Tragédie · 1877

Une famille au temps de Luther

de Casimir Delavigne

Représentation
≈ 1 h 10
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
761
Écriture
En vers
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Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
PAOLO, frère de Luigi H 234 ≈ 25 min 20
Thécla F 141 ≈ 14 min 12
Luigi de Montalte H 191 ≈ 14 min 15
Marco H 95 ≈ 11 min 12
Elci F 99 ≈ 5 min 9
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
PAOLO, frère de Luigi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Thécla absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Luigi de Montalte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marco absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Elci absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Luigi de Montalte, Thécla

Luigi de Montalte

Bible, manne céleste, adorable parole, Livre qu'on peut nommer le livre qui console, OEuvre de vérité, dont chaque mot guérit Une douleur de l'âme, une erreur de l'esprit, Je jure d'accomplir tes préceptes austères Et baise avec ardeur tes sacrés caractères !

Thécla

Bien ! Gloire à Dieu, Luigi ! Du moins mon premier-né Suit l'exemple pieux qu'à deux fils j'ai donné. Puissé-je voir ton frère entrer dans cette voie, Et comme Siméon je mourrai de ma joie.

Luigi de Montalte

Cher Paolo !

Thécla

Rougis de son aveuglement.

Luigi de Montalte

J'en gémis.

Thécla

Il s'y plaît, s'attache obstinément À Rome, à ce cadavre, à cette chair impure Qu'un souffle de Luther a mise en pourriture.

Luigi de Montalte

Triste erreur !

Thécla

Crime horrible envers le Dieu jaloux !

Luigi de Montalte

Ce Dieu repousse-t-il Montalte, votre époux, Mon père, qui, les yeux fermés à la lumière, Mourut dans les liens de votre foi première ? Lui, si tendre, si bon §

Thécla

Mais catholique !

Luigi de Montalte

Aimé Du pauvre qu'il aimait.

Thécla

Catholique ?

Luigi de Montalte

Estimé, Béni, pleuré de tous.

Thécla

Et digne qu'on le pleure, Que je regretterai jusqu'à ma dernière heure ; Mais catholique, enfin!

Luigi de Montalte

Et ne l'étiez-vous pas Quand un voyage heureux porta vers vous ses pas ? Gentilhomme romain, dans cette métairie Il oublia pour vous sa brillante patrie. C'est un prêtre romain qui vous unit tous deux ; Une église d'Augsbourg fut témoin de vos noeuds.

Thécla

Église alors, mon fils ; mais nos ardents hommages Au ciel, en holocauste, ont offert ses images, Ses marbres, ses tableaux, jusqu'à ce Raphaël, Dont les lambeaux brûlants sont tombés sur l'autel.

Luigi de Montalte

Hélas !

Thécla

Point de soupir ! Laissez à l'Italie D'un culte qui se meurt l'idolâtre folie. Le courroux des élus fit oeuvre de raison Lorsqu'on brûlant un meuble il sauva la maison, Et, sans votre séjour dans une autre Gomorrhe, Vous n'auriez pas, mon fils, pour des arts que j'abhorre, Des simulacres vains, sans vie et sans pouvoir, Ces mollesses de coeur que j'ai honte à vous voir.

Luigi de Montalte

Il est vrai, j'admirai dans mon adolescence Et Rome, et son soleil, et sa magnificence / Par Montalte avec moi mon frère y fut conduit ; Quel oeil de ses splendeurs n'eût pas été séduit ?

Thécla

Ce fut alors qu'au sein de son humble servante Descendit du Seigneur la parole vivante ; Mais par vous aux faux dieux Paolo confié Ne suça point ce lait qui l'eût purifié.

Luigi de Montalte

Un prélat lui promit honneurs, crédit, richesse...

Thécla

Et, prélat ! Qu'il était, ne tint pas sa promesse. L'Ecclesiaste a dit : « Tout n'est que vanité. » Paolo se crut riche, et pauvre il est resté.

Luigi de Montalte

Nous revinmes sans lui.

Thécla

Confiance imprudente !

Thécla

Qui l'excuse du moins. Son humeur sombre, ardente, Ses désirs excités et jamais assouvis, S'irritaient, s'ennammaientau fond des saints parvis : Son coeur s'y consumait en extases mystiques, Comme les pâles feux mourant sous leurs portiques, Et dans les flots d'encens de leurs solennités Vers les cieux s'exhalait, ivre de voluptés ; Mais quels attraits divins lui paraient son idole ; Pompe auguste, rayons d'une triple auréole, Gloiremorteet vivante, oeuvre des arts, beauxjours... Ah ! Quand on les a vus, on y rêve toujours.

Thécla

Au moment d'abjurer la loi qu'on y professe, Vers sa fange, mon fils, quel regret vous rabaisse ?

Luigi de Montalte

Non, de Rome pour moi craignez peu le poison : Ce qui charme mes sens y blesse ma raison.

Thécla

Et vous la détestez en secouant sa chaine ?

Luigi de Montalte

J'abjure sans regret, mais j'abjure sans haine.

Thécla

De la robe du Christ qui revêt la blancheur Doit haïr le péché.

Luigi de Montalte

Mais non pas le pécheur.

Thécla

Jusqu'au pécheur lui-même, alors qu'il persévère, Fût-ce un frère, le vôtre ; oui, votre propre frère.

Luigi de Montalte

Paolo !

Thécla

De mon coeur je le chasse aujourd'hui.

Luigi de Montalte

Qui ? Vous ?

Thécla

Je l'en arrache, et je ne vois en lui Qu'une âme par l'orgueil de lèpre dévorée, Qu'une impure brebis d'Israël séparée, Loin du bercail céleste errant à l'abandon, Et pour qui je n'ai plus ni baisers ni pardon.

Luigi de Montalte

Une mère !

Thécla

Qui ? moi ! redevenir la sienne ! Jamais ! Et c'est ainsi qu'une mère est chrétienne.

Luigi de Montalte

Mais s'il vous tend les bras...

Thécla

Je ferai mon devoir : Jamais !

Luigi de Montalte

Et cependant vous allez le revoir.

Thécla

Qu'entends-je ?... Il cède enfin à vos longues prières?

Luigi de Montalte

De lui-mème il revient.

Thécla

Pour fermer mes paupières ?

Luigi de Montalte

Pour réjouir vos yeux.

Thécla

L'absent revient à nous ! Ta servante, ô mon Dieu, t'en rend grâce à genoux.

Luigi de Montalte

Ah ! Je vous reconnais.

Thécla

Suis-je donc insensible ? Étouffer la nature, est-ce un effort possible ? Le voir après quinze ans ! Mon fils !... Il m'est rendu ! Je puis mourir : le fils que je croyais perdu De sa vieille Thécla suivra les funérailles ; Lui, dont le doux fardeau fit frémir mes entrailles ; Lui, le sang de mon sang, le fruit de mes douleurs ; Ma voix expire et s'éteint dans mes pleurs.

Luigi de Montalte

Les siens vont s'y mêler.

Thécla

Me le cacher !

Luigi de Montalte

Sans doute J'eus tort ; mais.

Thécla

Il arrive ! Et quand ? Par quelle route ? Comment ?

Luigi de Montalte

C'est aujourd'hui que nous l'embrasserons.

Thécla

Et peut-être, Luigi, nous le convertirons.

Luigi de Montalte

N'y pensons que plus tard.

Thécla

Ô joie inespérée ! Sa chambre d'autrefois est-elle préparée, Celle où vos lits voisins se touchaient tous les deux ?

Luigi de Montalte

Je la lui destinais.

Appelant.

Thécla

Il faut encor... je veux.... Marco ! M'entendra-t-il ? Marco !

Scène 2

Marco, Thécla, Luigi de Montalte

Marco

J'accours, maîtresse.

Thécla

Retrouve tes vingt ans, rajeunis d'allégresse : Mon Paolo revient.

Luigi de Montalte

Il le sait.

Marco

Tout est prêt.

Thécla

Quoi ! La maison entière était dans le secret ?

Luigi de Montalte

Jusqu'à ma fille Elci ; sans la connaître, il l'aime.

Marco

Nous serons donc céans deux à penser de même.

Thécla

Oui, catholique aussi !

Luigi de Montalte

Mais sage.

Thécla

Ne va pas Prendre avec lui les airs de nous blâmer tout bas.

Marco

Que chacun suive en paix le culte qu'il préfère ; Choisir entre les deux n'est pas petite affaire. Le tisserand d'Augsbourg, Frantz, qui s'en est mêlé. En a l'esprit malade et le cerveau fêlé : Le mien tient bon ; je fais ce que faisait mon père, Et chrétien comme lui, je crois, j'aime et j'espère.

Thécla

C'est bien mais à quoi bon vos hymnes, votre encens, Vos cloches dont le branle assourdit les passants, Vos saints qu'un cierge éclaire et que votre oeil adore Sur la toile enfumée où le ver les dévore ?

Luigi de Montalte

Est-ce donc le moment de prêcher un vieillard?'

Thécla

Pour corriger un fou jamais il n'est trop tard.

Marco

Fou ! Tant qu'il vous plaira ! Sans crier anathème, J'entends le son joyeux qui fêta mon baptême ; Je sens comme un besoin d'être meilleur encor Quand mon patron me luit dans son grand cadre d'or : Mains jointes devant moi, ce saint que je contemple M'encourage à prier en me donnant l'exemple. Un bel alleluia m'épanouit le coeur, Et je me fais plaisir quand je me mêle au choeur. Ma voix chevrote un peu, mais son timbre résonne, Et je ne vois pas, moi, sinon que je détonne, Quel grand mal je commets lorsque dans le saint lieu Je chante à plein gosier les louanges de Dieu.

Thécla

Mais le jour du repos, vous le passez en fête.

Luigi de Montalte

Assez !

Thécla

De vos refrains vous nous brisez la tête.

Marco

Je crois très fermement qu'au mépris de l'autel, Travailler le dimanche est un péché mortel : Et puissent me punir Rome et son saint collége, Si j'ai quelque accointance avec ce sacrilège ! Mais des actes permis le rire est-il exclus? Vous et les dissidents.

Thécla

Marco !

Marco

Non ! Les élus : Froids, recueillis, muets, vous craignez, je suppose, D'éveiller de si loin Dieu quand il se repose. Dieu vous approuve, soit; mais en chantre zélé, Pour sa gloire au lutrin lorsqu'on s'est signalé, Défend-il de noyer au fond de quelque tonne La soif qu'il nous causa dans le vin qu'il nous donne ? Le refrain vient de source et chez maître Martin, Les coudes sur la table, autour du broc d'étain Qui passe en se vidant et repasse à la ronde, Nous célébrons celui qui fit l'homme et le monde, Et croyons qu'en buvant, qu'en chantant le vin vieux, Nous le glorifions dans ce qu'il fit de mieux.

Thécla

Ai-je mis à l'entendre assez de patience ?

Luigi de Montalte

Montrez pour Paolo cette même indulgence.

Thécla

En aurai-je besoin ?

Luigi de Montalte

Cachez-lui qu'avant peu Je fais de mes erreurs l'éclatant désaveu.

Thécla

Le cacher !

Luigi de Montalte

S'il repart, ce coup toujours pénible, Mais reçu loin de nous, lui sera moin sensible : S'il reste, laissez-moi par mes ménagements D'un coeur qui va saigner adoucir les tourments.

Thécla

Peur terrestre, Luigi ! La vérité qui blesse, Je l'entends sans colère et la dis sans faiblesse.

Vivement.

Marco

Et s'il vous disait, lui... Ce que je ne dis point...

Thécla

Quoi ?

Marco

Que mon maître et vous errez sur plus d'un point ?

Thécla

Merci de Dieu ! Marco, voulez-vous qu'on vous chasse ?

Marco

Voilà comme elle entend la vérité.

Luigi de Montalte

De grâce, N'allez pas sur un mot prendre feu sans sujet ; Le pieux Mélanchton approuve mon projet : « Au fiel de ces débats qu'en famille on agite, L'amitié perd, dit-il, sans que la foi profite. »

Thécla

De notre grand Luther l'apôtre préféré Des lumières du siècle est sans doute éclairé ; Mais ne demandez pas à sa science humaine Ce courroux vigoureux, cette ferveur de haine Où son maître puisa l'àcre sincérité. Qui débordait en lui contre l'iniquité, Quand pour l'aveugle même il a rendu visible Jusqu'où pouvait faillir la parole infaillible, Et qu'il a mis à nu, de ses viriles mains, Tout ce ramas honteux de mensonges romains. Mélanchton, qui n'a point cette franchise amère, Eût-il pu rien détruire ?

Luigi de Montalte

Il peut fonder, ma mère : Dieu réserve à chacun l'oeuvre qu'il accomplit ; La violence abat, la douceur établit. Mais de vos deux enfants si l'intérêt vous touche, Par pitié, par amour, qu'il vous ferme la bouche.

Thécla

Ah ! Faible que je suis !

Luigi de Montalte

Cédez.

Thécla

Pénible effort !

Luigi de Montalte

Vous vous l'imposerez.

Thécla

Si je puis ; mais j'ai tort. À ta langue, Marco, tu feras violence !

À part.

Marco

Mon amour pour la paix garantit mon silence. L'anneau de Salomon me répondrait du sien, Je ne m'y fierais pas.

Thécla

Que murmurez-vous ?

Marco

Rien. Mais j'aperçois Elci.

Scène 3

Thécla, Elci, Luigi de Montalte, Marco

Thécla

Venez, petite fille : Vous étiez contre moi du complot de famille.

Elci

Contre vous, bonne mère ! Ah ! Dites mieux, pour vous. Un plaisir qui surprend n'en est-il pas plus doux ?

Luigi de Montalte

Avec l'aube naissante elle s'était levée.

Marco

Pour aller de son oncle épier l'arrivée.

Elci

Comment ne pas l'aimer ? Il m'aime, et tous les ans Je reçois de sa part quelques nouveaux présents.

Luigi de Montalte

Oui, pauvre, il donne encor.

Thécla

Ces cadeaux d'Italie, Je les crains.

Elci

Et moi pas ; ils me rendent jolie.

Thécla

Aussi, pour votre bien, je vous dis sans détours Qu'un peu de vanité se sent dans vos atours.

Elci

Rien qu'un peu ?

Luigi de Montalte

C'est permis.

Marco

L'Église, qu'elle imite, En parure de fête à se parer l'invite.

Thécla

Pas aujourd'hui Marco.

Marco

Mais le jour du Seigneur. Chacun s'ajuste au mieux, et je m'en fais honneur Je tire l'habit neuf de l'armoire d'ébène, Et suis beau sans remords une fois par semaine.

Elci

Et ces atours d'ailleurs, qui les rend plus mondains ? Vous.

Thécla

Moi ?

Elci

Ces bijoux d'or sont un don de vos mains : Reprenez-les.

Thécla

Prends garde.

Elci

Osez.

Thécla

Tu ris, friponne.

Elci

Vous n'oseriez.

Luigi de Montalte

Eh bien ! Tu n'as donc vu personne ?

Elci

Hélas ! Pas lui, du moins.

Luigi de Montalte

Mais, mon Elci, comment L'aurais-tu reconnu ?

Elci

D'instinct, de sentiment : Mon coeur m'eût dit : c'est lui ! De plaisir transportée, En trois bonds dans ses bras je me serais jetée.

Marco

Au risque d'embrasser un passant tout surpris D'un bonheur imprévu qu'il n'aurait pas compris.

Ouvrant son tablier.

Elci

Lasse d'attendre enfin, j'ai fait comme l'abeille, Qui retourne au travail sitôt qu'elle s'éveille, Et, parfumée encor des courses du matin, Dans sa ruche en rentrant rapporte son butin. Je n'ai pas épargné les blés du voisinage ; Ces touffes de bluets en rendent témoignage ; Mon oncle aimait ces fleurs.

Thécla

Il est vrai, quand jadis Le long des épis verts je suivais mes deux fils.

Luigi de Montalte

Beaux jours !

Elci

Prends pour orner la chambre qu'il préfère.

Marco

Voilà de quoi fleurir une chapelle entière.

Luigi de Montalte

Aimable enfant, qui, tendre et folâtre à la fois, Chante, saute et s'ébat comme l'oiseau des bois.

Elci

La gaîté vous plaît tant !

Thécla

Souvent je la vois grave.

Elci

Vous aimez qu'on le soit.

Luigi de Montalte

De tous nos goûts esclave.

Thécla

Devinant tous nos voeux !

Marco

Écoutant sans dédain Les contes que je fais, quand elle est au jardin.

Elci

Mais du pauvre conteur les fruits sont au pillage.

Marco

Cueillez, coupez, pillez ; il en vient davantage : C'est bénédiction.

Luigi de Montalte

Ange, qu'il faut chérir ; Oui, sa main bénit tout et fait tout refleurir. Le bonjour dans les yeux, le souris sur la bouche, Quand elle ouvre à demi les rideaux de ma couche, De sa joie innocente elle vient m'égayer Comme un reflet du ciel qui rit sur mon foyer.

Thécla

Il ne lui manque plus que d'aller dans le temple Honorer ma vieillesse en suivant votre exemple.

Elci

Ordonnez.

Luigi de Montalte

J'aurais tort d'exprimer un désir. N'obéis pas, choisis ; mais attends pour choisir, Attends, pour abjurer le culte que j'abjure ; Ce qu'il faut consulter, quand ton âme plus mûre Aura pu s'éclairer par la comparaison, Ce n'est pas mon exemple, Elci, c'est ta raison.

Elci

Ma résolution ne peut rester douteuse : Je veux être avec vous heureuse ou malheureuse.

Luigi de Montalte

Ma fille !

Thécla

Tu l'entends ?

Marco

Fait-elle bien ou mal ? Dieu le sait mais son culte est l'amour filial.

Luigi de Montalte

Brisons là.

Thécla

Voici l'heure où, dans leur conférence, Luther et Mélanchton font assaut d'éloquence : De leur présence auguste ils veulent honorer La fête qui bientôt doit vous régénérer : Venez puiser d'avance une nouvelle vie À ce banquet de l'âme où leur voix vous convie.

Luigi de Montalte

C'est un devoir.

Thécla

Au temple ils prêcheront demain ; Y viendras-tu ?

Elci

Peut-être.

Marco

À l'office prochain Je suivrai le bon oncle ; irez-vous ?

Elci

C'est possible.

Elci

Chacun veut la gagner.

Thécla

Ce bras-là pour ma Bible. L'autre pour moi ! Partons.

Thécla sort appuyée sur le bras de Luigi.

Luigi de Montalte

Garde-toi de sortir, Et de son arrivée accours nous avertir.

Scène 4

Elci, Marco

Elci

Adieu, Marco !

Marco

Déjà ?

Elci

Ma tâche est commencée : J'habille du voisin la pauvre fiancée. J'achèverai trop tard si je perds un moment, Et donner à propos c'est donner doublement.

Marco

Hâtez-vous. Je descends jusqu'au bord de la source. Pour voir si du ruisseau rien n'arrête la course : Quand il suit son chemin il fait un bruit si doux ! Je veux que les amis, bras dessus, bras dessous, Épanchent leurs deux coeurs près de ses ondes fraîches, En caressant de l'oeil le duvet de mes pêches.

Elci

Dieu bénisse, Marco, tes soins industrieux Va,qui travaille prie.

Elle sort.

Marco

Et qui donne fait mieux, Ange de charité !

Scène 5

Marco

Marco

Protestante ou fidèle, Elle ira droit aux cieux ; mais pour s'emparer d'elle Et l'y mener tous deux par différents chemins, La messe avec le prêche ici vont être aux mains. Non, ce cher Paolo par respect doit se taire II était à cinq ans quelque peu volontaire. Mon préféré, mon fils, ce petit révolté Qu'à l'école autrefois malgré lui j'ai porté, Je vais donc le revoir aujourd'hui, tout à l'heure, L'embrasser le premier !... On vient... Allons, je pleur !e Tout ému que je suis, restons maître de moi : Avant que de pleurer il faut savoir pourquoi. Quel air sombre ! Est-ce lui ?

Scène 6

PAOLO, frère de Luigi, Marco

PAOLO, frère de Luigi

Dieu vengeur, je t'offense, Mais, à l'aspect des lieux témoins de notre enfance, Je me sens défaillir sous l'horrible dessein Que, depuis mon départ, je porte dans mon sein.

Marco

Mon ancienne amitié ne peut le méconnaître; Non, c'est toi, c'est bien toi !...

PAOLO, frère de Luigi

Marco!

Marco

C'est vous, mon maître !

PAOLO, frère de Luigi

Dans mes bras !

Marco

Je n'osais.

PAOLO, frère de Luigi

Encor !

Marco

Jamais assez !

PAOLO, frère de Luigi

Mon bon, mon digne ami !

Marco

Vous me reconnaissez ?

PAOLO, frère de Luigi

Malgré tes cheveux blancs.

Marco

J'ai vieilli.

PAOLO, frère de Luigi

Mon visage Plus pâle que le tien a vieilli davantage.

Marco

Qu'est-ce qu'un peu de fatigue ?

PAOLO, frère de Luigi

Un mal plus grand.

Marco

L'ennui Qu'un triste pèlerin traine en route avec lui ?

Portant la main à son front.

PAOLO, frère de Luigi

Non ; les veilles, Marco, le jeûne, une pensée. Elle est là.

Marco

Pourquoi donc ne l'avoir pas chassée ?

PAOLO, frère de Luigi

Mais toi, toujours dispos, l'oeil vif, le teint fleuri, Satisfait de ton sort !

Marco

Bien vêtu, bien nourri, Je suffis, sans fatigue, aux soins du jardinage. L'hiver j'ai du loisir ; l'été je me ménage. Si mes melons ont soif, je suis leur sommelier ; Mais quand j'ai soif aussi, je me sers le premier.

PAOLO, frère de Luigi

Et ta religion ?

Marco

Je la suis.

PAOLO, frère de Luigi

En fidèle ?

Marco

Mais en vieillard.

PAOLO, frère de Luigi

Comment ?

Marco

À ma façon.

PAOLO, frère de Luigi

Laquelle ?

Marco

Vous jeûnez ; moi, je tiens que, passé soixanteans, On peut en prendre à l'aise avec les Quatre-Temps. Pour les veilles, néant ; hors si Noël arrive, Vu que le réveillon me met sur le qui-vive. Quant à mon confesseur, ses avis sont ma loi ; Mais le vieux que j'ai pris dit toujours comme moi ; Et si, par grand hasard, il me prêche abstinence, C'est chose de santé plus que de continence. Je ne blâme personne et ne m'émeus de rien ; Doux pour moi, bon pour tous, je ris et mène à bien, Sans faire l'esprit fort, ni trancher de l'apôtre, Ma joie en ce bas monde et mon salut dans l'autre.

PAOLO, frère de Luigi

Et tu vis d'un oeil froid nos autels profanés ?2

Marco

Non.

PAOLO, frère de Luigi

Leurs trésors détruits ?

Marco

Non pas.

PAOLO, frère de Luigi

Abandonnés Au pillage, aux fureurs d'un peuple frénétique ?

Marco

Et que pouvait contre eux un pauvre domestique ? J'ai crié, mais tout bas ; car, à ne point mentir, Je n'eus jamais en moi l'étoffe d'un martyr.

PAOLO, frère de Luigi

Je devais donc trouver cette tiédeur de zèle Dans le vieil héritier de la foi paternelle Et de ces insensés il n'est pas le plus grand Le moindre crime ici, c'est d'être indifférent. Luigi ?...

Marco

Vous hésitez!

PAOLO, frère de Luigi

Mon bon frère.

Marco

Il vous aime.

PAOLO, frère de Luigi

Comme autrefois, oui; mais...

Marco

Il est toujours le même.

PAOLO, frère de Luigi

Oui, pour moi ; mais... pour Rome ?

Marco

Expliquez-vous.

PAOLO, frère de Luigi

Eh bien ! On assure, et je crois... non, non, je ne crois rien. S'il était vrai !

Marco

Parlez.

PAOLO, frère de Luigi

Je ne le puis ; je tremble. Oh ! non ; je maudirais le jour qui nous rassemble : Luigi, traître à son Dieu !

Marco

Qui répand ce bruit-là ?

PAOLO, frère de Luigi

C'est faux ?

Marco

Quelque ennemi !

PAOLO, frère de Luigi

Tu l'affirmes ?

Marco

Voilà Comme on brouille les gens !

Le repoussant.

PAOLO, frère de Luigi

Achève je t'écoute. J'arrivais convaincu ; tu m'as parlé, je doute : Je doute ; ah ! sois béni !... Mais puis-je croire en toi ?

Marco

Eh ! Pourquoi pas ?

PAOLO, frère de Luigi

Chrétien incertain dans ta foi !

Marco

Incertain !

PAOLO, frère de Luigi

Coeur glacé !

Marco

Souffrez que je m'explique.

PAOLO, frère de Luigi

Tu te souviens encor que tu fus catholique ; Tu ne l'es plus.

Marco

Si fait.

PAOLO, frère de Luigi

Tu ne l'es plus ; va, fuis.

Marco

Je le suis trop pour elle et pas assez pour lui.

PAOLO, frère de Luigi

J'ai besoin d'être seul ; chez moi conduis cet homme : Je veux lui confier une lettre pour Rome ; Je vais l'écrire.

Marco

Au moins...

PAOLO, frère de Luigi

Qu'il la prenne en partant.

Marco

Au moins voyez la chambre où vous vous plaisiez tant.

PAOLO, frère de Luigi

Non, sors !

Le messager en lui montrant les degrés qui conduisent à la chambre de Paolo.

Marco

Des deux côtés voilà qu'on me soupçonne Soyez donc modéré, pour ne plaire à personne. Montez.

Scène 7

PAOLO, frère de Luigi

Il s'assied près de la table.

PAOLO, frère de Luigi

Dieu me l'a dit ; Dieu m'a dit « Je le veux. » J'ai senti sur mon front se dresser mes cheveux ; Il m'a répété : « Marche ! » et, plein d'un saint courage, J'ai pris, pour obéir, mon bâton de voyage ; J'ai marché ; me voici ! Mais devant l'attentat Qui sans vie à mes pieds doit jeter l'apostat, Mon bras peut hésiter si Dieu ne le décide. Apostat ? Lui, jamais ! Plutôt moi... fratricide ! Et puisque j'ai faibli malgré tous mes efforts, Je ne puis me lier par des noeuds assez forts Écrivons. Ma main tremble. Inexprimable ivresse Mon coeur se rouvrirait, et des pleurs de tendresse, Des pleurs rafraîchissants, par la joie arrachés, Jailliraient vers mon Dieu de mes yeux desséchés ! La veille ! Et si demain... Ah ! qu'il cède, qu'il vive, Qu'il vive, et que jamais cette veille n'arrive ! « Au révérend frère Anastasio pénitencier de Sainte-Marie-Majeure. Mon père, » « Peut-être le bruit répandu sur l'apostasie de mon frère n'est qu'une oeuvre de mensonge, ou, du moins, je pourrai par mes paroles raffermir sa foi chancelante. Tel est le devoir que je me suis imposé en m'éclairant de vos conseils, et qu'il me sera donne de remplir si votre pieuse inspiration m'anime. » « Mais il est une autre mission connue de moi seul et que j'ai reçue d'un plus grand, d'un plus saint que vous, du Tout-Puissant, qui ne veut pas que je sois séparé de mon frère durant cette vie dont les joies ou les tourments seront sans fin. Priez donc, oh ! priez à genoux, pour qu'il ne se fasse pas, en s'obstinant à se perdre, une vertu de l'endurcissement ; car, je l'ai juré à Dieu, et je vous l'écris pour vous le jurer à vous-même, la veille de son abjuration. » « La veille de son abjuration, je supplierai le ciel, les mains jointes et le front contre terre, de répandre sur lui les grâces d'un dernier repentir, et, dût mon âme se déchirer..., je sauverai la sienne. »

Scène 8

Marco, PAOLO, frère de Luigi

Marco

Je cours vers votre frère.

PAOLO, frère de Luigi

Hein ! Quoi ? Qui m'a parlé ? Où vas-tu ? Que veux-tu ? T'avais-je rappelé ? Que m'as-tu dit ?

Marco

Pardon !

PAOLO, frère de Luigi

Vers mon frère

Marco

Sans doute, Et je vais, j'en suis sùr, le trouver sur ma route, Qui, les deux bras tendus, et de larmes baigné.

PAOLO, frère de Luigi

Va, Marco !

Marco

Je m'y perds.

Scène 9

PAOLO, frère de Luigi, Thécla, Luigi de Montalte

Il se lève.

Au messager.

Le messager sort.

PAOLO, frère de Luigi

Achevons. J'ai signé. Piétro, rends cette lettre à celui qui m'envoie. J'aurai consommé l'oeuvre avant qu'il me revoie. « Si je reviens parjure, montrez-moi cette lettre, et que la malédiction de mon souverain juge pèse sur moi dans ce monde et dans l'autre je l'accepte. En signant ce que je vous écris, je mets mon nom au bas de mon éternelle condamnation. »

Thécla

Il est ici !

Luigi de Montalte

Mon frère ?

PAOLO, frère de Luigi

Ah ! qu'entends-je ? À ce cri, Ce cri qui m'est si doux, frissonnant, attendri, De joie et de douleur je sens mon coeur se fondre : Nos bras vont s'enlacer, nos sanglots se confondre, Et j'ai signé !...

Scène 10

Thécla, Luigi de Montalte, PAOLO, frère de Luigi, Marco

Thécla

Mon fils !

Luigi de Montalte

Ah ! Mon frère !

Thécla

Seul bien Qu'au ciel je demandais !

Luigi de Montalte

Mon Paolo !

Thécla

Le mien, Le mien, qui m'est rendu !

Luigi de Montalte

Doux retour ! Que de charmes Je goûte à te revoir !

PAOLO, frère de Luigi

Où suis-je ?

Thécla

Sous les larmes, Les baisers maternels.

Luigi de Montalte

Sur le sein d'un ami.

Thécla

Parle-moi.

Luigi de Montalte

Réponds-nous.

PAOLO, frère de Luigi

Ne vivant qu'à demi, Chancelant sous le poids d'unbonheurqui m'oppresse, Puis-je trouver des mots pour en peindre l'ivresse !

Luigi de Montalte

Nous te regrettions tant !

Thécla

J'ai tant gémi sur toi !

PAOLO, frère de Luigi

Moi, sur vous!

Thécla

Je n'étais que malheureuse.

PAOLO, frère de Luigi

Et moi, J'étais coupable ?

Luigi de Montalte

Non.

Thécla

Vous plaindre, est-ce une offense ?

PAOLO, frère de Luigi

Je vous plaignais de même est-ce un crime ?

Luigi de Montalte

Je pense Que nous avions raison de nous plaindre tous trois ; L'absence est si cruelle !

Thécla

Ah ! C'est vrai.

Marco

Cette fois, Il a paré le coup.

Thécla

Grâce à la Providence, Tu trouveras ici la gaîté, l'abondance, L'union.

Marco

Qu'elle y reste !

Luigi de Montalte

Oui, tout m'a réussi, Frère, j'ai prospéré.

Thécla

Mais c'était juste aussi ; Dieu protège les siens.

PAOLO, frère de Luigi

Comment les siens ?

Luigi de Montalte

En père, Il nous protège tous.

Thécla

Cependant l'un prospère ; Mais l'autre...

PAOLO, frère de Luigi

On le châtie.

Luigi de Montalte

Eh ! De quels torts ?

PAOLO, frère de Luigi

Pourquoi ?

Thécla

Je m'entends.

PAOLO, frère de Luigi

L'un et l'autre ils ont la même foi.

Thécla

Qu'à l'esprit qui s'obstine un jour le ciel pardonne ! C'est mon voeu.

PAOLO, frère de Luigi

Comme un jour au coeur qui l'abandonne ! C'est le mien.

Thécla

Pour l'aveugle à quoi sert la clarté ?

PAOLO, frère de Luigi

À qui poursuit l'erreur que fait la vérité ?

Thécla

L'erreur !

PAOLO, frère de Luigi

L'aveuglement !

Marco

Ah ! La voilà partie ! Le démon de Luther se met de la partie.

Luigi de Montalte

Ma mère, Paolo, ne pensons qu'au bonheur D'être unis tous les trois dans la paix du Seigneur.

Thécla

Unis, toujours unis, en priant l'un pour l'autre ! Oublions tout. Ta main !

Luigi de Montalte

Elle cherchait la vôtre.

À Marco.

Thécla

Embrassons-nous, mon fils, et de bonne amitié. Je vous quitte ; Marco ne fait rien qu'à moitié. J'aurai du soin pour deux. Que le foyer pétille ; Grand feu ! Fête au logis et banquet de famille ! Après un si long deuil que la joie ait son tour, Puisque l'enfant prodigue est enfin de retour.

Marco

Fausse comparaison, maîtresse ; car j'estime Qu'il n'a pu, n'ayant rien, manger sa légitime.

Thécla

Respect à l'Écriture ! En rire, c'est pécher.

Marco

Bon ! Dieu fera le sourd pour ne s'en pas fâcher.

Thécla

Silence ! Et suivez-moi.

Il suit Thécla.

Marco

Le premier choc fut rude; Mais quand de disputer ils auront l'habitude...

Scène 11

Luigi de Montalte, PAOLO, frère de Luigi

Luigi de Montalte

Ménageons sa faiblesse.

Haut, avec émotion.

PAOLO, frère de Luigi

Un coeur prêt à faillir Avec cet abandon n'aurait pu m'accueillir : On m'a trompé. Luigi.

Luigi de Montalte

Frère !

PAOLO, frère de Luigi

Je crois renaître ; Une ineffable paix se répand dans mon être. Ah ! Mon ami !

Luigi de Montalte

C'est là que, se penchant vers nous, Celui qui manque ici nous prit sur ses genoux. Frère, tu t'en souviens ?

PAOLO, frère de Luigi

C'est là qu'à ma demande, De quelque saint martyr il contait la légende, Et que ma mère... alors elle invoquait les saints ; Ma mère, pour prier, joignait nos jeunes mains. Tu t'en souviens, Luigi?

Luigi de Montalte

L'été, sous la feuillée, Rappelle-toi nos jeux.

PAOLO, frère de Luigi

Comme de la veillée Les heures fuyaient vite à ces pieux récits !

Luigi de Montalte

Quels plaisirs nous goûtions l'un près de l'autre assis !

PAOLO, frère de Luigi

Qu'ils étaient purs !

Luigi de Montalte

Ces jours reviendront, car tu restes ?

PAOLO, frère de Luigi

Nous connaîtrons encor ces voluptés célestes... Car tu n'es pas changé ?

Luigi de Montalte

Regarde.

PAOLO, frère de Luigi

Où donc ?

Luigi de Montalte

Là-bas, Près du pommier, témoin de nos joyeux combats...

PAOLO, frère de Luigi

Lorsque ses fruits vermeils, qui pendaient jusqu'à terre, Présentaient aux deux camps des armes pour la guerre.

Luigi de Montalte

Une maison s'élève.

PAOLO, frère de Luigi

Oui.

Luigi de Montalte

Bâtie à mon goût ; Bien modeste.

PAOLO, frère de Luigi

À la tienne elle ressemble en tout.

Luigi de Montalte

Dis-moi quelle est des deux celle que tu préfères ?

PAOLO, frère de Luigi

Elles sont soeurs, Luigi.

Luigi de Montalte

Comme nous sommes frères.

PAOLO, frère de Luigi

Qui l'habite ?

Luigi de Montalte

Un ami va bientôt l'habiter, Et tu le connaîtrais si tu devais rester.

PAOLO, frère de Luigi

C'est ton voeu ?

Luigi de Montalte

Le plus cher.

PAOLO, frère de Luigi

Il craindrait ma présence, S'il n'était devant moi fort de son innocence On m'a trompé.

Luigi de Montalte

Consens !

PAOLO, frère de Luigi

Me promets-tu qu'un jour, Comme à seize ans, pour Rome épris d'un pur amour, à celui qui de Dieu sur la terre est l'image...

Luigi de Montalte

Tu consens ?

PAOLO, frère de Luigi

Nous irons rendre un dernier hommage .

Luigi de Montalte

Eh ! comment ferais-tu pour ne pas consentir? Tu verrais sur le seuil, si tu voulais partir, Les souvenirs vivants de notre premier âge, En te tendant les bras, t'arrêter au passage. Reste ! Ton ciel natal, Paolo, le voici ! Ce toit, c'est ton berceau ; ce vieux foyer noirci, Où nos tremblantes mains se réchauffaientensemble, Nous réunit enfants, vieillards, qu'il nous rassemble. Nos deux chiffres, c'est là que tu les as laissés ; Comme d'anciens amis se tenant embrassés, II sont unis encor ; pourrions-nous ne plus l'être ? Reste ! Eh ! Par où nous fuir? Dans cet enclos champêtre Tu ne peux faire un pas, regarder, respirer, Sans qu'un parfum connu qui revient t'enivrer, L'allée où, chancelant, tu courais sur ma trace, Le fleuve où de la mort tu m'as sauvé, la place Où, plus âgé que toi, je vengeai ton affront, La croix qui si souvent vit s'incliner ton front, L'eau qui fuit, l'air qui passe ou le vent qui soupire, Emprunte, en s'animant, une voix pour te dire : « Reste! aime encor ton frère aux lieux où tu l'aimais ; Es-tu sûr, si tu pars, de le revoir jamais ? »

PAOLO, frère de Luigi

Et toi, si tu me suis dans la ville éternelle, Pourras-tu l'admirer sans oublier pour elle De ton pays natal le soleil éclipsé, Sans rajeunir de joie en rêvant au passé ? Il a brillé pour toi, son ciel, où ta prière Ne montait qu'à travers l'azur et la lumière ; Son pavé triomphal a tressailli sous toi ; Ses débris t'ont parlé ; du cirque, où pour ta foi De ses héros chrétiens mourut la sainte armée, Tu sentis palpiter la poussière animée. Quand Rome en deuil suivit son Sauveur au tombeau, Tu pleurais ! Mais quel jour ! Qu'il fut grand, qu'il fut beau ! Qu'il t'enivra, ce jour où des voiles funèbres Rome, en ressuscitant, déchira les ténèbres ! Tous les chants, tous les bruits à la fois renaissants, Ces cortéges sacrés, ces nuages d'encens, Ces palmes qui du Christ couronnaient la victoire, Unhomme, un prêtre, un Dieu, qui planait dans sa gloire Entre Romeet les cieux, et, des cieux entr'ouverts, Répandait les pardons sur Rome et l'univers ; Quel spectacle ! Ô Luigi, les transports qu'il inspire N'ont-ils pas à leur tour une voix pour te dire : « Viens ! Le grand jour approche ; ah ! Viens, venez tous deux, Pleins de la même foi, brûlés des mêmes feux Qu'il versait par torrents dans votre âme embrasée, De ses divins pardons recueillir la rosée ! »

Luigi de Montalte

Paolo !

PAOLO, frère de Luigi

Tu viendras ! Et quand nous sentirons La grâce à flots sacrés s'épancher sur nos fronts, Puissent nos coeurs noyés dans cette joie intime, Dans ce bonheur de croire où la raison s'abîme, Mourir, et, confondus, voler d'un même essor Au sein de l'Éternel pour s'y confondre encor. Oui, réunis aux cieux !... Tu pleures !... Ah ! mon frère, On te calomniait ; mais qu'un aveu sincère Me punisse du moins de t'avoir soupçonné. Toi que je jugeais mal, toi que j'ai condamné, Apprends.

Scène 11

Marco, Luigi de Montalte, PAOLO, frère de Luigi

Marco

Mon maître.

Luigi de Montalte

Eh bien !

Marco

Un mot !

PAOLO, frère de Luigi

Quelque surprise Qu'on veut me ménager !

Marco

Cet homme à barbe grise, Ce moine, qui jamais ne parle sans prêcher, Et même quand il prie a l'air de se fâcher, Il est en bas.

Luigi de Montalte

Luther !

Marco

La diète, qui l'exile, Entend que sous deux jours il cherche un autre asile ; Mais il veut en partant vous bénir de sa main, Et la cérémonie est fixée à demain.

Luigi de Montalte

Ciel ! Que m'annonces-tu, Marco ?

Marco

Ce qui se passe, Et ce qu'à ma maîtresse il contait à voix basse. Mais s'il allait monter.

Luigi de Montalte

Je sors et je reviens : Tu le permets ?

PAOLO, frère de Luigi

Va, frère ; avant cet entretien Pour moi la solitude était un long supplice ; Seul, je puis maintenant rêver avec délice. Va, je suis sûr de toi.

Luigi de Montalte

Cours chercher mon Elci.

Marco

Je viens de l'avertir.

PAOLO, frère de Luigi

Ta fille, elle est ici ? Et je l'attends encor ! Loin de moi que fait-elle ?

Luigi de Montalte

Tu vas la voir.

Scène 13

PAOLO, frère de Luigi, Marco

PAOLO, frère de Luigi

Elle a de la Vierge immortelle L'angélique douceur, l'aimable pureté ! Le moindre de ses dons, Marco, c'est la beauté, N'est-ce pas ?

Marco

Sur ce point m'en croirez-vous ?

PAOLO, frère de Luigi

Pardonne. Qui peut douter d'un frère a-t-il foi dans personne ? J'étais bien malheureux ; car j'aurais mieux aimé Le trouver au retour sanglant, inanimé, Mort, que traître à son culte et frappé d'anathème ; Oui, mort.

Marco

C'est d'un bon frère.

PAOLO, frère de Luigi

Et toi, Marco, toi-même, Si tu sentais fléchir ton zèle chancelant, N'aimerais-tu pas mieux qu'un ami, t'immolant, Dans ta bouche entr'ouverte arrêtât ton parjure Que de le proférer ?

Marco

L'alternative est dure.

PAOLO, frère de Luigi

Quoi ! Tu balancerais ?

À part.

Marco

Je ne dis pas cela ; Mais je n'ai pas d'ami qui m'aime à ce point-là. Heureusement !

PAOLO, frère de Luigi

Peut-être.

Marco

En tout cas je proclame Que je suis bon chrétien, chrétien de coeur et d'âme, Pour que vous le sachiez et le fassiez savoir Aux amis trop ardents que je pourrais avoir. Mais votre nièce accourt ; je vous laisse avec elle.

Scène 14

PAOLO, frère de Luigi, Elci, Marco

PAOLO, frère de Luigi

Venez, vous que ma voix, vous que mon coeur appelle.

Elci

Mon oncle en m'écrivant ne me disait pas : vous.

PAOLO, frère de Luigi

Non, toi, chère Elci, toi !

À part.

Il sort.

Marco

Dans ces sentiments doux Qu'elle inspire si bien, que le ciel vous maintienne ! Adieu ! Comme il entend la charité chrétienne! Quel homme !

Scène 15

PAOLO, frère de Luigi, Elci

PAOLO, frère de Luigi

Toi, ma fille !

Elci

À ta bonne heure ; au moins Vous me donnez mon nom.

PAOLO, frère de Luigi

Oui, ton nom.

Elci

Par mes soins Je veux vous retenir en cherchant à vous plaire ; Je veux vous enchaîner.

PAOLO, frère de Luigi

Je me laisserai faire.

Elci

Pour toujours !

PAOLO, frère de Luigi

Son regard, ses traits, ses blonds cheveux, Rappellent la madone à qui j'offrais mes voeux.

Elci

Dont vos mains sur l'ivoire ont reproduit l'image ?

PAOLO, frère de Luigi

Que je te destinais.

Elci

Admirant votre ouvrage, Pour vous, soir et matin, je priais.

PAOLO, frère de Luigi

Comme moi, J'admirais le modèle et je priais pour toi.

Elci

Je disais : qu'il revienne et me chérisse en père !

PAOLO, frère de Luigi

Moi : Quelle soit heureuse autant qu'elle m'est chère, Belle, pure, adorable !

Elci

Et j'obtiens...

PAOLO, frère de Luigi

J'ai trouvé.

Elci

Plus que je n'espérais.

Il s'assied en l'attirant vers lui.

PAOLO, frère de Luigi

Mieux que je n'ai rêvé. Quoi ! Tu ne craignais pas ma piété sévère, Qui peut blesser ici quelqu'un que je révère ?

Elci

Non, car je comptais bien mettre la paix ici Entre vous et quelqu'un que je révère aussi.

PAOLO, frère de Luigi

Sois donc par ta douceur l'ange qui nous rapproche ; Sois mon conseil.

Elci

Comment ?

PAOLO, frère de Luigi

Veux-tu ?

Elci

Jusqu'au reproche Vous écouterez tout ?

PAOLO, frère de Luigi

Avec humilité Des lèvres d'un enfant descend la vérité.

Elci

Alors je vais remplir mon grave ministère.

PAOLO, frère de Luigi

Déjà ?

Elci

Vous avez peur ?

PAOLO, frère de Luigi

Moins que toi.

Elci

Si ma mère Traite certain sujet avec un peu d'aigreur, Vous serez indulgent ?

PAOLO, frère de Luigi

Comme on l'est pour l'erreur.

Elci

Sans répondre ?

PAOLO, frère de Luigi

Pourtant.

Elci

Sans répondre.

PAOLO, frère de Luigi

Sa grâce Me désarme d'avance.

Elci

Et c'est convenu ?

PAOLO, frère de Luigi

Passe Je saurai me contraindre.

Elci

En cercle, quand le soir Tous quatre autour du feu nous viendrons nous asseoir, Ne vous offensez pas si je prends soin moi-même De placer sous ses yeux le seul livre qu'elle aime.

PAOLO, frère de Luigi

Lequel ?

Elci

La Bible.

PAOLO, frère de Luigi

Elci, c'est un livre sacré.

Elci

La Bible... de Luther.

PAOLO, frère de Luigi

Qu'entends-je ? Et je verrai Sans le mettre en lambeaux.

Elci

Pendant cette lecture, Vous me regarderez.

PAOLO, frère de Luigi

Charmante créature !

Elci

Mous causerons de Rome.

PAOLO, frère de Luigi

Oui.

Elci

Nous lirons tous deux.

PAOLO, frère de Luigi

Saintement.

Elci

Mais bien bas, sans nous occuper d'eux.

PAOLO, frère de Luigi

D'eux ! Comment ? Que dis-tu ?

Elci

C'est chose naturelle Qu'il ait sa liberté, s'il veut lire avec elle.

PAOLO, frère de Luigi

Qui donc, Elci ?

Elci

Mon père.

PAOLO, frère de Luigi

Eh quoi ?...

Elci

Ne craignez rien : Il respecte mon culte en pratiquant le sien.

PAOLO, frère de Luigi

Le sien !

Elci

Bon comme lui, vous suivrez son exemple, Et le jour du Seigneur, quand ils iront au temple.

PAOLO, frère de Luigi

Au temple !

Elci

Qu'avez-vous ?

PAOLO, frère de Luigi

Aurait-il abjuré ?

Elci

Pas encor.

PAOLO, frère de Luigi

Mais cet acte, il n'est que différé ?

Elci

De quelques jours.

PAOLO, frère de Luigi

Mon frère !... Au temple !... Est-il possible ?

Elci

Ne me regardez pas avec cet oeil terrible.

PAOLO, frère de Luigi

Affirmer qu'il abjure, et c'est vous qui l'osez!

Elci

Je tremble.

PAOLO, frère de Luigi

Savez-vous de quoi vous l'accusez ?

Elci

Moi !

PAOLO, frère de Luigi

D'un crime.

Elci

Qui ? Moi !

PAOLO, frère de Luigi

C'est faux : j'en ai pour gage Sa voix, ses traits émus et son touchant langage, Ses pleurs que sur mon front je crois encor sentir ; C'est faux, c'est un mensonge.

Elci

Aurais-je pu mentir ?

PAOLO, frère de Luigi

Ah ! Cet accent si vrai, qui m'éclaire et me tue, Anéantit l'espoir de mon âme abattue. Malheureux !

Elci

Et par moi !

PAOLO, frère de Luigi

Mais il ne le peut pas ; Mais je me jetterais au-devant de ses pas ; Mais je mettrais ma main sur sa bouche infidèle ; Mais, non ; mais de ses bras l'étreinte fraternelle, Lui comprimant le coeur dans un dernier adieu, Étoufferait sa voix prête à blasphémer Dieu ! Il ne le peut pas ; non, renier sa croyance, Non, renier son Dieu n'est pas en sa puissance.

Scène 16

Técla, PAOLO, frère de Luigi, Thécla, Elci

à Paolo

Técla

Et qui vous rend ici l'arbitre de sa foi ?

PAOLO, frère de Luigi

Celui dont vos leçons m'ont enseigné la loi.

Thécla

Que dit-elle ?

PAOLO, frère de Luigi

D'aimer, de secourir son frère.

Thécla

Mais, avant tout, mon fils de respecter sa mère.

PAOLO, frère de Luigi

Je n'en ai plus.

Thécla

Sortez.

Elci

De grâce !

Thécla

Faites voir Que ce respect pour vous est encore un devoir.

Elci

J'obéis.

Scène 17

PAOLO, frère de Luigi, Thécla

PAOLO, frère de Luigi

Mon retour ne me l'a pas rendue. Perdue en cette vie, et pour jamais perdue, Celle qui nous disait : Enfants, restez unis ; Croyez ce que je crois, et vous serez bénis.

Thécla

Vain souvenir d'un temps où je fus idolâtre !

PAOLO, frère de Luigi

Fidèle.

Thécla

Nuit d'erreur !

PAOLO, frère de Luigi

Jour pur !

Thécla

J'étais marâtre.

PAOLO, frère de Luigi

Vous étiez mère.

Thécla

Alors, les égarant tous deux, Je perdais mes enfants.

PAOLO, frère de Luigi

Vous les sauviez.

Thécla

L'un d'eux Va se rouvrir le ciel.

PAOLO, frère de Luigi

L'un n'ira pas sans l'autre.

Thécla

Quittez donc votre culte.

PAOLO, frère de Luigi

Abandonnez le vôtre.

Thécla

Il est fatal.

PAOLO, frère de Luigi

Plus bas !

Thécla

Sacrilège.

PAOLO, frère de Luigi

Plus bas ! Mon père vous entend.

Thécla

Et ne vous voit-il pas ?

PAOLO, frère de Luigi

Il m'approuve du moins.

Thécla

Est-ce de faire outrage À tous les droits sacrés qu'avec lui je partage ?

PAOLO, frère de Luigi

L'Éternel qui m'envoie, et Rome d'où je viens, Font céder au devoir les terrestres liens.

Thécla

Retournez donc à Rome, où l'esprit d'imposture Triomphe et foule aux pieds les lois de la nature.

PAOLO, frère de Luigi

J'irai, mais non pas seul.

Thécla

Lui, vous suivre ?

PAOLO, frère de Luigi

Priez. Priez pour qu'il me suive.

Thécla

Ah ! Plutôt à mes pieds Que le courroux du ciel !

PAOLO, frère de Luigi

Arrêtez ! Voeu funeste, Que vous ne formez pas, que votre coeur déteste, Il appelle la mort, il tue... Ah ! Gardez-vous De tenter par ce voeu le céleste courroux.

Thécla

Ne l'as-tu pas toi-même arraché de ma bouche ? Va donc ; fuis, porte ailleurs ta piété farouche. Rome te tend les bras ; fuis les miens, fuis ces lieux ; Mère, frère, pays, fuis tout ; dans ses adieux, Celle qu'un fils ingrat traite ici d'étrangère N'a plus de fils en lui, puisqu'il n'a plus de mère.

Scène 18

Luigi de Montalte, Thécla

Luigi de Montalte

Que dites-vous ? Grand Dieu !

Thécla

Vous avez entendu. Qu'au plus saint des devoirs par vous il soit rendu ; Qu'il dompte son orgueil ; qu'il force sa colère À respecter en moi ce qu'en lui je tolère ; N'exiger rien de plus, c'est me contraindre assez ; S'il ne le peut, qu'il parte, ou je pars choisissez.

Scène 19

Luigi de Montalte, PAOLO, frère de Luigi

La nuit vient par degré pendant cette scène.

Luigi de Montalte

Condamné dans ton coeur, j'ai droit de me défendre, Paolo.

PAOLO, frère de Luigi

Laissez-moi.

Luigi de Montalte

Demeure ; il faut m'entendre. Maintenant ou jamais.

PAOLO, frère de Luigi

Jamais.

Luigi de Montalte

Séparons-nous.

PAOLO, frère de Luigi

Qu'avez-vous à me dire et que me voulez-vous ?

Luigi de Montalte

Plaise au ciel que ma voix jusqu'à ton âme arrive ! Car pour notre amitié cette heure est décisive.

PAOLO, frère de Luigi

Parlez.

Luigi de Montalte

En ennemi tu détournes les yeux : Regarde-moi, mon frère, et tu m'entendras mieux.

PAOLO, frère de Luigi

Ah ! Luigi ! Ta croyance est-elle encor la mienne ?

Luigi de Montalte

Je ne te répondrai que ma main dans la tienne.

PAOLO, frère de Luigi

Réponds.

Luigi de Montalte

Instruit de tout, devrais-tu l'exiger, Cet aveu qui me coûte et qui va t'affliger ?

PAOLO, frère de Luigi

Tu l'as donc résolu ? C'est vrai ? Tu me déclares Que pour l'éternité de moi tu te sépares ?

Luigi de Montalte

Calme-toi.

PAOLO, frère de Luigi

Je le veux : rien encor n'est perdu.

Luigi de Montalte

On supporte avec peine un coup inattendu...

PAOLO, frère de Luigi

Puis, l'espoir qui renaît nous le rend moins sensible.

Luigi de Montalte

Le temps adoucit tout.

PAOLO, frère de Luigi

Dieu tout est possible.

Luigi de Montalte

Indulgents l'un pour l'autre, on s'apaise en sentant Que, sans penser de même, on peut s'aimer autant.

PAOLO, frère de Luigi

L'opinion de l'un, l'autre enfin la partage, Et l'on est étonné de s'aimer davantage. Un de nous doit errer.

Luigi de Montalte

Qu'importe ?

PAOLO, frère de Luigi

Si j'ai tort, J'en conviendrai, Luigi.

Luigi de Montalte

Pour vivre en bon accord, N'est-il pas des sujets qu'il faut nous interdire ?

PAOLO, frère de Luigi

Aucun.

Luigi de Montalte

Tu crois ?

PAOLO, frère de Luigi

C'est sûr.

Luigi de Montalte

Quoi que nous puissions dire, Nous resterons amis ?

PAOLO, frère de Luigi

Toujours !

Luigi de Montalte

De quel fardeau Tu soulages mon coeur !

Il s'assied et invite du geste son frère à l'imiter.

PAOLO, frère de Luigi

Amis jusqu'au tombeau. Parlons donc franchement. Cher Luigi, je m'étonne, Mais sans m'en irriter, que mon frère abandonne L'humble paix du chrétien qui n'a jamais douté Pour l'orgueilleux plaisir de l'incrédulité.

Luigi de Montalte

Moi, ce qui me surprend, sans que je m'en offense, C'est qu'un esprit si droit par habitude encense, Avec un vieux respect qui n'est plus de saison, Des abus avérés que proscrit la raison.

PAOLO, frère de Luigi

Triste fruit des discours, des livres d'un sectaire !

Luigi de Montalte

Les as-tu lus ?

PAOLO, frère de Luigi

Moi ! non.

Luigi de Montalte

Fais-le donc.

PAOLO, frère de Luigi

Pour le faire, Je les méprise trop.

Luigi de Montalte

Avant de condamner, Tu conviendras pourtant qu'il faut examiner.

PAOLO, frère de Luigi

Quoi ? Les rêves d'un fou ?

Luigi de Montalte

Que plus d'un sage écoute.

PAOLO, frère de Luigi

Le lire ou l'écouter, c'est admettre qu'on doute.

Luigi de Montalte

Douter, c'est faire un pas.

PAOLO, frère de Luigi

Vers le mal.

Luigi de Montalte

Vers le bien.

PAOLO, frère de Luigi

Nous différons d'avis.

Luigi de Montalte

Tu crois tout.

PAOLO, frère de Luigi

Et toi, rien.

Luigi de Montalte

Je crois sans fanatisme.

PAOLO, frère de Luigi

On est donc fanatique En ne se traînant pas aux pieds d'un hérétique ?

Luigi de Montalte

Voilà votre grand mot !

PAOLO, frère de Luigi

C'est le mot juste.

Luigi de Montalte

Non.

PAOLO, frère de Luigi

Eh bien ! D'un apostat, pour lui donner son nom.

Luigi de Montalte

Luther ! Tu vas trop loin.

PAOLO, frère de Luigi

Pas assez je proclame Que c'est un être vil.

Luigi de Montalte

Ah ! Prends garde !

PAOLO, frère de Luigi

Un infâme !

Luigi de Montalte

Lui !

PAOLO, frère de Luigi

Le dernier de tous.

Luigi de Montalte

C'est un prêtre inspiré.

PAOLO, frère de Luigi

Par l'enfer.

Luigi de Montalte

Par le ciel.

PAOLO, frère de Luigi

Pour qui rien n'est sacré.

Luigi de Montalte

Mais...

PAOLO, frère de Luigi

S'il écrit il ment, et s'il parle il blasphème.

Luigi de Montalte

Mais l'insulter chez moi, c'est m'insulter moi-même.

PAOLO, frère de Luigi

Chez toi ! Comme ta mère es-tu las de m'y voir ?

Luigi de Montalte

Le droit de m'y braver, penses-tu donc l'avoir ?

PAOLO, frère de Luigi

J'ai le droit d'accabler, d'écraser sous l'injure L'imposteur déhonté qui te pousse au parjure ; Le misérable !...

Luigi de Montalte

Arrête, ou...

PAOLO, frère de Luigi

Quoi ?

Luigi de Montalte

Je me contiens.

PAOLO, frère de Luigi

Quoi tu me chasserais ? Ose le dire ?

Luigi de Montalte

Eh bien ! Admets que je l'ai dit.

PAOLO, frère de Luigi

Je m'y devais attendre. Luther te saura gré d'une amitié si tendre.

Luigi de Montalte

Encor !

PAOLO, frère de Luigi

Mon Dieu je pars ; mais j'ai la liberté De reprendre chez toi ce peu que j'apportai. Tu m'en laisses le temps ?

Luigi de Montalte

Voici la nuit.

PAOLO, frère de Luigi

Qu'importe ?

Luigi de Montalte

Le ciel est orageux.

PAOLO, frère de Luigi

En refermant ta porte, Sous ce toit fraternel, où je n'ai pas dormi, Tu te riras des vents ; et qui sait ? un ami, Ton moine, s'il survient, prendra ma place vide ; Mais que ton frère absent dehors marche sans guide, Trouve un gîte dans l'ombre ou doive s'en passer, Le bienvenuLuther t'en voudrait d'y penser.

Luigi de Montalte

Toujours !

PAOLO, frère de Luigi

De l'eau du ciel, des coups de la tempête, Quelque portait d'église abritera ma tête, Et sur la froide couche où tu m'auras jeté, Par celui qui voit tout je serai visité. Nul ne viendra du moins me disputer la pierre Où cet hôte divin fermera ma paupière On est sûr de l'abri qu'on cherche dans ses bras ; Lui vous reçoit toujours et ne vous chasse pas.

Luigi de Montalte

Tu peux jusqu'à demain retarder ton voyage.

PAOLO, frère de Luigi

Comment ! Le coeur te manque ? Allons, reprends courage. Au reste, près d'ici prolongeant mon séjour, Je veux de ton triomphe attendre le grand jour : Il est fixé sans doute, et la veille... Pardonne, Car j'abuse du temps que ta pitié me donne. Adieu, parjure !

Paolo monte les degrés qui conduisent à sa chambre.

Luigi de Montalte

Adieu.

Scène 20

Luigi de Montalte

Luigi de Montalte

Des hauteurs de sa foi Doit-il fouler aux pieds la vertu devant moi, Étouffer la raison sous l'erreur qu'il préfère ? Non, certes ; j'ai bien fait je ne pouvais mieux faire. Qu'il parte ! Ah ! Dans nos jeux, lorsque nous nous quittions, C'était pour revenir, enfants que nous étions : Point de torts qu'à douze ans ne répare un sourire. Ce temps n'est plus ; le mot que je viens de lui dire Au coeur d'un vieil ami n'entre pas à moitié, Et reste dans la plaie en tuant l'amitié : Elle est morte.

Scène 10

Thécla, Luigi de Montalte, Elci, Marco

Thécla

À mon fils dois-je céder la place ?

Luigi de Montalte

Ma mère, demeurez.

Thécla

Il met bas son audace ?

Luigi de Montalte

N'en redoutez plus rien.

Thécla

Son orgueil a fléchi ?

Luigi de Montalte

Du joug qu'il m'imposait je me suis affranchi.

Thécla

Gloire à vous !

Luigi de Montalte

Diffamer une vie exemplaire ! Flétrir l'élu du ciel dont la raison m'éclaire !

Thécla

Et sous votre courroux vous l'avez terrassé ? Et vous l'avez fait taire ? Et vous...

Luigi de Montalte

Je l'ai chassé.

Thécla

Chassé !

Elci

Qui ? Votre frère !

Marco

Après quinze ans d'absence !

Luigi de Montalte

Pas un mot, ou sortez !

Elci

Ah ! C'est cruel.

Luigi de Montalte

Silence ! Pour me blâmer ici tout le monde est d'accord.

Elci

On le plaint.

Luigi de Montalte

On m'offense.

Marco

Allez, qui n'a pas tort Sans s'offenser de rien souffre qu'on lui réponde : Mécontent de soi-même on l'est de tout le monde.

Elci

Vous ne m'avez jamais parlé si durement.

Luigi de Montalte

C'est qu'on n'a jamais vu pareil aveuglement ; C'est que chacun s'obstine à me trouver coupable ; Prend parti contre moi, me méconnaît, m'accable ; Excepté vous, ma mère.

Thécla

Et vous ne l'avez pas, Quand il a dit « Je pars, » retenu dans vos bras !

Luigi de Montalte

Vous aussi !

Thécla

Le chasser des lieux qui l'ont vu naître! De chez vous, de chez lui Sous ce toit dont le maître À cette heure de paix nous bénit tant de fois, Nous devions une nuit reposer tous les trois.

Luigi de Montalte

Indigne pour Luther, j'eus tort de le défendre ?

Thécla

Non ; je ne dis plus rien.

Luigi de Montalte

Paolo va descendre.

Elci

Il est encore ici ?

Luigi de Montalte

Qu'il me tende la main, Je fais pour l'embrasser la moitié du chemin ; Sinon, il partira.

Elci

Quoi ! Le jour qu'il arrive ?

Thécla

Sans qu'une fois du moins il soit notre convive ?

Marco

Adieu ! Puisqu'à choisir le ciel me réserva, Je suis le serviteur de celui qui s'en va.

Luigi de Montalte

Libre à toi.

Scène 22

Elci, Thécla, Luigi de Montalte, Marco, PAOLO, frère de Luigi

Elci

Le voici.

Thécla

Je me tais et je pleure.

Elci

Vous lui direz un mot !

Luigi de Montalte

Non.

Marco

Faites qu'il demeure, Ou vos nuits sans repos commencent aujourd'hui, Et vous aurez chasse le sommeil avec lui.

Luigi de Montalte

M'honorer d'un adieu lui semble une bassesse.

Thécla

Il est vrai.

Luigi de Montalte

Puis-je alors l'aborder sans faiblesse ?

Elci

Vous ne le verrez plus.

Plus bas, à lui-même.

Luigi de Montalte

C'est lui donner raison ; Et je ne puis pas, moi, lui demander pardon !...

Marco

Il part.

Thécla

Tout est fini !

Luigi de Montalte

Tout !

Elci

Pardon pour mon père !

PAOLO, frère de Luigi

Elci !

Elci

Vous resterez.

PAOLO, frère de Luigi

Laisse-moi ma colère Il a rompu les noeuds dont Dieu nous a liés.

Elci

Rien ne pouvait les rompre.

PAOLO, frère de Luigi

Il m'a dit.

Elci

Oubliez !

Luigi de Montalte

Mon frère !

Thécla

Mes enfants !

PAOLO, frère de Luigi

Oui, j'oublierai, j'oublie ; Mais, par pitié pour toi, pour moi, qui t'en supplie, Cesse de m'arrêter; je veux fuir dans ce iieu Je vois planer sur nous les vengeances de Dieu ; La foudre gronde.

Luigi de Montalte

Ah ! Viens.

PAOLO, frère de Luigi

C'est le deuil que j'apporte.

Thécla

Le bonheur.

Marco

S'il le faut, je garderai la porte.

Elci

Et moi, mon prisonnier.

PAOLO, frère de Luigi

Que fais-tu, chère Elci ? J'aurais dû résister.

Thécla

Toi, là ; ton frère, ici ; Votre mère entre vous.

Elci

Près de vous votre fille !

Marco

Et personne d'absent au banquet de famine !

Luigi de Montalte

Grâce au ciel!

Thécla

Un de moins, tous étaient malheureux.

PAOLO, frère de Luigi

Tu ne penses qu'à moi.

Elci

C'est penser à nous deux.

Marco

Laissez-la vous choyer ; je vous dis à l'oreille Que vous pourrez chez vous lui rendre la pareille.

PAOLO, frère de Luigi

Ai-je un chez moi ?

Luigi de Montalte

Marco, tu trahis mon secret.

PAOLO, frère de Luigi

Comment ?...

Luigi de Montalte

Cette maison que mon frère admirait, C'est la sienne.

PAOLO, frère de Luigi

De grâce !...

Luigi de Montalte

Ou tu m'en veux encore, Ou tu l'accepteras.

PAOLO, frère de Luigi

Dieu, que pour lui j'implore, Tu l'entends !

Thécla

Prends, mon fils.

Elci

Ces fruits, ils sont à vous ; Car dans votre verger je les ai cueillis tous.

PAOLO, frère de Luigi

Toi !

Marco

Quand mettrai-je à bas vos blés qui sont superbes ? Je suis prêt.

Luigi de Montalte

De mes mains j'irai lier tes gerbes.

Thécla

Moi, les compter.

Elci

Et moi, me mêlant aux glaneurs, De vos épis tombés leur faire les honneurs.

PAOLO, frère de Luigi

Mon coeur est inondé d'une ivresse inconnue.

Luigi de Montalte

Tu permets qu'un vieillard boive à ta bienvenue ?

Marco

Jusqu'aux bords !

Luigi de Montalte

À l'ami qui s'est fait désirer, Mais dont rien désormais ne peut nous séparer !

Thécla

Par qui de mes beaux ans la verdeur va renaître !

Elci

Que j'appris à chérir avant de le connaître !

Marco

À l'enfant bien-aimé pour qui j'ai fait des voeux, Lorsque l'eau du baptême a mouillé ses cheveux !

PAOLO, frère de Luigi

Qu'à son banquet céleste ainsi Dieu nous rassemble!

Marco

Oui, tous les braves gens y trinqueront ensemble : Vous et lui.

PAOLO, frère de Luigi

Tu le crois ?

Marco

Quand je me porte bien ; Indisposé, j'ai peur et n'affirme plus rien. Mais un beau jour d'octobre, où la récolte donne, Vient-il me ranimer, plus gaillard, je raisonne ; Comment ? En jardinier. Je me dis : Les humains Ressemblent aux fruits mûrs qui tombent dans nos mains, Nous jetons les mauvais ; pour les bons, qui s'informe S'ils diffèrent de goût, de couleur et de forme ? Ainsi de nous, le jour où comme eux nous tombons, Dieu ne fait que deux parts : les mauvais et les bons.

PAOLO, frère de Luigi

Ta morale, Marco, me semble peu sévère.

Elci

La faute en est au vin dont j'ai rempli son verre.

Thécla

Soit ; mais.

Luigi de Montalte

Un voyageur a besoin de sommeil : Va reposer, mon frère.

Thécla

Adieu jusqu'au réveil.

Elci

Ici pour vous revoir je serai la première.

Thécla

J'y viendrai, cette nuit, le front dans la poussière, Conjurer le Seigneur d'être avec toi demain.

PAOLO, frère de Luigi

Demain, grand Dieu !

Marco

Faut-il vous montrer le chemin ?

PAOLO, frère de Luigi

Je le sais ; va dormir.

Marco

De grand coeur ; jamais homme, Si l'homme heureux dort bien, n'aura fait meilleur somme.

Scène 23

PAOLO, frère de Luigi, Luigi de Montalte

PAOLO, frère de Luigi

Luigi !...

Luigi de Montalte

Que veux-tu, frère ?

PAOLO, frère de Luigi

Un dernier entretien.

Luigi de Montalte

Crois-moi ; pour mon repos autant que pour le tien, Il vaut mieux l'ajourner.

PAOLO, frère de Luigi

Non, car je le redoute.

Luigi de Montalte

Tu me pardonneras un refus qui me coûte : Je ne dois sur mon lit me jeter qu'un instant ; À minuit je me lève, et c'est en méditant Que j'attendrai le jour.

PAOLO, frère de Luigi

Pourquoi ?

Luigi de Montalte

De te l'apprendre Le temps n'est pas venu.

PAOLO, frère de Luigi

Reste ; un mot peut me rendre La paix dont j'ai besoin pour que du haut des cieux Le sommeil qui me fuit descende sur mes yeux. Si ce mot consolant expire dans ta bouche, Passer toute une nuit si voisin de ta couche, Je ne le puis j'ai peur d'y faire un rêve affreux : Je sortirai d'ici ; j'y serais.

Luigi de Montalte

Malheureux ? Peux-tu l'être avec nous ?

PAOLO, frère de Luigi

Bien malheureux, sans doute, Désespéré, Luigi.

Luigi de Montalte

Ta main est froide.

PAOLO, frère de Luigi

Écoute !... N'as-tu rien entendu ?

Luigi de Montalte

Rien qui m'alarme.

PAOLO, frère de Luigi

Eh ! Quoi ! Aucun avis du ciel n'est venu jusqu'à toi ?

Luigi de Montalte

J'entends les vents gémir dans la cime des hêtres, La pluie à coups pressés bat contre les fenêtres ; Un orage en passant trouble la paix des nuits.

PAOLO, frère de Luigi

Rien d'étrange pour toi ne se mêle à ces bruits ? Mais les vents,quand leur souffle, autour des sépultures, Prête à l'arbre des morts de si tristes murmures ; La foudre, quand ses feux, en sillonnant les airs, Blanchissent les tombeaux de leurs pâles éclairs ; Non, la foudre et les vents, dans l'horreur des ténèbres, Sans un ordre de Dieu, n'ont pas ces voix funèbres.

Luigi de Montalte

Rappelle ta raison.

PAOLO, frère de Luigi

Ma raison ! Devant lui Qui peut mettre sa force en un si frêle appui ? La foi nous soutient seule ; et tu trahis la tienne. Mais ce mot où j'aspire, il faut que je l'obtienne ; Je veux te l'arracher : dis-moi, tu le diras, Que sous l'oeil irrité de ce Dieu dont le bras, En suspens pour frapper, choisit déjà la place, Tu sens s'évanouir ta sacrilège audace.

Luigi de Montalte

Ce serait t'abuser.

PAOLO, frère de Luigi

Réponds, jure qu'au moins Ce jour où du forfait les cieux seraient témoins, Ce jour, déjà mortel même avant qu'il arrive, Qui soulève mon sein d'une horreur convulsive, Décolore mon front, fait fléchir mes genoux, Ce jour de désespoir est encor loin de nous.

Luigi de Montalte

Il est prochain.

PAOLO, frère de Luigi

Qu'il n'ait ni lendemain, ni veille ; Qu'il ne soit pas, ce jour ! Si sa clarté m'éveille, Ce sera pour gémir, pour te pleurer absent. Ô mon bien-aimé frère ! Ô mon ami ! Mon sang ! Toi, frappé sur l'autel ! Par qui ? C'est impossible ! Repens-toi ; tu le veux ! Il le veut ; Dieu terrible, Ne le condamnez pas. Faut-il pour t'attendrir, À ton cou suspendu, de mes pleurs te couvrir ? Repens-toi ; tu les sens inonder ta poitrine ; Faut-il, pour amollir ton orgueil qui s'obstine, Que, navré de douleur, que, palpitant d'effroi, Je me traîne à tes pieds ? M'y voici repens-toi, Repens-toi ; n'attends pas que Dieu, qui te menace, Marque ton front maudit du sceau que rien n'efface, Et, laissant choir le coup que sa pitié retient, Dise à l'Éternité : Prends ce qui t'appartient ! Ah ! Repens-toi, Luigi.

Luigi de Montalte

Ton espoir n'est qu'un songe ; Dois-je, en le confirmant, m'abaisser au mensonge ? Je n'y descendrai pas.

PAOLO, frère de Luigi

Tu te perds.

Luigi de Montalte

Mon erreur, Je la désavouerai sans remords, sans terreur.

PAOLO, frère de Luigi

Mais tu te perds, te dis-je !

Luigi de Montalte

Et ce grand sacrifice, Qu'impose à ma raison la céleste justice, Que ne peut retarder aucun effort humain.

PAOLO, frère de Luigi

Tais-toi.

Luigi de Montalte

Je t'offrirai.

PAOLO, frère de Luigi

Ne dis pas quand !

Luigi de Montalte

Demain.

PAOLO, frère de Luigi

C'est demain !

Revenant sur ses pas pour lui serrer la main.

Luigi de Montalte

Tu sais tout. S'il est vrai que tu m'aimes, Après l'acte accompli, nous resterons les mêmes : Si je te fais horreur, j'aimerai seul, et Dieu Jugera qui de nous suit son précepte. Adieu, Ou plutôt à revoir !

Scène 24

PAOLO, frère de Luigi

Se levant.

S'arrêtant tout à coup.

Avec terreur, après s'être recueilli un moment.

Se laissant tomber à genoux.

Se relevant.

S'avançant vers la chambre de Luigi.

PAOLO, frère de Luigi

Demain ! Ce mot funeste A de ma vie éteinte anéanti le reste, Et, brisé sous le coup, mon coeur sans battement A semblé de terreur s'arrêter un moment. Relevez, ô mon Dieu, ma force défaillante. Demain ! La voilà donc cette veille sanglante ! Elle avance dans l'ombre ; elle expire à minuit : Qu'aura-t-il fait ce bras quand finira la nuit ? Il tombe inanimé. Dois-je fuir ?... Je l'ignore. Celui que j'aimais tant, que j'aime plus encore, C'est là qu'il s'est assis au banquet du retour ; Là, je l'ai vu, pleurant, souriant tour à tour, Épancher de son coeur la gaîté familière ; Là, ma coupe a touché sa coupe hospitalière ; J'ai rendu voeux pour voeux à sa vieille amitié, Et du pain qu'il m'offrait j'ai rompu la moitié. Arrière et loin de moi cet acte horrible, infâme ! Fuyons ; sauvons sa vie ; ah ! fuyons. Mais son âme ! Il la perd ; il se damne ; et le ciel, qui pour lui Se fermera demain, peut s'ouvrir aujourd'hui... Je ne sais quel pouvoir agit sur tout mon être ; L'ardeur d'un vin fumeux bouillonne en moi peut-être ; Par le jeûne affaibli, devais-je à ce poison Redemander ma force et livrer ma raison ! Ce n'est pas sa vapeur qui dans mon sein fermente ; Je lutte contre Dieu dont l'esprit me tourmente ; Oui, c'est Dieu, je m'épuise en efforts impuissants ; Dieu qui m'abat sous lui ! C'est Dieu même !... Je sens Passer dans mes cheveux son souffle qui me glace : Il va venir, il vient me parler face à face, Et je tremble, agité de ce frémissement Dont nous tremblerons tous au jour du jugement. Paolo !... Par mon nom je l'entends qui m'appelle. Si j'obéis, Seigneur, doit-il mourir fidèle ? Pour le régénérer il suffit d'un remord : Dites que son salut doit sortir de sa mort. « Frappe et sauve ! » Il l'a dit : voici l'heure !... Ah ! pardonne : Colère du Très-Haut, si ta voix me l'ordonne, À ta voix frissonnant, si je suis plein de toi, Un ordre encor ! Un signe ! Et marche devant moi. Marche et je te suivrai, marche, sainte colère, Consume et purifie, immole, régénère. Mais, un signe ! Un seul mot !... Si l'ordre est répété, Je ne le verrai plus que dans l'éternité. Ciel ! ma mère.

Scène 25

Thécla, PAOLO, frère de Luigi, Luigi de Montalte

Thécla

Prions pour Luigi qui sommeille. Du sacrifice enfin c'est aujourd'hui la veille : Dieu, de t'offrir mon fils le moment est venu. Meure en lui le pécheur qui t'avait méconnu.

PAOLO, frère de Luigi

Que dit-elle ?

Debout et avec exaltation.

Thécla

Et vers toi que le chrétien s'élance ! Tu l'entends ton oracle a rompu le silence. Oui, ce livre inspiré, je l'ouvris au hasard, Et le verset du texte où tomba mon regard Me dit qu'en l'acceptant tu bénirais l'offrande ; Car voici, Saint des saints, ce que ta voix commande :

PAOLO, frère de Luigi

J'écoute.

Thécla

« Prends celui que tu aimes, ton unique sur la terre, Et va me l'offrir en holocauste ! »

PAOLO, frère de Luigi

J'obéis.

Paolo sort à pas lents de la chambre et vient s'appuyer sur la rampe de l'escalier.

Thécla

Couronnant mes efforts, Achève, Dieu vainqueur, fais-moi boire à pleins bords Les pures voluptés dont ta coupe est remplie : Que je jouisse enfin de mon oeuvre accomplie, Dans la joie et l'orgueil de la maternité ; Achève et mets le comble à ma félicité ! Qu'entends-je ? Crainte vaine ! Il veillait, il médite ; D'une ardente ferveur l'émotion l'agite, Et ces sons étouffés qui me glaçaient d'effroi... Non, des gémissements arrivent jusqu'à moi.

Luigi de Montalte

Paolo !

PAOLO, frère de Luigi

Je succombe.

Thécla

Il appelle son frère. Ah courons ; je frémis.

Scène 26

PAOLO, frère de Luigi

Aux cris que pousse Thécla.

PAOLO, frère de Luigi

Ombre de mon vieux père, Murmure à son chevet des mots de repentir, Et sauve en l'assistant l'âme qui va partir ! Je ne le puis. Où fuir cette voix déchirante ?

Scène 27

Elci, PAOLO, frère de Luigi

Elci

Arrêtez !

PAOLO, frère de Luigi

Encor vous !

Elci

Calmez mon épouvante.

PAOLO, frère de Luigi

C'est Dieu qui l'a voulu.

Elci

Quoi ?

PAOLO, frère de Luigi

C'est vous sur le seuil Ne vous ai-je pas dit que j'apportais le deuil ?

Elci

Il est ici !

PAOLO, frère de Luigi

La mort !

Elci

Elle a frappé !

PAOLO, frère de Luigi

Sans crime ; Par devoir.

Elci

Qui ?

PAOLO, frère de Luigi

Priez !

Elci

Pour qui ?

PAOLO, frère de Luigi

Pour la victime.

Elci

Quelle est-elle ?

PAOLO, frère de Luigi

Un pécheur qui lutte près de nous Entre l'Enfer et Dieu.

Elci

Je frissonne.

PAOLO, frère de Luigi

À genoux ! Priez, enfant, priez ; l'éternelle clémence Ne repoussera pas les voeux de l'innocence.

Scène 28

Thécla, Elci, Luigi de Montalte, PAOLO, frère de Luigi

En entrant.

Thécla

Sanglant ! Frappé dans l'ombre !... Un meurtre !... Des secours ! Des secours !... Non !... Mort !

Elci

Mon père !

Thécla

Elci, viens, cours ! Viens, mon fils, courons tous ; qu'il rouvre sa paupière Sous les embrassements de sa famille entière !

Elci

Ah ! Que vois-je ? C'est lui !

Thécla

Ton père assassiné !

Luigi de Montalte

Paolo ton ami jusqu'à toi s'est traîné.

PAOLO, frère de Luigi

Mon ami !

Elci

Mes baisers vous rendront à la vie ; Ils vont vous ranimer.

Luigi de Montalte

La force m'est ravie.

Thécla

Vois mes pleurs, vois le sang qui coule de son sein ! Cours, Paolo ; poursuis, punis son assassin ; Venge-nous tous.

Luigi de Montalte

Demeure ; un mourant te l'ordonne ; Pardonne à l'assassin comme je lui pardonne.

PAOLO, frère de Luigi

Ah ! Luigi !

Luigi de Montalte

Dans tes bras presse-moi, mon Elci ! Des ombres du tombeau mon regard obscurci, Sur ces traits adorés que la douleur altère, Cherche encore un rayon du bonheur de la terre. Enfant, je vais dormir de mon dernier sommeil, Je ne te verrai plus me sourire au réveil.

Thécla

Pense au ciel et renie un culte abominable !

PAOLO, frère de Luigi

Crains ton juge et reviens à la foi véritable !

Thécla

Abjure et sois chrétien !

PAOLO, frère de Luigi

Crois et sois enfanté Par une mort chrétienne à l'immortalité !

Elci

Non, ne me quittez pas !

Se levant soutenu par Elci et Thécla.

Luigi de Montalte

La peur de ta colère N'affaiblit point, Seigneur, la raison qui m'éclaire ; Et ce que j'aurais fait pour vivre sous ta loi, Je le fais en mourant pour me rejoindre à toi : J'abjure.

Thécla

Il est sauvé !

PAOLO, frère de Luigi

Perdu !

Elci

Votre croyance, Je l'embrasse, ô mon père ! Elle est mon espérance : Je vous suivrai du moins.

PAOLO, frère de Luigi

Dieu, tu m'as donc trompé ?

Luigi de Montalte

Nous devons nous revoir le coup qui m'a frappé N'a pu rompre les noeuds d'une amitié si tendre... Je vous quitte ici-bas... mais... je vais vous attendre !

Elci

Il expire !

Avec explosion.

Se tournant vers Paolo, en lui tendant les bras.

Thécla

Mon fils !... Ah ! que le meurtrier, Rebut des siens, horreur de son propre foyer, Fuyant sa solitude et partout solitaire, Privé de l'eau, du feu, sans abri sur la terre Où s'arrêter le jour, où s'étendre le soir, Et sans repos, s'il vit, et s'il meurt, sans espoir, Soit maudit par le prêtre à son heure suprême, Maudit par tous, maudit par son père lui-même, Maudit par celle enfin dont les flancs ont porté Cet exécrable fruit de leur fécondité ! Cieux, entendez ce cri de ma douleur profonde ; Vengez-moi, justes cieux, moi, qui suis seule au monde, Moi, qui n'ai plus de fils ! Ah ! Pardon ! Qu'ai-je dit ? Il m'en reste un encor.

PAOLO, frère de Luigi

Non, vous l'avez maudit !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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