La Conversion d'Alceste
Scène 1
Alceste, Philinte
Alceste
Philinte, je vous sais bon gré de vos avis ; Je les ai médités longuement, puis suivis, Et, cet aveu peut-être a lieu de vous surprendre, Je conviens que la vie est à qui sait la prendre. Oui, c'est mal rendre hommage à la divinité Que fixer sur son oeuvre un oeil trop irrité. Au pardon qui sourit la sagesse commence ; Il n'est pas d'équité sans un peu de clémence ; Tel se casse les reins en tombant dans l'excès, Qui fait du monde entier l'objet d'un seul procès. Aussi, sans m'aveugler aux défauts qu'on lui trouve, Je prétends désormais, d'une vision neuve, Envisager ses torts, - mieux, ses petits travers, - Et sortir de la peau de l'homme aux rubans verts. Assez et trop longtemps ma folle turbulence, Aux ailes des moulins butant ses fers de lance, Vint faire la culbute en l'herbe des fossés, Le nez en marmelade et les jupons troussés. Ce n'est pas tout d'ailleurs. Ma loyauté robuste En ses emportements ne fut pas toujours juste. J'en garde le remords et suis mal satisfait D'avoir gourmé des gens qui ne m'avaient rien fait. C'est ainsi que jadis, j'en conviens et sans honte, J'eus tort, Philinte, tort, grand tort avec Oronte. Il est irréprochable à ce que j'en connais ! Il malmène la Muse et fait mal les sonnets, Soit ! Mais me force-t-il à les signer ? En somme, S'il est mauvais poète, il est fort honnête homme. Donc, quel besoin pour moi, quelle nécessité, De lui cracher son fait avec brutalité ? La révolte est choquante où le dédain s'impose, Et c'est le fait d'un fou que s'emporter sans cause.
Philinte
J'ai peine à retrouver l'Alceste. d'autrefois Dans celui qui pourtant me parle par sa voix. Un coeur pacifié qu'on n'y soupçonnait guère Bat-il sous le harnois du vieil homme de guerre, Ou votre esprit chagrin veut-il plus simplement Se donner ma surprise en divertissement ? Qu'un langage aussi neuf me causerait de joie Si...
Alceste
Ma sincérité paye en bonne monnoie, Philinte, et c'est l'excès de mon seul repentir Que vous trahit ma bouche inhabile à mentir. Oui, mon esprit baigné de nouvelle lumière Se rouvre, grâce à vous, à sa candeur première. Je renais au bonheur d'être indulgent et bon, Et le calme en mon coeur rentre avec le pardon. Plus d'une fois pourtant, bafouée, outragée, Votre prudence, ami, fut mal encouragée ; De vos sages conseils je méconnus le prix... Je m'excuse humblement de n'avoir pas compris. J'étais aveugle et sourd, et c'est là ma défense.
Philinte
Alceste, un mot de plus me serait une offense, Brisons sur ce sujet.
Alceste
Qui fut dur pour autrui Doit à sa probité de l'être aussi pour lui. Ma conscience et moi ferions meilleur ménage Si je n'avais joué d'un si sot personnage Et si j'eusse rossé le pauvre genre humain De moins de coups baillés au hasard de la main. À mes yeux dessillés, chaque jour se révèle De quelque ancienne erreur quelque marque nouvelle. En un second procès je m'étais engagé ; Eh bien, depuis hier, le procès est jugé, Et je dois confesser que, contre mon attente, Ma cause a...
Philinte
Triomphé ?
Alceste
De manière éclatante !
Philinte
Fort bien !
Soupirant.
Alceste
Ainsi riposte avec grandeur la Loi, Naguère, injustement prise au collet par moi. Et Célimène, encor !... Doux, et tendre, et jeune être ! Que je restai longtemps malpropre à la connaître, Et que l'égarement de mes transports jaloux Fut dur à ses vingt ans traqués comme des loups ! De longs jours, de longs mois, marquant d'effronterie L'innocent enjouement de son espièglerie, Hargneux à sa jeunesse, aveugle à sa pudeur, De mon lâche soupçon j'insultai sa candeur ! Avouez qu'elle eût pu, de quelques représailles Avec quelque raisons gâter nos épousailles ! Il n'en fut rien, pourtant. Depuis que sur nos mains L'amour serra les noeuds du plus doux des hymens, Célimène, à mes voeux, souple et conciliante, Reflet, à s'y tromper, des grâces d'Eliante, Égayant ma maison, rassurant mon honneur, En toute occasion fait paraître un grand coeur. Oui, Philinte, au butor qui l'avait mal jugée, Elle sourit, pardonne, et pense être vengée; De sa seule vertu triomphant noblement, Et laissant aux remords le soin du châtiment ! Qu'il m'est cruel !
Alceste le regarde longuement, sans rien dire.
Philinte
Allons ! la vie est ainsi faite Que chacun tranche un peu de son petit prophète, Bloqué comme en les murs d'une étroite prison Dans le besoin d'avoir seul et toujours raison. Dieu l'ordonne et le veut ; que sa loi s'accomplisse ! Mais doit-on pour cela se couvrir d'un cilice Et porter comme un deuil le tort d'avoir bronché Où tant de fois déjà d'autres ont trébuché ? Morbleu, non ! Le scrupule où votre humeur se bute Ne vaut pas, croyez-moi, l'honneur qu'on le discute. Condamnez donc vos torts d'un esprit plus rassis, Et pour d'autres objets réservez vos soucis. L'erreur où l'on vous vit, de l'humaine nature Est l'antique, commune et banale aventure. Des leçons de la vie éternel apprenti, Le juste n'est jamais qu'un pécheur converti !
Philinte
Vous ne répondez point ?
Lui tendant les deux mains :
La porte s'ouvre. Flipotte paraît.
Alceste
Que répondre ? J'écoute. Et rends grâces au ciel qui vous mit sur ma route.
Scène 2
Philinte, Flipotte, Alceste, Oronte
Philinte
Que veut Flipotte ?
Flipotte
Oronte est là.
Alceste
Comment ?
À Philinte.
À Alceste.
Oronte
Il est Votre humble serviteur. Et votre plat valet. Ne prenez pas à mal la façon dont j'en use, Ma bonne intention me doit servir d'excuse. Touchez là, s'il-vous-plaît. Je vous vois, Dieu merci, Bien portant.
Alceste
Il est vrai.
Oronte
Je m'en loue !... Enforci ;
Alceste
Peut-être.
Oronte
Engraissé ;
Alceste
Mais...
Oronte
J'admire en vous...
Alceste
De grâce !
Oronte
... Ce soupçon d'embonpoint qui n'exclut point la grâce ;
Alceste
Monsieur...
Oronte
Ce regard vif...
Alceste
Laissons là...
Oronte
Ce teint frais...
Alceste
Oh !
Oronte
... Et l'air de jeunesse épandu sur vos traits !
Alceste
Vous me flattez.
Oronte
Touchez encor là, je vous prie. Flatter ?... Moi ?... Serviteur à la flagornerie. Je dis ce que je pense et paye argent comptant.
Alceste
C'est fort bien.
Oronte
Devant Dieu...
Alceste
Permettez...
Oronte
Qui m'entend
Alceste
J'en conviens.
Oronte
Me voit...
Alceste
Oui.
Oronte
Lit dans mon coeur...
Alceste
Sans doute
Alceste essaie de placer un mot.
Oronte
Comme en un livre... Ouvert...
Alceste
Bien entendu.
Oronte
M'écoute Donc, me juge...
Alceste
Il est vrai.
Oronte
Je n'ai jamais menti ! Or, vous avez bon pied...
Alceste
Monsieur...
Oronte
Bon appétit...
Alceste
Je reconnais...
Oronte
Bon oeil...
Alceste
Souffrez que...
Oronte
Bon visage ! Mon coeur, de tout ceci, tire un heureux présage. Oui, j'exulte de joie à vous voir bien portant. J'y prends plaisir.
Alceste
Tant mieux.
Oronte
Vous m'en voyez content !
Alceste
Bien obligé.
Oronte
Charmé !
Alceste
Merci.
Oronte
Ravi !... Tout aise !
Alceste
Philinte, au nom du ciel, obtenez qu'il se taise.
Oronte
Enchanté !
Philinte
Voulons-nous nous asseoir ?
Les trois hommes s'assoient.
À Alceste.
Brusquement, à Philinte :
Oronte
Grand merci. Or çà... Mais je vous trouve à souhait, vous aussi.
Philinte
Moi ?
Oronte
Gros, gras, le teint frais, l'oeil vif !
Alceste
Il recommence ! Au poids de l'or, Philinte., achetez son silence !
Oronte
Vous ne me croyez pas ?... Je veux bien, si je mens, Que la foudre...
Philinte
Il suffit. Laissez les compliments, Et veuillez, sur le but où tend votre visite...
Oronte
Je m'explique.
Alceste
Ah !
Alceste et Philinte échangent un coup d'oeil désespéré.
Lui tendant la main :
Oronte
Messieurs, l'orgueil, ce parasite, Fils du sot amour-propre et de la vanité, Conseille mal les gens dont il est écouté ; Car le fiel, son cousin, la haine, sa cousine, Compliquent de poisons les venins qu'il cuisine. Ennemi des vains mots, des discours superflus, Des exordes lassants qui n'en finissent plus, Et des péroraisons que leur pédanterie Allonge de Paris jusqu'à La Queue-en-Brie, Je viens à vous tout franc, et je vous dis : Voilà ! Pour la troisième fois, s'il vous plaît, touchez là. Touchez !
Philinte
Touchant !
Alceste
Touchons ! Je touche ! Sans rancune ?
Oronte
Sans arrière-pensée et sans aigreur aucune !
Alceste
Vrai ?... Les griefs d'hier ?... L'histoire du sonnet ?... Et les sévérités prises sous mon bonnet ?... Et ma mauvaise foi de parti pris butée À la sotte chanson que je vous ai chantée ?...
Alceste veut parler, mais déjà Oronte a tiré un papier de sa poche.
Il lit.
Oronte
Point ! Elle est excellente et j'en ai beaucoup ri. L'âme simple du peuple y parle au roi Henri ! Ah ! « Reprenez Paris ! » Ah ! « J'aime mieux ma mie ! » Quant au sonnet, c'était une simple infamie, Dont les tercets fâcheux et l'absurde huitain Fleuraient à quinze pas leur petit Trissotin. Ma verve, qui vous doit de s'être corrigée, Reste donc, croyez-le, votre bien obligée. Je fais d'ailleurs de vous un cas tel que j'entends Vous en donner ici des gages éclatants. Ce deuxième sonnet, par le fond, par la forme, À votre poétique est de tous points conforme, Et vos justes conseils dont j'ai su profiter M'en ont dicté les vers faits pour vous contenter. Comme il a trait aux yeux d'une mienne parente Qui voulut bien pour moi se montrer tolérante, J'ai cru de mon devoir d'y semer à foison L'hyperbole, l'image et la comparaison. « Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux, Ayant dessus les rois la puissance absolue. Des dieux ?... Des cieux, plutôt, par leur couleur de nue Et leur mouvement prompt comme celui des cieux. »
Philinte
Ah ! Très bien !
Haut.
Alceste
Serviteur au français de cuisine. L'agréable quatrain
Philinte
J'en reste transporté !
Il reprend.
Oronte
Je confesse qu'il plaît par sa simplicité. « Des cieux ?... Non !... Deux soleils nous offusquant la vue De leur rayons brillants clairement radieux !... Soleils ?... Non !... mais éclairs de puissance inconnue, Des foudres de l'amour, signes présagieux... »
Alceste
Plaît-il ?
Philinte
Présagieux ?...
Alceste
Ah ! Permettez de grâce, Que pour « présagieux », monsieur on vous embrasse !
Oronte
Car, s'ils étaient des dieux, feraient-ils tant de mal ? Si des cieux ? Ils auraient leur mouvement égal ! Des soleils ?... Ne se peut ! Le soleil est unique. Des éclairs alors ?... Non !... Car ces yeux sont trop clairs ! Toutefois je les nomme, afin que tout s'explique : Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs ! »
Philinte
C'est grand comme la mer.
Alceste
Et bête comme une oie. Mais de ce malheureux pourquoi gâter la joie ?... Qu'il soit grotesque en paix !
Oronte
Eh bien, sur mon sonnet ?
Alceste
Franchement, il est bon à mettre au cabinet De lecture.
Oronte
Non ?
Alceste
Si !
Humblement.
Oronte
Cela vous plaît à dire. Sans doute, il a charmé tous ceux qui l'ont pu lire, Mais...
Alceste
Je suis du parti de tous ceux qui l'ont lu, Et le ciel m'est témoin que le sonnet m'a plu.
Philinte
La langue en est hardie, et franche, et décidée !
Alceste
L'idée avec bonheur y succède à l'idée.
Philinte
Il est plein d'un aimable et tendre sentiment.
Alceste
J'en aime fort la fin... et le commencement.
Philinte
Puis, la rime au bon sens s'adapte et s'associe.
Alceste
C'est une qualité qu'il faut qu'on apprécie.
Philinte
Il est, assurément, meilleur que le premier.
Alceste
Par l'agrément surtout, de son ton familier.
Philinte
C'est sagement juger ! Je veux payer un gage Si la même raison ne tient un tel langage !
Alceste
Je prête les deux mains au discours que voici, Et c'est fort bien à vous de lui parler ainsi.
Oronte
Le plaisir de briller, propre aux gens du vulgaire, Présente des douceurs qui ne me tentent guère ; Mais quoi ! L'auteur toujours aime à voir imprimés Et livrés au grand jour les vers qu'il a rimés. Vous estimez les miens ?
Alceste
De façon singulière !
Oronte
Le soin vous revient donc de les mettre en lumière !
Alceste
En lumière ?
Oronte
Oui.
Alceste
Comment ?
Oronte
Si j'en crois les on-dit, Au Mercure Galant vous avez du crédit.
Alceste
Moi ?
Oronte
Vous.
Alceste
Aucun !
Oronte
Si !
Alceste
Non !
Oronte
Visé, qui le rédige, Prétend pourtant...
Alceste
Aucun !
Oronte
Si vous...
Alceste
Aucun, vous dis-je.
Oronte
Si vous vouliez...
Alceste
Aucun !
Oronte
Monsieur, deux ou trois mots Lancés avec chaleur et glissés à propos, Et voici qu'aussitôt ma jeune renommée Voit s'ouvrir devant elle une porte fermée ; Le Mercure Galant, dont je vous dois l'accès, S'offre comme un tremplin à mes premiers essais. Et la gloire...
Alceste
Monsieur, trêve à tant d'insistance. Mon intervention n'est pas de circonstance, Au Mercure Galant je suis fort peu prisé, Et d'absurdes on-dit vous ont mal avisé. Veuillez donc m'épargner d'inutiles harangues Un temps.
Oronte
Peste ! Je vous vois apte à parler plusieurs langues; Vous êtes habile homme et pratiquez fort bien L'art de risquer des mots qui n'engagent à rien.
Alceste
Moi !
Mouvement d'Alceste.
Oronte
Votre bonne grâce étonne par son zèle, Mais c'est perdre le temps que d'attendre après elle, Et sur votre assistance on peut toujours compter... À la condition de n'en point profiter. Ces manières d'agir, tout à fait mal reçues Des gens qui n'aiment pas les coeurs à deux issues, Ne sont point de mon goût, je vous le dis tout net. Voilà qui nous renseigne. Et quant à mon sonnet, - Dût mon opinion ne pas être la vôtre - Il est mauvais ou bon, mais étant l'un ou l'autre, Pourquoi le renier si vous l'avez goûté ? Pourquoi, s'il vous déplaît, l'avez-vous tant vanté ?
Alceste
Rodrigue, dans le Cid, dit: "Ote-moi d'un doute..." Voilà bien d'une attaque où je ne comprends goutte !
Oronte
Monsieur...
Alceste
Monsieur...
Oronte
Monsieur, il faut prendre parti : Ou vous mentez...
Alceste
Je mens !
Oronte
Ou vous avez menti.
Philinte
Oronte !
Alceste
Ah ! Mais, pardon !... Ceci n'est plus de mise...
Philinte
Alceste !
Alceste
Vous passez la limite permise ! J'ai menti !
Philinte
Calmez-vous.
Oronte
Je...
Philinte
Calmez-vous aussi.
Alceste
Je vais vous mettre hors, des deux mains que voici !
Philinte
Oh !
Alceste
Quoi ! Le plat rimeur d'un stupide poème...
Oronte
Si stupide soit-il, il l'est moins que vous-même.
Philinte
Eh ! là !
Oronte
Dois-je souffrir que cet âne bâté...
Alceste
Parbleu ! mon cas est neuf et vaut d'être conté. On me lit un premier sonnet ; je le condamne. Le poète entre en rage et je suis traité d'âne. Il m'en lit un second ; j'y donne mon bravo. L'auteur entre en fureur : je suis âne à nouveau ! Donc âne si je blâme, âne encor si j'encense ! Je voudrais pourtant bien qu'on me donnât licence De trouver qu'un sonnet est bon ou ne l'est pas, Sans être ânifié dans chacun des deux cas !
Oronte
Mes vers sont bons au point que, si je ne me leurre, Vous les avez trouvés merveilleux, tout à l'heure.
Alceste
J'eus tort ! Ils sont d'un bête à couper par morceaux !
Oronte
Jetez donc à deux mains des perles aux pourceaux !
Alceste
Peste soit des grimauds et des vers imbéciles !
Oronte
L'injure porte en soi des armes trop faciles. Je vous laisse le pas...
Alceste
J'allais vous en presser.
Il salue.
Il sort.
Oronte
Tout en gardant pour moi ma façon de penser. Il suffit. Je m'entends. Bonjour. Mes courtoisies Tirent la révérence aux basses jalousies. Mangez ! Buvez ! Dormez ! Et puissent mes lauriers Ne pas être pour vous de trop durs oreillers.
Scène 3
Alceste, Philinte
Alceste
Voilà, je vous l'avoue, une brute plaisante ! Donc, il ne suffit pas que, lâche complaisante, Mon ardeur à bien faire, en sa servilité, Ait imposé silence à ma sincérité ? Qu'un quart d heure durant, souffrant mort et martyre, Je me sois jusqu'au sang mordu pour ne pas rire, Piétinant de sang-froid - et le sachant très bien - Ma pauvre bonne foi qui n'y comprenait rien ? Il faut encore que j'aide à tuer son libraire, Ce maraud vaniteux qui chante au lieu de braire ! Un pied-plat de ses vers me vient assassiner : Je ne condamne pas, donc je dois patronner ? Ah ! Mais non !
Philinte
Aristote...
Alceste
Ah ! non !
Philinte
En un chapitre...
Alceste
Et je me repentais !
Philinte
de ses...
Alceste
Cuistre ! Belître !
Philinte
En un chapitre de...
Alceste
Je mens !
Philinte
de...
Alceste
J'ai menti !
Philinte
De ses...
Alceste
Je me repens de m'être repenti !
Philinte
Voyons, puisqu'Aristote en ses ésotériques !...
Alceste
Je me ris d'Aristote et de ses rhétoriques !
Philinte
C'est aller loin, sans doute, et, véritablement, Votre sagesse encore en est au bégaiement. Je la vois, pour ma part, assez mal renseignée, Jetant tout à la fois le manche et la cognée Parce qu'un fat risible et de soi-même épris Nous a gratifiés d'un spectacle sans prix. Chez Molière, après tout, quoi qu'on fasse ou qu'on die, On paye le plaisir de voir la comédie ; Et vous vous gendarmez quand un homme de bien Vient chez vous, à ses frais, vous la donner pour rien ?... Morbleu ! Le diable soit d'une philosophie Qui semble s'attacher à compliquer la vie. Et qu'un fâcheux instinct pousse à vouloir tirer De tout sujet de rire un prétexte à pleurer ! Un temps.
À ce moment, bruit de voix à la cantonade.
Il va à la porte du fond, qu'il ouvre. On voit alors Monsieur Loyal en discussion avec Flipotte qui veut l'empêcher d'entrer.
Alceste
Bah ! vous avez raison ! Ma rudesse farouche Rend hommage au bon sens qui rit sur votre bouche, Et... Mais quel importun nous trouble de ses cris ?
Scène 4
Alceste, Monsieur Loyal, Philinte
Alceste
Monsieur Loyal !
Il tire de sa poche et déploie une immense feuille de papier.
Il lit.
Il lit.
Il lit.
Il lit.
Monsieur Loyal
Huissier près la Cour de Paris ; Séant au susdit lieu, place Sainte-Opportune. Plaise au ciel vous tenir en sa faveur commune ! Je vous baise les mains, monsieur, pour cent raisons; Et vous, monsieur, les pieds. De tout coeur. Nous disons... Euh... "J'ai, Jean, Paul, Gaspard, Loyal, à la requête..." Suivent les noms. Je passe et vais au but. "Enquête, Ordonnance, constat, exploits, verbalisés; Indemnité payée aux clercs mobilisés; Fin de non recevoir du défendeur, dont acte Donné sur beau papier, d'écriture compacte, Paraphé de la main des témoins y présents; Frais de vacation de messieurs les exempts, Gens courtois, comme on sait, et pleins de savoir-vivre: En tout soixante écus." C'est peu. Plus une livre Et douze sous, pour frais de bureau. Nous disions ? Ah ! Pardon ! M'y voici. "Rapport, conclusions, Signification d'urgence à l'adversaire; Pot-de-vin au greffier, au juge, au commissaire, Au procureur du roi ; pourboire au portier ; coût : Vingt pistoles tout rond." Ce qui n'est pas beaucoup. Ah ! j'oubliais !... un rien, d'ailleurs, une bêtise : "Quatre simples écus... doubles, pour expertise Dressée en bonne forme, à toutes fins d'emploi, Dans les termes requis et voulus par la Loi ; À l'avocat parlant en séance publique ; Cent francs pour plaidoyer, cent autres pour réplique, Et cent sous pour avoir insulté des témoins Qui, s'ils restèrent cois, n'en pensèrent pas moins. Au juge, après arrêt et sentence propices, Avecque grand respect quarante écus d'épices." Une obole autant dire. "Ouï le jugement, "L'avoir levé..."
Alceste
Pardon !...
Monsieur Loyal
"Six livres"...
Alceste
Un moment. Le goût qu'aux jeux d'esprit on me vit toujours prendre Se double du plaisir que j'éprouve à comprendre. Qu'est ceci, s'il vous plaît ?
Monsieur Loyal
Qu'entendez-vous par là ?
Alceste
Qu'est ceci ?
Monsieur Loyal
Quoi ceci ?
Alceste
Ceci.
Monsieur Loyal
Ceci ?
Alceste
Cela ! Vous parlé-je une langue à ce point bredouillée ?
Étonnement d'Alceste, qui, à son tour, ne comprend plus.
Monsieur Loyal
C'est la note, monsieur, exacte et détaillée... Le pour-acquit des frais... de moi-même signé.
Alceste
Quels frais ?
Ahurissement d'Alceste. Il se retourne vers Monsieur Loyal, lequel approuve de la tête, et lui sourit aimablement.
Philinte
Ceux du procès que vous avez gagné.
Alceste
Philinte, vous savez si ma mansuétude Pour l'immolation montre peu d'aptitude ? Il n'en est pas moins vrai, que, juge impartial, Je vais assassiner le bon monsieur Loyal !
Monsieur Loyal
Qu'entends-je ?
Alceste
Ah ! C'est la note ?
Philinte
Eh ! Là !
Alceste
Sur les épaules Je lui vais galamment rompre deux ou trois gaules ! Ah, c'est le pour-acquit ?
Se reprenant.
Monsieur Loyal
Les frais y sont comptés À vingt pour cent en plus des tarifs adoptés. En moins !
Alceste
Fripon ! Pendard !
À Philinte.
Monsieur Loyal
L'existence est si dure !... Il faut être indulgent aux gens de procédure ! Ne m'ouvrez pas, hélas ! la porte du tombeau, Je suis encore jeune et je suis resté beau !... Dites-lui donc, monsieur, de m'être pitoyable. Je ne veux pas mourir, c'est trop désagréable. Je ne suis qu'un pauvre homme aux ordres de la Loi, Et j'ai quatorze enfants, dont plusieurs sont de moi !
Philinte
Alceste !
Alceste
Un gueux m'attaque au détour de la route, Je saisis du grief la Cour qui me déboute. Je perds. Je paye. Bien. C'est dans l'ordre. Aujourd'hui, Il advient que mon drôle a la Cour contre lui. La Loi rend un arrêt que la Justice approuve; (Le fait est à noter.) Je gagne, et je me trouve, - Phénomène admirable autant qu'inattendu - Plus perdre, ayant gagné, que si j'avais perdu !
Philinte
Mon Dieu...
Alceste
Mon Dieu, je sais ce que vous m'allez dire Plus le cas est comique et plus il faut en rire ?
Philinte
Sans doute.
Il prend son chapeau, puis à Monsieur Loyal :
Alceste
Eh bien, je ris. Quant à m'exécuter, C'est, ne vous en déplaise, un point à discuter, Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Qu'avec monsieur, chez lui, j'en cause au préalable. En route !
Monsieur Loyal
Mais, monsieur...
Alceste
Vos comptes ont besoin D'être vérifiés et revus avec soin. En route !
Entre Célimène.
Monsieur Loyal
Diantre soit de la cérémonie !
Alceste
Célimène qui vient vous fera compagnie.
Il sort.
Alceste
Allons !
Il sort à la suite d'Alceste.
Monsieur Loyal
Dieu qui veillez sur les pâles humains, Je remets en tremblant mes os entre vos mains !
Scène 5
Philinte, Célimène, Alceste
Célimène et Philinte restent seuls. Soudain Philinte remonte, va coller son oreille à la porte du fond. Il écoute, redescend en scène ; va à la fenêtre qu'il ouvre, se penche ; regarde au dehors ; puis, revenu à Célimène qui l'a regardé faire sans rien dire.
Philinte
Et maintenant, Madame, à nous deux !
Célimène
Oh, Philinte, Ne renouvelez point votre éternelle plainte. J'en ai l'oreille lasse, à ne vous rien farder, Et ne suis plus d'humeur à m'en accommoder.
Philinte
Vous souffrirez pourtant...
Célimène
Silence !
Philinte
Mais...
Célimène
Silence !
Philinte
Parbleu, c'est trop d'audace, et c'est trop d'insolence ! Le ton où tu le prends, que l'arrogance emplit...
Célimène
Ne me tutoyez pas. Nous croyez-vous au lit ?
Philinte
Madame, on se doit rendre aux rendez-vous qu'on donne.
Célimène
La paix !
Philinte
Je vous l'impose !
Célimène
Et moi, je vous l'ordonne !
Philinte
Oh !
Célimène
Quel besoin, bon Dieu, de jeter les hauts cris ? Un galant comme vous égale trois maris.
Philinte
La peste vous étouffe, et vous et vos pareilles !
Célimène
Mais parlez donc moins fort ; les murs ont des oreilles. Si j'eus, pour mon malheur, le tort de vous aimer, Il n'est pas à propos de les en informer. Aussi bien, avec vous, je veux être sincère; Une explication qui devient nécessaire Me contraint à vous dire en bonne vérité Que vous marchez tout droit vers l'importunité. Votre ombrageux amour, trop prompt à la querelle, Change de plus en plus Clitandre en Sganarelle, Philinte. Sur ce point, qu'il daigne ouvrir les yeux. Le mien n'y risque rien, que de s'en porter mieux. Tenez-vous-le pour dit.
Philinte
Alceste....
Célimène
En cette affaire Je conçois assez mal ce qu'Alceste vient faire. Je vous trouve plaisant, mon cher, quand vous venez Me bailler froidement de ce nom par le nez. Osez donc, s'il vous plaît, me regarder sans rire. Et m'épargner des mots inutiles à dire.
Philinte
Le pauvre homme !
Mouvement de Philinte.
Célimène
Plaît-il ?... Vous avez dit ? Comment ? Le pauvre homme ?... Ouais ! Le mot part d'un bon sentiment ! À "Pauvre homme", sans doute, il faut rendre les armes, Et ce pauvre "Pauvre homme" attendrit jusqu'aux larmes. Tout au plus, j'oserai vous demander pourquoi Vous prenez, en parlant, l'air de parler pour moi. Alceste, de vos soins, eut sa part, ce me semble, Et nous l'avons un peu sacré "Pauvre homme" ensemble. Modérez donc l'ardeur d'un si noble courroux Est-ce que, par hasard, j'ai commencé sans vous ? Eh ! Quelle rage, aussi de me prendre pour cible ? Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, de si répréhensible ? Pourquoi ces airs de dogue et ce ton irrité ? Je ne vous comprends pas, Philinte, en vérité. On croirait qu'avec vous en couchant côte à côte J'aurais fait quelque mal et commis quelque faute.
Philinte
Pourtant vos torts...
Célimène
Quels torts ?
Philinte
S'aveugler à tel point ?... C'est les avoir deux fois, que ne les sentir point ! Que le coeur de la femme est fait d'étrange sorte, Et que l'homme sur elle, en loyauté l'emporte ! Quoi donc ! Il faut qu'ici je me voie obligé De prendre cause et fait pour l'époux outragé ? C'est à moi, - triste effet de l'humaine faiblesse, - (J'en conviens sans détour mais non pas sans noblesse), Qu'il faut, d'Alceste.... ?
Cependant, depuis un instant, Alceste est rentré sans que Célimène et Philinte s'en soient aperçus. Il demeure immobile, au fond du théâtre.
Célimène
Au temps où me faisant sa cour Alceste. à mes genoux rugissait son amour, Ce troubadour transi, doublé de belluaire, Eut parfois l'art et l'heur de ne pas me déplaire. Outre qu'à franc parler la peur qu'il m'inspirait N'était pas à mes yeux sans charme et sans attrait, À sentir sous mon pied cette bête matée Se débattre à la fois soumise et révoltée Et son regard chargé de haine et de poison Du matin jusqu'au soir m'insulter sans raison, Vainquant avec péril et dès lors avec gloire, Je goûtais à son prix l'orgueil de la victoire. D'accord. - Mais aujourd'hui qu'il montre, humanisé, Les talents d'agrément d'un ours apprivoisé, Apte à la contredanse et souple à la voltige, Ce qu'il acquiert en grâce, il le perd en prestige. Tel vainqueur de tournoi cesse de me toucher, Qui, déposant l'armure avant de se coucher, Désormais sans haubert, sans casque et sans cuirasse, N'est plus qu'un crustacé veuf de sa carapace. Dans l'emploi des Acaste et des Prince Charmant, Notre homme à m'émouvoir tâche inutilement. Il y marque une ardeur à nulle autre seconde, Mais, n'étant plus quelqu'un, il devient tout le monde, Et tournant au fâcheux, d'irritant qu'il était Il ne garde plus rien du peu qui lui restait. Alceste converti n'a plus de raison d'être. Le mari n'est jamais qu'un laquais ou qu'un maître. La femme a, sur ce point, des raisons qui font loi. Le ciel, qui les voulut, en sait seul le pourquoi.
Philinte
Tout en ne voyant pas, lorsque je m'examine, Que la malignité soit le but où j'incline, Et bien que mon humeur se complaise fort peu À jeter, comme on dit, de l'huile sur le feu, Il me faut confesser de façon simple et nette Que vous avez raison des pieds jusqu'à la tête. Oui, mon coeur de droiture et de justice épris Se rend à des griefs dont il sent tout le prix, Madame ; et de regret mon âme tourmentée Gémit de vous avoir un moment disputée. L'amour est quelquefois prompt à l'emportement, Mais on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant, Et...
En gage de réconciliation, elle lui présente sa main, que Philinte couvre de baisers.
Célimène
Philinte, il suffit. Ces paroles sensées Font l'honneur de celui qui les a prononcées. Vous comprenez enfin ?
Philinte
Je vous comprends si bien Que votre sentiment concorde avec le mien. Je me serais gardé d'en rien mettre en lumière; Mais puisqu'il vous a plu de parler la première, Je ne vous cache pas qu'Alceste, à mon avis, Est vraiment ridicule autant qu'il est permis.
Célimène
Il eut toujours un peu la sottise en partage.
Philinte
Oui ; mais s'en croyant moins, il en a davantage.
Célimène
D'autant plus que ses airs d'amnistier les gens, Pour ceux qui n'ont rien fait sont fort désobligeants.
Philinte
Je me disais aussi: "Ce donneur d'eau bénite À quelque chose en soi qui me blesse et m'irrite !"
Célimène
L'ennuyeux animal !
Philinte
Le triste compagnon !
Célimène
Je l'aimais mieux bourru !
Philinte
Je l'aimais mieux grognon !
Célimène
Je goûte à le tromper des douceurs non pareilles !
Philinte
Ma conscience en paix dort sur ses deux oreilles.
Célimène
Il n'a, de vous à moi, que ce qu'il a cherché.
Philinte
On est toujours puni par où l'on a péché.
Célimène
Coeur généreux et pur !
Philinte
Âme sincère et tendre !
Célimène
Que nous sommes bien faits, ami, pour nous comprendre !
À ce moment Alceste tousse légèrement. Du même mouvement Philinte et Célimène se tournent vers le fond du théâtre et l'aperçoivent.
Philinte
Pour être l'un à l'autre et, dans tout, de moitié ! Et...
Célimène
Oh !
Alceste
Mon seul amour, et ma seule amitié !
Scène 6
Alceste
L'indignation s'empare de lui. Célimène et Philinte. échangent un coup d'oeil inquiet. Mais non. Des larmes ont jailli de ses yeux, qu'il essuie silencieusement ; et sa raison recouvrée prend le dessus sur la fureur. Un grand temps. Il poursuit enfin :)
Il sort.
Alceste
Certes, en m'engageant sur la nouvelle route Où m'obligea mon coeur hanté d'un dernier doute, Je ne savais que trop où me portaient mes pas, Et le fossé promis au chemin de Damas ; Mais je n'aurais pas cru, quand j'ai risqué l'épreuve, Que les pleurs de mes yeux me fourniraient ma preuve, Et que le crime, au seuil de ma propre maison, Me viendrait démontrer combien j'avais raison !... N'importe, tout est bien, puisque je puis en somme, Ayant fait jusqu'au bout mon devoir d'honnête homme, N'ayant rien obtenu, mais ayant tout tenté, De mon stérile effort invoquer la fierté ! Las de l'humain commerce et de sa turpitude - Dont j'avais le soupçon, dont j'ai la certitude ! - Dépouillé du bonheur qui fut un temps le mien, Maître de l'affreux droit de n'espérer plus rien, Il m'est permis d'aller... - Qu'on m'y vienne poursuivre ! - Traîner au fond d'un bois la tristesse de vivre, En tâchant à savoir, dans leur rivalité, Qui, de l'homme ou du loup, l'emporte en cruauté.