Monologue · 1881

Sapho

d’Armand Silvestre

Représentation
≈ 11 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
30
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Sapho F 15 ≈ 7 min 2
Alcée H 15 ≈ 4 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Sapho
Sapho
Alcée absent
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Sapho

Scène 1

Sapho

Elle prend sa lyre.

I

II

III

IV

V

VI

Après un silence.

Elle reste un instant accablée. - À ce moment, un vieillard s'approche d'elle et la contempla douloureusement. C'est Alcée.

Elle ne le voit pas.

Sapho

Enfin de mes douleurs la coupe est-elle pleine? Il est mort ! - Des bergers venus de Mitylène M'ont dit qu'il était mort, celui que j'adorais ! Celui que par les monts, les villes, les forêts, J'ai poursuivi, pareille à la bête chassée Emportant à son flanc le trait qui l'a blessée ! Ô Phaon, triste amant qui fis mes jours amers, J'ai, le coeur plein de toi, cherché le bord des mers Pour répéter ton nom, dont ma honte s'honore, A l'innombrable écho de la vague sonore Et le faire immortel ainsi que mon chagrin ! J'ai voulu te haïr, jeune homme au coeur d'airain ! Je l'ai cru ! la colère à notre âme est un leurre. Ingrat, je t'ai maudit !... Mort ! hélas ! je te pleure ! Oubliant tes mépris, fière de mon affront, Je veux chanter encor la grâce de ton front, Et qu'aux siècles lointains, cette lyre outragée Dise comment, de toi. Sapho s'était vengée ! Celui qui passait triomphant Debout dans sa grâce farouche, Sous l'or de ses cheveux d'enfant Dont le flot attirait ma bouche, Celui dont la feinte douceur M'atteignit de blessures telles, C'était Phaon le beau chasseur Dont les flèches étaient mortelles Comme Phoebus, l'archer des cieux Dont nul ne fuit la flèche sainte, Il passait, lent et gracieux, Le front couronné d'hyacinthe. Vainqueur, il traînait sur ses pas Mon âme par lui déchirée, Et mon sang qu'il ne comptait pas Empourprait sa route sacrée ! Pareil au feu de l'Orient Qui monte des bords de la plaine, Il s'était levé, souriant, Dans le ciel d'or de Mitylène. Ô jour pour moi sans lendemain ! De mes yeux cachant la brûlure, Aveugle, j'ai pris son chemin Aux parfums de sa chevelure ! Mon coeur ne s'est pas révolté Contre la loi qui porte en elle Que de l'éternelle Beauté Vienne la torture éternelle. Toi qui fis descendre aux enfers Mon âme à ton charme asservie, Phaon, les maux que j'ai soufferts, Je les pleure et je les envie. Car je ne te reverrai plus, Ô fils rayonnant d'une aurore, Et, plus que jamais superflus, Mes cris t'appelleraient encore ! Aux astres déclinants pareil Dont la nuit seule sait le nombre, Tu descendis au flot vermeil Où ma plainte évoque ton ombre. Mer aux abîmes infinis, Ainsi qu'autrefois Cythérée, Je pleure un nouvel Adonis Le long de ta route sacrée. Ton bruit doucement obsesseur Emporte, en la berçant, ma plainte... Car il est mort, le beau chasseur Au front couronné"d'hyacinthe ! Il est mort ! les bergers me l'ont dit : c'est certain ! Où ? je ne le sais pas. Depuis que le destin M'obstinait sans relâche à sa trace infidèle, Ingrat, il me fuyait, comme fait, d'un coup d'aile. L'oiseau craintif devant le batteur de buissons. C'est toi, fière Sapho, qui, rebelle aux leçons Des sages, aussi bien qu'à l'amour des poètes, Souffris de tels dédains les tortures muettes ! D'autres m'avaient aimée : Alcée, entre tous grand ! Mais que nous fait l'honneur lorsque l'amour nous prend, Dans le coeur dévasté ne souffrant qu'une image ? Ses mépris m'étaient doux bien plus que leur hommage Quel vide maintenant ! plus même cet affront Sous lequel, orgueilleux, s'humiliait mon front ! Tout a repris, pour moi, la nudité première !... Ses yeux, en se fermant, m'ont ravi la lumière.

Scène 2

Alcée, Sapho

Haut.

Silence de Sapho.

Plus haut.

Alcée

C'est elle !... Belle encore ! Et pourtant les regrets À leur cruelle empreinte ont façonné ses traits. Sapho ! Quelle douleur ! Sapho !

Sapho

Qui vient ?... Alcée !

Alcée

Quoi ! Tu me reconnais malgré l'ombre amassée Dans mes yeux par le Temps dont le doigt m'a courbé, Malgré le flot de neige à mes cheveux tombé !

Sapho

Oui, je te reconnais et je sais qu'avant l'âge, Causés par moi, les pleurs ont flétri ton visage Et t'ont fait de souci bien plus que d'ans chargé ! Mais ne me maudis pas !... Les dieux t'ont bien vengé !

Alcée

Te maudire, Sapho !... Oui, tu me fus cruelle ! Mais, sous une torture aveugle et mutuelle Enchaînés par l'Amour, les hommes sont, pour moi, Les bourreaux innocents d'une implacable loi. Lambeau de robe pris au dos sanglant d'Hercule, L'Amour est un fouet qui dans nos mains circule, Passant de l'un à l'autre et partout flagellant La vierge triomphante et le vieillard tremblant ! Pour qui conçoit ainsi l'Amour et son salaire, Contre qui nous torture il n'est pas de colère. Non ! je ne t'en veux pas, Sapho ! C'est un ami, Sachant contre l'Amour ton coeur mal affermi, Qui vient te consoler, pour que, par moi plus forte, Le faix que j'ai porté ton âne aussi le porte !

Sapho

Qui t'a dit ma douleur ?

Alcée

Je n'ai rien ignoré Des peines dont ton coeur, Sapho, fut déchiré. Mon souvenir pensif partout t'a poursuivie, Toi qui restes mon Rêve ayant été ma Vie !

Sapho

Puisque tu sais le mal qu'il m'a fallu souffrir, Ami, tu sais aussi que rien n'en peut guérir !

Alcée

Sans fermer à jamais sa blessure sacrée, On en peut adoucir la douleur acérée Et d'un flot moins fougueux en laisser fuir le sang.

Sapho

Qui t'apprit ce remède au pouvoir caressant, Ce baume dont le coeur est soulagé ?

Alcée

Toi-même Et l'affreuse douleur qu'on souffre quand on aime !

Sapho

Va, tu ne m'aimais pas, puisque tu n'es pas mort !

Lui montrant sa, lyre.

I

II

III

Il a élevé la lyre au-dessus de sa tète. - Sapho, partageant son enthousiasme, la lui reprend.

Alcée

Épargne à ton génie un éternel remord. Ô poète ! En tes mains prends la lyre immortelle. Le refuge aux souffrants et le salut, c'est elle ! Comment, dis-tu, par moi mon mal fut supporté ? - Je me suis souvenu, ma soeur, et j'ai chanté : La Lyre est l'amie éternelle ! L'Art montre l'éternel chemin ! Tout bonheur durable est en Elle, En Lui gît tout l'honneur humain Aux saintes cordes de la Lyre Vibre, après l'amoureux délire, Le réveil de notre fierté. À notre coeur même arrachées, Elles chantent, sitôt touchées, Un hymne d'immortalité ! La Lyre est la porte fermée Qui garde le jardin des cieux : Par Elle à notre âme charmée S'ouvre un séjour délicieux. Comme un chasseur qui tend ses toiles, Le poète prend des étoiles Au réseau de ses cordes d'or ; Et, des planètes effarées Volant les ailes déchirées, Fuit dans l'azur plus haut encor ! Sonore, éclatante et vermeille, Oiseau chantant, flambeau qui luit, La Lyre à l'Aurore est pareille, Chassant les ombres de la Nuit. Aux ténèbres du coeur levée, Souriante et de pleurs lavée, Elle monte en resplendissant, Et, sur nos tètes suspendue, Fait flamboyer dans l'étendue Nos larmes avec notre sang !

IV

Sapho

Oui ! tu dis vrai : la Lyre est sainte ! Pardonne, ami, si j'ai douté ! C'est vivre encor que, de sa plainte, Éveiller l'immortalité ; Que mêler encor son génie A l'universelle harmonie Des maux par les autres soufferts, Et, cette Lyre pour trophée, D'aller comme autrefois Orphée, Gémir jusqu'au seuil des enfers !

Alcée

J'aime à te voir ainsi, Sapho ! - Reprends courage ! Et les dieux de ton ciel chasseront cet orage. Car tous, - et j'ose enfin te le dire en ce jour - Nous rougissions pour toi de cet indigne amour. Un ingrat qui, tandis que Sapho se lamente, S'enivre lâchement aux bras d'une autre amante !...

Sapho

Phaon ! Mais il est mort !

Alcée

Non pas ! Il est vivant !

Sapho

Tu t'abuses, Alcée !

Alcée

Hier encor, triomphant, Je l'ai vu dans Lesbos avec Cassiopée !

Elle s'avance vers la mer, Alcée va pour la retenir.

Sapho

Phaon vit !... Mais alors ces bergers m'ont trompée ! Phaon vit et Lesbos qui m'a donné le jour Prête son ciel impie à son coupable amour ! Tout, jusqu'à mon berceau, me devient infidèle ! Ô sombre vision je le vois auprès d'elle ! Sa bouche est sur sa bouche ! Il lui donne un baiser ! Ne tomberas-tu pas, ciel, pour les écraser ! Ô folle, qui pleurais cet homme qui t'outrage, Demande au désespoir un suprême courage ! Phaon vit ! Mais alors c'est moi qui vais mourir !

Alcée

Grands dieux !

Elle la précipite dans les flots.

Sapho

Arrière, toi qui sais vivre et guérir ! Vieillard dont la douleur s'endort au chant des lyres. Prenant sa lyre avec colère. Et toi, vain instrument des antiques délires, Lyre, qui n'a rien pu pour mon coeur trop amer, Tu descendras, brisée, avant moi, dans la mer !

Alcée

Tout à l'heure pourtant...

Elle s'approche du rivage.

Sapho

Je pleurais tout à l'heure ! Mais, Alcée, à présent, regarde si je pleure ! Dans le feu de mes yeux lis mon dessein mortel !

Alcée

Au gouffre tu descends !

Sapho

Non ! je monte à l'autel Du Dieu qui, seul,,guérit l'inguérissable plaie ! Car mon corps que l'Amour a traîné sur sa claie Ne veut plus d'autre lit que l'éternel tombeau ! Car je porte un coeur vide et des yeux sans flambeau, Ne sentant plus en moi que la terreur de vivre !

Alcée

Où vas-tu, malheureuse ?

Elle se précipite dans la mer. - Alcée pousse un cri, puis, après un moment de silence.

Sapho

À la mort qui délivre ! Au néant qui m'appelle et m'ouvre enfin ses bras !

Alcée

Ô Sapho, dans tes chants, malgré toi tu vivras.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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