Saynète · 1904

Théodore Cherche des Allumettes

de Georges Courteline

Représentation
≈ 10 min
Distribution
3 hommes
Répliques
99
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Théodore H 47 ≈ 6 min 4
Monsieur Couique H 42 ≈ 3 min 2
Un Locataire H 4 ≈ 1 min 2
Voisin N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Théodore Cherche des Allumettes
Théodore
Monsieur Couique absentabsent
Un Locataire absentabsent
Voisin absentabsentabsent
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Théodore Cherche des Allumettes

Scène 1

Théodore, Un Locataire, Voix D'un Deuxième Voisin, Voisin, Deuxième Voisin

Hurlant.

À tue-tête.

Bruit de fer-blanc heurté.

Théodore

Ah çà ; mais quel étage que je suis ?... Bon sang de sort, en v'là une affaire !... J'sais pus quel étage que je suis !... Va falloir que je redescende !... Soupé... Je vas demander au concierge. Concierge !!! Concierge !!! Concierge !!!!! Rien de fait. Concierge !... Il ne répond pas. Une boîte au lait ?... Une idée !... Je vas compter les paliers au passage !... Un... deux... trois... Je suis chez nous.

La porte se referme brusquement. Un temps, puis:

Un Locataire

Cela ne va pas finir cette vie-là ? On ne peut pas dormir ici ! Je vais vous faire fiche congé par le propriétaire. C'est insupportable, à la fin.

Bruit d'une clef qu'on essaie de mettre dans une serrure, la clef tombe.

Même jeu.

À ce moment :

Théodore

Va donc, hé ! Zut ! Zut !

Voix D'un Deuxième Voisin

Allez-vous nous foutre la paix ? On ne peut pas dormir, nom de Dieu !

Théodore

J'dis rien !

Voisin

Encore soûl ; naturellement ! Vous croyez que c'est pas malheureux ! Un crapaud de c't'âge-là, rentrer dans des états pareils !

Théodore

... ma clef qui tombe.

Voisin

Votre clef !

Théodore

Oui, ma clef.

Voisin

Ça suffit !

Théodore

C'est-y de ma faute à moi, si j'ai pas d'allumettes ?

Deuxième Voisin

Je vous dis que vous êtes soûl ! Propre-à-rien ! Saligaud ! Vous allez voir, demain matin, si je ne le dis pas à votre père.

Théodore

... bien égal !

Bruit d'une porte violemment refermée.

Deuxième Voisin

Sans coeur ! Galopin ! Et puis qu'elle tombe encore, vot' clef ! Qu'elle tombe encore ! C'est à moi que vous aurez affaire ! -Quelle sale génération, bon Dieu !

Nouveaux grincements de clé dans la serrure, puis apparition de Théodore par la porte entrepoussée. C'est un collégien de dix-sept à dix-huit ans, au visage blême de crétin éreinté. Il porte le képi de Saint-Louis. Sa tunique pincée sur les hanches, d'un bouton, lui fait une taille d'abeille.

Il dit et s'étale bruyamment. Sur quoi, avec le plus grand calme :

Se redressant péniblement.

Cependant de ses mains hésitantes d'aveugle, il heurte le bord de la table. Alors, satisfait :

Il plonge ses doigts dans l'encrier. Surpris :

Il goûte.

Un temps.

Egayé.

Ses doigts, qui errent à l'aventure, rencontrent les panneaux supérieurs du buffet.

Il ouvre tout grand le buffet, et demeure planté, s'éventant, aspirant avec délice l'haleine d'une nuit embaumée. À la fin :

Théodore

Va donc, eh ! Où sont les allumettes ? C'est rigolo c't' oss...ination à me cacher les allumettes. Dirait-on pas que je vas mettre le feu ?... J'suis pas un enfant ; le diable y serait !... Je sais me conduire dans l'existence. Pas moi qui glisse... c'est le parquet. Oh ! C'est que moi j'ai ça d'agréable ; je peux avoir mon compte bien pesé, pas moyen qu'on s'en aperçoive. Bon oeil, bon pied ; et pas le moindre embarras dans la langue !... Sauf pour certains mots difficiles, comme, par exemple, l'oss...ination. - C'est pas que je ne puisse pas les dire ! Non ! C'est que, véritablement, on ne peut pas les prononcer. La langue française est pleine de difficultés. Tous les étrangers vous le diront. La cheminée ! Le porte-allumettes n'est pas loin. - Ah ! le voilà ! Non ! C'est un oeuf. Si je connaissais l'imbécile qui m'a fichu un oeuf sur ma cheminée, je lui apprendrais mon nom de baptême. Y a pas de bon sens. Une cheminée, c'est pas une place à mett' des oeufs. J'ai rudement rigolé, cré nom ! Trouduc a été époilant !... Sauf quand il a voulu entrer dans un fiacre en passant par la lanterne !... Croyez-vous, non, mais croyez-vous, cette idée d'entrer dans un fiacre en passant par la lanterne ! La fenêtre !... Si je donnais un peu d'air. Drôle de printemps ! Il fait noir comme dans un four et ça sent le gruyère à plein nez... Jamais vu un mois de mai pareil !...

Scène 2

Monsieur Couique, Théodore

Il est en chemise et en savates. Il tient une bougie à la main.

Monsieur Couique

Je crois que j'ai entendu du bruit.

Théodore

Oh ! Papa !

Monsieur Couique

Mais c'est Théodore...

Théodore

... soir...

Monsieur Couique

Qu'est-ce que tu fais là ?

Théodore

... cherche des allumettes.

Monsieur Couique

C'est trop fort !... Tu te fiches du monde, de rentrer à des heures pareilles ?

Théodore

... pas tard.

Monsieur Couique

Pas tard ! Il est trois heures.

Théodore

S'il était trois heures, il ferait jour.

Monsieur Couique

Il est trois heures du matin, je te dis !... C'est la cinquième fois que je te pince à rentrer à des heures indues ; je te préviens que j'en ai assez. La prochaine fois qu'il t'arrivera de rentrer plus tard que minuit, je te refourrerai à Saint-Louis ; tu y finiras tes vacances !... Bougre de polisson !... Chenapan !... D'abord, d'où viens-tu ?

Théodore

Tu dis ?

Monsieur Couique

D'où viens-tu ?

Théodore

J'ai dîné en ville.

Monsieur Couique

Où ça ?

À part.

Haut.

Théodore

Rue... Un mot difficile !... Rue...

Monsieur Couique

Rue quoi ?

Théodore

As-tu remarqué comme la langue française est bête ?

Monsieur Couique

Qu'est-ce qui te prend ?

Théodore

Je constate un fait.

Monsieur Couique

Je vais te flanquer mon pied au derrière. Qui est-ce qui m'a bâti un ostrogoth pareil ? Je lui demande où il a dîné, il me répond: "Je constate un fait !..." Me prends-tu pour un Cassandre ?

Théodore

Oh !

Monsieur Couique

Où as-tu dîné, à la fin ?

Théodore

Rue de... iroénil.

Monsieur Couique

Comment ?

Théodore

Rue de... iroénil.

Théodore souriant approuve de la tête.

Monsieur Couique

Rue de Miroménil ? Tu ne peux pas ouvrir la bouche ? Et ensuite, qu'est-ce que tu as fait ? - Car tu n'es pas resté à table jusqu'à trois heures du matin, je pense ?

Théodore

... été avec des camarades, entendre de la grande musique.

Monsieur Couique

Où ?

Théodore

À Montmartre.

Monsieur Couique

Quelle rue ?

Théodore

Rue de la Tour d'Au... Rue de la Tour d'Au... Rue de la Tour d'Au... Dis donc ?

Monsieur Couique

Quoi ?

Théodore

Y a pas des moments où tu regrettes de ne pas être Espagnol ?

Monsieur Couique

À cause ?

Théodore

À cause de cette saleté.

Monsieur Couique

Quelle saleté ?

Théodore

Saleté de langue française.

Soudain :

Monsieur Couique

Ça recommence !

Théodore

Ah !

Monsieur Couique

Quoi ?

Théodore

Ton portrait !

Monsieur Couique

Mon portrait ?

Théodore

Oui, ton portrait.

Monsieur Couique

Eh bien, quoi ? Mon portrait.

Théodore

Quelle drôle d'idée que t'as eue de l'accrocher la tête en bas ?

Monsieur Couique

Comment, la tête en bas ?

Théodore

C'est une façon de parler. Pour dire qu'il a la tête en bas, il n'a pas la tête en bas ;... il est seulement un peu de travers.

Monsieur Couique

Regarde-moi donc un peu. Ah çà ! Le diable m'emporte, tu es soûl comme une bourrique !

Théodore

Moi ?

Monsieur Couique

Tu sens le bouchon à en tomber asphyxié. Ça, par exemple, c'est le bouquet... Ma canne !

Théodore

J'ai bu qu'une gomme.

Monsieur Couique

Vaurien ! Un cancre pour lequel je m'impose des sacrifices, qui n'a même pas trouvé le moyen de décrocher un accessit à la distribution des prix, et qui, par-dessus le marché, vient traîner son intempérance jusque sous les lambris de la maison paternelle !

Théodore

Si je trouve pas les allumettes ?

Monsieur Couique

Au lit !...

Théodore

... pas bien, ce que tu fais là !

Monsieur Couique

Au lit !...

Lutte valeureuse de Théodore avec le mot "humiliation".

Théodore

... profites de ce que tu es mon père pour m'abreuver d'hum... d'hum... d'hum...

Monsieur Couique

D'hum... d'hum... Tiens !...

Il disparaît par la porte de gauche.

Théodore

L'enfant martyr !

Long soupir.

Il élève vers le ciel des regards de douleur, après quoi:

Il sort par la droite. La scène demeure vide.

Monsieur Couique

Soixante ans de vertu !... Toute une vie de probité, d'abnégation et de devoir !... Voilà ta récompense, vieux ! Voilà ton oeuvre !... Voilà ton fils ! Ton fils !... Heureusement, on n'est jamais sûr !

Scène 3

Théodore

Théodore reparaît. De ses deux mains, il frotte son fessier meurtri.

Il pleure.

Il rit.

Il étend le bras et rencontre la lampe qu'il culbute.

Il s'accroupit et, à quatre pattes, il rôde autour des pieds de la table. Chantant:

S'interrompant brusquement.

Il rêve longuement.

Il entre dans la cheminée et secoue la plaque avec son dos.

Entrée en scène de Monsieur Couique, toujours en bannière et le bougeoir à la main.

Théodore

Ce vieillard m'a maudit ! J'ai rudement rigolé... Personne ne peut se faire une idée à quel point j'ai rigolé !... J'ai rigolé comme pas un client au monde ne peut dire qu'il a rigolé. Je le jure... - Zut !... J'ai cassé le pot-à-eau !... - sur la tombe de ma grand-mère ; et le premier qui n'est pas de mon avis n'a qu'à venir me le dire en face. Je lui apprendrai mon nom de baptême ! - Ah çà ! mais je vois rien du tout, moi ! Est-ce que je vas passer la nuit à chercher des allumettes ?... Rosse de femme de ménage qui me les a cachées exprès pour me faire des blagues. Elle aura de mes nouvelles, la femme de ménage... C'est le jour de l'an dans onze mois... Tu parles si j'y fous des étrennes !... La peau, oui ! Et mon nom de baptême, avec les trente-deux manières de s'en servir. Où qu'c'est qu'elle a pu les fourrer ?... Où qu'c'est qu'elle a pu les fourrer ? Pour boire à notre belle France, Amis, versez-moi du veau froid. Avec ça, j'ai comme une idée que j'ai reçu un coup de pied dans le cul... seulement où ?... Ah ! Dans la table de nuit !... La v'là, la table de nuit !... L'orage !... Drôle de table de nuit !... Il y fait autant de courants d'air que dessus la porte Saint-Martin.

Scène 4

Monsieur Couique, Théodore, Un Locataire

Il dépose son bougeoir sur le marbre de la cheminée et passe dans la chambre de Théodore. Au même instant, Théodore émerge de l'âtre, le derrière le premier, arc-bouté sur les paumes.

Monsieur Couique

Qu'est-ce qu'il fabrique ? Qu'est-ce qu'il fabrique ?... Personne ! J'aurais pourtant bien cru...

Monsieur Couique

Pas de Théodore ! - Théodore !

Il se dresse de son mieux en s'aidant de sa main au marbre de la cheminée. Malheureusement, il a mal calculé son coup, en sorte qu'il éteint la bougie, de ses doigts en quête d'un appui.

Théodore

Hé !

Stupéfait.

Théodore

Oh ! C'est épatant, ça !... Qui est-ce qui a allumé une bougie ?

Monsieur Couique

Qui est-ce qui a éteint la lumière ?

Théodore

On a parlé !

Monsieur Couique

Hé là ?

Théodore

Je parie que c'est un voleur.

Il effleure l'encrier de ses doigts.

Il plonge son doigt dans l'encrier.

Monsieur Couique

Gredin de Théodore, tu vas me payer ça. Que je trouve seulement les allumettes !... Ah !... Les voilà ! Non !... Où diable ai-je mis mon doigt ? Tu vas voir, va, Théodore !... Tu vas voir, gredin de Théodore !... Des allumettes, j'en ai sur ma table de nuit...

Théodore

L'escalier ! Je vas chercher les flics !...

Il sort sur le palier. Par la porte restée ouverte on le voit tâtonner la rampe.

Monsieur Couique

Bon ! Voici ma chambre à coucher. Qu'est-ce que c'est que ça ?... Mon pied de lit ?

Hurlant.

Théodore

C'est curieux ! Je trouve pas la rampe ! Faut croire qu'on l'aura chipée. Je vas prévenir le concierge. Concierge !

La face tournée vers l'escalier.

Monsieur Couique

Eh !... Gredin de Théodore !... Vas-tu te taire, animal !...

Théodore

Concierge !

Monsieur Couique

Vas-tu te taire ?

Théodore

Concierge !... Concierge !...

À ce moment la porte du palier se rouvre et, de nouveau, la voix du locataire grincheux emplit la cage de l'escalier.

Monsieur Couique

Les allumettes, donc ! Bon Dieu !

Un Locataire

Encore !... Ah çà ! Est-ce que vous croyez que ça va durer toute la nuit ?

Monsieur Couique

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Bruit d'une gifle.

Un Locataire

Ça, c'est un monsieur qui va vous foutre des gifles.

Monsieur Couique

Ah ! Crébleu !

Toute la fin de l'acte est jouée dans un brouhaha confus de portes ouvertes puis refermées. À la voix de Monsieur Couique hurlant: "À l'assassin !" d'autres voix se mêlent, confondues. On entend : "C'est bien fait ! Tapez dessus ! Il ne l'a pas volé !" Cependant que le locataire répète: "Proparien ! Chenapan ! Débauché ! " Tandis que, du bas de l'escalier, la concierge vocifère : "Faut-y que j'aille vous aider, là-haut ?" et que Théodore, rentré en scène, continue à demander : "Où diable que la femme de ménage a pu fourrer les allumettes ?..." Au loin, une horloge sonne quatre heures.

Un Locataire

Je vous avais prévenu.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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