Comédie · 1865

Une amie

d’Émile Bergerat

Représentation
≈ 31 min
Distribution
2 hommes
Répliques
323
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Richelieu H 162 ≈ 19 min 3
La Marquise H 161 ≈ 12 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Une Amie
Richelieu
La Marquise absent
PDF

Une Amie

Scène 1

Richelieu, La Marquise

Richelieu

Madame... Hortense...

La Marquise

Non.

Richelieu

Madame la marquise, Voulez-vous, s'il vous plaît, accepter une prise?

La Marquise

Vous êtes un vilain ; laissez-moi...

Richelieu

Le tabac Est, me disait Tronchin, très sain à l'estomac ; Il chasse les humeurs que nous nommons... jalouses, Aveugle les maris au profit des épouses...

La Marquise

Je vous déteste.

Richelieu

Mais son plus doux agrément Est de raccommoder l'amante avec l'amant...

La Marquise

Oh ! Non.

Richelieu

Il a, parmi ses vertus singulières, Celle de préférer les riches tabatières : Dans les chambres d'émail il se tient mieux au frais...

La Marquise

Dire que pour un mot je lui pardonnerais!

Richelieu

Ravechel fait très bien ces boites ; la matière... Voulez-vous accepter au moins la tabatière ?

La Marquise

Infidèle !

Richelieu

Non pas, je suis au rendez-vous. Je vous prie, acceptez.

La Marquise

Je ne veux rien de vous. Quel plaisir trouvez-vous à mentir de la sorte, A changer, chaque jour, votre masque à la porte? Sont-ce là vos serments gros de fidélité? Vous aimez quinze jours, c'est votre éternité ! Ces grands amours s'en vont où s'en vont vos paroles, Au vent! et l'on vous croit ! Que les femmes sont folles ! Nous nous prenons toujours à ce piège éternel. Mais qui donc vous apprend à tromper?...

Richelieu

Ravechel M'a juré ses grands dieux que c'était son chef d oeuvre. La main d oeuvre en effet... Regardez la main d oeuvre.

La Marquise

Laissez donc cette boîte, et venez près de moi Justifier enfin votre manque de foi.

Richelieu

Mais voilà bien longtemps que je me justifie.

La Marquise

Vous justifier, vous ! Ah ! Je vous en défie! On vous a vu, monsieur, hier, chez la Guerbois Glisser dans quatre mains des poulets ; - cette fois Le nierez-vous ?

Richelieu

Qui sait ?

La Marquise

Faut-il que je précise Les noms ?

Richelieu

Vous les savez ? Précisez-les, Marquise.

La Marquise

Madame de la Roche, une rousse aux yeux verts, Dont les petits paniers sont toujours de travers. Vous voyez que je sais. Les autres sont pareilles. Madame de Vignon, dont les pendants d'oreilles Balayent les chemins, et ses autres défauts !... Madame de Courtville, avec son chignon faux Et ses crocs de devant.- Trois.- Madame de Tulle, Avec son griffon jaune et son nez ridicule... C'est encor du bel air, et presque de la cour, Passe ; mais vous tombez jusque dans le faubourg ! Si c'était tout encor !

Richelieu

Peste ! Encore autre chose ?

La Marquise

Il l'ose demander, ah ! Le méchant, il l'ose, Et je viens de le voir débiter ses caquets À Marton, ma servante, une fille à laquais! C'est être, mon cher duc, trop porté sur sa bouche !

Richelieu

Un homme de mon rang élève ce qu'il touche, Madame.- Mais où tend, et par quel à propos, Ce sermon si chargé des plus terribles mots? Je reçois à Versailles un billet qui m'invite A venir, sans tarder, voir ma déesse... - Vite, Je quitte tout, la cour et les princes, friand D'un souper amoureux et d'un amour riant ; Dédaignant les soupirs de vingt beautés hautaines, J'accours à ce souper comme un cerf aux fontaines, Et vous me recevez, ainsi que Massillon Accueillerait le diable... à coups de goupillon ! Sur de légers soupçons qu'après tout rien n'atteste...

La Marquise

Oh !

Richelieu

Que ma vanité dédaigne...

La Marquise

Elle est modeste, La vanité !

Richelieu

Du tout.

La Marquise

Si, très modeste !

Richelieu

Non ; On abuse beaucoup, Hortense, de mon nom.

La Marquise

Vous ne récusez pas au moins ce qu'on vous prête...

Richelieu

Mais je ne confonds pas l'amour et l'amourette.

La Marquise

Je vois (lue les cancans vous laissent assez doux.

Richelieu

J'aime à voir, quand je passe, aboyer les jaloux.

La Marquise

Oh ! Vous ne m'aimez pas !

Richelieu

Y songez-vous, Marquise ? Je ne vous aime pas ! - Faut-il que je vous dise Jusqu'où va cet amour ?

La Marquise

Prenez la balle au bond Et dites-le toujours, monsieur le vagabond,

Richelieu

Cette boîte d'émail me servira de preuve.

La Marquise

Elle est de Ravechel, après ?

Richelieu

L'idée est neuve Et la mode en prendra. - Poussez ce diamant, Et la divinité dont mon coeur est amant, Comme je suis sans peur, me verra sans reproche.

Elle pousse le bouton, la botte s'ouvre; une petite planchette se dresse qui représente une miniature de la personne à qui on offre la tabatière.- Elle pousse un cri et se lève.

La Marquise

Le ravissant bijou! Madame de la Roche !

Richelieu

Aïe ! Je me suis trompé de boîte ! - J'ai perdu !

La Marquise

Êtes-vous confondu ?

Richelieu

Je suis donc confondu !

La Marquise

Et... quelle est votre excuse?

Richelieu

Ah ! Je n'en cherche aucune : Le tort n'est pas à moi, mais bien à la fortune. Elle a fléchi sous moi, c'est rare, Dieu merci !

La Marquise

Et ce mensonge affreux l'a-t-elle fait aussi?

Richelieu

Si l'on ne mentait pas en amour comme en guerre, On vaincrait rarement et l'on n'aimerait guère.

La Marquise

Je voudrais voir comment vous franchirez ce pas.

Richelieu

Ce que je vous dirai, vous ne le croirez pas.

La Marquise

Essayez.

Richelieu

La meilleure excuse est de me taire. L'Amour a sur les yeux un bandeau volontaire, Car il sait que le coeur est un gouffre profond Dont il est dangereux de mesurer le fond ; Aussi, de peur d'y voir, en aveugle il voltige; Vouloir sonder, c'est être amoureux du vertige... Voilà pourquoi je dis que la fortune a tort.

La Marquise

Ce paradoxe-là vous tient lieu de remord ?

Richelieu

Le pardon est facile et le mal sans remède... Au nom de quinze jours heureux...

La Marquise

Elle est trop laide !

Richelieu

Ah bah !

La Marquise

Regardez.

Richelieu

Non ; vous vous y connaissez ; Elle doit être affreuse, et c'est m'en dire assez. Ai-je pu délaisser une femme adorable Pour une rousse aux yeux... Parla fourche du diable ! Je suis un vrai manant ! Comment j'ai pu trahir !... Marquise, il faut me plaindre et non pas me haïr...

La Marquise

Je fais plus.

Richelieu

Allons donc !

La Marquise

J'oublie... à tort peut-être !

Richelieu

Et vous me rendez ?...

La Marquise

Quoi ?

Richelieu

Votre amour ?

La Marquise

Non, mon maître, C'est en demander trop ! - Je vous rends la moitié...

Richelieu

De l'amour?

La Marquise

Je vous rends toute mon amitié.

Richelieu

Merci.

La Marquise

Mon amitié, c'est déjà quelque chose.

Richelieu

L'amitié d'une femme est, dit-on, une rose Sans épines. - Je sais que de certains croquants Délaissent les parfums par crainte des piquants ; Mais moi, je ne suis pas de cette humeur modeste : Les épines me font mieux savourer le reste ; J'adore les parfums, et pour moi, Richelieu, L'amitié c'est beaucoup, certes, - mais c'est trop peu !

La Marquise

L'amitié vous déplaît dans une femme aimée?

Richelieu

Oui, comme après le feu me déplaît la fumée.

La Marquise

Je vous en prie, Armand, ne me refusez point Cette pure amitié dont mon coeur a besoin. Je ne demande point une chose impossible : Après tout, l'amitié n'est qu'un amour... paisible, Et si, dans ce bas-monde, existe le bonheur, Il est dans l'habitude et l'amitié.

Richelieu

D'honneur, Voilà le paradis, mais, foi de galant homme ! Je lie prise que peu ce paradis sans pomme.

La Marquise

Vous autres, amoureux aveugles du plaisir, Vous ne voyez en nous qu'une proie à saisir: Dans l'abnégation vous gardez l'égoïsme, Et vous aimez pour vous, non pour aimer!-Le prisme De l'inconnu vous tente, et, comme les enfants, Vous aimez les jouets tant qu'ils sont aux marchands. Mais l'amitié n'est pas un caprice, et réclame, Pour vivre, le regard vigilant d'une femme, Et ces soins maternels qui nous prennent nos jours ; Vous n'avez pas ce tact, et vos doigts sont trop lourds. Notre constance à nous vous semble une chimère ; Mais vous ne savez pas que toute femme est mère. L'homme hait vos défauts, la femme en a pitié ; L'indulgence du coeur conduit à l'amitié... Connaissant les secrets de la faiblesse humaine, Nous vous laissons la joie et nous gardons la peine... La nature a laissé, comme un dernier bienfait, Sur nos lèvres de femme une goutte de lait. Mais nous avons aussi de la sagesse en tète. Si nous nous en allons parfois à l aveuglette, Nous savons bien au moins diriger nos amis; Je veux vous diriger, mais vous serez soumis. Ainsi c'est entendu : me voilà votre amie. Comme une soeur aimante et jamais endormie, Je prends tous les devoirs, mais aussi tous les droits Dont jouissait sur vous votre mère autrefois.

Richelieu

Je veux bien ; cependant...

La Marquise

Il refuse ! il refuse !

Richelieu

Moi ?

La Marquise

Votre cependant me présage une excuse.

Richelieu

Au contraire; soyez mon amie à jamais, Ce sera divin ; mais...

La Marquise

Je ne veux pas de mais.

Richelieu

Permettez...

La Marquise

Non ; laissez ce permettez funeste : Ce permettez m'effraie et me gâte le reste.

Richelieu

Je...

La Marquise

Non.

Richelieu

Je...

La Marquise

Non, non, non.

Richelieu

Je-vous aime, morbleu!

La Marquise

Il faut m'aimer assez pour ne m'aimer qu'un peu.

Richelieu

Laissez-moi dire un mot...

La Marquise

Non ; il ne faut rien dire.

Richelieu

Un mot...

La Marquise

Non.

Richelieu

Ah ! Tudieu ! Je me... je me retire.

La Marquise

C'est ainsi? je m'enferme en mon appartement.

Richelieu

Que signifie?...

Exit la marquise.

La Marquise

Adieu, monsieur.

Scène 2

Richelieu

Il frappe à la porte.

Richelieu

Comment ? Vraiment, Elle me quitte ? - Alors c'est sérieux! - Mazette ! Je ne m'attendais pas à cela ; - l'alouette Propose à l'oiseleur un pacte d'amitié... Comme on dit aujourd'hui, j'en suis... stupéfié! Est-il jamais passé dans un esprit malade Un projet plus bizarre, un rêve plus maussade? Son ami, moi !... - Tant pis ! Je me sens curieux De voir si je pourrai garder mon sérieux. Ah ! Ah ! Ah ! Son ami ! Que pourrai-je lui dire Pour être cet ami sans éclater de rire ? Voyons. - Marquise...

Scène 3

La Marquise, Richelieu

La Marquise

Quoi ! vous n'êtes pas parti ?

Richelieu

Je consens à tout.

La Marquise

Vrai ?

Richelieu

J'en ai pris mon parti.

La Marquise

Vous êtes mon ami ?

Richelieu

Mais je le suis, - vous dis-je ; Je sens que je deviens ami jusqu'au prodige.

La Marquise

Bien vrai ?

Richelieu

Faut-il jurer ?

La Marquise

Non ; laissez les serments ; Nous sommes entre amis et non pas entre amants.

Richelieu

L'amitié m'apparaît avec son charme austère, Et Richelieu pour elle q les yeux de Voltaire. Nous allons nous aimer comme on ne s'aime plus,

La Marquise

Qu'entre amis 1

Richelieu

Soit. - Dans les ouvrages que j'ai lus, (Je parle des anciens) un modèle me tente... Castor et Pollux 1

La Marquise

Oh ! Le voilà qui plaisante !

Richelieu

Moi ?

La Marquise

Que vient faire ici Pollux ou bien Castor?

Richelieu

Ils sont pour les amis des modèles encor.

La Marquise

L'exemple des anciens même ici nous gouverne?

Richelieu

Mais l'amitié n'est pas d'invention moderne.

La Marquise

L'amitié ne vit pas des grands hommes éteints, Comme la Tragédie et les pédants latins.

Richelieu

De quoi vit-elle donc ? D'eau claire ?

La Marquise

Je suppose, De conversation ou de toute autre chose.

Richelieu

Eh bien, causons alors.

La Marquise

Causons...

Richelieu

Causons...

Ils s'assoient au guéridon.

La Marquise

Causons.

Richelieu

De quoi ?

La Marquise

De tout : - l'esprit a mille liaisons... Il suffit d'un seul mot pour entrer en campagne ; On bâtit sur un mot des châteaux en Espagne ; Une mouche qui vole, un rien, un son, un bruit, Et nous allons jaser d'ici jusqu'à minuit.

Richelieu

Minuit ?

La Marquise

Et pourquoi pas?

Richelieu

L'heure est indifférente, Car vous avez vingt ans et j'en ai presque trente. Nous allons nous confire en de chastes élans Ainsi que les vieillards de quatre-vingt-quinze ans. Approchons-nous du feu, Madame la Marquise.

La Marquise

En juin, du feu ?

Richelieu

Broûmm ! - L'hiver sévit ! - La bise Est rude. - La fenêtre est close? et les volets? Bon ; nous allons causer les pieds sur les chenets. Ma canne ?... Ai-je ma canne ?... Ai-je ma tabatière ?... Avez-vous vu ma tab... ?

La Marquise

Laissons cette matière ; Il ne faut pas parler de tabatière ici.

Richelieu

De quoi faut-il parler? dites-le donc aussi ; Dites ce mot, ce rien, ce son, ce quelque chose Qui doit donner l'élan !... - Causons, il faut qu'on cause ! Dites.

La Marquise

Soit. - « Il fait beau ! »

Richelieu

« Superbe ! » - À vous.

La Marquise

Moqueur!

Richelieu

Comment? mais je causais du profond de mon coeur.. C'était intéressant !

La Marquise

Est-ce ainsi que l'on cause ?

Richelieu

Non ; Castor et Pollux devaient dire autre chose : Et, même au coin du feu, je crois que les vieillards Ont, à n'en pas douter, des propos plus... gaillards !

La Marquise

Mauvais !

Richelieu

Après cela faut-il qu'on se rebute ? Notre amitié bégaie... hélas, elle débute!

La Marquise

Vous le faites exprès pour me taquiner.

Richelieu

Moi, Vous taquiner ! Du tout, je ne vois pas pourquoi. Je suis entre vos mains comme une cire molle. Que faut-il faire enfin ? Chanter la gaudriole, Danser, lire?...

La Marquise

Lisons.

Richelieu

Lisons...

La Marquise

Lisons...

Ils s'assoient près de la table.

Richelieu

Lisons.

La Marquise

Aimez-vous les vers ?

Richelieu

Oui, certes, quand ils sont bons !

La Marquise

Prenez sur la table.

Richelieu

Au hasard ?

La Marquise

Oui.

Richelieu

La lecture Entretient l'amitié ; - c'est une nourriture Substantielle... et bonne à la digestion, Qui fournit des sujets de conversation... On pourra s'arrêter pour discuter ?...

La Marquise

Sans doute.

Il s'arrête.

Richelieu

Je commence... Ah ! Pardon.

La Marquise

Quoi ? Vous restez en route ?

Richelieu

C'est que le premier mot me met dans l'embarras. Notre position,je crois, ne permet pas Que nous parlions...

La Marquise

De quoi ?

Richelieu

De cela.

La Marquise

Mais encore?

Richelieu

De ce dont il s'agit.

La Marquise

De... ce... dont?

Richelieu

Oui.

La Marquise

J'ignore Ce que vous voulez dire.

Richelieu

Enfin ce mot.

La Marquise

Quel mot ?

Richelieu

Je ne sais si je dois le prononcer tout haut. Le mot : amour !

La Marquise

Comment ? C'est lui qui vous arrêter.

Richelieu

Mais, madame, je crois... je crois qu'en tête-à-tête Il nous est défendu do le dire.

La Marquise

Pardon, Il vous fait peur ?

Richelieu

Du tout, il me fait peine.

La Marquise

Ah ! Bon. Prenez un autre endroit.

Richelieu

Je prends un autre livre. C'est de la prose.

La Marquise

Allez.

Richelieu

« L'homme ne saurait vivre « Sans amour... » - Regardez.

La Marquise

Eh bien, c'est un hasard.

Richelieu

Soit ; mais ce hasard-là cache une règle d'art. Signés d'un nom obscur ou d'un nom qui s'impose ; Grecs, latins ou français, soit en vers, soit en prose, Écrits par des bourgeois ou par des gens de cour, Les livres ne sont faits que pour parler d'amour. Que faut-il faire encor ?

La Marquise

Rien.

Richelieu

Rien ?

La Marquise

J'ai la migraine.

Richelieu

S'il fallait tricoter de petits bas do laine, Faire des noeuds, broder sur tulle ou sur velours, Me voici.

La Marquise

Richelieu, vous plaisantez toujours ; Veuillez donc oublier que je suis une femme Et me traiter en homme.

Richelieu

Excusez-moi, Madame, Je n'aurais pas osé prendre cela sur moi. Les désirs d'un ami sont plus forts qu'une loi, Donc vous m'autorisez...

La Marquise

C'est une amitié d'homme Que je demande, si c'est ainsi qu'on la nomme. Or, entre vous, quelle est votre occupation ?

Richelieu

Entre hommes ?

La Marquise

Entre amis.

Richelieu

J'entends.

La Marquise

La question Vous embarrasse ?

Richelieu

Non. - On parle politique... On prend parti pour l'un ou pour l'autre, - on se pique. Êtes-vous pour Choiseul ?

La Marquise

Il a le nez camard.

Richelieu

Très bien : nous causerons politique plus tard. Entre amis, on se bat en duel.

La Marquise

Et puis ?

Richelieu

Dame... On se tue.

La Marquise

Après ?

Richelieu

Hein ? - Comment après, Madame ? Quand on a dans le corps un coup de ma façon, Il ne reste ici-bas que la confession.

La Marquise

Et celui qui survit ?

Richelieu

Ah ! Celui-là, Marquise, Il déplore à grands cris son adresse... et se grise !...

La Marquise

Fi donc !

Richelieu

Mais le bon vin, madame, est aux amis Ce qu'est la pluie aux fleurs, et la rosée aux fruits. Une fleur desséchée est une triste chose, Et l'amitié féconde est celle qu'on arrose.

La Marquise

Vous verrez qu'il ira jusqu'à me proposer D'aller au cabaret !

Richelieu

Voulez-vous vous griser?

La Marquise

Ne passe-t-on son temps qu'à boire et qu'à se battre? N'est-il pas un moyen ?...

Richelieu

La chanson d'Henri quatre En fournit un troisième...

La Marquise

Entre amis, que dit-on ?

Richelieu

Mais, madame, s'il faut en croire un vieux dicton, On se vante !

La Marquise

De quoi ?

Richelieu

De quoi, chère imprudente ? Entre hommes? entre amis ? En buvant ? - On se vante D'abord de ses... - Vraiment ! Vous ne devinez pas?

La Marquise

Mais non.

Richelieu

La médisance est reine des repas, Et la vanité rend les langues indiscrètes. On se vante, entre amis...

La Marquise

Je sais, de ses conquêtes ! Pauvres femmes ! Les murs des plus vils cabarets Connaissent nos amours et leurs tristes secrets.

Richelieu

Ah ! les secrets d'amour ne sont pas ceux qu'on .garde Entre amis !

La Marquise

Et l'on dit que la femme est bavarde ! Voyons : racontez-moi vos amours.

Richelieu

Volontiers : Mais je doute beaucoup que vous y consentiez.

La Marquise

Pourquoi ? Je ne puis plus avoir de jalousie. Aimez qui vous plaira ; pour moi, je m'en soucie Autant que de cela.

Richelieu

Pas plus que de cela ? Ah ! que j'aime à vous voir ces beaux sentiments-là !

La Marquise

Quel est donc le motif de tant de réticence ?

Richelieu

La confidence appelle une autre confidence, Et même l'usage est de renchérir...

La Marquise

Je peux Renchérir. - Parlez.

Richelieu

Hier je devins amoureux. Oh ! la femme divine ! un ange 1 ! !

La Marquise

Passez.

Richelieu

Blonde, Mais d'un blond sérieux, le plus riche du monde, Avec de grands yeux noirs, un sourire parfait, Un cou de cygne, un bras admirablement fait; Des pieds ! Mais ils tiendraient dans... dans votre mitaine !

La Marquise

Tous les deux ?

Richelieu

Tous les deux, oui.

La Marquise

C'est chose certaine Qu'elle a de petits pieds s'ils tiennent dans mon gant.

Richelieu

Vous la connaissez bien... c'est Madame d Argant !

La Marquise

Ma voisine? une horreur! cette atroce coquette, Laide... même en peinture ! Ah ! Duc, quelle conquête! Au moins pour votre honneur gardez-vous d'en parler! Quand la bévue est faite, il faut dissimuler... Je vous promets de n'en rien dire !

Richelieu

Sur mon âme, Vous vous entendez fort à tourner l'épigramme. Savez-vous qu'il fait bon d'être de vos amis !

La Marquise

Cette belle Flore ! Ah ! Pardonnez si j'en ris ; Mais vraiment l'aventure est plaisante ! - C'est être Puni dans son péché... - Mon pauvre Duc !

Richelieu

Peut-être Sont-ce ses cheveux d'or qui m'auront aveuglé, Mais de ce laideron je suis ensorcelé, Et je ne comprends plus comment on s'accommode De ne pas être blonde. - Et d'ailleurs c'est la mode.

La Marquise

Hormis les cheveux blonds vous n'en aimez aucuns !

Richelieu

Marquise, entendons-nous, tous mes amis sont bruns. Voici l'histoire : - Hier je faisais ma tournée Place Royale ; - Au bas de l'Hôtel Guémenée (Où demeure aujourd'hui ce cher extravagant De Rohan, le Tircis de Madame d Argant), Je m'approche, et je vois descendre de voiture Une femme... - On connaît la femme à sa chaussure, Et, foi de connaisseur, la chaussure était bien. J'offre mon bras, la dame accepte...

La Marquise

Le moyen De refuser !

Richelieu

On cause, en montant chez le comte, De ceci, de cela, de tout... - en fin de compte Avant de se connaître on était bons amis. Nous entrons chez Rohan ; le couvert était mis...

La Marquise

Vous avez dérangé leur souper fin.

Richelieu

Non certes ; Je voulus m'esquiver, ce fut en pure perte : Rohan me menaça d'ameuter les maris. Il embrassa sa belle et courut dans Paris ; Je crois que près du Louvre il avait une affaire Qu'il voulait terminer avant souper. - Que faire Seul avec une femme adorable, sinon Profiter du crédit que me donne mon nom? Eh bien, voyez un peu ma loyauté, marquise.

La Marquise

Que fîtes-vous?

Richelieu

S'il faut parler avec franchise, Je fis comme Rohan, j'embrassai... - Ce fut tout ; Oui, quoique l'embrassade eut été de mon goût, J'en restai là. - J'eus tort ; c'était une conquête Charmante ; mais, hélas! je vous aimais. - C'est bête, N'est-ce pas ? Aujourd'hui je n'hésiterai plus Et je vais dès ce soir commencer le blocus.

La Marquise

Mes aventures, moi, sont à peu près pareilles. Hier, en vous attendant, je bayais aux corneilles, Lorsqu'au coin de la rue un jeune homme embusqué Jeta sur mon balcon un billet doux musqué. Je l'avais déjà vu plusieurs fois, et sa grâce A cheval me plaisait ; on devinait la race A sa mise coquette, à son geste élégant. Surprise, je m'efface, et je lâche mon gant. Il saute, le ramasse, et grimpe sur la selle De son cheval, et zest ! Sans corde et sans échelle, Psitt ! en deux temps, et crac ! Il... mais heureusement J'eus le temps de fermer la fenêtre.

Richelieu

L'amant N'était qu'un voleur !

La Marquise

Non.

Richelieu

Si.

La Marquise

C'était un jeune homme Très aimable : entre nous je l'avoue ; il se nomme... Mais vous le connaissez : c'est Canillac.

Richelieu

Eh las ! Je le connais fort bien.

La Marquise

Il vous plaît, n'est-ce pas?

Richelieu

C'est un joli garçon.

La Marquise

.On dit qu'il vous efface, Et beaucoup de jaloux disent qu'il vous... remplace.

Richelieu

Il me remplacera, comme doublure.

La Marquise

Eh bien, Tout doublure qu'il est, il ne le cède en rien À son maître.

Richelieu

Il promet.

La Marquise

Mais il tient bien des choses.

Richelieu

Le singe le meilleur n'imite que les poses, D'ailleurs, si vous l'aimez..,

La Marquise

Le trouvez-vous mauvais?

Richelieu

Du tout : il me remplace et vient quand je m'en vais. Les lampions sont rois au pays des lanternes, Mais auprès du soleil tous les brillants sont ternes. Ah ! Canillac vous plaît ; moi, j'en suis très content.

La Marquise

Pour la blonde aux yeux noirs je vous en offre autant.

Richelieu

Son esprit délicat plaît dans les jeux de paume; Puis il est après moi le plus fat du royaume !

La Marquise

L'amour dont elle brûle a de terribles feux, Car ils sont plus ardents encor que ses cheveux !

Richelieu

C'est un fier cavalier, d'une valeur étrange, Et qui monte à l'assaut... des balcons comme un ange !

La Marquise

C'est un tendron naïf, qui compte ses amours Par ses soupers, et soupe à peu près tous les jours !

Richelieu

Vous m'y faites penser...

La Marquise

On vous attend peut-être ?

Richelieu

Peut-être ce soir même, au bord de sa fenêtre On écoute les pas des passants attardés;.. Peut-être même on souffre... on pleure...

La Marquise

Et Vous tardez ?

Richelieu

Que me conseillez-vous de faire, mon amie ?

La Marquise

Il faut avoir sucé le lait d'une furie Pour la laisser pleurer derrière son rideau... Au risque d'attraper un rhume de cerveau.

Richelieu

J'admire votre esprit en cette circonstance : Vos avis sont toujours les plus sages. - Hortense, Permettez qu'en ami je vous serre la main.

La Marquise

Alors vous partez?

Richelieu

Mais je reviendrai demain.

La Marquise

Je n'y serai pas.

Richelieu

Bien. Quel jour de la semaine Faut-il venir ?

La Marquise

Aucun.

Richelieu

La semaine prochaine?

La Marquise

Non plus,

Richelieu

Et l'amitié, quel jour l'exerce-t-on?

La Marquise

Qui vous force à partir?

Richelieu

En bonne foi, peut-on La laisser s'enrhumer ?... Songez donc qu'elle pleure ! Du reste, l'amitié se couche de bonne heure, Et minuit va sonner.

La Marquise

Déjà!

Richelieu

Merci.

La Marquise

Minuit ! J'avance...

Richelieu

Peu, voyez. - Chaque heure qui s'enfuit Ravive mes regrets... - Il faut que je vous quitte.

La Marquise

Vous n'allez pas bien loin et vous irez plus vite.

Richelieu

Mais si je reste encor je ne m'en irai pas, Et vous savez qu'il faut que je m'en aille... - Hélas ! Combien d'amants déjà la nuit couvre et protège ! Voilà minuit, dieu sombre avec tout son cortège De souvenirs heureux, tourbillonnant essaim De lutins familiers qui chantent dans mon sein ! C'est l'heure des amants, l'ami doit faire place.

La Marquise

A qui donc?

Richelieu

Mais, madame, à... Conillac.

La Marquise

De grâce, Cette plaisanterie est poussée assez loin. Canillac est un conte et vous n'y croyez point.

Richelieu

Et pourquoi, s'il vous plaît, voulez-vous que j'en tienne Pour madame d'Argant? Votre histoire est la mienne.

La Marquise

Voyons, n'aimez-vous pas toutes les femmes ?

Richelieu

Si. La charité le veut, la politesse aussi. Les odes de La Motte et les femmes sont telles Qu'il faut en chercher, cent pour en trouver deux belles ; C'est, madame, en cherchant ainsi que j'ai trouvé Dans un corps sans défauts le coeur que j'ai rêvé.

La Marquise

Quelle est cette beauté ?

Richelieu

De près elle vous touche ; Un sourire éternel voltige sur sa bouche, Et ses longs cheveux bruns sous la poudre ondulants Glissent sur son oreille et tombent nonchalants. Sa main, petite et ronde, est un nid de caresse, Et l'amour qu'elle inspire est comme une paresse Qui vous endort en vous berçant. - Son doux baiser Altère, et cependant ne veut pas apaiser. Malgré tout son esprit, elle est la bonté même, Et je l'aime, en un mot... -

La Marquise

Vous l'aimez?

Richelieu

Oui, je l'aime Comme un enfant; je l'aime avec...

La Marquise

Est-ce bien vrai ?

Richelieu

Quand elle en doutera, marquise, j'en mourrai. Voyez là-bas : la nuit s'étend sur la nature : Écoutez les soupirs de toute créature, Tout se cherche dans l'air, dans les herbes, sous l'eau... Au roseau tendrement s'enlace le roseau ; L'insecte bleu poursuit l'insecte qui voltige ; Le vent baise la fleur qui s'endort sur sa tige ; Le ciel dans les ruisseaux mire ses regards bleus ; L'étoile au ver luisant parle et cligne des yeux. Eh bien ! marquise, eh bien ! l'universelle flamme Qui brûle terre et ciel est toute dans mon âme Lorsque son seul regard vient caresser le mien...

La Marquise

Et cette femme c'est ?...

Richelieu

Vous la connaissez bien.

La Marquise

Non, je vous jure, non.

Richelieu

A quoi bon cette épreuve ? Je vous l'ai dit cent fois...

La Marquise

Non.

Il lui montre une autre botte qu'il substitue à la première.

Richelieu

En voilà la preuve.

La Marquise

C'est une indignité !

Richelieu

Mais non... votre courroux... Mais non...

La Marquise

Je vous exècre et la boîte avec vous ; Je voudrais qu'elle fût...

Richelieu

Dans la mer Caspienne ! 1 Écoutez-moi...

La Marquise

Jamais.

Richelieu

Bon ; c'était bien la peine ! Au moins regardez-la. - Poussez ce diamant, Et la divinité dont mon coeur est amant...

La Marquise

Mon portrait ! ! C'est bien moi.

Richelieu

Chère Hortense, le vôtre.

Elle tourne autour de Richelieu.

La Marquise

C'est pourtant mon portrait!

Richelieu

Que cherchez-vous?

La Marquise

Et l'autre?

Richelieu

Quel autre? qu'avez-vous?

La Marquise

Ah ! Méchant, c'est un tour 1

Richelieu

Canillac est, marquise, un garçon fait au tour !

La Marquise

Ah ! vous aimer, Armand, est chose méritoire ; Mais vous mentez si bien qu'il faut toujours vous croire. Aimons-nous donc encor, mais l'amour s'en ira !...

Richelieu

Raison pour en jouir tant qu'il nous restera. Après nous c'est la fin, comme dit la sagesse ! Abusons du bonheur, tant que Dieu nous le laisse ! Aimons, ou n'aimons pas, mais jamais à demi. Quand on n'est plus amant, à quoi sert d'être ami ?

La Marquise

L'amitié d'une femme...

Richelieu

En amour se dénoue, Qui baise sur la main doit baiser sur la joue; Demander l'amitié, c'est tourner alentour ; On n'aime plus l'amant, mais on aime l'amour. Ouf ! le sermon est long comme d'ici Versailles !

La Marquise

Prédicateur à jeun ne prêche rien qui vaille !

Richelieu

Et le sermon vaut bien un souper !

La Marquise

Dans dix jours Vous ne m'aimerez plus !

Richelieu

Je t'aimerai toujours 1

La Marquise

Toujours ! L'éternité ! Folle qui s'y repose !

Paris, 28 avril 1865.

Richelieu

L'éternité n'est rien, dix jours sont quelque chose.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.