Tragédie · 1682 · 5 actes

Zélonide

d’Abbé Genest

Représentation
≈ 1 h 24
Distribution
4 femmes, 2 hommes
Répliques
179
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dianasse F 42 ≈ 24 min 5
Zélonide F 39 ≈ 17 min 9
Acorate H 42 ≈ 14 min 8
Argesime N 15 ≈ 12 min 1
Mandricidas N 13 ≈ 5 min 6
Archidamie F 8 ≈ 4 min 4
Lisimacus H 7 ≈ 4 min 2
Phébide F 9 ≈ 3 min 2
Phillus N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Dianasse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zélonide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Acorate absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Argesime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mandricidas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Archidamie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisimacus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Phébide absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Dianasse, Argesime

Dianasse

Ô frère trop cruel ! Ô funeste entreprise ! À de barbares Lois Sparte sera soumise !

Argesime

Ne demandiez-vous pas qu'il la vint assiéger ? Après m'avoir paru si prompte à le venger, Votre coeur tout-à-coup se trouble et s'intimide ! Au superbe Acorate arrachons Zélonide, Disiez-vous, Perdons tout par un noble attentat, Appelons des vengeurs et renvuersons l'État.

Dianasse

De mon frère irrité je suivais la surie Et n'envisageais pas les maux de ma Patrie. Il nous faut donc détruire, ou mettre dans les fers Cette Lacédémone, honneur de l'Univers, Aux armes de Pyrrhus sans défense livrée, Sa honte est infaillible, ou sa perte assurée,

Argesime

Sur les malheurs publics pourquoi s'inquiéter, Quand nôtre intérêt propre a lieu de nous flatter ? Le Prince Cléonime armant le Roi d'Épire, Obtient par son secours Zélonide et l'Empire. Il punit les Spartains, dont les injustes voeux Donnent cette Princesse à son Rival heureux. Appuyez-donc, Madame, un frère qui vous aime, Poursuivez, partagez l'autorité suprême. Vous m'avez engagé dans vos desseins secrets, Mon intérêt me lie à tous vos intérêts ; Je hais Mandricidas, dont la faveur m'offense, Seul du Prince Acorate il a la confiance, Je sentais tous les jours mon pouvoir s'affaiblir ; Mais en changeant de Roi je vais me rétablir. J'attache ma fortune au Prince Cléonime, J'ai sécondé pour lui l'ardeur qui vous anime, J'ai dans votre parti fait entrer mes amis, Ils vous sont dévoués, ils vous ont tout promis, Pyrrhus, montre au dehors ses armes redoutables ; Madame, employons bien ces moments favorables. En un si grand dessein vous avez dû penser Qu'il faut achever tout, ou ne rien commencer.

Dianasse

Mon Frère a seulement publié dans la Grèce. Qu'il vient à son Rival arracher la Princesse, Que le choix des Spartains n'en a plÎ disposer Qu'elle lui fut promise, et qu'il doit l'épouser. L'Envoyé de Pyrrhus dans ce Palais arrive ; Faites que l'on l'écoute, et que la Paix le suive, Qu'on rende Zélonide à son premier amant, Qu'un accord...

Argesime

Cet espoir a peu de fondement. Vous ne l'ignorez pas, la fière Zélonide Dans le sein d'une femme affecte un coeur d'Alcide. Ses hautaines vertus, ses superbes beautés Enchantent les Spartains, règlent leurs volontés. Elle s'est déclarée en faveur d'Acorate. On adore ce Prince, en ce choix tout la flatte On croit qu'il doit un jour, surpassant tous nos Rois, De son aïeul Hercule égaler les exploits. Cléonime accusé d'un orgueil tyrannique Est chargé dès longtemps de la haine publique ; De l'Hymen qu'il prétend Sparte a rompu les noeuds ; Et par la seule force il peut se rendre heureux.

Dianasse

Employons la douceur avant la violence ; De la Justice au moins conservons l'apparence.

Argesime

Sur les mêmes projets entre nous concertés, Le Roi d'Epire approche, à l'ombre des traités. Amusant nos Spartains par des promesses feintes, Il tâchait d'endormir leurs soupçons et leurs craintes, Et par son envoyé qu'on reçoit en ces lieux, Il prend d'arbitre encor le titre spécieux. Mais, Madame, que Sparte ou résiste, ou fléchisse, Acorate partout rencontre un précipice ; Cléonime veut perdre un rival trop aimé.

Dianasse

Hé quoi, le craindrait-il s'il était désarmé ? Non, non, sans se montrer ni cruel, ni perfide, Mon frère est trop vengé s'il obtient Zélonide. Faisons pour cette Paix agir notre parti, Que d'un péril si grand l'État soit garanti.

Argesime

Contre Acorate seul nos efforts se préparent, Nos Amis hautement pour la Paix se déclarent ; Moi-même malgré lui je veux la proposer. Au gré de vos souhaits je vais tout disposer. N'appréhendez plus rien.

Scène 2

Phébide, Dianasse

Phébide

Où nait ce trouble extrême ? Il étonne Argesime, et me surprend de même. Vous avez refusé les douceurs du sommeil, A peine attendez-vous le lever du soleil Pour courir ce palais, inquiète, tremblante.

Dianasse

Oui, je cherche Acorate, et son sort m'épouvante. Le verrai-je périr ce Prince si parfait. Par mes propres conseils ! Phebide qu'ai-je fait ?

Phébide

Par l'intérêt d'un frère à le perdre engagée, Quel soudain changement...

Dianasse

Je ne suis point changée.

Phébide

Vôtre haine l'épargne, et se laisse éblouir...

Dianasse

On ne haït pas toujours ce qu'on semble haïr.

Phébide

Vous, de qui la fierté m'a toujours fait entendre Que l'amour sur vos voeux n'avait rien à prétendre, Croirai-je qu'à la fin vous ressentiez lès traits ? Et pouviez-vous pour moi réserver des secrets ?

Dianasse

Il est trop vrai. L'orgueil dont je semblais armée N'était qu'un vain dépit d'aimer sans être aimée. Phébide, que ne puis je encore te tromper. Un secret si honteux devait-il m'échapper !

Phébide

Lorsqu'avec tant d'ardeur il aime Zélonide Vous aimez Acorate !

Dianasse

Écoute-moi, Phébide. Unie à ces amants par le sang glorieux, Qui nous donne des Rois, et qui descend des Dieux En ce même palais, ou nous prîmes naissance, Élevée avec eux dés ma première enfance, Dans une douce erreur j'eus insensiblement Pour le Prince Acorate un tendre attachement. Depuis lorsqu'à mon frère on promit Zélonide, Seule après elle ici de la race d'Alcide, Je crus que si le Prince un jour faisait un choix Je devais espérer de le voir sous mes lois. Son jeune coeur alors n'aimait rien que la gloire ; Il nous abandonna pour chercher la victoire ; De mon esprit hélas ! Pouvais-je le bannir ? Le bruit de ses exploits m'en faisait souvenir. On fit à son retour une pompeuse fête. Et là de Zélonide il devint la conquête, Tandis que mes regards charmés par ce vainqueur Le rendaient sans combat le maître de mon coeur. Je ne connus d'abord crainte, ni jalousie, D'un doux ravissement mon âme était saisie ; Mais, Ciel ! De jour en jour mon esprit agité Perdit l'heureux espoir qui l'avait trop flatté. Sous le nom d'amitié mon amour déguisée, Et du sang qui nous lie encore autorisée Par mille tendres soins cherchant à s'exprimer, Invitait chaque jour ce héros à m'aimer Mais lui sans pénétrer le secret de mon âme, D'une froide amitié répondait à ma flamme, Et son coeur tout rempli des plus ardents désirs À ma fière rivale adressait ses soupirs. Enfin ouvertement il s'expliqua pour elle. Phébide, il te souvient de ma douleur mortelle Quand je vis les Spartains applaudir à ce choix, Presser cette union d'une commune voix Déclarer Cléonime indigne d'y prétendre, Rompre l'heureux hymen qu'il avait droit d'attendre, Couronner son rival. Hélas ! dans ces malheurs Un frère n'était pas le sujet de mes pleurs. On a donc résolu ce fatal hyménée, Et nous en aurions, vu la funeste journée Si de ces deux amants le bonheur désiré , Par l'absence du Roi n'eut été différé. Le Prince impatient attend le Roi son père Qu'occupe loin de Sparte une guerre étrangère, Et qui depuis longtemps a vu de jour en jour Des obstacles divers retarder son retour. Mon frère transporté de douleur et de rage. Se sert d'un temps si propre à venger son outrage : Il va chercher Pyrrhus, en implorer l'appui J'y consens, je le porte à traiter avec lui, Il réussit. Pyrrhus amène son armée. Toute la Grèce en tremble, et j'en suis alarmée. D'un funeste projet trop déplorable fruit ! Phébide, je verrai notre Empire détruit ; Et mon frère cruel pour achever son crime, Se baigner dans le sang d'un rival magnanime ! Ah ! Si pour l'arrêter mes pleurs ne peuvent rien, Que le Barbare encor se baigne dans le mien.

Phébide

Les Éphores peut-être apaiseront l'orage, Madame, ce Conseil si puissant et si sage, Nous sauvant par la paix de ce péril affreux, Vaincra l'emportement d'Acorate amoureux. Si le Prince est forcé de quitter Zélonide, Il ne reste que vous de la race d'Alcide. Vous allez devenir le gage de la Paix, Et par un double hymen...

Dianasse

Inutiles souhaits ! Ce héros doit haïr la soeur de Cléonime.

Phébide

Il fait toujours pour vous paraître son estime, Il vous parle, il vous voit d'un air toujours égal, Et ne hait point en vous la soeur de son rival. Sparte, qui pour ce frère a conçu tant de haine, Vous aime, vous respecte.

Dianasse

Et c'est ce qui me gêne. Je reproche sans cesse à mon coeur abattu Que l'on n'estime en moi qu'une fausse vertu. Quoi, d'exemples fameux partout environnée, Puis-je ternir ainsi l'éclat où je fuis née. Nos Spartaines toujours dans leur noble fierté Ont brûlé pour la gloire et pour la liberté ; C'est le premier amour dont leur âme est remplie, Auprès de ces objets tout s'efface et s'oublie. J'en vois l'une immoler par des coups rigoureux Son fils réchappé seul d'un combat malheureux L'autre expirer de joie, apprenant la nouvelle Que son fils était mort en Guerrier digne d'elle. Sitôt que la Patrie a dû les émouvoir Rien, ne peut balancer ce généreux devoir. Ses fidèles ardeurs sans cesse les inspirent. Ce n'est que pour l'État enfin qu'elles respirent. Moi malheureuse, hélas ! Quelle indigne langueur, Et quel funeste amour s'empare de mon coeur ! Pour perdre mon pays sa lâche violence... Mais la Paix me pourrait rendre mon innocence : Tout dépend d'Acorate; il doit venir ici. J'attends pour lui parler, et je veux... Le voici.

Scène 3

Dianasse, Acorate

Dianasse

J'atteste tous les Dieux, et le Ciel qui m'éclaire, Que mon coeur prend parti pour vous contre mon frère. Cette amitié parfaite, et telle qu'autrefois À vous parler sans feinte autorise ma voix. r Vous venez en ce lieu donner une audience, Dont votre esprit, Seigneur, doit peser l'importance. Mon Frère transporte d'un amour furieux, Emprunte de Pyrrhus le secours odieux, Du plus grand des forfaits il s'est rendu coupable ; Mais enfin comme lui vous serez condamnable, Si par la même erreur un aveugle courroux Vous fait exposer Sparte à ses funestes coups. Que dis-je on connaît trop votre coeur invincible, Des faiblesses d'amour il n'est point susceptible. Sans vous abandonner à ce transport fatal, Vous saurez noblement désarmer un rival. Rendez lui Zélonide, et montrez à la Grèce Que la gloire est toujours votre seule maîtresse.

Acorate

Je sais de votre coeur la sincère bonté, Madame ; mais ici s'est-il bien consulté ? Me conseillerez-vous si Pyrrhus nous menace, Que j'accepte ses lois et lui demande grâce ? Quand Zélonide et moi pourrions nous démentir, Penseriez-vous que Sparte y voulût consentir ?

Dianasse

Attiré vers Argos, le fameux Roi d'Épire Veut la Paix avec nous, Seigneur, il la désire. C'est pour la proposer que vient Lisimacus. Il tient le premier rang à la Cour de Pyrrhus. Songez en lui parlant au pouvoir de son maître, Songez qu'un camp nombreux dans nos champs paraître Que Sparte aux ennemis s'ouvre de toutes parts, Vide des habitants qui sont ses seuls remparts. Nos guerriers occupés au rivage de Crète, Des Tyrans de cette île achèvent la défaite. En vain le Roi vainqueur voudrait vous secourir, Sans le pouvoir attendre il vous faudra périr. Privé de tout espoir ; si Sparte vous est chère Vous ne tenterez point un effort téméraire, Et vous préférerez, Seigneur, en ce grand jour, Les lois de la Prudence aux conseils de l'Amour.

Acorate

Laissons, laissons l'amour, Madame, j'en veux croire Le fidèle devoir, la véritable gloire. Que l'envoyé s'explique, et je saurai régler...

Dianasse

On vient, je me retire.

Acorate

Écoutons-le parler.

Scène 4

Lisimacus, Acorate

Lisimacus

Pyrrhus connaît, Seigneur, cette Lacédémone, Où les grandes vertus ont élevé leur trône ; Cet État tout formé de guerriers, de héros, Qui sans celle ennemis d'un indigne repos Pour leur unique bien reconnaissent la gloire, Et pour leurs seuls plaisirs la guerre et la victoire. Si la conformité des désirs généreux Attache les grands coeurs par de sincères noeuds ; Le premier des guerriers, Pyrrhus, à qui tout cède, Doit estimer en vous les vertus qu'il possède, Et du degré sublime où ses exploits l'ont mis Vous appeler, Seigneur, au rang de ses amis. Aussi ne pensez pas, quoiqu'il ait pris les armes ; Qu'il veuille tout plonger dans le sang et les larmes. Son secours favorable a dû se déclarer Pour un Prince opprimé, qui le vient implorer. Mais vous verrez Pyrrhus, arbitre magnanime, Vous écouter, Seigneur, ainsi que Cléonime. Votre Rival au trône a des droits comme vous De Zélonide même il fut nommé l'époux. Pyrrhus n'offense pas cette grande Princesse, Qui fait par ses vertus l'ornement de la Grèce. S'il tache d'arrêter les funestes combats Qu'entre deux grands Rivaux excitent ses appas ; Et Sparte devra tout à l'entremise utile Qu'il vous offre aujourd'hui pour la rendre tranquille. Je ne vous dirai point que vous seriez forcé D'obéir à l'arrêt qui sera prononcé. Mon Maître s'est promis que vetre déférence Ne lui permettra pas d'user de sa puissance, Et se flatte, Seigneur, qu'en vous donnant la paix Vos États et vos coeurs s'uniront à jamais.

Acorate

Seigneur, je veux ici taire ce qui me touche ; C'est Sparte seulement qui répond par ma bouche ; Pour montrer si je suis digne d'y commander, C'est son interest seul que je veux regarder. Les traités commencés sont d'assez claires marques Qu'estimant votre maître entre tous les Monarques Nous n'avons jamais eu dessein de refuser Cette heureuse union qu'il a fait proposer. Mais Sparte est peu soumise, et ne sait à quel titre Ce Prince officieux veut être notre arbitre S'avance à main armée, et vient dans nos États Prononcer un arrêt qu'on ne demande pas. Il faudrait pour la Paix des démarches moins fières ; Que Pyrrhus, s'il la veut, repasse nos frontières, Et nos Ambassadeurs iront avec les siens Dans une ville libre en former les liens.

Lisimacus

Quelque soit le motif de cette vaine audace, Apprenez que mon Roi vous a déjà fait grâce. Sparte cette nuit même avec tout son orgueil De tous ses habitants eût été le cercueil, Si trompant du soldat la fureur enflammée Il n'eût pour vous sauver arrêté son armée ; Mais il marche, et ce jour va l'offrir à vos yeux Comme arbitre équitable, ou vainqueur glorieux.

Acorate

Quel droit dans nos États peut lui donner entrée ? Fait-il la guerre ainsi sans l'avoir déclarée ?

Lisimacus

Est-ce que le secret ne vous est pas permis, Quand vous voulez marcher contre vos ennemis ? Par avance allez-vous dire à toute la Terre En quels votre bras prétend porter la guerre ?

Acorate

De nos armes, Seigneur, a-t-on vu menacé Des Peuples qui jamais ne nous ont offensés ?

Lisimacus

Pyrrhus, je vous l'ai dit, protège Cléonime Il ramène en ces lieux un Prince qu'on opprime ; Son honneur le demande enfin, et c'est à vous À chercher les moyens d'éviter son courroux. Mais une occasion de si grande importance Doit de votre conseil exercer la prudence. Aux Éphores Pyrrhus m'ordonne de parler ; Pour prendre leurs avis on peut les assembler. Souffrez que devant vous leur sagesse prononce. Vous n'avez plus qu'une heure à me rendre réponse. Je vous donne ce temps pour en délibérer, Et voudrais que les Dieux pussent vous inspirer. Pensez-y bien, Seigneur.

Scène 5

Acorate, Mandricidas

Acorate

Quoi dois-je m'attendre ? Parlez, Mandricidas, pouvons-nous nous défendre ?

Mandricidas

Le peu que nous avons, Seigneur, de vrais Spartains, Soutiendront avec vous nos glorieux destins ; Mais un grand nombre aussi s'épouvante, chancelle, Et semble souhaiter cette paix criminelle. Les offres de Pyrrhus pourront les éblouir.

Acorate

La vertu des Spartains jusques-là se trahir ! Que Sparte se démente, et qu'elle m'abandonne ; Moi seul j'entreprendrai ce que l'honneur m'ordonne : On me verra toujours d'une constante ardeur, Malgré le sort jaloux soutenir sa grandeur.

Mandricidas

Zélonide avec vous doit être couronnée ; Nous avons demandé cet heureux hyménée ; C'est aux Spartains, Seigneur, à maintenir leur choix, Et conserver leur gloire en conservant vos droits. En sera-t-il quelqu'un si lâche, ou si perfide, Dont le coeur ne se change en voyant Zélonide. Cette grande Princesse en ce même moment Leur montre qu'il faut vaincre ou périr noblement. Elle leur parle à tous d'un air fier et tranquille, Son exemple, ta voix...

Acorate

Qu'elle cherche un asile. Il lui faut de la guerre épargner les horreurs, Il la faut dérober à de lâches fureurs ; Sparte dans son péril est trop intéressée ! Et puisque vôtre avis s'accorde à ma pensée Achevons ce dessein. Ordonnez tout. Allez. Voyez qui sont les coeurs timides et troublés. Relevez leur espoir. Je vais par ma présence De nos braves guerriers soutenir l'assurance. Cependant pour répondre au superbe Pyrrhus, Appelions au Conseil Argesime et Phillus. Faisons leur embrasser le parti qu'il faut prendre. Hâtons nous. Et gardons de nous laisser surprendre. J'espère en ce grand jour répondre hautement Aux devoirs d'un guerrier, d'un Prince, et d'un amant.

Acte II

Scène 1

Acorate, Argesime, Mandricidas, Phillus

Acorate

Vous de qui la vertu justement renommée, Dans les plus grands Emplois s'est toujours confirmée ; Magnanimes Spartains, dont le Ciel a fait choix Pour soutenir le trône, et conseiller les Rois. Vous le voyez ; Pyrrhus cesse de se contraindre ; Vous savez ce qu'il est, et ce qu'on en doit craindre. En d'immenses projets laissant flotter son coeur Il ne s'arrête point, ni vaincu, ni vainqueur ; Avide, entreprenant, sans règle, sans justice, Il compte le repos pour son plus grand supplice. Dans ses heureux succès, sans jamais en jouir, À de nouveaux desseins il se laisse éblouir, Et jamais rebuté par les succès contraires, La honte enflamme encor ses désirs téméraires. Toujours son vaste espoir dévore l'Univers. Après avoir en vain traversé tant de mers, Vaincu parles Romains, repoussé dans l'Épire, D'Antigonus surpris il envahit l'Empire ; Et dans la Macédoine encor mal affermi Il la quitte, et vers nous marche comme ennemi. D'un prétexte frivole armant son insolence, Pour asservir les Grecs c'est par nous qu'il commence. Il croit que notre hommage et nos soumissions Vont disposer au joug les autres nations. Que deviendrait donc Sparte en tous lieux célébrée ? Où serait sa vertu des peuples adorée ? Ah ! Si le fier Pyrrhus ose nous outrager, Ne délibérons point, et courons nous venger ; Sans prévoir le succès, et sans compter les hommes, Il s'agît seulement de montrer qui nous sommes, Il s'agit de donner, en rejetant des fers, L'exemple que nos coeurs doivent à l'Univers.

Argesime

Grand Prince, ce discours est un témoin fidèle Que Sparte élève en vous un héros digne d'elle. Mais cette jeune ardeur qui vous porte aux combats, Seigneur, aurait besoin d'armes et de soldats. Malgré ces hauts désirs notre ville déserte Sans pouvoir se défendre à Pyrrhus est ouverte. Il n'est ici, ni fort, ni murailles, ni tours. Et la Paix qu'on nous offre est nôtre seul recours. Quel exemple donner ? Qu'oserez-vous prétendre ? Pyrrhus peut nous détruire, il peut tout entreprendre ; Et quand son bras, Seigneur, nous aura terrassé, Ôterons nous le joug aux peuples oppressés ? Ce roi qui d'escadrons vient inonder nos plaines A vaincu par deux fois les légions Romaines. Il eut du Capitole arraché les lauriers, Si Rome eût pu jamais s'épuiser de guerriers, Si ce Peuple nombreux qu'enferment ses Murailles N'eût réparé soudain la perte des batailles. Que Ferez-vous tout seul contre un Roi si puissant ? D'ailleurs voit on ici quelque intérêt pressant ? Nous veut-il imposer l'affreuse servitude ? L'alliance qu'il offre, a-t-elle rien de rude ? Si comme juste arbitre il vient se présenter, Ménageons son esprit au lieu de l'irriter. Peut-être croyez vous (c'est ce qui vous anime) Qu'il rendra Zélonide au Prince Cléonime ? Avez-vous les moyens de vous en garantir ; Et ne devez-vous pas, Seigneur, y consentir ? De Sparte tant de fois vous avez vu le zèle ; Elle a tout fait pour vous, ferez vous moins pour elle ? Nous rompions cet hymen pour flatter vos souhaits, Laillez-le renouer pour nous rendre la paix. Peut-on vous excuser si cette ardeur fatale Attire, en vous perdant, la perte générale ? Non, non, de la prudence écoutez mieux la voix ; Le salut de l'État est la régie des Rois Aux destins opposés céder sans violence, D'un esprit héroïque est la grande science ; Il fléchit sous leurs coups sans en être abattu, Prince ; et le désespoir ne fut jamais vertu. Voilà ce qu'en mon coeur dicte un devoir sincère ; Seigneur, faisons la Paix, puisqu'elle est nécessaire, N'attirons point sur nous un vainqueur furieux, Et laissons l'avenir dans le secret des Dieux.

Mandricidas

Argesime, est-ce assez ? Votre noble éloquence Veut-elle plus longtemps nous contraindre au silence Est-ce un Spartain qui parle, et puis-je l'écouter Quel que soit l'ennemi, nous devons-résister Prince ; et ceux d'entre nous à qui l'honneur sait plaire Vont trouver sur vos pas de quoi le satisfaire. Avec le fier Pyrrhus rien n'est à ménager ; Sparte connaît la gloire, et non pas le danger. De ses braves guerriers les coeurs inébranlables Furent toujours ses murs et ses forts imprenables : Et si par leur absence elle perd leur appui, Il faut que son nom seul la défende aujourd'hui. Mais ce projet n'est pas tout-à-fait téméraire, Nous attendons l'armée et le Roi votre père. Par une belle audace on peut se soutenir, Et lui donner enfin le temps de revenir.

Phillus

Oui, dût fondre sur nous toute la Terre armée, C'est à nous de répondre à notre renommée. Conservons, Argesime, un généreux espoir, Et sans plus balancer faisons notre devoir.

Argesime

Y songez-vous Phillus ? La résistance est vaine. Dès le premier assaut notre perte est certaine.

Mandricidas

Qu'entends je ! Sans combattre on veut que les Spartains Aux chaînes de Pyrrhus aillent tendre les mains. En vain par tant de soins nos âmes cultivées. Aux plus hautes vertus dès l'enfance élevées, Ont appris à braver les menaces du sort, Le travail, les périls, la douleur, et la mort. Ciel ! Ces divines lois dans nos esprits tracées Par un honteux oubli sont-elles effacées ? L'Univers pourra-t-il croire ce que je vois Que le coeur d'un Spartain soit capable d'effroi !

Argesime

Ces lois, Mandricidas, ont eu leur origine Pour le bonheur de Sparte, et non pour sa ruine. C'est une fausse gloire enfin qui fait courir. Aux dangers où l'on voit qu'on est sûr de périr.

Mandricidas

Donc ces trois cents guerriers, dont les regards tranquilles Affrontèrent la mort au pas des Thermopyles, Qui nobles compagnons du Roi Léonidas Soutinrent les assauts d'un million de bras, Et qui comblés d'honneur par leurs faits magnanimes Furent de tous les Grecs volontaires victimes, Ces Spartains, dont l'exemple à nos yeux vient s'offrir, Si l'on croit Argesime, eurent tort de mourir.

Argesime

Ce grand Roi, ces Guerriers, dont la valeur si rare Soutint l'horrible choc de tout le Camp barbare, À bon droit sont loués de ce noble transport. Ils servaient tous les Grecs en courant à la mort, Aux troupes des Persans ils fermaient le passage. Et sauvaient leur pays d'un funeste rivage ; Mais ici la fureur qui vient vous agiter, Attire nos malheurs, loin de les arrêter. Vous aiguisez le fer, vous allumez les flammes, Qui vont faire périr nos enfants et nos femmes. Vous traînez à la mort ces illustres vieillards, Dont jadis la vertu brava tant de hasards. Vous...

Acorate

Non, ne craignez rien. Conservez vos familles. Éloignez de ces bords vos femmes et vos filles. Choisissez un asile à ces jeunes enfants, À ces vieillards courbés sous le fardeau des ans. Qu'il ne reste en ces lieux que ceux dont la présence Pourra contribuer à notre résistance. Et ne voyant plus rien qui nous puisse attendrir Sans trouble et sans regret mourons, s'il faut mourir. Heureux qui peut trouver de belles Destinées, Qui d'un coup glorieux voit trancher ses années ! Et malheureux celui qui traînant de longs jours, Attend qu'un sort vulgaire en termine le cours ! D'une éclatante mort faisant notre espérance Avant que de mourir prenons notre vengeance, Entraînons l'ennemi sous nos sanglants débris, Et qu'il ne cherche plus de victoire à ce prix.

Argesime

Je ne saurais. Seigneur, m'empêcher de redire Qu'en un trop grand péril vous jetez cet Empire. Si le Roi votre père a mis en votre main Jusques à son retour le pouvoir souverain, À cet emportement il n'a pas dû s'attendre. Eh ! Quel retour pour lui de voir son trône en cendre, Tout détruit...

Acorate

Quand Pyrrhus nous ferait succomber. Tout l'État avec nous n'est pas prêt à tomber. Mon père et nos guerriers qu'à suivis la victoire, Reviendront venger Sparte, et rétablir sa gloire, Ou se feront enfin un trône et des remparts, Partout où s'étendra la pointe de leurs dards.

Phillus

Que nos enfants si chers, nos illustres Spartaines Évitent promptement et la mort et les chaînes.

Mandricidas

Déjà pour ce départ j'ai fait tout préparer.

Scène 2

Officier, Acorate, Mandricidas

Officier

Seigneur, l'Ambassadeur...

Acorate

Hé bien. Il peut entrer.

Mandricidas

Prince, l'amour de Sparte et sa chère espérance, C'est de vous seulement qu'elle attend sa défense. Décidez. Répondez à ses fiers Ennemis ; Son destin tout entier en vos mains est remis.

Scène 3

Lisimacus, Acorate

Lisimacus

Auprès du Roi mon maître il est temps de me rendre ; Sur ses intentions qu'il vous a fait entendre, Vous délivrerez trop. Et qui pouvait penser, Seigneur, qu'à s'y soumettre on dut tant balancer ?

Acorate

Dites à votre Roy que son attente est vaine ; Que Sparte toujours libre, et toujours souveraine, Pour son arbitre ici ne veut point l'accepter, Et pour son ennemi ne peut le redouter.

Lisimacus

Vous quitterez bientôt cet orgueil téméraire, Quand vous verrez sur vous éclater la colère D'un Roi que sa clémence a voulu retenir, Et tel qu'un Dieu vengeur forcé de vous punir.

Acorate

Si Pyrrhus est un Dieu, sa puissance équitable N'a point de châtiment pour qui n'est point coupable ; Et si ce n'est qu'un homme, il va voir aujourd'hui Qu'il en est parmi nous qui valent mieux que lui.

Lisimacus

Si ses exploits chez vous trouvent peu de créance, Vous en serez instruits par votre expérience.

Acorate

C'est trop de vains di{cours, allez nous l'attendrons Et peut être, Seigneur, que nous le préviendrons.

Scène 4

Acorate, Mandricidas

Acorate

Le sort en est jeté. Combattons. Argesime, Rien ne saurait pour vous affaiblir mon estime ; Mais embrassés enfin un dessein glorieux. Allons. Tous les moments deviennent précieux. Que la Princesse parte, et cherche un sûr asile.

Mandricidas

Vers la Crète, Seigneur, le passage est facile, Avant que l'ennemi qui s'avance à grands pas Ait couvert d'escadrons les bords de l'Eurotas. Le fleuve est libre encor, Seigneur, venez vous-même Ordonner ce départ.

Acorate

Éloigner ce que j'aime ! Si j'ose m'exposer à revoir tant d'attraits, Pourrai-je me résoudre à ne les voir jamais ? Quels regrets ! Quel adieu ! Quels combats je vais rendre ! Allons. Dieux, la voici !

Scène 5

Zélonide, Acorate

Zélonide

Que m'a-t-on fait entendre ? Quelle indigne pitié, quels soins injurieux Prétendent malgré nous nous bannir de ces lieux ? On dit, et je n'ai pu retenir ma colère Que de notre départ le Conseil délibère. Ah ! Si ce bruit est vrai, je viens vous avertir Qu'à ce honteux exil je ne puis consentir, Nos Spartaines, Seigneur, qu'on en a menacées, Sont toutes comme moi, vivement offensées.

Acorate

Sparte de ce péril a voulu vous sauver Comme l'unique bien qu'elle ait à conserver Le Conseil a jugé qu'ici votre présence Peut ralentir l'ardeur de notre résistance. Votre sexe charmant avec ces doux appas N'est point né pour le trouble et l'horreur des combats. Chacun de nos Guerriers craignant pour ce qu'il aime Oublierait son devoir en ce désordre extrême ; Mais nos coeurs affermis par votre éloignement N'auront....

Zélonide

Jugez de nous plus favorablement. Si les Femmes ailleurs et faibles et craintives, Dans le sein du repos languissamment oisives, Ont borné leur esprit à des amusements, Ont mis toute leur gloire en de vains ornements ; Seigneur, d'un autre esprit nous sommes animées, À de plus beaux desseins Sparte nous a formées. Loin de vous retenir par des charmes trompeurs, Sans cesse aux grands exploits nous enflammons vos coeurs. Nous voulons que l'amour les embrase et les guide Pour prendre vers la gloire un essor plus rapide. Quelle outrageuse erreur vous fait donc présumer Qu'ici nous vous nuirons, loin de vous animer ? Aider à soutenir un trône qui chancelle ; Sauver notre Patrie, ou nous perdre avec elle ; Étonner l'Univers par notre fermeté ; Voilà notre devoir et notre volonté. De l'État avec vous embrassant la défense, Compagnes et témoins de votre résistance, Nous vous disputerons par un commun effort, Ou l'honneur du triomphe, ou l'honneur de la mort, Rien ne peut s'opposer à cette noble envie. Si Sparte doit périr nous haïssons la vie ; Dans notre éloignement le bruit de son malheur Nous ferait mille fois expirer de douleur.

Acorate

Laissez-moi, je veux seul parler à la Princesse. Qu'on s'arme cependant. Allez, le temps nous presse. Et toi qui vois l'excès de mon trouble amoureux, Ciel, laisse-moi fléchir ce coeur trop généreux.

Scène 6

Zélonide, Acorate

Zélonide

Plus le péril est grand, j'en juge par moi-même, Plus un coeur généreux s'attache à ce qu'il aime ; J'aurais crû que l'effort qui l'en veut séparer Loin de rompre ces noeuds n'eut fait que les ferrer. Cependant vous cédez, et votre âme alarmée....

Acorate

Jamais plus ardemment vous ne fûtes aimée, Et jamais un départ avec tant de rigueur D'un véritable Amant n'a déchiré le coeur ; Mais vous voyant l'objet des fureurs d'un barbare, Incertain du succès que le sort nous prépare ; Dans un funeste choix je trouve encor plus doux De vous voir éloigner que de craindre pour vous. Ma Princesse, partez.

Zélonide

Moi, Spartaine et Princesse, Moi, j'irai mendier la pitié de la Grèce, Déplorer mon pays sur des bords étrangers, Attendre sa ruine a l'abri des dangers ! Ah ! Seigneur, croyez-vous que ma gloire y consente ? Croyez-vous que du sort la fureur menaçante À cette indignité me fasse recourir ? Et doutez-vous enfin que je sache mourir ?

Acorate

Ah ! Je vous connais trop. Oui Princesse inhumaine, Ce coeur si fier, si grand cause toute ma peine. Sera-t-il insensible à mes vives douleurs ? Voulez-vous m'arrêter à répandre des pleurs ? Quand l'ennemi s'approche, et que l'on prend les armes Dois-je encor de l'amour éprouver les alarmes ; Ces moments que je perds...

Zélonide

Dans l'ardeur des combats Vous serez satisfait en ne me voyant pas. Mais moi si je vous laisse, errante, fugitive, Sans gloire, sans vous voir pensez-vous que je vive ? Et ce cruel destin irrité contre nous Me sera-t-il jamais aussi cruel que vous !

Acorate

Épargnez mes frayeurs. Mon coeur vous en conjure Par son ardente amour si parfaite et si pure, Par tous ces Dieux auteurs du sang dont vous sortez. Choisissez un asile, éloignez-vous, partez.

Zélonide

Lorsqu'à vous accabler l'injuste sort s'apprête Vous voulez que je fuie, et c'est ce qui m'arrête. Me résoudrais-je encore, en perdant tout espoir, De perdre un seul moment qui me reste à vous voir ? Au nom de tous ces Dieux, au nom de notre flamme À ce funeste exil ne forcés point mon âme. Je ne fuirai jamais, l'honneur le veut ainsi ; Et s'il faut l'avouer, l'amour le veut aussi.

Acorate

Hélas ! Vous me trompez. Vous vous trompez vous-même. Princesse, votre coeur ne sait point comme on aime ; Et sans être touché de mes tristes soupirs D'une gloire barbare il fait tous les d"sirs !

Zélonide

Il ne faut point ici disputer davantage. C'est trop. Reviens à toi. Rappelle ton courage. Acorate, je t'aime, et j'ai crû que mon cceur Était l'unique prix digne de ta valeur. Redoublons aujourd'hui nos ardeurs immortelles. Et comme vrais Spartains, et comme amants fidèles. Sans laisser ces devoirs l'un par l'autre affaiblis, Et sans les distinguer, qu'ils soient tous deux remplis. Que l'Amour nous unifie, et que l'Honneur nous guide ; Faisons voir à l'envi quel est le sang d'Alcide. Meurs, je te le permets, pour la Gloire et pour moi, Et laisse-moi mourir, et pour elle et pour toi.

Acorate

Vous, ma Princesse, vous mourir en ma présence ?

Zélonide

Sur les Dieux et sur nous fondons notre espérance. Que ta valeur....

Acorate

Mon coeur se serait tout promis Si vous n'attendiez pas nos cruels ennemis. Mais tremblant des périls où je vois ma Princesse...

Zélonide

Change en Un beau courroux la douleur qui te presse. De quels affreux dangers crois-tu me retirer ? Est-il un plus grand mal que de nous séparer ? Mais je vais retrouver ces généreuses femmes Dont un conseil indigne a pu troubler les âmes : Je vais les affermir. Puis je suivrai tes pas. Je veux t'accompagner au plus fort des combats, Te montrer qu'à tes jours ma vie est enchaînée, Que les Cieux n'ont pour nous fait qu'une destinée, Couronner de ma main ton front victorieux, Ou mourir avec toi d'un trépas glorieux.

Scène 7

Acorate

Acorate

Ah ! Princesse... Elle fuit. Quelle fierté ! Quels charmes ! Que je sens à la fois de plaisirs et d'alarmes ! On m'aime, je le vois, je n'en saurais douter ; Par quels fameux exploits faut-il le mériter.

Acte III

Scène 1

Zélonide, Archidamie

Zélonide

Oui, notre sexe ici remporte une victoire D'où Sparte va tirer sa plus brillante gloire. On n'en a pu résoudre aucune à s'éloigner ; Au seul nom de retraite on les voit s'indigner ; On les voit rejeter d'une noble colère Les plaintes d'un époux, d'un amant, ou d'un père. Ô qu'à jamais pour nous ce jour sera fameux ! Toutes m'environnant dans un ordre pompeux Comme au jour solennel d'une agréable fête De couronnes de fleurs avaient paré leur tête. Vois quel heureux espoir éclate en leurs regards Qui fait à nos guerriers ignorer les hasards Et comme leur beauté brillant parmi les armes Pour animer les coeurs a redoublé ses charmes.

Archidamie

Si Sparte des destins peut braver le courroux Sa gloire et son salut ne seront dus qu'à vous.

Zélonide

À ce noble dessein comme moi résolue Ne te dérobe point la part qui t'en est dûe, Quoi que le ciel enfin de nous veuille ordonner Sparte d'un double honneur se verra couronner, Et l'on admirera, même sous ses ruines, Parmi ses grands Héros ses fières héroïnes. Satisfaite aujourd'hui de ce sort éclatant, Si mon coeur n'aimait pas il ferait trop content. Mais hélas ! Je ne puis surmonter ma tendresse, Je crains tout pour le Prince, il m'alarme sans cesse. Tu l'as vu depuis moi, tu viens de lui parler. Pourquoi dans ce palais me fait-il rappeler ? Je veux le voir. Vient-il ? Dis-moi, dois-je l'attendre ?

Archidamie

En ce lieu sur mes pas le Prince va se rendre Il l'a promis.

Zélonide

Peut-être il ne s'en souvient plus, Et court avec audace au devant de Pyrrhus.

Archidamie

Non, il a pour vous voir la même impatience. Mais il faut qu'en cent lieux il porte sa présence. Il peut malaisément accorder en ce jour Tous les soins de la guerre avec ceux de l'amour. Que d'embarras ! Il sait qu'outre la force ouverte Des traîtres déguisés conspirent notre perte. Tous les coeurs à ses lois ne sont pas bien soumis ; Son mérite trop grand même a des ennemis. Dianasse peut-elle oublier Cléonime ? Bien qu'elle ait témoigné de l'horreur pour son crime, Peut-être qu'en secret elle aura consenti D'entrer dans ses complots, d'appuyer son parti, Elle craint de paraître, et ne s'est point mêlée Au généreux dessein qu'a pris notre assemblée. Quoi-qu'il en soit le Prince ici vous fait venir. Je crois qu'en ce Palais il veut vous retenir, Pour votre sûreté...

Zélonide

Le seul bien qui me flatte C'est d'aller partager les périls d'Acorate. Je ne veux point attendre, et vais faire éclater Cette ardeur.... Dianasse ici vient m'arrêter. Sans croire qu'elle trempe au crime de son frère Sa vue en ce moment ne peut que me déplaire.

Scène 2

Dianasse, Zélonide

Dianasse

Je ne puis différer les applaudissements Qu'ont mérité de nous vos nobles sentiments. Madame, on vous doit tout. Votre seule présence Laisse encore à l'État une heureuse espérance. Par votre éloignement Sparte allait se priver De l'unique secours qui puisse la sauver. Dieux ! En vous bannissant qu'elle était sa pensée ? Elle augmentait les maux dont elle est menacée. Car enfin son espoir n'est plus qu'en vos beautés, Qui peuvent déformer ses vainqueurs irrités ; D'un mot vous l'arrachez à sa perte visible.

Zélonide

Elle est libre. Et mon coeur comme elle est invincible.

Dianasse

Tant de Guerriers tout prêts à s'immoler pour vous Offrent à ce grand coeur un hommage bien doux ; Par là de vos attraits on connaît la puissance. Mais enfin cette épreuve a trop de violence. Songez-vous qu'allumant ces combats furieux De tout le sang versé vous rendrez compte aux Dieux !

Zélonide

Si Cléonime suit les transports de sa rage, Moi, j'en dois rendre compte à ces Dieux qu'il outrage ?

Dianasse

Ces fureurs malgré lui le viennent embraser ; Et c'est vous, ou l'amour qu'il en faut accuser.

Zélonide

Du véritable amour l'impression divine Si nos coeurs sont bienfaits tient de son origine, Et ces doux sentiments qui nous viennent des cieux Ne produisent en nous rien que de glorieux. Mais une âme mal née en corrompt la nature, Change en ardeur funeste une flamme si pure, Et voulant excuser ses transports criminels Ose imputer aux Dieux la faute des mortels. Quand il porte le fer au sein de sa patrie Peut-il nommer amour cette noire furie ? Eh ! Plut aux justes Dieux qu'il m'aimât ardemment, Puisque bientôt ma mort serait son châtiment.

Dianasse

SoufFrira t-il en paix que vous soyez changée ? Un autre obtient la foi qui lui fut engagée. Et qu'a fait après tout ce Prince malheureux Qui lui doive attirer vos mépris rigoureux ? Nommé pour votre époux, sorti du sang d'Alcide...

Zélonide

Mais lâche, mais induite, inhumain, et perfide. Peut-il d'un si beau sang se vanter d'être issu, En imitant si mal ceux dont il l'a reçu ? Cet invincible Hercule auteur de notre race Sur l'Olympe autrefois eut-il trouvé sa place Parce qu'on le disait fils du maître des Dieux, S'il ne l'avait prouvé par ses faits glorieux ? Que Célonime songe à ceux qui l'ont fait naître Pour voir ce qu'ils étaient et ce qu'il devrait être. Sa naissance, son rang, ses titres si vantés Vont rendre ses forfaits encor plus détestés ; Plus il porte un grand nom plus il se déshonore. Oui j'ai dû le haïr comme Sparte l'abhorre, Et c'est l'État enfin qui choisissant pour moi Au fameux Acorate a destiné ma foi.

Dianasse

On croit avoir raison, Madame, quand on aime. Acorate est charmant, je l'avouerai moi-même, Il a mille vertus, puisqu'il a tant d'appas ; Mon frère est criminel, puisqu'il ne vous plait pas. Mais enfin pour agir en Princesse, en Spartaine Ne consultez ici ni l'amour ni la haine ; Et vous laissant toucher d'une juste terreur Du puissant Roi d'Épire arreêtez la fureur. Déjà d'un bruit affreux nos vallons retentissent, Sous les pas des Guerriers nos campagnes gémissent, On voit ces bataillons de cent peuples mêlés Se répandre à grands flots dans nos champs désolés ; Les éléphants armés dont la plaine est couverte D'un long mugissement annoncent notre perte Le fer étincelant fait pâlir le soleil, Et de l'assaut prochain l'effroyable appareil...

Zélonide

Tout cela n'est pour nous qu'un appareil de gloire. Point de fers, point de paix. La mort, ou la victoire. Adieu.

Scène 3

Dianasse, Phébide

Dianasse

Superbe objet de mes transports jaloux, Va, tu dois redouter ma haine et mon courroux. Tu m'as donné, Phebide, une fausse nouvelle ; Le Prince, disais-tu, devait être avec elle. Mon coeur d'un vain regret cherche à se consumer En suivant un ingrat qui ne saurait m'aimer. Hélas j'ai beau montrer une ardeur empressée, Il ne sait pas encor si mon âme est blessée, Il ne regarde pas si mes yeux languissants... Mais voudrais je qu'il sut les peines que je sens, Et que de ma tendresse, et que de mon supplice À ma fière rivale il fit un sacrifice ? Plutôt mourir cent fois. Mais ce Prince charmant Touche déjà peut-être à son dernier moment. Veux-je donc réserver mes plaintes à sa cendre ? Attendrai-je à parler qu'il ne puisse m'entendre ? Moi, parler ! À ses pieds verserai-je des pleurs ? Ajouterai-je encor la honte à mes douleurs ? Gloire de notre sexe, orgueil de ma naissance, Fierté, raison, vertu, venez à ma défense, Chassez l'indigne amour dont je me sens brûler Ou servez moi du moins toujours à le celer. Quand le plus tendre amant à nos genoux soupire On craint qu'un mot trop doux ne flatte son martyre ; Et moi de cet ingrat armant les cruautés Je vais offrir des voeux qui seront rebutez ! Oui oui, c'est trop garder un rigoureux silence, C'est trop de mes tourments cacher la violence. Et qu'elle honte enfin ai-je à me déclarer Quand celui qui la cause est tout prêt d'expirer ? Parlons.

Phébide

Que je vous plains !

Dianasse

Ne me plains point, Phebide. Laisse-moi me livrer au transport qui me guide, Permets que mon amour s'exprime avec éclat ; Je n'ai que ce moyen de haïr un ingrat. Souffrir, toujours pour lui des peines qu'il ignore, C'est nourrir en secret le feu qui me dévore ; Mais quand j'aurai parlé, quand l'affreux désespoir Suivra les durs mépris que je vais recevoir, La honte, le courroux, la haine, la vengeance Me feront pour jamais détester sa présence ; Je le perdrai sans peine, et sa mort.... je le vois. Je sens mon coeur pour lui s'élever contre moi. Que resoudrai je enfin ? Quelle est votre injustice. Grands Dieux ? Faites qu'il m'aime, ou que je le haïsse.

Scène 4

Dianasse, Acorate

Dianasse

Prince, vous détournez et vos pas et vos yeux. Vous aviez crû trouver Zelonide en ces lieux ?

Acorate

De grâce pardonnez à l'ardeur qui me presse. Oui, Madame, il est vrai ic cherche la Princesse ; Je viens la conjurer, par un dernier effort, D'attendre en ce palais l'arrêt de notre sort.

Dianasse

Quoi lorsque dans nos champs les ennemis paraissent ? Vous profitez si mal d'un moment qu'ils vous laissent ? Pyrrhus prêt à l'assaut, semble le différer Pour voir votre esprit pourra se modérer ; Et bien loin d'employer ces instants salutaires À prendre des conseils prudents et nécessaires, Dans la funeste erreur où vous vous obstinez À de frivoles soins vous vous abandonnez !

Acorate

Madame...

Dianasse

Non, Seigneur, s'il faut que je m'explique, Je ne vois plus en vous ce courage héroïque, Instruit par les vertus, fidèle à son devoir, En qui Sparte avait mis ses voeux et son espoir. Ce n'est plus sa grandeur qui règne sur votre âme ; Un vil motif d'amour, l'intérêt d'une femme, Vous vont faire périr, nous faire périr tous, Et perdre tant d'exploits qu'on attendait de vous. Quel changement honteux ! Quelle fureur extrême ! Qu'êtes-vous devenu ?

Acorate

Je suis toujours le même. Mais plutôt votre coeur pour moi s'est démenti ; De Cléonime enfin il a pris le parti ; Vous ne me voyez plus que d'un oeil de colère, Et vous êtes pour moi telle qu'est votre frère.

Dianasse

Lui, Seigneur, qui vous hait, qui jure votre mort ? Ah ! Son coeur et le mien n'ont guère de rapport. Et le trouble cruel qui fait ici ma peine. Part d'une cause, hélas ! bien contraire à la haine ! Je suis... je crains... je sens... que veux-je dire ? Ah Dieux. Tour lire dans mon coeur n'avez-vous pas des yeux ?

Acorate

C'est trop. Je vois toujours, généreuse Princesse, Que la même bonté pour moi vous intéressr.

Dianasse

Croyez-moi donc. Voyez qu'à ces mortels assauts Vous courez en amant, et non pas en héros. Qu'on va vous accuser....

Acorate

Hé bien laissez tout croire, Je veux de mon amour tirer toute ma gloire.

Dianasse

Cruel ! Ne pouviez-vous aimer innocemment ? Votre Princesse avait un autre engagement. Pourquoi l'aller choisir, et l'oser à mon frère ? Peut-elle seule ici mériter de vous plaire ? Sait-elle seule aimer ? Ah ! Je répondrais bien Qu'il est pour vous des coeurs plus tendres que le sien. Seigneur, un autre choix à Sparte favorable Tarirait de nos maux la source déplorable, Et ce qu'un juste amour eut jamais de plus doux Sans trouble et sans péril viendrait s'offrir à vous.

Acorate

Ces conseils sont donnés par un coeur plein de zèle. Mais pourrais-je brûler d'une flamme nouvelle ? Quand j'en serais capable est-ce un temps pour changer ? À repousser Pyrrhus, Madame, il faut songer Il faut que le combat de notre sort décide. Avant que d'y courir je cherchais Zelonide. Je vous quitte. Excusez les transports d'un amant Qui pour la voir à peine aura ce seul moment.

Scène 5

Dianasse

Dianasse

Il s'en va l'inhumain. Il s'en va l'insensible Sans reconnaître même un trouble si visible ? N'ai-je donc pas allez expliqué mon tourment ? Et mes yeux n'ont-ils pas parlé plus clairement ? Ma rougeur, mes regards, ma parole timide Marquaient trop... mais l'ingrat ne voit que Zelonide. Et lorsqu'il me parlait, charmé de ses appas, Il volait aprés elle, et ne me voyait pas. Phebide, c'en est fait. Je n'aç plus d'espérance Que l'affreuse douceur d'une pleine vengeance. Allons. Où veux-je aller ? De quel oeil puis-je voir Ces Armes dont l'horreur cause mon desespoir ? Pour qui me déclarer ? Et quels voeux puis-je faire ? L'un et l'autre parti ne m'est-il pas contraire ? Je vois des deux côtés les malheurs que je crains. Toi, Phebide, va voir ces assauts inhumains, Et reviens m'informer du destin d'Acorate. Tout m'accable et me nuit, nul espoir me ne flatte. Aprés tant de tourments, je vois que c'est mon sort De pleurer un ingrat, et mourir de sa mort.

Acte IV

Scène 1

Dianasse, Argesime

Dianasse

Quoi l'on voit la fortune à Pyrrhus opposée Lorsqu'il pensait jouir d'une conquête aisée ? Un jeune audacieux a pu le repousser ! Pyrrhus rentre en son camp. L'assaut vient de cesser ! J'avais des ennemis ouï les cris de joie ; On me disait que Sparte était déjà leur proie.

Argesime

Zelonide, Acorate ont changé les destins ; Leur courage a rendu la victoire aux Spartains ; Ils triomphent ensemble heureux et pleins de gloire.

Dianasse

Acorate est flatté d'une vaine victoire ; - Il doit périr. Son bras a beau se signaler Ses malheurs seulement peuvent se reculer. Oui pour lui désormais ma haine impitoyable... Mais, Dieux ! Racontez-moi ce succès incroyable ,. Parlez, n'oubliez rien ; ses exploits les plus beaux. À mes yeux irrités sont des crimes nouveaux.

Argesime

Malgré nos intérêts malgré toute ma haine Je ne puis qu'admirer, sa valeur plus qu'humaine. Par les sacrés devoirs le Prince a commencé. Ses guerriers l'attendaient, l'autel était dressé ; Aux Muses avec pompe il fait les sacrifices Là chacun à l'envi ; pour les avoir propices, Pour être célébré par leurs chants immortels A redoublé l'éclat de ces voeux solennels, Et leur a demandé qu'une histoire fidèle Rendit d'un si beau jour la mémoire éternelle. Alors rempli d'espoir, et quitte envers les Dieux Le Prince fait marcher, et ravit tous les yeux. Il nous paraît plus fier plus grand que de coutume, D'une plus vive ardeur son visage s'allume, Sa voix plus éclatante enflamme les esprits, De l'héroïque feu dont son coeur est épris ; Dans le péril pressant qui partout l'environne, Ainsi que dans nos jeux il agit, il ordonne. Les femmes à grands cris animent les guerriers Et sèment devant eux des fleurs et des lauriers. D'autre côté Pyrrhus en foudre de la guerre, Avec ce fier orgueil qui croit dompter la Terre, Et cet art qui l'élève entre les conquerants Vient, et fait attaquer deux endroits différent. Acorate se lance où le péril se montre, Sort du retranchement, bat tout ce qu'il rencontre ; Poursuit avec ardeur les ennemis chassés. Mais ailleurs par Pyrrhus nos guerriers sont forcés ; Il entre avec les siens. Et ce vainqueur rapide Prés du Temple d'airain rencontre Zelonide. La Princesse accourant où l'appelait le bruit Soutient ce qui résiste, arrête ce qui fuit, Rallume le combat, où, tout sexe, tout âge Sait trouver de la force, et montrer du courage. Là j'entends redoubler les cris tumultueux. Acorate revient d'un vol impétueux ; D'une invincible ardeur ce guerrier intrépide Semble se signaler pour plaire à Zelonide ; Lui seul est en tous lieux, combat de toutes parts De la main, de la voix, du geste, des regards. Trois fois Pyrrhus suivi d'un nombre épouvantable ; En s'ouvrant un chemin par son bras redoutable, Renverse les Spartains, les pousse, se fait jour ; Acorate trois fois le repousse à son tour. Et s'attachant à lui d'une force nouvelle, Le casque de Pyrrhus sous son fer étincelle. Pyrrhus enfin blessé paraît prêt à tomber ; Mais les siens au vainqueur savent le dérober ; Ils l'emportent au camp, leurs troupes se retirent, Et les Spartains lassez pour quelque temps respirent.

Dianasse

Magnanime Acorate ! Ah ! Quel est mon malheur, De gémir de ta gloire, et haïr ta valeur !

Argesime

Sparte oubliant ses maux est pleine d'allégresse. Ce guerrier en triomphe amenant sa Princesse, Ils emportaient les coeurs. Les Spartains tout autour Célébraient leur vertu, bénissaient leur Amour. « Ô vaillant Acotate ! Ô belle Zelonide ! Vivez, s'écriait-on, digne Race d'Alcide, Vivez, et qu'à jamais votre hymen glorieux Donne des Rois à Sparte, au Ciel de nouveaux Dieux. »

Dianasse

Ah c'est trop endurer !

Argesime

Votre coeur en soupire ? Prêt à perdre Acorate encor que je l'admire, Je vous le dis, Madame, il le faut accabler, Ou peut-être lui-même il nous fera trembler. Sa valeur, il est vrai, de secours dépourvu Par ses propres efforts devrait être abattue ; Le sang que cet assaut vient déjà de coûter Montre assez qu'au second il ne peut résister. Mais comme il ne saurait consentir à se rendre, Après la ville prise il prétend se défendre, Dans ce même Palais il veut se retirer, D'un prompt retranchement il le fait entourer. Et si les vents hâtaient le retour de son père Pyrrhus étant blessé si l'assaut se diffère, Si les Grecs assemblés enfin osent venir ; Acorate pourrait nous perdre et nous punir.

Dianasse

Songeons à désarmer sa funeste arrogance Occupons ce palais sa dernière espérance, Faites que nos amis viennent s'en emparer, Et pour perdre Acorate allez tout préparer. Renversez ses projets ; mais contre sa personne Gardez-vous d'attenter avant que je l'ordonne.

Argesime

Je vais vous obéir.

Scène 2

Dianasse, Phébide

Dianasse

As tu vu ces amants. Phebide, es-tu témoin de leurs contentements ?

Phébide

Leur gloire et leurs plaisirs auront peu de durée. Une attaque nouvelle est déjà préparée. Pyrrhus revient. Ces coups dont on l'a cru blessé Sont tombés sur son casque, et ne l'ont point percé En reprenant ses sens il reprend sa colère, Par le fer et la flamme il veut le satisfaire ; Il vient plus menaçant, plus ardent que jamais. Zelonide étonnée erre dans ce palais. Que pour elle Acorate a laissé voir d'alarmes ? Par combien de soupirs, de prières, de larmes Secondé des Spartains a-t-il su l'obliger À ne s'exposer plus au milieu du danger ! Enfin elle les croit ; son grand coeur se réprime. Par la peur de tomber aux mains de Cléonime. Elle attend Acorate. Et ce Prince a promis, S'il ne peut repousser l'effort des ennemis, De revenir ici lui témoigner son zèle, Combattre, la défendre, et mourir auprès d'elle. Dans ce dernier asile il laisse à la garder...

Dianasse

C'en est trop, à ma rage il faut enfin céder. Hâtons-nous de les perdre. Allons, j'y cours Phebide. Immolons Acorate, immolons Zelonide. Argelime est tout prêt. Rien ne peut retenir... Mais leur donner la mort est-ce assez les punir ? Fière Rivale, crains Dianasse outragée, Si tu mourais trop tôt je serais peu vengée. Tu m'as ravi l'amant qui seul plaît à mes yeux, Je te veux mettre aux fers d'un amant odieux. Oui oui dans ce Palais je la tiendrai captive, C'est pour mon frère enfin que je veux qu'elle vive, Et je veux qu'Acorate à mes pieds enchaîné Ait le temps d'expier son mépris obstiné. Elle vient. Montrons lui que le devoir, la gloire, L'amour, et la pitié... pourra-t-elle me croire ? Ah ! Quand ce ne serait que pour la tourmenter Peignons-lui tous les maux qu'elle doit redouter.

Scène 3

Dianasse, Zélonide

Dianasse

Sparte, Sparte périt. Sa vaine résistance N'a fait que du vainqueur, irriter la vengeance : Pyrrhus a redoublé l'ardeur de son courroux. Vous n'avez qu'un moment, hélas ! Songez à vous. Votre fière constance enfin serait un crime. Sauvez votre pays, cédez à Cléomine ; Ou si votre Acorate est aimé tendrement Immolez cet amour au salut de l'amant. Que pour vous-même encor votre coeur s'en sépare, Et prévienne les maux que sa mort vous prépare. Quand vous verrez aux pieds d'un vainqueur insolent Cet aimable héros blessé, pâle, et sanglant ; Ô douleur ! Quand ses yeux dont la vive lumière Sut trouver le chemin de votre âme si fière, Au lieu de leurs regards si brillants et si doux, Obscurcis et mourants se tourneront vers vous Dans quels ennuis mortels serez-vous abîmée ? Moi, Zelonide, moi qui n'en suis point aimée, 3e les retiens pour vous, je me laisse attendrir. 3e voudrais le sauver ; vous le faites périr

Zélonide

Que faire, hélas ! Je l'aime, et, d'une âme ravie Je recevrais la mort pour prolonger sa vie ; Mais s'il me faut trahir ma gloire et mon amour Je ne puis à ce prix lui conserver le jour.

Dianasse

Hé n'entendez vous point la gloire (lui TOUS crie ; « Fais ton devoir, Princesse, et sauve ta Patrie, Témoigne une vertu qui réponde à ton rang ; Arrête tant de maux, épargne tant de sang. Vois du soldat vainqueur l'insolence et la rage S'acharner, s'assouvir dans l'horreur du carnage ; Vois les temples tombants, les autels embrasés ; Sous les brûlants débris les prêtres écrasés. Vois ces nobles enfants, ces généreuses femmes Expirant par le fer, dans les flots, dans les flammes. La mort règne par toi, tu détruis pour jamais D'un État si fameux l'espoir et les souhaits. C'est toy »... Que faisons-nous ? Allons parmi les armes Venez. Allons montrer nos douleurs et nos larmes, Arrêtons par nos cris un combat plein d'horreur ; De ces fiers combattants désarmons la fureur. Venez.

Zélonide

Pour empêcher que Sparte ne périsse Que ne puis-je m'offrir moi-même en sacrifice, Endurer mille morts, mille tourments affreux, Et moi seule éprouver tout son sort rigoureux. Mais que j'aille me rendre au traître Cleonime ! Que je sois son esclave et le prix de son crime ! Sparte me le défend, et crie à haute voix Quelle aime mieux périr que de subir ses lois. Quel fruit espère-t-il de sa lâche entreprise ? Pyrrhus qui dans don coeur le hait et le méprise À pour nous asservir feint de le protéger Et nous gémirions tous sous un joug étranger. Non non vous pouvez seuls attendre l'esclavage.

Dianasse

Tant de maux ne sauraient fléchir votre courage !

Zélonide

Votre feinte pitié, qui veut me décevoir, M'immole à votre frère, et non à mon devoir.

Dianasse

Hé bien donc. Signalez votre gloire insensée. Peut-être en ce moment Sparte est déjà forcée. Je vais de sa disgrâce adoucir les rigueurs, Si mes cris sont ouïs des superbes vainqueurs.

Scène 4

Zélonide

Zélonide

Non rigoureux destin, non fortune cruelle Vous ne sauriez éteindre une flamme si belle, Redoublez, s'il se peut, vos assauts contre moi, D'un triomphe nouveau c'est honorer ma foi. Heureuse en ces malheurs où ma constance éclate Pour ma chère patrie, et pour mon Acorate ; Mais Prince que fais-tu parmi tant d'ennemis ? Ils n'en veulent qu'à toi. Tous leurs coups... je fr"mis ? Et tu veux que j'attende ! Ô soin trop inutile ? Au milieu des périls je serais plus tranquille, De tant de coups mortels qui ne cherchent que toi, Si quelqu'un me cherchait j'en aurais moins d'effroi ; Et ne serais-je pas, hélas ! Trop fortunée Recevant une mort qu'on t'aurait destinée. Pourquoi n'as-tu pas crû mes justes sentiments ? Dans ce triste palais je meurs à tous moments. Mais on vient. Tout périt. Enfin Sparte est perdue. Dieux !

Scène 5

Archidamie, Zélonide

Archidamie

Notre destinée est encor suspendue. Par de là notre espoir nous avons résisté. De votre illustre amant l'heureuse activité, L'invincible valeur, l'ardeur infatigable Soutiennent jusqu'ici cette armée innombrable. Même en notre faveur il court un bruit confus ; Nos alliés, dit-on viennent contre Pyrrhus. On croit voir dans nos champs la poussière élevée D'un grand secours pour nous annoncer l'arrivée. Mais s'il manque, où s'il tarde en vain on se défend ; Nos plus braves guerriers meurent en triomphant.

Zélonide

Ah ne rejetons pas une heureuse espérance. Les Dieux nos protecteurs feront voir leur puissance.

Archidamie

Un autre bruit encor dit que les ennemis Dans la forêt prochaine ont arrêté Damis Qui cherchait pour entrer quelque route secrète, Et qui nous apportait des nouvelles de Crète. Pyrrhus de tous côtés redouble ses efforts. Déjà de ses soldats il détache un grand corps Qui va rendre des Grecs l'approche difficile ; Et cependant lui-même il attaque la ville, En presse les assauts, et prétend la forcer Avant que le secours ait le temps d'avancer.

Zélonide

Va-t-en voir ce qu'on fait ma chère Archidamie. Sparte surmonterait la Fortune ennemie S'il entrait en ces lieux quelque faible secours, Et si l'on résistait seulement quelques jours. Nous verrions revenir Areus et l'armée. Va donc, de notre sort que je sois informée. Mes voeux vont cependant exciter dans les Cieux Notre divin Hercule et le maître des Dieux. N'est-il pas juste enfin que leur faveur éclate ; Qu'ils conservent leur gloire en sauvant Acorate ? J'espère. Et je m'en vais au pied de leurs autels Attendre le secours de leurs bras immortels.

Acte V

Scène 1

Zélonide

Zélonide

Zelonide, les Dieux ne t'ont pas écoutée. Dans les derniers malheurs Sparte est précipitée. Le secours est défait, tout cède aux ennemis, Et le plus faible espoir ne nous est pas permis. Que ne vais-je éclaircir ma triste incertitude ; C'est languir trop longtemps dans un tourment si rude ; Tandis que je me plains, que j'erre vainement Peut-être un fer barbare immole mon amant. Acorate, est-il temps que ma main me délivre ; Faut-il vivre, ou mourir, ou t'attendre, ou te suivre ? Qu'Archidamie est lente ! Elle revient. Ah Dieux ? Tout ce que j'appréhende est écrit dans ses yeux.

Scène 2

Zélonide, Archidamie

Zélonide

Que devient Acorate ?

Archidamie

Il fait pour nous défendre Plus que d'Alcide même on ne pourrait attendre. Mais tous ces grands efforts enfin sont superflus ; Accablé d'ennemis...

Zélonide

Ne le verrai-je plus ? Hélas !

Archidamie

Pour vous revoir méditant sa retraite Par mille exploits nouveaux il venge sa défaite ; Demeuré presque seul, forcé de toutes parts, Vers ce palais, vers vous il tourne ses regards. Toujours inébranlable en cet état funeste De ses braves guerriers il rassemble le reste. Ce héros avec eux vole à votre secours ; Il vient en ce palais pour défendre vos jours, Y braver les vainqueurs, arrêter leur furie, Et soutenir encor sa mourante patrie. Nous avons vu Pyrrhus charmé de sa valeur N'oser de ce grand Prince achever le malheur ; Honorant son courage, et respectant sa gloire, Il semble en sa faveur retarder la victoire, Il détourne ses pas d'un combat inégal : Mais le Prince est pressé par son lâche rival. Des barbares vainqueurs les troupes répandues Déjà de ce Palais ferment les avenues. Cleonime en fureur pousse ces inhumains, Il échauffe leurs coeurs, il anime leurs mains, Il veut leur inspirer ses transports et sa rage. Acorate en cent lieux combat, se fait passage ; Mais je crains qu'à la fin il ne puisse échapper Aux nombreux ennemis qui vont l'envelopper.

Zélonide

Hélas contre un rival si fier si redoutable Des plus noires fureurs Cleonime est capable ! Sa lâche cruauté n'aura point de repos Qu'il n'ait repu ses yeux du sang de ce héros. Mais parmi tant d'horreurs ce héros invincible Aux soins de notre amour est encore sensible ; De moi par cent combats il tâche à s'approcher ; Répondons à ses voeux, et courons le chercher. Il faut malgré le sort nous rendre inséparables, Qu'en ces derniers moments, encore favorables, Nos deux coeurs embrasés de semblables désirs Mêlent en expirant leur sang et leurs soupirs. Ah ! Le voici. Les Dieux exaucent ma tendresse.

Scène 3

Acorate, Zélonide

Acorate

Grâce au Ciel, je retrouve encore ma Princesse !

Zélonide

Cher Prince, vous vivez ! Acorate, c'est vous !

Acorate

Nos ennemis enfin ont fait jour à mes coups, Ils n'ont pu mettre obstacle à mon ardente envie, Je vous revois. Je viens assurer votre vie. À mes justes désirs laissez-vous émouvoir, Retirez-vous, Madame ; il n'est plus d'autre espoir. Sauvez-vous, fléchissez ce courage invincible ; Un seul ; moment rendra ce dessein impossible. Hâtons-nous. Vous allez trouver Mandricidas Au pied de ce Palais que baigne l'Eurotas ; Et j'ai laissé Phillus ; pour en garder l'entrée. Le chemin est ouvert, la retraite assurée Venez, embarquez-vous, et bientôt loin d'ici...

Zélonide

C'est assez. Avec moi voudras-tu fuir aussi ?

Acorate

Je veux suivre vos pas. Oui. Mais sur ce rivage Je dois en combattant aider votre passage. Et dégageant après de ces lieux pleins d'effroi Ces fidèles guerriers qui s'immolent pour moi ; Faisant gémir Pyrrhus de l'excès de ma gloire, Lui laisser pour tout fruit d'une triste victoire Les débris du Palais que je vais embraser.

Zélonide

Sparte de ces malheurs me pourrait accuser ; J'aurais par mes conseils animé les Spartaines À braver du Destin les rigueurs inhumaines ; J'aurais dit tant de fois qu'il faut vaincre ou mourir, Et je me sauverais quand je vois tout périr !

Acorate

Ah ! C'est vous seule aussi que cherche Cleonime. À ses lâches fureurs dérobés leur victime. Vous avez pour la gloire assez fait en ce jour ; Accordez quelque chose à mon ardent amour. Arrachez à la mort ces charmes que j'adore ; C'est le prix que j'attends, la grâce que j'implore. Ma Princesse, vivez.

Zélonide

Que je vive sans toi ! Que tu t'exposes seul ! Que tu meures sans moi ! Non non, si pour ta gloire il faut que tu t'immoles Mon coeur.... Mais ce n'est point en de vaines paroles, Que des moments si chers doivent se consumer ; C'est par mes actions que je veux m'exprimer. Allons, avec ton nom que le mien se signale ; Que je sois ton amante ensemble et ta rivale ; Que ce palais détruit par un dessein si beau Nous serve de bûcher, nous serve de tombeau. Loin que ta noble ardeur pour moi soit retardée Permets que de mes soins elle soit secondée ; Que la Grèce attentive à nous considérer Admire notre mort, au lieu de la pleurer ; Et que notre aventure en tous lieux publiée Du plus long avenir ne puisse être oubliée.

Acorate

Ô confiance ! Ô vertu quoi donc vous demeurez ! Que résoudre ? Ou courir ? Hélas ! Vous périrez ! Que faire ? Il faut aller, c'est m'a seule espérance, Pour prolonger vos jours prolonger ma défense, Ah ! Les vainqueurs encor trembleront sous mes coups. Vous verrez si mon coeur était digne de vous. Ciel, secondé l'effort ou mon zèle s'apprête.

Zélonide

Ne nous séparons plus. Je veux te suivre.

Scène 4

Dianasse, Acorate

Dianasse

Arrête. Veux-tu te perdre ainsi ? Vois-tu ce que tu fais ? Mon frère sans effort va s'ouvrir ce palais. J'ai retenu ses pas pour empêcher ta perte. Pour un moment encor ta grâce t'est offerte ; Demeure, écoute, vois que de mon seul secours Dépendent désormais ta fortune et tes jours, Que ma seule présence est ici ton asile.

Acorate

Ah ne m'accablez point de ce soin inutile. Le temps est cher, Madame, et c'est trop m'arrêter.

Scène 5

Dianasse

Dianasse

Il fuit. Hé bien c'est toi qui me dois écouter. Je l'aime cet ingrat. Que de secrètes plaintes ! De chagrins dévorants ! De cruelles contraintes ! Que de maux m'a coûté cet amour malheureux, Dont l'aveu que je fais est le plus rigoureux ! J'ai parlé, c'en est fait ; un seul moment nous reste ; Je veux sortir enfin de cet état funeste. Songe à toi, Zelonide ; un amant furieux Est tout prêt d'égorger Acorate à nos yeux. Quel horrible spectacle en ce lieu se prépare ! Moi-même je prétends étonner ce barbare S'il poursuit Acorate, et s'il veut l'immoler, Le bras levé sur toi, je le ferai trembler. Je te laisse un instant, consulte, délibère ; Désarme mes fureurs et celles de mon frère : Comme j'ai partagé son crime et ses tourments J'aurai ses cruautés et ses ressentiments. Oui, ma jalouse rage à la sienne est égale ; Il perdra son rival, je perdrai ma rivale. Je vais ici sur toi venger par mille morts Mes maux, mon désespoir, ma honte, mes remords, Et je veux en punir dans ma fureur extrême Sparte, toi, ton amant, et mon frère, et moi-même.

Scène 6

Archidamie, Zélonide

Archidamie

Quel transport !

Zélonide

Je méprise un impuissant courroux. Un héros indompté combat encor pour nous. Mais toujours loin de lui serai-je retenue ? Ô Ciel ! Phillus mourant se présente à ma vue.

Scène 7

Phillus

Phillus

Je cherche en vain le Prince à travers tant d'horreurs. Il va de son rival éprouver les fureurs. Les traîtres m'ont surpris. Phebidas, Argesime S'emparent du Palais au nom de Cleonime. Ce Barbare est entré. L'on entend les clameurs. Des guerriers sur mes pas de tous côtés... Je meurs.

Scène 8

Zélonide

Elle fait quelques pas, puis elle revient.

Elle tire un poignard.

Zélonide

Ô noire trahison ! Ô sort inexorable ! Voici de nos malheurs le comble épouvantable. Surpris d'un coup fatal qu'il ne peut éviter Acorate périt ; il n'en faut plus douter. Sort injure, rends-moi ce héros que j'adore ; Meurtri, pâle, expirant que je le voie encore. Quels bruits de tous côtés entends-je s'élever Dans ce tumulte affreux où puis-je le trouver ? Quel Dieu sera propice à l'ardeur qui m'anime Irai-je me livrer au traître Cleonime ? Ô Ciel ! Je reverrai cet objet odieux ! Ses crimes, les fureurs s'offriront à mes yeux ! Je l'entends, je le vois, ce monstre parricide ! Teint du sang d'Acorate, il cherche Zelonide ! Ah ! Mourons : pour combler mon affreux désespoir Il ne laisserait plus ma mort en mon pouvoir ! Ô toi, fidèle amant, soit qu'au rivage sombre, Ton Esprit magnanime ait devancé mon ombre, Ou soit que ta belle âme y descende après moi, Accepte ici mon sang pour gage de ma foi. J'emporte chez les morts ma flamme et ma tendresse. Ton perfide rival...

Scène 9

Mandricidas, Zélonide

Mandricidas

Que faites vous, Princesse ?

Zélonide

Où courez-vous ? Vient-il cet amant furieux ? Ah ! Je veux que mon sang rejaillisse à ses yeux.

Mandricidas

Non. Cleonime éprouve une juste vengeance. Sparte va relever sa gloire et sa puissance.

Zélonide

Ô Dieux ! À ce discours peut-on ajouter foi ! Qui peut nous secourir ?

Mandricidas

Notre armée et le Roi.

Zélonide

Le Roi !

Mandricidas

Tout nous le rend. Et les vents favorables, Et ses soins diligents et les Dieux secourables. Nos alliés défaits nous ôtaient tout espoir ; Lorsque par un bonheur que nous n'osions prévoir, Aréus s'avançant, les soutient, les dégage ; Pousse les ennemis trouvés sur son passage. Pyrrhus au premier bruit a fait de toutes parts Rassembler dans nos champs ses escadrons épars. Surpris par ce retour il s'empresse, il travaille À mettre promptement son armée en bataille, Tandis que contre nous il laisse dans ces lieux Cleonime suivi de traîtres furieux. De leur noir attentat le plus lâche complice, Craignant de recevoir un trop juste supplice, Argesime, du Prince aurait tranché les jours, Si le Roi prévoyant n'eut hâté le secours. Lui qui de l'art des Rois a le parfait usage, Des lieux qu'il connaissait a pris tout l'avantage, Et voulant conserver, et son fils, et l'État S'avance sûrement sans livrer de combat. Il approche, il détache une troupe fidèle ; Elle accourt au Palais sous un chef plein de zèle. Le Prince secouru dans ce moment fatal Fait changer la fortune, et poursuit son rival. On voit tomber soudain le traître Cleonime. Nos bras en même-temps punissent Argesime. Dianasse vers nous s'avance avec transport, Entend nos cris de joie, et vois son frère mort ; Elle nomme Acorate ; et d'un fer qu'elle tire Elle perce son sein, elle tombe, elle expire.

Scène 10

Acorate, Mandricidas, Zélonide

À Mantricidus.

Acorate

Princesse, hâtons-nous de rendre grâce aux Dieux. Le Roi, toute l'Armée arrivent dans ces lieux. Pyrrhus assez instruit par notre résistance De nous vaincre à présent a perdu l'espérance ; On le voit vers Argos déjà se retirer. Nous l'y suivrons.

Mandricidas

Seigneur, Sparte doit respirer. Allons, tout est sauvé. Que notre joie éclate.

Acorate

Allons trouver le Roi. Zelonide !

Zélonide

Acorate !

Acorate

Ô ! Quel bonheur les Dieux vont combler en ce jour. Vos divines vertus et mon ardent amour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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