Tragédie · 1660 · 5 actes

Zénobie, reine de palmire

de Jean Magnon

Représentation
≈ 1 h 41
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
466
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Zénobie F 106 ≈ 40 min 7
Avrelian H 105 ≈ 16 min 7
Zabas H 57 ≈ 15 min 7
Odénie F 91 ≈ 14 min 7
Timagène H 37 ≈ 7 min 6
Rutile H 44 ≈ 6 min 5
Ilione F 12 ≈ 2 min 3
Martian H 10 ≈ 1 min 2
Un Garde N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Zénobie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Avrelian absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zabas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Odénie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Timagène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rutile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ilione absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Martian absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Zabas, Odénie, Timagène

Zabas

Je soutiens mon emploi, soutenez bien le vôtre.

Odénie

N'êtes vous point rivaux, et jaloux l'un de l'autre.

Timagène

La Gloire nous rend tels ;

Odénie

Princes, dites l'amour.

Zabas

T'aime en ces lieux Princesse ;

Timagène

Et j'aime en cette Cour.

Odénie

Peut être en même endroit ;

Timagène

C'est enfin ma pensée.

Zabas

Notre longue amitié s'en verrait offensée.

Timagène

Que m'importe, Zabas, si vous m'êtes fatal. Je ne vous traite plus que comme mon rival. En vain mille effets la vertus nous assemble ; L'amour et l'amitié ne peuvent vivre ensemble.

Zabas

Timagène, on peut être en quelque évènement, Aussi parfait ami qu'on est parfait amant.

Odénie

Ne pouvons nous savoir où votre amour s'adresse ?

Zabas

Hélas, j'aime la Reine.

Timagène

Ah ! J'aime la Princesse.

Odénie

Quoi, vous ne dites rien ?

Zabas

Et quoi parlerions-nous, Où notre plus grand mal n'est pas d'être jaloux. Nos communs intérêts nous obligent feindre, Avant que le rival la maitresse est à craindre.

Timagène

Ah Prince ! Ce que j'aime a beau frapper mes yeux, Je l'adore en secret aussi bien que nos Dieux

Bas.

Haut.

Odénie

Ah ! S'il pouvait m'aimer, Nommez-nous Timagène.

Zabas

Princesse, voudriez-vous qu'il vous nommât la Reine ?

Timagène

De crainte que la Cour ne connut mes désirs, Dès le fonds de mon coeur je changeai mes soupirs. Ils partaient de l'amour, c'en étaient là la source ; Ma douleur les surpris comme ils faisaient leur course, Et de leur violence arrêtant la moitié, Ne les fit plus passer qu'au nom de la piété. En effet leur donnant une si douce géhenne, Je semble leur offrir aux malheurs de la Reine.

Zabas

Votre compassion ne les peut mettre au jour, Que comme des enfants qu'elle vole à l'amour. C'est un doux artifice à surprendre une femme ; L'amour par la pitié se glisse dans son âme, Et son coeur attiré par des secrets appas Prend goût à des douceurs qu'elle ne connaît pas.

Odénie

La pitié, Timagène, en vain cache la chose, On peut forcer l'effet, et non jamais la cause. J'en sais qui comme vous veulent cacher leurs feux, Mais qui vont par leurs yeux au delà de leurs voeux ; Il en découvrent plus qu'ils ne pensent en dire. C'est assez, comme vous ils souffrent le martyre, Et se donnant entiers à de vaines douleurs, Si vous sentez vos maux ils ressentent les leurs.

Timagène

Souffrons donc, vous Zabas, qui me donnez la géhenne, Nuirais-je à votre amour quand j'aimerais la Reine, Le grand Aurélian étant notre rival Qui de nous deux à l'autre aurait été fatal : Quel mal nous serions-nous, nous de qui l'impuissance Ne voir que dans nos voeux une entière licence. En vain donc votre amour veut découvrir le mien ; Nous osons, nous parlons, et nous ne pouvons rien.

Odénie

Aimerait-il la Reine, où lui-même en personne Le combat, le défait, la poursuit, l'environne, Et la réduit au point de n'avoir en ces lieux Ou que votre assistance, ou le secours des Dieux.

Zabas

Ne vous y trompez pas, le dépit nous entraîne, Et l'amour prend parfois le chemin de la haine ; Du moins Aurélian se rendant son vainqueur, Comme dans ses États entrera dans son coeur, Il l'aime à la Romaine, et par droit de conquête, Il veut avoir son coeur en menaçant sa tête, Ou si son âme manque à ses derniers efforts, Se rendre malgré nous le tyran de son corps. Ah ! Donnons la bataille ; allons jusqu'en sa tente, Finir avec sa vie une si lâche attente, Et troublant les progrès d'un si fier conquérant, Par son sang ou le nôtre en borner le torrent.

Odénie

Vous donc, les protecteurs d'une Reine assiégée, Vous les amants secrets d'une Reine affligée, Vous enfin, Timagène, et vous aussi Zabas, Suspendez votre amour au milieu des combats, Seriez-vous jaloux d'elle, et jaloux l'un de l'autre, Dans un temps où son trouble égale bien le vôtre ? Non, non, servez la Reine, et par votre retour Contentez votre gloire avant que votre amour.

Zabas

Ah ! Quand je l'aimerais, j'aurais lieu de vous dire Qu'en vain pour Zénobie on endure, on soupire ; Et comme elle a le coeur plus grand que l'Univers, Qu'à peine un Empereur est digne de ses fers ; En vain donc mon amour redoublerait mon zèle, L'Emperzur qui l'assiège ets le plus digne d'elle. Un Prince comme moi son naturel Vassal D'un grand Aurélian est l'indigne rival.

Odénie

Je dois vous avertir de la part de la Reine, Qu'elle a pour ce vainqueur moins d'amour que de haine. Et qu'ayant autrefois méprisé son ardeur, Elle en dédaigne encor jusques à la grandeur.

Zabas

Et c'est de Timagène animer l'espérance.

Timagène

De tous mes ennemis, je crains peu la puissance.

Zabas

Nous verrons si César ne peut pas plus que vous.

Odénie

En généreux rivaux cessez d'être jaloux.

Zabas

Vous qui nous retenez de la part de la Reine, Dites-nous ; elle sort, quel air de souveraine, Jamais Minerve et Mars n'eurent tant de fierté.

Scène 2

Zénobie, Zabas, Odénie, Un Garde

Zénobie

Princes, le sort me traite avec indignité, Ma fille de ma part aura pu vous apprendre, Que je perdrai la vie avant que de ma rendre ; Et quoi qu'Aurelian soit venu m'assiéger, Que mon coeur tel qu'il est ne peut jamais changer. En vain je suis réduite aux seuls murs de Palmyre ; Mais, quoi, mes Généraux, chacun de vous soupire. C'est trop, votre courage étant comme abattu, Vos mutuels soupirs font honte à ma vertu.

Zabas

Qui ne s'affligerait d'une telle infortune.

Zénobie

Mon coeur n'est pas commun, ni mon âme commune, Vous donc, sans différent mes fameux défenseurs, Apprenez que la gloire a ses propres douceurs. Cependant si le sort m'a ravi ma couronne, Jusqu'au dernier soupir défendez ma personne, Et comme votre zèle a servi ma grandeur, Ayez pour mon salut une pareille ardeur. Qui l'eut cru ? Ma grandeur n'a plus rien que de sombre ; D'un si grand corps d'États, je n'ai presque que l'ombre ; Parlons mieux, d'un Empire aussi grand que nouveau. À peine, il m'est resté de quoi faire un tombeau.

Zabas

Vous avez une armée à l'entour des murailles.

Zénobie

Contre un Aurélien j'ai perdu cinq batailles, De l'un des tiers du Monde ayant tous les États, J'ai pu donner des lois à mille potentats. J'ai vu toute l'Asie à mes ordres soumise, Rien n'y régnait en paix que ma seule franchise, Et par un effroyable et peu juste revers, Je suis presque réduite à la honte des fers. Ah ! De mon cher époux éclatante mémoire, J'ai pour venger ta mort anéanti ta gloire, Ou dans l'empressement d'achever des progrès, J'ai changé tes lauriers en autant de cyprès. Vous les chers compagnons de toutes mes conquêtes, Mes exploits n'ont été que de courtes tempêtes, Et toutes mes grandeurs qu'un vain amas d'éclairs Que la foudre entr'ouvrant dissipe dans les airs. Tel est l'État Romain dans sa vaste étendu Ma puissance aujourd'hui s'y trouve confondue, De l'air dont mes grandeurs s'y viennent d'abimer, Ce n'était qu'un torrent qui roulait dans le mer. Hé bien ! Écoulement de ma grandeur passée? Vous affligez mes yeux, et non pas ma pensée. Fortune, mes États te sont enfin rendus ; Je les avais conquis, si je les ai perdus Du moins si je les perds, Fortune c'est ta faute ; Ma vertu les conquit, ton crime me les ôte, Et ton Aurélian ne prend que par bonheur Des biens que Zénobie acquit avec honneur.

Odénie

Peut-être Aurélian les les ravit pour les rendre.

Zénobie

Quoi lui me redonner ce qu'il a pu me prendre ; Que vous connaissez mal ce superbe vainqueur ; Il en veut à ma gloire et non plus à mon coeur.

Zabas

Son envoyé, Madame, a-t-il votre réponse ?

Zénobie

Vous entendrez bientôt les malheurs qu'il m'annonce.

Un Garde

Rutile est là, Madame,

Zénobie

Il peut entrer ici, Demeurez, Timagène, et vous Zabas, aussi.

Scène 3

Zénobie, Rutile, Zabas, Timagène, Odénie

Zénobie

Hé bien, Rutile ; hé bien, dois-je craindre ton maître.

Rutile

Après tant de malheurs vous vous devez soumettre, C'est à vous maintenant d'implorer sa pitié.

Zénobie

Que peut-il m'arriver de son intimité. Tout l'Univers a su par quel insigne outrage, Ne m'ayant jamais vue il tenta son veuvage, Et que n'étant encor que simple Gouverneur, Il sut que je tenais sa flamme à déshonneur. En effet je trouvai sa recherche inégale, Et soutins contre lui la Majesté Royale. Depuis, ses légions l'ayant fait Empereur Il croit me détrônant me montrer mon erreur. Déjà son espérance avide et dévorante Croit me tenir captive au milieu de sa tente, Et d'un oeil altier voyant le mien confus, À force de dédains punir tous mes refus. Mais quoi que sa fierté surpasse la Romaine, J'ai bravé son amour ; je brave encor sa haine, Et ne regarde en lui malgré leur double effort Que le honteux ouvrage et du crime et du sort.

Rutile

Ne l'ayant jamais vu vous ne voulez rien croire De ce qui peut servir son amour et sa gloire. Ne vous étonnez pas s'il recherche à son tour Le plaisir de venger sa gloire et son amour ; Toutefois sa bonté vous offre votre grâce.

Zénobie

Mais encor, à quel prix ?

Rutile

En quittant votre audace.

Zabas

Insolent, taisez-vous,

Zénobie

Non laissez-le parler, Par ma propre vertu je puis m'en consoler. Elle me met autant au dessus des outrages Que l'est l'astre du jour au dessus des nuages.

Rutile

Vos généraux, Madame, ont un peu trop d'ardeur.

Timagène

Rutile, de ton maître on connaît la grandeur.

Rutile

Si vous la connaissez, osez-vous vous défendre : C'est à lui d'ordonner comme à vous de vous rendre.

Zabas

Est-ce, là ton emploi de nous le commander.

Rutile

Princes, c'est trop de faste, il faut encore céder. Vous, Madame, il est temps d'assurer votre vie.

Zénobie

Est-ce de ton César la promesse et l'envie.

Rutile

Si vous vous rendez tous il vous laisse le jour.

Zénobie

Sa faveur marque encor un beau reste d'amour.

Rutile

Si vous n'obéissez n'attendez point de grâce.

Odénie

Ah ! De ton empereur insupportable audace.

Rutile

Vous vous allez tous perdre,

Zénobie

Au moins avez éclat. Dis à ton empereur que j'attends le combat. En effet hasardons, prévenons son envie ; Si j'ai perdu le sceptre, il faut perdre la vie, Non que je craigne ici de voir de mon trône à bas Tant que le soutiendront Timagène et Zabas. C'est vous qui secondant le coeur de Zénobie, M'aidâtes à gagner l'Egypte et l'Arabie ; C'est vous dont la valeur m'eut conquis l'Univers Si le Démon Romain n'eut dû la mettre au[x] fers. C'était sa destinée, et c'est encor la mienne, De voir mon infortune enchérir sur la sienne. Ce lâche et nouveau sort qui me suit en tous lieux A ligué contre moi les hommes te les Dieux. Éprouvons si ce sort qui cherche à me détruire, Si je cessais d'agir cesserait de ma nuire ; Ou si me témoignant un éternel courroux, L'horreur qu'il a pour moi passerait jusqu'à vous. Vous généreux Zabas, allez à mon armée, Par votre ordre au combat par avance animée ; Et songez quelquefois en choquant les Romains, Que toutes mes grandeurs sont comme entre vos mains. Vous, zélé Timagène, au lieu d'un couronne, Défendez avec moi la ville et ma personne, Et signalant tous deux votre fidélité, Faites-en un exemple à la postérité. Voilà, mes Généraux, comme je vous partage ; L'un remplira son zèle, et l'autre son courage. Allez donc vrais héros à la honte des Cieux, Soutenir un parti qu'abandonnent les Dieux.

Zabas

C'est à nous d'accomplir ce que l'on nous ordonne.

Zénobie

Voilà mon dernier ordre, hé quoi je vous étonne, Non, non, Princes régnez, donnez ici vos lois, S'il me faut obéir je veux choisir mes Rois ; Allez donc l'un et l'autre où l'honneur vous appelle. Mais voyez en partant le prix de votre zèle : Et considérez bien sans en être surpris, Si du combat ma fille est un indigne prix. Qui donc d'Aurélian m'apportera la tête, Fera du trône et d'elle une double conquête.

Timagène

Ah ! Madame, ces dons feraient trop de jaloux.

Zabas

Nous n'agissons ici que pour l'amour de vous, Vous dont le bel emploi ne me fait point envie, Si j'ai soin de sa gloire, ayez soin de sa vie, Je vous la recommande, adieu, Madame, adieu.

Timagène

Madame, mon emploi me retient en ce lieu, Je vais donc donner ordre au salut de la ville ; Vous Madame, restez dans un état tranquille ; Vous Princesse, songez que pour vous acquérir, Tout autre que Zabas pourrait vaincre ou mourir.

Scène Dernière

Zénobie, Odénie

Zénobie

Depuis dix ans entiers ces Princes m'ont servie ; Je leur dois mon royaume et ma gloire et ma vie. Ainsi par leurs bienfaits étant poussée à bout. Ne leur rendrai-je rien lorsque je leur dois tout. Ô vous qui pour le moins me devez la naissance, Travaillez pour vous même à ma reconnaissance

Odénie

Madame votre esprit connaît si mal leurs feux, Que contre leur dessein vous expliquez leurs voeux. Non leur secret désir n'est point égal au vôtre ; Comment m'aimeraient-ils s'il en aiment une autre ? Considérez, de grâce, où vous me réduisez ; Les coeurs qui sont offerts sont souvent méprisés.

Zénobie

Princesse assurément, c'est vous seule qu'on aime.

Odénie

Détrompez-vous, Madame, ils aiment que vous-même, Nous les connaissons moins à ce qu'ils sont pour vous Pour fidèles sujets que pour amants jaloux. Voyez leurs actions, épiez leur conduite, Et vous découvrirez leur secrète poursuite. Leurs fréquents démêlés ont dû vous faire voir, Si c'est l'ambition ou pur zèle, ou devoir. J'ai moi-même cent fois apaisé leur querelle ; Mais rien que leur amour ne la rend immortelle ; Le dernier entretien que j'avais avec eux Ne m'a que trop fait voir qu'ils vous aiment tous deux.

Zénobie

Qu'on les rappelle donc, ah cruelle fortune, Que ta faveur m'est dire, et ta grâce importune, Quoi n'ont-ils pu sous moi m'acquérir tant d'États, Que pour changer les voeux en autant d'attentats. Vous lâches dont l'amour ma fait honte et m'outrage, Ne m'avez-vous pu voir que comme votre ouvrage ; Et ne fus-je par vous élevée aux grandeurs, Que pour être immolée à vos prores ardeurx ? Non, c'est à mon époux que je dois ma puissance, Comme c'est à cent rois que je dois ma naissance ; En vain votre valeur a servi mes projets, Avant tous vos exploits vous étiez mes sujets ; J'étais Reine sans vous, que m'avez vous donc faite ? Quoi de vos passions l'objet et la sujette, Ainsi faisant valoir votre manque de foi, Avez-vous prétendu de triompher de moi.

Odénie

Ils garderont peut-être un éternel silence.

Zénobie

Qu'importe que leur feu se mette en évidence ; Ah, vous m'en dites trop, et vous m'ouvrez les yeux, Qu'ils montrent donc leur flamme aux hommes comme aux Dieux, En vain leurs coeurs cachés leurs servent de refuges, Il leur faut des témoins, aussi bien que des juges ; Mais quand un tel secret ne serait su que d'eux, Ils seraient criminels jusqu'au fond de leurs voeux. Dès qu'une passion doit être illégitime, La former c'est faiblesse, et la dire c'est crime. Ils devaient d'opposer à leurs premiers désirs, Où jusques dans leur source étouffer leurs soupirs.

Odénie

Ces malheureux amants n'auront pu s'en défendre, Votre oeil en un moment les força de se rendre. Ainsi quand l'âme es prise, et prise en un moment, Son désordre prévaut sur son raisonnement.

Zénobie

Que n'y songeaient-ils mieux, leur honte fuit leur gloire. S'ils manquent de respect, je manque de mémoire. Vous, Princesse songez qu'il me faut obéir, Et m'ôter les moyens de les longtemps haïr.

Acte II

Scène 1

Odénie, Rutile

Odénie

Rutile encore ici, quand le combat se donne.

Rutile

Ayant eu mon congé mon délai vous étonne. Mais me croyant fidèle aussi bien qu'imprudent Dans un simple envoyé voyez un confident. Je le suis de César, et n'ai plus qu'à vous dire Qu'il vous offre son coeur, sa gloire et son Empire, Et que tout ce qu'il a de puissance et d'ardeurs, N'est destiné par lui qu'à faire vos grandeurs.

Odénie

Vous m'étonnez Rutile, et j'ai peine à comprendre, Comme votre césar revit tout pour tout rendre, Et qu'ayant à la Reine enlevé tant d'États, Il me rende l'objet de tous ses attentats ; Quoi moi sa récompense, et par sa propre estime, La cause, le moyen et le prix de son crime ; Allez Rutile ; allez, je n'ai que de l'horreur Pour un si traître amant, et plus lâche Empereur.

Rutile

Madame, il eut raison d'abandonner la Reine.

Odénie

Une infidèle amour me donne de la haine.

Rutile

Qui servit autrefois doit régner à son tour.

Odénie

Et son intimité fuit-elle son amour ?

Rutile

Les mépris de la Reine ont rebuté son âme.

Odénie

Quoi ? Son coeur quand il veut conserve et perd sa flamme, C'est de ses passions se rendre le vainqueur.

Rutile

Ah ! Plus que de la fierté la douceur gagne un coeur.

Odénie

Comment peut-il m'aimer, il ne m'a jamais vue.

Rutile

Sur le renom une âme est bien souvent émue, S'il vous voyait vous-même il verrait dans vos yeux De quoi vaincre la monde, et le sort et les Dieux.

Odénie

Dites plutôt, flatteur, qu'en l'état où nous sommes, Je me vois en opprobre à ces Dieux comme aux hommes, Et que vote César, si j'avais des appas, À travers mille horreurs ne m'adorerais pas. Tous ses agents et lui reconnaissants mes charmes Parleraient peu d'amour au milieu des alarmes, Et malgré leurs motifs jugeraient à propos De ne point altérer ma gloire, et mon repos, S'il se peut toutefois que d'une âme tranquille Je puisse voir en trouble, et l'armée et la ville, Et que je puise ouïr qu'on me parle d'amour, Où le sort de la Reine émeut toute la Cour ; Non de votre César confident téméraire, Dites lui qu'un tyran ne peut jamais me plaire, Et que mon naturel qui penche à la douceur Ne veut dans un État qu'un juste possesseur. Votre maître est venu comme vont les tempêtes, Mais les coeurs ne sont pas au rang de ses conquêtes : Du sort, et de l'amour, des deux divers vainqueurs L'un donne les États, l'autre donne les coeurs, Le mien est pris, Rutile, et vous devez connaître Que c'est par d'autres soins que ceux de votre maître ; Il le devait gagner par ces soins différents, Et tout autre moyen que celui des tyrans ; Mais quel est ce grand bruit ? Quoi la Reine contente.

Scène 2

Zénobie, Rutile

Zénobie

Je retourne, Princesse, et reviens triomphante ; Mais Rutile en ces lieux, que faites vous ici ?

Rutile

Madame, mon abord vous donne du souci ; J'ai dû me retirer, mais vous devez apprendre Ce qu'un second emploi m'aura fait entreprendre.

Zénobie

Quoi qu'il en soit, Princesse, apprenez un combat Où le sort m'a rendu ma gloire et mon État ; Mon coeur contre Zabas et contre Timagène, Ne respirait qu'horreur, que colère et que haine, Quand pour ne rien devoir à ces faux généreux, J'ai voulu par mon bras remplir mes propres voeux, Je me suis donc armée, et sortant de la ville J'ai cru que mon dépit me rendrait tout facile ; Je me suis d'abord mise à la tête des miens, Et le tyran s'est mis comme au milieu des siens ; Le signal s'est donné, mais Dieux ! Nos deux armées Ont été moins par lui que par nous animées : Nos regards et nos voix ont causé plus de bruit, Que deux mers par leur choc n'en ont jamais produit ; La valeur de leur chef leur a versé dans l'âme, Cette bouillante ardeur dont le soldat s'enflamme ; Et cette soif de gloire altérant tout leur sang On eut pensé que Mars allait de rang en rang Ainsi que prévalant de cette ardeur guerrière Contre mes ennemis j'ai marché la première, Eux d'abord s'ébranlant, et marchand sans effroi Sont venus pas à pas comme au devant de moi ; Leur fierté m'a surprise et ne m'a point troublée, Si ce n'est quand la terre en parut ébranlée, Ce prodige m'a mise en quelque étonnement, Cependant à bon heur j'ai pris ce tremblement ; Les Romains de leur part l'imputant à nos charmes, En ont pris sur le champ de fatales alarmes, Mais ils n'ont pas laissé de combattre à nos yeux Comme si de leur démon eut dû vaincre les Dieux ; Nous ! De notre côté comme des Dieux visibles, Nous avons fait des coups à tout autre impossibles, Et l'on m'a vu combattre avec autant d'effort Que si mon seul génie eut dû vaincre le sort ; En effet j'ai vaincu, j'ai traîné la victoire, Et de deux champs d'horreur n'en ai fait qu'un de gloire ; Tout m'a cédé, Princesses, et de ma propre main, J'ai fait un prisonnier d'un Empereur Romain.

Rutile

Aurélian, MAdame, est en votre puissance ?

Zénobie

Oui, j'ai pris ton César malgré sa résistance, Ah ! Reine, m'a-t-il dit, je te cède à mon tour Comme ton prisonnier et de guerre et d'amour. J'ai d'abord ordonné sans lui faire réponse, Qu'on le remit sur l'heure au pouvoir de Léonce, Et que par Timagène étant ici conduit Il y fut amené sans désordre et sans bruit ; J'ai dû l'y précéder pour lui faire connaître De quel air Zénobie y doit voir un tel maître ; Mais pour ne laisser mes travaux imparfaits, Zabas poursuit encor tout ceux que j'ai défaits ; Tu sais, tu sais, Rutile, où montait son audace, Tu venais de sa part me présenter sa grâce, Et tu vas bientôt voir ce superbe dompté, Les deux genoux en terre implorer sa bonté.

Rutile

Non, à moins que le voir je ne le saurais croire.

Zénobie

La fortune devait ce miracle à ma gloire ; Après ce coup fameux je n'ai rien à vouloir.

Rutile

J'en serais convaincu si je pouvais le voir.

Zénobie

Tu peux le voir, il entre avecque Timagène.

bas.

Rutile

Dieux, qu'elle est abusée !

Scène 3

Timagène, Martian, Zénobie, Rutile

Timagène

Enfin je vous l'amène : Malgré tout son orgueil cet Empereur dompté Ne se repose plus que sur votre bonté. Sa prison l'a défait de son humeur hautaine. Vous le voyez soumis.

Martian

Auguste et grande Reine.

Zénobie

Ah ! Malgré ma victoire et nos inimités, J'ai honte, Aurélian, de vous voir à mes pieds. De grâce, levez-vous, et faites-moi connaître Ce qu'est un Empereur, ou ce qu'il devrait être, Quoi la maître du monde encore à mes genoux ? Ah ! Certes mon plaisir modère mon courroux. Quelque fureur dont Rome ait irrité mon âme J'aime à la voir en vous aux genoux d'une femme. Qu'il est beau, mon captif, quand par de fiers regards On voit ramper sous soi tout l'orgueil des Césars ! Levez-vous cependant, Rome étant ma rivale, Je ne veux plus souffrir qu'un des siens la ravale, Ni que le nom Romain étant comme abattu, La fortune à mes pieds réduise la vertu. Vous qui par un César conservez trop de l'homme, Dans un si grand revers, souvenez-vous de Rome, Et loin que d'un Reine elle prenne des lois, Que ses moindres arrêts font, et défont les Rois.

Martian

Un César devant vous ne se peut connaître.

Zénobie

Non, non, vous n'avez rien qui sente ici la maître. Je plains donc ma victoire et telle est sa rigueur, Que plus que tu vaincu j'ai pitié du vainqueur. On m'avait dit cent fois que vous étiez un homme, Dont l'orgueil naturel enchérissait sur Rome, Et loin de voir en vous le premier des Romains, J'y trouve en l'y cherchant le dernier des humains. Aussi vous n'avez eu qu'une basse naissance ; Rarement la vertu vient avec la puissance, Et la grandeur suprême avec tous ses appas Contraint le naturel et ne le détruit pas. PArlez, parlez Rutile, est-ce là votre maître ?

Bas.

Haut.

Rutile

Je suis aussi troublé que je le pouvais être. Dieux ! Quelle s'est trompée, achevons son erreur. Quoi Seigneur !

Martian

Dans ces lieux tu vois ton Empereur.

Rutile

Mais dites moi Saigneur, comme on a pu vous prendre.

Martian

Ah ! Le moindre des siens le pouvait entreprendre ; Mes armes, mon bouclier, mes ordres et ma voix Les assureraient de tout ce que j'étais. Toutefois mon destin a modéré sa haine, En me faisant captif par les mains de la Reine.

Zénobie

Et par ce même sort mon coeur est abusé Si je crois triompher d'un César supposé, Est-ce vous dont le nom plus craint que le tonnerre ? A mis dans l'Univers tous les trônes parterre . Vous qui vous élevant sur tous les potentats Avez choqué ma gloire et détruit mes États ; Si ce peut-être vous que j'en sois convaincue, Je fus digne cinq fois d'être par vous vaincue. Vous perdant votre honte, ou quittant votre effroi Soyez digne une fois d'être vaincu par moi.

Martian

Vous traitez votre maître avecque trop d'outrage.

Zénobie

Quoi donc Aurélian reprend enfin courage, Et d'un ton orgueilleux condamnant mon erreur, Qui commence en captif finit en Empereur. Mais ne saurez vous pas, vous qui faites mon maître, Qu'il faut pour être tel, être digne de l'être, Et qu'en vain la valeur vous élève à ce rang, S'il n' pas tout l'éclat que lui donne un beau sang. Le sang de Cléopâtre est encore dans mes veines ; Je veux sceptre pour sceptre, et des Rois pour des Reines. Mais des Rois qui soient nés ce qu'ils sont en effet, Et tels qu'après le sang le mérite les fait. Vous donc qui n'avez rien ni de l'un ni de l'autre, Dites-moi quel orgueil est comparable au vôtre ; Vous mon maître ! Ah les Dieux seraient trop en courroux. S'ils m'osaient présenter un tel maître que vous.

Martian

Je le suis de l'Empire ;

Zénobie

Ah ! Rebut de la terre, T'oses-tu prévaloir des fureurs de la guerre, Va lâche tes pareils, et de tels conquérants Ne sont au fond du coeur que d'infâmes tyrans, Maintenant que l'eEmpire est donné comme en proie Le moindre survenant le déchire avec joie, Quand d'un de ses lambeaux s'étant tout revêtu La crime par sa main dépouille la vertu. Vous donc des vrais Césars trop indignes images, Vous faites de l'Empire un vrai champ de carnages, Et des titres d'Auguste, et d'Empereur Romain Des noms de destructeur de tout le genre humain.

Martian

Madame votre audace est ici sans égale.

Zénobie

Lâche persécuteur de la grandeur royale Tu crois que Zénobie il ne soit pas permis D'enrichir de bien haut sur les Sémiramis. Je vais bien au delà de ces illustres femmes Dont la gloire animait et les coups et les âmes ; Et qu'on vit par l'ardeur des coeurs qu'elles ont eux, De femmes par leur sexe, hommes par leurs vertus. Enfin, Sémiramis avait conquis l'Asie, Moi j'aurais tout conquis sans votre jalousie, Et de tout l'Univers ; mais ! Vous voici Zabas ; Et bien notre victoire a mis l'Empire à bas : De moins sous mon pouvoir vous en voyez la maître.

Scène 6

Zabas, Zénobie, Martian, Timagène, Odénie

Zabas

Nous sommes tous trompés, vous ne tenez qu'un traître ; Celui que vous prenez pour être Aurélian En est le Lieutenant et nommé Martian.

Zénobie

Mais dit-il vrai perfide ?

Zabas

En vain il se déguise.

Zénobie

Et vous Rutile aussi, vous m'avez donc surprise.

Zabas

Nous crûmes comme vous que c'était l'Empereur, Mais peu de temps après nous vînmes note erreur. Vous étiez de retour avecque votre proie, Quand le Ciel en tristesse a changé notre joie, Et qu'un gros d'ennemis caché dans les vallons A fait de tous côtés couler des bataillons. Ces amples défilés s'épandant dans la plaine, J'ai dès l'abord jugé notre perte certaine Mais je n'ai pas laissé que de fondre sur eux, Comme si la fortune eut dû suivre mes voeux. J'ai fait ce que j'ai pu, mais effort inutile J'ai perdu la bataille, et hasardé la ville, À peine accompagné de deux mille chevaux, Je me viens rendre ici.

Zénobie

Dieux, est-ce assez de maux, Ah ! Que vous m'éprouvez, mais grâce à mon courage, Mon sort sur ma vertu n'a pas tout l'avantage ; À quelques soupirs près qu'arrache ma douleur La force de mon âme égale mon malheur.

Zabas

Aurélian a crû.

Zénobie

Je vois son stratagème, Il a crû que j'airais et combattrais moi-même, Et qu'offrant Martian au cours de ma valeur Une prompte victoire en vaincrait la chaleur ; Comme il pensait encor qu'étant trop animée, J'irais me l'immoler au coeur de son armée, Il voulut à sa tête immoler l'un des siens, Et par un vain triomphe ôter le coeur aux miens. Vous qu'il a pu choisir pour être son semblable Ce dangereux emploi vous rend considérable, Et ses armes enfin qu'il vous a fait porter Vous font digne à mes yeux de la représenter ; Non, non, ce vain objet n'a plus pour moi de charmes, J'admire votre zèle et ne vois plus ses armes, Et l'admiration l'emportant sur l'erreur Ne me permet pour vous ni mépris ni fureur.

Martian

Puis donc que de mon maître on découvre la ruse Je n'ai plus qu'à vous dire,

Zénobie

Ah ! Je me désabuse, Vos armes m'ont trompée, outre que mon erreur Vient de n'avoir point vu vous lâche Empereur/ Adieu, quoi que je trouve une vengeance aisée, Je ne vous punis point de m'avoir abusée, Et m'avoir tantôt dit, je te cède à mon tour Comme ton prisonnier et de guerre et d'amour. C'est là de votre maître un indigne artifice, Et vous ne m'en semblez qu'un innocent complice. Je vous loue et le plains, dites-lui cependant Que malgré lui mon coeur se trouve indépendant. Adieu, sortez tous deux ; Nous, défendons la Ville ; Qu'elle soit mon tombeau comme elle est mon asile, Et que malgré du sort l'impitoyable loi Ne pouvant vivre ailleurs, je meure au moins chez moi.

Zabas

En vain vous essuyez de nouvelles traverses, Nous attendons encor l'assistance des Perses.

Timagène

Nous sommes en état de tenir quelques jour Et de nos alliés recevoir le secours, Il est déjà tout prêt sur les bords de l'Euphrate.

Zénobie

C'est là l'unique espoir dont ma gloire se flatte, Allons mes généraux jusques sur nos remparts Faire arborer partout nos derniers étendards. Allons, ma fille, allons, Odénat fut ton père, Et pour surcroît d'honneur Zénobie est ta mère. Suis-moi si je la suis.

Odénie

Mon âme est toute à vous.

Zénobie

Bravons donc du tyran la grâce et le courroux. Sa haine ou son amour n'est fort indifférente Si tu veux m'imiter réponds à mon attente, Et montre par toi-même à de pareils vainqueurs Qu'on peut plutôt gagner nos États que nos coeurs.

Acte III

Scène 1

Zénobie, Zabas, Odénie, Timagène

Zénobie

Mon peuple se veut rendre, et par cette faiblesse Veut livrer aux Romains sa Reine et sa Princesse, De haut de nos remparts il me vient d'enlever, Sous le prétexte feint de ma vouloir sauver. Quoi, grands Dieux ! Les Romains deviendraient-ils mes maîtres ?

Zabas

Palmyre est tout rempli de blessés et de traîtres.

Zénobie

Parlez mieux, Adamas en est le Gouverneur, Il a de la valeur comme il a de l'honneur ; Je reconnais sa foi, son zèle, et son courage.

Zabas

Qui pourrait résister contre un si grand orage ? Malgré tous ses efforts il pourra entraîner.

Zénobie

Je vois bien ce que c'est, on veut m'abandonner ; Mais pourquoi m'alarmer, ô la faiblesse extrême, Je n'ai par tout perdu, si pour moi j'ai moi-même, Confesse moi destin, si ma vie est à toi, Que l'instant de ma mort ne peut être qu'à moi. En vain de ta grandeur le monde a tant de marques, La mort comme le sort sait faire des Monarques, Et quand une grande âme est lasse de souffrir, C'est être tout-puissant que de pouvoir mourir.

Zabas

Fuyez, nous vous suivrons, ayant donné cent marques.

Zénobie

Mes visibles sujets sont sujets sont mes secrets monarques, Dites tout, mes tyrans, m'aimant dont tour à tour, Vous faites de mon coeur un trophée à l'amour, Vous à qui je fiais les restes de ma gloire, Perdez-vous la raison, perdez-vous la mémoire ; Vous êtes mes sujets, vous m'avez tout promis, Et vous m'opprimez plus que tous mes ennemis.

Odénie

Il faut qu'il se déclare, en vain il se déguise.

Zabas

Soit avis, ou soupçon mon âme en est surprise ; Mais Madame, en un mot quel que soit mon amour, Il est plus pur cent fois que la source du jour.

Timagène

Ah ! Madame, il faut fuir, la bataille est perdue ; La ville malgré nous sera bientôt rendue, Et si vous ne fuyez de ces barbares lieux, Le dernier des malheurs va paraître à vos yeux ; L'on vous attend à Rome.

Zénobie

Effroyable menace, Mon honneur me retient, et ma crainte me chasse. Allons puisqu'il le faut, tel est enfin mon sort Qu'il faut fuir mon vainqueur, sans éviter la mort ; Mais avez qui de vous doit aller votre Reine.

Timagène

Nous l'imputons au sort plus qu'à votre valeur.

Zabas

Si ce n'est pas mon crime, au moins c'est mon malheur.

Zénobie

Quel étrange combat, quel dessein est le vôtre ? Quoi me servant tous deux, me céder l'un à l'autre, Ah ! Qu'un pareil spectacle a de quoi m'étonner Si c'est une vertu que de m'abandonner.

Zabas

Je vous défendrais mal, mais l'heureux Timagène.

Timagène

Je puis garder ici des restes de la Reine.

Zénobie

Et bien sans intérêt, et sans autorité, Je prétends vous juger par la seule équité. Zabas m'accompagnera dans ma première fuite, Timagène à son tour doit prendre ma conduite, Et penser toutefois quand tels seraient ses voeux, Que qui suivra mon sort n'est pas le plus heureux.

Zabas

Ayez soin de la Reyne ;

Timagène

Et vous de la Princesse.

Odénie

Adieu Prince ; Ah ! Madame, est-ce ainsi qu'on me laisse ?

Zénobie

Reste ici, ta présence est utile en ces lieux. Adamas ou césar respectera tes yeux ; Le traître, ou le vainqueur ne q$eut qu'en ta présence Rompre sa trahison, ou forcer sa puissance.

Zabas

Je vais voir Adamas, et changeant ses desseins, Le faire renoncer aux offres des Romains.

Zénobie

Allons donc voir la Perse, et chercher une armée, Que le bruit de mon nom doit avoir animée, Nous reviendrons bientôt.

Odénie

Je vous suivrai du moins.

Zénobie

Demeure, nous craignons la suite, et les témoins, Je m'en vais déguiser, et m'étant travestie Cacher aux yeux de tous ma honte et ma sortie, Toi, commande à la ville, et d'un coeur résolu Vois tout ce que de nous le sort aura conclu, Adieu, ma fille adieu, quelle faiblesse indigne, Et ne peut supporter que les larmes aux yeux, Tu donne par ton deuil quelque avantage aux Dieux, S'ils nous traitent sans grâce, endurons sans murmure, Soyons aussi forts qu'eux en souffrant leur injure ; Ou par notre constance enchérissant sur eux. Par eux infortunés soyons par nous heureux.

Scène 2

Odénie, Diorée

Odénie

Ah, depuis que le Sort fait des coups de sa haine Il n'a jamais produit une si triste scène. Non, jamais la Fortune aux yeux de l'Univers N'étala par fureur un si fameux revers ; Après tant de grandeurs Zénobie est en fuite, Mais quoi, sa vertu propre en a pris la conduite; Elle n'est pas à plaindre, et c'est moi qui la suis, Je sens tous mes malheurs, je ne veux ni ne puis. Cette âme que les Dieux ne firent pas commune Dompte tout à la fois amour, sang et fortune, Et moi sur qui le sens peut régner à son tour, Je souffre du destin, du sang et de l'amour, Faut-il en ce moment que tous les trois m'oppressent ? Mes dignités, ma mère, et mon amant me laissent, Et pour peu que les Dieux aident à leur effort Je ne vois plus pour moi que moi seule, ou la mort ; N'importe, le trépas est moins épouvantable Que d'un palais désert le désordre effroyable, Dieux, quelle solitude, horribles ornements, Lamentable silence, affreux pressentiments, Hola, Gardes, à moi.

Diorée

Vous n'avez plus personne.

Odénie

Infortunés, voilà comme on vous abandonne, Le bonheur fait le foule, on le suit en tous lieux, Et les Romains l'ont mis au nombre de leurs Dieux. Vous lâches courtisans, suivez ce doux mobile, Nous avons mis bon ordre à nous faire un asile ; Mais Zabas, qu'est-ceci, faut-il enfin mourir ?

Scène 3

Zabas, Odénie

Zabas

Rien contre Aurélian ne vous peut secourir, Le perfide Adamas commandant nos cohortes, À de la ville aux siens ouvert l'une des portes. Les Romains sont entrés, tout le peuple en fureur Se fait tailler en pièce aux yeux de l'Empereur.

Odénie

Nos tristes fugitifs sont ils hors de la ville ?

Zabas

Je ne sais, s'ils y sont, ils y sont sans asile.

Odénie

Où courir maintenant ?

Zabas

Vos soins sont superflus, Qui les rechercherais ne les trouverait plus ; C'est à vous à remplir la place de la Reine, Soutenez comme il faut l'arrogance Romaine. Et faites qu'en bravant l'audace des Césars, Ce qu'a manqué mon bras soit fait par vos regards.

Odénie

Quoi l'épée à la main, venez vous de combattre ?

Zabas

Aux portes du Palais le nombre a pu m'abattre, De moins en combattant contre un gros des Romains, Ce fer, ce fer ingrat s'est brisé dans mes mains, Cependant c'est ici que je me viens défendre, Ou qu'il faut que ma mort m'empêche de ma rendre.

Odénie

Que pouvez-vous tenter ?

Zabas

Je ne veux que périr ; Mais ne puis-je, destin, ni vivre ni mourir. J'ai perdu malgré moi la bataille et la ville, Quoi ! Vivre malgré moi m'est-il plus difficile, Ô Dieux ! Dont l'injustice aime à me voir souffrir, Faut-il vivre pour vaincre, et vaincre pour mourir. Je combats pour ma mort avec la même envie Qu'un téméraire heureux combattrait pour sa vie, Et par trop d'infortune il ne m'est pas permis, De mourir ni par moi, ni par les ennemis.

Odénie

Votre épée est rompue ;

Zabas

Ah ! Qu'on apprenne à Rome Que toute se grandeur n'a pu vaincre un seul homme. Et que tant que Zabas eut l'épée à la main, Il eut de quoi braver tout l'Epire Romain. Celle dont la valeur ne fut jamais commune Eut besoin contre moi de toute ma fortune, Et j'eusse sans les Dieux quelle arme à son secours Tôt ou tard de sa gloire interrompu le cours. Mais hélas ! Est -il dit qu'étant hors de défense, Il faille pour mourir implorer sa clémence, Et qu'à mon impuissance étant abandonné, On me refuse un bien que j'ai cent fois donné. Ô ! De mon sort ingrate et cruelle complice, Faut-il que ma valeur me serve de supplice ? Et qu'une même épée en signalant ma foi Fasse tout pour autrui n ne fasse rien pour moi. Ô d'un tronçon d'épée image trop funeste, J'en avais trop du tout, j'en ai trop peu du reste ; Trop du tout, pour mourir par les bras des Romains, Et du reste, trop peu pour mourir de mes mains.

Odénie

Je puis vous empêcher...

Zabas

Inutile tendresse ; Mais vous lâches Romains, je vois votre faiblesse, Si j'en avais trop peu pour vous faire périr, Il m'en restait assez pour vous faire frémir. Vous n'oseriez monter ; quoi ! Par ma seule audace Ayant senti mes coups, vous craignez ma menace ; Mais la force ma manque et ma vois s'affaiblit.

Odénie

Quoi, votre sang se perd, et votre front pâlit.

Zabas

Ah ! Mon bras est percé, je le sens bien, Madame, Ma force me venait du côté de ma flamme, Et l'amour à mon zèle unissant son effort Contestait à l'envi ce triomphe à ma mort ; Mais l'ardeur du combat, mon amour et mon zèle, Quelques feux qu'ils aient eux feront toujours moins qu'elle. Quoi mon coeur tu te rends ?

Odénie

Ah ! Courons au secours.

Zabas

Cherchez vous des Romains pour prolonger mes jours ; Laissez moi mourir libre et selon mon envie Consommer par ma mort la gloire de ma vie. Laissez moi donc de grâce un bienheureux moment, Où le sujet mourant peut mourir en amant.

Odénie

Quoi donc mon assistance !

Zabas

Est est injuste et vaine Je la refuserais de la main de la Reine, Vous qui vouliez tantôt connaître mes désirs, Découvrez mon ardeur dans mes derniers soupirs. J'aime, j'aime la Reine et l'ai toujours aime, C'est ce feu dont mon âme est encore animée, Tant je sens dans mon coeur par un divin retour Que l'amour y sert d'âme et l'âme y sert d'amour. Ainsi dans cette ardeur qu'ils avaient de ma suivre, Je vivais pour l'aimer, et je l'aimais pour vivre ; Et cependant la mort que rien ne peut charmer Ma fait cesser de vivre aussi bien que d'aimer.

Odénie

Ah ! Voici les Romains.

Zabas

Ne craignez rien, Madame, Un beau reste de gloire anime encore mon âme.

Scène 4

Avrelian, Zabas

Avrelian

Madame, pourquoi fuir, que craignez vous de nous ! Rentrez soldats, vous Zabas, rendez vous.

Zabas

En effet rendons nous, je ne m'en puis défendre ; Mais c'est à la nature à qui je dois me rendre, Et sans être vainqueur, ni vaincu à demi. Je cède à ma faiblesse et non à l'ennemi ; Je n'en puis plus, je tombe.

Avrelian

Allez, qu'on la soutienne ; Ayez soin de sa vie autant que de la mienne, Elle importe à ma gloire.

Zabas

Ah ! Triomphe trop vain.

Avrelian

Ce Prince méritait d'avoir été Romain.

Scène 5

Avrelian, Odénie, Un Garde

Avrelian

Je suis vainqueur, MAdame, et telle est ma victoire Qu'il faut que tout le cède au courant de ma gloire. Oui l'Univers entier relève de mes lois, Et j'ordonne à mon gré de la tête des Rois.

Odénie

Est-ce là d'un César la naturel langage ?

Avrelian

Princesse, si c'est vous, je vous rends mon hommage ; Je sais ce que je dois à mes divins attraits, De qui la renommée a fait tant de portraits, Mais de quelques appas qu'elle vous ait pourvue, Ce qu'elle en fait pense le cède à votre vue. Cent bouches que pour vous elle emploie en tous lieux N'en ont jamais tant dit qu'en découvrent mes yeux.

Odénie

Quittez ces faux respects, agissez en barbare.

Avrelian

Peut-on l'être en voyant une douceur si rare.

Odénie

Tyran, si ma douceur avait quelque appas Votre fier naturel ne l'irriterait pas.

Avrelian

Et ne voyez vous pas qu'à l'objet de vos charmes, Mes soldats par mon ordre ont tous mis bas les armes. Et que toute ma grandeur attend en soupirant Ce que vous ordonnez du cour d'un conquérant.

Odénie

Ah ! Qu'un tyran feint mal, pourquoi cet artifice ? Pensez-vous m'éblouir au bord du précipice.

Avrelian

Rutile vous a dit qu'elle était mon ardeur.

Odénie

Vous n'en eûtes jamais que pour vitre grandeur ; Veillez ici pour elle, on peut vous y surprendre.

Avrelian

Vous cour de sa part ne peut rien entreprendre.

Odénie

Faut-il s'en étonner, c'est pas la trahison, Qu'Adamas vous conduit jusques dans ma maison.

Avrelian

Je vous y trouve seule, on vous quitte de disgrâce.

Odénie

Sachant votre venue, on vous quitte le place.

Avrelian

La prudent suit toujours le parti du plus fort.

Odénie

La vertu quelquefois enchérit sur le sort.

Avrelian

Cependant tout vous quitte.

Odénie

Et c'est par tyrannie ; Il suffit que mon coeur me tienne compagnie.

Avrelian

C'est un mauvais suivant qu'un coeur trop généreux.

Odénie

Je tiens pour les constants.

Avrelian

Et moi pour les heureux.

Odénie

Vous ne le ferez pas s'il faut que j'en ordonne.

Avrelian

Votre malheur m'afflige, et votre coeur m'étonne.

Odénie

Je suis à Zénobie, en êtes vous surpris.

Avrelian

N'étant que gouverneur j'ai souffert ses mépris.

Odénie

Quand on devient César, en est-on plus à craindre ?

Avrelian

En voyant mon pouvoir vous vous devriez contraindre.

Odénie

Sans vous considérer je vois ce que je suis.

Avrelian

Et quand vous l'ignorez je sais ce que je puis.

Odénie

La Reine vous connaît, je pourrai vous connaître.

Avrelian

Elle tarde longtemps à recevoir son maître.

Odénie

Son maître, c'est trop dire, elle n'en eut jamais.

Avrelian

Je commande pourtant dans son propre palais.

Odénie

La fortune en fureur, vous a mis sur son trône.

Avrelian

Je la voudrais bien voir cette illustre Amazone.

Odénie

Et pour ne vous point voir elle a suis de ces lieux.

Avrelian

Aussi bien qu'à mon bras, se soustraire à mes yeux ; Ah Destin considère où ma gloire est réduite; Cette Raine fuyant, ma fortune est en fuite. Quoi n'ai-je souffert si surmonté de maux ? Que pour perdre en un jour la prix de mes travaux. Fortune, encore un coup, que tu m'es inhumaine ; Tu perds également mon amour et ma haine ; Et m'aidant également à me mettre au nombre des héros ; Tu fais tout pour ma gloire, et rien pour mon repos ; Mais d'où vient ce grand bruit [?]

Un Garde

Seigneur, voici la Reine, Qu'avecque Diorée un soldat vous amène ; Elle se retirait dans le fond d'une tour, Qu'à peine pénétrait la lumière du jour.

Scène Dernière

Avrelian, Ilione, Odénie, Rutile

Avrelian

Ouvre mes yeux, Madame, et quittez les ténèbres.

Ilione

Je ne revois partout que des couleurs funèbres ; Ma Cour et mon palais n'offrent à mes regards Que l'indigne appareil du plus vain des Césars.

Avrelian

Jusqu'ici votre audace a pris trop de licence.

Ilione

La colère des Dieux m'a mise en ta puissance ? Garde d'en abuser trop superbe Empereur, Et cesse, si tu peux, d'irriter leur fureur. Vous, ma fille, apprenez que l'amour d'un tel homme Sent l'orgueil d'un tyran et l'audace de Rome, Et qu'il faut traiter avecque moins d'honneur, Que je n'ai dû souffrir l'amour d'un gouverneur.

Bas.

Haut.

Odénie

Il s'abuse à son tour, aidons à l'artifice. Quoi, Madame, les Dieux souffrent cette injustice.

Ilione

Vous me voyez, ma fille, au pouvoir des Romains.

Avrelian

En effet, elle et vous, vous tombez dans mes mains.

Ilione

Cesse de m'alarmer par ta toute puissance.

Odénie

C'est d'un usurpateur la dernière licence.

Avrelian

Elle me montre en vain ces superbes regards, Donc elle a vu ramper tout l'orgueil des Césars. Est-ce vous ; dont l'audace a nulle autre seconde, A crû voir à ses pieds la seul maitre du monde ; Et qui dans Martian, croyant parler à moi, M'avez cent fois blâmé de bassesse et d'effroi ; C'est maintenant à moi d'abattre votre audace.

Ilione

D'un lâche MArtian je ne tiens pas la place ; Je veux remplir la mienne, et te faire avouer Que loin de m'en blâmer, il faudra m'en louer.

Avrelian

Rutile ! Qu'est ceci ?

Rutile

La Reine est échappée.

Avrelian

Quoi vous ne l'êtes pas ?

Ilione

Ton attente est trompée.

Rutile

Ce n'est que sa suivante ; et qui vous avait dit Que c'était Zénobie ?

Avrelian

Ah ! Je suis interdit.

Rutile

La Reine s'est sauvée avecque Timagène ; Je viens de le savoir.

Avrelian

Ma victoire est donc vaine.

Rutile

Toutefois Martian court encore après eux.

Avrelian

Zénobie est en furie, ah ! Vainqueur malheureux Vous qui dans ce dessein l'avez favorisée, Du moins avouez-moi qu'elle s'est déguisée ; Autrement de Palmyre elle n'eut pu sortir.

Ilione

Elle est dans ce palais.

Avrelian

Qu'on la fasse investir ; Que rien d'ici n'échappe, et qu'on mette à la géhenne Quiconque a pu savoir le départ de la Reine.

Ilione

Pour le moins Ilione égale Martian, L'un trompe Zénobie, et l'autre Aurélian. J'ai donc pu de ma Raine en dépit de ta suite ; Et malgré tous tes soins faciliter la fuite, Et lui donnant le temps de se pouvoir sauver La remettre en état de te venir braver. Juge donc qui de nous montre plus de courage Et qui vous imitant fait mieux son personnage.

Avrelian

Qu'on l'ôte de mes yeux.

Ilione

Qu'on me mène à la mort.

Avrelian

Qu'on attende à loisir je règlerai son sort.

Odénie

C'est là de Zénobie une digne peinture.

Avrelian

Que trouvez-vous de grand dans sa lâche imposture ?

Odénie

Et que remarquez-vous d'illustre et de parfait En celui dont la peut vous a mal contrefait.

Avrelian

Qui méconnait la Reine.

Odénie

On la devait connaître.

Avrelian

On est plus obligé de connaître son maître.

Odénie

Dès longtemps il court d'elle, et cent et cent tableaux ; Mais, à n'en point mentir, les vôtres sont nouveaux. Depuis si peu de temps vous régissez l'Empire Qu'on en voit point encor dans la Cour de Palmyre ; Outre qu'à mieux parler nous voulons des portraits Dont la seule vertu compose tous les traits ; Non pas de ces tableaux qui sentent le carnage. Où le crime paraît jusques sur le visage, Et qui tous détrempés et de sang et de pleurs Forment par leur objet les communes douleurs. Avez vous donc pensé ? Qu'au terme où nous sommes Nous eussions le portrait du plus cruel des hommes. N'était-ce pas assez que l'on sut vos rigueurs, Sans effrayer les yeux aussi bien que les coeurs.

Rutile

Seigneur, votre bonté s'attire cet ouvrage.

Avrelian

Que veux-tu, mon amour anéantit ma rage. Orgueilleux rentrez dans votre appartement ; Et là vos apprendrez quel est mon sentiment.

Odénie

Je suis toujours le mien.

Avrelian

Allons chercher la Reine, Avant que mon amour, satisfaisons ma haine, Et comme aux yeux du monde, aux yeux de cette Cour, Couronnons à l'envi ma haine et mon amour.

Acte IV

Scène 1

Avrelian, Rutile

Avrelian

Conquêtes imaginaire, et victoire inutile.

Rutile

Nous avons parcouru la Palais et la Ville, Mille homme en campagne ont suivi Martian.

Avrelian

Qu'est ce que tu peux prétends superbe Aurélian ? Zénobie est sauvée, et tu vois la Princesse Triompher à tes yeux de toutes sa faiblesse ; Zabas même, dit-on prêt à perdre le jour Condamne insolemment ma gloire et mon amour.

Rutile

Zabas se porte mieux, et dans cette aventure Il semble que l'amour ranime la nature ; Son bras percé de coups en prend de la vigueur, Et semble se sentir des forces de son coeur. Je vous dirai bien plus, la colère l'enflamme, Et répand dans ses yeux le trouble de son âme ; Rutile, m'a-t-il dit, dis à ton Empereur Qu'en maltraitant ma Reine, il craigne ma fureur ; Là-dessus se levant et marchant plein de rage Il nous a fait trembler avec son seul courage, Et nous a fait paraître en un pareil transport Que quelquefois l'amour est plus fort que la mort.

Avrelian

Faut-il donc que l'amour ? Qui me veut seul poursuivre, L'empêchant de mourir, m'empêche ici de vivre ; Qu'ai je fait à l'amour pour être ainsi traité ! Ah ! J'en vois la raison dans ma félicité ; On est malaisément par une loi commune Fortuné par amour, comme heureux par fortune ; Et tel est des faveurs le partage inégal Qu'il n'est ni mal sans bien, ni bien aussi sans mal.

Rutile

N'être vous pas content, vous le Dieu de la Terre.

Avrelian

Pour tout autre que moi j'ai terminé la guerre, Quelle douleur mêlée aux plaisir d'un vainqueur, Qui gagne l'Univers ne peut gagner un coeur ; Ne me vante donc plus tout ce qui n'est que pompe, Sous des noms d'Empereurs la la fortune nous trompe, Et par son vain spectacle et ses coups éclatants Elle fait les Césars, et non pas les contents ; J'en suis un grand exemple, et tu peux reconnaître Que le sort qui m'a fait à l'amour pour son maître, Et que ce même amour sur moi seul se ressent De ce que son sujet m'a rendu si puissant ; Es-tu content d'amour ? Tu m'as fait un esclave, Je bravais tout l'Empire, une fille me brave. Enfin malgré cet air dont j'ai toujours vécu J'ai vaincu tout le monde, et l'amour m'a vaincu.

Rutile

Quoi Seigneur, Zénobie étant hors de vitre âme.

Avrelian

Changeant de qualités, j'ai dû changer de flamme ; En effet par un prompt et secret différent L'amour naissant en moi détruit détruit l'amour mourant ; je ne sais qu'elle ardeur qui vient de ma colère, Me fait aimer la fille ayant aimé la mère ; Et pas un changement dont je suis si surpris, Donner haine pour haine, et mépris pour mépris ; Zénobie autrefois dédaigna ma poursuite, Ma fortune aujourd'hui condamne la conduite, Et ma toute puissance irritée à son tour Me venge de l'affront qu'en reçut mon amour ; Mais ce qui me surprend dans mon ardeur nouvelle, Est de voir la Princesse aussi fière que belle, Et mêlant le dédain avec les appas Me donner un amour qu'elle ne reçoit pas ; L'ingrate doit venir, la voici l'insensible.

Scène 2

Avrelian, Odénie, Un Garde

Avrelian

Votre audace, Madame, est donc toujours visible ? L'Empereur des Romains devant vous n'est-il rien ?

Odénie

Je vous rends, par votre ordre, un second entretien ; Je viens savoir de vous ce que j'en dois attendre.

Avrelian

Princesse, mon aveu ne vous doit plus surprendre. Vous avez vu ma flamme, et tel est mon amour Que sans peine et sans honte il s'est pu mettre au jour. Rien ne s'oppose au feu que je vous fais paraître, La force et la beauté l'ont voulu faire naître, Si pour justifier un amour si pressant, Vous êtes toute aimable, et je suis tout puissant.

Odénie

Quel amour ? Qui se montre au milieu des alarmes ?

Avrelian

L'amour se déclarant a toujouts quelque charmes.

Odénie

Ah ! Par une douceur que pratiquent les Dieux, Qui veut gagner les coeurs se doit gagner les yeux.

Avrelian

Ne vous y trompez pas, je hais qui me dédaigne, Ne pouvant être aimé, je veux que l'on me craigne ; Qui vous parle en amant vous peut faire périr.

Odénie

Si vous savez régner, nous saurons bien mourir.

Avrelian

Quoi la mort plus que moi vous est elle agréable ?

Odénie

Un tyran amoureux est rarement aimable.

Avrelian

Mon crime n'est vraiment qu'un innocent forfait, Et je ne suis tyran qu'autant qu'on me le fait, L'audace de la mère irrita mon courage, Le mépris de la fille en ce moment m'outrage, Et par le prompt excès de mon ressentiment Vous fait un ennemi dans le coeur d'un amant.

Odénie

Tel est le digne effort de la fierté Romaine, L'amour chez vos pareils est semblable à la haine, Et je ne saurais faire un jugement certain D'un ennemi mortel et d'un amant Romain.

Avrelian

Orgueilleuse, est-il dit ? Que votre âme inhumaine N'ait jamais éprouvé ni l'amour ni la haine, Et qu'étant sans tendresse et sans inimitié, Je n'obtienne de vous ni peine, ni pitié.

Odénie

Pour de l'amour pour vous je m'en trouve incapable ; Et n'ai de la pitié que pour un misérable.

Avrelian

Cruelle, je le suis,si je ne suis aimé ; Qu'importe à mon repos de me voir renommé. Les héros après tout ne sont que des idoles ; L'amour a des effets, la gloire a des paroles ; Si par un sentiment découvert ou caché On est flatté par l'un, ou par l'autre touché. Ce n'est pas que l'esprit n'ait de la peine à croire La gloire sans l'amour, ou l'amour sans la gloire ! Tous les deux à l'envi se servent d'ornement, Et confondent en eux le vainqueur et l'amant ; Je suis et l'un et l'autre, et je veux être aimable : Cependant mes désirs me rendent haïssable, Et plus je puis aimer et prétends être aimé, Moins pour moi votre coeur se rencontre enflammé. De grâce ne ma faveur animés mieux votre âme ; Vous allumez mes feux, prenez part à ma flamme, Et ne permettez pas qu'en une même loi La froideur soit en vous quand l'ardeur est en moi.

Un Garde

Seigneur vous triomphez, enfin voici la Reine Que Martian conduit avecque Timagène.

Avrelian

Hé quoi, Dieux ! Dans un temps que j'y songeais le moins.

Scène 3

Martian, Avrelian, Odénie, Zénobie, Timagène

Martian

À la fin la fortune a secondé mes soins.

Avrelian

Songez à vous Princesse, on va cesser de feindre.

Odénie

Je sais bien qu'un tyran ne se saurait contraindre.

Avrelian

Que ne de dois-je point, généreux Martian.

Martian

Seigneur, je suis encore une autre Aurélian, J'ai surpris hors des murs Timagène et la Reine ; Elle était travestie.

Avrelian

Ah ! Quelle souveraine.

Zénobie

Trop indigne Empereur, vrai tyran des humains, Que n'aurais-je pas fait pour sortir de tes mains.

Timagène

César, regarde-moi, ce spectacle est indigne.

Avrelian

Comme votre valeur, votre audace est indigne, Il ne vous sied pas mal d'être chargé de fers.

Timagène

J'ai donc cet avantage avec tout l'univers ; Tout le monde par toi gémissant sous la chaîne, Comme par compagnie y doit voir Timagène ; Mais hélas ! Par un coup dont je suis abattu, Dans une Zénobie il y voit la vertu.

Scène 4

Avrelian, Zénobie, Odénie, Timagène

Avrelian

Madame, votre erreur s'est-elle dissipée ?

Zénobie

Qui m'était inconnu me peut avoir trompée.

Avrelian

Vous vous connaissiez mal en Empereur Romain.

Zénobie

Et vous en Zénobie.

Avrelian

On plaint un coeur si vain, Je suis maître du monde.

Zénobie

Et je suis ma maîtresse.

Avrelian

Témoin, témoin vos fers.

Zénobie

C'est par votre faiblesse, Je serais libre ici si l'on ne m'y craignait.

Avrelian

Autrefois dans l'orgueil Zénobie y régnait.

Zénobie

Elle y commande encor par un droit légitime, Et tel que le vertu peut l'avoir sur le crime.

Avrelian

Vous me regardez donc comme un usurpateur.

Zénobie

Qu'êtes vous en effet que mon persécuteur ?

Avrelian

Je suis votre Empereur par le droit de la guerre.

Zénobie

Et par le même droit le tyran de la terre, Mais ce n'est pas assez d'envahir tant d'États Si l'infidélité n'est jointe aux attentats. Oui, le lâche Adamas sachant mon entreprise Dedans une embuscade a trahi ma franchise, Et par lui Martian apprenant nos desseins, Et surpris et vivants nous met entre vos mains : Voilà de mon tyran le superbe avantage.

Avrelian

Condamnant vos projets je plain votre courage.

Zénobie

J'eus toujours des desseins aussi justes que grands.

Avrelian

Jugeons par le succès de tous nos différents.

Zénobie

Quoi par l'événement, c'est un mauvais arbitre.

Avrelian

Quoi que vous en pensez le bonheur est un titre.

Zénobie

Il l'est chez les Romains.

Avrelian

Je m'en suis bien servi.

Zénobie

Tout selon cette loi se voir par eux ravi, Ceux dont leur tyrannie opprime la puissance En perdant leurs états perdent leur innocence.

Avrelian

Ce n'est pas au vaincus à blâmer les vainqueurs.

Zénobie

Ni ce n'est pas au sort à triompher des coeurs.

Avrelian

Vous seriez en état de louer la fortune, Si, quand je vous aimai.

Zénobie

Ce seul mot m'importune, Apprenez qu'un amant ne peut plaire à mes yeux Qu'autant que ses vertus le font pareil aux Dieux.

Avrelian

Toutefois votre époux ne fut qu'un téméraire.

Zénobie

Comme à vous la fortune eut dessein de lui plaire, Et si son prompt trépas n'eut trahi ses projets, Vous, Romains, mes vainqueurs, vous seriez sujets.

Avrelian

Il entreprenait trop, il se devait connaître.

Zénobie

Odénat était né pour être votre maître. Tout homme qui nait prince a ce droit de son sang Qu'il peut jusqu'à sa mort enchérir sur son rang ; Il trouve avec éclat dans son indépendance Un titre suffisant pour la toute puissance ; Il se sent de sa source, et les droits du berceau Ne sont jamais bornés que par ceux du tombeau. Vous donc qui d'Osdénat condamnés les conquêtes, En voyant ce qu'il fut, voyez ce que vous êtes.

Avrelian

Sachez que vous et lui conquîtes trop d'États.

Zénobie

Ne nous accusez-vous que par ces attentats, Si conquérir l'Asie était un si grand crime, Conquérir tout le monde est-il plus légitime ? Et pourquoi nos exploits étant désavoués Condamnez-vous en nous ce qu'en vous vous louez. Un soldat le censeur du prince de Palmyre ; Vous blâmez Odénat, et moi je vous admire, Et j'aime à voir en vous qu'un fils de laboureur Soit venu par degrés jusqu'au rang d'Empereur.

Avrelian

Ma valeur répara ce défaut de naissance.

Zénobie

La vertu d'Odénat fit valoir sa puissance.

Avrelian

Le courage qu'il eut la rendit plus hautain.

Zénobie

Il fut moins orgueilleux que le moindre romain

Avrelian

Il prit insolemment le grand surnom d'Auguste.

Zénobie

Quelqu'autre le prenant ma parut injuste, La vertu d'Odénat l'avait fait adorer, Et vingt de vos Césars l'ont fait déshonorer.

Avrelian

Tel est le jugement d'une illustre personne.

Zénobie

Est-ce qu'à votre sens ma gloire s'abandonne ?

Avrelian

Zénobie en s'armant a trahi sa vertu.

Zénobie

Vingt fois avec honneur je vous ai combattu.

Avrelian

Le fer sied mal au sexe, et le métier des armes Est comme incompatible, avecque tant de charmes ; Vos yeux qui sont toujours nos naturels vainqueurs Ne devraient s'employer qu'à conquérir des coeurs.

Zénobie

Ne raillons point, le Ciel qui les y fit capables Arma comme les yeux les bras de nos semblables, Et nous communiqua cette même valeur De qui l'usage en nous vous fait tant de douleur ; Le gloire est de tout sexe, et j'ose encor vous dire Que malgré vous, le mien était né pour l'Empire, Et que tous ces respects que vous lui faites voir Sont moins de votre amour que de votre devoir.

Avrelian

Vous vous deviez tenir dans les bornes du vôtre.

Zénobie

Cent hommes en échange ont passé dans le nôtre.

Avrelian

Vous travestir sans cesse, ah ! Cette lâche ardeur Vous fait de votre sexe outrager la pudeur, Rome en est offensée et ma propre victoire.

Zénobie

Ah ! Tyran de mon sexe, ennemi de ma gloire Est-ce un grand crime aux yeux de mes persécuteurs ? De les avoir défaits de trente usurpateurs. Claude, un de vos Césars me laissa dans l'Asie Comme un objet de gloire et non de jalousie, Et les Orientaux m'étant ainsi soumis J'y fus comme un vainqueur un rempart contre vos ennemis.

Avrelian

Vous avez abusé de cette confiance.

Zénobie

Ingrat et faux César, quelle reconnaissance.

Avrelian

Rome en jugera mieux.

Zénobie

Ah ! Quittez votre erreur.

Avrelian

Votre captivité vaincra vitre fureur ; Ces fers que je vous laisse assurent votre vie.

Zénobie

Hors des fers, dans les fers, je brave votre envie.

Avrelian

Qu'elle entre là-dedans, vous, cependant, Romains, Observez là de près, épiez ses desseins.

Zénobie

Adieu lâche tyran d'une illustre famille.

Avrelian

Je tiens sous mon pouvoir et la mère et la fille.

Zénobie

Princesse, nous verrons si vous êtes à moi.

Odénie

Seigneur, ce traitement me donne de l'effroi, Je me jette à vos pieds et là je vous conjure.

Avrelian

La voix de la grandeur fait taire la nature.

Timagène

Que prétends-tu, Tyran, que l'on fasse de moi.

Avrelian

Je veux qu'un prompt trépas récompense ta foi.

Odénie

Ah ! Seigneur, arrêtez, je regarde se grâce.

Avrelian

Même dans la prière aurez vous de l'audace ? Vous voulez des faveurs et vous n'en faites pas, N'importe, en votre nom j'empêche mon trépas.

Odénie

Délivrez donc Zabas, Timagène, et la Reine.

Avrelian

Quoi Zabas à mes yeux !

Scène 5

Zabas, Avrelian, Odénie

Zabas

J'y viens braver ta haine, La Reine est dans les fers, tyran, puis-je parler ?

Avrelian

Votre indiqgne valeur a pu se signaler, Les Dieux qui l'admiraient n'ont pas voulu permettre Que Rome ni la mort, aient pu se la soumettre : Ils s'en font un spectacle et d'un plus digne effort Il vous font triompher de Rome et de la mort ; Triomphez de vous même et dans cette aventure Étonnez la fortune autant que la nature, Et sans injurier, ni braver un vainqueur, Au défaut d'un État possédez votre coeur.

Zabas

Dans le trouble où je suis me le puis-je promettre ! Si le sort et l'amour me font tous deux un maître, Tous deux m'ayant ôté du rang des potentats L'un m'enleva mon coeur et l'autre mes États. Il ne me restait plus qu'une funeste vie, Que les Dieux m'ont rendue aussitôt que ravie, Ou plutôt que l'amour dont je suis le martyr Ne me veut redonner que pour me voir partir. Vous voyez donc, Seigneur, qu'animé par lui-même Mon coeur plein de soupirs ne vit qu'autant qu'il aime, Et que par moi les Dieux ont fait voir en ce jour Que le corps cède à l'âme et la mort à l'amour Mais que me servirait mon retour à la vie Si dans le Reine même elle m'étais ravie, Sauvons-la donc de grâce, ou faites moi mourir, Ou me faciliter les moyens de périr, Mes mains m'ont refusé ce pitoyable office, Ma douleur me dénie un semblable service, Et peut être en l'état où mon amour m'a mis Je ne l'obtiendrai pas de tous mes ennemis. Cependant c'est à vous que mon malheur s'adresse, Accordez-moi la mort, par haine, ou par tendresse ; Que vous sert cet objet de deux bras abattus ? Il peint votre fortune et non pas vos vertus.

Avrelian

Je fais grâce à tous deux, Prince je romps vos chaînes, Vous, illustre Zabas, je veux finir vos peines, Zénobie est à vous, je la cède à vos voeux Et mets toute ma gloire à faire un bienheureux, Princesse, vous voyez comme on tâche à vous plaire, Votre amour à ce prix.

Odénie

L'amour est volontaire.

Avrelian

Il est en moi forcé, cessez de m'irriter, Non, non, ma passion ne vous peut plus flatter, Que l'on mène à la mort Zabas et Timagène Et qu'à ses propres yeux l'on poignarde le Raine.

Odénie

Arrêtez, si je puis.

Avrelian

C'est assez m'abuser. Si vous aimez la Reine il me faut épouser, Êtes-vous résolue ?

Odénie

Ah ! Seigneur qui diffère De sauver à ce prix deux Princes et sa mère.

Avrelian

Je vous attends au temple.

Scène 6

Timagène, Odénie, Zabas

Timagène

Ah ! Quel consentement, Dieux ? Rien n'est comparable à mon étonnement.

Odénie

Un tel ordre me gehenne et dans cette contrainte Je souffre pour amour et je souffre par crainte, Et par leurs mouvements tout mon coeur combattu Plus que de tous les deux souffre de sa vertu.

Timagène

Si l'on m'eut consulté.

Odénie

Quelle était votre envie ?

Timagène

De vous avoir, Princesse, ou de perdre la vie.

Odénie

Prince je vous entends, de grâce entendez moi, J'ai fait ce que j'ai pu, je fais ce que je dois, Disons tout, mon devoir à conserver la Reine, Mon amitié Zabas, mon amour Timagène, Et le dernier peut-être étant plus hasardeux A fait plus dans mon coeur que tous les autres deux.

Zabas

Prince, si vous l'aimez, quel produire un amour DE voir que son aveut peur prévenir le vôtre.

Timagène

Ah ! Qu'il est bien aisé de produire un amour Quand on le fait mourir en le mettant au jour.

Zabas

Vous aimez la princesse, et moi j'aime la Reine.

Timagène

Ainsi par votre ma jalousie est vaine, Mais hélas ! Cher ami, qu'il m'eut être plus doux De n'avoir en aimant qu'à combattre que vous. Adieu, j'ai trop à dire, et plus encore à faire.

Zabas

Moi, Je n'ai dans mes travaux qu'à souffrir et me taire, Et malgré leurs combats par un illustre effort Accommoder la gloire et l'amour et la mort.

Acte V

Scène 1

Zénobie, Ilione

Zénobie

Ah ! Ma chère Ilione et ma parfaite image On a vu ta constance égaler ton courage, Et le tyran ravi de ta fidélité Malgré tous ses transports te rend ta liberté.

Ilione

Ma vie était à vous.

Zénobie

Va, je t'en remercie ; Mais quoi ! Mon aventure est bien mal éclaircie ; Que prétend-on de moi ? L'on m'amène en ces lieux, Et rien que mes suivants ne s'offrent à mes yeux.

Ilione

Je ne sais, tout le monde accourt à notre temple.

Zénobie

Quelque soit mon destin, c'est moi que je contemple; Je m'admire moi-même en ce fameux revers, Ce n'est pas que mes yeux ne souffrent de mes fers ; Mon coeur même gémit quand rien en moi ne marque Que je suis soeur et fille et veuve de Monarque ? Que le mal est cuisant quand on l'oppose au bien, Et qu'ayant tout été l'on ne se voit plus rien, Et voici la Princese, hé bien ! Votre puissance.

Scène 2

Odénie, Zénobie, Ilione

Odénie

Je viens de travailler à votre délivrance L'Empereur vous rend libre.

Zénobie

Hé ! Par quel mouvement, Était-il assuré de mon consentement, Quel amour excessif qu'on ait pour la franchise, Il faut selon mon sens que l'honneur l'autorise, Et que votre vertu par un insigne effort Nous arrache à des fers où nous a mis le sort.

Odénie

Ah ! Madame, une reine a toujours de la honte De se voir dans les fers.

Zénobie

La faveur nous surmonte Mes fers pesaient beaucoup, mais sachez qu'en effet Ils pesaient beaucoup moins que ne pèse un bienfait, Et surtout quand il part d'une main ennemie, Plus il a de grandeur, plus il a d'infamie ; Le coeur gémit sous lui, notre gloire en pâtit Et l'âme avec horreur sous lui s'assujettit.

Ilione

Si le don d'un tyran n'est qu'un parfait ouvrage, De votre liberté faites un noble usage, Confondez ce barbare, et ne lui devant rien, Montrez lui qu'un méchant ne peut faire du bien.

Zénobie

Ce n'est pas là mon sens, vous, ôtez moi de doute, Qu'est ce qu'en ce moment ma liberté me coûte ? Parlez, sans me soumettre à quelque indigne loi Me rend on mes États en ma laissant à moi.

Odénie

César prétend de vous que Zabas vous épouse.

Zénobie

Ah ! Que d'un tel amant l'âme fut peu jalouse, Quoi ! L'Empereur me donne, et dépens-je de lui ? Vous Zabas, quel amour vous aveugle aujourd'hui ? Ah ! Cruel généreux, votre bienfait m'offense, L'amour doit-il venir par la reconnaissance ; Ou faut-il qu'une simple et commune bonté Incline à vous aimer toute ma volonté : Non, non quoi qu'indulgente, ou quoi que généreuse, Je suis Reine vaincue, et vue malheureuse, Un lien éternel m'attache à mon époux, Et n'étant plus à moi, je ne puis être à vous, Qu'on me rende que mes fers, ma liberté me gehenne, Est-ce en ma captivant qu'on délivre sa Reine ? Qui prétend m'affranchir est pis que mon vainqueur ; Rome en veut à mes bras, et Zabas à mon coeur.

Odénie

Ce n'est pas tout, César me veut avoir pour femme, C'est le prix de vos fers.

Zénobie

Quelle nouvelle flamme, Ah ! Que je me trompai quand je crus n'avait rien, Si le prix de mes fers est encor de mon bien, S'il en est, prétend-il ? Que mon coeur le lui cède, Ma fille est-elle un bien qu'il faille qu'il possède ? Et ce cruel amant pire qu'un ennemi, Prétendra-t-il par vous de me vaincre à demi ? Non, qu'il n'espère pas, soit qu'il règne ou qu'il aime De mettre en son pouvoir la moitié de moi-même, Ni mon coeur ni mon sang ne suivront bien sa loi, Je serai libre en vous, autant que libre en moi, Je suis et mère et Reine, et quoi une prisonnière, J'ai sur mon propre bien une puissance entière, La nature et les Dieux sont plus forts que le sort, En tout cas, tous les trois le sont moins que la mort.

Odénie

César m'attend au temple.

Zénobie

Apprenez à connaître Ce qu'est la passion d'un Romain et d'un maître, Comme il n'a que l'objet de son contentement, Un César amoureux n'est qu'un volage amant ; L'inconstance dans Rome est même si commune Qu'on y voit en public adorer la fortune ; Comment y maintenir son amour et son choix ? Si le divorce même est permis par les lois.

Scène 3

Zénobie, Rutile

Zénobie

Mais Rutile paraît, qu'avez-vous à me dire ?

Rutile

Votre gloire m'est plus que l'honneur de l'Empire, Vous aurez su le prix de votre liberté.

Zénobie

Quoi que ce soit un bien, je l'ai trop acheté.

Rutile

C'est à vous d'en prévoir la triste conséquence.

Zénobie

J'ai pour tous vos avis de le reconnaissance.

Rutile

J'ai pitié de vos maux.

Zénobie

Vous êtes généreux.

Bas.

Rutile

Savez vous que César vous trompe toutes deux, Sauvons en les trompant la gloire de mon maître.

Zénobie

La passion qu'il a s'est assez fait connaître.

Rutile

Il vous attend au temple, au reste son ardeur Le cèdera bientôt au cours de sa grandeur, Nous vous verrons bientôt, vous, Princesses, et vous Reine, Servir de passe-temps à la fierté Romaine, Cléopâtre, Madame, eut plus de coeur que vous.

Bas.

Zénobie

Pourquoi dois-je mourir si le sort m'est plus doux, Cachons nos sentiments.

Rutile

La mort étant un aide.

Zénobie

C'est le dernier des maux, en ferai-je un remède ?

Rutile

Vous l'avez recherchée au milieu des combats.

Zénobie

Des mains d'un ennemi je ne le craignais pas.

Rutile

Quand la mort est un mal, recevons-la des autres, Mais quand elle est un bien, recevons-la des nôtres, Si dans le pas de gloire où le sort nous a mis Le coup nous en est dû plus qu'à nos ennemis.

Zénobie

Quand la vie est un mal qui veut qu'on s'en délivre, Il faut moins de vertus pour mourir que pour vivre.

Rutile

Non, non, songez à vous ; adieu, ne souffrez pas Que quelqu'autre que vous vous donne le trépas.

Scène 4

Zénobie, Odénie

Zénobie

Il épiait mon coeur de la part de son maître, Mais malgré ses détours il n'a pu me connaître ;

Odénie

Que pensez vous, Madame, avec tant de faiblesse ?

Zénobie

Nous devons tout quitter au point que tous nous laisse, Ainsi, par le pouvoir que vous avez ici Délivrez ma vertu d'un étrange souci, Elle est toute inquiète et souffre moins de peine À se voir sans grandeur, qu'à se revoir sans chaîne, Tant qu'elle est dans les fers je ne puis l'accuser, Mais je sais hors de là comme elle en doit user ; Être libre un moment et selon mon envie, Ne finir pas ma honte aussi bien que ma vie. Ah ! Lâche Zénobie, ou crédule, veux-tu Que ta vertu te trompe ou trahir ta vertu ; Non, mon honneur, mourons, plus de délais ma gloire, Je souffre par raison et souffre par mémoire ; Tous mes maux à l'envi venant s'entretenir Environnent ma vue, ou mon ressouvenir ; Mais comme de mon sort la mort est la complice Elle fuit à dessein d'allonger mon supplice, Sans perdre en moi le droit qu'elle a sur les humains Elle me laisse encore du pouvoir des Romains ; Ainsi me soumettant à souffrir leur outrage, Elle veut par avance abattre mon courage, Et d'un double triomphe étonnant ma valeur Faciliter le sien en permettant le leur.

Odénie

Madame, votre espoir ne vous peut rien permettre.

Zénobie

Il est beau de jouir d'un bien dont on est maître ; La vie étant aux Dieux, et le grandeur au sort, J'ai du moins le pouvoir de me donner la mort ; Mais, hélas ! Quelle étrange et fatale licence, Si le moyen m'en manque en ayant la puissance, Et si de quelque part que je porte mes pas Je la cherche sans cesse et ne la trouve pas ; Quoi, Dieux ! Ni le poison, ni le fer, ni la flamme, Quoi ! Rien de la prison n'affranchira mon amie, Ah ! Faites qu'à vous seule obligée à mon tour Je doive mon trépas à qui me doit le jour.

Odénie

Je périrais cent fois avant qu'à cette envie.

Zénobie

Je n'ai qu'à me priver des soutiens de la vie ; Mais, Dieux ! Quand je mourais à faute d'aliment, Quoi que ce soit mourir; c'est mourir lentement ; Ces jours que j'emploierais dans un effort si rude Paraîtraient à mes yeux des jours de servitude ; Durant tous ces moments mon superbe vainqueur Jouirait en repos du trouble de mon coeur, Ma langueur lui plairait, et d'une âme contente Il pourrait triompher d'une Reine mourante ; Ne puis-je donc mourir ? Ô ! Trépas que j'attends, Sans que pour mon honneur je vive trop longtemps ; J'en rencontre un moyen qui marque du courage, J'en ai fait d'aujourd'hui l'illustre apprentissage, Si du haut de mon trône on m'a bien fait tomber, Sous son propre débris cherchons à succomber ; Faisons chute sur chute, et périssant par l'une, Trébuchons par courage, en tombant par fortune, Et me précipitant du haut de mon Palais, Montrons que la vertu ne s'étonne jamais.

Scène 5

Zénobie, Timagène

Zénobie

Mais que veut Timagène avec tant de furie ?

Timagène

J'ai vengé mon amour, ma gloire et ma patrie, J'étais dans notre temple auprès de l'Empereur De qui l'impatience irritait ma fureur ; Comme il vous attendait on eut dit que son âme Portait dans ses regards quelque éclat de sa flamme ; Il observait partout si vous ne veniez pas, Lorsque j'ai pris le temps de hâter son trépas ; Comme devers la porte il tournait le visage, En tirant un poignard j'ai fait valoir ma rage, De trois coups, l'un sur l'autre, ayant ouvert son sein, J'ai sans être aperçu poursuivi mon dessein ; Il est vrai qu'à l'abord il me semblait entendre, César, prends garde à toi l'on vient de te surprendre, L'Empereur se tournant tout blessé qu'il était Est aussitôt tombé des coups qu'on lui portait. Moi jetant mon poignard et coulant dans la presse, Je m'en suis dégagé par force, et par adresse ; La foule étant si grande et le bruit était tel Qu'on ne sait point l'auteur d'un complot si mortel : Pour n'être point connu parmi ses capitaines J'avais exprès paru sous des armes Romaines, Je viens de les quitter, et reviens en ces lieux Pour s'il y faut mourir y mourir à vos yeux.

Zénobie

Je vous avais bien dit d'épouser ma querelle, Mais faut-il par un crime autoriser son zèle ? Avez-vous dû penser que de vos attentats ? Je voulusse tenir ma gloire et mes États ; Il n'appartient qu'à lui de régner par le crime, Quoi moins en lui qu'en vous paraît-il légitime ! Pourquoi par cet endroit l'avez vous combattu ? Il était fait au crime, et vous à la vertu, Vous, aimiez-vous mieux être au terme où nous en sommes ? Le tyran d'un tyran, que lui tyran des hommes, Ou vous appropriant les communs différents Être comme les Dieux le juge des tyrans.

Timagène

Ah ! C'est trop vous cacher une ardeur qui m'anime, Princesse, c'est à vous à juger de mon crime, C'est vous qui l'avez fait, ou pour le moins causé, Si j'avais moins aimé, j'aurais bien moins osé ; Puis donc que j'ai tant fait, consommons mon audace, Faisons que mon aveu soit indigne de grâce ; Faisons que mon aveu, Madame, armer votre courroux, L'amour était pour elle, et le devoir pour vous. Pendant donc qu'un Zabas servait si bien sa Reine, La Princesse à son tour avait ton Timagène ; Quand vos deux lieutenants de toutes deux épris Regardaient moins en vous leur gloire que leur prix : Si donc l'Aurélian je vous offrais la tête, Ne ferais-je point d'elle une digne conquête ? Quoi ! Devais-je à ce prix laisser vivre un rival Dont l'absolu pouvoir nous était si fatal. Un hymen si forcé m'étant comme un supplice, L'empêcher c'est me rendre un signalé service.

Scène 6

Zabas, Timagène, Zénobie

Zabas

Madame, savez-vous que César n'est point mort ?

Timagène

Hé, quel démon visible aurait fait cet effort ?

Zabas

J'étais dans notre temple, où sans se reconnaître J'ai vu César surpris et frappé par un traître, Quand ému tout ensemble et de honte et d'effroi, Je me suis écrié, César, prend garde à toi ; César à cet avis se tournant de vitesse A surpris d'un faux pas sa force et son adresse ; On la vu chanceler tout ferme qu'il semblait, Et tomber aussitôt des coups qu'on redoublait ; Tout le monde à sa chute a mis la main aux armes, Il s'est fait un mélange et de sang et de larmes, On s'est entretué sans bien savoir le fait, Cependant l'assassin jouit de son forfait ; Il a fendu la foule avec tant de vitesse Qu'on eut dit qu'un éclair l'y précédait sans cesse ; Enfin il a tant fait qu'on ne la point connu Et qu'on ignore encor ce qu'il est devenu. Pour l'Empereur, au point qu'on le croyait sans vie, Tous les Dieux, a-t-il dit, ont trompé son envie, Quelque soit l'assassin, son effort a manqué, Alors levant sa veste, il s'est mieux expliqué, Il était tout armé ; par cette défiance Il venait dans le temple avec plus d'assurance, Un tyran craint toujours, mais pour moi, la poison Du fer et de mes maux m'a déjà fait raison.

Zénobie

Vous feriez plus heureux s'il m'eut été possible, Mais voici l'Empereur, sa fureur est visible.

Scène Dernière

Avrelian, Timagène, Zabas, Zénobie, Rutile, Odénie

Avrelian

En dépit du danger où le sort m'avait mis Je me revois vivant parmi mes ennemis; Tremblez à votre tour mes mortels adversaires.

Timagène

Les alarmes chez nous ne sont pas ordinaires, Aucun de nous ne craint, ni m'aime les tyrans.

Zabas

Moins que tout autre encor les malheureux mourants, Qui s'est empoisonné n'a pas lieu de ta craindre.

Avrelian

Ah ! Qui te doit louer a sujet de te plaindre.

Zabas

Si je t'ai conservé je ne m'en repends pas, Du moins fais moi valoir ta vie et mon trépas, Rend ma Reine contente, adieu Reine adorable, Détestant un amant, plaignez un misérable, La vertu peut souffrir ce que je veux de vous.

Zénobie

Zabas à tous les voeux que n'eut pas mon époux.

Zabas

C'est peu pour mon amour.

Zénobie

Et c'est trop pour ma gloire.

Zabas

Adieu, d'un malheureux ayez quelque mémoire, Songez que dans Zabas qui va perdre le jour Le fer et le poison ont moins fait que l'amour.

Rutile

Seigneur écoutez-moi, Timagène est un traître.

Timagène

J'ai mérité ce nom ayant manqué ton maître.

Rutile

On me vient d'avertir qu'il est votre rival, Et par là son amour vous peut être fatal.

Avrelian

Gardes que l'on l'arrête.

Timagène

Ah ! Telle est mon envie Qu'il faut que votre garde achète ici ma vie.

Avrelian

Qu'on le prenne vivant.

Timagène

Non, il ne se peut pas.

Bas.

Zénobie

Ah ! Servons-nous de lui pour causer mon trépas ! Quoi ! Prince, en ma présence osez-vous vous défendre ? Perdez-vous la respect !

Timagène

Est-ce trop entreprendre ?

Avrelian

Rendez-vous donc perfide.

Timagène

À qui, tyran ?

Avrelian

À moi.

Timagène

De Rome, ni de vous je ne prends point la loi ; Vous, Madame, c'est vous, qu'en servant ma Princesse, De mon peu de valeur j'avais fait la maîtresse, Comme de mon épée ordonnez de mon bras.

Zénobie

Heureuse Zénobie à la fin tu mourras.

Avrelian

Rutile, sauvez-là, faut-il que ma victoire.

Odénie

Ah ! Lâche conquérant, tu déplores ta gloire, Déplore mon melheur, c'est toi qui l'as causé.

Avrelian

C'est vous, de qui l'amour n'avait que trop osé, Couple ingrat et perfide, à la fin ma vengeance Vous veut abandonner à ma toute puissance, N'ayant pu vous fléchir par offre, ni bienfait Je prétends vous dompter par un contraire effet, Rome vous pourra voir.

Timagène

Je n'y suis pas encore.

Rutile

Seigneur Zabas est mort.

Avrelian

C'est lui que je déplore.

Rutile

Comme il sortait d'ici, le poison qu'il a pris Tout lent qu'il le croyait l'a sur l'heure surpris, Il est tombé sans vie au moment que la Reine A rendu ma poursuite aussi triste que vaine ; Malgré ma diligence évitant son vainqueur D'un premier et seul coup elle a percé son coeur ; Elle n'a point parlé, mais on voit son visage D'une vive couleur retracer son courage, La joie est dans ses yeux, comme ne voulant pas Qu'aucun des assistants déplorait son trépas.

Avrelian

Qu'un même monument ait Zabas et la Reine, Vous gardez la Princesse, et vous son Timagène ; Je veux ne triompher, et comme leur vainqueur, Triompher de leurs bras au défaut de leur coeur ; Qu'on les charge de fers, vous, allons voir les Perses, Essuyons pour mon nom de nouvelles traverses, Et bravant de l'amour la fière et vaine ardeur, Ne nous travaillons plus que pour notre grandeur.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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