n'en mangerez point.
Sancho Pança
Non ?
Docteur
Non.
Sancho Pança
Donnez-moi donc de ce râble de lièvre.
Docteur
C'est un animal triste, et qui donne la fièvre. Absit.
Sancho Pança
Absit vous-même. Approchez donc ces plats. Une bécasse ? Bon.
Docteur
Vous n'y toucherez pas.
Sancho Pança
La raison ?
Docteur
La raison ? Elle est toute évidente ; C'est un oiseau grossier, rempli d'humeur peccante Qui l'attache à la terre, et ne lui permet pas, Comme chacun le sait, de voler que fort bas : C'est de tous les oiseaux le plus mélancolique, Que le froid engourdit, et rend paralytique ; Et pour justifier combien il est mauvais, Qu'on en donne à des chiens, ils n'en mangent jamais.
Sancho Pança
Il est vrai, j'en conviens.
Docteur
Ôtez-la donc pour cause.
Sancho Pança
Si faut-il pourtant bien manger de quelque chose.
Docteur
Oui, Seigneur, et j'ai fait apprêter avec soin Douze cornets d'oublie, et deux tranches de coin ; Après quoi vous boirez deux grands verres d'eau claire.
Sancho Pança
Quel dîner !
Docteur
Il sera léger, mais salutaire.
Sancho Pança
Hé, que ferai-je donc de mon grand appétit ?
Docteur
Vous mangerez, Seigneur, ce que je vous ai dit.
Sancho Pança
Rien autre chose ?
Docteur
Non.
Sancho Pança
Dites-moi, galant homme, Ne puis-je par hasard savoir comme on vous nomme, Quel est votre pays, votre famille, enfin De quelle Faculté vous êtes Médecin ?
Docteur
On me nomme Docteur Pedro Rezio d'Aguerre, De Tirtea Fuera, château, village, ou terre Proche d'Almodobar, et j'ai pris mes degrés Dans Ossonne, aussi bien qu'Antonio Perez.
Sancho Pança
Oh bien, Docteur Pedro Rezio de Malaguerre, De Tirtea Fuera, château, village, ou terre Proche d'Almodobar, qui prîtes vos degrés Dans Ossonne, aussi bien qu'Antonio Perez. Sortez de ma présence, et faites votre compte Que s'il faut qu'à la fin la rage me surmonte, Je vous romprai la tête avec ces mêmes plats Desquels vous prétendez que je ne mange pas.
Docteur
Seigneur ?
Sancho Pança
Sortez d'ici, Médecin mal habile, Et ne m'échauffez pas davantage la bile. Un métier ne vaut rien, s'il ne donne du pain, Je serais Gouverneur, et je mourrai de faim !
Docteur
Du moins…
Sancho Pança
J'étranglerai le Seigneur Pedro Reze.
Docteur
Je sors donc.
Sancho Pança
Tu fais bien. Ah ! Mangeons à notre aise Et bécasse et perdrix sans contradiction : Au diable le maroufle et son inspection. Çà, vous, mettez-vous là, point de cérémonie, J'aime fort à dîner, mais je veux compagnie.
Le Maître d'Hôtel
Seigneur ?
Sancho Pança
Asseyez-vous.
Don Lope
Monseigneur ?
Sancho Pança
Que veut-on ?
Don Lope
C'est un courrier du Duc.
Sancho Pança
Un courrier du Duc ! Bon ; Je viens de le quitter, sortant de l'audience, Le Duc s'est mis à table : ainsi quelle apparence ?
Don Lope
Sortant de l'audience il a quitté ce lieu.
Sancho Pança
Le Duc s'en est allé sans m'avoir dit adieu ?
Scène 4
Courrier, Sancho Pança, Le Maître d'Hôtel
Courrier
Oui, Don Guichot et lui, pour affaire qui presse, Sont partis l'un et l'autre avecque la Duchesse ; Et tout chemin faisant on me renvoie ici Pour affaire, dit-on, qui presse fort aussi.
Sancho Pança
Qu'est-ce donc ?
Courrier
Cet écrit pourra vous en instruire, Lisez-le promptement.
Sancho Pança
Oui da, qui saurait lire.
Le Maître d'Hôtel
S'il vous plaît, Monseigneur, je le lirai fort bien. L'affaire est importante ou je n'y connais rien.
Scène 5
Docteur, Sancho Pança, Le Maître d'Hôtel, Courrier
Docteur
De Monseigneur le Duc on reçoit des nouvelles ?
Sancho Pança
Je te revois encore ?
Docteur
Hé bien, quelles sont-elles ?
Le Docteur s'enfuit.
Sancho Pança
Que l'on m'ôte d'ici ce maudit garnement.
Le Maître d'Hôtel
Pour une affaire d'importance Il a fallu qu'en diligence, Mon cher Sancho, je sois parti. Attendant mon retour, de tout ce qu'on vous donne Gardez-vous de manger, et soyez averti De ne vous fier à personne ; Pour garantir vos jours c'est le plus sûr parti, Et je crains fort qu'on ne vous empoisonne.
Sancho Pança
Miséricorde ! À quoi les Grands sont exposés ?
Le Maître d'Hôtel
Ce n'est pas tout, par ruse, ou par la force ouverte, Cinq ou six enchanteurs méditent votre perte, Et vous ont envoyés quatre homme déguisés ; Prenez donc garde à vous, mettez-vous en défense, Faites garde toute la nuit, On veut vous enlever sans bruit, J'attends tout de vos soins et de votre prudence, Votre meilleur ami, le Duc de Médina.
Sancho Pança
Suis-je donc devenu Gouverneur pour cela ? Les maudits enchanteurs ! La détestable engeance ! Que faire ?
Le Maître d'Hôtel
Il faut, Seigneur, s'armer de patience.
Sancho Pança
Si je l'avais prévu, ni moi, ni le grison Nous ne serions jamais sortis de la maison, Que je suis malheureux !
Le Maître d'Hôtel
Faites tête à l'orage, Desservira-t-on ?
Sancho Pança
Non. Je meurs de faim, j'enrage. Gardez-vous du poison, songez-y, Monseigneur.
Sancho Pança
Ah ! Qu'on est malheureux quand on est Gouverneur !
Le Maître d'Hôtel
Le soin de votre table à présent me regarde ; Le Docteur est chassé, Seigneur, je prendrai garde Que vous puissiez manger de tout en sûreté.
Sancho Pança
Et que j'en puisse aussi manger en quantité.
Courrier
Seigneur, Monsieur le Duc attend votre réponse.
Sancho Pança
Dites-lui qu'aux grandeurs Sancho Pança renonce, Qu'il était plus heureux vivant de gros pain bis, Que de voir sans manger, lapins, ragoûts, perdrix, Et que dans les chagrins dont j'ai l'âme agitée, Leur Infante bientôt sera désenchantée.
Le Maître d'Hôtel
Il faut dans ce péril assembler le Conseil.
Sancho Pança
Soit, qu'il s'assemble. Au mien quel malheur est pareil ?
Acte V
Scène 1
Le Duc, La Duchesse, Docteur
Le Duc
Pendant que Don Guichot dessous la cheminée Peut-être, ou dans son lit rêve à sa Dulcinée, Feignons de la tirer de son enchantement, Et délivrons Sancho de son Gouvernement ; J'ai donné pour cela les ordres nécessaires.
La Duchesse
Que nous nous occupons de frivoles chimères.
Le Duc
Hé bien, chimère soit : Tous les plaisirs qu'on prend Méritent-ils, Madame, un nom bien différent ? Ceux que donnent le jeu, la danse, la musique, Et la chasse, ont-ils rien qui ne soit chimérique ? Tous ensemble n'ont point d'autre solidité, Que d'user nos moments avec tranquillité, La fête qu'aujourd'hui nous nous sommes donnée Ne peut, à mon avis, être mieux terminée Que par quelque concert, quelque façon de bal, Dont nous pouvons nous faire un innocent régal. Vos gens sont avertis de ce qu'ils ont à faire, Et le peuple, qui vient en foule d'ordinaire Aux fêtes qu'en ces lieux souvent nous lui donnons, Prendra part aux plaisirs que nous nous proposons.
La Duchesse
Pourvu que tout cela se passe sans tumulte, Que le preux Chevalier n'y fasse point d'insulte.
Le Duc
Ne vous alarmez point, j'ai su prévoir à tout, Le fer de son épée est rivé par le bout ? Et la pointe est ôtée à celui de sa lance.
La Duchesse
Je suis, je vous l'avoue, en grande impatience De voir un peu comment le bon Sancho Pança, De cette épreuve-ci d'affaire sortira. Pour nous jusqu'à présent l'aventure est plaisante : Mais je souffre en voyant la faim qui le tourmente.
À ses gens.
Le Duc
Je crois qu'en ce moment rêveur et bien fâché, De son Gouvernement il ferait bon marché. Allez tout préparer pour cette mascarade, Et revenez ici pour lui donner l'aubade.
La Duchesse
Sans lui faire de mal ?
Docteur
Non, non, le Gouverneur, Madame, assurément, n'en aura que la peur.
La Duchesse
Ce sera trop encore, et j'ai peur qu'il n'en meure.
Le Duc
Don Guichot à propos l'en tirera sur l'heure.
La Duchesse
Il faut se divertir sans nul désordre, enfin.
Le Duc
Vous ne soupçonnez pas que j'aie autre dessein.
La Duchesse
Les valets quelquefois poussent trop loin la chose.
Le Duc
Il est seul dans sa chambre, allons voir s'il repose.
Scène 2
Sancho Pança
Sancho Pança
D'où vient que le sommeil refuse De me donner quelque repos, Et que comme une cornemuse Mon ventre gronde à tout propos ? Si la grandeur que je possède M'assujettit à ce malheur, Sans aucun regret je la cède ; J'aime mieux être laboureur, Que sans cesse agité de peur, Et troublé de maux sans remède. Comment dormir ? La faim me presse ; Et je ne puis la soulager ; Que c'est une importune hôtesse Lorsque l'on n'a rien à manger ! Cessez, Écuyers misérables, De vouloir être Gouverneurs, Faites des voeux plus raisonnables, Et laissant là tous les honneurs Que reçoivent les grands Seigneurs, Voyez, comme on dîne à leurs tables. Sur un canapé magnifique Je ne saurais y sommeiller, Au lieu que dans ma couche antique Je ne pouvais pas m'éveiller. Hélas ! Don Guichot, mon cher maître, Où Diable êtes-vous donc allé ? Je n'aurais qu'à vous voir paraître Pour être à demi consolé, Et votre bras tant signalé Pourrait me délivrer peut-être. Vous manquez un heureux moment, Quelque part que vous puissiez être ; Je suis las du Gouvernement, Et par la porte ou la fenêtre J'en veux sortir absolument. L'incomparable Dulcinée Touche son désenchantement, Son aventure terminée, À mon secours accourez seulement. Mais j'entends du bruit dans la rue, Que faire ? Où puis-je recourir ?
Scène 3
Don Lope, Sancho Pança, Fabrice, Basile
Don Lope
Au secours, tue, tue, tue, tue.
Sancho Pança
Ah ! C'en est fait, il faut mourir.
Don Lope
Seigneur, venez nous secourir ; À la force, au secours, que chacun s'évertue, Monsieur le Gouverneur, ne perdons point de temps.
Sancho Pança
Quoi donc ?
Don Lope
L'Île est surprise, et l'ennemi dedans ; Armez-vous vite.
Sancho Pança
Moi ! Que veut-on que j'y fasse ? Allez chercher la fleur des Chevaliers Errants, Don Guichot.
Fabrice
Monseigneur, prenez cette cuirasse.
Basile
Coiffez-vous cet armet, fait tout exprès pour vous.
Sancho Pança
Mais…
Don Lope
Marchons, Monseigneur, nos amis sont aux coups.
Sancho Pança
Comment diable marcher avec cet équipage ?
Don Lope
Venez de vos soldats animer le courage.
Sancho Pança
Il faut auparavant que j'anime le mien, Et je suis fort trompé si j'en puis faire rien.
Scène 4
Carlos, Henrique, Sancho Pança
Carlos
Tout est perdu, Seigneur, empoignez cette lance, Ne nous refusez point une prompte assistance.
Henrique
La hallebarde encore ne vous fiera point mal.
Carlos
Le moindre amusement nous peut être fatal.
Sancho Pança
Que l'on me porte donc; car je me donne au diable Si je puis faire un pas.
Scène 5
Don Lope, Sancho Pança, Carlos
Don Lope
Ô malheur effroyable ! L'ennemi va bientôt nous investir ici, Prévenons-les, de grâce ; aux armes, les voici : Sauvons l'honneur de l'Île, et notre propre gloire : Monsieur le Gouverneur, courons à la victoire.
Sancho Pança
Messieurs, allez sans moi travailler à cela, Pour moi, je sois pendu si je bouge de là : Je ne sais point du tout repousser des attaques.
Don Lope
Savez-vous qu'on s'apprête à nous jeter des caques Pleines de feu grégeois, pour nous brûler tout vifs ?
Sancho Pança
Mes amis, rendons-nous sans faire les rétifs.
Don Lope
Nous rendre, Monseigneur, à la brèche, à la brèche.
Sancho Pança
Ce sera fort bien fait, courez, qu'on se dépêche, Et faites, mes enfants, comme si j'étais mort, Autant vaut.
Carlos
Sauvons-nous par un dernier effort.
Scène 6
Sancho Pança
Sancho Pança
Sauvons-nous donc aussi, tirons-nous de la presse. Heureux, qui renfermé dans son humble bassesse, N'a point l'ambition de vouloir être Grand ! Je le suis devenu. Maugrebleu du haut rang ! Quand la mouche s'élève avec de faibles ailes, Pour égaler son vol au vol des hirondelles, Si le moineau la gobe, ou quelque sansonnet, À son dam ; que chacun dorme sous son bonnet. Pourquoi m'aller frotter aux charges d'importance ? Pourquoi diable vouloir tâter de l'Excellence ? Maudite ambition, que tu me fais de tort ! Mais j'entends un grand bruit, contrefaisons le mort, Peut-être je pourrai me sauver de la sorte.
Scène 7
Peralte, Sancho Pança, Mendoce, Fabrice, Carisal
Peralte
Prenons le Gouverneur, c'est ce qui nous importe, Prenons-le vif ou mort.
Sancho Pança
Je le suis.
Peralte
Çà soldats, Qu'aucun des ennemis n'évite le trépas, Voici le Gouverneur ; il est mort. Sans tumulte, À l'ennemi vaincu ne faisons point d'insulte.
Mendoce
Laissez-moi seulement éprouver si les corps Peuvent saigner des coups qu'on leur donne étant morts.
Sancho Pança
Ouf.
Mendoce
Par amusement souffrez que je le fasse.
Fabrice
Épargnez celui-ci, faites-moi cette grâce.
Mendoce
Il n'est pas mort, peut-être.
Peralte
Il l'est assurément.
Mendoce
Laissez-moi lui couper la tête seulement.
Carisal
N'en faites rien, Monsieur, et je vous le conseille.
Mendoce
Il me suffira donc d'en avoir une oreille : Mais très résolument je ne puis m'en passer.
Scène 8
Fabrice, Peralte
Fabrice
Don Guichot dans ces lieux s'apprête à nous forcer, Il vient avec le Duc.
Peralte
La fâcheuse nouvelle !
Scène 9
Sancho Pança
Sancho Pança
Ma foi, le Gouverneur vient de l'échapper belle. Où me fourrer pendant que l'on se rebattra ?
Scène 10
Le Duc, Sancho Pança
Le Duc
Qu'on épargne le sang autant qu'on le pourra ; Tuer qui fuit, est chose et honteuse et facile, Suffit que l'ennemi soit chassé de la Ville.
Sancho Pança
Est-ce vous, Monseigneur ?
Le Duc
Oui, Sancho, c'en est fait, Votre Île est secourue, l'ennemi défait.
Sancho Pança
Tout de bon ?
Le Duc
Soyez sûr d'une entière victoire : Vous eûtes part au trouble, ayez part à la gloire.
Sancho Pança
S'il vous faut vous parler vrai, je vous dirai, Seigneur, Que je n'ai jamais eu d'autre part qu'à la peur, Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, On m'a voulu couper le chef, et puis l'oreille : Je n'ai vu que cela de ce qui s'est passé.
Le Duc
Mais à propos, vraiment, n'êtes-vous pas blessé ? Désarmez-le, voyons.
Sancho Pança
J'ai conservé la vie, Bien moins par ma valeur que par mon industrie : Mais par vous du péril me voilà délivré. Si je ne m'en souviens autant que je vivrai, Que je fasse toujours aussi mauvaise chère, Qu'un fort mauvais plaisant me l'a tantôt fait faire. Si je n'ai pas bien fait, c'est sa faute, Seigneur, Avec l'estomac vide on peut manquer de coeur
Le Duc
Quoi, vous-même, Sancho, blâmez votre conduite ? Quand tout est dans ces lieux plein de votre mérite ? Quand tout fuit devant vous, Enchanteurs, ennemis. Jouissons de l'état où vous les avez mis, Qu'à jamais votre nom soit fameux dans l'histoire.
Sancho Pança
On en croira, Seigneur, ce qu'on en voudra croire, Mais je suis fort poltron, et qui dit autrement Est bien sûr du contraire, et ment très hardiment. Je ne dis pas pour vous, Monseigneur : mais je pense Que vous êtes trompé d'estimer ma vaillance. Après cet accident, de crainte d'avoir pis, Je m'en vais me remettre à garder mes brebis, Ou bien à labourer quelques arpents de terre, Et laisse à qui voudra les combats et la guerre, Dont pourtant l'exercice est beau, mais dangereux.
Le Duc
C'est le propre d'un coeur et noble et généreux, Sancho, de refuser la gloire et la louange.
Sancho Pança
Par ma foi, là-dessus je ne prends point le change, Si j'osais faire ici le brave à contretemps, Seigneur, j'apprêterais à rire à bien des gens : Mais j'incague les sots.
Scène 11
Ignez
Ignez
Madame la Duchesse Au sort du Gouverneur tellement s'intéresse, Qu'elle vient l'applaudir elle-même aujourd'hui, Du grand excès de gloire qui rejaillit sur lui.
Scène 12
Le Duc, La Duchesse, Sancho Pança, Docteur
Le Duc
Parmi tant de périls qui vous a pu conduire ?
La Duchesse
Tout est calme, Seigneur, l'ennemi se retire, Et je viens rendre grâce au fameux Gouverneur, Par qui l'île jouit d'un si parfait bonheur.
Sancho Pança
À d'autres. Mais enfin, tout est-il bien tranquille ?
La Duchesse
Rien n'est plus assuré.
Sancho Pança
Je quitte donc votre Île, Et m'en vais retrouver Monseigneur Don Guichot. Je comprends bien qu'ici l'on me prend pour un sot ; Que le Gouvernement me coûterait la vie, Si de le conserver je gardais quelque envie ; Serviteur et bonsoir, je pars tout à l'instant ; Qu'on bâte le grison.
Le Duc
Seriez-vous mécontent ?
La Duchesse
Qu'a-t-on fait qui vous choque ? Et d'où vient votre plainte ?
Sancho Pança
Madame, elle ne vient que de faim et de crainte.
Docteur
Vous mangerez, Seigneur, autant qu'il vous plaira.
Sancho Pança
Vous êtes un pendard, Monsieur Tirta Fuera.
Le Duc
Ne perdez point de temps, qu'on serve tout à l'heure.
La Duchesse
Les mets les plus friands.
Docteur
La chère la meilleure, Et ne nous quittez point, ayez pitié de nous, Monsieur le Gouverneur, nous vous en prions tous, Révoquez un dessein à l'Île si funeste.
Sancho Pança
Monsieur Pedro Rezio, plus méchant que la peste, Vous m'avez fait un tour, je ne dis rien de plus. Suffit.
Docteur
Quoi, nous ferions des efforts superflus ?
Le Duc
Sancho, ne partez point.
Sancho Pança
C'est un mal nécessaire. Seigneur.
Le Duc
Vous le voulez, il faut vous satisfaire, Puisque le grand Sancho, pour être tout à lui, À mes besoins pressants se dérobe aujourd'hui, Je ne l'accuse point de commettre une faute : Mais je pleure avec vous le malheur qui nous l'ôte.
Sancho Pança
Monseigneur, dussiez-vous à force de pleurer Perdre même les yeux, je ne puis demeurer : Je donne au diable l'Île et tous les insulaires, Docteurs, Maîtres d'Hôtel, Médecins, Secrétaires, Enchanteurs, ennemis, qui m'ont fait tant d'effroi, Et tout le monde enfin, hors vous, Madame et moi. Disposez de cette Île en faveur de quelque autre : Je m'en décharge, au moins.
Le Duc
Non, Sancho, l'Île est vôtre, C'est à vous d'y pourvoir d'un nouveau Gouverneur, Vous devez le choisir.
Sancho Pança
S'il en est ainsi, Seigneur, Sous votre bon plaisir j'en pourvois Pedro Reze ; Qu'il sache un peu combien un Gouvernement pèse : Mais à condition qu'en son plus grand besoin, On ne lui donnera que deux tranches de coin, Douze cornets d'oublies et deux verres d'eau claire, Ce sera son dîner léger, mais salutaire.
Docteur
Je n'en veux point, Seigneur.
Sancho Pança
Parbleu, vous aurez faim, Vous serez Gouverneur, et moi le Médecin.
Scène 13
Don Lope, Sancho Pança, Le Duc, La Duchesse
Don Lope
Du vaillant Don Guichot la force triomphante Remplit nos ennemis de trouble et d'épouvante ; À son aspect terrible ils ont tous disparu, Et l'on croirait qu'ici l'on n'en a jamais vu. Quoiqu'un nombre infini soit resté sur la place, De morts, ni de mourants on ne voit nulle trace.
Sancho Pança
Ah ! Combien de Géants il aura pourfendus !
Le Duc
Allons en rendre grâce à ses hautes vertus ; Et tandis que Pedro Rezio se détermine, Qu'au lieu de l'Île, Sancho gouverne la cuisine.
Sancho Pança
Bon, cela, j'y consens : mais à condition De boire et de manger pour toute fonction, Sans voir de Médecins, sans faire d'abstinence, Sans peur des ennemis, sans tenir d'audience : Sancho reste à ce prix.
La Duchesse
Et moi je lui promets Que ce Gouvernement ne finira jamais.
Don Lope
Voici le grand vainqueur, qu'en pompe l'on amène.
Scène 14
Don Guichot, Le Duc, Sancho Pança, La Duchesse
Don Guichot
Nous triomphons, Seigneur : mais ce n'est pas sans peine ; Et ce qui me surprend, après tant de combats, Tant de sang répandu, c'est qu'il n'y paraît pas, De maudits Enchanteurs, ennemis de ma gloire ; Veulent diminuer l'honneur de ma victoire.
Le Duc
Parmi ces Enchanteurs vous avez des amis Qui sauront vous tenir ce qu'ils vous ont promis. Cette Île par Sancho n'étant plus gouvernée, Et renonçant lui-même à son Gouvernement, Si je me suis trompé, nous touchons au moment De voir désenchanter l'aimable Dulcinée.
Don Guichot
C'est un bonheur sans vanité, Seigneur, que j'ai bien mérité ; Et si le Ciel me rend justice, De l'enchanteur Archélaüs Il faut sans délais superflus, Que la promesse s'accomplisse ; Ou dans l'antre profond qui l'enferme aujourd'hui, S'il ne me la rend pas, j'irai m'en prendre à lui, Sancho m'y suivra.
Sancho Pança
Moi ?
Don Guichot
Pour rendre témoignage, N'étant plus Gouverneur, que le charme est fini. Qu'attendons-nous ? Allons, sans tarder davantage.
Sancho Pança
Comment, qu'attendons-nous ? Moi, vous suivre ! Nenni. Si le charme est fini, sans risquer le voyage L'Enchanteur sait où nous trouver : Ce que nous avons fait est un heureux présage, Nous commençons, c'est à lui d'achever.
La Duchesse
Sancho raisonne en homme sage.
Sancho Pança
Et chacun m'en doit approuver. Musique.
Le Duc
Quelle agréable symphonie. Se fait entendre dans ces lieux !
Sancho Pança
Je m'en sens l'âme réjouie.
Le Duc
L'Enchanteur vient lui-même ici.
Sancho Pança
Tant mieux ; Il est brave homme, allez, j'en réponds sur ma vie.
Scène 15
Archelaüs, Sancho Pança, Le Duc
Archelaüs
Je suis Archélaüs, ce fameux Enchanteur Si connu par toute la terre, Des Chevaliers errants le zélé protecteur, L'ennemi déclaré de qui leur fait la guerre, Sage et discret dispensateur Des prix qu'on doit à leur vaillance ; De mon Palais en diligence Dans celui-ci je viens exprès, Récompenser les nobles faits Du preux Chevalier de Manche ; Pour le rendre heureux à jamais, J'ai tout ce qu'il faut dans ma manche. Démons, lutins et farfadets, Troupe à m'obéir destinée, Ici par des chemins secrets Amenez promptement la belle Dulcinée ; Montrez-vous sous d'aimables traits, De crainte de donner quelque terreur panique À son Excellence Sanchique, Qui de la peur des ennemis N'est pas encore trop bien remis.
Sancho Pança
Il est vrai : mais pour me remettre, Si Monseigneur le Duc veut bien me le permettre, J'irai faire un tour un moment Dans le nouveau Gouvernement Que de sa grâce il vient de me commettre, Et moyennant un bon repas, Dans un moment ou deux il n'y paraîtra pas.
Le Duc
Très volontiers, Docteur, qu'on lui fasse grand' chère.
Sancho Pança
Plus de Docteur, de grâce, il n'est pas nécessaire Que l'on fasse à présent pour moi tant de façons ; Le Gouverneur de la cuisine Ne doit, selon moi, quand il dîne, Être servi que par des marmitons : Je suis sûr avec eux de n'avoir rien à craindre ; Ou, si pour me faire enrager Dans le boire ou dans le manger, Ils s'avisaient de me vouloir contraindre, À bons coups de bâtons je saurais les ranger.
Le Duc
Allez, et revenez nous joindre.
Sancho Pança
Je n'y manquerai pas, et comptez, Monseigneur, Que vous me reverrez de bien meilleure humeur.
Le Duc
Ne nous laissez donc pas dans une longue attente.
Sancho Pança
Non, non.
Scène 16
Archelaüs, Don Guichot, Dulcinée
Marche de Dulcinée, et sa suite.
Archelaüs
Vous, habitants de cette Île charmante, Que le vrai parangon des chevaliers Errants Vient par sa valeur éclatante De délivrer des périls les plus grands ; De sa force et de son courage Vous avez été les témoins, Vous en avez tout l'avantage, Et vous ne pouvez faire moins, Que de venir avec moi rendre hommage À l'Infante de Toboso, Que les exploits de Don Guichot Par mes soins tirent d'esclavage. Mais dans les airs quel bruit nouveau En ce moment se fait entendre ? C'est elle justement qu'au pied de ce coteau Ma calèche vient de descendre, La voilà.
Don Guichot
Permettez, Seigneur, que devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux. Bel oeil de Toboso, Princesse sans pareille, Souveraine de mes désirs, Unique objet de mes soupirs, De ce vaste univers la huitième merveille, Vivant soleil de beauté, Par qui mon coeur fut enchanté, Et que ma valeur désenchante, Jetez sur l'âme languissante D'un Chevalier dévoué tout à vous Un regard favorable et doux. Puisque ma dernière victoire Met fin à votre enchantement, Il ne manque rien à ma gloire, Que la permission de pouvoir humblement Baiser vos belles mains d'ivoire.
Dulcinée
Levez-vous, Chevalier, je sens comme je dois Ce que vous avez fait pour moi. Puisque vous m'avouez pour votre Souveraine, Il faut que je vous traite en Reine, Et que de vos vertus je vous donne le prix : Vous ne voudriez pas le recevoir d'une autre !
Don Guichot
Plutôt mourir cent fois.
Dulcinée
Remettez vos esprits, Que me demandez-vous ?
Don Guichot
D'être un jour votre époux, Et que vous me fassiez le destin le plus doux, En m'avouant pour tel vous-même aux yeux de tous.
Scène 17
Sancho Pança, Don Guichot, Dulcinée, Le Duc, Archelaüs, Elvire, Altisidore, Peralte, Tous
Sancho Pança
Je reviens, me voici toujours prêt à bien faire, À vos ordres, Seigneur, j'obéis promptement, En peu de temps j'ai fait grand' chère. Que votre cuisine est un bon Gouvernement ! Oh ! Cette Charge-là vaut mieux que la première ; Mais, qu'est-ce ci ? Voilà bien du monde assemblé.
Don Guichot
Ami Sancho, prends part à mon bonheur extrême : Voilà ma Reine, enfin.
Sancho Pança
Ma foi, c'est elle-même.
Don Guichot
Tu la reconnais ?
Sancho Pança
Oui, celle à qui j'ai parlé, Voilà ma cribleuse de blé : La malepeste, elle est bien plus charmante. Que lorsque je la vis pour la première fois : Mais un Enchanteur discourtois Sous de fort vilains traits peut cacher une Infante. (Mon maître est fou, l'aventure est plaisante.) Tout coup vaille, il est bon, puisque tout aujourd'hui On s'est moqué de moi, qu'on se moque de lui.
Don Guichot
Nord de tous mes exploits, étoile étincelante, Voilà mon Écuyer le fidèle Sancho, La fleur des Écuyers de la milice errante, Souffrez que je vous le présente.
Dulcinée
Il m'a déjà rendu visite au Toboso.
Sancho Pança
Ma foi, l'Infante ment ; car je mentais moi-même.
Dulcinée
Je le connais, je l'estime, je l'aime, Et je prétends qu'il ait part au bonheur, À la félicité suprême Que nous fait ce sage Enchanteur. Venez, mon Chevalier, près de moi prendre place, Mais que dis-je ? Ce nom n'est point assez pour vous ; Devant mes yeux vous avez trouvé grâce, Et je vous prends pour mon époux.
Don Guichot
Est-il quelque bonheur que le mien ne surpasse ?
Sancho Pança
On l'a tantôt bien dit, la fortune aide aux fous : Mais s'il en est heureux, ils ne le sont pas tous.
Le Duc
Nous sommes assemblés, célébrons l'hyménée Du vaillant Don Guichot et de sa Dulcinée.
ENTRÉE.
Air.
Archelaüs
Vive le grand Don Guichot, Et son écuyer Sancho : Oh, oh, oh, Qu'il est glorieux, qu'il est beau D'avoir changé la destinée De Dulcinée Du Toboso. La Manche est toute étonnée De ce soudain changement, Qui délivre Dulcinée Par les mains de son amant.
Dulcinée
Sancho partage la gloire De ce grand événement, Et c'est la fin de l'histoire De son beau Gouvernement.
ENTRÉE.
Sancho Pança
La sagesse la plus fine Est dans mon entendement : Je gouverne la cuisine, Et je gagne au changement.
ENTRÉE.
Archelaüs
Pour son guide Don Guichot a pris Alcide ; Le premier de ces héros Est descendu dans l'Averne Et l'autre dans la caverne De Montezinos.
Dulcinée
Pour modèle Sancho l'Écuyer fidèle Prend les bons buveurs de vin, Et sans la peur de la berne, Il serait à la taverne Du soir au matin.
BRANLE.
Sancho Pança
Pour cela non, j'ai bien la mine De rester éternellement Dans le nouveau Gouvernement Qu'on m'a donné de la cuisine, Et dès qu'il le faudra j'en prêterai serment.
Archelaüs
Dans cette Île fortunée Que gouverna peu Sancho, Admirons tous Dulcinée Du Toboso.
Elvire
Quelle heureuse destinée Pour le vaillant Don Guichot, D'épouser sa Dulcinée Du Toboso !
Archelaüs
Que sur sa haquenée L'Infante bien à gogo, En pompe soit remenée Au Toboso.
Altisidore
De peur que son arrivée Ne se fasse incognito, Quelle soit carillonnée Au Toboso.
Archelaüs
Puis de myrte couronnée, Ayant au doigt un anneau, Elle sera fiancée Au Toboso.
Peralte
Que le jour de l'hyménée Elle ne boive point d'eau, Au hasard d'être enivrée Au Toboso.
Archelaüs
Et de grande matinée Du plus excellent chaudeau Qu'elle ait pleine poêlonnée Au Toboso.
Sancho Pança
Plaise au Ciel que sa lignée Par enchantement nouveau, Ne soit point prématurée Au Toboso.
ENSEMBLE
Tous
Vive, vive mille années Le valeureux Don Guichot, L'Écuyer, et Dulcinée Du Toboso.