Drame · 1865 · 5 actes

Vautrin

d’Honoré de Balzac

Représentation
≈ 2 h 37
Distribution
5 femmes, 5 hommes
Répliques
1 113
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Vautrin N 297 ≈ 54 min 15
Duc N 104 ≈ 17 min 15
Saint-charles N 107 ≈ 15 min 9
Duchesse N 88 ≈ 15 min 10
Raoul de Frescas H 87 ≈ 11 min 9
Lafouraille N 85 ≈ 11 min 9
La Duchesse de Montsorel F 65 ≈ 6 min 7
Le Marquis Albert H 39 ≈ 5 min 8
Mademoiselle de Vaudrey F 42 ≈ 5 min 8
Joseph Bonnet H 55 ≈ 5 min 9
Inès de Christoval F 34 ≈ 4 min 10
La Duchesse de Christoval F 43 ≈ 4 min 6
Buteux H 25 ≈ 2 min 3
Félicité F 9 ≈ 1 min 4
Fil-de-Soie H 14 ≈ 1 min 1
Philosophe N 11 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Vautrin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Duc absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Saint-charles absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Duchesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Raoul de Frescas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lafouraille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Duchesse de Montsorel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis Albert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Duchesse, Mademoiselle de Vaudrey, Félicité

Duchesse

Ah ! Vous m'avez attendue, combien vous êtes bonne !

Mademoiselle de Vaudrey

Qu'avez-vous, Louise ? Depuis douze ans que nous pleurons ensemble, voici le premier moment où je vous vois joyeuse ; et pour qui vous connaît, il y a de quoi trembler.

Duchesse

Il faut que cette joie s'épanche, et vous, qui avez épousé mes angoisses, pouvez seule comprendre le délire que me cause une lueur d'espérance.

Mademoiselle de Vaudrey

Seriez-vous sur les traces de votre fils ?

Duchesse

Retrouvé !

Mademoiselle de Vaudrey

Impossible ! Et s'il n'existe plus, à quelle horrible torture vous êtes-vous condamnée ?

Duchesse

Un enfant mort a une tombe dans le coeur de sa mère ; mais l'enfant qu'on nous a dérobé, il y existe, ma tante.

Mademoiselle de Vaudrey

Si l'on vous entendait ?

Duchesse

Eh ! Que m'importe ! Je commence une nouvelle vie, et me sens pleine de force pour résister à la tyrannie de Monsieur de Montsorel.

Mademoiselle de Vaudrey

Après vingt-deux années de larmes, sur quel événement peut se fonder cette espérance ?

Duchesse

C'est plus qu'une espérance ! Après la réception du roi, je suis allée chez l'ambassadeur d'Espagne, qui devait nous présenter l'une à l'autre, Madame de Christoval et moi : j'ai vu là un jeune homme qui me ressemble, qui a ma voix ! Comprenez-vous ? Si je suis rentrée si tard, c'est que j'étais clouée dans ce salon, je n'en ai pu sortir que quand il est parti.

Mademoiselle de Vaudrey

Et sur ce faible indice, vous vous exaltez ainsi !

Duchesse

Pour une mère, une révélation n'est-elle pas le plus grand des témoignages ? À son aspect, il m'a passé comme une flamme devant les yeux, ses regards ont ranimé ma vie, et je me suis sentie heureuse. Enfin, s'il n'était pas mon fils, ce serait une passion insensée !

Mademoiselle de Vaudrey

Vous vous serez perdue !

Duchesse

Oui, peut-être ! On a dû nous observer : une force irrésistible m'entraînait ; je ne voyais que lui, je voulais qu'il me parlât, et il m'a parlé, et j'ai su son âge : il a vingt-trois ans, l'âge de Fernand !

Mademoiselle de Vaudrey

Mais le Duc était là ?

Duchesse

Ai-je pu songer à mon mari ? J'écoutais ce jeune homme, qui parlait à Inès. Je crois qu'ils s'aiment.

Mademoiselle de Vaudrey

Inès, la prétendue de votre fils le marquis ? Et pensez-vous que le duc n'ait pas été frappé de cet accueil fait à un rival de son fils ?

Duchesse

Vous avez raison, et j'aperçois maintenant à quels dangers Fernand est exposé. Mais je ne veux pas vous retenir davantage, je vous parlerais de lui jusqu'au jour. Vous le verrez. Je lui ai dit de venir à l'heure où Monsieur de Montsorel va chez le roi, et nous le questionnerons sur son enfance.

Elle sonne.

Mademoiselle de Vaudrey

Vous ne pourrez dormir, calmez-vous, de grâce. Et d'abord renvoyons Félicité, qui n'est pas accoutumée à veiller.

Félicité

Monsieur le Duc rentre avec Monsieur le marquis.

Félicité sort.

Duchesse

Je vous ai déjà dit, Félicité, de ne jamais m'instruire de ce qui se passe chez Monsieur. Allez.

Mademoiselle de Vaudrey

Je n'ose vous enlever une illusion qui vous donne tant de bonheur mais quand je mesure la hauteur à laquelle vous vous élevez, je crains une chute horrible : en tombant de trop haut, l'âme se brise aussi bien que le corps, et laissez-moi vous le dire, je tremble pour vous.

Duchesse

Vous craignez mon désespoir, et moi, je crains ma joie.

Mademoiselle de Vaudrey

Si elle se trompe, elle peut devenir folle.

Duchesse

Ma tante, Fernand se nomme Raoul de Frescas.

Scène 2

Mademoiselle de Vaudrey

Mademoiselle de Vaudrey

Elle ne voit pas qu'il faudrait un miracle pour qu'elle retrouvât son fils. Les mères croient toutes à des miracles. Veillons sur elle ! Un regard, un mot la perdraient ; car si elle avait raison, si Dieu lui rendait son fils, elle marcherait vers une catastrophe plus affreuse encore que la déception qu'elle s'est préparée. Pensera-t-elle à se contenir devant ses femmes ?...

Scène 3

Mademoiselle de Vaudrey, Félicité

Mademoiselle de Vaudrey

Déjà ?

Félicité

Madame la Duchesse avait bien hâte de me renvoyer.

Mademoiselle de Vaudrey

Ma nièce ne vous a pas donné d'ordres pour ce matin ?

Félicité

Non, Mademoiselle.

Elle sort.

Mademoiselle de Vaudrey

Il viendra pour moi, vers midi, un jeune homme nommé Monsieur Raoul de Frescas : il demandera peut-être la duchesse ; prévenez-en Joseph, il le conduira chez moi.

Scène 4

Félicité

Une porte latérale s'ouvre, on voit deux hommes, la porte se referme aussitôt.

Elle sort.

Félicité

Un jeune homme pour elle ? Non, non. Je me disais bien que la retraite de Madame devait avoir un motif : elle est riche, elle est belle, le duc ne l'aime pas ; voici la première fois qu'elle va dans le monde, un jeune homme vient le lendemain demander Madame, et Mademoiselle veut le recevoir ! On se cache de moi : ni confidences, ni profils. Si c'est là l'avenir des femmes de chambre sous ce gouvernement-ci, ma foi, je ne vois pas ce que nous pourrons faire. Au reste, nous verrons le jeune homme.

Scène 5

Joseph Bonnet, Vautrin

Vautrin paraît avec un surtout couleur de tan, garni de fourrures, dessous noir ; il a la tenue d'un ministre diplomatique étranger en soirée.

Joseph Bonnet

Maudite fille ! Nous étions perdus.

Vautrin

Tu étais perdu. Ah ! Ça ! Mais tu tiens donc beaucoup à ne pas te reperdre, toi ? Tu jouis donc de la paix du coeur ici ?

Joseph Bonnet

Ma foi, je trouve mon compte à être honnête.

Vautrin

Et entends-tu bien l'honnêteté ?

Joseph Bonnet

Mais, ça et mes gages, je suis content.

Vautrin

Je te vois venir, mon gaillard. Tu prends peu et souvent, tu amasses, et tu auras encore l'honnêteté de prêter à la petite semaine. Eh bien tu ne saurais croire quel plaisir j'éprouve à voir une de mes vieilles connaissances arriver à. Une position honorable. Tu le peux, tu n'as que des défauts, et c'est la moitié de la vertu. Moi, j'ai eu des vices, et je les regrette... Comme ça passe ! Et maintenant plus rien ! Il ne me reste que les dangers et la lutte. Après tout, c'est la vie d'un Indien entouré d'ennemis, et je défends mes cheveux.

Joseph Bonnet

Et les miens ?

Vautrin

Les tiens ?... Ah ! C'est vrai. Quoi qu'il arrive ici, tu as la parole de Jacques Collin de n'être jamais compromis mais tu m'obéiras en tout !

Joseph Bonnet

En tout ?... Cependant...

Vautrin

On connaît son Code. S'il y a quelque méchante besogne, j'aurai mes fidèles, mes vieux. Es-tu depuis longtemps ici ?

Joseph Bonnet

Madame la Duchesse m'a pris pour valet de chambre en allant à Gand, et j'ai la confiance de ces dames.

Vautrin

Ça me va ! J'ai besoin de quelques notes sur les Montsorel. Que sais-tu ?

Joseph Bonnet

Rien.

Vautrin

La confiance des grands ne va jamais plus loin. Qu'as-tu découvert ?

Joseph Bonnet

Rien.

Haut.

Vautrin

Il devient aussi par trop honnête homme. Peut-être croit-il ne rien savoir ? Quand on cause pendant cinq minutes avec un homme, on en tire toujours quelque chose. Où sommes-nous ici ?

Joseph Bonnet

Chez Madame la duchesse, et voici ses appartements ; ceux de Monsieur le Duc sont ici au-dessous la chambre de leur fils unique le Marquis est au-dessus, et donne sur la cour.

Vautrin

Je t'ai demandé les empreintes de toutes les serrures du cabinet de Monsieur le Duc, où sont-elles ?

Joseph Bonnet

Les voici.

À part.

Vautrin

Toutes les fois que je voudrai venir ici, tu trouveras une croix faite à la craie sur la porte du jardin ; tu iras l'examiner tous les soirs. On est vertueux ici, les gonds de cette porte sont bien rouillés ; mais Louis XVIII ne peut pas être Louis XV ! Adieu, mon garçon ; je viendrai la nuit prochaine. Il faut aller rejoindre mes gens à l'hôtel de Christoval.

Joseph Bonnet

Depuis que ce diable d'homme m'a retrouvé, je suis dans des transes...

Vautrin

Le duc ne vit donc pas avec sa femme ?

Joseph Bonnet

Brouillés depuis vingt ans.

Vautrin

Et pourquoi ?

Joseph Bonnet

Leur fils lui-même ne le sait pas.

Vautrin

Et ton prédécesseur, pourquoi fut-il renvoyé ?

Joseph Bonnet

Je ne sais, je ne l'ai pas connu. Ils n'ont monté leur maison que depuis le second retour du roi.

À Joseph.

Vautrin

Voici les avantages de la société nouvelle : il n'y a plus de liens entre les maîtres et les domestiques ; plus d'attachement, par conséquent, plus de trahisons possibles. Se dit-on des mots piquants à table ?

Joseph Bonnet

Jamais rien devant les gens.

Vautrin

Que pensez-vous d'eux, à l'office, entre vous !

Joseph Bonnet

La Duchesse est une sainte.

Vautrin

Pauvre femme ! Et le Duc ?

Joseph Bonnet

Un égoïste.

À part.

À Joseph.

Vautrin

Oui, un homme d'État. Il doit avoir des secrets, nous verrons dans son jeu. Tout grand seigneur a de petites passions par lesquelles on le mène ; et si je le tiens une fois, il faudra bien que son fils... Que dit-on du mariage du Marquis de Montsorel avec Inès de Christoval ?

Joseph Bonnet

Pas un mot ! La duchesse semble s'y intéresser fort peu.

Vautrin

Elle n'a qu'un fils ! Ceci n'est pas naturel.

Joseph Bonnet

Entre nous, je crois qu'elle n'aime pas son fils.

Vautrin

Il a fallu t'arracher cette parole du gosier comme on tire le bouchon d'une bouteille de vin de Bordeaux ! Il y a donc un secret dans cette maison ? Une mère, une Duchesse de Montsorel qui n'aime pas son fils, un fils unique ! Quel est son confesseur.

Joseph Bonnet

Elle fait toutes ses dévotions en secret.

Vautrin

Bien ! Je saurai tout les secrets sont comme les jeunes filles, plus on les garde, mieux on les trouve. Je mettrai deux de mes drôles de planton à Saint-Thomas d Aquin : ils ne feront pas leur salut, mais... Ils feront autre chose. Adieu.

Scène 6

Joseph Bonnet

Joseph Bonnet

Voilà un vieil ami, c'est bien ce qu'il y a de pis au monde... Il me fera perdre ma place. Ah ! Si je n'avais pas peur d'être empoisonné comme un chien par Jacques Collin, qui le ferait, je dirais tout au Duc ; mais, dans ce bas monde, chacun son écot ! Je ne veux payer pour personne. Que le Duc s'arrange avec Jacques, je vais me coucher. Du bruit ? La Duchesse se lève. Que veut-elle ?... Tâchons d'écouter.

Scène 7

Duchesse

Elle lit.

Duchesse

Où cacher l'acte de naissance de mon fils ?... « Valence... juillet 1793. » Ville de malheur pour moi ! Fernand est bien né sept mois après mon mariage, par une de ces fatalités qui justifient d'infâmes accusations ! Je vais prier ma tante de garder cet acte sur elle jusqu'à ce que je le dépose en lieu de sûreté. Chez moi, le duc ferait tout fouiller en mon absence, il dispose de la police à son gré. On n'a rien à refuser à un homme en faveur. Si Joseph me voyait à cette heure allant chez mademoiselle de Vaudrey, tout l'hôtel en causerait. Ah ! Seule au monde, seule contre tous, toujours prisonnière chez moi !

Scène 8

Duchesse, Mademoiselle de Vaudrey

Duchesse

Il ne vous est donc pas plus possible qu'à moi de dormir ?

Mademoiselle de Vaudrey

Louise ! Mon enfant, si je reviens, c'est pour dissiper un rêve dont le réveil sera funeste. Je regarde comme un devoir de vous arracher à des pensées folles. Plus j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit, plus vous avez excité ma compassion. Je dois vous dire une cruelle vérité : le duc a certainement jeté Fernand dans une situation si précaire, qu'il lui est impossible de se retrouver dans le monde où vous êtes. Le jeune homme que vous avez vu n'est point votre fils.

Duchesse

Ah ! Vous ne connaissez pas Fernand ! Moi, je le connais : en quelque lieu qu'il soit, sa vie agite ma vie. Je l'ai vu mille fois...

Mademoiselle de Vaudrey

En rêve !

Duchesse

Fernand a dans les veines le sang des Montsorel et des Vaudrey. La place qu'il aurait tenue de sa naissance, il a su la conquérir ; partout où il se trouve, on lui cède. S'il a commencé par être soldat, il est aujourd'hui colonel. Mon fils est fier, il est beau, on l'aime ! Je suis sûre, moi, qu'il est aimé. Ne me dites pas non, ma tante, Fernand existe ; autrement, le duc aurait manqué à sa foi de gentilhomme, et il met à un trop haut prix les vertus de sa race pour les démentir.

Mademoiselle de Vaudrey

L'honneur et la vengeance du mari ne lui étaient-ils pas plus chers que la loyauté du gentilhomme ?

Duchesse

Ah ! Vous me glacez.

Mademoiselle de Vaudrey

Louise, vous le savez, l'orgueil de leur race est héréditaire chez les Montsorel, comme l'esprit chez les Mortemart.

Duchesse

Je ne le sais que trop ! Le doute sur la légitimité de son enfant l'a rendu fou.

Mademoiselle de Vaudrey

Non. Le duc a le coeur ardent et la tête froide en ce qui touche les sentiments par lesquels ils vivent, les hommes de cette trempe vont vite dans l'exécution de ce qu'ils ont conçu.

Duchesse

Mais, ma tante, vous savez pourtant à quel prix il m'a vendu la vie de Fernand ? Ne l'ai-je pas assez chèrement payée pour n'avoir aucune crainte sur ses jours ? Persister à soutenir que je n'étais pas coupable, c'était le vouer à une mort certaine : j'ai livré mon honneur pour sauver mon fils. Toutes les mères en eussent fait autant ! Vous gardiez ici mes biens, j'étais seule en pays étranger en proie à la faiblesse, à la fièvre, sans conseils, j'ai perdu la tête car, depuis, je me suis dit qu'il n'aurait pas exécuté ses menaces. En faisant un pareil sacrifice, je savais que Fernand serait pauvre et abandonné, sans nom, dans un pays inconnu ; mais je savais aussi qu'il vivrait, et qu'un jour je le retrouverais, dussé-je pour cela remuer le monde entier ! J'étais si joyeuse en rentrant, que j'ai oublié de vous donner l'acte de naissance de Fernand, que l'ambassadrice d Espagne m'a enfin obtenu : portez-le sur vous jusqu'à ce qu'il soit entre les mains de notre directeur.

Mademoiselle de Vaudrey

Le duc doit savoir déjà les démarches que vous avez faites, et malheur à votre fils ! Depuis son retour il s'est mis à travailler, il travaille encore.

Duchesse

Si je secoue l'opprobre dont il a essayé de me couvrir, si je renonce à pleurer dans le silence, ne croyez pas que rien puisse me faire plier. Je ne suis plus en Espagne ni en Angleterre, livrée à un diplomate rusé comme un tigre, qui, pendant toute l'émigration, a guetté mes regards, mes gestes, mes paroles et mon silence, qui lisait ma pensée jusque dans les derniers replis de mon coeur ; qui m'entourait de son invisible espionnage comme d'un réseau de fer ; qui avait fait de chacun de mes domestiques un geôlier incorruptible, et qui me tenait prisonnière dans la plus horrible de toutes les prisons, une maison ouverte ! Je suis en France, je vous ai retrouvée, j'ai ma charge à la cour, j'y puis parler : je saurai ce qu'est devenu le Vicomte de Langeac, je prouverai que, depuis le 10 août, il ne nous a pas été possible de nous voir, je dirai au roi le crime commis par un père sur l'héritier de deux grandes maisons. Je suis femme, je suis Duchesse de Montsorel, je suis mère ! Nous sommes riches, nous avons un vertueux prêtre pour conseil et le bon droit pour nous, et si j'ai demandé l'acte de naissance de mon fils...

Scène 9

Duc, Duchesse, Mademoiselle de Vaudrey

Il est entré pendant que la duchesse prononçait les dernières paroles.

Duc

C'est pour me le remettre, Madame.

Duchesse

Depuis quand, Monsieur, entrez-vous chez moi sans vous faire annoncer et sans ma permission ?

Duc

Depuis que vous manquez à nos conventions, Madame ; vous aviez juré de ne faire aucune démarche pour retrouver ce... Votre fils... À cette condition seulement j'ai promis de le laisser vivre.

Duchesse

Et n'y a-t-il pas plus d'honneur à trahir un pareil serment qu'à tenir tous les autres ?

Duc

Nous sommes dès lors déliés tous deux de nos engagements.

Duchesse

Avez-vous respecté les vôtres jusqu'à ce jour ?

Duc

Oui, Madame.

Duchesse

Vous l'entendez, ma tante, et vous témoignerez de ceci.

Mademoiselle de Vaudrey

Mais, Monsieur, n'avez-vous jamais pensé que Louise est innocente ?

Duc

Mademoiselle de Vaudrey, vous devez le croire, vous ! Et que ne donnerai-je pas pour avoir cette opinion ? Madame a eu vingt ans pour me prouver son innocence.

Duchesse

²

Duc

Madame, si vous ne me remettez cet acte, votre Fernand aura tout à craindre. À peine rentrée en France, vous vous êtes procuré cette pièce, vous voulez vous en faire une arme contre moi. Vous voulez donner à votre fils un nom et une fortune qui ne lui appartiennent pas ; vous voulez le faire entrer dans une famille où la race a été conservée pure jusqu'à moi par des femmes sans tache, une famille qui ne compte pas une mésalliance...

Duchesse

Et que votre fils Albert continuera dignement.

Il se tourne vers Mademoiselle de Vaudrey.

À Madame de Montsorel.

Duc

Imprudente ! Vous excitez de terribles souvenirs. Et ce dernier mot me dit assez que vous ne reculerez pas devant un scandale qui nous couvrira tous de honte. Irons-nous dérouler devant les tribunaux un passé qui ne me laisse pas sans reproche, mais où vous êtes infâme ? Elle ne vous a sans doute pas tout dit, ma tante ? Elle aimait le vicomte de Langeac, je le savais, je respectais cet amour, j'étais si jeune ! Le vicomte vint à moi : sans espoir de fortune, le dernier des enfants de sa maison, il prétendit renoncer à Louise de Vaudrey pour elle-même. Confiant dans leur mutuelle noblesse, je l'accepte pure de ses mains. Ah ! J'aurais donné ma vie pour lui, je l'ai prouvé. Le misérable fait, au 10 août, des prodiges de valeur qui le signalent à la rage du peuple ; je le confie à l'un de mes gens ; il est découvert, mis à l'Abbaye. Quand je le sais là, tout l'or destiné à notre fuite, je le donne à ce Boulard, que je décide à se mêler aux septembriseurs pour arracher le vicomte à la mort, je le sauve ! Et il a bien payé sa dette, n'est-ce pas Madame ? Jeune, ivre d'amour, violent, je n'ai pas écrasé cet enfant ! Vous me récompensez aujourd'hui de ma pitié comme votre amant m'a récompensé de ma confiance. Eh bien ! Voici les choses au point où elles en étaient, il y a vingt ans - moins la pitié. Et je vous dirai comme autrefois : Oubliez votre fils, il vivra.

Mademoiselle de Vaudrey

Et ses souffrances pendant vingt ans, ne les comptez-vous pour rien ?

Duc

La grandeur du repentir accuse la grandeur de la faute.

Duchesse

Ah ! Si vous prenez mes douleurs pour des remords, je vous crierai pour la seconde fois je suis innocente ! Non, Monsieur, Langeac n'a pas trahi votre confiance ; il n'allait pas mourir seulement pour son roi, et depuis le jour fatal où il me fit ses adieux en renonçant à moi, je ne l'ai jamais revu.

Duc

Vous avez acheté la vie de votre fils en me disant le contraire.

Duchesse

Un marché conseillé par la terreur peut-il compter pour un aveu ?

Duc

Me donnez-vous cet acte de naissance ?

Duchesse

Je ne l'ai plus.

Duc

Je ne réponds plus de votre fils, Madame.

Duchesse

Avez-vous bien pesé cette menace ?

Duc

Vous devez me connaître.

Duchesse

Mais vous ne me connaissez pas, vous ! Vous ne répondez plus de mon fils ? Eh bien ! Prenez garde au vôtre. Albert me répond des jours de Fernand. Si vous surveillez mes démarches, je ferai surveiller les vôtres ; si vous avez la police du royaume, moi, j'aurai mon adresse et le secours de Dieu ! Si vous portez un coup à Fernand, craignez pour Albert. Blessure pour blessure ! Allez !

Duc

Vous êtes chez vous, Madame, je me suis oublié. Daignez m'excuser, j'ai tort.

Duchesse

Vous êtes plus gentilhomme que votre fils ; quand il s'emporte, il ne s'excuse pas, lui !

Il sort.

Duc

Sa résignation jusqu'à ce jour était-elle de la ruse ? Attendait-on le moment actuel ? Oh ! Les femmes conseillées par les bigots font des chemins sous terre comme le feu des volcans ; on ne s'en aperçoit que quand il éclate. Elle a mon secret, je ne tiens plus son enfant, je puis être vaincu.

Scène 10

Mademoiselle de Vaudrey, Duchesse

Mademoiselle de Vaudrey

Louise, vous aimez l'enfant que vous n'avez jamais vu, vous haïssez celui qui est sous vos yeux. Ah ! Vous me direz vos raisons de haine contre Albert, à moins que vous ne teniez plus à mon estime ni à ma tendresse.

Duchesse

Pas un mot de plus ce sujet.

Mademoiselle de Vaudrey

Le calme de votre mari, quand vous manifestez votre aversion pour votre fils, est étrange.

Duchesse

Il y est habitué.

Mademoiselle de Vaudrey

Vous ne pouvez être mauvaise mère ?

Elle réfléchit.

Elle l'attire à elle.

Duchesse

Mauvaise mère ? Non. Je ne puis me résoudre a perdre votre affection. Albert n'est pas mon fils.

Mademoiselle de Vaudrey

Un étranger a usurpé la place, le nom, le titre, les biens du véritable enfant ?

Duchesse

Étranger, non. C'est son fils. Après la fatale nuit où Fernand me fut enlevé, il y eut entre le duc et moi une séparation éternelle. La femme était aussi cruellement outragée que la mère. Mais il me vendit encore ma tranquillité.

Mademoiselle de Vaudrey

Je n'ose comprendre.

Duchesse

Je me suis prêtée à donner comme de moi cet Albert, l'enfant d'une courtisane espagnole. Le duc voulait un héritier. À travers les secousses que la révolution française causait à l'Espagne, cette supercherie n'a jamais été soupçonnée. Et vous ne voulez pas que tout mon sang bouillonne à la vue du fils de l'étrangère qui occupe la place de l'enfant légitime !

Mademoiselle de Vaudrey

Voilà que j'embrasse vos espérances. Ah ! Je voudrais que vous eussiez raison, et que ce jeune homme fût votre fils. Eh bien ! Qu'avez-vous ?

Duchesse

Mais il est perdu, je l'ai signalé à son père, qui va le... Oh ! Mais, que faisons-nous donc là ? Je veux savoir où il demeure, aller lui dire de ne pas venir demain matin ici.

Mademoiselle de Vaudrey

Sortir à cette heure, Louise, êtes-vous folle ?

Duchesse

Venez ! Car il faut le sauver à tout prix.

Mademoiselle de Vaudrey

Qu'allez-vous faire ?

Duchesse

Aucune de nous deux ne pourra sortir demain sans être observée. Allons devancer le duc en achetant avant lui ma femme de chambre.

Mademoiselle de Vaudrey

Ah ! Louise ! Allez-vous employer de tels moyens ?

Duchesse

Si Raoul est l'enfant désavoué par son père, l'enfant que je pleure depuis vingt-deux ans, on verra ce que peut une femme, une mère injustement accusée.

Acte II

Scène 1

Joseph Bonnet, Duc

Joseph achève de faire le salon.

Joseph Bonnet

Couché si tard, levé si matin, et déjà chez Madame : il y a quelque chose. Ce diable de Jacques aurait-il raison ?

Joseph sort.

Duc

Joseph, je ne suis visible que pour une seule personne ; si elle se présente, vous l'introduirez ici. C'est un Monsieur de Saint-Charles. Sachez si Madame peut me recevoir. Ce réveil d'une maternité que je croyais éteinte m'a surpris sans défense. Il faut que cette lutte encore secrète soit promptement étouffée. La résignation de Louise rendait notre vie supportable ; mais elle est odieuse avec de pareils débats. En pays étranger, je pouvais dominer ma femme, ici ma seule force est dans l'adresse et dans le concours du pouvoir. J'irai tout dire au roi, je soumettrai ma conduite à son jugement, et Madame de Montsorel sera forcée de lui obéir. J'attendrai cependant encore. L'agent qu'on va m'envoyer pourra, s'il est habile, découvrir en peu de temps les raisons de cette révolte : je saurai si Madame de Montsorel est seulement la dupe d'une ressemblance, ou si elle a revu son fils après me l'avoir soustrait et s'être jouée de moi depuis douze ans. Je me suis emporté cette nuit. Si je reste tranquille, elle sera sans défiance et livrera ses secrets.

Joseph Bonnet

Madame la Duchesse n'a pas encore sonné.

Duc

C'est bien.

Scène 2

Duc, Félicité

Le duc examine par contenance ce qu'il y a sur la table et trouve une lettre dans un livre.

Il se lève.

Duc

« À mademoiselle Inès de Christoval. » Pourquoi ma femme a-t-elle caché une lettre si peu importante ? Elle est sans doute écrite depuis notre querelle. Y serait-il question de ce Raoul ? Cette lettre ne doit pas aller à l'hôtel de Christoval.

Félicité

Où donc est la lettre de Madame ? L'aurait-elle oubliée ?

Duc

Ne cherchez-vous pas une lettre ?

Félicité

Ah ! - Oui, Monsieur le Duc.

Duc

N'est-ce pas celle-ci ?

Félicité

Précisément.

Duc

Il est étonnant que vous sortiez au moment où Madame doit avoir besoin de vous ; elle va se lever.

Félicité

Madame la Duchesse a Thérèse ; et d'ailleurs, je sors par son ordre.

Duc

Oh ! C'est bien, vous n'avez pas de comptes à me rendre.

Scène 3

Joseph Bonnet, Saint-charles, Duc, Félicité

Joseph et Saint-Charles arrivent par la porte du fond en s'étudiant attentivement.

Au duc.

Le duc fait signe que Saint-Charles peut approcher et l'examine.

Joseph Bonnet

Le regard de cet homme est bien malsain pour moi. Monsieur le Chevalier de Saint-Charles.

À part.

lui remet une lettre

Saint-charles

A-t-il eu connaissance de mes antécédents, ou veut-il seulement se servir de Saint-Charles ?

Duc

Mon cher...

Saint-charles

Je ne suis que Saint-Charles.

Duc

On vous recommande à moi comme un homme dont l'habileté, sur un théâtre plus élevé, devrait s'appeler du génie.

Saint-charles

Que Monsieur le Duc daigne m'offrir une occasion, et je ne démentirai pas ce qu'une telle parole a de flatteur pour moi.

Duc

À l'instant même.

Saint-charles

Que m'ordonnez-vous ?

Appelant.

Duc

Vous voyez cette fille, elle va sortir, je ne veux pas l'en empêcher elle ne doit pourtant pas franchir la porte de mon hôtel jusqu'à nouvel ordre. Félicité !

Le duc lui remet la lettre, elle sort.

Félicité

Monsieur le Duc.

Saint-charles

Je te connais, je sais tout : que cette fille reste à l'hôtel avec la lettre, je ne te connaîtrai plus, je ne saurai rien, et te laisse dans cette maison si tu t'y comportes bien.

Joseph sort, courant après Félicité.

Joseph Bonnet

L'un d'un côté, Jacques Collin de l'autre, tâchons de les servir tous deux honnêtement.

Scène 4

Saint-charles, Duc

Saint-charles

C'est fait, Monsieur le Duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre ?

Duc

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

Saint-charles

Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.

Duc

Et si vous en abusez ?

Saint-charles

Impossible : on nous briserait.

Duc

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère ?

Saint-charles

Tout s'oppose à ce que nous en sortions : nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l'on nous en cache trop de honteux pour qu'on nous aime ; nous rendons de tels services, qu'on ne peut s'acquitter qu'en nous méprisant. On veut d'abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l'honneur une convention, la traîtrise diplomatie ! Nous sommes des gens de confiance ; et cependant l'on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l'avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voilà notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, Monsieur le Duc, et l'on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.

Duc

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse ; mais vous n'espérez pas, je crois, faire changer l'opinion du monde, ni la mienne ?

Saint-charles

Je serais un grand sot, Monsieur le Duc. Ce n'est pas l'opinion d'autrui, c'est ma position que je voudrais faire changer.

Duc

Et, selon vous, la chose serait très facile ?

Saint-charles

Pourquoi pas, Monseigneur ? Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu'on me fasse espionner des cabinets ; au lieu de surveiller des gens flétris, qu'on me livre les plus rusés diplomates ; au lieu de servir de mesquines passions, laissez-moi servir le gouvernement : je serais heureux alors de cette part obscure dans une oeuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc !

Duc

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d'employer de si grands talents dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.

Saint-charles

Ah nous verrons ? - C'est tout vu.

Duc

Je veux marier mon fils.

Saint-charles

À Mademoiselle Inès de Christoval, princesse d Arjos, beau mariage Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparté, il est banni par le roi Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la révolution du Mexique ?

Duc

Madame de Christoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

Saint-charles

Raoul de Frescas.

Duc

Je n'ai donc rien à vous apprendre ?

Saint-charles

Si Monsieur le Duc le désire, je ne saurai rien.

Duc

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d'avoir.

Saint-charles

Convenons d'une chose, monsieur le duc : quand ma franchise vous déplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l'humble rôle d'observateur payé.

À part.

Duc

Continuez, mon cher. Ces gens-là sont bien amusants !

Saint-charles

Monsieur de Frescas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d'un homme qui a cent mille livres de rente.

Duc

Quel qu'il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s'enveloppe.

Saint-charles

Ce que demande Monsieur le Duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étrangers, ils sont les maîtres ; ils nous ont bouleversé notre Paris.

Duc

Ah ! Quelle plaie !

Saint-charles

Monsieur le Duc serait de l'opposition ?

Duc

J'aurais voulu ramener le roi sans son cortège, voilà tout.

Saint-charles

Le roi n'est parti, monsieur le duc, que parce qu'on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buonaparté ! On veut la faire aujourd'hui avec des gens comme il faut, c'est à donner sa démission. Entravés par la police militaire de l'invasion, nous n'osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop dîné. Mais pour vous, monsieur le duc, on fera l'impossible. Ce jeune homme a-t-il des vices ? Joue-t-il ?

Duc

Oui, dans le monde.

Saint-charles

Loyalement ?

Duc

Monsieur le Chevalier...

Saint-charles

Ce jeune homme doit être bien riche.

Duc

Prenez vous-même vos information.

Saint-charles

Pardon, Monsieur le Duc ; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand'chose. Monsieur le Duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement Mademoiselle de Christoval ?

Duc

Une princesse ! Une héritière ! Vous m'inquiétez, mon cher.

Saint-charles

Monsieur le Duc ne m'a-t-il pas dit que c'était un jeune homme ? D'ailleurs, l'amour feint est plus parfait que l'amour véritable : voilà pourquoi tant de femmes s'y trompent ! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le coeur, c'est déchaîner la langue.

Duc

Prenez garde ! Votre mission n'est pas ordinaire, n'y mêlez point de femmes : une indiscrétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde Monsieur de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande est absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin, vous seriez perdu, si Madame de Montsorel pouvait soupçonner une seule de vos démarches.

Saint-charles

Madame de Montsorel s'intéresse donc à ce jeune homme ? Dois-je la surveiller, car cette fille est sa femme de chambre.

Duc

Monsieur le Chevalier de Saint-Charles, l'ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.

Saint-charles

Monsieur le Duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l'objet principal de mes recherches ?

Duc

Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme ; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d'État.

Saint-charles

Je ne vous demande que jusqu'à demain, Monseigneur.

Duc

C'est peu de temps.

Saint-charles

Non, Monsieur le Duc, c'est beaucoup d'argent.

Le marquis entre, voit son père occupé et fait une démonstration pour sortir ; le duc l'invite à rester.

Duc

Ne croyez pas que je désire savoir des choses mauvaises ; votre habitude, à vous autres, est de servir les passions au lieu de les éclairer, vous aimez mieux inventer que de n'avoir rien à dire. Je serais enchanté d'apprendre que ce jeune homme a une famille...

Scène 5

Duc, Le Marquis Albert, Saint-charles

Duc

Si Monsieur de Frescas est gentilhomme, si la Princesse d Arjos le préfère décidément à mon fils, le marquis se retirera.

Le Marquis Albert

Mais j'aime Inès, mon père.

Duc

Adieu, mon cher.

Il sort.

Saint-charles

Il ne s'intéresse pas au mariage de son fils, il ne peut plus être jaloux de sa femme ; il y a quelque chose de bien grave : ou je suis perdu, ou ma fortune est refaite.

Scène 6

Duc, Le Marquis Albert

Duc

Épouser une femme qui ne nous aime pas est une faute, Albert, que, moi vivant, vous ne commettrez jamais.

Le Marquis Albert

Mais rien ne dit encore, mon père, qu'Inès repousse mes voeux ; et d'ailleurs, une fois qu'elle sera ma femme, m'en faire aimer est mon affaire, et, sans trop de vanité, je puis croire que je réussirai.

Duc

Laissez-moi vous dire, mon fils, que ces opinions de mousquetaire sont ici tout à fait déplacées.

Le Marquis Albert

En toute autre chose, mon père, vos paroles seraient des arrêts pour moi, mais chaque époque a son art d'aimer... Je vous en conjure, hâtez mon mariage. Inès est volontaire comme une fille unique, et la complaisance avec laquelle elle accueille l'amour d'un aventurier doit vous inquiéter. En vérité, vous êtes ce matin d'une froideur inconcevable. Mettez à part mon amour pour Inès, puis-je rencontrer mieux ? Je serai, comme vous l'êtes, grand d'Espagne, et de plus je serai prince. En seriez-vous donc fâché, mon père ?

Haut.

Duc

Le sang de sa mère reparaîtra donc toujours ! Oh ! Louise a bien su deviner où je suis blessé. Songez, Monsieur, qu'il n'y a rien au-dessus du glorieux titre de Duc de Montsorel.

Le Marquis Albert

Vous aurais-je offensé ?

Duc

Assez ! Vous oubliez que j'ai ménagé ce mariage dès mon séjour en Espagne. D'ailleurs, Madame de Christoval ne peut pas marier Inès sans le consentement du père. Le Mexique vient de proclamer son indépendance, et cette révolution explique assez le retard de la réponse.

Le Marquis Albert

Eh bien ! Mon père, vos projets seront déjoués. Vous n'avez donc pas vu hier ce qui s'est passé chez l'ambassadeur d'Espagne ? Ma mère y a protégé visiblement ce Raoul de Frescas, Inès lui en a su gré. Savez-vous la pensée longtemps contenue en moi et qui s'est fait jour alors ? C'est que ma mère me hait ! Et, je ne puis le dire qu'à vous, mon père, à vous que j'aime, j'ai peur qu'il n'y ait rien là pour elle.

Au marquis.

Duc

Je recueille donc ce que j'ai semé on se devine pour la haine aussi bien que pour l'amour ! Mon fils, vous ne devez pas juger votre mère, vous ne pouvez pas la comprendre. Elle a vu chez moi pour vous une tendresse aveugle, elle tâche d'y remédier par sa sévérité. Que je n'entende pas une seconde fois semblables paroles, et brisons là ! Vous êtes aujourd'hui de service au château, allez-y promptement : j'obtiendrai une permission pour ce soir, et vous serez libre d'aller au bal retrouver princesse d Arjos.

Le Marquis Albert

Avant de partir, ne puis-je voir ma mère, pour la supplier de prendre mes intérêts auprès d'Inès qui doit la venir voir ce matin ?

Le marquis sort.

Duc

Demandez si elle est visible, je l'attends moi-même. Tout m'accable à la fois ; hier l'ambassadeur me demande où est mort mon premier fils ; cette nuit, sa mère croit l'avoir retrouvé ; ce matin, le fils de Juana Mendès me blesse encore ! Ah ! D'instinct la princesse le devine. Les lois ne peuvent jamais être impunément violées, la nature n'est pas moins impitoyable que le monde. Serai-je assez fort, même avec l'appui du roi, pour conduire les événements ?

Scène 7

Duchesse, Le Marquis Albert, Duc

Duchesse

Des excuses ! Mais, Albert, je suis trop heureuse. Quelle surprise vous venez embrasser votre mère avant d'aller au château, uniquement par tendresse. Ah ! Si jamais une mère pouvait douter de son fils, cet élan, auquel vous ne m'avez pas habituée, dissiperait toute crainte, et je vous en remercie, Albert. Enfin nous nous comprenons.

Le Marquis Albert

Ma mère, je suis heureux de ce mot-la ; si je paraissais manquer à un devoir, ce n'était pas oubli, mais la crainte de vous déplaire.

Duchesse

Eh quoi ! Vous aussi, monsieur le duc, comme votre fils, vous vous êtes empressé... Mais c'est une fête aujourd'hui que mon lever.

Duc

Et que vous aurez tous les jours.

Au marquis.

Duchesse

Ah ! Je comprends... Adieu ! Le roi devient sévère pour sa maison rouge, je serais désespérée d'être la cause d'une réprimande.

Duc

Pourquoi le renvoyer ! Inès va venir.

Duchesse

Je ne le pense pas, je viens de lui écrire.

Scène 8

Joseph Bonnet, Duchesse, Duc

Joseph Bonnet

Madame la Duchesse de Christoval et la princesse d Arjos.

Duchesse

Quelle affreuse contrariété...

Duc

Reste, je prends tout sur moi. Nous sommes joués.

Scène 9

La Duchesse de Montsorel, La Duchesse de Christoval, Inès de Christoval, Duc, Le Marquis Albert

La Duchesse de Montsorel

Ah ! Madame, c'est bien gracieux à vous de m'avoir devancée.

La Duchesse de Christoval

Je suis venue ainsi pour qu'il ne soit jamais question d'étiquette entre nous.

La Duchesse de Montsorel

Vous n'avez pas lu cette lettre ?

Inès de Christoval

Une de vos femmes me la remet à l'instant.

La Duchesse de Montsorel

Ainsi, Raoul peut venir.

Duc

Nous est-il permis de voir dans cette visite sans cérémonie un commencement à notre intimité de famille ?

La Duchesse de Christoval

Ne donnons pas tant d'importance à ce que je regarde comme un plaisir.

Le Marquis Albert

Vous craignez donc bien, Madame, d'encourager mes espérances ? N'ai-je donc pas été assez malheureux hier ? Mademoiselle ne m'a rien accordé, pas même un regard.

Elle montre la Duchesse de Montsorel

Inès de Christoval

Je ne pensais pas, Monsieur, avoir le plaisir de vous rencontrer sitôt, je sous croyais de service ; je suis toute heureuse de me justifier ; je ne vous ai aperçu qu'en sortant du bal, et mon excuse ... La voici.

Le Marquis Albert

Vous avez deux excuses, Mademoiselle, et je vous sais un gré infini de ne parler que de ma mère.

Duc

Mademoiselle, ne voyez dans ce reproche qu'une excessive modestie. Albert a des craintes comme si Madame de Frescas devait lui en inspirer ! À son âge, la passion est une fée qui grandit des riens. Mais ni votre mère, ni vous, Mademoiselle, vous ne pouvez prendre au sérieux un jeune homme dont le nom est problématique et qui se tait si soigneusement sur sa famille.

La Duchesse de Montsorel

Ignorez-vous également le lieu de sa naissance ?

La Duchesse de Christoval

Nous n'en sommes pas encore à lui demander de semblables renseignements.

Duc

Nous sommes cependant trois ici qui ne serions pas fâchés de les avoir. Vous seules, Mesdames, seriez discrètes la discrétion est une vertu qui ne profite qu'à ceux qui la recommandent.

La Duchesse de Montsorel

Et moi, Monsieur, je ne crois pas à l'innocence de certaines curiosités.

Le Marquis Albert

Ma mère, la mienne est-elle donc hors de propos ? Et ne puis-je m'enquérir auprès de Madame si les Frescas d Aragon ne sont pas éteints ?

La Duchesse de Christoval

Nous avons connu tous deux le vieux commandeur à Madrid, le dernier de cette maison.

Duc

Il est mort nécessairement sans enfant.

Inès de Christoval

Mais il existe une branche à Naples.

Le Marquis Albert

Oh ! Mademoiselle, comment ignorez-vous que les Médina-Coeli, vos cousins, en ont hérité ?

La Duchesse de Christoval

Mais vous avez raison, il n'y a plus de Frescas.

La Duchesse de Montsorel

Eh bien si ce jeune homme est sans nom, sans famille, sans pays, ce n'est pas un rival dangereux pour Albert, et je ne vois pas pourquoi vous vous en occupez.

Duc

Mais il occupe beaucoup les femmes.

Inès de Christoval

Je commence à ouvrir les yeux...

Le Marquis Albert

Ah !

Inès de Christoval

... Oui, ce jeune homme n'est peut-être point tout ce qu'il veut paraître il est spirituel, il est même instruit, n'exprime que de nobles sentiments, il est avec nous d'un respect chevaleresque, il ne dit de mal de personne ; évidemment, il joue le gentilhomme, et il exagère son rôle.

Duc

Il exagère aussi, je crois, sa fortune ; mais c'est un mensonge difficile à soutenir longtemps à Paris.

La Duchesse de Montsorel

Vous allez, m'a-t-on dit, donner des fêtes superbes ?

Le Marquis Albert

Monsieur de Frescas, Mesdames, parle-t-il espagnol ?

Inès de Christoval

Absolument comme nous.

Duc

Taisez-vous, Albert : ne voyez-vous donc pas que Monsieur de Frescas est un jeune homme accompli ?

La Duchesse de Christoval

Il est vraiment très aimable, et si vos doutes étaient fondés, je vous avoue, mon cher duc, que je serais presque chagrine de ne plus le recevoir.

La Duchesse de Montsorel

Vous êtes aussi belle ce matin qu'hier ; vraiment j'admire que vous résistiez ainsi aux fatigues du monde.

La Duchesse de Christoval

Ma fille, ne parlez plus de Monsieur de Frescas, ce sujet de conversation déplaît à Madame de Montsorel.

Inès de Christoval

Il lui plaisait hier.

Scène 10

Joseph Bonnet, La Duchesse de Christoval, Duc, Le Marquis Albert, La Duchesse de Montsorel, Raoul de Frescas, Inès de Christoval

Joseph Bonnet

Mademoiselle de Vaudrey n'y est pas, Monsieur de Frescas se présente, Madame la Duchesse veut-elle le recevoir ?

La Duchesse de Christoval

Raoul, ici !

Duc

Déjà chez elle !

Le Marquis Albert

Ma mère nous trompe.

La Duchesse de Montsorel

Je n'y suis pas.

La Duchesse de Montsorel fait un geste. À Joseph.

Au marquis.

Duc

Si vous avez déjà prié Monsieur de Frescas de venir, pourquoi commencer par une impolitesse avec un si grand personnage ? Faites entrer ! Soyez prudent et calme.

La Duchesse de Montsorel

En voulant le sauver, c'est moi qui l'aurai perdu.

Joseph Bonnet

Monsieur Raoul de Frescas.

Raoul de Frescas

Mon empressement à me rendre à vos ordres vous prouve, Madame la Duchesse, combien je suis fier de cette faveur et désireux de la mériter.

À part, bas.

La Duchesse de Montsorel

Je vous sais gré, Monsieur, de votre exactitude. Mais elle peut vous être funeste.

Raoul salue le duc, qui lui rend son salut ; mais le marquis a pris les journaux sur la table, et feint de na pas voir Raoul.

Raoul de Frescas

Comment ! Inès chez eux ?

Duc

Je ne m'attendais pas, je vous l'avoue, Monsieur de Frescas, à vous rencontrer chez Madame de Montsorel ; mais je suis heureux de l'intérêt qu'elle vous témoigne, puisqu'il me procure le plaisir de voir un jeune homme dont le début obtient tant de succès et jette tant d'éclat. Vous êtes un de ces rivaux de qui l'on est fier si l'on est vainqueur, et par lesquels on peut être vaincu sans trop de déplaisir.

Raoul de Frescas

Partout ailleurs que chez vous, monsieur le duc, l'exagération de ces éloges, auxquels je me refuse, serait de l'ironie : mais il m'est impossible de ne pas y voir un courtois désir de me mettre à l'aise (en regardant le marquis qui lui tourne le dos.), là où je pouvais me croire importun.

Duc

Vous arrivez, au contraire, très à propos, nous parlions de votre famille et de ce vieux commandeur de Frescas que Madame et moi avons beaucoup vu jadis.

Raoul de Frescas

Vous aviez la bonté de vous occuper de moi ; mais c'est un honneur qui se paye ordinairement par un peu de médisance.

Duc

On ne peut dire du mal que des gens qu'on connaît bien.

La Duchesse de Christoval

Et nous voudrions bien avoir le droit de médire de vous.

Raoul de Frescas

Il est de mon intérêt de conserver vos bonnes grâces.

La Duchesse de Montsorel

Je connais un moyen sûr.

Raoul de Frescas

Et lequel ?

La Duchesse de Montsorel

Restez le personnage mystérieux que vous êtes.

Le Marquis Albert

Voici, Mesdames, quelque chose d'étrange chez le feld-maréchal, où vous étiez sans doute, on a surpris un de ces soi-disant seigneurs étrangers qui volait au jeu.

Inès de Christoval

Et c'est là cette grande nouvelle qui vous absorbait ?

Raoul de Frescas

En ce moment, qui est-ce qui n'est pas étranger ?

Le Marquis Albert

Mademoiselle, ce n'est pas précisément la nouvelle qui me préoccupe, mais l'inconcevable facilité avec laquelle on accueille des gens sans savoir ce qu'ils sont ni d'où ils viennent.

La Duchesse de Montsorel

Veulent-ils l'insulter chez moi ?

Raoul de Frescas

S'il faut se défier des gens qu'on connaît peu, n'en est-il pas qu'on connaît beaucoup trop en un instant ?

Duc

Albert, en quoi ceci peut-il nous intéresser ? Admettons-nous jamais quelqu'un sans bien connaître sa famille ?

Raoul de Frescas

Monsieur le Duc connaît la mienne.

Duc

Vous êtes chez Madame de Montsorel, et cela me suffit. Nous savons trop ce que nous vous devons, pour qu'il vous soit possible d'oublier ce que vous nous devez. Le nom de Frescas oblige, et vous le portez dignement.

La Duchesse de Christoval

Ne voulez vous pas dire en ce moment qui vous êtes, sinon pour vous, du moins pour vos amis ?

Raoul de Frescas

Je serais au désespoir, Messieurs, si ma présence ici devenait la cause de la plus légère discussion mais comme certains ménagements peuvent blesser autant que les demandes les plus directes, nous finirons ce jeu, qui n'est digne ni de vous ni de moi. Madame la Duchesse ne m'a pas, je crois, invité pour me faire subir des interrogatoires. Je ne reconnais à personne le droit de me demander compte d'un silence que je veux garder.

Le Marquis Albert

Et nous laissez-vous le droit de l'interpréter ?

Raoul de Frescas

Si je réclame la liberté de ma conduite, ce n'est pas pour enchaîner la vôtre.

La Duchesse de Montsorel

Il y va, Monsieur, de votre dignité de ne rien répondre.

Duc

Vous êtes un noble jeune homme, vous avez des distinctions naturelles qui signalent en vous le gentilhomme, ne vous offensez pas de la curiosité du monde : elle est notre sauvegarde à tous. Votre épée ne fermera pas la bouche à tous les indiscrets, et le monde, si généreux pour des modesties bien placées, est impitoyable pour des prétentions injustifiables.

Raoul de Frescas

Monsieur !

La Duchesse de Montsorel

Pas un mot sur votre enfance ; quittez Paris, et que je sache seule où vous serez... caché ! Il y va de tout votre avenir.

Duc

Je veux être votre ami, moi, quoique vous soyez le rival de mon fils. Accordez votre confiance à un homme qui a celle de son roi. Comment appartenez-vous à la maison de Frescas, que nous croyions éteinte ?

Raoul de Frescas

Monsieur le Duc, vous êtes trop puissant pour manquer de protégés, et je ne suis pas assez faible pour avoir besoin de protecteurs.

La Duchesse de Christoval

Monsieur, n'en veuillez pas à une mère d'avoir attendu cette discussion pour s'apercevoir qu'il y avait de l'imprudence à vous admettre souvent à l'hôtel de Christoval.

Inès de Christoval

Une parole nous sauvait, et vous avez gardé le silence : il y a donc quelque chose que vous aimez mieux que moi ?

À part.

Il salue les femmes. À la Duchesse de Montsorel.

Raoul de Frescas

Inès, je pouvais tout supporter, hors ce reproche ! Ô ! Vautrin, pourquoi m'avoir ordonné ce silence absolu ? Vous me devez compte de tout mon bonheur.

La Duchesse de Montsorel

Obéissez-moi, je réponds de tout.

Raoul de Frescas

Je suis à vos ordres, Monsieur.

Le Marquis Albert

Au revoir, monsieur Raoul.

Raoul de Frescas

De Frescas, s'il vous plaît.

Raoul sort.

Le Marquis Albert

De Frescas, soit !

Scène 11

La Duchesse de Montsorel, La Duchesse de Christoval, Duc, Le Marquis Albert, Inès de Christoval, Madame De Christoval

La Duchesse de Montsorel

Vous avez été bien sévère.

La Duchesse de Christoval

Vous ignorez, Madame, que ce jeune homme s'est pendant trois mois trouvé partout où allait ma fille, et que sa présentation s'est faite un peu trop légèrement peut-être.

Duc

On pouvait facilement le prendre pour un prince déguisé.

Le Marquis Albert

N'est-ce pas plutôt un homme de rien qui voudrait se déguiser en prince ?

La Duchesse de Montsorel

Votre père vous dira, Monsieur, que ces déguisements-là sont bien difficiles.

Inès de Christoval

Un homme de rien, Monsieur ? On peut nous élever, mais nous ne savons pas descendre.

La Duchesse de Christoval

Que dites-vous, Inès ?

Inès de Christoval

Mais il n'est pas là, ma mère ! Ou ce jeune homme est insensé, ou ces messieurs ont voulu manquer de générosité.

à la Duchesse de Montsorel

Madame De Christoval

Je comprends, Madame, que toute explication est impossible, surtout devant Monsieur de Montsorel ; mais il s'agit de notre honneur, et je vous attends.

Monsieur de Montsorel reconduit la duchesse de Christoval et sa fille.

La Duchesse de Montsorel

À demain donc.

Scène 12

Le Marquis Albert, Duc

Le Marquis Albert

Mon père, l'apparition de cet aventurier vous cause, ainsi qu'à ma mère, des émotions bien violentes on dirait qu'au lieu d'un mariage compromis, vos existences elles-mêmes sont menacées. La Duchesse et sa fille s'en vont frappées...

Duc

Ah ! Pourquoi sont-elles venues au milieu de ce débat ?

Le Marquis Albert

Ce Raoul vous intéresse donc aussi ?

Duc

Et toi donc ? Ta fortune, ton nom, ton avenir et ton mariage, tout ce qui est plus que la vie, voilà ce qui s'est joué devant toi !

Le Marquis Albert

Si toutes ces choses dépendent de ce jeune homme, j'en aurai promptement raison.

Duc

Un duel, malheureux ! Si tu avais le triste bonheur de le tuer, c'est alors que la partie serait perdue.

Le Marquis Albert

Que dois-je donc faire ?

Duc

Ce que font les politiques : attendre !

Le Marquis Albert

Si vous êtes eu péril, mon père, croyez-vous que je puisse rester impassible ?

Duc

Laissez-moi ce fardeau, mon fils, il vous écraserait.

Le Marquis Albert

Ah ! Vous parlerez, mon père, vous me direz...

Duc

Rien ! Nous aurions trop à rougir tous deux

Acte III

Scène 1

Lafouraille, Vautrin

seul

Lafouraille

Feu mon digne père, qui me recommandait de ne voir que la bonne compagnie, aurait-il été content hier ? Toute la nuit avec des valets de ministres, des chasseurs d'ambassade, des cochers de prince, de ducs et pairs, rien que cela ! Tous gens bien posés, à l'abri du malheur : ils ne volent que leurs maîtres. Le nôtre a dansé avec un beau brin de fille dont les cheveux étaient saupoudrés d'un million de diamants, et il ne faisait attention qu'au bouquet qu'elle avait à sa main ; simple jeune homme, va ! Nous aurons de l'esprit pour toi. Notre vieux Jacques Collin... Bon ! Me voilà encore pris, je ne peux pas me faire à ce nom de bourgeois, Monsieur Vautrin y mettra bon ordre. Avant peu les diamants et la dot prendront l'air, et ils en ont besoin : toujours dans les mêmes coffres, c'est contre les lois de la circulation. Quel gaillard ! Il vous pose un jeune homme qui a des moyens. - Il est gentil, il gazouille très bien, l'héritière s'y prend, le tour est fait, et nous partagerons. Ah ! Ce sera de l'argent bien gagné. Voilà six mois que nous y sommes. Avons-nous pris des figures d'imbéciles ! Enfin tout le monde dans le quartier nous croit de bonnes gens tout simples. Enfin, pour Vautrin que ne ferait-on pas ? Il nous a dit : « Soyez vertueux, » on l'est. J'en ai peur comme de la gendarmerie, et cependant je l'aime encore plus que l'argent.

Vautrin

Lafouraille ?

Il va pour sortir.

Lafouraille

Le voici ! Sa figure ne me revient pas ce matin, le temps est a l'orage, j'aime mieux que ça tombe sur un autre, donnons-nous de l'air.

Scène 2

Vautrin, Lafouraille

Vautrin paraît en pantalon a pieds de molleton blanc, avec un gilet rond de pareille étoffe, pantoufles de maroquin rouge, enfin, la tenue d'un homme d'affaires, le matin.

Vautrin

Lafouraille ?

Lafouraille

Monsieur.

Vautrin

Où vas-tu ?

Lafouraille

Chercher vos lettres.

Vautrin

Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire ?

Lafouraille

Oui, votre chambre...

Vautrin

Eh bien ! Dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J'ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu vas rester là, nous avons à causer.

Lafouraille

Je suis à vos ordres.

Vautrin

Je l'espère bien. Viens ici. Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t'avait joué par-dessous jambe : te rappelles-tu bien ?

Lafouraille

L'intendant ? Ce Charles Blondet, le seul homme qui m'ait volé ! Est-ce que cela s'oublie ?

Vautrin

Ne lui avais-tu pas vendu ton maître une fois ? C'est assez commun.

Lafouraille

Une fois ? Je l'ai vendu trois fois, mon maître.

Vautrin

C'est mieux. Et quel commerce faisait donc l'intendant ?

Lafouraille

Vous allez voir. J'étais piqueur à dix-huit ans dans la maison de Langeac...

Vautrin

Je croyais que c'était chez le Duc de Montsorel.

Lafouraille

Non ; heureusement le duc ne m'a vu que deux fois, et j'espère qu'il m'a oublié.

Vautrin

L'as-tu volé ?

Lafouraille

Mais, un peu.

Vautrin

Eh bien ! Comment veux-tu qu'il t'oublie ?

Lafouraille

Je l'ai vu hier à l'ambassade, et je puis être tranquille.

Vautrin

Ah ! C'est donc le même ?

Lafouraille

Nous avons chacun vingt-cinq ans de plus, voilà toute la différence.

Vautrin

Eh bien ! Parle donc ? Je savais bien que tu m'avais dit ce nom-là. Voyons.

Lafouraille

Le vicomte de Langeac, un de mes maîtres, et ce Duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux : de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur. J'avais de l'enthousiasme, j'eus de l'autorité dans le faubourg.

Vautrin

Toi ! Tu as été un homme politique ?

Lafouraille

Pas longtemps. J'ai fait une belle action, ça m'a perdu.

Vautrin

Ah ! Mon garçon, il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes : on s'en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action ?

Lafouraille

Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte de Langeac ; je le déguise, je le cache, je le nourris, au risque de perdre ma popularité et ma tête. Le duc m'avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l'infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.

Vautrin

Tu le livres ?

Lafouraille

À l'instant. On le coffre à l'Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or.

Vautrin

En quoi cela regarde-t-il le Duc de Montsorel ?

Lafouraille

Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver son ami.

Vautrin

As-tu du moins bien placé tes remords ?

Lafouraille

Je le crois bien, ils étaient rares à cette époque-là ! Le duc me promet vingt mille francs si j'arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j'y parviens.

Vautrin

Un vicomte, vingt mille francs ! C'était donné.

Lafouraille

D'autant plus que c'était alors le dernier. Je l'ai su trop tard. L'intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre grand'mère qu'il avait envoyée aux Carmes.

Vautrin

Il allait bien, celui-là !

Lafouraille

Il allait toujours ! Il apprend mon dévouement, se met à ma piste, me traque et me découvre aux environs de Mortagne, où mon maître attendait, chez un de mes oncles, une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m'offre autant d'argent qu'il m'en avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible. Mon Blondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n'en sommes sortis qu'en regorgeant tout mon or.

Vautrin

Voilà comment on apprend à connaître le coeur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi.

Lafouraille

Peuh ! Il m'a laissé en vie, un vrai finassier.

Vautrin

En voilà bien assez ! Il n'y a rien pour moi dans ton histoire.

Lafouraille

Je peux m'en aller ?

Vautrin

Ah çà ! Tu éprouves bien vivement le besoin d'être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier ; t'y es-tu bien tenu ?

Lafouraille

Il se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n'ai pas quitté l'antichambre.

Vautrin

Je t'ai cependant vu rôdant près du buffet, qu'as-tu pris ?

Lafouraille

Rien... Ah si, un petit verre de vin de Madère.

Vautrin

Où as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre ?

Lafouraille

Du vermeil ! J'ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire.

Vautrin

Eh bien ! Tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions ?

Lafouraille

Oh ! Ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moque-t-on assez de lui en bas ? Figurez-vous, il avise un cocher très jeune, et il lui découd ses galons. En dessous, c'est tout faux ! Les maîtres, aujourd'hui, volent la moitié de leur considération. On n'est plus sûr de rien, ça fait pitié.

Vautrin

Ça n'est pas drôle de prendre comme ça ? Vous allez me perdre la maison, il est temps d'en finir. Ici, père Buteux ! Holà, Philosophe ! À moi, Fil-de-soie ! Mes bons amis, expliquons-nous à l'amiable. Vous êtes tous des misérables.

Scène 3

Buteux, Fil-de-Soie, Philosophe, Lafouraille, Vautrin, Tous

Buteux

Présent ! Est-ce le feu ?

Fil-de-Soie

Est-ce un curieux ?

Philosophe

J'aime mieux le feu, ça s'éteint !

Buteux

L'autre, ça s'étouffe.

Lafouraille

Bah ! Il s'est fâché pour des niaiseries.

Buteux

Encore de la morale, merci !

Fil-de-Soie

Ce n'est pas pour moi, je ne sors point.

Vautrin

Toi ! Le soir que je t'ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur...

Fil-de-Soie

Passons les titres.

Vautrin

Et que tu m'as accompagné en chasseur chez le feld-maréchal, tu as, tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à l'hetman des Cosaques.

Fil-de-Soie

Tiens ! Les ennemis de la France.

Vautrin

Toi, Buteux, vieux malfaiteur, tu as volé la lorgnette de la princesse d Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte.

Buteux

Elle était tombée sur le marchepied.

Vautrin

Tu devais la rendre avec respect ; mais l'or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre.

Lafouraille

Ah çà, l'on ne peut donc pas s'amuser un peu ? Que diable ! Jacques, tu veux...

Vautrin

Hein ?

Lafouraille

Vous voulez, Monsieur Vautrin, pour trente mille francs, que ce jeune homme mène un train de prince ? Nous y réussissons à la manière des gouvernements étrangers, par l'emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l'argent nous en laissent, et vous n'êtes pas content.

Fil-de-Soie

Moi, si je ne peux plus rapporter de l'argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission.

Philosophe

Et moi donc, j'ai vendu cinq mille francs notre pratique à plusieurs carrossiers, et le favorisé va tout perdre. Un soir, Monsieur de Frescas part brouetté par deux rosses, et nous ramenons, Lafouraille et moi, avec deux chevaux de dix mille francs qui n'ont coûté que vingt petits verres de schnick.

Lafouraille

Non, c'était du kirsch !

Philosophe

Enfin, si c'est pour ça que vous vous emportez...

Fil-de-Soie

Comment entendez-vous tenir votre maison ?

Vautrin

Et vous comptez marcher longtemps de ce train-là ? Ce que j'ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd'hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l'escamotage ? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.

Buteux

Et où les trouvera-t-il ?

Lafouraille

Qu'il en cherche !

Vautrin

Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes à vous mêmes ! Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autour du gibet comme des mouches autour d'une chandelle ? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime. Vous devez avoir un air si complètement innocent, que c'était à toi, Philosophe, à te laisser découdre tes galons. N'oubliez donc jamais votre rôle vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez Monsieur Raoul de Frescas, votre maître.

Buteux

Vous faites de ce jeune homme un dieu ? Vous nous avez attelés à sa brouette ; mais nous ne le connaissons pas plus qu'il ne nous connaît.

Philosophe

Enfin, est-il des nôtres ?

Fil-de-Soie

Où ça nous mène-t-il !

Lafouraille

Nous vous obéissons à la condition de reconstituer la Société des Dix Mille, de ne jamais nous attribuer moins de dix mille francs d'un coup, et nous n'avons pas encore le moindre fonds social.

Fil-de-Soie

Quand serons-nous capitalistes ?

Buteux

Si les camarades savaient que je me déguise en vieux portier depuis six mois, gratis, je serais déshonoré. Si je veux bien risquer mon cou, c'est afin de donner du pain à mon Adèle, que vous m'avez défendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.

Lafouraille

Elle est en prison. Pauvre homme ménageons sa sensibilité.

Vautrin

Avez-vous fini ? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois, vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque.

Buteux

On se rouille !

Vautrin

Grâce à moi, la police vous a oubliés ! C'est à moi seul que vous devez cette existence heureuse ! J'ai effacé sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n'êtes que les bras.

Philosophe

Suffit !

Vautrin

Obéissez-moi tous aveuglément !

Lafouraille

Aveuglement.

Vautrin

Sans murmurer.

Fil-de-Soie

Sans murmurer.

Vautrin

Ou rompons notre pacte et laissez-moi ! Si je dois trouver de l'ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service ?

Philosophe

Jamais, mon empereur !

Lafouraille

Plus souvent, notre grand homme !

Buteux

Je t'aime plus que je n'aime Adèle.

Fil-de-Soie

On t'adore.

Vautrin

Je veux vous assommer de coups !

Philosophe

Frappe sans écouter.

Vautrin

Vous cracher au visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon.

Buteux

Ah ! Mais ici, je joue des couteaux !

Vautrin

Eh bien tue-moi donc tout de suite.

Buteux

On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette ? C'était pour Adèle !

l'entourant

Tous

Nous abandonnerais-tu, Vautrin ?

Lafouraille

Vautrin ! Notre ami.

Philosophe

Grand Vautrin !

Fil-de-Soie

Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras.

Vautrin

Oui, je puis faire de tous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour prendre des breloques, j'éprouve l'envie de tous renvoyer d'où je vous ai tirés. Vous êtes ou au dessus ou en dessous de la société, la lie ou l'écume ; moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu'on vous salue ; vous étiez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d'honnêtes gens.

Philosophe

Il y a donc mieux ?

Buteux

Il y a ceux qui ne sont rien du tout.

Vautrin

Il y a ceux qui décident de l'honnêteté des autres. Vous ne serez jamais d'honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches ; il vous faut donc enjamber la moitié du monde ! Prenez un bain d'or, et vous en sortirez vertueux.

Fil-de-Soie

Oh ! Moi, quand je n'aurai besoin de rien, je serai bon prince.

Vautrin

Eh bien ! Toi, Lafouraille, tu peux être, comme l'un de nous, Comte de Sainte-Hélène ; et toi, Buteux, que veux-tu ?

Buteux

Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.

Philosophe

Et moi banquier.

Fil-de-Soie

Il veut être patenté.

Vautrin

Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Ne me jugez jamais, et n'entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu'est Raoul de Frescas ? Je vais vous l'expliquer il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l'ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour ; à douze ans, il n'avait pas de nom, pas de famille, il venait de Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.

Buteux

Oh ! Dès que nous connaissons ses antécédents et sa position sociale...

Vautrin

À ta loge !

Buteux

La petite Nini, la fille à Giroflée, y est.

Vautrin

Elle peut laisser passer une mouche.

Lafouraille

Elle ! C'est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.

Vautrin

Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devait-il pas avoir la préférence ? Raoul de Frescas est un jeune homme resté pur comme un ange au milieu de notre bourbier, il est notre conscience ; enfin, c'est ma création je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J'aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l'être. Je respire par sa bouche, je vis de sa vie ; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir d'émotions nobles et pures que dans le coeur de cet être qui n'est souillé d'aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne ! En échange de la flétrissure que la société m'a imprimée, je lui rends un homme d'honneur, j'entre en lutte avec le destin ; voulez-vous être de la partie ? Obéissez !

Tous

À la vie, à la mort.

Haut.

À Fil-de-Soie.

Il lui parle à l'oreille.

Vautrin

Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées ! Philosophe, tâche de prendre l'air, la figure et le costume d'un employé aux recouvrements, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille à l'ambassade. Toi, Fil-de-Soie, Monsieur de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t'habilleras en homme respectable, aie l'air d'un avoué. Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups, un à un. Tu demanderas le père Giroflée. On te répondra : D'où venez-vous ? Tu diras : D'un port de mer en Bohême. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de Monsieur le duc Christoval voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l'arrivée... Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.

Lafouraille

Eh bien ! Êtes-vous content ?

Vautrin

Oui.

Philosophe

Vous ne nous en voulez plus ?

Vautrin

Non.

Fil-de-Soie

Enfin, plus d'émeute, on sera sage.

Buteux

Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.

Vautrin

Allons, enfants, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés.

Scène 4

Vautrin

Vautrin

Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu'ils ont de l'honneur et un avenir. Ils n'ont pas d'avenir ! Que deviendront-ils ?........... Après douze ans de travaux souterrains, dans quelques jours j'aurai conquis à Raoul une position souveraine : il faudra la lui assurer. Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je vais lui donner une famille. Ah ! Cet amour a détruit la vie que je lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour mon compte et par mes conseils, ce monde où il m'est interdit de rentrer. Raoul n'est pas seulement le fils de mon esprit et de mon fiel, il est ma vengeance. Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces sentiments ; ils sont heureux ; il ne sont pas tombés, eux ! Ils sont nés de plain-pied avec le crime ; mais moi, j'avais tenté de m'élever, et si l'homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l'on nous refuse le pardon. Les hommes ont entre eux l'instinct des bêtes sauvages : une fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D'ailleurs, réclamer la protection du monde quand on en a foulé toutes les lois aux pieds, c'est vouloir revenir sous un toit qu'on a ébranlé et qui vous écraserait. Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination ! Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot ; il a fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles illusions et lui passer le suaire de l'expérience ! Le rendre défiant et rusé comme... Un vieil escompteur, tout en l'empêchant de savoir qui j'étais. Et l'amour brise aujourd'hui cet immense échafaudage. Il devait être grand, il ne sera plus qu'heureux. J'irai donc vivre dans un coin, au soleil de sa prospérité : son bonheur sera mon ouvrage. Voilà deux jours que je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que la princesse d Arjos mourût d'une petite fièvre... cérébrale. C'est inconcevable, tout ce que les femmes détruisent

Scène 5

Vautrin, Lafouraille

Vautrin

Que me veut-on ? Ne puis-je être un moment seul ? Ai-je appelé ?

Lafouraille

La griffe de la justice va nous chatouiller les épaules.

Vautrin

Quelle nouvelle sottise avez-vous faite ?

Lafouraille

Eh bien ! La petite Nini a laissé entrer un monsieur bien vêtu qui demande à vous parler. Buteux siffle l'air : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? Ainsi c'est un limier.

Il sort.

Vautrin

Ce n'est que ça, je sais ce que c'est, fais-le attendre. Tout le monde sous les armes ! Allons, plus de Vautrin, je vais me dessiner en Baron de Vieux-Chêne. Ainzi barle l'y ton hallemant, travaille-le, enfin le grand jeu !

Scène 6

Lafouraille, Saint-charles

Lafouraille

Meinherr ti Vraissegasse n'y être basse, menne sire, hai zon haindandante, le paron de Fieil-Chêne, il être oguipai afecque ein hargidecde ki toite pattir eine crante odelle à nodre maidre.

Saint-charles

Pardon, mon cher, vous dites ?...

Lafouraille

Ché tis paron ti Fié-Chêne.

Saint-charles

Baron !

Lafouraille

Fi ! Fi !

Saint-charles

Il est baron ?

Lafouraille

Te Fieille-Chêne.

Saint-charles

Vous êtes Allemand ?

Lafouraille

Ti doute ! Ti doute ! Chez sis Halzazien, et il èdre ein crante tifferance. Lé Hâllemands d'Allemagne tisent ein follére, les Halzaziens tisent haine follèrre.

Saint-charles

Décidément, cet homme a l'accent trop allemand pour ne pas être un Parisien.

Lafouraille

Je connais cet homme-là. - Oh !

Saint-charles

Si Monsieur le baron de Vieux-Chêne est occupé, j'attendrai.

Haut.

Il fait un mouvement pour sortir.

Lafouraille

Ah ! Blondet, mon mignon, tu déguises ta figure et tu ne déguises pas ta voix ! Si tu te tires de nos pattes, tu auras de la chance. Ké toiche tire à mennesir pire l'encacher à guider zes okipazions ?

Il lui met une bourse dans la main.

Saint-charles

Attendez, mon cher, vous parlez allemand, je parle français, nous pourrions nous tromper. Avec ça il n'y aura plus d'équivoque.

Lafouraille

Ya, menner.

Saint-charles

Ce n'est qu'un à-compte.

Haut.

Lafouraille

Sur mes quatre-vingt mille francs. Et fous foulez que chespionne mon maidre ?

Saint-charles

Non, mon cher, j'ai seulement besoin de quelques renseignements qui ne vous compromettront pas.

Lafouraille

Chapelle za haisbionner an pon allemante.

Saint-charles

Mais non, c'est...

Lafouraille

Haisbionner. Et qué toische tire té fous à mennesir le paron ?

Saint-charles

Annoncez Monsieur le chevalier de Saint-Charles.

Il lui donne un petit coup de coude.

Lafouraille

Ninis andantons. Ché fais fous l'amenaire ; mais nai lui tonnez boind te l'archant à stil indandante : il èdre plis honnède ké nous teusses.

Saint-charles

C'est-à-dire qu'il coûte davantage.

Il sort.

Lafouraille

Ia, meinherr.

Scène 7

Saint-charles

Saint-charles

Mal débuté ! Dix louis dans l'eau. Espionner ?... Appeler les choses tout de suite par leur nom, c'est trop bête pour ne pas être très spirituel. Si le prétendu intendant, car il n'y a plus d'intendant, si le baron est de la force de son valet, ce n'est guère que sur ce qu'ils voudront me cacher que je pourrai baser mes inductions. Ce salon est très bien. Ni portrait du roi, ni souvenir impérial, allons ! Ils n'encadrent pas leurs opinions. Les meubles disent-ils quelque chose ? Non. C'est même encore trop neuf pour être déjà payé. Sans l'air que le portier a sifflé, et qui doit être un signal, je commencerais à croire aux Frescas.

Scène 8

Lafouraille, Vautrin, Saint-charles

Lafouraille

Foilà, mennesir, le paron te Fieille-Chêne !

Lafouraille sort. À part.

Haut.

Vautrin

C'est bien, laissez-nous. À nous deux, Monsieur Blondet. Monsieur, je suis bien votre serviteur.

Haut.

Saint-charles

Un renard usé, c'est encore dangereux. Excusez-moi, Monsieur le Baron, si je vous dérange sans avoir l'honneur d'être connu de vous.

Vautrin

Je devine, Monsieur, ce dont il s'agit.

Saint-charles

Bah !

Vautrin

Vous êtes architecte, et vous venez traiter avec moi ; mais j'ai déjà des offres superbes.

Saint-charles

Pardon, votre Allemand vous aura mal dit mon nom. Je suis le chevalier de Saint-Charles.

Vautrin

Oh ! Mais attendez donc... Nous sommes de vieilles connaissances. Vous étiez au congrès de Vienne, et l'on vous nommait alors le Comte de Gorcum... Joli nom !

Haut.

Saint-charles

Enfonce-toi, mon vieux ! Vous y êtes donc allé aussi ?

Vautrin

Parbleu ! Et je suis charmé de vous retrouver, car vous êtes un rusé compère. Les avez-vous roulés !... Ah ! Vous les avez roulés.

Haut.

Saint-charles

Va pour Vienne ! Moi, Monsieur le Baron, je vous remets parfaitement à cette heure, et vous y avez bien habilement mené votre barque.

Vautrin

Que voulez-vous ? Nous avions les femmes pour nous ! Ah çà mais avez-vous encore votre belle Italienne ?

Saint-charles

Vous la connaissez aussi ? C'est une femme d'une adresse...

Vautrin

Eh ! Mon cher, à qui le dites-vous ! Elle a voulu savoir qui j'étais.

Saint-charles

Alors, elle le sait.

Vautrin

Eh bien, mon cher !... - Vous ne m'en voudrez pas ? - Elle n'a rien su.

Saint-charles

Eh bien ! Baron, puisque nous sommes dans un moment de franchise, je vous avouerai de mon côté que votre admirable Polonaise...

Vautrin

Aussi ! Vous ?

Saint-charles

Ma foi, oui !

Vautrin

Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Saint-charles

Oh ! Oh ! Oh ! Oh !

Vautrin

Nous pouvons en rire à notre aise, car je suppose que vous l'avez laissée là ?

Saint-charles

Comme vous, tout de suite. Je vois que nous sommes revenus tous deux manger notre argent à Paris, et nous avons bien fait ; mais il me semble, baron, que vous avez pris une position bien secondaire, et qui cependant attire l'attention.

Vautrin

Ah ! Je vous remercie, chevalier. J'espère que nous voici maintenant amis pour longtemps ?

Saint-charles

Pour toujours.

Vautrin

Vous pouvez m'être extrêmement utile, je puis vous servir énormément, entendons-nous ! Que je sache l'intérêt qui vous amène, et je vous dirai le mien.

Saint-charles

Ah çà, est-ce lui qu'on lâche sur moi, ou moi sur lui ?

Vautrin

Ça peut aller longtemps comme ça.

Saint-charles

Je vais commencer.

Vautrin

Allons donc !

Saint-charles

Baron, de vous à moi, je vous admire.

Vautrin

Quel éloge dans votre bouche ?

Saint-charles

Non, d'honneur ! Créer un de Frescas à la face de tout Paris, est une invention qui passe de mille piques celle de nos comtesses au congrès. Vous pêchez à la dot avec une rare audace.

Vautrin

Je pêche à la dot ?

Saint-charles

Mais, mon cher, vous seriez découvert, si ce n'était pas moi, votre ami, qu'on eût chargé de vous observer, car je vous suis détaché de très haut. Comment aussi, permettez-moi de vous le reprocher, osez-vous disputer une héritière à la famille de Montsorel ?

Vautrin

Et moi, qui croyais bonnement que vous veniez me proposer de faire des affaires ensemble, et que nous aurions spéculé tous deux avec l'argent de Monsieur de Frescas, dont je dispose entièrement !... Et vous me dites des choses d'un autre monde ! Frescas, mon cher, est un des noms légitimes de ce jeune seigneur qui en a sept. De hautes raisons l'empêchent encore pour vingt-quatre heures de déclarer sa famille, que je connais : leurs biens sont immenses, je les ai vus, j'en reviens. Que vous m'ayez pris pour un fripon, passe encore, il s'agit de sommes qui ne sont pas déshonorantes ; mais pour un imbécile capable de se mettre à la suite d'un gentilhomme d'occasion, assez niais pour rompre en visière aux Montsorel avec un semblant de grand seigneur... Décidément, mon cher, il paraîtrait que vous n'avez pas été à Vienne ! Nous ne nous comprenons plus du tout.

Saint-charles

Ne vous emportez pas, respectable intendant ! Cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, vous n'avez pas la prétention de m'en faire avaler davantage. Notre caisse se porte mieux que la vôtre, venez donc à nous ! Votre jeune homme est Frescas comme je suis chevalier et comme vous êtes baron. Vous l'avez rencontré sur les côtes d'Italie ; c'était alors un vagabond, aujourd'hui c'est un aventurier, voilà tout !

Vautrin

Vous avez raison, cessons de nous entortiller de mensonges plus ou moins agréables, disons-nous la vérité.

Saint-charles

Je vous la paye.

Il lui arrache sa perruque, ses favoris, ses décorations.

Vautrin

Je vous la donne. Vous êtes une infâme canaille, mon cher. Vous vous nommez Charles Blondet ; vous avez été l'intendant de la maison de Langeac ; vous avez acheté deux fois le vicomte, et vous ne l'avez pas payé... C'est honteux ! Vous devez quatre-vingt mille francs à un de mes valets ; vous avez fait fusiller le Vicomte à Mortagne pour garder les biens que la famille vous avait confiés. Si le Duc de Montsorel, qui vous envoie, savait qui vous êtes... Hé ! Hé il vous ferait rendre des comptes étranges ! Ôte tes moustaches, tes favoris, ta perruque, tes fausses décorations et tes broches d'ordres étrangers... Bonjour, drôle ! Comment as-tu fait pour dévorer cette fortune si spirituellement acquise ? Elle était colossale ; où l'as-tu perdue ?

Saint-charles

Dans les malheurs.

Vautrin

Je comprends... Que veux-tu maintenant ?

Saint-charles

Qui que tu sois, tape là, je te rends les armes, je n'ai pas de chance aujourd'hui : tu es le diable ou Jacques Collin.

Vautrin

Je suis et ne veux être pour toi que le baron de Vieux-Chêne. Écoute bien mon ultimatum ; je puis te faire enterrer dans une de mes caves à l'instant, à la minute ; on ne te réclamera pas.

Saint-charles

C'est vrai.

Vautrin

Ce serait prudent ! Veux-tu faire pour moi chez les Montsorel ce que les Montsorel t'envoient faire ici ?

Saint-charles

Accepté ! Quels avantages ?

Vautrin

Tout ce que tu prendras.

Saint-charles

Des deux côtés ?

Vautrin

Soit ! Tu remettras à celui de mes gens qui t'accompagnera tous les actes qui concernent la famille de Langeac ; tu dois les avoir encore. Si Monsieur de Frescas épouse Mademoiselle de Christoval, tu ne seras pas son intendant, mais tu recevras cent mille francs. Tu as affaire à des gens difficiles, ainsi marche droit, on ne te trahira pas.

Saint-charles

Marché conclu.

Il sonne ; tous les gens paraissent.

À Saint-Charles, lui montrant Philosophe.

À Philosophe.

Vautrin

Je ne le ratifierai qu'avec les pièces en main jusque-là, prends garde ! Reconduisez monsieur le chevalier avec tous les égards dus à son rang. Voici l'homme qui vous accompagnera. Ne le quitte pas.

Saint-charles

Si je me tire sain et sauf de leurs griffes, je ferai main-basse sur ce nid de voleurs.

Vautrin

Monsieur le chevalier, je vous suis tout acquis.

Scène 9

Lafouraille, Vautrin

Lafouraille

Monsieur Vautrin !

Vautrin

Eh bien !

Lafouraille

Vous le laissez aller ?

Vautrin

S'il ne se croyait pas libre, que pourrions-nous savoir ? Mes instructions sont données : on va lui apprendre à ne pas mettre de cordes chez les gens à pendre. Quand Philosophe me rapportera les pièces que cet homme doit lui remettre, on me les donnera partout où je serai.

Lafouraille

Mais après, le laisserez-vous en vie ?

Vautrin

Vous êtes toujours un peu trop vifs, mes mignons ne savez-vous donc pas combien les morts inquiètent les vivants ? Chut ! J'entends Raoul... Laisse-nous.

Scène 10

Raoul de Frescas, Vautrin

Vautrin rentre vers la fin du monologue : Raoul, qui est sur devant de la scène, ne le voit pas.

Vautrin paraît avec une perruque noire, simple, un habit bleu, pantalon de couleur grisâtre, gilet ordinaire, noir, la tenue d'un agent de change.

Raoul de Frescas

Je donnerais la moitié de ma vie, dût elle être la plus heureuse entre cette des homme heureux, pour qu'Inès fût une grisette ; mais elle sait bien que sa fortune, sa naissance, son rang, que les titres qu'elle donne à son mari ne sont rien à mes yeux ; et cependant ces magnificences nous séparent. Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre , voilà mon histoire ! Avoir entrevu le ciel et rester sur la terre, voilà mon histoire ! Je suis perdu : Vautrin, ce génie à la fois infernal et bienfaisant, cet homme, qui sait tout et qui semble tout pouvoir, cet homme, si dur pour les autres et si bon pour moi, cet homme qui ne s'explique que par la féerie, cette providence, je puis dire maternelle, n'est pas, après tout, la providence. Oh je connaissais l'amour ; mais je ne savais pas encore ce que c'était que la vengeance, et je ne voudrais pas mourir sans m'être vengé de ces deux Montsorel !

Vautrin

Il souffre. Raoul, qu'as-tu, mon enfant ?

Raoul de Frescas

Eh ! Je n'ai rien, laissez-moi.

Vautrin

Tu me rebutes encore ? Tu abuses du droit que tu as de maltraiter ton ami... À quoi pensais-tu là ?

Raoul de Frescas

À rien.

Vautrin

À rien ! Ah çà, Monsieur, croyez-vous que celui qui vous a enseigné ce flegme anglais, sous lequel un homme de quelque valeur doit couvrir ses émotions, ne connaisse pas le défaut de cette cuirasse d'orgueil ? Dissimulez avec les autres ; mais avec moi, c'est plus qu'une faute ; en amitié, les fautes sont des crimes.

Raoul de Frescas

Ne plus jouer, ne plus rentrer ivre, quitter la ménagerie de l'Opéra, devenir un homme sérieux, étudier, vouloir une position... Tu appelles cela dissimuler.

Vautrin

Tu n'es encore qu'un pauvre diplomate, tu seras grand quand tu m'auras trompé. Raoul, tu as commis la faute contre laquelle je t'avais mis le plus en garde. Mon enfant, qui devait prendre les femmes pour ce qu'elles sont, des êtres sans conséquence, enfin s'en servir et non les servir, est devenu un berger de Monsieur de Florian ; mon Lovelace se heurte contre une Clarisse. Ah ! Les jeunes gens doivent frapper longtemps sur ces idoles, avant d'en reconnaître le creux.

Raoul de Frescas

Un sermon ?

Vautrin

Comment ! Moi qui t'ai formé la main au pistolet, qui t'ai montré a tirer l'épée, qui t'ai appris à ne pas redouter l'ouvrier le plus fort du faubourg, moi qui ai fait pour ta cervelle comme pour le corps, moi qui t'ai voulu mettre au-dessus de tous les hommes, enfin moi qui t'ai sacré roi, tu me prends pour une ganache ? Allons, un peu plus de franchise.

Raoul de Frescas

Voulez-vous savoir ce que je pensais ?... Mais non, ce serait accuser mon bienfaiteur.

Vautrin

Ton bienfaiteur ! Tu m'insultes. T'ai-je offert mon sang, ma vie ? Suis-je prêt à tuer, à assassiner ton ennemi, pour recevoir de toi cet intérêt exorbitant appelé reconnaissance ? Pour t'exploiter, suis-je un usurier ? Il y a des hommes qui vous attachent un bienfait au coeur, comme on attache nu boulet au pied des... Suffit ! Ces hommes-là, je les écraserais comme des chenilles sans croire commettre un homicide ! Je t'ai prié de m'adopter pour ton père, mon coeur doit être pour toi ce que le ciel est pour les anges, un espace où tout est bonheur et confiance ; tu peux me dire toutes tes pensées, même les mauvaises. Parle, je comprends tout, même une lâcheté.

Raoul de Frescas

Dieu et Satan se sont entendus pour fondre ce bronze-là !

Vautrin

C'est possible.

Raoul de Frescas

Je vais tout te dire.

Vautrin

Eh bien ! Mon enfant, asseyons-nous.

Raoul de Frescas

Tu as été cause de mon opprobre et de mon désespoir.

Vautrin

Où ? Quand ? Sang d'un homme ! Qui t'a blessé ? Qui t'a manqué ? Dis le lieu, nomme les gens... La colère de Vautrin passera par là !

Raoul de Frescas

Tu ne peux rien.

Vautrin

Enfant, il y a deux espèces d'hommes qui peuvent tout.

Raoul de Frescas

Et qui sont ?

Vautrin

Les rois, qui sont ou doivent être au-dessus des lois ; et... Tu vas te fâcher... Les criminels, qui sont au-dessous.

Raoul de Frescas

Et comme tu n'es pas roi...

Vautrin

Eh bien ! Je règne en dessous.

Raoul de Frescas

Quelle affreuse plaisanterie me fais-tu là, Vautrin ?

Vautrin

N'as-tu pas dit que le diable et Dieu s'étaient cotisés pour me fondre ?

Raoul de Frescas

Ah ! Monsieur, vous me glacez.

Vautrin

Rassieds-toi ! Du calme, mon enfant. Tu ne dois t'étonner de rien, sous peine d'être un homme ordinaire.

Raoul de Frescas

Suis-je entre les mains d'un démon ou d'un ange ? Tu m'instruis sans déflorer les nobles instincts que je sens en moi ; tu m'éclaires sans m'éblouir ; tu me donnes l'expérience des vieillards, et tu ne m'ôtes aucune des grâces de la jeunesse ; mais tu n'as pas impunément aiguisé mon esprit, étendu ma vue, éveillé ma perspicacité. Dis-moi d'où vient ta fortune ? A-t-elle des sources honorables ? Pourquoi me défends-tu d'avouer les malheurs de mon enfance ? Pourquoi m'avoir imposé le nom du village où tu m'as trouvé ? Pourquoi m'empêcher de chercher mon père ou ma mère ? Enfin, pourquoi me courber sous des mensonges ? On s'intéresse à l'orphelin, mais on repousse l'imposteur ! Je mène un train qui me fait l'égal d'un fils de duc et pair, tu me donnes une grande éducation et pas d'état, tu me lances dans l'empyrée du monde, et l'on m'y crache au visage qu'il n'y a plus de Frescas. On m'y demande une famille, et tu me défends toute réponse. Je suis à la fois un grand seigneur et un paria, je dois dévorer des affronts qui me poussent à déchirer vivants des marquis et des ducs j'ai la rage dans l'âme, je veux avoir vingt duels, et je périrai ! Veux-tu qu'on m'insulte encore ? Plus de secrets pour moi Prométhée infernal, achève ton oeuvre, ou brise-la.

Vautrin

Eh ! Qui resterait froid devant la générosité de cette belle jeunesse ? Comme son courage s'allume ! Allez, tous les sentiments, au grand galop ! Oh tu es l'enfant d'une noble race. Eh bien ! Raoul, voilà ce que j'appelle des raisons.

Raoul de Frescas

Ah !

Vautrin

Tu me demandes des comptes de tutelle ? Les voici.

Raoul de Frescas

Mais en ai-je le droit ? Sans toi vivrais-je ?

Il montre un coffret.

Vautrin

Tais-toi. Tu n'avais rien, je t'ai fait riche. Tu ne savais rien, je t'ai donné une belle éducation. Oh ! Le ne suis pas encore quitte envers toi. Un père... Tous les pères donnent la vie à leurs enfants, moi, je te dois le bonheur... Mais est-ce bien là le motif de la mélancolie ? N'y a-t-il pas là... dans ce coffret... Certain portrait et certaines lettres cachées. Et que nous lisons avec des... Ah !...

Raoul de Frescas

Vous avez...

Vautrin

Oui, j'ai... Tu es donc touché à fond ?

Raoul de Frescas

À fond.

Vautrin

Imbécile ! L'amour vit de tromperie, et l'amitié de confiance. - Enfin, sois heureux à ta manière.

Raoul de Frescas

Eh ! Le puis-je ? Je me ferai soldat, et... Partout où grondera le canon, je saurai conquérir un nom glorieux, ou mourir.

Vautrin

Hein !... De quoi ? Qu'est-ce que cet enfantillage ?

Raoul de Frescas

Tu t'es fait trop vieux pour pouvoir comprendre, et ce n'est pas la peine de te le dire.

Vautrin

Je te le dirai donc. Tu aimes Inès de Christoval, de son chef princesse d Arjos, fille d'un duc banni par le roi Ferdinand, une Andalouse qui t'aime et qui me plaît, non comme femme. Mais comme un adorable coffre-fort qui a les plus beaux yeux du monde, une dot bien tournée, la plus délicieuse caisse, svelte, élégante comme une corvette noire à voiles blanches, apportant les galions d'Amérique si impatiemment attendus et versant toutes les joies de la vie, absolument comme la Fortune peinte au-dessus des bureaux de loterie : je t'approuve, tu as tort de l'aimer, l'amour fera faire mille sottises... Mais je suis là.

Raoul de Frescas

Ne me la flétris pas de tes horribles sarcasmes.

Vautrin

Allons, on mettra une sourdine à son esprit, et un crêpe à son chapeau.

Raoul de Frescas

Oui. Car il est impossible à l'enfant jeté dans le ménage d'un pêcheur d'Alghero de devenir prince d Arjos, et perdre Inès, c'est mourir de douleur.

Vautrin

Douze cent mille livres de rente, le titre de prince, des grandesses et des économies, mon vieux, il ne faut pas voir cela trop en noir.

Raoul de Frescas

Si tu m'aimes, pourquoi des plaisanteries quand je suis au désespoir ?

Vautrin

Et d'où vient donc ton désespoir ?

Raoul de Frescas

Le duc et le marquis m'ont tout à l'heure insulté chez eux, devant elle, et j'ai vu s'éteindre toutes mes espérances... On m'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval. J'ignore encore pourquoi la Duchesse de Montsorel m'a fait venir. Depuis deux jours elle me témoigne un intérêt que je ne puis m'expliquer.

Vautrin

Et qu'allais-tu donc faire chez ton rival ?

Raoul de Frescas

Mais tu sais donc tout ?

Vautrin

Et bien d'autres choses Enfin, tu veux Inès de Christoval ? Tu peux te passer cette fantaisie.

Raoul de Frescas

Si tu te jouais de moi ?

Vautrin

Raoul, on t'a fermé la porte de l'hôtel de Christoval... Tu seras demain le prétendu de la princesse d Arjos, et les Montsorel seront renvoyés, tout Montsorel qu'ils sont.

Raoul de Frescas

Ma douleur vous rend fou.

Vautrin

Qui t'a jamais autorisé à douter de ma parole ? Qui t'a donné un cheval arabe, pour faire enrager tous les dandys exotiques ou indigènes du bois de Boulogne ? Qui paye tes dettes de jeu ? Qui veille à tes plaisirs ? Qui t'a donné des bottes, à toi qui n'avais pas de souliers ?

Raoul de Frescas

Toi, mon ami, mon père, ma famille !

Vautrin

Bien, bien, merci ! Oh ! Tu me récompenses de tous mes sacrifices. Mais, hélas ! Une fois riche, une fois grand d'Espagne, une fois que tu feras partie de ce monde, tu m'oublieras : en changeant d'air, on change d'idées tu me mépriseras, et... Tu auras raison.

Raoul de Frescas

Est-ce un génie sorti des Mille et une Nuits ? Je me demande si j'existe. Mais, mon ami, mon protecteur, il me faut une famille.

Vautrin

Eh ! On te la fabrique en ce moment, ta famille ! Le Louvre ne contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.

Raoul de Frescas

Tu rallumes toutes mes espérances.

Vautrin

Tu veux Inès ?

Raoul de Frescas

Par tous les moyens possibles.

Vautrin

Tu ne recules devant rien ? La magie et l'enfer ne t'effrayent pas ?

Raoul de Frescas

Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.

Vautrin

L'enfer ! C'est le monde des bagues et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir. Le paradis, c'est un bel hôtel, de riches voitures, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes ; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid ; et si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.

Raoul de Frescas

Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.

À part.

Il sonne.

Vautrin

Tu es un enfant ! Ne lui en ai-je pas trop dit ?

Raoul de Frescas

Par moments ma nature se révolte contre tous ses bienfaits ! Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer chaud ; et cependant il ne m'a jamais fait que du bien ! Il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.

Vautrin

Que dis-tu là ?

Raoul de Frescas

Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur...

Vautrin

On en aura soin, de ton honneur ! N'est-ce pas moi qui l'ai développé ? A-t-il jamais été compromis ?

Raoul de Frescas

Tu m'expliqueras.

Vautrin

Rien.

Raoul de Frescas

Rien ?

À Lafouraille.

Vautrin

N'as-tu pas dit, par tous les moyens possibles ?... Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis ? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le Prince d Arjos. Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s'il lui en reste ! Il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.

Raoul de Frescas

Son intrépidité m'épouvante ; mais il a toujours raison.

Vautrin

À table !

Raoul de Frescas

À table !

Vautrin

N'aie pas le bonheur triste, viens rire une dernière fois dans toute ta liberté ; je ne te ferai servir que des vins d'Espagne, c'est gentil.

Acte IV

Scène 1

Inès de Christoval, La Duchesse de Christoval

Inès de Christoval

Si la naissance de Monsieur de Frescas est obscure, je saurai, ma mère, renoncer à lui ; mais, de votre côté, soyez assez bonne pour ne plus insister sur mon mariage avec le Marquis de Montsorel.

La Duchesse de Christoval

Si je repousse cette alliance insensée, je ne souffrirai pas non plus que vous soyez sacrifiée à l'ambition d'une famille.

Inès de Christoval

Insensée ? Qui le sait ? Vous le croyez un aventurier, je le crois gentilhomme, et nous n'avons aucune preuve à nous opposer.

La Duchesse de Christoval

Les preuves ne se feront pas attendre. Les Montsorel sont trop intéressés à dévoiler sa honte.

Inès de Christoval

Et lui m'aime trop pour tarder à vous prouver qu'il est digne de nous. Sa conduite, hier, n'a-t-elle pas été d'une noblesse parfaite ?

La Duchesse de Christoval

Mais, chère folle, ton bonheur n'est-il pas le mien ? Que Raoul satisfasse le monde, et je suis prête à lutter pour vous contre les Montsorel à la cour d Espagne.

Inès de Christoval

Ah ! Ma mère, vous l'aimez donc aussi ?

La Duchesse de Christoval

Ne l'as-tu pas choisi ?

Scène 2

La Duchesse de Christoval, Inès de Christoval, Vautrin, Lafouraille

Le valet apporte à la Duchesse une carte enveloppée et cachetée.

La Duchesse de Christoval

Le Général Crustamente, envoyé secret de Sa Majesté Don Augustin Ier, empereur du Mexique. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Inès de Christoval

Du Mexique ! Il nous apporte sans doute des nouvelles de mon père !

Vautrin paraît habillé en général mexicain, sa taille a quatre pouces de plus, son chapeau est fourni de plumes blanches, son habit est bleu de ciel avec les riches broderies des généraux mexicains : pantalon blanc, écharpe aurore, les cheveux traînants et frisés comme ceux de Murat : Il a un grand sabre, il a le teint cuivré, il grasseye comme les Espagnols du Mexique son parler ressemble au provençal, plus l'accent guttural des Maures.

La Duchesse de Christoval

Faites entrer.

Vautrin

Est-ce bien à Madame la Duchesse de Christoval que j'ai l'honneur de parler ?

La Duchesse de Christoval

Oui, Monsieur.

Vautrin

Et Mademoiselle ?

La Duchesse de Christoval

Ma fille, Monsieur.

Vautrin

Mademoiselle est la señora Inès, de son chef Princesse d Arjos. En vous voyant, l'idolâtrie de Monsieur de Christoval pour sa fille se comprend parfaitement. Mesdames, avant tout, je demande une discrétion absolue : ma mission est déjà difficile, et si l'on soupçonnait qu'il pût exister des relations entre vous et moi, nous serions tous compromis.

La Duchesse de Christoval

Je sous promets le secret et sur votre nom et sur votre visite.

Inès de Christoval

Général, il s'agit de mon père, vous me permettez de rester.

Vautrin

Vous êtes nobles et Espagnoles, je compte sur votre parole.

La Duchesse de Christoval

Je vais recommander à mes gens de se taire.

Vautrin

Pas un mot ; réclamer leur silence, c'est souvent provoquer leur indiscrétion. Je réponds des miens. J'avais pris l'engagement de vous donner à mon arrivée des nouvelles de Monsieur de Christoval, et voici ma première visite.

La Duchesse de Christoval

Parlez-nous promptement de mon mari, général ! Où se trouve-t-il ?

Vautrin

Le Mexique, Madame, est devenu ce qu'il devait être tôt ou tard, un État indépendant de l'Espagne. Au moment où je parle, il n'y a plus un seul Espagnol, il ne s'y trouve plus que des Mexicains.

La Duchesse de Christoval

En ce moment ?

Vautrin

Tout se fait en un moment pour qui ne voit pas les causes. Que voulez-vous ? Le Mexique éprouvait le besoin de son indépendance, il s'est donné un empereur ! Cela peut surprendre encore, rien cependant de plus naturel : partout les principes peuvent attendre, partout les hommes sont pressés.

La Duchesse de Christoval

Qu'est-il donc arrivé à Monsieur de Christoval ?

Vautrin

Rassurez-vous, Madame, il n'est pas empereur. Monsieur le Duc a failli, par une résistance désespérée, maintenir le royaume sous l'obéissance de Ferdinand VII.

La Duchesse de Christoval

Mais, Monsieur, mon mari n'est pas militaire.

Vautrin

Non, sans doute ; mais c'est un habile courtisan, et c'était bien joué. En cas de succès, il rentrait en grâce. Ferdinand ne pouvait se dispenser de le nommer vice-roi.

La Duchesse de Christoval

Dans quel siècle étrange vivons-nous ?

Vautrin

Les révolutions se succèdent et ne se ressemblent pas. Partout on imite la France. Mais, je vous en supplie, ne parlons pas politique, c'est un terrain brûlant.

Inès de Christoval

Mon père, général, avait-il reçu nos lettres ?

Vautrin

Dans une pareille bagarre, les lettres peuvent bien se perdre, quand les couronnes ne se retrouvent pas.

La Duchesse de Christoval

Et qu'est devenu Monsieur de Christoval ?

Vautrin

Le vieil Amoagos, qui là-bas exerce une énorme influence, a sauvé votre mari, au moment où j'allais le faire fusiller...

La Duchesse de Christoval

Ah !

Vautrin

C'est ainsi que nous nous sommes connus.

La Duchesse de Christoval

Vous, général ?

Inès de Christoval

Mon père, Monsieur !

Vautrin

Eh ! Mesdames, j'étais ou pendu par lui comme un rebelle, ou l'un des héros d'une nation délivrée, et me voici ! En arrivant à l'improviste à la tête des ouvriers de ses mines, Amoagos décidait la question. Le salut de son ami le Duc de Christoval a été le prix de son concours. Entre nous, l'empereur Iturbide, mon maître, n'est qu'un nom : l'avenir du Mexique est tout entier dans le parti du vieil Amoagos.

La Duchesse de Christoval

Quel est donc, Monsieur, cet Amoagos qui, selon vous, est l'arbitre des destinées du Mexique ?

Vautrin

Vous ne le connaissez pas ici ? Vraiment non ? Je ne sais pas ce qui pourra souder l'ancien monde au nouveau ? Oh ! Ce sera la vapeur. Exploitez donc des mines d'or ! Soyez Ion Inigo, Jan Varaco Cardaval de los Amoagos, las Frescas y Peral... Mais dans la kirielle de nos noms espagnols, vous le savez, nous n'en disons jamais qu'un. Je m'appelle simplement Crustamente. Enfin, soyez le futur président de la république mexicaine, et la France vous ignore. Mesdames, le vieil Amoagos a reçu là-bas Monsieur de Christoval, comme un vieux gentilhomme d'Aragon qu'il est, devait accueillir un grand d'Espagne banni pour avoir été séduit par le beau nom de Napoléon.

Inès de Christoval

N'avez-vous pas dit Frescas dans les noms ?

À part.

Haut.

La Duchesse ait signe à Inès de sonner. À la duchesse.

À un valet.

Vautrin

Oui, Frescas est le nom de la seconde mine exploitée par don Cardaval ; mais vous allez connaître toutes les obligations de Monsieur le duc envers son hôte par les lettres que je vous apporte. Elles sont dans mon portefeuille. J'ai besoin de mon portefeuille. Elles ont assez bien mordu à mon vieil Amoagos. Permettez-moi de demander un de mes gens ? Accordez-moi, Madame, un moment d'entretien. Dites à mon nègre ; mais non, il ne comprend que son affreux patois, faites-lui signe de venir.

Lafouraille parait.

La Duchesse de Christoval

Mon enfant, vous me laisserez seule un moment.

Vautrin

Jiji roro flouri.

Lafouraille

Joro.

Inès de Christoval

La confiance de mon père suffirait à vous mériter un bon accueil ; mais, général, votre empressement à dissiper nos inquiétudes vous vaut ma reconnaissance.

Vautrin

De la re... connais... sance ! Ah ! Señora, si nous comptions, je me croirais le débiteur de votre illustre père, après avoir eu le bonheur de vous voir.

Lafouraille

Io.

Vautrin

Caracas, y mouli joro, fistas, ip souri.

Lafouraille

Souri joro.

À part à Lafouraille.

Vautrin

Mesdames, voici vos lettres. Circule de l'antichambre à la cour, bouche close, l'oreille ouverte, les mains au repos, l'oeil au guet, et du nez.

Lafouraille

Ia, mein herr.

Vautrin

Souri joro, fistas.

Bas.

Lafouraille

Joro. Voici les papiers de Langeac.

Vautrin

Je ne suis pas pour l'émancipation des nègres quand il n'y en aura plus, nous serons forcés d'en faire avec les blancs.

À Vautrin.

Elle salue.

Inès de Christoval

Permettez-moi, ma mère, d'aller lire la lettre de mon père. Général...

Inès sort, sa mère la conduit en faisant quelques pas avec elle.

Vautrin

Elle est charmante, puisse-t-elle être heureuse !

Scène 3

Vautrin, Duchesse

Haut.

Vautrin

Si le Mexique se voyait représenter comme ça, il serait capable de me condamner aux ambassades à perpétuité. Oh ! Excusez-moi, Madame, j'ai tant de sujets de réflexions !

Duchesse

Si les préoccupations sont permises, n'est-ce pas à vous autres diplomates ?

Vautrin

Aux diplomates par état, oui ; mais je compte rester militaire et franc. Je veux réussir par la franchise. Nous voilà seuls, causons, car j'ai plus d'une mission délicate.

Duchesse

Auriez-vous des nouvelles que ma fille ne devrait pas entendre ?

Vautrin

Peut-être. Allons droit au fait : la señora est jeune et belle, elle est riche et noble ; elle peut avoir quatre fois plus de prétendants que toute autre. On se dispute sa main. Eh bien ! Son père me charge de savoir si elle a plus particulièrement remarqué quelqu'un.

Duchesse

Avec un homme franc, général, je serai franche. L'étrangeté de votre demande ne me permet pas d'y répondre.

Vautrin

Ah ! Prenez garde ! Pour ne jamais nous tromper, nous autres diplomates, nous interprétons toujours le silence en mauvaise part.

Duchesse

Monsieur, vous oubliez qu'il s'agit d'Inès de Christoval.

Vautrin

Elle n'aime personne. Eh bien ! Elle pourra donc obéir aux voeux de son père.

Duchesse

Comment, Monsieur de Christoval aurait disposé de sa fille ?

Vautrin

Vous le voyez ? Votre inquiétude vous trahit. Elle a donc fait un choix ! Eh bien ! Maintenant je tremble autant de vous interroger que vous de répondre. Ah ! Si le jeune homme aimé par votre fille était un étranger, riche, en apparence sans famille, et qui cachât son pays...

Duchesse

Ce nom de Frescas, dit par vous, est celui que prend un jeune homme qui recherche Inès.

Vautrin

Se nommerait-il aussi Raoul ?

Duchesse

Oui, Raoul de Frescas.

Vautrin

Un jeune homme fin, spirituel, élégant, vingt-trois ans.

Duchesse

Doué de ces manières qui ne s'acquièrent pas.

Vautrin

Romanesque au point d'avoir eu l'ambition d'être aimé pour lui-même, en dépit d'une immense fortune ; il a voulu la passion dans le mariage, une folie ! Le jeune Amoagos, car c'est lui, Madame...

Duchesse

Mais ce nom de Raoul n'est pas...

Vautrin

Mexicain, vous avez raison. Il lui a été donné par sa mère, une Française, une émigrée, une demoiselle de Granville, venue de Saint-Domingue. L'imprudent est-il aimé ?

Duchesse

Préféré à tous !

Vautrin

Mais ouvrez cette lettre, lisez-la, Madame ; et vous verrez que j'ai pleins pouvoir des seigneurs Amoagos et Christoval pour conclure ce mariage.

Elle sort.

Duchesse

Oh ! Laissez-moi, Monsieur, rappeler Inès.

Scène 4

Vautrin

Vautrin

Le majordome est à moi, les véritables lettres, s'il en vient, me seront remises. Raoul est trop fier pour revenir ici ; d'ailleurs, il m'a promis d'attendre. Me voilà maître du terrain ; Raoul, une fois prince, ne manquera pas d'aïeux : le Mexique et moi nous sommes là.

Scène 5

Duchesse, Inès de Christoval, Vautrin, Un Valet

Elle lit sa lettre pendant une partie de la scène.

Duchesse

Mon enfant, vous avez des remerciements à faire au général.

Inès de Christoval

Des remerciements, Monsieur ? Et mon père me dit que dans le nombre de vos missions vous avez celle de me marier avec un seigneur Amoagos, sans tenir compte de mes inclinations.

Vautrin

Rassurez-vous, il se nomme ici Raoul de Frescas.

Inès de Christoval

Raoul de Frescas, lui ! Mais, alors, pourquoi son silence obstiné ?

Vautrin

Faut-il que le vieux soldat vous explique le coeur du jeune homme ? Il voulait de l'amour, et non de l'obéissance ; il voulait...

Inès de Christoval

Ah ! Général, je le punirai de sa modestie et de sa défiance. Hier, il aimait mieux dévorer une offense que de révéler le nom de son père.

Vautrin

Mais, Mademoiselle, il ignore encore si le nom de son père est celui d'un coupable de haute trahison ou celui d'un libérateur de l'Amérique.

Inès de Christoval

Ah ma mère, entendez-vous ?

Vautrin

Comme elle l'aime ! Pauvre fille, ça ne demande qu'à être abusé.

Duchesse

La lettre de mon mari vous donne, en effet, général, de pleins pouvoirs.

Vautrin

J'ai les actes authentiques et les papiers de famille...

entrant

Un Valet

Madame la Duchesse veut-elle recevoir Monsieur de Frescas ?

Vautrin

Raoul ici !

Duchesse

Faites entrer.

Vautrin

Bon ! Le malade vient tuer le médecin.

Inès baise la main de sa mère.

Duchesse

Inès, vous pouvez recevoir seule Monsieur de Frescas, il est agréé par votre père.

Scène 6

Vautrin, Raoul de Frescas

Raoul salue les deux dames, Vautrin va vers lui.

Vautrin

Don Raoul de Cardaval.

Raoul de Frescas

Vautrin !

Vautrin

Non, le Général Crustamente.

Raoul de Frescas

Crustamente !

Vautrin

Bien. Envoyé du Mexique. Retiens bien le nom de ton père : Amoagos, un seigneur d'Aragon, un ami du Duc de Christoval. Ta mère est morte ; j'apporte les titres, les papiers de famille authentiques, reconnus. Inès est à toi.

Raoul de Frescas

Et vous voulez que je consente à de pareilles infamies ? Jamais !

Vautrin

Il est stupéfait de ce que je lui apprends, il ne s'attendait pas à un si prompt dénouement.

Raoul de Frescas

Si la vérité me tue, tes mensonges me déshonorent, j'aime mieux mourir.

Vautrin

Tu voulais Inès par tous les moyens possibles, et tu recules devant un innocent stratagème ?

Raoul de Frescas

Mesdames !...

À Raoul.

Vautrin

La joie le transporte. Parler, c'est perdre Inès et me livrer à la justice : tu le peux, ma vie est à toi.

Raoul de Frescas

Ô Vautrin ! Dans quel abîme m'as-tu plongé ?

À part.

Vautrin

Je t'ai fait prince, n'oublie pas que tu es au comble du bonheur. Il ira.

Scène 7

Raoul de Frescas, Inès de Christoval

Raoul de Frescas

L'honneur veut que je parle, la reconnaissance veut que je me taise ; eh bien ! J'accepte mon rôle d'homme heureux, jusqu'à ce qu'il ne soit plus en péril ; mais j'écrirai ce soir et Inès saura qui je suis. Vautrin, un pareil sacrifice m'acquitte bien envers toi : nos liens sont rompus. J'irai chercher je ne sais où la mort du soldat.

Inès de Christoval

Mon père et le vôtre sont amis ; ils consentent à notre mariage, nous nous aimons comme s'ils s'y opposaient, et vous voilà rêveur, presque triste !

Raoul de Frescas

Vous avez votre raison, et moi, je n'ai plus la mienne. Au moment où vous ne voyez plus d'obstacle, il peut en surgir d'insurmontables.

Inès de Christoval

Raoul, quelles inquiétudes jetez-vous dans notre bonheur !

À part.

Haut.

Raoul de Frescas

Notre bonheur ! Il m'est impossible de feindre. Au nom de notre amour, je vous demande de croire en ma loyauté.

Inès de Christoval

Ma confiance en vous n'était-elle pas infinie ? Et le général a tout justifié, jusqu'à votre silence chez les Montsorel. Aussi vous pardonné-je les petits chagrins que vous étiez obligé de me causer.

Haut.

Raoul de Frescas

Ah ! Vautrin ! Je me livre à toi ! Inès, vous ne savez pas quelle est la puissance de vos paroles : elles m'ont donné la force de supporter le ravissement que vous me causez. Eh bien ! Oui, soyons heureux !

Scène 8

Valet, Raoul de Frescas, Inès de Christoval, Le Marquis Albert

annonçant

Valet

Monsieur le Marquis de Montsorel.

À Inès.

Raoul de Frescas

Ah ! Ce nom me rappelle à moi-même. Quoi qu'il arrive, Inès, attendez pour juger ma conduite l'heure où je vous la soumettrai moi-même, et pensez que j'obéis en ce moment à une invincible fatalité.

Inès de Christoval

Raoul, je ne vous comprends plus mais je me fie toujours à vous.

Il salue Inès.

Le Marquis Albert

Encore ce petit monsieur ! Je vous croyais avec votre mère, Mademoiselle, et j'étais loin de penser que ma visite pût être importune. Faites-moi la grâce de m'excuser...

Inès de Christoval

Restez, je vous prie il n'y a plus d'étranger ici, monsieur Raoul est agréé par ma famille.

Le Marquis Albert

Monsieur Raoul de Frescas veut-il alors agréer mes compliments ?

Il lui tend la main et le marquis la lui serre.

Raoul de Frescas

Vos compliments ? Je les accepte. D aussi bon coeur que vous me les offrez.

Le Marquis Albert

Nous nous entendons.

Au marquis.

Inès de Christoval

Faites en sorte qu'il parte, et restez. Ma mère a besoin de moi pour quelques instants, j'espère vous la ramener.

Scène 9

Le Marquis Albert, Raoul de Frescas, Vautrin

Le Marquis Albert

Acceptez-vous une rencontre à mort et sans témoins ?

Raoul de Frescas

Sans témoins, Monsieur ?

Le Marquis Albert

Ne savez-vous pas qu'un de nous est de trop en ce monde ?

Vautrin paraît.

Raoul de Frescas

Votre famille est puissante en cas de succès, votre proposition m'expose à sa vengeance, permettez-moi de ne pas échanger l'hôtel de Christoval contre une prison, À mort, soit ! Mais avec des témoins.

Le Marquis Albert

Les vôtres n'arrêteront point le combat ?

Raoul de Frescas

Nous avons chacun une garantie dans notre haine.

Vautrin

Ah çà, mais nous trébucherons donc toujours dans le succès ! À mort ? Cet enfant joue sa vie comme si elle lui appartenait.

Le Marquis Albert

Eh bien ! Monsieur, demain à huit heures, sur la terrasse de Saint-Germain, nous irons dans la forêt.

À Raoul.

Vautrin

Vous n'irez pas. Un duel ? La partie est-elle égale ? Monsieur est-il comme vous le fils unique d'une grande maison ? Votre père, Don Inigo, Juan, Varago des los Amoagos de Cardaval, las Frescas, y Péral vous le permettrait-il, don Raoul ?

Le Marquis Albert

Je consentais à me battre avec un inconnu, mais la grande maison de Monsieur ne gâte rien à l'affaire.

Raoul de Frescas

Il me semble que maintenant, Monsieur, nous pouvons nous traiter avec courtoisie et en gens qui s'estiment assez l'un l'autre pour se haïr et se tuer.

Le Marquis Albert

Peut-on savoir le nom de votre mentor ?

Vautrin

À qui aurais-je l'honneur de répondre ?

Le Marquis Albert

Au Marquis de Montsorel, Monsieur.

À part.

Vautrin

J'ai le droit de me taire ; mais je vous dirai mon nom, une seule fois, bientôt, et vous ne le répéterez pas. Je serai le témoin de Monsieur de Frescas. Et Buteux sera l'autre.

Scène 10

Un Valet, Vautrin, Le Marquis Albert, La Duchesse de Montsorel, La Duchesse de Christoval, Raoul de Frescas

Un Valet

Madame la Duchesse de Montsorel,

Vautrin

Pas d'enfantillage ! De l'aplomb et au pas ! Je suis devant l'ennemi.

Il montre Vautrin

Le Marquis Albert

Ah ! Ma mère, venez-vous assister à ma défaite ? Tout est conclu. La famille de Christoval se jouait de nous. Monsieur... Apporte les pouvoirs des deux pères.

Madame de Christoval et sa fille entrent et saluent la Duchesse. À Madame de Christoval.

La Duchesse de Montsorel

Raoul a une famille ? Madame, mon fils vient de m'apprendre l'événement inattendu qui renverse toutes nos espérances.

La Duchesse de Christoval

L'intérêt que vous paraissez témoigner à Monsieur de Frescas s'est donc affaibli depuis hier ?

La Duchesse de Montsorel

Et c'est grâce à monsieur que tous les doutes ont été levés ? Qui est-il ?

La Duchesse de Christoval

Le représentant du père de Monsieur de Frescas, don Amoagos, et de Monsieur de Christoval. Il nous a donné les nouvelles que nous attendions, et nous a remis enfin les lettres de mon mari.

Vautrin

Ah çà, vais-je poser longtemps comme ça ?

La Duchesse de Montsorel

Monsieur connaît sans doute depuis longtemps la famille de Monsieur de Frescas ?

À Raoul.

À la Duchesse.

Vautrin

Elle est très restreinte : un père, un oncle... Vous n'avez même pas la douloureuse consolation de vous rappeler votre mère. Elle est morte au Mexique peu de temps après son mariage.

La Duchesse de Montsorel

Monsieur est né au Mexique ?

Vautrin

En plein Mexique.

À Raoul.

La Duchesse de Montsorel

Ma chère, on nous trompe. Monsieur, vous n'êtes pas venu du Mexique, votre mère n'est pas morte, et vous avez été dès votre enfance abandonné, n'est-ce pas ?

Raoul de Frescas

Ma mère vivrait !

À Raoul.

Vautrin

Pardon, Madame, j'arrive moi, et si vous souhaitez apprendre des secrets, je me fais fort de vous en révéler qui vous dispenseront d'interroger monsieur. Pas un mot.

Elle va au Marquis.

La Duchesse de Montsorel

C'est lui ! Et cet homme en fait l'enjeu de quelque sinistre partie... Mon fils...

Il montre Vautrin.

Le Marquis Albert

Vous les avez troublés, ma mère, et nous avons sur cet homme... La même pensée ; mais une femme a seule le droit de dire tout ce qui pourra faire découvrir cette horrible imposture.

La Duchesse de Montsorel

Horrible ! Oui. Mais laissez-nous.

À Vautrin.

Le Marquis Albert

Mesdames, malgré tout ce qui s'élève contre moi, ne m'en veuillez pas si j'espère encore. Entre la coupe et les lèvres il y a souvent...

Le marquis et Raoul se saluent, et le marquis sort.

Vautrin

La mort !

La Duchesse de Montsorel

Chère duchesse, je vous en supplie, renvoyez Inès, nous ne saurions nous expliquer en sa présence.

La Duchesse de Christoval

Je vous rejoins dans un moment.

Inès sort.

Raoul de Frescas

C'est peut-être un éternel adieu !

Scène 11

Vautrin, La Duchesse de Christoval, Raoul de Frescas, La Duchesse de Montsorel

Vautrin

Ne soupçonnez-vous donc pas quel intérêt amène ici Madame ?

La Duchesse de Christoval

Depuis hier je n'ose me l'avouer.

Vautrin

Moi, j'ai deviné cet amour à l'instant.

Raoul de Frescas

J'étouffe dans cette atmosphère de mensonge.

Vautrin

Un seul moment encore.

La Duchesse de Montsorel

Madame, je sais tout ce que ma conduite a d'étrange en cet instant, et je n'essayerai pas de la justifier. Il est des devoirs sacrés devant lesquels s'abaissent toutes les convenances et même les lois du monde. Quel est le caractère ? Quels sont donc les pouvoirs de monsieur ?

La Duchesse de Christoval

Il m'est interdit de vous répondre.

La Duchesse de Montsorel

Eh bien ! Je vous le dirai : monsieur est ou le complice ou la dupe d'une imposture dont nous sommes les victimes. En dépit des lettres, en dépit des actes qu'il vous apporte, tout ce qui donne à Raoul un nom et une famille est faux.

Raoul de Frescas

Madame, en vérité, je ne sais de quel droit vous vous jetez ainsi dans ma vie ?

La Duchesse de Christoval

Madame, vous avez sagement agi en renvoyant ma fille et le marquis.

À Madame de Montsorel.

À part.

Il la prend à part.

Vautrin

De quel droit ? Mais vous ne devez pas l'avouer, et nous le devinons. Je conçois trop bien, Madame, la douleur que vous cause ce mariage pour m'offenser de vos soupçons sur mon caractère et de vous voir contredire des actes authentiques, que Madame de Christoval et moi nous sommes tenus de produire. Je vais l'asphyxier. Avant d'être Mexicain, j'étais Espagnol, je sais la cause de votre haine contre Albert ; et quant à l'intérêt qui vous amène ici, nous en causerons bientôt chez votre directeur.

La Duchesse de Montsorel

Vous sauriez ?

À part.

Haut.

Vautrin

Tout. Il y a quelque chose. Allez voir les actes.

La Duchesse de Christoval

Eh bien ! Ma chère ?

La Duchesse de Montsorel

Allons retrouver Inès. Et, je vous en conjure, examinons bien les pièces, c'est la prière d'une mère au désespoir.

La Duchesse de Christoval

Une mère au désespoir !

La Duchesse de Montsorel

Comment cet homme a-t-il mon secret et tient-il mon fils ?

La Duchesse de Christoval

Venez, Madame !

Scène 12

Vautrin, Raoul de Frescas, Lafouraille

Vautrin

J'ai cru que notre étoile pâlissait, mais elle brille.

Raoul de Frescas

Suis-je assez humilié ? Je n'avais au monde que mon honneur, je te l'ai livré. Ta puissance est infernale, je le vois. Mais à compter de cette heure, je m'y soustrais, tu n'es plus en danger, adieu.

Lafouraille

Personne ! Bon, il était temps ! Ah ! Monsieur, Philosophe est en bas, tout est perdu ! L'hôtel est envahi par la police.

Vautrin

Un autre se lasserait ! Voyons ? Personne n'est pris ?

Lafouraille

Oh ! Nous avons de l'usage.

Vautrin

Philosophe est en bas, mais en quoi ?

Lafouraille

En chasseur.

Vautrin

Bien, il montera derrière la voiture. Je vous donnerai mes ordres pour coffrer le Prince d Arjos, qui croit se battre demain.

Raoul de Frescas

Vous êtes menacé, je le vois, je ne vous quitte plus et veux savoir...

Vautrin

Rien. Ne te mêle pas de ton salut. Je réponds de toi, malgré toi.

Raoul de Frescas

Oh ! Je connais mon lendemain.

Vautrin

Et moi aussi.

Lafouraille

Ça chauffe.

Vautrin

Ça brûle.

Lafouraille

Pas d'attendrissement, il ne faut pas flâner, ils sont à notre piste, et vont à cheval.

Il prend Lafouraille à part.

Vautrin

Et nous donc ! Si le gouvernement nous fait l'honneur de loger ses gendarmes chez nous, notre devoir est de ne pas les troubler. On est libre de se disperser ; mais qu'on soit à minuit chez la mère Giroflée au grand complet. Soyez à jeun, car je ne veux pas avoir de Waterloo, et voilà les Prussiens. Roulons !

Acte V

Scène 1

Joseph Bonnet

Joseph Bonnet

Il a fait ce soir la maudite marque blanche à la petite porte du jardin. Ça ne peut pas aller longtemps comme ça, le diable sait seul ce qu'il veut faire. J'aime mieux le voir ici que dans les appartements, du moins le jardin est là ; et, en cas d'alerte, on peut se promener.

Scène 2

Joseph Bonnet, Lafouraille, Buteux, Vautrin

On entend pendant un instant faire prrrrrr.

Lafouraille entre.

Lafouraille fait un signe.

Joseph Bonnet

Allons, bon ! V'là notre air national, ça me fait toujours trembler. Qui êtes-vous ? Un nouveau ?

Lafouraille

Un vieux.

Joseph Bonnet

Il est là.

Buteux se montre.

Lafouraille

Est-ce qu'il attendrait ? Il va venir.

Joseph Bonnet

Comment, vous serez trois !

montrant Joseph

Lafouraille

Nous serons quatre.

Joseph Bonnet

Que venez-vous donc faire à cette heure ? Voulez-vous tout prendre ici ?

Lafouraille

Il nous croit des voleurs !

Buteux

Ça se prouve quelquefois, quand on est malheureux ; mais ça ne se dit pas...

Lafouraille

On fait comme les autres, on s'enrichit, voilà tout !

Joseph Bonnet

Mais Monsieur le Duc va...

Lafouraille

Ton duc ne peut pas rentrer avant deux heures, et ce temps nous suffit ; ainsi ne viens pas entrelarder d'inquiétudes le plat de notre métier que nous avons à servir...

Buteux

Et chaud.

À Buteux, en lui montrant Joseph.

À Lafouraille.

Vautrin

De la lumière ici ! Vous vous croyez donc encore dans la vie bourgeoise ! Que ce niais ait oublié les premiers éléments, cela se conçoit ; mais vous autres ? Mets-lui du coton dans les oreilles, allez causer là-bas. Et le petit ?

Lafouraille

Gardé à vue !

Vautrin

Dans quel endroit ?

Lafouraille

Dans l'autre pigeonnier de la femme à Giroflée, ici près, derrière les Invalides.

Vautrin

Et qu'il ne s'en échappe pas comme cette anguille de Saint-Charles, cet enragé, qui vient de démolir notre établissement... Car je... Je ne fais pas de menaces...

Lafouraille

Pour le petit, je vous engage ma tête ! Philosophe lui a mis des cothurnes aux mains et des manchettes aux pieds, il ne le rendra qu'à moi. Quant à l'autre, que voulez-vous ? La pauvre Giroflée est bien faible contre les liqueurs fortes, et Blondet l'a deviné.

Vautrin

Qu'a dit Raoul ?

Lafouraille

Des horreurs ! Il se croit déshonoré. Heureusement, Philosophe n'adore pas les métaphores.

Vautrin

Conçois-tu que cet enfant veuille se battre à mort ? Un jeune homme a peur, il a le courage de ne pas le laisser voir et la sottise de se laisser tuer. J'espère qu'on l'a empêché d'écrire ?

Haut.

Lafouraille

Aïe ! Aïe ! Il ne faut rien vous cacher : avant d'être serré le prince avait envoyé la petite Nini porter une lettre à l'hôtel de Christoval.

Vautrin

À Inès ?

Lafouraille

À Inès.

Vautrin

Ah ! Puff !... Des phrases !

Lafouraille

Ah ! Puff !... Des bêtises !

Vautrin

Eh ! Là-bas ! L'honnête homme !

Buteux

Donnez-donc à monsieur des raisons, il en veut.

Joseph Bonnet

Il me semble que ce n'est pas trop exiger que de demander ce que je risque et ce qui me reviendra.

Vautrin

Le temps est court, la parole est longue, employons l'un et dispensons-nous de l'autre. Il y a deux existences en péril, celle d'un homme qui m'intéresse et celle d'un mousquetaire que je juge inutile : nous venons le supprimer.

Joseph Bonnet

Comment ! Monsieur le Marquis ? - Je n'en suis plus.

Lafouraille

Ton consentement n'est pas à toi.

Buteux

Nous l'avons pris. Vois-tu, mon ami, quand le vin est tiré...

Joseph Bonnet

S'il est mauvais, il ne faut pas le boire.

Vautrin

Ah ! Tu refuses de trinquer avec moi ? Qui réfléchit calcule, et qui calcule trahit.

Joseph Bonnet

Vos calculs sont à faire perdre la tête.

Vautrin

Assez, tu m'ennuies ! Ton maître doit se battre demain. Dans ce duel, l'un des deux adversaires doit rester sur le terrain ; figure-toi que le duel a eu lieu, et que ton maître n'a pas eu de chance.

Buteux

Comme c'est juste !

Lafouraille

Et profond ! Monsieur remplace le Destin.

Joseph Bonnet

Joli état.

Buteux

Et pas de patente à payer.

Vautrin

Tu vas les cacher.

Joseph Bonnet

Où ?

À Buteux et Lafouraille.

Il lui parle à l'oreille.

Il se tourne vers Joseph.

Vautrin

Je te dis de les cacher. Quand tout dormira dans l'hôtel, excepté nous, fais-les monter chez le mousquetaire. Tâchez d'y aller sans lui ; vous serez deux et adroits ; la fenêtre de sa chambre donne sur la cour. Précipitez-le, comme tous les gens au désespoir. Le suicide est une raison. Personne ne sera compromis.

Scène 3

Vautrin

Vautrin

Tout est sauvé, il n'y avait de suspect chez nous que le personnel, je le changerai. Le Blondet en est pour ses frais de trahison, et comme les mauvais comptes font les bons amis, je le signalerai au duc comme l'assassin du Vicomte de Langeac. Je vais donc enfin connaître les secrets des Montsorel et la raison de la singulière conduite de la duchesse. Si ce que je vais apprendre pouvait justifier le suicide du marquis, quel coup de professeur !

Scène 4

Joseph Bonnet, Vautrin

Joseph Bonnet

Vos hommes sont casés dans la serre, mais vous ne comptez sans doute pas rester là ?

Vautrin

Non, je vais étudier dans le cabinet de Monsieur de Montsorel.

Joseph Bonnet

Et s'il arrive, vous ne craignez pas...

Vautrin

Si je craignais quelque chose, serais-je votre maître à tous ?

Joseph Bonnet

Mais où irez-vous ?

Vautrin

Tu es bien curieux !

Scène 5

Joseph Bonnet

Joseph Bonnet

Le voilà chambré pour l'instant, ses deux hommes aussi ; je les tiens, et comme je ne veux pas tremper là-dedans, je vais...

Scène 6

Valet, Joseph Bonnet, Saint-charles

Valet

Monsieur Joseph, quelqu'un vous demande.

Joseph Bonnet

À cette heure ?

Saint-charles

C'est moi.

Joseph Bonnet

Laisse-nous, mon garçon.

Saint-charles

Monsieur le Duc ne peut revenir qu'après le coucher du roi. La duchesse va rentrer, je veux lui parler en secret, et je l'attends ici.

Joseph Bonnet

Ici ?

Saint-charles

Ici..

Joseph Bonnet

Ô mon Dieu ! Et Jacques...

Saint-charles

Si ça te dérange...

Joseph Bonnet

Au contraire.

Saint-charles

Dis-le moi, tu pourrais attendre quelqu'un.

Joseph Bonnet

J'attends Madame.

Saint-charles

Et si c'était Jacques Collin ?

Joseph Bonnet

Oh ne me parlez-donc pas de cet homme-là, vous me donnez le frisson.

Saint-charles

Collin est mêlé à des affaires qui peuvent l'amener ici. Tu dois l'avoir revu ? Entre vous autres, ça se fait, et je le comprends. Je n'ai pas le temps de te sonder, je n'ai pas besoin de te corrompre, choisis entre nous deux, et promptement.

Joseph Bonnet

Que voulez-vous donc de moi ?

Saint-charles

Savoir les moindres petites choses qui se passent ici.

Joseph Bonnet

Eh bien ! En fait de nouveauté, nous avons le duel du marquis il se bat demain avec Monsieur de Frescas.

Saint-charles

Après ?

Joseph Bonnet

Voici Madame la Duchesse qui rentre.

Scène 7

Saint-charles

Saint-charles

Oh ! Le trembleur ! Ce duel est un excellent prétexte pour parler à la duchesse. Le duc ne m'a pas compris, il n'a vu en moi qu'un instrument qu'on prend et qu'on laisse à volonté. M'ordonner le silence envers sa femme, n'était-ce pas m'indiquer une arme contre lui ? Exploiter les fautes du prochain, voilà le patrimoine des hommes forts. J'ai déjà mangé bien des patrimoines, et j'ai toujours bon appétit.

Scène 8

Mademoiselle de Vaudrey, La Duchesse de Montsorel, Saint-charles

Saint-Charles s'efface pour laisser passer les deux femme, Il reste en haut de la scène pendant qu'elles la descendent.

Mademoiselle de Vaudrey

Vous êtes bien abattue.

La Duchesse de Montsorel

Morte ! Plus d'espoir ! Vous aviez raison.

Saint-charles

Madame la Duchesse.

La Duchesse de Montsorel

Ah ! J'avais oublié ! Monsieur, il m'est impossible de vous accorder le moment d'audience que vous m'aviez demandé. Demain... Plus tard.

Mademoiselle de Vaudrey

Ma nièce, Monsieur, est hors d'état de vous entendre

Saint-charles

Demain, Mesdames, il ne serait plus temps ! La vie de votre fils, le Marquis de Montsorel, qui se bat demain avec Monsieur de Frescas, est menacée.

La Duchesse de Montsorel

Mais ce duel est une horrible chose !

Mademoiselle de Vaudrey

Vous oubliez déjà que Raoul vous est étranger. Monsieur, mon fils saura faire son devoir.

Saint-charles

Viendrais-je, Mesdames, vous instruire de ce qui se cache toujours à une mère, s'il ne s'agissait que d'un duel ? Votre fils sera tué sans combat. Son adversaire a pour valets des spadassins, des misérables auxquels il sert d'enseigne.

La Duchesse de Montsorel

Et quelle preuve en avez-vous ?

Saint-charles

Un soi-disant intendant de Monsieur Frescas m'a offert des sommes énormes pour tremper dans la conspiration ourdie contre la famille de Christoval. Pour me tirer de ce repaire, j'ai feint d'accepter : mais au moment où j'allais prévenir l'autorité, dans la rue, deux hommes m'ont jeté par terre en courant, et si rudement que j'ai perdu connaissance : ils m'ont fait prendre à mon insu un violent narcotique, m'ont mis en voiture, et à mon réveil j'étais dans la plus mauvaise compagnie. En présence de ce nouveau péril, j'ai retrouvé mon sang-froid, je me suis tiré de ma prison, et me suis mis à la piste de ces hardis coquins.

Mademoiselle de Vaudrey

Vous venez ici pour Monsieur de Montsorel, à ce que nous a dit Joseph ?

Saint-charles

Oui, Madame.

La Duchesse de Montsorel

Et qui donc êtes-vous, Monsieur ?

Saint-charles

Un homme de confiance dont monsieur le duc se défie, et je reçois des appointements pour éclaircir les choses mystérieuses.

Mademoiselle de Vaudrey

Oh ! Louise !

La Duchesse de Montsorel

Et qui vous a donné l'audace de me parler, Monsieur ?

Saint-charles

Votre danger, Madame. On me paye pour être votre ennemi Ayez autant de discrétion que moi, daignez me prouver que votre protection sera plus efficace que les promesses un peu creuses de monsieur le duc, et je puis vous donner la victoire. Mais le temps presse, le duc va venir, et s'il nous trouvait ensemble, le succès serait étrangement compromis.

À Saint-Charles.

La Duchesse de Montsorel

Ah ! Quelle nouvelle espérance ! Et qu'alliez-vous donc faire chez Monsieur de Frescas ?

Saint-charles

Ce que je fais en ce moment auprès de vous, Madame.

La Duchesse de Montsorel

Ainsi, vous vous taisez.

Saint-charles

Madame la Duchesse ne me répond pas : le duc a ma parole et il est tout-puissant.

Elle se lève.

Avec finesse.

La Duchesse de Montsorel

Et moi, Monsieur, je suis immensément riche ; mais n'espérez pas m'abuser. Je ne serai point la dupe de Monsieur de Montsorel, je reconnais toute sa finesse dans cet entretien secret que vous me demandez ; je vais compléter, Monsieur, vos documents. Monsieur de Frescas n'est pas un misérable, ses domestiques ne sont pas des assassins, il appartient à une famille aussi riche que noble, et il épouse la Princesse d Arjos.

Saint-charles

Oui, Madame, un envoyé du Mexique a produit des lettres de Monsieur de Christoval, des actes extraordinairement authentiques. Vous avez mandé un secrétaire de la légation d Espagne qui les a reconnus les cachets, les timbres, les légalisations... Ah ! Tout est parfait.

La Duchesse de Montsorel

Oui, Monsieur, ces actes sont irrécusables.

Saint-charles

Vous aviez donc un bien grand intérêt, Madame, a ce qu'ils fussent faux ?

La Duchesse de Montsorel

Oh ! Jamais pareille torture n'a brisé le coeur d'aucune mère.

Saint-charles

De quel côté passer ? À la femme ou au mari.

La Duchesse de Montsorel

Monsieur, la somme que vous me demanderez est à vous si vous pouvez me prouver que Monsieur Raoul de Frescas...

Saint-charles

Est un misérable ?

La Duchesse de Montsorel

Non, mais un enfant...

Saint-charles

Le vôtre, n'est-ce pas ?

À mademoiselle de Vaudrey.

À Saint-Charles.

La Duchesse de Montsorel

Eh bien, oui ! Soyez mon sauveur, et je vous protégerai toujours, moi. Eh ! Qu'ai-je donc dit ? Où est Raoul ?

La duchesse fait un mouvement.

Saint-charles

Disparu ! Et cet intendant qui a fait faire ces actes, rue Oblin, et qui sans doute a joué le personnage de l'envoyé du Mexique, est un de nos plus rusés scélérats. Oh ! Rassurez-vous, il est trop habile pour verser du sang ; mais il est aussi redoutable que ceux qui le prodiguent ! Et cet homme est son gardien.

La Duchesse de Montsorel

Ah ! Votre fortune contre sa vie.

À part.

Saint-charles

Je suis à vous, Madame. Je saurai tout et je pourrai choisir.

Scène 9

Duc, Saint-charles

Bas à Madame de Montsorel et pour elle seule.

Il aperçoit Saint-Charles.

Duc

Eh bien ! Vous triomphez, Madame : il n'est bruit que de la fortune et du mariage de Monsieur de Frescas ; mais il a sa famille... Il a une mère. Vous ici, près de Madame, Monsieur le Chevalier ?

Haut.

Saint-charles

Monsieur le Duc m'approuvera. Vous étiez au château, ne devais-je pas avertir Madame des dangers que court votre fils unique, Monsieur le Marquis ? Il sera peut-être assassiné.

Duc

Assassiné ?

Saint-charles

Mais si Monsieur le Duc daigne écouter mes avis...

Duc

Venez dans mon cabinet, mon cher, et prenons sur-le-champ des mesures efficaces.

À part.

Saint-charles

J'ai d'étranges choses à vous dire, Monsieur le Duc. Décidément, je suis pour le duc.

Scène 10

Mademoiselle de Vaudrey, La Duchesse de Montsorel, Vautrin

Mademoiselle de Vaudrey

Si Raoul est votre fils, dans quelle infâme compagnie se trouve-t-il ?

La Duchesse de Montsorel

Un seul ange purifierait l'enfer.

À part.

Haut.

Vautrin

Je sais tout. Deux frères ne peuvent se battre. Ah ! Voilà ma duchesse. Mesdames...

Mademoiselle de Vaudrey

Un homme ! Au secours !

La Duchesse de Montsorel

C'est lui !

À Mademoiselle de Vaudrey.

À la Duchesse.

Vautrin

Silence ! Les femmes ne savent que crier. Mademoiselle de Vaudrey, courez chez le marquis, il s'y trouve deux infâmes assassins ! Allez donc ! Empêchez qu'on ne l'égorge ! Mais faites saisir les deux misérables sans esclandre. Restez, Madame.

La Duchesse de Montsorel

Allez, ma tante, et ne craignez rien pour moi.

On entend du bruit.

Vautrin

Mes drôles vont être bien surpris Que croiront-ils ? Je vais les juger.

Scène 11

La Duchesse de Montsorel, Vautrin

La Duchesse de Montsorel

Toute la maison est sur pied ! Que dira-t-on en me sachant ici ?

Vautrin

Espérons que ce bâtard sera sauvé.

La Duchesse de Montsorel

Mais on sait qui vous êtes, et Monsieur de Montsorel est avec...

Vautrin

Le Chevalier de Saint-Charles. Je suis tranquille, vous me défendrez.

La Duchesse de Montsorel

Moi !

Vautrin

Vous. Ou vous ne reverrez jamais votre fils, Fernand de Montsorel.

La Duchesse de Montsorel

Raoul est donc bien mon fils ?

Vautrin

Hélas ! Oui... Je tiens entre mes mains, Madame, les preuves complètes de votre innocence, et... Votre fils.

La Duchesse de Montsorel

Vous ! Mais alors vous ne me quitterez pas que....

Scène 12

Mademoiselle de Vaudrey, La Duchesse de Montsorel, Saint-charles, Vautrin, Joseph Bonnet, Duchesse

Mademoiselle de Vaudrey

Le voici ! Sauvez-la.

La Duchesse de Montsorel

Vous perdez tout.

Saint-charles

Voici leur chef et leur complice, quoi qu'il dise, emparez-vous de lui.

La Duchesse de Montsorel

Je vous ordonne de me laisser seule avec cet homme.

Vautrin

Eh bien ! Chevalier ?

Saint-charles

Je ne te comprends plus, Baron.

Vautrin

Vous voyez dans cet homme l'assassin du vicomte que vous aimiez tant.

La Duchesse de Montsorel

Lui !

Vautrin

Faites-le garder bien étroitement, car il vous coule dans les mains comme de l'argent.

La Duchesse de Montsorel

Joseph !

Vautrin

Qu'est-il arrivé là-haut ?

Joseph Bonnet

Monsieur le Marquis examinait ses armes ; attaqué par derrière, il s'est défendu, et n'a reçu que deux blessures peu dangereuses. Monsieur le Duc est auprès de lui.

À Joseph, lui montrant Saint-Charles.

Duchesse

Retournez auprès d'Albert, je vous en prie. Vous me répondez de cet homme.

Vautrin

Tu m'en réponds aussi.

Saint-charles

Je comprends, tu m'as prévenu.

Vautrin

Sans rancune, bonhomme !

Ils sortent.

Saint-charles

Mène-moi près du duc.

Scène 13

Vautrin, Duchesse

Vautrin

Il a un père, une famille, une mère. Quel désastre ! À qui puis-je maintenant m'intéresser, qui pourrais-je aimer ? Douze ans de paternité, ça ne se refait pas.

Duchesse

Eh bien ?

Vautrin

Eh bien ! Non, je ne vous rendrai pas votre fils, Madame, je ne me sens pas assez fort pour survivre à sa perte ni à son dédain. Un Raoul ne se retrouve pas ! Je ne vis que par lui, moi !

Duchesse

Mais peut-il vous aimer, vous, un criminel que nous pouvons livrer...

Vautrin

À la justice, n'est-ce pas ? Je vous croyais meilleure. Mais vous ne voyez donc pas que je vous entraîne, vous, votre fils et le duc dans un abîme, et que nous y roulerons ensemble ?

Duchesse

Oh ! Qu'avez-vous fait de mon pauvre enfant ?

Vautrin

Un homme d'honneur.

Duchesse

Et il vous aime ?

Vautrin

Encore.

Duchesse

Mais a-t-il dit vrai, ce misérable, en découvrant qui vous êtes et d'où vous sortez ?

Vautrin

Oui, Madame.

Duchesse

Et vous avez eu soin de mon fils ?

Vautrin

Votre fils ? Notre fils. Ne l'avez-vous pas vu, il est pur comme un ange.

Elle plie le genou sur un fauteuil. Elle le regarde.

Se tournant vers Vautrin.

Duchesse

Ah ! Quoi que tu aies fait, sois béni que le monde te pardonne ! Mon Dieu !... Mes pleurs laveront ses mains ! Oh ! Il se repentira ! Vous m'appartenez, je vous changerai ! Mais les hommes se sont trompés, vous n'êtes pas criminel, et d'ailleurs toutes les mères vous absoudront !

Vautrin

Allons, rendons-lui son fils.

Duchesse

Vous aviez encore l'horrible pensée de ne pas le rendre à sa mère ? Mais je l'attends depuis vingt-deux ans.

Vautrin

Et moi, depuis dix ans, ne suis-je pas son père ? Raoul, mais c'est mon âme ! Que je souffre, que l'on me couvre de honte ; s'il est heureux et glorieux, je le regarde, et ma vie est belle.

Duchesse

Ah ! Je suis perdue ! Il l'aime comme une mère.

Vautrin

Je ne me rattachais au monde et à la vie que par ce brillant anneau, pur comme de l'or.

Duchesse

Et... Sans souillure ?...

Vautrin

Ah ! Nous nous connaissons en vertu, nous autres !... Et - nous sommes difficiles. À moi l'infamie, à lui l'honneur ! Et songez que je l'ai trouvé sur la grande route de Toulon à Marseille, à douze ans, sans pain, en haillons.

Duchesse

Nu-pieds, peut-être ?

Vautrin

Oui. Mais joli ! Les cheveux bouclés...

Duchesse

Vous l'avez vu ainsi ?

Vautrin

Pauvre ange ! Il pleurait. Je l'ai pris avec moi.

Duchesse

Et vous l'avez nourri ?

Vautrin

Moi ! J'ai volé pour le nourrir !

Duchesse

Oh ! Je l'aurais fait peut-être aussi, moi !

Vautrin

J'ai fait mieux !

Duchesse

Oh ! Il a donc bien souffert ?

Vautrin

Jamais ! Je lui ai caché les moyens par lesquels je lui rendais la vie heureuse et facile. Ah ! Je ne lui voulais pas un soupçon... Ça l'aurait flétri. Vous le rendez noble avez des parchemins, moi je l'ai fait noble de coeur.

Duchesse

Mais c'était mon fils !...

Vautrin

Oui, plein de grandeur, de charmes, de beaux instincts il n'y avait qu'à lui montrer le chemin.

Duchesse

Oh ! Que vous devez être grand pour avoir accompli la tâche d'une mère !

Vautrin

Et mieux que vous autres ! Vous aimez quelquefois bien mal vos enfants. - Vous me le gâterez ! - Il était d'un courage imprudent, il voulait se faire soldat, et l'empereur l'aurait accepté. Je lui ai montré le monde et les hommes sous leur vrai jour. Aussi va-t-il me renier.

Duchesse

Mon fils ingrat ?

Vautrin

Non, le mien.

Duchesse

Mais rendez-le-moi donc sur-le-champ !

Vautrin

Et ces deux hommes là-haut, et moi, ne sommes-nous pas compromis ? Monsieur le Duc ne doit-il pas nous assurer le secret et la liberté ?

Duchesse

Ces deux hommes sont à vous, vous veniez donc...

Vautrin

Dans quelques heures, du bâtard et du fils légitime, il ne devait vous rester qu'un enfant. Et ils pouvaient se tuer tous les deux.

Duchesse

Ah ! Vous êtes une horrible providence.

Vautrin

Et qu'auriez-vous donc fait ?

Scène 14

Duc, Duchesse, Buteux, Saint-charles, Lafouraille, Vautrin

Il montre Saint-Charles.

Duc

Emparez-vous de lui ! Et n'obéissez qu'à Monsieur.

Duchesse

Mais vous lui devez la vie de votre Albert ! Il a donné l'alarme.

Duc

Lui !

Buteux

Ah ! Tu nous as trahis ! Pourquoi donc nous amenais-tu ?

Saint-charles

Vous les entendez, Monsieur le duc ?

Lafouraille

Tais-toi donc. Devons-nous le juger ?

Buteux

Quand il nous condamne.

Vautrin

Monsieur le Duc, ces deux hommes sont à moi, je les réclame.

Saint-charles

Voilà les gens de Monsieur Frescas.

Il montre Lafouraille.

Lafouraille salue.

Vautrin

Intendant de la maison de Langeac, tais-toi, tais-toi ! Voici Philippe Boulard. Monsieur le duc, faites éloigner tout le monde.

Duc

Quoi ! Chez moi, vous osez commander ?

Duchesse

Ah ! Monsieur, il est maître ici.

Duc

Comment ? Ce misérable !

Vautrin

Monsieur le Duc veut de la compagnie, parlons donc du fils de dona Mendès...

Duc

Silence !

Vautrin

Que vous faites passer pour celui de...

Duc

Encore une fois, silence !

Vautrin

Vous voyez bien, monsieur le duc, qu'il y avait trop de monde.

Duc

Sortez tous !

À Saint-Charles.

Il tire un poignard, et va couper les liens de Lafouraille et de Buteux.

À Lafouraille.

Vautrin

Faites garder toutes les issues de votre hôtel, et que personne n'en sorte, excepté ces deux hommes. Restez là. Sauvez-vous par la petite porte dont voici la clef, et allez chez la mère Giroflée. Tu m'enverras Raoul.

Lafouraille

Oh ! Notre véritable empereur.

Vautrin

Vous recevrez de l'argent et des passeports.

Buteux

J'aurai donc de quoi pour Adèle !

Duc

Maintenant, comment savez-vous ces choses ?

Vautrin

Voici ce que j'ai pris dans votre cabinet.

Duc

Ma correspondance et les lettres de Madame au Vicomte de Langeac !

Vautrin

Fusillé par les soins de Charles Blondet, à Mortagne, en octobre 1792.

Saint-charles

Mais vous savez bien, Monsieur le Duc.

Vautrin

Lui-même m'a donné les papiers que voici, parmi lesquels vous remarquerez l'acte mortuaire du vicomte, qui prouve que Madame et lui ne se sont pas vus depuis la veille du 10 août, car il a passé de l'Abbaye en Vendée accompagné de Boulard.

Duc

Ainsi Fernand ?

Vautrin

L'enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils.

Duc

Et Madame ?...

Vautrin

Innocente.

Tombant dans un fauteuil.

Duc

Ah ! Qu'ai-je fait ?

Duchesse

Quelle horrible preuve !... Mort !... Et l'assassin est là !...

Vautrin

Monsieur le Duc, j'ai été le père de Fernand, et je viens de sauver vos deux fils l'un de l'autre, vous seul êtes l'auteur de tout, ici.

Duchesse

Arrêtez ! Je le connais, il souffre en cet instant tout ce que j'ai souffert en vingt ans. De grâce, mon fils ?

Duc

Comment, Raoul de Frescas ?...

À Saint-Charles.

Vautrin

Fernand de Montsorel va venir. Qu'en dis-tu ?

Saint-charles

Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre.

Vautrin

Tu as de l'ambition. Et tu me suivras ?

Saint-charles

Partout.

Vautrin

Je le verrai bien.

Saint-charles

Ah ! Quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire.

Vautrin

Allons, va m'attendre au bureau des passeports.

Scène 15

Mademoiselle de Vaudrey, La Duchesse de Christoval, La Duchesse de Montsorel, Inès de Christoval

Mademoiselle de Vaudrey

Les voici !

La Duchesse de Christoval

Ma fille a reçu, Madame, une lettre de Monsieur Raoul, où ce noble jeune homme aime mieux renoncer à Inès que de nous tromper : il nous a dit toute sa vie. Il doit se battre demain avec votre fils, et comme Inès est la cause involontaire de ce duel, nous venons l'empêcher ; car il est maintenant sans motif.

La Duchesse de Montsorel

Ce duel est fini, Madame.

Inès de Christoval

Il vivra donc !

La Duchesse de Montsorel

Et vous épouserez le Marquis de Montsorel, mon enfant.

Scène 16

Raoul de Frescas, Duc, La Duchesse de Montsorel, Vautrin, Inès de Christoval

Raoul de Frescas

M'enfermer pour m'empêcher de me battre !

Duc

Avec ton frère ?

Raoul de Frescas

Mon frère ?

La Duchesse de Montsorel

Tu étais donc bien mon enfant ! Mesdames, (elle saisit Raoul) voici Fernand de Montsorel, mon fils, le...

Duc

L'aîné, l'enfant qui nous avait été enlevé, Albert n'est plus que le comte de Monsorel.

Raoul de Frescas

Depuis trois jours je crois rêver ! Vous, ma mère ! Vous Monsieur...

Duc

Eh bien ! Oui.

Raoul de Frescas

Oh ! Là, où on me demandait une famille...

Vautrin

Elle s'y trouve.

Raoul de Frescas

Et... Y êtes-vous encore pour quelque chose ?

À Raoul.

À la Duchesse.

Vautrin

Que vous disais-je ? Souvenez-vous, monsieur le Marquis, que je vous ai d'avance absous de toute ingratitude. L'enfant m'oubliera, et la mère ?

La Duchesse de Montsorel

Jamais.

Duc

Mais quels sont donc les malheurs qui vous ont plongé dans l'abîme ?

Vautrin

Est-ce qu'on explique le malheur ?

La Duchesse de Montsorel

Mon ami, n'est-il pas en votre pouvoir d'obtenir sa grâce ?

Duc

Des arrêts comme ceux qui l'ont frappé sont irrévocables.

Vautrin

Ce mot me raccommode avec vous, il est d'un homme d'État. Eh ! Monsieur le Duc, tâchez donc de faire comprendre que la déportation est votre dernière ressource contre nous.

Raoul de Frescas

Monsieur...

Vautrin

Vous vous trompez, je ne suis pas même monsieur.

Inès de Christoval

Je crois comprendre que vous êtes un banni, que mon ami vous doit beaucoup et ne peut s'acquitter. Au delà des mers, j'ai de grands biens, qui, pour être régis, veulent un homme plein d'énergie : allez y exercer vos talents, et devenez...

Au duc de Montsorel.

Vautrin

Riche, sous un nom nouveau ? Enfant, ne venez-vous donc pas d'apprendre qu'il est en ce monde des choses impitoyables. Oui, je puis acquérir une fortune, mais qui me donnera le pouvoir ?... Le roi, monsieur le duc, peut me faire grâce ; mais qui me serrera la main ?

Raoul de Frescas

Moi !

Vautrin

Ah ! Voilà ce que j'attendais pour partir. Vous avez une mère, adieu !

Scène 17

Un Commissaire, Duc, Vautrin, Raoul de Frescas

Les portes-fenêtres s'ouvrent : on voit un commissaire, un officier : dans le fond, des gendarmes.

Tous les personnages se jettent entre la force armée et Jacques, pour le taire sauver.

Un Commissaire

Au nom du roi, de la loi, j'arrête Jacques Collin, convaincu d'avoir rompu son ban.

Duc

Messieurs, je prends sur moi...

Au commissaire.

À la duchesse.

Vautrin

Chez vous, Monsieur le Duc, laissez passer la justice du roi. C'est une affaire entre ces messieurs et moi. Je vous suis. C'est Joseph qui les amène, il est des nôtres, renvoyez-le.

Raoul de Frescas

Sommes-nous séparés à jamais ?

Aux agents.

Vautrin

Tu te maries bientôt. Dans dix mois, le jour du baptême, à la porte de l'église, regarde bien parmi les pauvres, il y aura quelqu'un qui veut être certain de ton bonheur. Adieu. Marchons !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.