Saynète · 1889

À l’Atelier

de Georges Courteline

Représentation
≈ 7 min
Distribution
1 femme, 5 hommes
Répliques
77
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Antoinette F 20 ≈ 2 min 1
Hannibal H 14 ≈ 2 min 1
Maudruc H 16 ≈ 1 min 1
Piégélé H 10 ≈ 1 min 1
Lamerlette H 7 ≈ 1 min 1
Le Choeur H 5 ≈ 1 min 1
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À l'Atelier

Scène 1

Maudruc, Lamerlette, Le Choeur, Piégélé, Hannibal, Des Voix, Tous, Antoinette, Les Pétardiers

La célèbre académie X... Grand hall vitré. Au mur, des fleurets ; par terre, des haltères ; dans un coin, un piano ouvert. Il est onze heures du matin. Les élèves sont à leurs chevalets. Antoinette occupe la table à modèle.

Maudruc

Tu disais donc, Lamerlette, qu'à l'Exposition du Champ-de-Mars le 1806 de Meissonier ne fut flanqué que de deux gardiens. Mais pour garder ces deux gardiens, n'était-il point, ô Lamerlette, de municipaux à cheval, et n'était-il point de canons qui gardassent les municipaux ?

Lamerlette

Non.

Maudruc

Lamerlette, que tu m'affliges ! Que tu m'affliges donc, Lamerlette ! - Tiens, passe-moi un peu de cobalt ; cette Antoinette a les jambes d'un bleu ! Avec tout ça, où est donc Simonnet ?

Le Choeur

Il est au bain de vapeur.

Maudruc

En voilà une scie idiote !

Piégélé

Maudruc, ne blague pas le père Meissonier ; tu ne sais pas ce que tu deviendras.

Protestations et rires.

Hannibal

Blague le père Meissonier, au contraire, Maudruc. On nous embête avec le père Meissonier. Quoi, Meissonier ? Quoi, Meissonier ? Après tout, ce n'était pas plus fort que Caran d'Ache.

Lamerlette

Hannibal, tais-toi, tu es ivre.

Des Voix

Il est ivre ! Il est ivre ! Il a blasphémé ; il a mérité la mort !

Hannibal

Salut à la libératrice. - Où diable est mon tabac ?

Le Choeur

Il est au bain de vapeur.

Lamerlette

Hannibal, conviens que tu es ivre, ou on va te mettre en broche-en-cul.

Hannibal

J'en conviens, Messieurs, je suis gris.

Tous

Ah !

Hannibal

Mais ce n'est pas la boisson, au moins.

Lamerlette

Qu'est-ce que c'est alors ?

Hannibal

La salade. J'ai un drôle de tempérament, je vous dirai. Je bois sec et abondamment, je supporte mieux que personne... - La jambe droite plus ferme, Antoinette –... le vin de champagne, les alcools ; mais la salade me fiche dedans.

Antoinette

Ça, par exemple, c'est épatant.

Maudruc

Dis que c'est triste.

Antoinette

À quoi ça tient, dis, Hannibal, que tu sois saoul avec de la salade ?

Hannibal

C'est le vinaigre qui me monte à la tête, parbleu !

Antoinette

Tu ne devrais pas te laisser aller, puisque tu sais que ça te fait mal.

Hannibal

Ah ! Va donc raisonner les passions ! Tonnerre de Dieu ! Si le bélître qui m'a dérobé mon tabac ne se déclare pas à l'instant même, je lui fends la figure avec une hache.

Des Voix

Horreur ! C'est atroce ! Pas de sang ici !

Maudruc

Cet Hannibal est fort méchant.

Hannibal

Je veux mon tabac ! Je le veux parce qu'il m'appartient et que je l'ai gagné avec mon travail.

Piégélé

D'abord il ne t'appartient pas, par cette excellente raison qu'il a cessé de t'appartenir.

Hannibal

C'est toi qui me l'as pris.

Piégélé

Pardon ! Je ne l'ai pas pris ; je l'ai trouvé.

Hannibal

Tu l'as trouvé... Où ça, donc ?

Piégélé

Dans ta poche, Petitet est là qui peut le dire. N'est-ce pas, Petitet ? – Tiens, qu'est-ce qu'il est devenu ?

Le Choeur

Il est au bain de vapeur.

Piégélé

Ah ! La barbe !

Hannibal

Rends-le-moi, mon tabac, hein, dis ?

Piégélé

Impossible.

Hannibal

Voyons, rends-le-moi, Piégelé. Rends-moi mon tabac, s'il te plaît. Je me traîne à tes genoux moralement.

Piégélé

Tant de platitude me dégoûte, tu n'auras rien.

Onze heures sonnent.

Hannibal

Coeuur de roche ! C'est trop cochon !

Protestations de quelques laborieux.

Antoinette

Onze heures ! Dix minutes d'arrêt.

Antoinette

Silence aux pétardiers ! J'ai mes trois quarts d'heure de pose, moi. J'en ai ma claque, à la fin.

Les Pétardiers

Devant ce torrent d'éloquence...

Maudruc

C'est un fait que, pour moucher le monde, Antoinette n'a pas sa pareille.

Antoinette

Tu parles ! – Et à propos, que je vous dise donc ! Je me suis disputée avec le chemin de fer.

Maudruc

Bah !

Elle enfile sa chemise.

Antoinette

Et salement encore ! Je voulais aller à Royat, figurez-vous, retrouver quelqu'un que je connais... un... monsieur..., enfin..., un ami.

Lamerlette

Ah ! Pardon ; je suis là ! Je te prie de ne pas dire de saletés, Antoinette.

Antoinette

Je ne dis pas de saletés.

Il éclate en sanglots grotesques. On le calme. Nouveau tumulte. Potin assourdissant. On entend : « Laissez-moi partir ! On m'a manqué de respect ! Je veux retourner chez mes bons parents qui sont des personnes honorables. » Des voix protestent : « Lamerlette ! Lamerlette ! Si on t'a insulté, c'est sans le faire exprès ! »

Lamerlette

Si, tu en dis ! Si, tu en dis ! Et je ne viens pas ici pour être insulté ! Je le savais bien qu'on me méprisait ! Oh ! Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu !...

Lent apaisement. Ces messieurs regagnent leurs places.

Lamerlette essuie ses yeux.

Hannibal

Est-ce qu'on va me foutre à fumer, nom de D... !

Maudruc

Achève ton histoire, Antoinette, c'était d'un puissant intérêt.

Antoinette

Je ne sais plus où j'en étais. Il me bouleverse, cet idiot-là, avec ses susceptibilités !

Maudruc

Tu voulais aller à Royat.

Antoinette

Ah ! Oui ! – Donc je voulais aller à Royat. Je regarde le prix : vingt balles ! Je trouve ça chaud, comme de juste, et j'en cause à Beaudunois, le paysagiste, qui me dit : « Écoute, Antoinette, si tu veux être bonne fille avec moi, je te donnerai le moyen de voyager à bon marché. »

Maudruc

Tu acceptas ?

Antoinette

Ma foi, oui. Tiens ! Je n'ai pas le moyen de perdre vingt francs, moi !

Maudruc

C'est évident. - Quand ce fut fait ?...

Antoinette

Quand ce fut fait, Beaudunois m'expliqua : « C'est bien simple, ma chère enfant, tu n'auras qu'à donner cent sous et à dire que tu es enceinte, vu que, sur les lignes de chemin de fer, les femmes enceintes voyagent à quart de place. »

Tous

Tu ne le savais pas ?

Antoinette

Mon Dieu non, et je l'appris avec plaisir. Il ajouta : « Tu vas aller voir de ma part le docteur Gustave, mon ami. C'est un garçon très complaisant ; il te donnera une attestation. » J'allai voir le docteur Gustave qui me dit...

Maudruc

... « Soyez bonne fille, Antoinette, et je vous donnerai un certificat. »

Antoinette

Qui est-ce qui te l'a dit ?

Maudruc

Je l'ai deviné ; le docteur est si complaisant !

Antoinette

C'est une justice à lui rendre. Cela n'empêche pas qu'au chemin de fer on n'a rien voulu savoir !

Le Choeur

Allons donc !

Antoinette

C'est comme je vous le dis.

Piégélé

Tu ne me feras pas croire cela !

Antoinette

C'est pourtant la vérité. Bien mieux ! On m'a traitée de femme soûle !

Maudruc

Tas de crapules ! Tu devrais te plaindre dans les journaux, Antoinette.

Antoinette

Tu crois ?

Maudruc

Oui, et gueuler contre le monopole.

Antoinette

Qu'est-ce que c'est que ça, le monopole ?

Lamerlette

Je vais te l'expliquer en deux mots. C'est une espèce de télescope ; ça sert à mettre les parapluies et ça donne bon goût au boudin.

À Antoinette.

Piégélé

Messieurs, n'exagérons rien. Rien ne prouve que notre amie ait su se faire clairement comprendre de ces intelligences bouchées. Ne nous cache rien, Antoinette ; tu t'es bornée à dire que tu étais enceinte et à montrer le certificat ?

Antoinette

Évidemment.

Piégélé

Tout s'explique ! Il fallait demander une première militaire.

Maudruc

Parbleu ! - Retournes-y demain, Antoinette, et si tu n'as pas ce que tu veux...

Le Choeur

... Va chez le commissaire de police !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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