Comédie · 1931

Vers les saules

d’Albert Glatigny

Représentation
≈ 29 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
164
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Henri H 48 ≈ 10 min 5
Marcel H 32 ≈ 6 min 6
Blondine F 17 ≈ 5 min 2
Henriette F 34 ≈ 5 min 6
Pontchartrain H 27 ≈ 2 min 3
Éléonore F 6 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Vers les Saules
Henri absentabsentabsentabsentabsent
Marcel absentabsentabsentabsent
Blondine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsent
Pontchartrain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éléonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Vers les Saules

Scène 1

Henri, Blondine

Henri

Ramasse qui voudra mon coeur, je n'en veux plus !

Henri la regarde surpris. Elle continue :

Blondine

Je le prends. Vous avez des trésors superflus ? Vous les jetez au vent et le vent me les donne. Exécutez-vous donc, cher Monsieur, je l'ordonne. Ce coeur qui m'appartient, je le veux à l'instant.

Henri

Chère belle, ce coeur, qui m'embarrassait tant, Qu'en ferez-vous ?

Blondine

Qui sait ? Une boucle d'oreille, Une grappe semblable aux grappes de la treille Et que je presserai dans mes petites mains ; Le pelote de son où mes doigts inhumains Enfonceront l'acier qui mord ma chevelure, Ou bien j'effilerai sa fine dentelure Pour en garnir ma robe aux volants étagés.

Henri

Ah ! Mon coeur est bien vieux pour tant d'emplois, songez... Comment vous nomme-t-on ?

Blondine

Blondine.

Henri

Ô Blondinette ! Quand on se pend longtemps après une sonnette, Le cordon, un beau jour, se casse.

Blondine

Grand malheur ! On en achète un autre. Après ?

Henri

Ô lèvre en fleur ! Vous riez ! Le moulin, haut perché sur la butte, Sait où votre bonnet, hier, fit sa culbute, Au bruit des rires fous et des claires chansons, Et, si nous cherchions bien, dans les prochains buissons Les rubans du bonnet se trouveraient encore. Abeille, vous savez où le miel se picore : Ce corsage, ces yeux vifs, témoins éclatants, Vont proclamer partout vos jeunes dix-huit ans. Mais moi ! Comme un vieillard dont la nuque grisonne, En matière d'amour, hélas ! je déraisonne, Et, malgré les appels de vos yeux embrasés, Ma lèvre ne sait plus où nichent les baisers !

Blondine

Les cantonniers sont là pour indiquer la voie.

Henri

Non ! Ils se cachent tous, de peur qu'on ne les voie.

Blondine

Écoutez, à me voir on dirait, je le sais, Une cervelle en l'air. Pourtant, j'ai des accès De bonté, qui parfois traversent ma folie. Je connais les sentiers de la mélancolie. Vous souffrez, je l'ai vu, car, par les jours d'été, Celui qui s'en va seul est un être attristé. Lorsqu'on entend frémir les airs de la guinguette, Que le plaisir à deux vous appelle et vous guette Et qu'il fait du soleil, il faut souffrir, vraiment, Pour se complaire ainsi dans son isolement ! Or, moi qui ris toujours, je n'aime pas qu'on pleure. Je vous suivais depuis quelque temps. Tout à l'heure, Quand vous avez jeté ce cri désespéré, Je riais, et mon coeur s'est tout à coup serré. Cela m'a fait du mal. Et puis, je suis venue Tendre à votre douleur une main inconnue, Il est vrai, mais qui peut rendre vos maux moins lourds. Allez-vous repousser ma patte de velours ?

Henri

Cette petite main, je l'aime et je la baise, Mais elle ne peut rien pour moi. Je suis obèse, Triste, cassé. Mon âge est absurde.

Blondine

Ah ! Vieillard ! Votre hâtif hiver est formé de brouillard, Mais le brouillard s'en va, quand les clartés sereines Embrasent l'horizon par les yeux des sirènes, Quand les beaux jours de juin invitent les rêveurs, Quand les pommes pour Ève ont de vertes saveurs ! Ce dimanche est charmant parmi tous les dimanches ; Regardez : les bras nus s'échappent de leurs manches, Partout, joie et bonheur, et, si vous en doutiez, Écoutez les couplets épars des canotiers ! Les amants, qui toujours trouvent où se repaître, Bravent sous les bosquets l'oeil du garde champêtre, Et, sur l'enseigne en bois du riant cabaret, Cupidon, qu'on barbouille avec du vin clairet, Lance, sans nul repos, ses flèches éternelles, Et les perd au milieu des nombreuses tonnelles !

Henri

Quand on porte le deuil de ses illusions...

Blondine

Quand on est assailli de folles visions...

Henri

Ô passé bienheureux ! Henriette ! Henriette !

Blondine

Ah ! Je la sais par coeur la vieille historiette Que vos pleurs étouffés murmurent. Tout est vieux, Tout rajeunit pourtant malgré les envieux ! Vous aimiez une femme, et la femme inconstante Vers un autre pays porte aujourd'hui sa tente ? Mais, n'est-il qu'une vigne au monde où les raisins Mûrissent ? Il en est sur les côteaux voisins Où la grappe sanglante est encore accrochée. Nous pouvons nous donner la main. Je suis fâchée Avec Léon. Léon fut mon amant jadis, Eh bien ! Nous chanterons un seul De Profundis, Pour l'amour de Léon, pour l'amour de la belle ! Mais les pleurs sont fatals aux yeux. Je me rebelle Contre le spleen morose et les pleurs ennuyeux ! Ma bouche veut s'ouvrir pour les éclats joyeux. Or, j'ai quitté Paris et j'ai pris les gondoles Pour les champs embaumés où, sous les girandoles, Étoiles que l'on met aux feuillages touffus, Les sons du violon mêlés aux bruits confus, Semblent prendre nos pieds, et leur coudre des ailes !

Henri

Où, dans le bal poudreux, de vives demoiselles Passent les yeux chargés de flammes et d'éclairs, Où les vins du bouchon que l'eau sut rendre clairs. Se boivent si gaîment sous la verte charmille, Où tout rayonne, où tout flamboie, où tout fourmille !

Blondine

Votre regard s'anime en en parlant. Pourquoi N'y pas venir, monsieur, au lieu de rester coi Comme un épouvantail à pierrots ?

Henri

Ô Blondine ! La sagesse a touché ta lèvre grenadine. Tu dictes le devoir, ô mon jeune mentor ! Ton ivresse a raison, et je suis un butor.

Blondine

Eh bien, courons au bal tous les deux.

Il l'embrasse !

Henri

Oui, j'accepte ! Nous tâcherons de joindre un exemple au précepte Et nous noierons l'amour dans un amour nouveau ! Oui, le soleil de juin frappe sur mon cerveau ! Je veux aimer encore, aimer sous les ramures, Aimer comme l'on aime au temps des moissons mûres, Au milieu des bluets et des coquelicots, Au milieu des baisers dont sont pleins les échos !

Blondine

Eh ! Que faites-vous donc ?

Henri

Je t'embrasse, Blondine ! Tiens, vois ce cabaret et lis : ICI L'ON DÎNE.

Blondine

Je ne sais si je dois...

Ils entrent dans le cabaret. Paraissent, d'un autre coté, Henriette et Marcel.

Henri

Pas de scrupules vains ! Ne t'en souviens-il plus, chère, c'est toi qui vins Tout d'abord me parler de joie et de folie Et ranimer en moi l'espérance pâlie ! J'avais jeté mon coeur et tu l'as ramassé, Viens dîner ! Le menu sera bientôt dressé, Et l'amour surgira, victorieux athlète, Dans le rouge Argenteuil, les pieds sur l'omelette !

Scène 2

Henriette, Marcel

Henriette

Là nous sommes venus dans le mois des bourgeons ; Des canards barbotaient dans la vase et les joncs, De beaux petits canards que l'on mit à la broche... Bon ! Ma robe aux buissons à chaque instant s'accroche.

Marcel

Tel mon coeur à vos yeux s'accroche, belle enfant.

Henriette

Est-il bête ! Le poids de l'air est étouffant Et vous me récitez de ces fadeurs énormes !

Marcel

Je vous aime !

Henriette

Allez donc m'attendre sous les ormes !

Marcel

Écoutez-moi...

Marcel veut répondre, mais, sur un geste impérieux d'Henriette, il sort en disant :

Henriette s'est assise au pied d'un arbre. Entrent par le fond, Monsieur et Madame Pontchartrain.

Henriette

Voyons, taisez-vous, à la fin, Ou plutôt, commandez le dîner, j'ai très faim. Oh ! L'adorable fille !

Scène 3

Pontchartrain, Éléonore

Pontchartrain

Oui, nous pourrons, bichette, Donner en cet endroit notre coup de fourchette.

Éléonore

Ces bords de la rivière ont un calme si frais... Oh ! Les rêves charmants qu'en ce lieu je ferais !

Pontchartrain

Ouf ! Qu'il fait chaud !

Éléonore

Arsène !

Ils passent.

Pontchartrain

Éléonore !

Scène 4

Henriette

Henriette

Aux branches De ces arbres, jadis pleines de gaîtés franches, J'ai pendu bien des fois mon mantelet. Souvent, J'ai couru, les cheveux soulevés par le vent, Sur ces bords. Il baisait mes tresses répandues En ondes sur mon col. Vous êtes-vous perdues, Belles heures d'amour que je cherche partout ? Ô Sèvres, Romainville, ô Meudon, Montretout, Jardins, ô parcs semés de roses, sources pures, Forêts dont le soleil colorait les guipures De feuilles et de fleurs ! Je suis triste aujourd'hui. C'est qu'alors, il était près de mes côtés, lui ! Pourquoi l'ai-je quitté ? Dans ce mois de décembre, Quand il s'est trouvé seul en sa petite chambre, Quel froid l'a dû saisir alors ! Pauvre chéri, Comme il a dû souffrir ! Tout seul ! Est-il guéri ? Ah ! Sans doute qu'il a pris une autre maîtresse. Comme j'arracherais les yeux de la traîtresse, Si je la rencontrais quelque jour à son bras ! Oh ! Dans mon coeur, Henri, dans mon coeur, tu vivras. Éternel souvenir des heures amoureuses, Souvenir éternel des heures bienheureuses !

Scène 5

Henri, Henriette

Henriette pleure, on entend un léger hoquet.

La reconnaissant.

Henri

Choisissons un endroit propre à notre repas, Afin que les fâcheux ne nous dérangent pas. Vive Blondine ! c'est la maîtresse idéale. Tu brilles sur son front, aurore boréale, Et tout l'azur du ciel dans ses yeux est enclos. Vive Blondine ! Tiens, on dirait des sanglots, Une femme qui pleure ? Elle est seule. Pauvrette, Son chagrin passera. Je ne sais qui m'arrête Auprès d'elle. Henriette !

Henriette

Ah ! Mon Dieu ! Te voilà.

Henri

Dire que tout ceci pourtant m'ensorcela. Ô ma raison !

Henriette

Monsieur Henri...

Henri

Mademoiselle... Ah ! Quel diable en mon coeur m'entraîne encor vers elle ?

Henriette

Je voudrais vous parler, mais je n'ose.

Henri

Achevez.

Henriette

Vous allez bien depuis... le jour où... vous savez ?

Henri

Où j'ai cru que j'allais mourir ! Vous êtes bonne. Oui, ce sont de ces jours funèbres qu'on charbonne Sur le mur, et ces jours ne s'effacent jamais...

Henriette

Autrefois... tous les deux...

Henri

Du temps que je t'aimais ! C'est le Donec gratus, la chanson éternelle !

Henriette

Quand nos mains se donnaient l'étreinte fraternelle Dans ta petite chambre. Ah ! Que nous nous aimions, Henri ! La nuit venait doucement, nous rêvions, Et le même sourire illuminait nos lèvres.

Henri

Puis, comme pour payer les bijoux des orfèvres, L'amour ne suffit pas... Ah ! comme j'ai pleuré ! Si tu savais combien j'étais désespéré !

Henriette

Qu'il fait chaud ! Sous le poids de l'air trop chaud, on plie. Et vous êtes venu... seul ? Est-elle jolie ?

Henri

Qu'irait-on faire au bois tout seul ! J'ai sous le bras Dix-huit ans en jupon.

Henriette

Tu me la montreras. Comment la nommes-tu !

Henri

Blondine.

Henriette

Ah ! cette fille ? Mais vous n'y songez pas, Henri, cela babille Ainsi qu'un perroquet.

Henri

Elle parle à mon coeur.

Henriette

Mais ses yeux ont toujours un air louche et moqueur.

Henri

Je les ai vus s'ouvrir, et la jeune espérance A coloré pour moi leur calme transparence.

Henriette

Non ! Ce n'est pas cela qu'il vous faut. À son nom J'ai tressailli de haine et de colère, non, Henri, ne l'aimez pas. Cette fille est méchante, Rien en elle ne vibre, en elle rien ne chante, Comme elle vous rendrait malheureux !

Henri

Moins pourtant Que celle qui s'en est allée en emportant Mes rêves les plus chers ! Ah ! moins que cette ingrate Qui m'a fui lâchement, trouvant, l'aristocrate, Que ma chambre n'avait pas assez d'acajou, Et qui m'a laissé là comme on fait d'un joujou, Pour un je ne sais qui doré sur les coutures ! Elle était bien aimée entre les créatures, Cependant, cette fille aux froides cruautés !

Henriette

Dites-moi, n'est-ce pas que vous la regrettez ?

Henri

Son épaule, le soir, était douce à ma tête,

Elle attire la tête de Henri sur son épaule, tous deux se regardent, rouges et embarrassés.

Henriette

Et pour la recevoir toujours elle était prête.

Henri

Ô bizarre destin ! Quand je la rencontrais Parfois sur l'escalier, son visage si frais, Son nez si bien rosé, sa démarche hardie, Tout ce qui faisait d'elle une enfant étourdie, Rien ne conseillait l'amour, et je passais Insoucieux, et toi, cher ange, tu pressais Le pas, en murmurant : Que ce garçon est drôle ! Un jour... Ah ! quel démon nous soufflait notre rôle ? Nous nous entretenions comme de gais amants. Je t'aimais, tu m'aimais, oh ! Quels enivrements !

Henriette

Comme vous passiez vite, adorables soirées !

Henri

C'était l'hiver, la nuit abrégeait les vesprées.

Henriette

Et comme nous courions parlant à demi-voix, Dans la neige, ignorant si les vents étaient froids !

Henri

Je t'aimais en ce temps où les portes sont closes, Où l'on s'embrasse, où l'on dit mille folles choses, Près de l'âtre où souvent le feu ne flambait plus. Mais nous n'en savions rien tous les deux ! Tu me plus Dans la morne saison où le grand ciel s'ennuie D'être toujours rayé parla bise et la pluie. Ô folle ! tu jouais avec mes vieux bouquins. Lorsque je regardais tes petits brodequins Revenir au logis, crottés et tout humides, Je disais : Espérons ! Quand les bourgeons timides Annonceront avril et les prés refleuris, On pourra s'envoler pour un jour de Paris. Les arbres, enivrés de leur nouvelle sève, Ombrageront la mousse ; oui, j'avais fait ce rêve. Je nous voyais tous deux marcher, jeunes et fous, Éveillant les échos bruyants autour de nous ; L'hiver est loin déjà ; les chansons éclatantes Agitent le rideau des feuilles palpitantes, Je suis seul ! Et pourtant, voilà bien le décor Rêvé pour le bonheur !

Henriette

Nous sommes deux encor !

Henri

Que me dis-tu !

Henriette

Henri, c'est l'époque des roses, Les roses auraient peur devant nos fronts morose Aimons-nous et rions ! Écoute dans mon sein Mon coeur se ranimer et battre le tocsin. Oui, tu verras mes pieds vagabonder dans l'herbe Et mes mains entasser les pervenches en gerbe, Viens ! l'air retentira du cri de nos amours, Je suis folle de joie, et je t'aime toujours !

Henri

Ah ! reste dans mes bras ! Reste, que je la baise Cette tête adorée. Ah ! Mauvaise ! Mauvaise ! Que tu m'as fait de mal ! Si tu pouvais savoir Tout ce que j'ai souffert ? Si tu m'avais pu voir Heurter en sanglotant mon front sur les murailles, Et demander pourquoi l'heure des funérailles Était lente à venir ainsi ? Quand j'ai reçu Ce coup, je suis tombé. Ceux qui m'ont aperçu Les premiers dans ma chambre ont dit : Pauvre jeune homme ! Il n'en reviendra pas ! Et le père Anthiome, Tu sais notre voisin, oh ! ce bon vieux ! c'est lui Qui m'a le mieux aidé pendant ces jours d'ennui A porter ma douleur. Tu lui tendras ta joue Ce soir. Il ne faut pas trop lui faire la moue, Car il va te gronder, sois en sûre. Ah ! Mon Dieu ! Dis, tu n'essaieras plus de jouer à ce jeu ?

Henriette

Pardonne-moi, Henri.

Henri

Oui. Car pendant ces heures, J'évoquais devant moi les autres, les meilleures, Celles qui se passaient en rires infinis, Je vivais ces moments à tout jamais bénis ! Et puis, l'illusion, aidant à la mémoire, J'étais heureux. Mon coeur était comme une armoire Où tous mes souvenirs étaient numérotés, Alors, il me semblait te voir à mes côtés. Oui, mon isolement et mes larmes brûlantes, Mes désespoirs sans fin et mes angoisses lentes, Tout ce qui m'a vieilli, tout ce qui m'a glacé, Je te pardonne tout, pour le bonheur passé !

Henriette

Eh bien, pardonne aussi pour l'ivresse future, Pour le bonheur présent.

Ils se tiennent embrassés. Survient Marcel.

Henri

Ô chère créature Perdue et retrouvée !

Scène 6

Marcel, Henriette, Henri

Marcel

Admirable tableau ! Symphonie amoureuse où je fais un solo !

Henriette

Tiens ! C'est vous ?

Marcel

Oui, c'est moi. Merci de la surprise Que vous me prépariez.

Henriette

Mon cher, aucune brise N'a soulevé mon coeur sur ses ailes pour vous. L'hirondelle retourne à l'ancien nid, si doux, Qu'elle aurait du toujours y demeurer blottie.

Marcel

Perfide !

Henriette

Et de quel droit cette absurde sortie ! Quand vous ai-je promis quelque chose ?

Marcel

Il est vrai... Mais en prenant mon bras...

Henriette

J'ai dit : Je vous suivrai À la campagne, mais, condition expresse : Vous ne me soufflerez pas un mot de tendresse.

Marcel

Je ne dis pas non, mais...

Henriette

Ah ! Ah ! Pauvre garçon ! J'ai retrouvé Henri. Vous savez la chanson ?

Marcel

Mais être venu deux et rester seul, c'est bête, Surtout quand le soleil vous donne sur la tête.

Henri

Lydie est revenue, ô Calaïs ; allez Chercher quelque amoureuse ailleurs, si vous voulez !

Elle prend le bras de Henri et sort en chantant :

Henriette

Adieu, Marcel ! L'oubli vous sera bien facile. Et l'on revient toujours, À ses premiers amours.

Scène 7

Marcel

Entrent Monsieur et Madame Pontchartrain.

Marcel

Encore cet oiseau qui m'échappe ! Imbécile ! Que pensez-vous de moi, tonnelles, verts rideaux, Qui me regardez là, sottement, grands badauds ! Quitterai-je les champs tapageurs où l'on pêche, Sans avoir effleuré le velours d'une pêche ? Non ! non ! je veux rester, je resterai ! Tant pis ! Mais il faut que j'égrène aussi quelques épis Dans la blonde campagne avec la Dorimène Que le sort vers l'endroit où sont mes pas amène ! En route pour l'amour ! Cherchons bien. Justement Une dame, un monsieur vieux et laid, c'est charmant !

Scène 8

Pontchartrain, Éléonore, Marcel

Pontchartrain

Certes, il est des cas où le sage recule, C'est un fait avéré...

Éléonore

Vous êtes ridicule.

Marcel

Je suis de votre avis, Madame.

Pontchartrain

Hein ! Quel est Cet intrus, et pour quoi me prend-il, s'il vous plaît ?

Marcel

Je ne vous parle pas, Monsieur.

Pontchartrain

Comment ?

Marcel

J'approuve Ce que Madame a dit à l'instant, et je trouve Qu'elle a deux fois raison. Donnez-moi donc la paix. Oui, Madame, cet homme est un butor épais, Vous ayant...

Pontchartrain

Mais, Monsieur...

Marcel

Assez sur ce chapitre.

Pontchartrain

Ah ! Vous êtes encore un bien singulier pitre, Convenons-en ! Monsieur arrive là tout droit, Me trouve ridicule, et je n'ai pas le droit De me fâcher ! Allons, mais je n'aurais pas d'âme !

Marcel

Encore un coup, monsieur, je m'adresse à Madame.

Éléonore

C'est à moi qu'il s'adresse.

Pontchartrain

Ah ! Très bien ! Je me tais. Grands dieux !

Marcel

Figurez-vous, Madame, que j'étais À la campagne, avec une jeune amoureuse, Charmante, vive et folle, un oiseau ! Vaporeuse À l'excès. Nous étions venus là pour dîner Ensemble ; puis après nous devions cheminer Par les sentiers perdus, où notre dialogue Fût devenu bien vite une divine églogue. Or, dès les premiers vers à peine murmurés, Brisant et disloquant les mètres préparés, Tombe un monsieur du ciel. Mon amante, ô frivole ! Tressaille, pousse un cri, puis dans ses bras s'envole. Je reste là, madame. Et notez que j'avais Un tas de madrigaux qui n'étaient point mauvais, Un galant répertoire admirablement tendre, Et personne, personne à qui le faire entendre ! C'était navrant ! Rentrer en dedans mon amour. Mais je vous vois, madame, et je vous fais la cour ; Je tombe à vos genoux, je saisis vos petites Menottes, qui nous font songer aux clématites, À la neige, au jasmin si pur, au lys vainqueur. J'y répands mes baisers. Voulez-vous de mon coeur ? Vous riez doucement. Car, sur votre visage, Le rire est un rayon dans un frais paysage, Et je prends votre bras, que vous m'abandonnez.

Pontchartrain

Et que fais-je en ceci, Monsieur ?

Marcel

Vous me gênez.

Pontchartrain

Mon Dieu !

Marcel

Que fais-je en somme ? Une chose ordinaire.

Pontchartrain

Quoi, la cour à ma femme, et vous !... sang et tonnerre !

Marcel

Donc, Madame, vos yeux ont de charmants reflets. Tels brillent dans les cieux embrasés, les palais Où le rouge Phébus remise sa berline. Vous avez une grâce adorable et féline ; Vos mains sont d'un enfant; j'adore votre front, Ciel pur que les soucis jamais n'obscurciront ; Vos douces lèvres sont pareilles aux grenades, Une abeille y viendrait guider ses promenades. N'est-ce pas qu'il est doux, quand on a tout cela, Les yeux où le Soleil lui-même étincela Le charme, la beauté, la voix pure et sonore, De se l'entendre dire ainsi qu'...

Pontchartrain

Éléonore !

Marcel

De se l'entendre dire ainsi qu'à vos genoux, Madame, je le dis.

Marcel sans répondre, embrasse la main de la dame.

Pontchartrain

Dieux bons ! Où sommes-nous ! Vous allez mettre un terme à ces propos bizarres ! Eh ! Que faites-vous donc ?

Marcel

Parbleu ! Je prends des arrhes.

Pontchartrain

Voulez...

Marcel

Il est des gens bien impatientants. On m'appelle Marcel, Madame, et j'ai vingt ans, Me voulez-vous aimer ?

Pontchartrain

Est-ce ainsi qu'on me berne ! Vous allez à l'instant mettre en votre giberne, Mon beau soldat d'amour, ces déclarations.

Marcel

Vous m'ennuyez avec vos interruptions ! Voyons ! Me voulez-vous chercher une querelle ? J'accepte !

Pontchartrain

Ma femme est...

Marcel

Je me battrai pour elle Et vous boirez mon sang, énorme spadassin !

Pontchartrain

Spadassin !

Marcel

Vous voulez vous rougir dans mon sein, Rougissez !

Pontchartrain

Mais du tout !

Éléonore

Au secours !

Scène 9

Henriette, Marcel, Henri, Pontchartrain, Éléonore

Henriette

Qu'est-ce ? Qu'est-ce ?

Marcel

Eh rien, c'est le fracas de cette grosse caisse.

Henri

Mon oncle Pontchartrain !

Pontchartrain

C'est toi ! Dieu soit loué ! Viens défendre ton oncle, ô neveu dévoué !

Henri

Vous n'avez pas toujours, pour moi, l'un de vos proches, Été, comme Bayard, un oncle sans reproches, Et je vais demander souvent aux usuriers, Quand les temps sont mauvais, l'argent que vous pourriez Me donner. Vous m'avez refusé ma cousine Pour lui faire épouser je ne sais quelle usine, Mais je serai clément, comme le sont les dieux, Plus peut-être. Je suis miséricordieux, Mais juste cependant. Parlez, jouis la cause.

Pontchartrain

Tu seras indigné quand tu sauras ce qu'ose Ce jeune homme.

Henri

Monsieur Marcel !

Henriette

Un bon garçon.

Henri

Spirituel.

Éléonore

Aimable.

Pontchartrain

Et qui vient sans façon Me dire que je suis ridicule, à ma face ! Mais ce n'est qu'un détail oiseux, et je l'efface.

Henri

Hé ! Diable !

Pontchartrain

Il tombe aux pieds de mon épouse, puis Dit qu'il l'aime. Je suis calme autant que je puis, Je parle doucement d'abord, monsieur m'envoie Haranguer les moineaux, et veut que je le voie Tranquillement conter ses fleurettes en l'air

Marcel

Allons, modérez-vous, monsieur, vous avez l'air D'un dentiste enrhumé. Soyez donc plus auguste.

À Marcel.

Henri

Les ennuis sont un vin que le sage déguste Quand le moment en vient. Mon oncle, dégustez. Mais qui peut vous conduire à ces extrémités D'aller faire la cour à ma tante ?

Marcel

La faute De tout ceci, Monsieur, sur le soleil ressaute. Que faire un jour de juin, quand on est dans les champs, Qu'autour de vous, partout, sur les coteaux penchants, Sur la route, on entend jaser sous les ombrelles Des couples de ramiers avec leurs tourterelles ! On boit l'amour dans l'air. Moi j'étais venu deux, Et vous avez trompé mon espoir hasardeux. De là ma rage. Puis, vous m'avez dit vous-même : Lydie est revenue, ô Calaïs, et m'aime, Cherchez quelque amoureuse ailleurs si vous voulez !

Pontchartrain

Tu l'as dit ?

Henri

Je l'ai dit.

Pontchartrain

Mes esprits sont troublés.

Henri

Mon oncle, vous voyez ; maintenant tout s'explique.

Pontchartrain

Sa conduite à présent me paraît moins oblique.

Marcel

Madame se présente. Elle a de fort beaux yeux. Peut-on n'en pas sentir le charme gracieux ?

Henri

Ce n'est guère facile en effet.

Marcel

À ma place Qu'eussiez-vous fait, monsieur ? car on n'est pas de glace. Les yeux sont faits pour voir et le coeur pour sentir ?

Henri

L'argument est logique. Essayez d'en sortir.

Pontchartrain

Mon neveu, tout ceci me rend l'esprit perplexe, Certes, il a raison, mais pourtant ça me vexe... Tiens, je pars.

Scène 10

Blondine, Henriette, Henri, Marcel

Mouvement général.

Blondine

Ça, voilà deux heures que j'attends.

Henriette

Cette femme, c'était...

Henri

Ma chère, un contre-temps Survient dans nos amours et finit le volume Dont le commencement est resté dans la plume. L'encre manquait. Pourquoi fatiguer le papier Qu'on froisserait en vain sans y rien copier ? L'oiseau du souvenir gazouillait dans les chênes, Et mon coeur s'est repris à ses premières chaînes.

Blondine

Eh, n'en rougissez pas ! heureux qui peut aimer, Mais plus heureux celui qui voit se ranimer L'amour qu'il oubliait, un jour d'ingratitude ! Que voulais-je ? jeter en votre solitude, Un peu de ma folie, un peu de ma gaîté ! Et, complice en cela du soleil de l'été, Quand vous niiez la joie, arrêter vos blasphèmes Qui se sont, à présent, interrompus d'eux-mêmes. Adieu donc ! Je m'en vais vous laissant, pauvre oiseau, Vous débattre à votre aise au milieu du réseau Fatal, où la sirène à la voix tentatrice Vous a repris encor.

Henri

Chère consolatrice Qui vous consolera ? Qui consolerez-vous Maintenant ?

Marcel

Vous voyez un homme à vos genoux, Qui vous offre son bras pour aller dans la plaine, Un homme abandonné. Vous pouvez, Madeleine, Encore cette fois répandre vos parfums.

Blondine

Nous verrons.

Marcel

Voyez vite.

Henri

À nos ennuis défunts ! Buvons et que la joie étincelle et fleurisse !

Blondine

Notre auteur n'a voulu peindre que son caprice, Dans cette comédie où tout va de travers. Quand il a secoué les rimes de nos vers, Sa raison voyageait sur une mer lointaine.

Henriette

Ô messieurs ! Désarmez la critique incertaine Pour cette oeuvre où l'amour allume son fanal, Et qui prend nos baisers pour tout couplet final.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.