Prologue
Scène 1
Narrateur
Narrateur
Le besoin se faisait sentir d'un nouvel art Que nul encor n'avait prévu, même Ballard, Régisseur dans les temps anciens du Vaudeville. On affiche parfois, sur les murs de la ville, Que l'on vient de jouer un ouvrage important Qui doit émerveiller jusqu'au moindre portant De coulisse ; mais bah ! quand la toile se lève. Tout prestige fout le camp ainsi qu'en un rêve, Et le truc que Thierry pour nous plaire employa, Aboutit, à la fin, aux oeuvres de Laya... Cet ordre nous emmerde, et moi, Polichinelle, Je déclare, de ma voix la plus solennelle, Que je veux mettre fin à tout cela. - Seigneurs, Nous sommes gens de goût, et non pas des saigneurs De boeufs, comme on en voit aux portes de Montmartre ; Nous nous habillons tous de velours et de martre, Et le soir, entre deux londrès bien allumés, Nous récitons les vers des maîtres renommés. Donc, vous ne verrez pas ici de tragédie. La rime à tous nos vers mettra son incendie, Les dames lèveront leurs jupes jusqu'au ciel, Car nous devons, et c'est un point essentiel, Être, avant tout, moraux et plaire aux jeunes filles Que le couvent enferme encore sous ses grilles, Et qui, vouant déjà leurs âmes à Cypris, Par le calme des nuits touchent leur clitoris ! Nous vous ferions bien voir nos acteurs, mais pour l'heure, Ils sont tous retenus au sein de leur demeure, Notre jeune premier est à Fontainebleau ; La cour l'a demandé pour le second tableau Du Bossu. L'ingénue, - ô caprice bizarre Du sort ! - Notre ingénue accouche à Saint-Lazare. Nous avons convoqué la critique. Sarcey Ne vient pas ; c'est déjà quelque chose. L'essai Vous plaira-t-il, seigneurs, et vos clefs criminelles Feront-elles mourir tous ces polichinelles Qui chantent, font l'amour, et grimpent aux balcons ! Non ! vous applaudirez. Au revoir, tas de cons !
Acte I
Scène 1
Corbin
Corbin
Ma fille ne sait pas se laver, et je dois L'unir à Pignouflard, un être dont les doigts N'aiment pas à rester inactifs. Le derrière De Lucinde est rugueux ; tel, dans une clairière, Un chêne dont l'écorce est âgée et s'en va. Ce derrière n'est point l'idéal que rêva Mon gendre, lequel est porté sur la minette. Si je pouvais trouver un moyen déshonnête, Quoique prompt, pour forcer mon enfant à savoir Dans quel but nous avons inventé le lavoir...
Scène Deuxième
Scapin, Corbin
Scapin
C'est le digne Seigneur Corbin, je crois ?...
Corbin
Lui-même ; Comment vas-tu, Scapin ?
Scapin
Très bien. Le destin m'aime ; Je suis heureux.
Corbin
Heureux !...
Scapin
Et vous, Seigneur Corbin !
Corbin
Je voudrais décider ma fille à prendre un bain...
Scapin
Un bain ! Est-il possible ?
Corbin
Hélas !
Scapin
C'est d'un bon père. Votre fille est charmante...
Corbin
Elle me désespère.
Scapin
Pourquoi donc ? Ses cheveux sont des plus abondants ; Je lui crois tous ses plis, comme toutes ses dents ; Un grand air de pudeur de son être s'exhale...
Corbin
Oui, ma fille est charmante, il est vrai, mais d'un sale !... Figure-toi... mais non, tu ne le pourrais pas ! Desnoyers chez Carjat culbute où vont ses pas ! Son nom seul eût empli la bouche de Cambronne... Et Pignouflard, demain, effeuille sa couronne Virginale...
Scapin
Il l'épouse ?
Corbin
À peu près. - Comprends-tu ? Qu'à son époux ma fille apporte sa vertu, C'est juste ; mais il faut une vertu décente. Et j'ai peur que la sienne au grand instant ne sente...
Scapin
Conduisez-la chez moi, je la ferai laver.
Corbin
Elle se laverait ?
Scapin
Très bien.
Corbin
Je crois rêver ! Mais que fais-tu ?
Scapin
Je suis ruffian, et m'en vante.
Corbin
Nom de Dieu !
Scapin
Pourquoi donc ce geste d'épouvante ? Donnez-moi votre fille... on se lave chez moi. Vous hésitez ?
Corbin
Cela me cause quelque émoi...
Scapin
Bourgeois, vous êtes plein de préjugés !
Toujours perplexe.
Avec ménagement et douceur.
Corbin
Peut-être... Ma fille lavera son cul, cela doit être ; Mais entre se laver et devenir putain, Diantre !...
Scapin
Mais comprenez donc, esprit enfantin, Que je ne la prends point comme pensionnaire. Elle ne sera pas une fille ordinaire, Réclamant aux vieillards libidineux ses gants, Et tirant tous les jours des coups extravagants... Je ne veux exercer qu'une sage tutelle Sur sa personne ; rien de plus.
Corbin
Baisera-t-elle ?
Scapin
Le moyen autrement de lui faire aimer l'eau ?
Corbin
On m'a fait du bordel un bien sombre tableau...
Scapin
Des Pontmartin !... Laissez dire les imbéciles ; Tous les métiers sont bons en ces temps difficiles : Le mien est honorable entre tous.
Corbin
Cependant...
Scapin
Mais que suis-je, après tout, s'il vous plaît ? l'intendant Des plaisirs du public ; position légale, Honnête, et que nulle autre en ce monde n'égale.
Avec un accent de conciliation mêlée de scrupules.
Corbin
Mais ce mot : maquereau !
Scapin
Les mots sont du néant, Cher monsieur ! Vous devez trouver fort malséant, Alors, que Dinochau donne à dîner au monde Des lettres, qui n'a pas de fourneaux ?... C'est immonde. Selon vous, que d'avoir un hôtel pour les gens Qui n'ont pas de logis ?... Soyons plus indulgents. On peut fort bien tenir, sans cesser d'être austère, Un magasin d'amour pour le célibataire.
Corbin
Il n'en est pas moins vrai...
Avec une indignation généreuse.
Scapin
Qu'on trafique partout : Les Lévy de Renan, et Hachette d'About ! Et nous, quand simplement nous trafiquons des femmes, On viendrait nous couvrir d'épithètes infâmes !...
Corbin
Tu m'as ému Scapin... Ton discours est fort beau... Je t'amène ma fille : achète un lavabo !
Acte Deuxième
Scène 1
Estelle, Lucinde, Une Voix
Estelle
C'est demain, ô mes soeurs ! Le jour de la visite.
Lucinde
J'ai trouvé dans mes poils, ce soir, un parasite. Le joli morpion ! Il était rose et blanc, Avec un petit signe, à gauche, sur le flanc...
Estelle
J'aime les animaux ; si celui-là te gêne, Donne-le moi : je veux l'offrir à mon Eugène !
Une Voix
Ces dames au salon !
Estelle
Viens-tu, Nini ?
Elles sortent toutes.
Lucinde
J'y vais.
Scène Deuxième
Pignouflard
Pignouflard
Je viens revoir l'asile où, dans les jours mauvais, J'exerçais librement les fiertés de ma queue ! J'épouse après-demain une prunelle bleue, Et je viens répéter mon rôle pour l'hymen Que je dois contracter...
Scène Troisième
Lucinde, Pignouflard
Entre Scapin.
Lucinde
Bonjour, petit gamin.
Pignouflard
Seigneur ! Ma fiancée en ce logis étrange !
Lucinde
Vous y venez bien, vous !
Pignouflard
En un instant tout change... Ma future est en proie aux noeuds des étrangers ! Effeuillez-vous aux vents du nord, blancs orangers !...
Lucinde
Pourquoi me regarder ainsi, Paulin ?... Je t'aime ! Notre amour, approuvé par mon père lui-même, Est noble et pur... Demain, tremblante entre vos bras, Pignouflard, vous m'aurez... Oh ! Dis ! Tu m'apprendras Les doux secrets qu'on livre à la vierge craintive ?...
La repoussant avec dégoût.
Pignouflard
Arrière !... Écoute-moi : le champ que l'on cultive Ne se défriche plus !...
Plus tendre encore.
Lucinde
Mon Pignouflard ! Pourquoi Me repousser ainsi ? Ah ! Viens auprès de moi... Ne te souvient-il plus de nos jeunes années, De nos projets d'enfance et de nos destinées Jointes étroitement, marchant du même pas. Ensemble, comme on voit défiler les soldats ?
Avec une ironie méprisante.
Pignouflard
J'aurais, pour mon malheur, aussi pu naître femme... J'aurais pu, comme une autre, être vile, être infâme ! Courir le guilledou jusqu'au Coromandel ! Mais ne fusse jamais entrée en un bordel !...
Avec l'accent d'un homme qui comprend les exigences de la vie moderne.
Lucinde
Hélas ! Ce que Dieu veut... Oui, c'est une loi dure ! Mais je n'eusse jamais tenté cette aventure Avant mon mariage... Après, je ne dis pas ! Car il faut à l'époux préparer ses repas...
Avec passion.
Lucinde
Mais si je suis ici, c'est parce que je t'aime D'un amour violent, inextinguible, extrême ! Un jour, il est prochain, tu me remercieras... Une odeur de verveine est éparse en mes draps... Baudelaire, qui veille au sommet de Leucate. Me trouve faisandée à point et délicate... Oh ! Ne me jetez plus de ces regards affreux ! Vous êtes mon lion superbe et généreux !
Toujours amer.
Pignouflard
Avoir dans un bordel perdu son pucelage ! Si du moins elle avait vu le jour au village ! Adieu ! Je pars...
Lucinde
Tu pars ?...
Pignouflard
À la façon d'un pet.
Lucinde
Sans me donner mes gants, peut-être ? Quel toupet !
Scène Quatrième
Scapin, Pignouflard, Lucinde
Scapin
Découvrez-vous, Monsieur ! Respectez l'innocence. Il est ce ces vertus, au monde, qu'on encense, Qui ne valent pas ! Sais-tu, faible cerveau, Ce que d'elle j'ai fait ?
Pignouflard
C'est clair !... Un simple veau.
Lucinde
Il m'insulte, je crois ? Malhonnête !...
On apporte une cuvette pleine d'une eau noire à l'excès.
Scapin
Regarde !
Pignouflard
De l'encre de Guyot ?
Scapin
Non : c'est l'eau que je garde, Et qui lava le cul de cette enfant, le jour Qu'on vint la préparer aux actes de l'amour.
On apporte une seconde cuvette.
Pignouflard
Ô ténèbres ! Ça pue étrangement... Il semble !... Qu'on ai fait infuser deux Cochinats ensemble !...
Scapin
Regarde maintenant cette autre... Eh bien !
Pignouflard
Elle est Vide.
Scapin
Vide ! Non pas, mais pleine, s'il vous plaît, D'une eau pure et limpide à ce point, que l'on pense Ne rien voir...
Pignouflard
En effet.
Lucinde
C'est là ma récompense ! Je me lave depuis huit jours avec cette eau... Est-elle assez propre, hein ?
Subjugué.
Pignouflard
Les amours de Watteau Y mirent leur visage où la rose foisonne !...
D'un air de reproche.
Lucinde
Diras-tu maintenant que mon cul empoisonne ?...
Avec ivresse.
Pignouflard
On ne se lave bien qu'au bordel ! Des ingrats Peuvent seuls à ton con préférer un con gras !
Lucinde
Et tu méconnaissais mon coeur...
Scapin
Ma tâche est douce.
Scène 101
Corbin, Scapin
À Pignouflard.
Corbin
Et de peur que ton âme encor ne se courrouce, Voici sa dot, qui vaut bien de vaines primeurs.
Apothéose et couronnement du buste du divin Marquis.
Scapin
Le théâtre, messieurs, est l'école des moeurs.