Pastorale · 1653 · 5 actes

Amarillis

de Jean Rotrou

Représentation
≈ 1 h 31
Distribution
4 femmes, 4 hommes
Répliques
515
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Amarillis F 106 ≈ 16 min 8
Cléonte N 67 ≈ 16 min 7
Philidas H 53 ≈ 10 min 7
Bélise F 32 ≈ 10 min 3
Daphné F 76 ≈ 9 min 8
Tyrene H 57 ≈ 9 min 5
Celidan H 39 ≈ 7 min 6
Lisimène F 26 ≈ 6 min 3
Troisième Satyre N 17 ≈ 4 min 4
Premier Satyre N 22 ≈ 2 min 4
Deuxième Satyre N 16 ≈ 2 min 4
Climante H 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Amarillis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléonte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philidas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bélise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Daphné absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tyrene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Celidan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisimène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Lisimène, Bélise

Lisimène

Je commence à vous voir, et vous n'avez qu'à peine Visité ce grand bois et cette riche plaine, Vous arrivez, ma nièce, en cet heureux séjour, Et vous osez déjà me parler du retour ?

Bélise

Je confesse qu'ici sans haine et sans ennui On goûte les plaisirs les plus purs de la vie, La cabane me plaît bien plus que nos maisons ; Les villes à mes yeux ne sont que des prisons, Le hais des Courtisans une foule insolente, Ici tout m'entretient, tout me rit, tout m'enchante, Et de quelque côté que je tourne mes pas J'y rencontre toujours quelques nouveaux appas. Ce lieu comme Lyon est rempli de délices.

Lisimène

La Cour n'a rien de plus que des soins et des vices, Celle de Gondebaud où brûlent tant d'amants Ne saurait égaler nos divertissements.

Bélise

Mais partout la discorde a suscité la guerre.

Lisimène

Le Ciel va redonner la Paix à cette Terre ; Mais quand on en viendrait à cette extrémité, Dans les Palais d'Issoire on est en sûreté, Nous en sommes voisins, et pouvons dans une heure Choisir une retraite en leur belle demeure ; Veuillez donc demeurer en ce lieu désormais, Contemplez tous nos biens, et les goûtez en paix ; Mille jeunes beautés parent cette contrée, On n'y voit rien d'égal, Philis, Diane, Astrée, Amarillis sa soeur, et mille autres encor Font dans ce doux climat revoir le siècle d'or. On y voit des Bergers, on y voit des Bergères, De qui les qualités ne sont pas ordinaires, Entre eux un jeune Amant ne vous déplaira pas, Il a beaucoup d'esprit, de grâces et d'appas : Et si vous n'enviez l'honneur de sa maîtresse Il est bien mal aisé qu'un autre objet vous blesse, Pourquoi rougissez-vous ?

Bélise

Ce défaut indécent Paraît sans mon aveu sur ce front innocent ; Je rougis, quoi qu'on die, et quoi qu'on me propose, Sans en pouvoir moi-même imaginer la cause.

Lisimène

Vous la savez, pourtant ; c'est que jusqu'à ce jour, On ne vous a parlé ni d'Amant, ni d'Amour ; Vous ignorez ces noms, et dans cette innocence, Le discours que j'en fais vous trouble, et vous offense.

Bélise

Que n'est-il vrai Tyrène ?

Lisimène

Haussez un peu la voix.

Bélise

Je dis qu'il fait beau voir l'épaisseur de ce bois, Et ces oiseaux divers dont la douce musique, Réjouirait l'esprit le plus mélancolique.

Lisimène

Ô Dieux qu'elle est adroite ! Il est vrai que leurs chants Rendent Lion jaloux de la beauté des champs. Aussi mille Amoureux, en cette solitude Viennent perdre leurs soins, et leur inquiétude : Ces lieux ont chaque jour de nouveaux habitants, Ils y viennent fâchés, et s'y trouvent contents. Les coeurs sont enchantés de l'air qu'on y respire, Chacun y fait l'Amour, peu de monde y soupire. Ce Dieu de tous ses traits y choisit les meilleurs, Il est Roi parmi nous, il est Tyran ailleurs. Mais entre les Amants, qui viennent sur ces rives, Aux doux chants des oiseaux, joindre leurs voix plaintives, Tyrène, un Cavalier de qui les qualités Ont du Ciel et du sort les efforts limités?

Bélise

Comment le nommez-vous ?

Lisimène

Tyrène.

Bélise

Ah le perfide !

Lisimène

Toujours triste et pensif, et toujours l'oeil humide, Rend tous les coeurs atteints d'amour, et de pitié, Si le Ciel les a faits capables d'amitié. La plus grande froideur, cède à son éloquence, Et contre ses écrits une âme est sans défense : J'en lirai quelques-uns, écoutez.

Bélise

Ô malheur !

Lisimène

Son visage à ces mots a changé de couleur.

Bélise

On m'a pris mes papiers.

Lisimène

Je suis comme à la géhenne.

Bélise

Ô Dieux !

Lettre.

Lisimène

Écoutez donc comme il conte sa peine. A-t-il bien exprimé la douleur qui le presse ? Et sait-il bien toucher le coeur d'une maîtresse ?

Bélise

Si bien, que ce perfide est le seul qui lui plaît, Et qu'elle l'aime encor, tout volage qu'il est, Tous les jours ses écrits lui font verser des larmes, Et l'ingrat porte ailleurs son amour, et ses charmes.

Lisimène

Vous savez donc son nom ?

Bélise

Vous le savez aussi ; Je n'ai pas le dessein de cachez mon souci. Je vous dois confesser le mal qui me possède ; Je sais qu'il faut parler pour trouver du remède. Et c'est l'intention de mon coeur désolé ; Je ne me taisais pas, mes yeux vous ont parlé. Mon mal a sur mon front écrit sa violence, Et l'on ne peut qu'à tort condamner mon silence. Il est vrai que Tyrène a mon coeur enflammé ; J'aime, je le confesse, hé qui n'a pas aimé ! Alors que je voyais mes compagnes atteintes, Je blâmais leurs soupirs, et j'accusais leurs plaintes, Mais j'ignorais le mal qui m'était destiné, J'autorise à présent ce que j'ai condamné. Je crois qu'on me doit plaindre, et que sans injustice, La plus froide ne peut accuser mon caprice. Dieux ! combien je perdrais, en perdant ces écrits, Qui vous les a donnés ? et qui me les a pris ?

Lisimène

Moi-même en vos habits, quand vous fûtes couchée, Et c'est où j'ai connu, qu'amour vous a touchée. Certes je fais état de votre élection, On ne peut condamner votre inclination. Tyrène est d'un esprit, et d'une humeur aimable, Et sa condition à la vôtre est sortable. Il mérite beaucoup : mais en peu de discours, Contez-moi de vos feux l'origine, et le cours?

Bélise

Durant mes plus beaux jours, en sortant de l'enfance, Dans l'âge de la joie, et de l'indifférence ; Le sage Armagedon qui me donna le jour, Sous le saint nom d'hymen, fit naître mon amour : Et jusques à ce temps j'avais toujours blâmée La violente ardeur dont je suis enflammée ; Alors que dans un jour à mon repos fatal, Chez mon oncle à Lyon, je vis Tyrène au bal. J'étais si jeune encor qu'on ne me parlait guère : Je lui plus toutefois, sans penser à lui plaire. Quelques traits de mes yeux lancés innocemment, À la première vue en firent mon Amant, Il me jura d'abord une immortelle flamme, Et me voulut donner l'Empire de son âme, J'étais tout son espoir et son plus cher souci, Mais si je le vainquis, il voulut vaincre aussi, Et donnant de ses feux une preuve bien claire, Il fit de notre hymen entretenir mon Père, Pour gagner ce vieillard il ne lui manquait rien, Il avait le mérite, et l'esprit et le bien ; Ce dernier suffisait pour le pouvoir surprendre, Quiconque est riche, enfin partout peut être gendre, De ce Siècle pervers c'est le plus riche don, Par là Tyrène sut gagner Armagedon. Mon Père m'ordonna de souffrir sa visite, Il l'aimait pour son bien, et moi pour son mérite, Et son profond respect sut si bien m'émouvoir Que je prenais plaisir à suivre mon devoir. Ensuite une querelle à mes voeux importune, Vint traverser le cours de ma bonne fortune. Tyrène en un combat fit périr Dorilas.

Lisimène

Qui brûlait comme lui de vos jeunes appas ?

Bélise

C'est ainsi qu'on le dit.

Lisimène

Après cette querelle Il fallut s'absenter.

Bélise

Depuis cet infidèle Ne se souvenant plus de ses feux ni de moi, Après un peu d'absence a violé sa foi, Je voudrais imiter ce volage Tyrène. Mais comme notre sexe aime avec plus de peine, Il se dégage aussi plus difficilement, Et ne peut sans rougir courir au changement.

Lisimène

Le voici.

Bélise

Cachons-nous de peur qu'il ne nous voie.

Lisimène

Je sonderai tandis sa tristesse, ou sa joie.

Scène 2

Lisimène, Tyrene

Stances.

Lisimène

Oyez comme il se plaint ; On connaît à sa voix que son coeur est atteint.

Tyrene

Doux ennui toutefois, et bienheureuse haine ? Si je touche à la fin le coeur de l'inhumaine. La peine et les efforts de l'acquisition, Sont un doux souvenir en la possession. Mais qui me vient parler ?

Lisimène

Bannis cette tristesse ; Et donne un peu de trêve au tourment qui te presse. Tout succède à tes voeux.

Tyrene

Ô Dieux ! qu'ai-je entendu ?

Lisimène

Et l'on veut t'accorder le bonheur qui t'est dû.

Tyrene

Épargnez mes ennuis, aimable Lisimène, Avez-vous vu l'objet qui fait naître ma peine ?

Lisimène

Oui, et j'ai vu plus encor.

Tyrene

Et quoi ?

Lisimène

Certains écrits Qu'elle tenait bien chers, et qui m'ont tout appris. Ô le charmant esprit que celui de Tyrène ! Il pourrait triompher de l'âme la plus vaine, Et que cette beauté montre de jugement Dans le choix qu'elle a fait d'un si parfait Amant.

Tyrene

Voulez-vous que j'espère, et cette âme inhumaine Me défend seulement de parler de ma peine ? L'insensible causant ce qui me fait mourir, A peur de le savoir, de peur de le guérir.

Lisimène

Tyrène, une maîtresse est d'humeur plus discrète, Que de pouvoir si tôt avouer sa défaite ; La tienne se déclare, et ne me crois jamais, Si ton coeur n'est l'objet de ses plus doux souhaits ; Me remercieras-tu, si de ma propre bouche Tu sais dans un moment que ton amour la touche ?

Tyrene

Je vous adorerais.

lui montrant Bélise

Lisimène

Adore ses appas, La voici ; que fais-tu ? tu ne l'abordes pas ? Quelle humeur a si tôt ton âme refroidie ?

Scène 3

Bélise, Tyrene

Bélise

Traître, que tu sais mal cacher ta perfidie ! Es-tu sans artifice ? et puis-je avoir surpris L'excellence, et l'honneur, des plus rares esprits ? Au moins qu'un ris forcé te change le visage, Témoigne du plaisir, et bénis mon voyage. Dis que tu souhaitais ce bonheur sans pareil ; Approche, appelle-moi ta Reine et ton Soleil. Quoi, tu ne peux forcer cette inutile honte ? Et ta voix quelquefois se donne à si bon compte, Tu trouvais à Lyon des traits si délicats, Et tu m'as si bien su prouver ce qui n'est pas.

Tyrene

Ô Dieux ! Je vois Bélise.

Bélise

Il va conter merveille, Et sa fidélité n'aura point de pareille.

Tyrene

Quoi Bélise, est-ce vous que je trouve en ces lieux ? Et dois-je croire ici mon oreille et mes yeux.

Bélise

Je suis toujours la même, et ne suis point changeante, Il n'en est point ainsi de ton âme inconstante ; Tu n'es plus ce Tyrène autrefois si charmant, En toi tout est changé jusqu'à l'habillement, Tu n'as rien conservé de ce qui me sut plaire, Tu n'es plus qu'un Berger digne d'une Bergère.

Tyrene

Les Bergers de ces lieux sont d'illustres Héros Qui dans un sain asile ont cherché du repos, Mais ne m'accuse point d'être à tort infidèle, Puisque tu la causas, tu sais bien ma querelle, Dorilas étant mort, sans longtemps consulter Pour venir en ces lieux il fallut s'absenter, Tandis que mes parents s'employant pour ma grâce, Par je ne sais quel sort, m'en allant à la chasse, Je vis Amarillis, dont l'éclat me ravit, Elle me fit changer de maîtresse et d'habit. J'accorde, que je quitte un bien incomparable, Pour semer sur du vent, et bâtir sur du sable, Je recevais chez vous des traitements meilleurs ; Mais un secret destin porte mes voeux ailleurs.

Bélise

Dis qu'un secret destin porte ailleurs ta folie.

Tyrene

Bélise est toujours gaie, et sans mélancolie.

Bélise

Non, non, crois qu'en riant je dis la vérité, Hé qui ne rirait pas de ta légèreté ? Quelle plaisante humeur agite ainsi ton âme ? On pourrait l'excuser dans l'esprit d'une femme, Puisque selon l'erreur de votre jugement, Elle est de son instinct sujette au changement. Mais que ces Esprits forts, ces miroirs de constance, Fassent au moindre vent si peu de résistance, Que leur fidélité manque aux premiers effets, C'est un sujet d'en rire ou l'on n'en eut jamais.

Tyrene

Si tu considérais combien l'absence est forte, On ne te verrait pas discourir de la sorte. Ta présence aurait pu divertir ce malheur : Car qui voit le Soleil, sent toujours la chaleur.

Bélise

Il est vrai ta constance est digne qu'on t'adore ! Traître, j'étais absente, et je t'aimais encore, J'avais les mêmes feux, et le même souci : J'ai vécu sans te voir, et sans changer aussi. Sans te voir ! je m'abuse, et ma triste pensée M'a toujours de Tyrène une image tracée : Je t'ai vu tous les jours, je t'ai parlé cent fois.

Tyrene

Il ne m'en souvient point.

Bélise

Mais sans yeux et sans voix, Je n'étais pour mon mal que trop ingénieuse, Ma mémoire est trop bonne, et trop officieuse.

Tyrene

Et moi je ne saurais me vanter de ce point, J'ai bien tôt oublié ce que je ne vois point. Excuse en ce malheur ma mémoire inféconde, Ou que de ce défaut la Nature réponde. Mais voici ma Bergère, admire sa beauté, Et ne condamne plus mon infidélité.

Bélise

Va, barbare à mes yeux, lui conter ton martyre, Obtiens de cet objet ce que ton coeur désire ; J'y consens infidèle, adore ses appas.

Tyrene

Tu profiterais peu de n'y consentir pas.

Bélise

Cachons-nous pour l'ouïr.

Scène 4

Tyrene, Amarillis

Tyrene

Adorable merveille, En beauté sans seconde, en rigueur sans pareille, Quand voulez-vous tarir la source de mes pleurs ? Quand sera votre esprit sensible à mes douleurs ? Ces rochers orgueilleux en des ruisseaux se fondent, Ils entendent mes cris, leurs échos me répondent, Et quand j'ai demandé si mon mal inouï Finirait quelque jour, elles m'ont dit oui. Vous conservez pourtant votre rigueur extrême, Et je n'ose espérer que vous parliez de même.

Amarillis

Où peut être ma soeur ?

Tyrene

J'implore du secours, Aimable Amarillis entendez mes discours.

Amarillis

L'avez-vous vue ici ?

Tyrene

Vous me fermez l'oreille, Pour ne pas avouer mon ardeur sans pareille.

Amarillis

Où la puis-je trouver ?

Tyrene

Dieux que de cruauté ! Je parle de mon mal, inhumaine beauté.

Amarillis

Je la cherche partout.

Tyrene

Cruelle, oyez ma plainte, Donnez un mot au mal dont mon âme est atteinte.

Amarillis

Dieux que ces importuns me dérobent de temps, Je les fais tous souffrir, ils sont tous mécontents. Ce n'est que de mon coeur que leurs plaisirs dépendent, Je n'en possède qu'un, et tous me le demandent. Qui le doit obtenir ? qui seront les jaloux ? Nul de vous ne l'aura, pour vous accorder tous.

Tyrene

Comparez nos tourments, considérez nos peines, S'ils ont versé des pleurs, j'en verse des fontaines, S'ils sentent quelque ardeur, je me sens consumer, Ils aiment froidement, et je sais seul aimer.

Amarillis

Tous en disent de même.

Tyrene

Et seul je le dois dire, Si la plainte est plus juste, où la fortune est pire, Tyrène sait mourir, s'ils savent endurer, Son inclination ne se peut comparer. Pour vous j'ai violé l'amitié la plus sainte Dont jamais ici-bas une âme fut atteinte, Il n'était rien d'égal à mes contentements, Je causais de l'ennui aux plus heureux Amants. Je pouvais loin de vous défier la fortune, J'obligeais trop Bélise, et je vous importune ; Tous mes voeux l'honoraient, et vous les refusez, Je les voyais chéris, je les vois méprisés.

Amarillis

Adieu, je hais l'amour d'un esprit infidèle, Et je ne prétends rien au bien de cette Belle. Reportez-lui ce coeur que vous me présentez ; Vous me pourriez quitter comme vous la quittez.

Scène 5

Bélise, Tyrene

Bélise

Ô qu'il est satisfait et qu'il profite au change, Soi-même il se punit, et m'offensant me venge, Tyrène, qui méprise est enfin méprisé.

Tyrene

Je n'attendais pas mieux que d'être refusé. Ah ! je jure le Ciel, que s'il m'était possible, Je me dégagerais de cette âme insensible. Que ce coeur brûlerait de ses feux anciens, Que je m'enchaînerais de mes premiers liens,

Bélise

Oui, si la chaîne aussi t'était encor offerte ; Et si je désirais de recouvrer ma perte. Mais ce soin me travaille assez légèrement, Un bien que chacun fuit se conserve aisément ; J'ai vu le peu d'état qu'on fait de ton service, Et je ne crains pas fort qu'aucune te ravisse. J'éprouve qu'il est vrai que l'Amour n'a point d'yeux, Je réputais jadis mon destin glorieux, Quand ton affection s'offrait à ma mémoire, Je croyais tout Lyon envieux de ma gloire. Que Tyrène écrivît, que Tyrène parlât, Je ne croyais jamais qu'un autre l'égalât. Opinion bien fausse, et que je n'ai plus eue, Depuis que la raison m'a dessillé la vue. Je n'estime plus tant les charmes de ta voix, Je m'étonne bien plus de l'erreur où j'étais. Mon âme s'est rendue à de faibles atteintes, Tu galantises mal, et tu fais mal des plaintes. Ne figurant pas mieux ta peine et ton souci, Amarillis fait bien de te traiter ainsi. Tu lui parlais de pleurs pour exprimer ta peine, Mais cet abaissement est honteux à Tyrène.

Tyrene

Épargne un malheureux, et quelque qualité Dont jadis son esprit ait le mien enchanté. Crois que tu pourrais peu sur cette âme inhumaine, Qu'en mon lieu tu serais en une même peine. Elle n'estime rien que ses propres appas, Vénus sous mes habits ne la toucherait pas. On ne peut rien gagner sur cette âme insensible.

Bélise

Et si je lui plaisais ?

Tyrene

Tu ferais l'impossible.

Bélise

Si tu veux en avoir les divertissements Tu n'as qu'à m'envoyer un de tes vêtements.

Tyrene

Je t'en fais présent d'un dont l'étoffe éclatante Doit être avantageux à ta beauté charmante, Sa broderie est riche, et jette des éclats Qui pourront rehausser celui de tes appas.

Bélise

Tu riras de la feinte, et je suis assez vaine Pour espérer l'honneur de fléchir l'inhumaine Sous le nom de ton frère, et sous celui d'amant Je percerai son coeur plus dur qu'un diamant. Je n'arrivai qu'hier, et n'étant pas connue, Il m'est aisé de feindre, et de tromper sa vue.

Tyrene

Ce divertissement ne peut être que doux, De voir Cléonte Amant, et Tyrène jaloux. Mais après cet effet, que je trouve admirable, Tu ne me seras plus qu'un objet adorable ; De tes voeux dépendra tout mon contentement, Et je mépriserai l'Amante pour l'Amant.

Bélise

Je ne t'oblige à rien, et fais cette entreprise, Sans dessein que ton coeur me rende sa franchise. Ne dis point qui je suis aux beautés de ce lieu, Et m'envoie un habit.

Tyrene

Dans un moment.

Bélise

Adieu.

Acte II

Scène 1

Premier Satyre, Deuxième Satyre, Troisième Satyre

Premier Satyre

As-tu vu dans ce fond ces deux belles bergères ?

Deuxième Satyre

Trop pour leur intérêt, fussent-elles légères, Plus que les jeunes Daims qu'en courant j'atterrai, Avant qu'il soit longtemps je les attraperai.

Troisième Satyre

Pour se mieux délasser, au bord d'une fontaine, De se laver les pieds elles prenaient la peine ; Et lorsque librement, et sans penser à nous, Elles se retroussaient jusque sur les genoux, Je voyais une cuisse aussi blanche, aussi ronde Que jamais la Nature en forma dans le monde. Ô quels friands morceaux pour les Princes des bois ! Ô qu'ils sont délicats ! j'en lèche encor mes doigts.

Premier Satyre

De l'endroit où j'étais, j'ai vu d'autres merveilles. Ah ! ah ! pour m'écouter vous dressez les oreilles. J'ai vu, j'ai vu, j'ai vu par le reflet de l'eau, Si je ne suis trompé, quelque chose de beau.

Troisième Satyre

À t'entendre parler tu n'en as vu que l'ombre, Moi j'ai vu tout à nu des Beautés en grand nombre. Qu'elles avaient d'appas ! mais c'était de la chair À qui pas un de nous n'aurait osé toucher.

Premier Satyre

Je me doute de qui.

Troisième Satyre

Des Nymphes de Diane Que je voyais baigner, monté sur un platane. Ah ! depuis Actéon le profane mortel J'oserais bien jurer qu'on n'a rien vu de tel. C'était dans un ruisseau, dont l'eau tranquille et claire, À ces jeunes beautés sert d'hôtesse ordinaire. Là je voyais à nu montrer de si beaux corps, Que me dût-on changer en un cerf de dix cors Et les chiens de ma peau, se dussent-ils repaître, J'irais les voir encor, s'ils y devaient paraître.

Premier Satyre

Compagnon si la troupe alors t'eut aperçu, De nouveaux cornichons ton front serait bossu. Ah ! que de coups de poing ! ah ! que de coups de gaules Auraient bien aplani le poil de tes épaules.

Troisième Satyre

L'une qui sur le bord marchait comme à tâtons, Laissant ses vêtements montrait ses beaux tétons, Et touchant de son pied cette onde cristalline, Faisait voir au grand jour une jambe poupine, Une cuisse bien faite, un ventre potelé. Pour qui notre Dieu Pan lui-même aurait brûlé, Je dis comme un tison fait d'une vieille souche.

Deuxième Satyre

Tu me fais enrager, l'eau m'en vient à la bouche.

Troisième Satyre

L'autre qui sur le ventre en grenouille nageait Retirait ses deux bras, et puis les allongeait, Et parfois soufflant l'eau d'une bouche vermeille, Folâtrait d'une grâce à nulle autre pareille, Et dans ses beaux cheveux attiraient les zéphyrs, Et faisait soulever mille amoureux soupirs.

Premier Satyre

Cette peinture est belle, et je te prie achève.

Troisième Satyre

Une autre toute nue était dessus la grève, Mais assise en posture à te faire pitié, Car elle se tirait une épine du pied, Une jambe assez haut sur sa cuisse croisée, Et qui.

Premier Satyre

Ah ! je t'entends ; était bien disposée.

Troisième Satyre

Une autre s'allant seoir sur un prochain gazon S'essuyait en tous lieux, comme c'est la raison. Ah ! qu'elle avait d'appas ! ah ! que de belles choses, Tout son corps n'était fait que de lys et de roses. Un certain vermillon, dont l'éclat était doux, Colorait tendrement sa fesse et ses genoux.

Premier Satyre

Ouf, arrête-toi là, n'en dis pas davantage, Tu me ferais crever d'une amoureuse rage. Ah ! que n'étais-je là, je l'eusse prise au corps, Eussé-je dû souffrir un million de morts. Dans le plus fort du bois je vous l'aurais fourrée, Comme un Renard qui prend une poule égarée J'aurais eu le plaisir de contenter mon feu.

Troisième Satyre

C'est le fils de Luxure ; ou du moins son Neveu.

Premier Satyre

Pour les plaisirs d'amour, il est insatiable.

Troisième Satyre

Pour être si petit, il est ribaud en Diable.

Deuxième Satyre

Pour vous, honnêtes gens, à vous regarder Quelqu'un vous donnerait une fille à garder ; On a qu'à remarquer vos mines et vos gestes, On vous prendra tous deux pour bouquins fort modestes.

Troisième Satyre

Mais il faut revenir enfin à nos moutons, Ces filles vont partir, marchons et nous hâtons.

Premier Satyre

Si nous les attrapons, pour contenter nos flammes, Comment en ferons-nous, nous n'avons que deux femmes Pour trois.

Troisième Satyre

Dessus ce point il sera débattu, Nous pourrons, les ayant, tirer au court fétu, La plus petite paille ira chercher fortune ; Et les deux plus heureux en prendront chacun une.

Deuxième Satyre

Il n'est point de fétu, de paille, ou de hasard, Nous nous gourmerons bien, ou j'en aurai ma part.

Troisième Satyre

Il faut prendre devant ces Animaux sauvages, Puis après de leurs peaux nous ferons les partages. Allons de ce côté.

Premier Satyre

Courons, quelqu'un nous suit, Quelque fâcheux berger près de nous fait ce bruit.

Scène 2

Amarillis, Daphné, Philidas

Amarillis

Pourquoi m'accusez-vous de trop de retenue ? Je ne déguise rien, j'ai l'humeur ingénue. Qui peut, si ce n'est vous, chérir mes intérêts ? Et qui doit que ma soeur partager mes secrets ?

Daphné

Quelque si libre humeur dont un esprit puisse être, Il est bien malaisé qu'il fasse tout paraître ; Toujours quelque secret se referme au-dedans, Qui même n'est pas su des plus chers confidents. Mais surtout en amour la plus libre est secrète, Et comme elle est aveugle, elle est aussi muette. On ne s'ose fier à son meilleur ami, Et le coeur le plus franc ne s'ouvre qu'à demi. Posséder tant d'attraits, être si recherchée ; Captiver mille esprits, et n'être point touchée, Ha ma soeur ! pensez-vous qu'on le puisse estimé ? Le Ciel vous a-t-il faite incapable d'aimer ? Évitez-vous les coups dont toutes sont blessées ? Et n'eûtes-vous jamais de pareilles pensées ? L'Amour est un archer qui n'a jamais failli, Si le coeur ne se rend quand il est assailli, Il prend une autre voie, il le force, il le blesse, Et l'orgueilleuse enfin reconnaît sa faiblesse.

Amarillis

Il est maître des coeurs qui se laissent dompter, Mais quand on le veut fuir on le peut éviter.

Daphné

Ce Dieu, comme il lui plaît atteint les plus cruelles ; On prend la fuite en vain, ma soeur, il a des ailes.

Amarillis

Mais les ailes qu'il a sont courtes quand il naît, Cet enfant vole-t-il, faible encor comme il est ?

Daphné

On ne sent pas l'Amour au point de sa naissance, Et qui ne le sent pas, ne craint point sa puissance.

Amarillis

Mais alors qu'on le sent, on l'évite aisément.

Daphné

Alors il sait voler, on s'enfuit vainement.

Amarillis

Aussi n'ai-je jamais sa force méprisée, Et mon âme à ses traits est toute disposée. Mais de les prévenir, les prendre en son carquois, Et de ma propre main, me ranger sous ses lois, Qui me voudrait, ma soeur, conseiller de le faire, Ne me donnerait pas un avis salutaire. J'approuve qu'un esprit mette les armes bas ; J'approuve même aussi qu'il ne se rende pas. Je n'aimerai jamais, qu'Amour ne m'ait blessée, Si je lui dois céder, j'y veux être forcée.

Daphné

Avouez, toutefois que parmi tant d'Amants Qui révèrent en vous des attraits si charmants, Il s'en trouve quelqu'un qui vous plaît davantage, Et dont plus volontiers vous agréeriez l'hommage.

Amarillis

Philidas vaut beaucoup.

Daphné

Que ces attraits sont doux.

Amarillis

Mais je le vois qui vient, ma soeur retirons-nous.

Daphné

Craignez-vous son abord ?

Philidas

Je la vois l'inhumaine.

Daphné

Je travaillais pour vous, mais j'ai perdu ma peine.

Scène 3

Philidas, Celidan

Philidas

Hélas cruel ami que ma douleur te plaît ! Vois comme elle me fuit, l'insensible qu'elle est Et tu dis que le temps la rendra plus traitable, Tu diffères l'arrêt de mon sort lamentable, Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort, Tu connais, Célidan, si je me plains à tort.

Celidan

Philidas elle est fille, et la fille est changeante, Nous la verrons un jour t'être plus indulgente, Le temps amollira ce courage inhumain, Elle fuit aujourd'hui, tu l'atteindras demain. Ne l'avoir pas suivie, est un pas pour l'atteindre, Si tu la veux fléchir, il faut mieux te contraindre. Tu ne sais pas bien l'art qui la peut engager.

Philidas

Enseigne-le moi donc, si tu veux m'obliger.

Celidan

Il faut paraître froid pour toucher les Bergères, Et montrer à leurs yeux des blessures légères. Ce sexe que toujours nous avons respecté, A tiré son orgueil de notre humilité ; Et si nous paraissions plus hommes et plus graves, Ces superbes vainqueurs deviendraient nos esclaves, Et si nous les traitions d'un air indifférent Nous rendraient tous les soins qu'en nos jours on leur rend.

Philidas

Mais comment étouffer la plainte quand on brûle ? Quiconque n'aime pas, aisément dissimule. Toi-même avec ton art n'es-tu pas enchaîné ? Te peux-tu garantir des beaux yeux de Daphné ?

Celidan

Je me peux excuser sur son mérite extrême.

Philidas

L'Amant de son Amante en dit toujours de même. Crois-moi, cher Célidan, alors qu'on aime bien La feinte est mal aisée, et ne nous sert de rien. Pour moi je souffre trop, je ne m'en saurais taire.

Celidan

Flatte donc cette ingrate, et tâche de lui plaire ; Fais des vers sur son teint, son esprit et sa voix, Puisque c'est le dessein qui t'amène en ces bois, Ne crains point de faillir, ni de perdre ta peine, On estime aujourd'hui que les fruits de ta veine.

Philidas

Il est vrai que j'ai l'art de flatter qui me plaît, Je peints, quand bon me semble, un oeil plus beau qu'il n'est. Je dore des cheveux, et ma plume se joue À noircir un sourcil, ou farder une joue. J'ai toujours de la neige, et quelquefois j'en mets Sur un sein qui n'en eut, et n'en aura jamais. Je prête à qui je veux des oeillets et des roses, Et j'ai fait estimer cent visages divers Qui n'avaient toutefois rien de beau qu'en mes vers. Mais tout est au-dessous de sa beauté parfaite : Ma Muse en ce travail est timide et muette ; J'admire les effets de cet oeil mon vainqueur Qui me glace la veine, et m'échauffe le coeur. Toujours le premier mot à ma plume arrêtée, Je l'ai mille fois prise, et mille fois quittée, Mon jugement s'égare en ses moindres appas, J'écrirai toutefois, mais ne t'éloigne pas.

Célidan lit.

Celidan

J'attendrai cependant en ce lieu frais et proche, Mais vois si tu n'as point quelques vers en ta poche, Je me divertirai par ce doux entretien, Je ne puis estimer de style que le tien. Que ces vers sont coulants, ô l'admirable veine, Il en a déjà fait plus de vingt d'une haleine, As-tu bien réussi ?

STANCES

Philidas

Jamais pauvre rimeur N'eut tant d'ambition, et moins de bonne humeur. J'ai fait ce peu de vers depuis que travaille, Écoute si j'ai rien imaginé qui vaille. Mon amour me fournit mille pensers divers, Et je n'en puis trouver pour achever ce vers.

Celidan

Ce style est au-dessus de ton style ordinaire, Je me vais retirer de peur de te distraire ; Achève, cher ami, c'est trop bien commencé, Ce feu grand et subtil est aussi tôt passé.

Il s'endort.

Philidas

Quitte, triste Berger, ce pénible exercice, De tes pleurs seulement écris son injustice. Seuls ils peuvent prouver tes transports innocents ; Seuls ils peuvent parler des ennuis que tu sens. Et c'est bien vainement qu'un malheureux présume De fendre un coeur si dur avec des traits de plume. Arbres soyez atteints au récit de mes maux, Est-il quelque martyre égal à mes travaux ? Mais que mon oeil est las de souffrir la lumière, Quel assoupissement me ferme la paupière ? Dieux ! Appelant mon âme en cet heureux sommeil Accordez à mes yeux un dormir sans réveil.

Scène 4

Amarillis, Daphné, Philidas

Amarillis

Dieux que ces importuns ont peu de complaisance, Et qu'il est malaisé d'éviter leur présence. Ma soeur n'y sont-ils plus ?

Daphné

Oui, je les vois là-bas.

Amarillis

Adieu.

Daphné

Reviens, je ris, et je ne les vois pas.

Amarillis

Je m'aime aujourd'hui seule, et si pas un se montre?

Daphné

Dieux ! Quelle peur as-tu ?

Amarillis

Celle de leur rencontre.

Daphné

Philidas te déplaît, cruelle tu le fuis.

Amarillis

Parfois selon l'humeur et le temps où je suis, En de certains moments j'aime d'ouïr sa plainte, Je lui réponds des yeux, et je flatte sa crainte ; Je vante son esprit, j'estime ses discours ; Mais cette belle humeur ne dure pas toujours. J'abhorre bien souvent un si triste langage, Et quelque Amant plus gai me plairait davantage.

Daphné

Tu le peux rendre tel.

Amarillis

Comment.

Daphné

Par ta pitié. Paye ce que tu dois à sa chaste amitié ; Je le paye à l'amour que son ami me porte ; Imite mon humeur, traite-le de la sorte. Célidan autrefois n'était pas si joyeux, Alors que je trouvais son abord ennuyeux. Mais je vois Philidas sous cet épais feuillage ; Vois comme les ennuis ont changé son visage ; Le Ciel ferme ses yeux pour arrêter ses pleurs, Et tu ne seras pas sensible à ses douleurs ? Lis ces vers qu'il t'adresse.

Amarillis

Ô Dieux ! cette importune M'imputera toujours ma mauvaise fortune.

Daphné

Et bien je vais les lire, au moins en ma faveur Écoute seulement.

Amarillis

Dépêche donc ma soeur.

Daphné

Il faut ouïr le reste.

Amarillis

Fais vite, ou je te laisse.

Daphné

Qu'elle sait bien cacher le tourment qui la presse. Vois-tu comme ta grâce a touché ses esprits, En composant ces vers, le sommeil l'a surpris. Par deux mots ajoutés, tu peux finir sa peine, Et perdre en le sauvant le titre d'inhumaine.

Amarillis

Écris-les de ta main.

Daphné

La tienne l'a blessé.

Amarillis

Donne donc j'écrirai.

Daphné

Quoi ?

Amarillis

Qu'il est insensé, Qu'il a peu de raison d'aimer ce qui le blesse, Que mon peu de dessein témoigne sa faiblesse. Enfin.

Daphné

N'achève pas, donne-moi cet écrit. Bons Dieux on ne peut rien sur ce farouche esprit.

Amarillis

Qu'y mets-tu ?

Daphné

Qu'il espère.

Amarillis

Espérances frivoles.

Daphné

Et si je te veux faire avouer ces paroles, Je veux à cet amant procurer ta pitié. Je gagnerai ta haine, ou lui ton amitié. Je jure à ton humeur une éternelle guerre ; Cruelle, as-tu dessein de dépeupler la terre ? Et seras-tu constante en ce rigoureux point De blesser tous les coeurs, et de n'en guérir point ? Espère-tu du prix à ta froideur extrême ? Et vaux-je moins que toi pour avouer que j'aime ?

Amarillis

L'Amour te paye-t-il du souci que tu prends De le rendre adorable aux coeurs indifférents ? Te charges-tu du soin d'établir son empire ? Ta voix peut-elle plus que les traits qu'il nous tire ? Si j'aimais Alcidor, il devrait son secours À ses propres appas, et non à tes discours, Son pouvoir t'est suspect, prenant pour lui les armes, Et pensant l'obliger tu fais tort à ces charmes, Son humeur seulement a de puissants appas, Et peut plus que ta voix.

Daphné

Et tu ne t'y rends pas ?

Amarillis

En voudrais-tu jurer ?

Daphné

Ouïs, si je te dois croire.

Amarillis

Il peut beaucoup sans toi, n'ôte rien à sa gloire.

Daphné

Qu'elle est dissimulée.

Philidas

Ha ! tu fais mon tourment ; Un mot, belle inhumaine, un regard seulement.

Daphné

Il rêve, écoutons-le.

Philidas

Je pourrais toute chose, Tu ne peux m'échapper, mais quoi que je propose.

Amarillis

Je crains peu ce danger.

Philidas

Je tremble à ton aspect, Quoi ? Rien à mon amour ? Quoi ? Rien à mon respect ? Cruelle ! Ôte-moi donc ta présence fatale, Et ne m'oblige plus au tourment de Tantale. Adieu, laisse-moi seul.

Amarillis

Vois combien il me plaît, Je lui veux obéir, tout endormi qu'il est.

Daphné

Attendons son réveil.

Amarillis

Pour moi je me retire ; Et tu m'as obligée à beaucoup de martyre. Mais j'aperçois Tyrène, et quelqu'un qui le suit.

Scène 5

Tyrene, Amarillis, Daphné, Cléonte

Tyrene

Je l'avise à propos, et le Ciel nous conduit. Nous allions vous trouver, agréez la visite Que ce jeune étranger doit à votre mérite ; C'est mon frère en ces lieux arrivé fraîchement.

Amarillis

Il m'oblige beaucoup.

Daphné

Ô Dieux qu'il est charmant !

Cléonte

Surpris, saisi, confus auprès tant d'excellence, Mon meilleur compliment dépend de mon silence ; Je vois d'un oeil charmé vos divines beautés, Et je crois me trouver en des lieux enchantés ; Dès que j'ai commencé de marcher sur vos traces, Mon esprit enchanté vous a pris pour les Grâces ; Vous avez leur même air, leur éclat, leur douceur, Il ne s'y manque rien, que la troisième soeur. Ce discours est fondé sur beaucoup d'apparence, Puisque le nombre seul en fait la différence.

Amarillis

Vous nous voulez railler par ce discours flatteur.

Daphné

On le pourrait nommer l'agréable menteur.

Cléonte

Vous voir sans soupirer, cela n'est pas possible, Je ne suis pas de roche, et mon coeur est sensible. Dieux ! que mon frère a tort de m'amener ici Pour perdre ma franchise, et gagner du souci.

Tyrene

Je vous l'avais bien dit.

Cléonte

Il est trop vrai, mon frère, Mais quoi, je me tairai, de peur de vous déplaire.

Amarillis

L'on trouve en vos discours de si charmants appas, Que vous désobligez quand vous ne parlez pas.

Cléonte

Le silence sied bien aux bouches peu disertes ; Aux soupirs, malgré moi, mes lèvres sont offertes.

Daphné

L'on ne peut dire mieux.

Cléonte

Mais ma timide voix De vos commandements prendra toujours des lois.

Amarillis

Nous oserons toujours envers vous de prière.

Daphné

Voici pour mes ennuis de nouvelles matières. Que ses yeux sont charmants, que sa voix a d'attraits !

Amarillis

Nous souffrons le Soleil, et le logis est près, Vous plaît-il de le voir ?

Cléonte

Acceptez ma conduite.

Tyrene

L'heureux effet ! Amour favorise la suite.

Scène 6

Philidas

Philidas

Sommeil, heureux charmeur des ennuis que je sens, Pourquoi m'as-tu rendu la liberté des sens ? Hélas par ta faveur je voyais ma Bergère, Et tâchais d'adoucir son humeur trop sévère, Et quoique sa rigueur étouffât mon espoir, Je jouissais pourtant du bonheur de la voir. J'ai malgré ses efforts sa belle main pressée ; Cet agréable songe a flatté ma pensée ; De ce bien maintenant mes désirs sont privés, Mais, ô Dieux ! quelle main a mes vers achevés ? Et l'on a mis ici ; Pourrais-je désormais voir le Ciel sans mépris, Si la main de ma Belle avait ces mots écrits ? Non Philidas espère, ô Dieux le puis-je croire ? Puis-je sans vanité me donner cette gloire ? Non, quelqu'un qui passait touché par mon tourment A ces vers achevés, par divertissement. Je ne me flatte point de ce bonheur insigne, L'oser imaginer, c'est en paraître indigne. J'espérerai pourtant, et croirai que le sort Se sers de ce moyen pour divertir ma mort.

Acte III

Scène 1

Philidas, Amarillis

CHANSON.

Philidas

Ô divine Chanson ! Mes voeux sont approuvés, Et sa divine main a mes vers achevés.

Philidas

Abordons-la sans crainte. Obligé désormais À vous offrir des voeux, si je le fis jamais, Que je baise à genoux cette main favorable, Qui vient de relever l'espoir d'un misérable : Donc ces beaux yeux sont las de me voir soupirer ? Donc il m'est ordonné de vivre et d'espérer ? Et comme un doux vainqueur suspecte sa conquête, Vous avez diverti la mort qui m'était prête ; Oui, je vis, et j'espère un destin plus humain, Puisqu'il faut obéir à cette belle main.

Amarillis

Quoi ? j'ai tracé ces mots ? la croyance indiscrète ! Voyez comme aisément on croit ce qu'on souhaite, Perdez un peu, Berger, de cette vanité, Et ne me louez point de tant de charité.

Philidas

Voulez-vous plus longtemps prolonger mon supplice ? Et vous repentez-vous d'un acte de Justice ? Suis-je trop peu discret pour cacher vos bienfaits ? Quand même vous rendriez mes désirs satisfaits ? Dieux ! qu'à se déclarer une fille a de peine, Vous ne défendez pas qu'on vous nomme inhumaine, Quand je vous appelais sourde, ingrate et sans yeux, C'était là vous donner des titres glorieux, Vous trouviez des appas en mon sort lamentable, Et vous vous offensez du titre d'équitable. Vous n'osez avouer une bonne action, Que vous avez rendue à mon affection.

Amarillis

Je n'en puis avouer, ni mauvaise, ni bonne, Je n'ordonne la vie, et ne l'ôte à personne. C'est assez, Philidas, que chacun songe à soi, Je ne conserve point ce qui n'est point à moi.

Philidas

Amarillis pourtant a mon coeur en otage.

Amarillis

Elle vous rend à vous avecque votre gage, Vous savez mon humeur, je fuis ces passions, Et je suis seulement mes inclinations.

Philidas

Quoi ? toujours insensible, et sourde à mes prières ?

Amarillis

Toujours ferme et constante en mes humeurs premières.

Philidas

Un peu moins qu'autrefois.

Amarillis

Toujours également.

Philidas

Philidas n'est pas sourd.

Amarillis

Ni moi pareillement.

Il s'en va.

Philidas

Non, car vous m'entendez, Adieu, vivez heureuse, Soyez impitoyable à ma peine amoureuse ; Étouffez tout l'espoir qui me peut secourir, Je porte dans ma main le moyen de guérir.

Amarillis

Ô Dieux ! cet importun a ma voix entendue Alors que j'avouais que je me suis rendue. Il a reçu pour lui cette confession ; Et croit être l'objet de mon affection. Mais las ! Quoi que je doive à son amour extrême, Il est bien abusé quand il croit que je l'aime. Un amant bien plus rare occupe mes esprits, Il me demande un coeur qu'un autre a déjà pris. Cléonte l'a forcé, mais avec tant de gloire Qu'il n'a que d'un moment acheté sa victoire, Et qu'ayant jusqu'ici méprisé tant d'Amours Je me rends à l'appas de ses premiers discours. Mais quelqu'un vient ici. Mes plus chères pensées Par cet autre importun sont toujours traversées.

Scène 2

Tyrene, Amarillis, Cléonte

Tyrene

Qui vous rend si pensive ?

Amarillis

Un autre objet que vous.

Tyrene

Alcidor, ou Tirfis.

Amarillis

Non, un objet plus doux.

Tyrene

Pâris, ou Philidor ?

Amarillis

Non.

Tyrene

Timandre, ou Géronde ?

Amarillis

Vous le pourriez trouver, en nommant tout le monde.

Tyrene

Que j'apprenne son nom, et mes voeux sont contents.

Amarillis

Adieu, devinez-le, je vous donne du temps, Vous pouvez y penser.

Tyrene

Un mot belle bergère, Je sais que vous avez des bontés pour mon frère, Et prends part à l'honneur qu'il a reçu de vous.

Amarillis

Je l'estime beaucoup, en êtes-vous jaloux ?

Tyrene

Vous devez avouer qu'il est fort agréable.

Amarillis

Il a l'esprit divin, charmant, incomparable.

Tyrene

C'est en dire beaucoup.

Amarillis

Vous parlez, froidement. Il est la vertu même.

Tyrene

En un mot votre Amant.

Amarillis

Tyrène, parlez mieux. Vous rire, et me déplaire, Ne sont pas les moyens d'avancer votre affaire. On arrive autrement à notre affection Que par la raillerie, et l'indiscrétion. Il est vrai que la mienne est un but, où Tyrène Avec tous ses effets perdra toujours sa peine.

Tyrene

Je l'aperçois qui vient ; ô Dieu ! qu'il est charmant.

Amarillis

Plus que vous.

Tyrene

Je le crois.

Amarillis

Mais plus infiniment.

Tyrene

On attend votre vue avec impatience.

Tyrène se cache et les entend.

Cléonte

Toi tu fais l'orgueilleux, et tu fuis ma présence.

Scène 3

Amarillis, Cléonte

Amarillis

Que Cléonte est chagrin !

Cléonte

Et qu'il l'est justement. Ha ! séjour malheureux.

Amarillis

Ha Dieu quel changement ! Ces plaines que tantôt vous avez tant prisées, Et que vous préfériez aux plaines Élysées, N'ont-elles pas encor leur première beauté ? D'où vient à votre humeur cette inégalité ?

Cléonte

Que ce lieu soit charmant, qu'il soit incomparable, Bergère, sa beauté m'est peu considérable ; Ce sont des appas morts, sujets au moindre vent, Et qui touchent les yeux, sans passer plus avant ; Mais j'en trouve?

Amarillis

Achevez.

Cléonte

Hélas que puis-je dire ? Lorsque je veux parler, il faut que je soupire.

Amarillis

Que Cléonte sait bien feindre des passions. Ô Dieux ! comme il contraint toutes ses actions. Que la franchise est rare en ce siècle où nous sommes ! La feinte seulement est la vertu des hommes, Surtout l'art de tromper est fréquent à la Cour ; Qui dit un courtisan, dit un fourbe en amour. L'un pour se divertir se fait une Maîtresse ; L'autre fait le galant pour montrer son adresse ; L'un par coutume agit, l'autre par intérêt ; Enfin tous sont Amants, et si pas un ne l'est.

Cléonte

Ne vous offensez point divin charme des âmes, Je ne vous dirai rien de mes nouvelles flammes. Dans mes plus vifs accès, je ne me plaindrai pas, Et pour votre repos j'éviterai vos pas. Je n'augmenterai point cette troupe importune Dont vous tenez en main l'espoir et la fortune, Je ne réclamerai ni vos voeux, ni vos soins, Je saurai mieux aimer, et le témoigner moins. C'est déjà trop parler Dieux quelle ardeur me presse ! Que même en promettant j'enfreigne ma promesse.

Amarillis

Las d'exercer ailleurs cette éloquente voix, La venez-vous, Cléonte, exercer dans ces bois ! Épargnez nos esprits, dont les moeurs inciviles Ont bien peu de rapport avec celles des Villes. Et ne m'obligez point aux mêmes compliments Que celles de Lyon rendent à leurs Amants, Ils seraient mal fondés, et je reçois les vôtres Comme un propos commun que vous tenez à d'autres.

Cléonte

J'ai promis de me taire, adieu. Mais quelque jour On ne vous verra plus douter de mon amour.

Amarillis

Non, non, encor un mot, ô Dieux ! qu'il sait bien feindre, On dirait qu'en effet son coeur se laisse atteindre.

Cléonte

Il est atteint déjà, cruelle, et permettez, Puisque ma voix vous plaît, et que vous l'écoutez, Que j'atteste le Ciel et toute la Nature, Que vous êtes l'objet du tourment que j'endure, Si vous n'avez causé la misère où je suis, Si votre occasion ne fait tous mes ennuis, Si je ne connais que vous pour objet de ma peine, Puissé-je être des Dieux et l'horreur, et la haine ? Et qu'après mille maux une éternelle mort Fasse endurer mon âme, et déplorer mon sort ? Mais que je pousse en vain d'inutiles paroles ; Vous tiendrez mes serments pour des serments frivoles ! Car on dit que les Dieux imposant des tourments, N'en ordonnèrent point aux parjures Amants.

Amarillis

C'est qu'ils n'en trouvent pas d'égaux à leur offense, Et ce point seulement a borné leur puissance. Aussi quel honnête homme a ces crimes conçus ? Mais allons au logis discourir là-dessus ; Le Soleil en ces lieux ne laisse plus d'ombrage.

Cléonte

Que je reçois d'honneur !

Amarillis

J'en reçois davantage.

Scène 4

Tyrene

Tyrene

Dieux avec quelle grâce elle fait le transi, La Bergère est touchée, et je le suis aussi. Il n'est rien de pareil à son rare mérite, Contre moi-même enfin, moi-même je m'irrite. Pesant ces qualités, d'un esprit plus rassis, J'aurais bientôt changé mes rôles en soucis, Elle présiderait à ma flamme amoureuse, Et ma condition serait beaucoup heureuse. Mais que voudrait Daphné ?

Scène 5

Daphné, Tyrene

Daphné

Elle n'est pas ici.

Tyrene

Que cherchez-vous ?

Daphné

Ma soeur.

Tyrene

Elle a bien du souci.

Daphné

Et d'où lui provient-il ?

Tyrene

D'amour.

Daphné

Qu'elle vous porte.

Tyrene

Non, je serais bien vain de parler de la sorte, Car jamais un regard, ni la moindre action, Ne m'a fait espérer son inclination.

Daphné

À qui donc ?

Tyrene

À l'objet le plus parfait du monde, Dont l'esprit est charmant, la beauté sans seconde, C'est à Cléonte, enfin.

Daphné

Qui vous l'a dit ?

Tyrene

Leur voix, Et tous deux fraîchement ils sortent de ce bois. Ces feuillages épais me cachaient à leur vue, Et j'ai fort clairement votre soeur entendue.

Daphné

Qu'un jaloux a de peine, il croit tout ce qu'il craint.

Tyrene

Vos yeux vous diront mieux si son coeur est atteint. Adieu, craignez vous-même une pareille peine, Puisqu'il a bien touché cette belle inhumaine.

Daphné

Ô conseil inutile à mon coeur languissant ! On ne craint plus un mal alors qu'on le ressent. Cet aimable vainqueur a mon âme charmée ; Ô rigoureux malheur ! Ma soeur en est aimée, Et sa rare beauté me défend d'espérer Le fruit de le chérir, et de le révérer.

Scène 6

Celidan, Daphné

Celidan

À quoi pense Daphné ?

Daphné

Je pensais à vous-même.

Celidan

Que je suis redevable à ton amour extrême, Combien tu fais d'efforts pour un indigne Amant ? Et que peu de ton sexe aiment si constamment. Mille font vanité du titre de parjure, Ce nom est maintenant une honorable injure, Toutes changent sans honte, et ta seule beauté A de l'aversion pour l'infidélité. Mais je ne te vois point en l'humeur ordinaire, Et même dès l'abord j'ai semblé te déplaire. T'importunai-je ici ?

Daphné

Je ne m'y tiendrais pas.

Celidan

Quelque souci change ces doux appas, Tu me vois à regret, veux-tu que je le die ? Je crois que ton amour est un peu refroidie.

Daphné

Je rirais comme toi, mais un mal de côté.

Celidan

Dis que ton humeur souffre, et non pas ta santé. On laisse rarement promener les malades ; Leurs chambres et leurs lits bornent leurs promenades, Tu tiens les yeux baissés, tu parles froidement.

Daphné

Ô le jaloux esprit !

Celidan

Peut-être justement.

Daphné

Adieu, mon mal s'accroît.

Celidan

Je te suis.

Daphné

Non, demeure ; Permets-moi seulement de reposer une heure, Peut-être en ce sommeil, mon mal s'apaisera.

Celidan

Je ne te quitte point.

Daphné

Fais ce qu'il te plaira.

Celidan

Je ne te suivrai point pour conter mon martyre. Mais pour te garantir des aguets du Satyre, Qui rôde effrontément tout à l'entour d'ici, J'en ai tantôt vu trois.

Daphné

Je les ai vus aussi.

Celidan

Ô Dieux ! divertissez les sujets de ma crainte, Et ne trahissez pas une amitié si sainte.

Acte IV

Scène 1

Daphné, Cléonte, Celidan, Philidas

Daphné

Cléonte a beau se plaindre, il a beau soupirer, De son amour pourtant je ne puis m'assurer.

Cléonte

Je vous atteste, ô Dieux ! Mais qu'est-il nécessaire De prouver par serment une flamme si claire ?

Daphné

Non, non, ne jurez point, et redoutez les Dieux.

Cléonte

La foudre que je crains est celle de vos yeux.

Daphné

Je sais que sur ce front des passions sont peintes, Et je connais parfois que vous poussez des plaintes. Si je crois vos discours, vous êtes tout de feu. Enfin vous feignez bien, ou vous aimez un peu. Mais vous-même paissez d'un espoir inutile Vous n'en aimez pas une, ou vous en aimez mille. Vous tenez à ma soeur de semblables discours. Je vous ai vu moi-même implorer son secours.

Cléonte

Si ma voix parle bien, mes regards parlent mieux, Ou vous entendez mal le langage des yeux. Lui jurant que je sens des ardeurs si parfaites, Mon oeil vous dit-il pas que c'est vous qui les faites ? Alors qu'on aime bien, souffre-t-on des témoins ? Craindrais-je qu'on nous vît, si je vous aimais moins ? Non, je ne tiendrais pas mon amour si secrète, Et je vous traiterais ainsi que je la traite.

Celidan

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ?

Philidas

Vos affaires vont mal.

Celidan

Prépare-toi mon bras, à punir ce rival.

Daphné

Cléonte, les effets prouveront vos promesses ; Faites-lui cependant un peu moins de caresses ; Si vous l'aimez si peu, ne lui parlez point tant, Elle a des qualités à faire un inconstant. Toute froide qu'elle est, je sais qu'elle vous prise, Et ne craindrait pas fort de me ravir ma prise. Adieu.

Cléonte

Je vous conduis.

Daphné

Non, retournez chez vous, Ne faisons point d'ombrage à cet esprit jaloux.

Cléonte

Je vous obéis donc.

Celidan

Dieux qui l'eût jugé d'elle !

Daphné

C'est me bien obéir, que de m'être fidèle.

Cléonte

Ah Daphné ! Je renonce au bien de la clarté, Si rien est comparable à ma fidélité.

Scène 2

Celidan, Cléonte, Philidas

Celidan

Fais-en voir une preuve en montrant ton courage. Mets l'épée à la main.

Cléonte

Quoi deux ? pas davantage ? Contre Cléonte seul vous n'êtes pas assez.

Philidas

Arrête, Célidan, nous sommes offensés, Et prendre un Cavalier avec cet avantage, Ce serait lâchement repousser un outrage, Il nous en faut user avec moins de rigueur : Son frère a témoigné qu'il est homme de coeur, Il s'en pourra servir, et le moindre intervalle Fera voir entre nous une partie égale.

Celidan

Il faut, ô Philidas, qu'il meure de ma main.

Philidas

Cela peut arriver, mais ce sera demain, Car un tiers tel que moi ne vous peut laisser battre.

Cléonte

J'ai parfois dégainé contre deux, contre quatre, J'ai donné, j'ai paré d'assez dangereux coups, Non pas avec des gens si généreux que vous.

Celidan

Que dis-tu, Philidas, de cette humeur altière ?

Philidas

Il parait assez fier, et ne s'ébranle guère.

Celidan

Il se moque, il se joue, il se rit, Philidas.

Cléonte

Je me ris, je me joue en faisant des combats.

Celidan

Ô le vaillant guerrier !

Cléonte

Oui vaillant, mais modeste.

Celidan

Cherche un de tes amis, nous ferons ce qui reste.

Cléonte

Votre témérité s'apprête un châtiment ; Je ne tire jamais ce fer impunément.

Celidan

Ne te vante pas trop, si tu veux qu'on te croie.

Cléonte

Lorsque j'entre en courroux, je détruis, je foudroie ; Tu devrais à genoux me demander pardon.

Celidan

Est-il donc insensé ? parle-t-il tout de bon ?

Philidas

Ce sont traits d'une humeur audacieuse et vaine.

Cléonte

Enfin c'est trop railler, et vous laisser en peine ; Je sais quelle raison excite ce courroux ; C'est l'effet, Célidan, de vos soupçons jaloux. Daphné charme votre âme, et sachant qu'elle m'aime, Croyez que je réponds à son amour extrême, Mais qu'on me traite ainsi qu'un lâche suborneur, Comme un homme sans foi, sans coeur, et sans honneur, Si devant que la nuit demain vienne à paraître?

Philidas

Le terme n'est pas long.

Cléonte

Je ne vous fais connaître Que pour votre intérêt nous avons gouverné L'esprit d'Amarillis, et celui de Daphné.

Philidas

Comment à toutes deux vous contez des fleurettes ?

Cléonte

Oui à toutes deux, pour des raisons secrètes.

Philidas

Comment à toutes deux ?

Cléonte

Vous vous troublez de rien, Il est vrai, Philidas, mais c'est pour votre bien.

Philidas

Ah ! Célidan, j'ai peine à souffrir cet outrage.

Celidan

Lorsque je m'emportais tu t'es montré si sage.

Cléonte

Mais qu'appréhendez-vous, mettez les armes bas, Vous dussiez souhaiter de la voir dans mes bras, Vous bénirez bientôt mes soins et mon adresse, Lorsque vous recevrez l'effet de mes promesses, De ce mal apparent le bien vous sera doux, En travaillant pour moi je travaille pour vous.

Philidas

Je ne puis rien comprendre en cet obscur langage.

Cléonte

Vous me dispenserez d'en dire davantage. Si vous les possédez serez-vous satisfaits, Rien ne peut divertir le dessein que j'en fais, Vous serez obligés à ces heureuses feintes, Et les remerciements succéderont aux plaintes. J'aurai mis du remède à vos communs ennuis ; Vous louerai mon esprit, et saurai qui je suis, Votre mal et le mien également me touche, La peur ne me met point ce discours en la bouche, Si dans peu les effets ne surpassent vos voeux, Unissez vos efforts, et m'attaquez tous deux.

Philidas

Qu'en dis-tu, Célidan, le pouvons-nous bien croire ?

Celidan

À garder sa parole, il aura de la gloire ; Et s'il advient aussi qu'il ne la garde pas, Il pourra rencontrer sa honte et son trépas.

Cléonte

J'accepte l'un et l'autre en cas de perfidie. Mais ne doutez tous deux de rien que je vous die.

Scène 3

Cléonte, Tyrene

Cléonte

Ah ! Comme tout succède à mon ardent désir, Peut-on faire une intrigue avec plus de plaisir ? Ah ! Tyrène, tu vois un homme de courage, Qui pour tes intérêts dans les duels s'engage, Et peu s'en est fallu que deux Amants jaloux Ne soient venus sur moi des injures aux coups, Tu devais te hâter, tu m'aurais secondée.

Tyrene

Et la querelle enfin ?

Cléonte

Nous l'avons accordée. Admire mon esprit, reconnais mon pouvoir, Ce n'est qu'un en ces lieux que m'aimer et me voir, Je fais mille jaloux, et toutes vos Maîtresses Sont prodigues pour moi, de voeux et de caresses, Les esprits les plus froids se sont laissés dompter, Tyrène est bien heureux, s'il s'en peut exempter.

Tyrene

Je le cède, Bélise, à ton mérite extrême. Et crois que tu sais mieux mon métier que moi-même. Tu traites mieux l'Amour avec moins de souci ; Mais Amarillis vient, sa soeur la suit aussi.

Cléonte

Adieu.

Tyrene

Quoi ! Tu les crains, Dieux que de retenue !

Cléonte

Cette règle d'amour t'est encore inconnue. Je trompe l'une et l'autre, et toutes deux m'aimant, Je dois à toutes deux parler séparément.

Scène 4

Daphné, Amarillis

Daphné

Vous ne méprisez plus l'amour ni son enfance, Je ne vous entends plus défier sa puissance. Vous aimez à rêver, ce visage est changé. Je m'abuse, ma soeur, ou l'amour s'est vengé ; Et ne se fiant pas au pouvoir de ses charmes, Cléonte son second a pris pour lui les armes.

Amarillis

Je ne vous entends plus estimer vos liens, Célidan n'a plus part en tous vos entretiens, Votre humeur chaque jour devient plus solitaire, Je m'abuse ma soeur, ou cette amour s'altère, Et l'humeur de Cléonte a de certains appas, Qui, si vous l'avouez, ne vous déplaisent pas.

Daphné

Il plaît à tout le monde.

Amarillis

Il faut donc qu'il me plaise.

Daphné

Mais ne craignez-vous plus ce tyran de notre aise, Cet aveugle démon, ce poison des esprits, Dont les fausses douceurs vous étaient à mépris ?

Amarillis

Le craignez-vous, ma soeur ?

Daphné

J'ai franchi cet orage.

Amarillis

Pour le franchir de même ai-je moins de courage ? Dois-je avoir en horreur ce que vous approuvez ? Et ne pourrais-je pas tout ce que vous pouvez ?

Daphné

Pourquoi donc mille Amis, qui vous ont tant aimée N'ont-ils rien profité ?

Amarillis

Vous m'en avez blâmée, Vous me peigniez l'Amour plein d'appas et d'attraits, Je vous crois maintenant, et je cède à ces traits.

Daphné

Ainsi Cléonte enfin a votre âme touchée, Son mérite vous plaît ?

Amarillis

En êtes-vous fâchée ? Au moins ce choix est juste, et mon coeur enflammé N'en quitte point un autre, après l'avoir aimé. Je n'ai point d'autre Amant dont la flamme fidèle De ma première amour doive être le modèle, Je n'ai point engagé mes inclinations, Le choix est libre encor à mes affections.

Daphné

J'approuve ce dessein, et pense que votre âme Ne se peut ennuyer d'une si belle flamme, J'estime comme vous ses rares qualités.

Amarillis

Vous les estimez tant, que vous les ressentez.

Daphné

Non pas fort.

Amarillis

Plus que moi.

Daphné

J'aurais beaucoup d'affaires.

Amarillis

Vous en avez aussi plus que les ordinaires, Vous considérez trop toutes mes actions, Et vous m'importunez de trop de questions, Pourquoi m'épiez-vous ?

Daphné

Ô la folle créance ! Voyez combien l'Amour cause de défiance, Mais ne vous plaignez point, je vous laisse en ce lieu. Et ne vous suivrai plus.

Étant seule.

Amarillis

Vous m'obligez. Adieu. Elle a beau se contraindre, on voit en son visage De sa nouvelle flamme un trop clair témoignage, Depuis que cet Amant s'est fait voir en ces lieux, Célidan l'importune, et déplaît à ses yeux, Elle ne peut cacher le souci qui la touche, Son coeur à tous moments est trahi par sa bouche, Et tant de questions font assez présumer Le déplaisir qu'elle a de me le voir aimer.

Scène 5

Cléonte, Amarillis

Cléonte

Que ce teint est changé ! Quelle douleur vous presse ? Dieux ! qu'est-ce que je vois ?

Amarillis

Vous causez ma tristesse.

Cléonte

Quoi ? vous suis-je importun ?

Amarillis

Votre civilité Ne peut jamais passer pour importunité, Et l'on souhaite plus, qu'on ne hait, vos visites, Depuis qu'on a connu de vos rares mérites.

Cléonte

Bergère, épargnez-moi, puisque les compliments Doivent être bannis d'entre les vrais Amants. Ma seule affection vous est considérable, Et le moindre mérite est au mien préférable ; Je connais mes défauts ; pour me bien estimer Avouez seulement que je sais bien aimer. J'ai peu de vanité, mais au soin de vous plaire Il faut que tout me cède, et que tout me défère.

Amarillis

Vous promettez beaucoup.

Cléonte

Je fais encore plus, Mais tenez pour suspects ces propos superflus. Doutez si je vous aime ! Ordonnez à mon âme De prouver à vos yeux cette immortelle flamme. Quel effet de valeur vous en peut assurer ? Baiserai-je vos pas ? Vous faut-il adorer ? M'ouvrirai-je le sein ? Savez-vous quelque signe Qui prouvât mieux encor ma passion insigne ? J'attesterais en vain les hommes et les Dieux, Je ne désire point de témoins que vos yeux.

Amarillis

J'en veux pourtant avoir un autre témoignage, À quelques pas d'ici dans un sacré bocage, Où luit avec respect le clair flambeau du jour, Est la fontaine enfin des vérités d'amour. Là de ce puissant Dieu les décrets équitables D'une soudaine mort punissent les coupables, Je crois qu'Amarillis y conduisant vos pas, Après tant de serments, ne vous expose pas.

Cléonte

Si la fidélité se fait voir dans cette onde, La mienne y paraîtra la plus belle du monde, Jusqu'à l'heureux moment de l'assignation, Accordez quelque gage à mon affection, Ce bracelet me charme, oserai-je le prendre ? Ce soir au rendez-vous je promets de le rendre.

Amarillis

Vous me le rendrez donc ?

Cléonte

Faveur digne d'un Dieu, Je n'y manquerai pas.

Amarillis

Je vous en prie.

Cléonte

Adieu. La Bergère qui vient est à mon autre Amante.

Scène 6

Climante, Cléonte

Lettre de Daphné à Cléonte.

Climante

Je vous cherchais partout.

Cléonte

Que me voudrait Climante ?

Climante

Vous donner cette Lettre.

Il continue.

Cléonte

Cléonte, si tu veux me plaire extrêmement, Accorde-moi ce jour le bien de ta présence, Ma prière t'oblige à cette complaisance, Je veux t'entretenir une heure seulement. J'irai me rendre seule au bord de la fontaine Afin de m'assurer de ton affection ; Là, si comme mes feux ton amour est certaine, Tu me la prouveras par ta discrétion. DAPHNÉ Adieu, je l'irai voir.

Climante

Il faudrait que ce fût à sept heures du soir, Comme entre chien et loup, environ sur la brune. Mais ne négligez pas votre bonne fortune ; Bien que vous soyez jeune, avec beaucoup d'appas, On voit de vos pareils qui pourtant n'en ont pas. Enfin, dans ce bonheur soyez discret, fidèle, Et couvrez bien surtout l'honneur de cette belle. Prenez bien garde à tout.

Cléonte

Je n'y manquerai point.

Climante

Soyez, ainsi qu'heureux, discret au dernier point.

Cléonte

Qu'un facile moyen à leur âme abusée ! Que toucher une fille est une chose aisée ! Et qu'un Amant bien fait a peu d'invention Quand il n'attire pas son inclination. Si jamais j'eus sujet d'accuser la Nature, Étant ce que je suis, c'est en cette aventure. Je suis leur seul espoir, et leur unique bien. Je leur promets beaucoup, et ne puis donner rien.

Scène 7

Deuxième Satyre, Troisième Satyre, Premier Satyre

Deuxième Satyre

Je pense qu'un Démon les cache à notre vue, Et quand nous les voyons les couvre d'une nue.

Troisième Satyre

N'importe, Tyresie a dit que je suis né Pour prendre Amarillis.

Premier Satyre

Moi pour prendre Daphné.

Deuxième Satyre

Et moi, quelque Prophète aussi grand que le vôtre, Dis que j'aurai le bien d'employer l'une et l'autre. Seul je les rangerai sous l'amoureuse loi.

Premier Satyre

Tout beau, c'est un peu trop.

Deuxième Satyre

Ce n'est pas trop pour moi.

Troisième Satyre

Mais garde Philidas, ce fol mélancolique, Qui frappe comme un sourd, et les coups qu'il applique Sont de poids d'ordinaire, et fracassent les os.

Deuxième Satyre

Ce péril n'est pas grand pour un homme dispos.

Premier Satyre

Déjà plus d'un Satyre en est sur la litière.

Deuxième Satyre

Ayant trois pas d'avance, on ne le craindrait guère.

Premier Satyre

Mais il lance le dard plus de cinquante pas.

Deuxième Satyre

À lui servir de but je ne m'expose pas.

Premier Satyre

Tu crains peu Célidan, et les cailloux qu'il jette.

Deuxième Satyre

J'aime peu ses cailloux, j'aime peu sa houlette. Mais s'il dormait bien fort, après un bon repas, En enlevant Daphné, je ne le craindrais pas.

Premier Satyre

Ah ! qu'il est dangereux pour les gens qui sommeillent.

Deuxième Satyre

Ah ! qu'il est redoutable à ceux qui se réveillent.

Premier Satyre

L'autre jour un Berger te fit gagner le haut.

Deuxième Satyre

L'autre jour un Bouvier t'époudra comme il faut.

Troisième Satyre

Trêve à tous ces discours, quittons la raillerie, Et sur notre dessein raisonnons je vous prie. Celles que nous suivons iront voir en ce jour La fontaine qui rend les vérités d'amour. Coupons adroitement le chemin qu'elles prennent, Elles s'écarteront des Bergers qui les mènent, Lors nous prendrons le temps pour les aller saisir, Et puis après cela nous aurons du plaisir.

Deuxième Satyre

Mais aiguisons nos doigts ; mais affilons nos pouces, Moi sur mon instrument, vous sur vos flûtes douces.

Acte V

Scène 1

Celidan

Celidan

C'est bien manquer, et mériter son mal. Que s'attendre en amour à son propre rival ! Qu'il me rende les voeux d'une ingrate maîtresse Me les ayant ôtés ? Ô la vaine promesse ! Il est adoré d'elle, et son intention Est d'arriver par feinte à sa possession. Et puis après l'honneur de cette jouissance Abandonner ces lieux, et vanter sa puissance, Mais qu'il craigne l'effet de mon juste courroux, Et qu'il n'irrite pas un amoureux jaloux. Le voilà qui sourit, puis change de visage, Hé bien qu'avez-vous fait ? Avancez-vous l'ouvrage ?

Scène 2

Cléonte, Celidan

Cléonte

Je fais tous mes efforts, mais je travaille en vain, Elle demeure ferme en son premier dessein, Je blâme son humeur, j'excite sa colère, Et par tous ces moyens, je ne lui puis déplaire, Je vous plains de servir cette ingrate beauté, Pour moi sont les faveurs, et pour vous la fierté.

Celidan

Je ne puis plus aussi différer le supplice Que mon juste courroux doit à ton artifice, Par ton invention mes voeux sont méprisés, Traître, tu plains mes maux, et tu les as causés ?

Montrant la lettre.

Cléonte

Ne vous hâtez pas tant, vous entrez en furie, Ce que je vous ai dit, n'est qu'une raillerie, Vous êtes plus heureux que vous ne pensez pas, Pour me remercier, mettez les armes bas, C'est tenir trop longtemps votre esprit en balance. Je connais votre amour, j'en sais la violence, Et veux que vous deviez à ma compassion Le fruit que vous aurez de votre affection. Voyez ce qu'en deux mots m'ordonne cette Belle, Et recevez de moi ce que j'ai reçu d'elle. Allez la voir ce soir, montrez-lui cet écrit, Dites qu'un prompt effet a changé mon esprit, Qu'elle a tort de me croire, et de ne rien promettre. Que moi-même en vos mains j'ai remis cette lettre. Jurez-lui que je ris de ses voeux superflus, Je confesserai tout, quand vous en direz plus. Jugez après cela si Cléonte vous aime, Et si je vous sers mieux que je ne fais moi-même.

Il lit tout bas, ayant lu il dit.

Celidan

Que je lise ces mots. L'infidèle beauté Sans doute je vous dois le bien de la clarté, Et je suis tout confus d'avoir eu la pensée Que ma fidèle amour fût par vous traversée ; Je ne saurais payer un si rare plaisir.

Cléonte

Allez, il en faudra parler plus à loisir, Il faut que Philidas après un long martyre Arrive par mes soins à l'hymen qu'il désire ; J'ai fait à cet Amant espérer du repos, Il le mérite bien. Mais il vient à propos.

Scène 3

Philidas, Cléonte

Philidas

Enfin sans m'abuser d'inutiles paroles, Flattez-vous pas mon mal d'espérances frivoles ? Amarillis veut-elle approuver mes douleurs ? Et prendre enfin pitié de voir couler mes pleurs ?

Cléonte

Vous pouvez espérer puisque tout vous succède, Et qu'on a pour vos maux préparé du remède, J'ai disposé son coeur à n'estimer que vous. Vous causez maintenant ses pensers les plus doux, Et vous verrez ce soir l'effet de ma promesse, Si l'Amour vous permet assez de hardiesse.

Philidas

Pour servir cette belle il n'est point de danger Où mon affection ne me fit engager ; Et les chastes ardeurs dont j'ai l'âme enflammée, Disposeraient ce bras à combattre une armée.

Cléonte

La voyant au milieu des lions, et des ours, Pourriez-vous l'en tirer, et conserver ses jours ?

Philidas

J'emploierais mes efforts, et je vaincrais leur rage, Si la force et l'adresse égalaient mon courage.

Cléonte

Et si vous la voyez dans un brasier ardent ?

Philidas

Je m'irais exposer à cet autre accident.

Cléonte

Il est besoin de plus.

Philidas

De rien que je ne fisse. Pour elle je voudrais franchir un précipice. Mais ne me celez rien, et m'ôtez de souci.

Lui donnant le bracelet.

Cléonte

Amarillis ce soir vous attend seule ici, Cette rare beauté chérit votre servage, Et le soin que j'ai pris vous procure ce gage. Amenez seulement à l'assignation L'amour, la retenue, et la discrétion.

Philidas

Ô Dieux que dites-vous ?

Il s'en va.

Cléonte

Que je tiens ma promesse, Servez fidèlement cette belle Maîtresse. Adieu, vivez content, et gardez ces cheveux.

Philidas

Si mon bonheur n'est faux, que je vous dois de voeux ! Avoir tant obtenu de cette âme de roche ; Mais déjà la soirée, et mon repos approche, Attendant le bonheur de recevoir ses Lois Allons rêver une heure au profond de ce bois.

Scène 4

Amarillis

Amarillis

Le Ciel laisse à nos yeux paraître ses étoiles, Et la Nuit sur la Terre a déployé ses voiles ; Il est déjà bien tard, et mon fidèle Amant Pour marquer son amour viendra dans un moment. Dans ce miroir flottant, dedans cette fontaine, Je verrai son image à côté de la mienne. Là nos yeux, à nos yeux des traits se lanceront, Mes timides regards sans peur s'expliqueront, Je pourrai sans parler lui dire que je l'aime, Ces eaux m'exempteront de lui dire moi-même, Cette onde lui peignant l'excès de mon ardeur, Ne fera point de tort à ma chaste pudeur.

Scène 5

Premier Satyre, Amarillis, Deuxième Satyre, Troisième Satyre

Premier Satyre

Après tant de travaux il faut faire curée ; Courage, Ami, voici notre poule égarée.

Amarillis

Infâmes laissez-moi ?

Deuxième Satyre

Nous ne vous laissons pas.

Premier Satyre

Vous aurez beau crier, vous passerez le pas.

Amarillis

Au secours mes Amis ? on m'enlève ? on m'emporte ?

Troisième Satyre

Allons il faut venir.

Amarillis

Ah bons Dieux ! je suis morte.

Premier Satyre

Ah vous n'en mourrez pas, suivez-nous promptement.

Scène 6

Philidas, Deuxième Satyre, Premier Satyre, Troisième Satyre, Amarillis

Philidas

Bouquins je suis à vous ? Attendez seulement ? Vous mourrez de ma main, ou vous lâcherez prise.

Deuxième Satyre

Diable de ce grand coup j'ai la hanche démise.

Philidas

Quoi ? vous me résistez ?

Premier Satyre

Peste qu'il frappe fort.

Troisième Satyre

Il se faut retirer.

Premier Satyre

Ha bons Dieux je suis mort ?

Philidas

Sans moi, belle bergère, ils vous auraient ravie.

Amarillis

J'avoue, ô Philidas, que je vous dois la vie. Mais quel si grand bonheur guidant ici vos pas M'a prêté ce secours que je n'attendais pas ?

Philidas

C'est l'effet seulement de mon obéissance, Et vous ne m'en devez aucune reconnaissance. Mais que suggérez-vous de mon affection M'étant trouvé si tard à l'assignation ?

Amarillis

Quelle assignation ?

Philidas

Vous semblez étonnée À l'assignation que vous m'avez donnée.

Amarillis

Mais je vous ai donné quelque assignation ?

Philidas

Et d'où vous peut venir cette confusion ?

Amarillis

Quoi je vous attendais ?

Philidas

La chose est très certaine.

Amarillis

En quel endroit encor ?

Philidas

Au bord de la fontaine. Soyez un peu sensible aux rigueurs de mon sort, Vous connaissez Cléonte, il m'a fait ce rapport.

Amarillis

Et que vous a-t-il dit ?

Philidas

Qu'à la fin mon martyre Vous avait disposée à l'Hymen où j'aspire.

Amarillis

Vous croyez, Philidas, un peu légèrement, Je ne l'ai point chargé de ce commandement, L'amour ne permet pas à votre rêverie De discerner le vrai, d'avec la raillerie, Cléonte vous gaussait.

Philidas

Ces cheveux toutefois Me doivent confirmer le rapport de sa voix, Il a reçu pour moi ce favorable gage Par qui vous témoignez de chérir mon servage.

Amarillis

Donnez que je le vois.

Philidas

Il vient de vous.

Amarillis

Ô Dieux ! Dois-je avouer ici mon oreille, et mes yeux ?

Philidas

D'où naissent vos soupirs et votre inquiétude ?

Amarillis

Est-il un crime égal à ton ingratitude ? Traître ? Lâche Tyran de mes affections, Tu reconnais ainsi mes chastes passions ? Barbare ? Indigne du séjour où nous sommes ? Peste de l'Univers ? le plus méchant des hommes !

Philidas

Ô Dieux ! qui rend ainsi votre esprit furieux ? Pourquoi me donnez-vous ces noms injurieux ?

Amarillis

Je ne vous parle pas, j'adresse ces injures Au pire des mortels, au plus grand des parjures ; Qui méritait le moins l'honneur de mon amour, Et le plus beau pourtant qui respire le jour.

Scène 7

Cléonte, Amarillis, Philidas

Cléonte

Tu n'en peux plus douter, entends d'ici sa plainte, Et loue avecque moi cette agréable feinte.

Amarillis

Quelle rage est pareille à mon ressentiment ? Et qui me vengera de ce perfide Amant ? Si vous servez, Berger, mon amour outragée, Et si par votre bras je puis être vengée, Vous ne pousserez plus d'inutiles soupirs, Mon inclination se range à vos désirs ; Un hymen bienheureux terminera vos plaintes, Si comme ses ardeurs les vôtres ne sont feintes, Percer ce lâche sein que je n'ai su blesser ?

Cléonte

Il m'obligerait fort s'il s'en pouvait passer.

Amarillis

Quoi tu parais encor, détestable parjure ? Et tu n'espères pas qu'on venge mon injure ?

Cléonte

Vous m'accusez, à tort, adorable beauté, Tyrène répondra de ma fidélité, Il est l'unique objet de l'ardeur qui m'enflamme, Il possède tout seul mon coeur, et mon âme. Nos destins sont unis par un même lien, Et si quelqu'un m'attaque, il défendra son bien.

Amarillis

A-t-il perdu le sens ?

Cléonte

Oui, car j'aime un volage, Qui trahissait pour vous une fois qui l'engage, Mais il ressent enfin sa première amitié.

Amarillis

Dieux qu'il est insensé ? Croit-il être Bergère ?

Cléonte

Jugez-le par ce sein.

Amarillis

Ô merveilleux mystère ! Qu'une agréable feinte a nos yeux abusés ! J'excuse maintenant si vous me méprisez.

Philidas

Ô Dieux qui l'eût pensé !

Cléonte

Pour bannir ma tristesse, J'ai voulu dans ces lieux éprouver mon adresse, Et Tyrène doutait sachant votre rigueur, Que j'eusse assez d'attraits pour toucher votre coeur. Par divertissement j'entrepris cette feinte, Avouez, sans rougir, que vous étiez atteinte. Mais quels sont vos désirs, je ne puis rien pour vous, Philidas vous promet des passe-temps plus doux, Et par le doux lien d'une ardeur mutuelle Vous devez reconnaître un Amant si fidèle.

Amarillis

Je reçois, Philidas, votre coeur de sa main, Vous n'accuserez plus ni rigueur, ni dédain, Me voilà disposée à vous rendre justice, Et vous devez ce bien à ce doux artifice. Adieu, retirons-nous, et vivons tous contents.

Cléonte

Il faut encor jouir d'un autre passe-temps. Aimable Amarillis, si j'ai su vous surprendre De mes ruses Daphné n'a pas su se défendre, Il faut l'aller chercher.

Scène 8

Daphné

Daphné

Ma soeur est endormie, Et je puis maintenant tromper cette ennemie, Cléonte en cet instant se viendra rendre ici, Afin de me conter son amoureux souci. J'entends du bruit, c'est lui.

Scène 9

Celidan, Daphné

Celidan

J'aperçois cette belle.

Daphné

Cher Cléonte, est-ce vous ?

Celidan

Et vous m'êtes fidèle, Je plais seul à vos yeux, vous m'aimez constamment ? Et ma jalouse humeur n'a point de fondement ?

Daphné

Ô dieux c'est Célidan !

Celidan

Cléonte vient, méchante, Afin de vous conter son amour violente, Et pour vous divertir j'ai devancé ses pas, Vous le verrez bientôt, ne vous ennuyez pas.

Daphné

Que dit cet insensé ?

Celidan

Faut-il que je le die, Le Ciel, âme sans foi, punit ta perfidie, Cléonte s'est moqué, ce vainqueur glorieux Te fait servir de fable aux Amants de ces lieux, Il rit de tes faveurs, méprise tes caresses, Et ne te daigne mettre au rang de ses Maîtresses ? Le superbe qu'il est ne considère pas Entre tant de beautés de si faibles appas, Il te plaint en son coeur quand tu crois qu'il t'adore, Vois cette Lettre.

Daphné

Ô Dieux !

Celidan

Et tu m'aimes encore ? Je me plaignais à tort, la constante beauté ! Ô miracle d'amour et de fidélité !

Daphné

Il t'a donné la Lettre ?

Celidan

Oui, c'est lui-même, et je jure, L'éclat de tes beaux yeux qui m'ont fait cette injure, Et pensant obliger ma chaste affection Il m'envoie à sa place à l'assignation. Fais état maintenant du beau noeud qui t'arrête ; Vois s'il t'est glorieux de vanter ta conquête, Je l'aperçois qui vient.

Scène Dernière

Daphné, Cléonte, Tyrene, Amarillis, Lisimène, Celidan, Philidas

Daphné

Que j'arrache son coeur, Et que je foule aux pieds ce superbe vainqueur.

Cléonte

Qu'est-ce ? que voulez-vous ?

Daphné

Ce que je veux, infâme ? Laissez, donnez ce fer, ou m'en arrachez l'âme, Mon affront vous plaît-il, et me déniez-vous Le moyen d'alléger un si juste courroux ?

Cléonte

Quoi vous ? est-ce un affront que mon indifférence ? Qu'est-ce qu'un inconnu doit à votre espérance ? Dois-je aimer à la fois mille jeunes beautés Dont mes yeux sans dessein forcent les libertés ? Espérez-vous l'effet de mes vaines promesses ? Voulez-vous qu'un seul homme épouse cent Maîtresses ?

Tyrene

Dieux ! qu'elle sait bien feindre !

Amarillis

Ah ma soeur ! c'est assez, Avoir de vains discours vos désirs traversés, Cléonte vous adore, et quoi qu'il dissimule, L'effet vous prouvera le beau feu qui le brûle ; L'honneur de vos baisers est son bien le plus doux, Et cette même nuit il couche avec vous.

Daphné

Ce qui vous serait bon, ne l'offrez point à d'autres, Et ne préférez point mes intérêts aux vôtres.

Amarillis

Quoi vos feux sont éteints ? et vos fers sont usés ? Je l'accepterai donc si vous le refusez ; Çà prenons cent baisers sur cette belle bouche, Je suis à vous, Cléonte, et vous offre ma couche.

Daphné

Elle a perdu l'esprit ! Dieux qu'est-ce que j'entends ?

Amarillis

Je parle tout de bon.

Tyrene

Ô le doux passe-temps !

Cléonte

Madame, j'aime aussi cette rare merveille, Et pour vos deux beautés mon ardeur est pareille, Vous devez toutes deux accorder à mes maux De pareilles faveurs, et des plaisirs égaux.

Daphné

Que dit cet insensé ?

Lisimène

Dites cette insensée, Reconnaissez l'erreur dont votre âme est blessée, Ce cavalier est fille, et ce soir mêmement Pourrait avecque vous coucher innocemment.

Daphné

Ô Dieux ! Je doute ici si je vois la lumière ?

Amarillis

Il se faut consoler, j'ai failli la première, Pour le même que vous nous l'avons estimé, Certes un tel Amant pouvait bien être aimé ; Une faute si belle est toujours pardonnable.

Daphné

Je suis toute confuse ! Ô l'erreur agréable ! Excuse, Célidan, mon infidélité, Ou bien de cette offense accuse sa beauté.

Celidan

Je rentre en ma prison sans en avoir de honte.

Tyrene

Pour moi tous mes desseins retournent à Cléonte, Je ne troublerai plus votre contentement ; Je ne passerai plus pour importun Amant ; Mon coeur a pour Bélise une ardeur sans pareille, Me pardonnez-vous pas, adorable merveille ? Nos parents là-dessus nous donnerons conseil.

Lisimène

Et bien espériez-vous un changement pareil ?

Philidas

Je vanterai partout votre feinte agréable.

Celidan

Lignon n'en a point vu qui lui soit comparable.

Tyrene

Puisque ce doux effet nous comble de plaisirs, Et que notre bonheur égale nos désirs. Afin de couronner tant d'amoureux mystères, Il faut heureux bergers, il faut belles bergères, Sur les autels d'hymen demain au point du jour, De cet événement rendre grâce à l'amour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.