Acte I
Scène 1
Léonor, Léandre
Léonor
Dieux ! qui résisterait à de si beaux discours ? Cet arbre, et ce rocher sont amoureux, ou sourds, Et je crois qu'à t'ouïr ces fleurs et ces fontaines Ont quelque souvenir de leurs premières peines.
Léandre
Dites plutôt qu'à voir vos célestes attraits, Elles sentent qu'Amour possède encor des traits ; Cet oeillet se penchant semble vous rendre hommage, Et n'être plus charmé de son propre visage. ECHO ne l'aime plus, et le laisse en repos ; Pour répondre, Madame, à vos charmants propos : Jugez si j'ai trop dit, et si je me dois taire, Où même les rochers ne le peuvent pas faire.
Léonor
Crois-tu que rien aussi me puisse réjouir ? Et captiver mon âme à l'égal de t'ouïr ? Ton esprit te dictant de si rares merveilles, Lassera bien plus tôt ta voix que mes oreilles. Que puis-je désirer qui me soit si charmant, Que d'entendre les noms de Maîtresse et d'Amant ? Quelques faibles appas dont le Ciel m'ait douée, Léandre je suis fille, et veux être louée. J'aime les mots d'attraits, de charmes, de beauté De liens, de soupirs, de feux, de cruauté. J'aime à voir ton humeur, en tout point me complaire, À t'ouïr bégayer, de peur de me déplaire : Je me plais à te voir exprimer ton souci, Jeter les yeux au Ciel, et faire le transi. Les fleurs n'ont point l'odeur si douce, ni si forte, Que quand ta belle main sur mon sein les apporte : Je ne vois point de vers dignes d'être prisés, Si ton divin esprit ne les a composés. Je hais le son du luth, et ne le puis entendre, S'il est en d'autres mains qu'en celles de Léandre, Moi-même je me hais de parler si longtemps, Puisque ta seule voix rend mes désirs contents.
Léandre
Et Léandre se hait de ce que sa naissance Lui reproche d'aimer avec tant de licence : Et de hausser les yeux où des Rois seulement Ont droit de s'établir tout leur contentement. De quelque doux pinceau qu'on figure leur vie, Jamais leur dignité ne toucha mon envie, Et quel que je sois né, je sais qu'un Sceptre est tel, Qu'il pèse infiniment en la main d'un mortel. Mais sans le soutenir, posséder une Reine ! Voir dessus vos désirs mon âme souveraine ! Être près d'obtenir la qualité d'Époux, C'est bien à notre Hymen procurer des jaloux. Que d'esprits amoureux ! que de puissants Monarques, Menacent mon destin de la rigueur des Parques, Qu'ils emploieront de force à me faire quitter, Un bien que leur grandeur leur fait mieux mériter.
Léonor
Tu couvres, cher amant, d'une vaine contrainte, La même ambition dont mon âme est atteinte, Et jamais ton esprit ne s'imaginerait, Combien un diadème à ton front me plairait. Le Sceptre m'est bien cher en la main de mon frère, J'aime à voir que sous lui la Sicile prospère : Mais il aurait pour moi des charmes bien plus doux, Si je le pouvais mettre en la main d'un époux.
Léandre
Ce bonheur sera joint aux douceurs de notre âge, Si votre affection seconde mon courage.
Léonor
Ah ! que profiteraient ces périlleux desseins, Le Ciel présente ici des obstacles trop saints, Mon frère conservé, j'avouerais ton envie : Mais peux-tu lui ravir le Sceptre sans la vie ?
Léandre
Quoi qu'importe sa mort à nos jeunes amours, Toujours ma passion a respecté ses jours : Jamais d'un tel dessein ce coeur ne fut coupable, De ces extrémités Léandre est incapable : Reposez-vous, Madame, en la foi d'un Amant, Pour voir tout réussir, aimez-moi seulement : Je connais un vieillard, que le ciel n'a fait naître Que pour vous faire Reine, et pour me rendre maître, Ses magiques secrets me peuvent procurer Ce bien où votre amour me permet d'aspirer. Son art, aux yeux du Roi, peut couronner nos têtes, Et loin de nos destins détourner ses tempêtes.
Léonor
Oui, mon affection consent à ce dessein, Si ta flamme est égale, à celle de mon sein. Bientôt par nos accords détourne l'Hyménée, Où contre mon désir, le Roi m'a destinée.
Ils s'en vont.
Léandre
Rendu par cet aveu le premier des humains, Que j'égare mes voeux, sur les lys de ces mains, Qui m'ont si doucement la franchise ravie, Qui sous de si beaux fers ont mon âme asservie.
Scène 2
Roi, Fabrice
Roi
Ses beaux yeux vont guérir mon esprit languissant : Mais es-tu bien certain que le Duc soit absent ?
Fabrice
Autant qu'il est certain que votre coeur soupire, Que vous êtes esclave en l'amoureux Empire : Qu'un enfant vous surmonte, et que j'appris hier, Que Liliane a fait d'un Roi son prisonnier.
Roi
Cher Fabrice, il est vrai que j'adore ses charmes : Mais quelle déité n'aurait mis bas les armes, Et quel esprit si fort aurait vu ses appas, Et se pourrait vanter de ne les aimer pas ?
Fabrice
Moi, qui m'estime avoir une âme naturelle, Je la vois tous les jours sans soupirer pour elle, Et quoi que de beaux yeux fassent pour me trahir, C'est bien aimer (pour moi) que de ne pas haïr, Je ne sens cet instinct, ni ce dieu qui vous pousse, Et je n'ai jamais vu, ni ses traits, ni sa trousse, Avoir donné son coeur, c'est être en mauvais point : Moi, j'ai besoin du mien, et ne le donne point.
Roi
Et moi plus libéral, je ne m'en puis défendre : Mais celle qui le tient, un jour me le doit rendre, Une heure de plaisir après ces maux soufferts, Éteindra tous mes feux, et rompra tous mes fers : Voyons ce beau sujet de mes douces furies, Et donne pour un temps trêve à tes railleries.
Scène 3
Liliane, Roi
Liliane
Je vois bien aujourd'hui que l'Amour n'a point d'yeux. Il pensait vous conduire en de plus nobles lieux, Connaissant mes défauts, et pesant vos mérites, Une autre recevrait l'honneur de vos visites.
Roi
Dis plutôt, qu'à ce coup il a pris son flambeau, Consulté la Raison, déchiré son bandeau, Et qu'il n'est point ailleurs de beauté si puissante Que d'être un digne objet à ma flamme innocente.
Liliane
Doutant de vos discours, j'offenserais mon Roi, Et je dois beaucoup plus vous épargner que moi : Je songe pour nourrir ces flammes que j'enserre, Que l'on voit bien le Ciel amoureux de la terre : L'orme prête son ombre aux moindres arbrisseaux, Neptune ouvre son sein aux plus petits ruisseaux, Et parmi tant de fleurs dont Zéphire dispose, Il caresse la moindre aussi bien que la rose.
Roi
Ce respect est contraire à nos contentements, Et doit être banni d'entre les vrais amants : Qu'un baiser seulement
Liliane
Ces faveurs sont des crimes, Que votre affection peut rendre légitimes. Après tant de serments, un hymen bienheureux Ne joindra-t-il jamais nos esprits amoureux ? Et pouvez-vous souffrir que le Comte Tancrède, Bientôt à votre su vous brave, et me possède ? Un père injurieux consent à ses désirs, Et ce consentement ruine vos plaisirs.
Roi
L'effet de cette foi que mon coeur t'a donnée, Doit être précédé par un autre hyménée, Acquitté du souci que je dois à ma soeur, Quand le Duc de Calabre en sera possesseur, Tu n'auras plus alors de craintes qui t'affligent : Mais des raisons d'état à cet ordre m'obligent.
Liliane
Mais le Comte s'avance, et peut-être le jour Le doit rendre en Sicile, et trahir notre amour.
Roi
Laisse-m'en le souci, quelque injure forgée Rendra son espérance en peu de temps changée. (Le Duc et lui saisis pour un crime imposé) Trouves-tu pas mon coeur, cet artifice aisé ? Même pour mieux couvrir notre amoureuse feinte, Il faut que comme étant du même crime atteinte, Pour un temps le Palais te serve de prison : Où la force nuirait, la ruse est de saison. Et cette fausse peur fera tourner en honte L'aveuglement du Duc, et les desseins du Comte : Mais qu'inespérément je me trouve surpris, Quelle crainte mon coeur, altère tes esprits ?
Scène 4
Alexandre, Roi
Alexandre
Sire, usez en ce lieu de la même licence Que votre Majesté s'y donne en mon absence, Je sais bien que l'amour est un enfant honteux, Qui fuit ceux de mon âge, et rougit devant eux : Des secrets de ce Dieu la vieillesse est bannie, Et déjà l'on me hait en cette compagnie.
Il s'en va.
Roi
Vous jugerez beaucoup, mais nous savons au moins, Que notre amour ne craint, ni juges, ni témoins, Comme la Vertu seule a nos âmes blessées, La Vertu seulement gouverne nos pensées, Et Liliane vit avec tant de candeur, Qu'on ne peut l'accuser que de trop de froideur : Mais une expresse affaire au logis me rappelle, Qui m'allait éloigner des yeux de cette belle ; Puis je sais qu'un chasseur chérit tant le repos, Que je vous nuis beaucoup par de si longs propos.
Le Roi étant sorti.
À Liliane.
Elle s'en va.
Étant seul il continue.
Alexandre
Il est vrai, j'ai couru jusqu'à perdre l'haleine, Et deux cerfs abattus sont le fruit de ma peine : Mais quoi que j'aie atteint, et chassé dans les bois, Je fais plus en ce lieu, car j'en chasse les Rois. Ah ! fille sans esprit, dont l'humeur imprudente, À qui ne la veut voir se rend trop évidente. N'épargnez point le fard, frisez ces beaux cheveux, Allez à ses genoux solliciter ses voeux : Il le faut appeler vos yeux, votre lumière, Et s'il vous tend les bras, les ouvrir la première. Peignez sur mon visage un éternel affront, Ce moyen vous mettra le diadème au front. Ah ! que depuis longtemps ton humeur sotte et vaine, T'apporte peu de fruit, et me coûte de peine ! Combien ma prévoyance est juste en ses soupçons, Et qu'inutilement on t'a fait des leçons : Mais de quelque façon que le Roi te possède, Ce malheur est encor capable de remède : Lysis, allez au port préparer des vaisseaux, Et qu'elle y soit conduite en l'un de mes châteaux, Dans ce lieu solitaire, elle attendra le Comte, Qui doit en l'épousant nous affranchir de honte. Je sais qu'elle est facile, et que l'honnêteté S'accorde rarement avecques la beauté.
Scène 5
Alcandre, Léandre
Alcandre
Par cette invention si rare, et si facile, Vous pourrez à ses yeux régner dans la Sicile. Lui-même rangera les siens sous votre loi, Et vous honorera du nom de Vice-Roi.
Léandre
Je ne puis concevoir, qu'avec impatience, L'effet de mon désir et de votre science. Que je vous dois de voeux pour un secret si beau ! Mais la peine, mon père, est de changer l'anneau.
Alcandre
J'ai cette invention pareillement prévue : Le matin tenez prompte et la main et la vue, Pour recevoir le sien, que j'ai pris mille fois, Alors que pour laver il l'ôte de ses doigts : Lors, vous pourrez lui rendre, ou mettre sur la table, Celui que votre orfèvre aura fait tout semblable, Et qui dessous la pierre aura l'enchantement, Qui doit à ce Monarque ôter le jugement : Ne lui voyant alors, ni raison, ni mémoire, Vous saurez si mon art mérite de la gloire.
Léandre
Si j'en vois provenir de si rares effets, Et s'il est favorable au dessein que je fais, Si ce coup réussit, vous en devez attendre Un avantage égal à celui de Léandre.
Alcandre
Pour tout prix de ma peine, aimez-moi seulement. Mais faites commander cet anneau promptement.
Scène 6
Roi, Léonor
Roi
Ne dissimulez point : des passions secrètes Tiennent ces yeux baissés, et ces lèvres muettes. Léandre en votre estime est un objet divin, Si vous le haïssez, je suis mauvais devin : Les bonnes qualités dont vous êtes pourvue M'ont obligé (ma soeur) à vous souffrir sa vue, Et votre esprit vaut trop, pour former un dessein Qui ne puisse partir d'un jugement bien sain : Je vous ai toujours crue, et plus noble, et mieux née, Que d'aspirer au joug d'un honteux hyménée. Ce mignon qui vous plaît est bon pour favori, Mais le Duc de Calabre est meilleur pour mari : Il tient sur ce sujet ma parole engagée, Et j'attends de vous voir à ce dessein rangée.
Léonor
Je ne me trouve point coupable d'action Qui montre pour Léandre aucune intention. Si Léandre m'est cher, c'est sa Vertu que j'aime : Partout où je la vois, je la chéris de même ; Et de tous les mortels, le plus défectueux Me plairait à l'égal, s'il était vertueux.
Elle s'en va.
Roi
Si d'autres sentiments m'avaient l'âme blessée, De si sages discours confondraient ma pensée, J'accuserais à tort un vertueux amour, FabriceDont l'objet. Mais Fabrice est déjà de retour, arriveSouffrez qu'en liberté cet homme se décharge De quelque soins légers dont il a pris la charge.
Scène 7
Fabrice, Roi
Fabrice
Sire, heureuse nouvelle !
Roi
Agréable transport !
Fabrice
Votre Maîtresse est seule, et vous désire fort.
Roi
Ô céleste discours ! réponse favorable ! Ne perdons point, Fabrice, un temps si désirable ; Je vois qu'elle a l'esprit comme le teint sans fard : Allons, marchons, courons ;
Fabrice
Mais Sire, il est bien tard, Et c'est bien à regret qu'il faut que je vous voie, Par un autre discours modérer votre joie. Celle que vous servez n'est plus si près de vous, Tantôt vos entretiens nous ont fait un jaloux. Aux lieux où l'a son père aujourd'hui fait conduire, Je doute si le jour seulement y peut luire, Tant vos jeunes ardeurs lui causent de glaçons, Et tant votre visite augmente ses soupçons.
Il sort.
Roi
Le traître avance peu, par cette humeur craintive, Qui lui fait captiver l'objet qui me captive, Bientôt ce faible esprit saura qu'on peut encor Forcer des murs d'airain avecques des flots d'or : Et puisque Liliane à mes voeux est propice, Nous saurons bien par l'art réprimer l'artifice.
Fabrice
Quel avantage, ô Dieux ! Fabrice a sur des Rois, Et combien je me ris d'Amour et de ses lois ! Ce Prince à cet enfant voit son âme asservie, Il forme ses desseins, il gouverne sa vie, Il trouble sa raison, il engage sa foi, Et peut autant sur lui, que Bacchus peut sur moi.
Acte II
Scène 1
Tancrède, Lysis
Tancrède
En l'espoir d'adorer cette divine aurore, Je sens un nouveau jour en mon âme s'éclore ; Que je brûle de voir de si charmants appas ! La terre à mon avis s'allonge sous mes pas, Et le Soleil jaloux du feu qui me consume, Fait ce me semble un tour plus long que de coutume. Le château qui conserve un si rare trésor, Recule pour me nuire ; est-il bien loin encor ?
Lysis
Une heure, ou moins de temps vous procure sa vue :
Tancrède
Cette prompte arrivée a-t-elle été prévue ? Le Duc espérait-il me voir si tôt ici ?
Lysis
Non, que dans quelques jours.
Tancrède
Je le croyais aussi : Mais le désir de voir cet aimable visage, A contre mon attente avancé mon voyage. Nos voiles recevaient un favorable vent. Si bien : mais quelles gens nous viennent au devant ?
Lysis
Liliane, et le Duc.
Tancrède
Dieux ! À cette parole, Mon coeur se fend de joie, et mon âme s'envole.
Scène 2
Alexandre, Tancrède
Alexandre
Que j'ai d'occasion de bénir ce beau jour ! Où le Ciel m'a si bien signalé son amour ; Que je lui dois de voeux ! Que mon âme est contente De me voir à la fin d'une si douce attente ! Après tant de soucis, enfin je trouve en vous Le gendre que je veux, et ma fille un époux.
Il la baise avec peine.
Tancrède
Vous trouvez un sujet, et Madame un esclave, Dont un enfant se joue, et qu'une fille brave : Mais que ce prisonnier, adorable beauté, Soit un objet d'amour, plus que de cruauté. Qu'il ne soit point puni, puisqu'il n'est point coupable. Cruelle, qui vous rend à mes voeux intraitable ? Pourquoi défendez-vous qu'en l'état où je suis Un baiser seulement allège mes ennuis ?
Alexandre
Votre oeil peut aisément lire sur son visage Les effets d'une honte ordinaire à son âge : Mais bientôt vous serez au point de vous venger, Et la première nuit la saura bien ranger.
Scène 3
Capitaine, Alexandre, Tancrède, Liliane, Mélite
Capitaine
Plus sujet de mon Roi que de votre mérite, D'une charge fâcheuse à regret je m'acquitte. Pardonnez, Monseigneur, le Roi m'a fait hâter, Avec commandement de vous faire arrêter.
Alexandre
Quel sujet a rendu ce dessein légitime ?
Capitaine
Son courroux prouve assez l'énormité du crime, Il a cru que le Comte y participe aussi : C'est le triste sujet qui nous amène ici.
Tancrède
Moi ? que je sois d'humeur capable de ce blâme ! Qu'un sentiment si faux puisse entrer en son âme ! Qu'étranger j'aie ici rien de tel entrepris ? Je m'ignore moi-même, ou le Roi s'est mépris, Je n'ai que cette belle, ici, qui me retienne, Et ne mérite point de prison que la sienne. Sa beauté seulement a droit de me blâmer, Quoique si j'ai failli, c'est pour la trop aimer.
Capitaine
Quoique vous ne fussiez d'aucun forfait capable, Cette défense est vaine, et vous rendrait coupable : L'innocent ne doit point souffrir d'être contraint : Et qui n'a point failli s'accuse quand il craint. Jamais un Roi si bon n'usurpa de licence, Qui doive seulement étonner l'innocence, La Vérité saura sa colère amortir, Et de ses faux soupçons, faire un vrai repentir.
Alexandre
Au moins que ce Seigneur soit exempt de l'injure, Que par vous mon devoir innocemment endure, Que je reçoive ailleurs, que dans une prison, Celui dont l'alliance honore ma maison.
À Liliane.
Tancrède
Non, puisque sans sujet ce Prince nous soupçonne, C'est sans sujet aussi, que notre âme s'étonne : Adieu, divin sujet de mon plus doux souci.
Capitaine
Vous les devez, Madame, accompagner aussi.
Alexandre
Seule tu mets, et nous, et ton estime en proie, Et nous veux décevoir, par ces larmes de joie.
Liliane
Vous me verriez le coeur, et plus noble, et plus sain, S'il vous était permis de lire dans mon sein.
Alexandre
Puisqu'à votre repos, ma honte est nécessaire, Je vous dirai, Monsieur, mon sens sur cette affaire.
Liliane
Enfin vois-tu quel soin ce Prince prend de moi, Et combien il est doux de vivre sous sa loi ? Cette fourbe peut-elle assez être prisée, Que mon consentement avait autorisée ?
Mélite
Avisez toutefois à marcher comme il faut, À marcher sur le trône, et non sur l'échafaud. Il n'est point de prison si belle, ni si bonne, Qu'elle soit un chemin d'aller à la Couronne.
Scène 4
Léandre
Tenant l'anneau enchanté.
Léandre
Anneau plus précieux par ton enchantement, Que par le prix de l'or, ni par ce diamant : Si ta vertu me donne un succès favorable, Que tu vaux de trésors, que tu m'es adorable ! Ma mémoire à jamais me parlera de toi, Si tu m'obliges tant, que de l'ôter au Roi : Voilà sa même bague, au moins en apparence, Et son oeil n'en saurait faire la différence, Pouvant à son laver supposer celle-ci, Je vois heureusement mon dessein réussi : Et le sens qu'il perdra m'acquiert un diadème, Et les chastes faveurs de la beauté que j'aime. Mais Dieux ! comme à propos j'arrive à son lever, Et justement au point qu'il est prêt à laver.
Scène 5
Roi
Roi
Enfin je vois ma soeur un peu mieux disposée, À cette affection qu'elle a tant refusée. Le Prince que je veux doit posséder ce fruit, Et les autres n'ont fait qu'un inutile bruit : Quoi qu'on puisse juger des actions des dames, L'apparence souvent est autre que leurs âmes, Elles ont su nos maux contre nous convertir, Et par nos fictions ont appris à mentir. Quoi qu'on ait estimé, ma soeur n'est pas de glace, Et quelque trait d'Amour en son coeur trouve place. Je sais que depuis peu ce Seigneur est parti, Et qu'il vient à grands jours s'acquérir ce parti. J'entends que l'on prépare en toute la Province Une réception capable de ce Prince.
Scène 6
Roi, Fabrice, Léandre
Roi
Où court Fabrice, ô Dieux !
Fabrice
Vous demander pardon.
Roi
Quel crime as-tu commis, pour implorer ce don ?
Fabrice
Rien que vous ne voyez, et c'est assez d'offense, Que de vous aborder avec tant de licence ; Mais j'ai bien d'autre part de quoi vous réjouir, Si votre humeur se plut autrefois à m'ouïr, Par le commandement qu'hier vous fîtes faire, Beaucoup sont en état de ne vous pas déplaire. Tancrède est prisonnier, Alexandre arrêté, Et cet objet meurtrier de votre liberté. Quoi, Sire, vous traitez vos rivaux de la sorte ? Si quelque passion désormais me transporte, La peur d'un tel affront éteindra mes amours, Où nous serons rivaux, je cèderai toujours.
À Fabrice.
Roi
Ne porte plus, Amour, ton bandeau que de honte, Puisqu'un de tes sujets aujourd'hui te surmonte, Et ne te vante plus du pouvoir que Cypris T'avait pour apanage acquis sur les esprits : Ne me reproche plus que ces chaînes sont fortes, Puisque pour mon sujet aujourd'hui tu les portes : Ton arc est détendu, ma Maîtresse est aux fers, Et vous souffrez tous deux les maux que j'ai soufferts. Ami, cher confident, où mon espoir se fonde, Pour un si doux rapport, te dois-je moins qu'un monde ?
Fabrice
Quoi que votre bonté me daigne présenter, Vous me verrez d'humeur facile à contenter, Me donnant seulement un Royaume, un Empire, Je n'importune plus votre Majesté, Sire.
Roi
Je trouve tes désirs un peu trop délicats, Et rabaisse le don à deux mille ducats.
Fabrice
Ô combien j'aime en vous cette noble coutume ! Sire, tout de ce pas, j'apporte ici la plume : Car nous ne voyons plus parmi vos Financiers, La candeur qui parut dessous vos devanciers : Et je n'obtiendrai d'eux, ni faveur, ni finance, Si votre Majesté n'en signe l'ordonnance.
Filène sort.
Roi
Il est vrai qu'ils ont tort, si Fabrice a raison : Filène, cependant, courez à la prison, Que là ces deux captifs sûrement on conserve, Qu'on explique leurs pas, que leurs yeux on observe, Qu'on n'y laisse aborder, ni parents, ni valets, Et faites amener Liliane au Palais.
Roi
Qu'on apporte à laver.
Il prend le bassin.
Léandre
Ah parole opportune ! Ne laisse pas, Léandre, échapper la Fortune : C'est ici qu'il te faut être prudent et prompt : Mais tenant ce bassin, je la tiens par le front, Et si je puis changer l'anneau qu'il y va mettre, Le Ciel ne me pouvait davantage promettre.
Roi
Amants qu'on ne verse plus d'eau, Qu'on ne se plaigne ni soupire, Par la prison d'un oeil si beau, L'Amour a perdu son empire.
Léandre
Léandre, ne verse plus d'eau, Ne craint désormais, ni soupire : Car pouvant changer cet anneau, Le Roi va perdre son Empire.
Roi
Je tiens cet objet précieux, Je ne répandrai plus de larmes, Et malgré tous mes envieux, Je serai maître de ses charmes.
Léandre
Il tient cet anneau précieux, Je ne répandrai plus de larmes : Et malgré tous mes envieux Je serai maître, par ses charmes.
Roi
Mais d'où vient, ô Dieux ! ce soudain changement ? Quelle altération ? Quel assoupissement ? Ici l'Amour se venge, et le sommeil complice De son invention dessous mes yeux se glisse.
Léandre
Ce charme le va mettre en l'état que je veux. Alcandre, esprit divin, que je te dois de voeux !
Scène 7
Capitaine, Roi, Léandre, Dorame
Capitaine
Sire, j'ai de tout point l'affaire exécutée. Avec ces deux Seigneurs la fille est arrêtée. Ils s'y sont disposés après quelques refus. Que vous plaît-il ici me commander de plus ?
Roi
À ces propos obscurs, mes lèvres sont muettes, Parlez plus clairement, ou dites qui vous êtes ?
Léandre
Quel homme maintenant est plus heureux que moi ?
Capitaine
Sire, je suis Dorame !
Roi
Ah ! Je vous reconnais ! Les soucis attachés à l'état de ma vie, M'ont presque entièrement la mémoire ravie. Que voulez-vous de moi ?
Capitaine
Vous dire seulement, Que j'ai mis en effet votre commandement. Qu'Alexandre, sa fille, et le Comte son gendre Sont ici prisonniers.
Roi
Dieux ! que viens-je d'entendre ? Prisonniers ! et pourquoi s'ils étaient innocents ? Alexandre, et les siens me sont obéissants.
Capitaine
Sire, à cette action, nul objet ne me presse, J'ai reçu là-dessus votre parole expresse.
Roi
De quoi l'accuse-t-on ?
Capitaine
D'avoir, je crois, jeté Les yeux et le désir sur votre autorité.
Roi
Dieux ! que l'ambition est forte, et que ce vice, Par des subtils appas dans les âmes se glisse. L'orgueil, ce doux poison, trouve lieu dans les coeurs, Qui de tout autre crime ont été les vainqueurs. Que nous prenons à tort, abusés que nous sommes, Les qualités de Rois, et de Maîtres des hommes. Ces titres ne sont dus qu'à leurs affections, Les Rois ne peuvent rien dessus leurs passions. Dorame, si le Duc est chargé de ce crime, Je trouve, et sa prison, et sa mort légitime. Tandis que nous ferons informer plus avant, Qu'on le tienne à l'abri du Soleil et du vent. Sa fille, que je crois de ce crime innocente, Pour garde aura sans plus la chambre de l'Infante.
À part.
Dorame
Tous vos commandements ont pour moi des appas : Et nous vous allons, SIRE, obéir de ce pas. Dieux ! qu'il faut que ce Prince ait de mélancolie ! Ce qu'il dit en un jour, le suivant il l'oublie.
Roi
Que ce rapport (ami) rend mon esprit confus ! Ici je suis trompé, si jamais je le fus : Et jamais action ne m'avait fait paraître Qu'en lui je puisse avoir un serviteur si traître.
Léandre
Sire, le plus fidèle est parfois combattu, Jamais les envieux n'épargnent la vertu, Et souvent on a vu dans un sujet semblable Qu'un tel est accusé, qui n'est pas condamnable.
Roi
Je veux que sagement on procède en ceci.
Scène 8
Fabrice, Roi
Fabrice
Sire, voici la plume, et l'ordonnance aussi :
Roi
Quel écrit ? quelle plume ici m'as-tu donnée ?
Fabrice
Je meure, si j'ai rien qu'elle ne soit signée. Sire, j'aurais déjà les deux mille ducats.
Roi
Qu'espères-tu de moi, qui ne te connais pas ?
Fabrice
On ne me connaît pas ? moi ? ce Fabrice, Sire : Si faut-il me connaître, ou ne savoir pas rire, Et la bile chez vous n'a pas fort arrêté Depuis que j'appartiens à votre Majesté.
Roi
Dieux ! En tant de souci, le sort des Rois abonde, Qu'en moins que d'un moment je méconnais le monde, Pardonne cher ami.
Fabrice
Sire, point de pardon, Si votre Majesté ne veut signer ce don.
Roi
Quel don ? pourquoi ce don ?
Fabrice
Pour l'heureuse nouvelle De l'emprisonnement du Duc, et de la belle.
Roi
Je le tiens de Dorame, et nul autre que lui, Ne m'avait jusqu'ici fait part de cet ennui, Me venant attrister, penses-tu qu'on m'oblige, Et que j'aille donner des prix à qui m'afflige.
Fabrice
Sire, à m'expédier soyez plus diligent, Et ne m'éprouvez point en matière d'argent.
Roi
Cherche d'autres objets à tes cajoleries, Tu me contes ici de froides rêveries.
Fabrice
Que des présents pareils soient pour d'autres que moi. Sire, cet argent-là n'est pas de bon aloi : N'appréhendez-vous point de vous tromper au compte ? Qui prendrait maintenant la moitié de ma honte, Il aurait bonne part en ce que j'ai reçu. Ô Ciel ! qui vit jamais un homme plus déçu ?
Acte III
Scène 1
Liliane, Mélite
Liliane
Enfin reconnais-tu l'infaillible dessein Que ce Prince amoureux a pour moi dans le sein, Et que cette prison de mon père et du Comte Est le chemin du trône où ma fortune monte. Mélite, observe un peu ses yeux à mon abord, Juge par leur douceur, de celle de mon sort : Eût-il dans la pensée un projet difficile, Fût-il dessus le point de perdre la Sicile, Vît-il les étrangers entrer de tous côtés, Mon abord changerait ses soins en voluptés, Et quelques ennemis qu'il lui fallût combattre.
Mélite
Vous seriez le premier qu'il tâcherait d'abattre.
Liliane
Tu ne sauras jamais parler discrètement.
Mélite
Vous croyez, ce me semble, un peu légèrement, Et je soupçonne fort les moyens dont il use. D'un mystère si saint il faut bannir la ruse : D'un Roi, comme d'un autre, on peut être trompé. Il a déjà beaucoup dessus vous usurpé, Et je crains bien pour vous qu'enfin il ne dérobe Ce qui ne ferait pas étrécir votre robe, Que ce jeune Monarque à ces larcins instruit Ne vous ôte une fleur pour vous donner un fruit. Lors ses intentions ne seraient plus douteuses. Vous seriez Reine alors, mais des filles honteuses.
Liliane
Sotte, faites ailleurs de semblables devis, Et conservez pour vous ce salutaire avis, Ne donnez point la main à qui sait se conduire, Mêlez-vous de servir, et non pas de m'instruire.
Mélite
Puisque je reconnais que je travaille en vain, Je vous verrais tomber, sans vous donner la main, C'est assez de savoir que votre humeur est telle, Et que c'est vous fâcher que vous être fidèle.
Liliane
Voici le Roi qui vient, lis dans son action, Combien pour mon sujet il a de passion.
Scène 2
Roi, Fabrice, Liliane, Mélite, Léandre
Roi
Nulle charge ne rend leur prison légitime, Qu'ils soient exempts de fers, étant exempts de crime, Qu'en leurs possessions, ces Seigneurs soient remis, Et qu'ils tiennent le rang de mes meilleurs amis.
Fabrice
Dieux ! qu'est-ce que j'entends ? Sire, que sert de feindre ? On sait que d'aucun crime on ne les peut atteindre, Qu'ils sont moins criminels que Seigneurs de la Cour, Et qu'ils ne sont aux fers que par raison d'amour : Mais vous le commandez, et il vous est fidèle : Hier je vous en vins apporter la nouvelle. Il vous plut me nommer l'Auteur de votre bien. Vous promîtes assez, et vous ne tenez rien. Que votre bonne humeur fut de peu de durée ! Vous avez l'ordonnance à mes yeux déchirée. Et vous semblez encor ne me connaître pas : Mais votre oubli provient des deux mille ducats.
Roi
Où va cet impudent me forger ces mensonges ? Où s'imagine-t-il ces chimères, ces songes ? Dieux ! avec quelles gens me vois-je désormais, Et que veut-il de moi, qui ne le vis jamais ?
Il voit Liliane.
Fabrice
C'est un miroir bien faux que l'humeur d'avarice, Si je ne voulais rien, lors, je serais Fabrice : Bien, Sire, brisons-là ces discours superflus, Et me reconnaissez, je ne demande plus. Vous reconnaîtrez bien cette belle Maîtresse, Un violent désir de la baiser vous presse.
Liliane
Sire, quel changement cause tant de froideur ? D'où peut être alentie une si douce ardeur ? Ne vous parais-je plus avec tant de lumière ? Vous agréé-je moins pour être prisonnière ? La qualité des lieux où vous nous avez mis, Nous ferait-elle bien croire vos ennemis ?
Roi
Quels lieux ? quels ennemis le ciel m'a-t-il fait naître ?
Fabrice
Ne feint-il point aussi de ne les point connaître ?
Liliane
Ah ! Sire, commandez qu'on m'ouvre le cercueil, Ou daignez m'honorer d'un plus joyeux accueil : Devant ces confidents rien ne vous sert de feindre, Et nous n'avons ici personne à nous contraindre.
Roi
Gardez ces vains discours pour un esprit blessé, Me veut-on faire ici tenir pour insensé ? Vous me connaissez mal, et j'ai l'âme trop saine Pour que ces entretiens me puissent mettre en peine. Quelle raison, m'amie, adresse ici vos pas ? Qui laisse entrer ces fous que je ne connais pas ?
Fabrice
Comme de son esprit la raison est bannie ! Oh ! je ne me plains plus, j'ai de la compagnie.
Liliane
Ne vous parais-je plus avec ces mêmes yeux Qu'il vous plut de nommer vos Soleils et vos Dieux ? Un jour m'a-t-il ravi la douceur de ces charmes, Qui vous ont arraché tant de voeux et de larmes ? Votre corps n'est-il pas pourvu des mêmes sens Qui nourrissaient pour moi tant de feux innocents ? Quel sort de tant de flamme, en a fait tant de glace ? Liliane chez vous ne trouve plus de place ?
Roi
Êtes-vous Liliane ?
Liliane
Ah ! Sire, confessez Si vous m'aimez encor, le coeur que vous portez, N'apprenez que de lui, si je suis pas la même, Qui fus toujours l'objet de son amour extrême.
Roi
Où tend cet entretien ? que voulez-vous de moi ?
Liliane
Quoi, ce prompt changement est le prix de ma foi ? Sur quoi faut-il fonder des attentes certaines, Si les Rois ne vous font que des promesses vaines ?
Fabrice
Ô qu'elle parle bien ! ne jugerait-on pas Qu'elle aurait eu le vent des deux mille ducats ?
Roi
Ma soeur n'est-ce pas vous ?
Liliane
Qui suis-je devenue ? Que votre Majesté m'ait si tôt méconnue ? Quelque démon, pour voir mes desseins à l'envers, Me fait-il prendre ici des visages divers ? Et me peut-il donner quelque forme qui semble Liliane une folle, et votre soeur ensemble ?
Roi
Liliane, est-ce vous ?
Liliane
Oui, cet objet d'ennuis, Et que vous destiniez à tant d'heureuses nuits, Celle que vous nommiez votre âme et votre vie, Celle qui vous avait la franchise ravie.
Roi
Que votre vanité nourrit un faux espoir, Comment aurais-je pu vous aimer sans vous voir ? Quelle amour vos beautés auraient-elles fait naître En moi, qui ne vous puis qu'à peine reconnaître ?
Liliane
Donc si jusqu'à ce point votre esprit est changé, Si dessous d'autres lois mon amour l'a rangé, Que votre Majesté consente à l'hyménée, Qui doit ailleurs aussi ranger ma destinée.
Roi
Ma fille, que vos voeux succèdent en tout point, Qu'ai-je à voir en un fait qui ne me touche point ?
Léandre arrive.
Liliane
Ainsi je ne devais tirer que de la honte, De l'emprisonnement de mon père, et du Comte.
Tirant l'anneau de son doigt.
Roi
Je crois qu'innocemment ils furent arrêtés, Et je consens aussi, qu'ils aient leurs libertés : Faites voir de ma part cette bague à Dorame, Qu'il tire ces Seigneurs de servage et de blâme, Allez ôter des fers l'objet de vos amours, Et ne m'ennuyez plus par de si vains discours.
Liliane
D'où peut lui provenir cette mélancolie ? Que ce Prince eut de feinte, ou qu'il a de folie ! Qu'un étrange accident a troublé sa raison : Allons, Mélite, ouvrir leur honteuse prison.
Mélite
Eh bien, que voyons-nous d'un si beau mariage ? Cette bague le rompt au lieu d'en être un gage.
Léandre
Qu'en ces effets divers, mes désirs sont contents, Il est bon qu'il repose, et soit sain quelque temps : Ce mal n'avait déjà que trop de violence, Et son allégement paraît en son silence : Quand cette belle fille aura rendu l'anneau, Nous verrons cet esprit s'altérer de nouveau.
Roi
Que nos tempéraments se changent en peu d'heure, Je sens, et mon humeur, et ma santé meilleure, Je vois dans ce moment tous mes soins s'arrêter. Fabrice ne dit mot ; n'as-tu rien à conter ?
Fabrice
Que vous trouvez à rire au sujet de ma honte ! Si je n'ai rien reçu, que faut-il que je compte ?
Roi
Quoi ! n'as-tu pas touché les deux mille ducats ?
Fabrice
Sire, ces vains discours ne me contentent pas, Qui, sans votre ordonnance, eût la somme tirée ?
Roi
Et ne l'avais-tu pas ?
Fabrice
Vous l'avez déchirée. Ah ! qu'il vous est aisé de rire et de railler, De promettre beaucoup, et de ne rien bailler. Que deux mille ducats sont des termes frivoles, Et qu'ils vaudraient bien mieux en effet qu'en paroles.
Roi
Tu méprises plutôt ce que je t'ai donné, Si tu l'avais voulu, je te l'aurais signé.
Fabrice
Si cette bonne humeur longtemps vous continue, Ma bonne volonté vous sera mieux connue, Et si dans un moment je vous retrouve ici, J'apporterai la plume et l'ordonnance aussi.
Fabrice s'en va.
Roi
Nous saurons aisément modérer ta tristesse, S'il ne faut que tenir cette juste promesse.
Il s'en va.
Roi
Le Prince qui dans peu doit épouser ma soeur Vient, avec passion d'en être possesseur, Songez aux appareils, et n'épargnez, Léandre, Les devoirs que son rang nous oblige à lui rendre.
Léandre
Tout sera bien contraire à mon intention, Si je mets en effet cette commission.
Scène 3
Léonor, Léandre
Léonor
Que fait ici l'objet de mes douces pensées ?
Léandre
Je songe au paiement de mes peines passées, Tant d'effets sont déjà par la bague arrivés, Que j'ai peine à savoir combien vous me devez.
Léonor
La ruse toutefois est un peu languissante, Et borne lentement notre commune attente, Cet anneau dût agir par des effets plus prompts, Assembler nos destins, et couronner nos fronts.
Léandre
Que loin de votre esprit ces craintes soient bannies, Sa force aura dans peu nos deux moitiés unies : Vous avez vu le Roi perdre tout jugement, Et s'il a maintenant quelque soulagement, C'est qu'il n'a plus l'anneau pour nous si salutaire, Liliane s'en sert à délivrer son père : Mais elle vient ici, suivons un peu ses pas, Vous verrez des effets que vous n'espérez pas.
Scène 4
Léonor, Liliane, Léandre
Léonor
Où courez-vous, Madame ?
Liliane
Et d'où vous naît l'envie Qui vous fait informer des raisons de ma vie ?
Léonor
Votre intérêt m'oblige à semblable souci.
Liliane
Mon intérêt m'oblige à ne rien dire aussi.
Léonor
Votre humeur autrefois eut plus de courtoisie.
Liliane
Un autre objet que vous me tient en fantaisie.
Léandre
Voyez qu'elle a l'anneau.
Léonor
Tous mes sens sont ravis.
Liliane
Que voulez-vous de moi, qui jamais ne vous vis ?
Scène 5
Roi, Liliane, Léonor, Mélite, Filène
Roi
Liliane est-ce toi ? ma Déesse ? ma vie ; Eh ! Quel destin m'avait ta présence ravie ? D'où me vient éclairer ce bel astre d'amour ? En quel lieu de la terre as-tu porté le jour ? Que je baise cent fois cette agréable bouche ; Mais une avare main défend que je la touche. Cruelle, d'où provient ce soudain changement, Ordonnez ou ma mort, ou mon allègement.
Liliane
Effronté, quelle humeur à ce dessin vous porte, Et vous fait outrager les filles de ma sorte ?
Léonor
Le divertissement a de charmants appas ! Comme elle parle au Roi, qu'elle ne connaît pas ?
Roi
D'où vous naît cette humeur ? et quelle frénésie, Depuis si peu de temps a votre âme saisie ? Madame, savez-vous que vous parlez au Roi, Et que nous respirons sous une même loi.
Liliane
Quoi ! me serais-je, ô Dieux ! si lourdement méprise ? Sire, mon ignorance a ma faute commise : Mais je n'ai point dessein d'excuser mon péché, N'épargnez point mes jours, si je vous ai fâché.
Roi
Tu ne le peux, ma Reine, et cette repentance, Pourrait plus m'affliger que n'a fait ton offense. Car je ne trouve point de tourment ennuyeux, Comme de voir couler les larmes de tes yeux : Mais ce regret te livre une légère atteinte, Et comme ton péché, ta repentance est feinte.
Liliane
Quel charme ? quel démon m'avait l'oeil enchanté ? En quoi puis-je obéir à votre Majesté ?
Roi
Étant plus indulgente à mon âme asservie, Disposant de mes soins, de mes droits, de ma vie. Enfin, tu m'obéis, si ton coeur se ressent, De voir à tes genoux un Prince obéissant, Qui cède à tes beaux yeux l'éclat qui l'environne Et qui met à tes pieds son sceptre et sa couronne. Daigne d'un seul regard alléger mon tourment, Tu m'as fait, ma Déesse, un meilleur traitement.
Liliane
Dois-je croire aujourd'hui mes yeux et mes oreilles ? Ah ! Sire, voilà trop honorer mes pareilles. Moi, comment vous pourrais-je obliger à l'amour, Qui n'eus jamais l'honneur de vous voir qu'à ce jour ?
Mélite
Bons Dieux ! comme elle ment d'une façon hardie ! On dirait que ces jeux sont une comédie.
Roi
Filène, quel avis suivrai-je désormais ? Je me trouve confus, si je le fus jamais.
Filène
J'estime après l'affront qu'a reçu cette belle, Que vous méritez bien ce traitement-là d'elle.
Roi
Tient-elle pour affront cette heureuse prison ? Où j'ai fait pour son bien consentir sa raison.
Filène
Sire, ce n'est pas tout : car la voyant paraître, Vous témoigniez tantôt de ne la pas connaître, Vous avez rudement son discours rejeté, Accusé son esprit de trop de vanité : Si bien qu'elle se venge, et quoiqu'elle vous aime, Je tiens qu'elle a raison de vous traiter de même.
Scène 6
Alexandre, Tancrède, Roi, Capitaine, Léandre, Liliane
Alexandre
Quelles grâces rendrai-je au plus juste des Rois ? Perdant la liberté, nous perdîmes la voix, Notre âme dans nos fers fut de sorte surprise, Que cette délivrance à peine l'a rassise, Nous demeurons muets. Que dirions-nous aussi, Puisque notre innocence en a pris le souci ? Qu'un muet innocent est (chez vous) plus capableE De se justifier, qu'un éloquent coupable.
Tancrède
Sire, daignez souffrir que je baise les mains, Du plus puissant des Rois qu'honorent les humains, Que votre Majesté dispose d'une vie, Que sans prison ni fers elle tient asservie. Avecques mon devoir, mon inclination Rend, et rendra toujours cette soumission.
Il dit tout bas à Liliane.
Il continue.
Roi
Qui s'est donné le droit de délivrer ces traîtres ? Quoi ! jusques dans ma Cour mes sujets sont mes maîtres ? Ne sois point en souci, chère âme de mes jours, Cette feinte est requise au bien de nos amours. Quel ennemi, quel charme a leur chaîne brisée ? De qui cette sortie est-elle autorisée ? Viennent-ils achever la sanglante action Qu'ils ont déjà commise en leur intention ?
Capitaine
Dieux ! qu'est-ce que je vois ? Sire, aucune licence Ne m'a fait rien tenter contre votre défense, Ils m'auraient sans effet tous leurs moyens offerts, L'anneau seul que j'ai vu, m'a fait rompre leurs fers.
Roi
Il faut que d'autres qu'eux trempent en l'entreprise Qui m'ont ce diamant détourné par surprise. Qui donc te l'a fait voir ?
Capitaine
Cette jeune beauté, Qui m'a dit le tenir de votre Majesté.
À Liliane.
Il l'ôte à Liliane.
À Dorame.
Roi
Lorsque je l'obligeai de cette courtoisie, De violents soucis m'avaient l'âme saisie : Donnez-moi cet anneau ; toi, ne diffère plus, Exempte-moi d'ouïr leurs regrets superflus : Va remettre en l'horreur d'une prison plus noire, Ces lâches ennemis des lois et de ma gloire.
Alexandre
Sire, souvenez-vous que le Ciel a des yeux.
Il remet sa bague.
Roi
Oui, pour voir et punir ton forfait odieux, Qu'ils sortent promptement : tu ne saurais, ma Reine, Si tu m'aimes encor, t'affliger de leur peine. Puisque la même nuit qui doit joindre nos corps, Les doit tirer des fers, et faire nos accords. Hélas ! que cette nuit fait languir mon attente ! Que mon désir est prompt, et que sa fin est lente ! Les fers de notre hymen pourront bien être forts, Puisque le Ciel y met tant de temps et d'efforts.
Roi
Triste, lent, assoupi, froid comme est une souche, Faible, et qui ne saurais qu'à peine ouvrir la bouche, De qui le changement en ma pâleur se lit, Je réclame vos soins, qu'on me conduise au lit.
Léandre
Voyez quel prompt effet a changé son visage.
Liliane
Si près de votre coeur, perdez-vous le courage ? Ce mal qui ne provient que de trop de souci, Comme il est tôt venu, s'en ira tôt aussi.
Roi
Adieu, laissez un peu durer mes rêveries, Et ne m'ennuyez plus de vos cajoleries. Je m'ignore moi-même, et réduit à ce point, J'entends, je vois, je parle, et ne vous connais point.
Léandre
Voyez l'étrange effet.
Liliane
Hélas ! en cette peine, À quoi se résoudra ma croyance incertaine ?
Scène 7
Fabrice, Roi
Fabrice
Voici l'autre ordonnance, il n'y faut que le seing.
Roi
As-tu si promptement pu voir le Médecin ? Quel lui semble mon mal, et quelle en est la source ?
Fabrice
Cette ordonnance n'est que pour un mal de bourse, Où le bien qu'elle prend ne saurait arrêter : Mais deux mille ducats y pourront profiter.
Tous sortent.
Roi
Si l'ordonnance n'est que d'un peu d'Ellébore, Pour ta prompte santé mets-en une once encore : Ton mal sera puissant, si tu n'en guéris pas. Que nous conte ce fol avecques ses ducats ?
Fabrice
Encor une autre fois ? ah ! malheureux Fabrice ! Toi qui le connais tant, qui sais son avarice ; Qui vois qu'il se parjure à moins que d'un denier, Qui sais comme il te gausse, et qui le vis hier, Tu fais de ton honneur encor si peu de compte, Que de venir ici t'acquérir de la honte. Ah ! qu'il est libéral ! pour tout prix de mes pas, J'ai du feu sur le front pour deux mille ducats. Faisons sur ce papier des vers à la Fortune, Qu'elle se lasse d'être à mes yeux importune, Qu'elle me rende enfin ce Monarque indulgent : Mais la Fortune est femme, et je n'ai point d'argent.
Acte IV
Scène 1
Léandre, Léonor
Léandre
Voyez où peut aller le cours de nos affaires, Combien, pour nous, ce charme a d'effets salutaires : Que l'aveugle Déesse est propice à nos voeux, Si jamais à personne elle offrit ses cheveux, Que ce Prince n'a rien de l'humaine nature, Qu'il a moins de raison, que n'aurait sa peinture : Enfin, que le voyant en cet étrange état, On souhaite en vos mains les rênes de l'État. Mon rival désormais, ne doit rien se promettre, Le Roi dans cet oubli vient de signer la lettre Où le Duc apprendra, qu'on rompt tous les traités, Qui devaient par l'hymen joindre vos libertés : Cet accord dénoué rend l8e nôtre facile, Nous peut rendre absolus dans toute la Sicile : Vous en titre de Reine, et moi de Vice-Roi, Qui recevrai de vous une éternelle loi : Mais la perte du Duc me semble nécessaire, Pour la perfection de cette heureuse affaire ; Il peut à nos desseins opposer son effort, Et notre sûreté s'établit par sa mort.
Léonor
Si ce charme a rendu son esprit si traitable S'il est en cet état de vos avis capable, Que différons-nous plus ? achevons ce dessein, Qui me rend bienheureuse, et qui t'ouvre mon sein.
Scène 2
Roi, Filène, Léonor, Léandre
Roi
Quel destin m'a tiré des lieux de ma naissance, Sans force, sans appui, sans bien, sans connaissance ? À me voir en ce point, tel autrefois véquit Le premier des humains quand le monde naquit. Il voyait, étonné, sur cette masse ronde, Que tout seul qu'il était, il était tout le monde, Ainsi je me vois seul, et l'horreur de ces lieux, N'a rien que des objets inconnus à mes yeux.
Filène
Dieux ! qu'un mal violent a son âme blessée ! Qu'un accident étrange a troublé sa pensée ! De quel astre inclément est ce mal provenu, Qu'il soit si furieux, et qu'il soit inconnu ?
Roi
Ami, quelle personne à mes yeux se présente ?
Filène
L'Infante votre soeur.
Roi
Quelle soeur ? Quelle Infante ?
Léonor
Vous tenez tous objets pour bien indifférents, Si vous méconnaissez vos plus proches parents. Ne suis-je plus la soeur que vous eûtes si chère ? Monsieur, vous lassez-vous d'ouïr le nom de frère ?
Roi
Au pitoyable état où mes jours sont réduits, Je n'ose m'assurer si moi-même je suis : En quels lieux sommes-nous ? depuis quand, et quel Prince, Si vous le connaissez, règne en cette Province ?
Léandre
Ce pays se maintient sous un règne si doux, Qu'on n'y souhaite point de Souverain que vous. Il est vrai, que depuis le mal qui vous possède, À qui nous ne pouvons apporter de remède ; Un Vice-Roi, vous dût affranchir de souci, Un Monarque souffrant, son État souffre aussi, Même on juge fort mal de vos villes frontières, Qu'elles pratiqueront des provinces entières, Et secoueront le joug de vos commandements : Si d'autres n'ont le soin de ces gouvernements : Au mal que vous sentez si vous aimez à vivre, Il faut qu'un vice-Roi de ces soins vous délivre.
Roi
Votre conseil, ma soeur, m'est important ici, Qui pourrai-je charger d'un si noble souci ?
Léonor
J'approuve cet avis, et ne connais personne, Qui l'exécutât mieux que celui qui le donne. Ce Léandre, qui parle à votre Majesté, A du mérite autant que de fidélité. Ses deux frères pourront commander vos armées, Au dessein d'augmenter ce Royaume animées, L'un gouverner les forts, et l'autre les vaisseaux, L'un vous servir sur terre, et l'autre sur les eaux
Roi
Ordonnez de l'état de toutes ces affaires, Et des provisions qui leur sont nécessaires. Je donnerai mon seing pour me mettre en repos, À tout ce que vous deux jugerez à propos.
Léonor
Si votre Majesté jusque à ce point m'honore, Monsieur, j'ai deux avis à lui donner encore, Alexandre a beaucoup sur le sceptre attenté, Sa mort est nécessaire à votre sûreté. Pour le Comte étranger, qui lui tient compagnie, On dût avoir d'ici sa présence bannie.
Roi
Conserve, chère soeur, le souci de mon sort, Il suffit, ton conseil est l'arrêt de sa mort. Qu'on punisse aujourd'hui ce sujet infidèle, Qu'on sépare du corps sa tête criminelle. Ami, porte à nos gens cet arrêt de ma part, Et dis-leur qu'on ne peut le dépêcher que tard, Que l'intérêt public défend qu'on lui pardonne, Et que son châtiment importe à ma Couronne.
Filène
Ah ! Sire, que l'on tient ce Seigneur innocent.
Léandre
Tu trames ta disgrâce en désobéissant, Hâte-toi seulement, ou cesse de paraître, Si tu ne veux là-bas accompagner ce traître.
Scène 3
Fabrice
Fabrice
Ce Prince n'a pour moi que trop de volonté, Et son mal seulement fait ma nécessité : Je ne le puis qu'à tort accuser d'avarice, Sa seule infirmité me nuit, et non son vice. Et ce mal inconnu le presse tellement, Qu'en tout un mauvais jour il n'a qu'un bon moment. Bons Dieux ! que j'ai de part en cette maladie, Et que je dois prier que l'on y remédie, Si cet esprit léger était longtemps ainsi, Ma bourse pourrait bien l'être longtemps aussi. Du plomb mis en sa tête, où ce mal prend sa source, Vaudrait assurément bien de l'or dans ma bourse. Si faut-il, s'il demeure en cette extrémité, Tirer quelque profit de son infirmité, Et comme il est crédule, en ce point de misère, De quelques faux avis, tirer un vrai salaire. Le voici, je le vois.
Scène 4
Roi, Fabrice, Filène
Roi
Qui vient ? que vois-je ici ?
Fabrice
Fabrice :
Roi
J'en connais que l'on appelle ainsi :
Fabrice
Sire, on ne peut plus voir deux mille écus ensemble, Sans se ressouvenir de mon nom, ce me semble.
Roi
Quel nom ? Si vous n'avez autre occupation, Que j'apprenne deux mots de votre extraction, Et nous promenant seuls, dessous ces galeries, Divertissez un peu mes tristes rêveries.
Au roi.
Fabrice
J'aurai bien de la peine à répondre à ce point, Pour mon père, déjà, je ne le connais point, Et d'un autre côté ma mère est si connue, Que tous les crocheteurs la montrent par la rue. Mais c'est trop différer, faisons ce qui lui plaît : Que ne croira-t-il point, insensé comme il est. Sire, tous les auteurs parlent de ces Fabrices De qui Rome a tiré de si nobles services ; Un seul de mes aïeux, sans peine, et sans rival Conquit toute l'Espagne, et défit Hannibal. Son fils, pour des exploits que ne fit jamais homme, Parut si glorieux dans un marché de Rome, Qu'il se vit au milieu de mille bataillons, Élevé de quatorze, ou de quinze échelons : Ah ! qu'un de ses enfants s'est acquis de mémoire, Et combien de Césars ont envié sa gloire ! Lui seul, en son bas âge, a défait plus de Rois, Que ni Roland sans peur, ni qu'Oger le Danois : Que mon père, son fils, a fait de belles choses, Et qu'il en est parlé dans les Métamorphoses ! En ses moindres efforts, son bras plus que divin, Répandit plus de sang que je ne bois de vin.
Roi
Valeureux Chevalier, que l'on vous doit de gloire :
Il continue.
Fabrice
Chevalier ! ô bons Dieux comme il m'en fait accroire, Je ne montai jamais qu'un seul cheval de bât, Encor ne cessa-t-il qu'il ne m'eût mis à bas : Au roi.Ce généreux Héros, Sire, m'a fait un frère, Qui sur tout s'est acquis les secrets de la Sphère. Ah ! Sire, qui croirait les étranges effets, Que moi-même j'ai lus, aux écrits qu'il a faits ? Qu'il connaît une étoile à nous nuire obstinée, Et qu'il nous a prédit une funeste année.
Roi
Puis-je, brave Héros, sans paraître indiscret, Vous prier de m'apprendre un si rare secret ?
Fabrice
Quoi ? Ce qu'on sait déjà par toute la province, N'a pas encor gagné les oreilles du Prince ? Vous seul en ce Royaume ignorez-vous ce mal, Et combien à nos jours l'or doit être fatal ?
Roi
Je sais que l'or peut tout dans le siècle où nous sommes, Il est le seul sujet de tous les maux des hommes.
Fabrice
Ah ! Sire, je l'entends tout autrement encor, Qui veut bientôt mourir n'a qu'à porter de l'or. Ce métal (cette année) a la vertu si forte, Qu'il fait perdre la vie à celui qui le porte. Chacun fuit ce qui fut jadis si précieux, Et je ne cite point de témoins, que mes yeux.
Roi
Ô Ciel ! que ce discours met mon esprit en peine, Jetons ce diamant, et quittons cette chaîne : Pourquoi m'a-t-on celé cette prédiction ? Dieux ! je meurs de colère, et d'appréhension.
Fabrice
Puisque cette aventure à tout homme est commune, Sire, il les faut cacher de peur d'autre infortune.
Roi
Qu'on jette dans la mer ce malheureux métal, Qui, trouvé, pourrait être à quelque autre fatal.
Fabrice
La belle occasion que la Fortune m'offre ! Que je vais de bon gré le jeter dans mon coffre !
Roi
Dieux ! comme nos humeurs changent en un moment ! Qu'en moins que d'un trait d'oeil je sens d'allègement ! Mes soins avaient si bien mon humeur refroidie, Qu'il me semble sortir de quelque maladie. Mais, où sont tous mes gens ?
Filène
Sire, le Général De vos pays frontiers, avecques l'Amiral Viennent baiser vos mains :
Roi
Et qui sont-ils ? Filène ?
Filène
Agys, et Théodose.
Roi
As-tu l'âme bien saine ? M'apportant de l'État de fidèles papiers, Où rencontreras-tu ces nouveaux Officiers ?
Scène 5
Agys, Théodose, Roi, Filène
Agys
Quel hommage vous doit, en sa charge nouvelle, Un qui n'a mérité, que le nom de fidèle ? À qui votre bonté donne un commandement, Dont tant d'autres pourraient s'acquitter dignement. Sire, une telle charge eût mon âme étonnée, Si, telle que les Dieux, la vôtre n'était née, Qui n'obligent jamais à prendre de souci, Sans donner les moyens d'exécuter aussi : Vous règnerez en paix, ou vos villes frontières, De tous vos ennemis seront les cimetières.
Théodose
Et moi, quelque mutin que soit cet élément, Qu'a soumis à ma loi votre commandement, Je le veux asservir avec tant de puissance, Qu'il ne respirera que votre obéissance, Qu'il rendra sous vos gens tous ses flots endormis, Et n'ouvrira son sein qu'aux vaisseaux ennemis.
Roi
Dois-je croire aujourd'hui mes yeux, et mes oreilles ? Qui se trouva jamais en des peines pareilles ? Qui change mon état en si peu de moments, Et qui vous a pourvus de ces commandements ?
Agys
Nos deux provisions nous ont été données, Avec le vice-Roi vous les avez signées, Tout fraîchement, Léandre, a nos serments reçus : Sire, que nous peut-on reprocher là-dessus ?
Roi
Que prétend ce Léandre, et quel droit lui suggère Ces grands soins pour l'État, dont son esprit s'ingère ? Qui le fait sans aveu gouverner mes sujets, Et faire à mon déçu de semblables projets ?
Filène
Sire, si l'on me doit recevoir pour arbitre, Vous-même vous l'avez honoré de ce titre, Et j'ai durant ce mal, qui troublait votre esprit, Vu ses provisions, où vous avez souscrit.
Il les poursuit tous, l'épée à la main.
Roi
Traîtres, vous trempez tous en même intelligence, Et je prendrai de tous une égale vengeance. Quoique pour éviter mon courroux sans pareil, Vous fussiez élevés dans le char du Soleil, Ce vif ressentiment me fournirait des ailes, Pour atteindre, et punir vos têtes infidèles.
Agys
Sire, miséricorde !
Filène
Ô Dieux ! Qu'ai-je commis ?
Ils s'enfuient hors du Palais, et le Roi continue.
Roi
Tu réclames en eux tes plus grands ennemis, Et les Dieux les premiers ordonnent ton supplice, Et conservent les Rois s'ils aiment la Justice. Vous fuyez vainement, les bras victorieux Des Rois, et de la mort, s'étendent en tous lieux.
Scène 6
Fabrice, Roi
Fabrice
Il faut user du temps, quand la Fortune l'offre.
Roi
Où sont-ils ?
Fabrice
Ah ! Pardon, Sire, ils sont dans mon coffre. Ne me punissez pas avant que de m'ouïr, Cette fourbe ne fut, que pour vous réjouir.
Roi
Réjouir, impudent ! Ah ! ces âmes hardies, Iront dans les Enfers faire leurs comédies. Leurs jeux auront là-bas de plus charmants attraits, Et Léandre, et beaucoup suivront leurs pas de près.
Fabrice
Le silence, et la feinte ici sont nécessaires, Dieux ! que j'ai bien pensé découvrir mes affaires !
Roi
Que fait donc Liliane ?
Il parle au Roi.
Fabrice
Ah ! ne craignons plus rien. Sire, c'est un esprit bien troublé, que le sien, Et je crois que l'amour touche peu son envie, Voyant le Duc si prêt de terminer sa vie.
Roi
Quel si prompt accident doit terminer son sort ?
Fabrice
Sire, on sait que vous-même, avez signé sa mort, Et sa fille a reçu de votre bonté même, Le conseil d'épouser ce Tancrède qui l'aime. Il est bien vrai, qu'alors que cette humeur vous prit, Un mal bien violent altérait votre esprit.
Roi
M'a-t-il effrontément forgé cette chimère ! Seul tu seras l'objet de toute ma colère.
Fabrice
Oui, si je vous attends ; quel sort injurieux A fait d'un mal si doux, un mal si furieux ?
Roi
Liliane épousée ! Ô Ciel est-il un foudre, Que tu n'as pas réduit tous ces traîtres en poudre ? Liliane épousée, et son père être au point De souffrir un trépas qu'il ne mérite point. Traîtres, s'il est ainsi, ni mer, ni cieux, ni terres Ne vous affranchiront des coups de mes tonnerres, J'immolerai vos jours avec ces propres mains, Et contre mes efforts les vôtres seront vains.
Acte V
Scène 1
Alexandre, Tancrède, Le Bourreau, Liliane
Alexandre
Arrête de tes pleurs la course vagabonde, Puisqu'ils ne peuvent rien pour m'arrêter au monde ; Et plutôt bénissons la faveur de nos Dieux, Qui m'ôte de la terre, et qui m'appelle aux cieux. Il est vrai justes Dieux, que souffrir mon supplice, C'est pour un juste effet, permettre une injustice, C'est vouloir par la mort, m'exempter de mourir. Enfin, c'est me blesser, afin de me guérir : Mais de quelque façon que la force en dispose, L'espoir du bon effet me fait aimer la cause. Et je ne me plains point en mon sort rigoureux, De mourir innocent, afin de vivre heureux. Un tyran peut beaucoup ; mais il est incapable, Avec tout son pouvoir, de me rendre coupable : Il peut forger un crime, et non le maintenir : Il me peut outrager, et non pas me punir : Ainsi puisqu'il ne peut me reprocher de vice, Si vous devez pleurer, pleurez son injustice. Voyez-moi d'un oeil sec souffrir injustement, Et pleurez son futur et juste châtiment.
Tancrède
Que ne suis-je sans yeux, comme vous sans offense, Pour ne voir, ni pleurer cette injuste licence. Le coupable est ouï sur le point du trépas, Et pourquoi l'innocent ne le sera-t-il pas ?
Alexandre
Ne vous étonnez point des droits dont on me prive, On n'entend point celui qu'on ne veut pas qui vive. Le voleur qui de nuit nous traverse le sein, Ne nous avertit pas qu'il en a le dessein, Et ne demande pas avant qu'ôter la vie, Les raisons qui pourraient divertir son envie.
Le Bourreau
Depuis qu'on a perdu les moyens d'espérer, C'est une lâcheté que de tant différer.
Liliane
Cruel, que sur mon chef cet orage s'épanche, Pour abattre le tronc, commence par la branche ; S'il meurt, dois-je rester au nombre des humains : Non, non, j'offre mon col à tes barbares mains.
Pleurant.
Au bourreau.
Alexandre
Ne me pouvant, ma fille, apporter d'assistance, Au moins ne tâche point d'ébranler ma constance, Ces transports ne font rien qu'augmenter mon tourment, Et tu me peux aider en un point seulement : C'est que je rende l'âme avec cette assurance, Qu'en ce jeune Seigneur tu mets ton espérance, Que tu n'auras jamais d'autres affections, Et qu'un heureux hymen joindra vos passions, Suis partout la fortune, et les pas de ce Prince : Et puisqu'on le bannit, sors de cette province. Je sais ton naturel, et tu ne pourrais pas Vivre sans déplaisir au lieu de mon trépas. Je me plaindrais à tort de cette main infâme, Ton unique beauté, ma fille, m'ôte l'âme. C'est de l'amour du Roi le furieux effet : Enfin j'ai fait les traits, par qui je suis défait : Mais contre leurs douleurs ma constance est sans armes : Me voilà prêt, achève, et ma vie, et leurs larmes. Ôte-moi le bandeau, porte-le sur leurs yeux, Ou veuille pour le moins les chasser de ces lieux. Cruel, exempte-les de voir mon infortune, Et n'assassine pas trois personnes pour une.
Scène 2
Roi, Dorame, Mélite, Alexandre, Liliane
Roi
Quel objet de frayeur se présente à mes yeux ? Et qui cause les pleurs qu'on répand en ces lieux ?
Dorame
Sire, voyant enfin cette main préparée À l'exécution si longtemps différée, Vous devez condamner leurs regrets seulement, Qui sont le seul sujet de ce retardement.
Il parle au Duc, le faisant lever.
Il parle à Liliane.
Roi
Ne me continue point ces raisons dont tu m'uses, Ce serait de sa mort qu'il faudrait des excuses, Tu m'aurais affligé de m'être obéissant, Et ces retardements sauvent un innocent. Sujet, vraiment loyal, si j'en ai de fidèles, Cher Duc à qui je dois des grâces éternelles, Bon, entre les mortels, s'il en peut être un bon, Prisonnier, dont je viens implorer le pardon. Asile, où maintenant je cherche du refuge, Après tant de travaux, sois Juge de ton Juge. Depuis peu, tous mes gens ont en moi reconnu, Un mal dont toutefois le genre est inconnu, Et j'atteste le ciel, qui partout remédie, Si je me ressouviens de cette maladie, Et si (comme ils m'ont dit) je sache avoir songé, À causer la misère où je te vois plongé. Si je puis consentir à pareille injustice, Et si de cet arrêt ma raison fut complice : Puisque j'étais réduit à ce terme fatal, Pardonne cette injure, ou condamne ce mal. Toi, Reine de mes voeux, mon unique pensée, Songe à la guérison de mon âme blessée. Cesse de t'informer si mes désirs sont saints, Car je n'ai plus pour toi que de chastes desseins. Il est vrai qu'autrefois te vouant mon service, La vertu me fut moins en objet que le vice : Mais aujourd'hui le Ciel en dispose autrement, Et j'ai des passions pour l'hymen seulement : Je ne dois pas souffrir qu'on accorde à ce Prince, Le plus rare ornement de toute ma province : Mais si le Ciel consent au dessein que j'ai fait, Si nous sommes contents, il sera satisfait.
Mélite
En l'aimable transport que ce plaisir m'excite, Je doute si je vis, et si je suis Mélite.
Alexandre
Pour un baiser si doux, que je baise vos pas.
Roi
Allons voir, mes amis, ce qu'on n'espère pas, Des soucis diligents sont ici nécessaires, Et vous serez témoins de nouvelles affaires.
Liliane
Au moins en ces transports.
Parlant au Capitaine des gardes.
Ils sortent.
Roi
Accordez-moi ce point, De suivre seulement, et de ne parler point. Dorame, c'est ici qu'il faut paraître agile, À fermer promptement les portes de la ville, On connaîtra dans peu le juste soin des dieux, Et combien devant eux les Rois sont précieux.
Scène 3
Fabrice
Fabrice
En l'état où je suis, qui ne serait en peine ? Il a, s'il eut jamais, la vue et l'âme saine, Et si sa Majesté sait l'auteur de ce vol, Je crois que peu de gens répondraient de mon col. Que j'ai mal à propos cette fourbe donnée, Que qui porte de l'or doit mourir cette année ! Car si l'on voit cet or, dont je suis le porteur, La fausse invention sera vraie à l'auteur. En ce fâcheux état, je crains de voir mon ombre, Je m'imagine avoir des espions sans nombre : Mais cachons promptement, voici le Vice-Roi.
Scène 4
Léandre, Fabrice
Il parle à Fabrice.
Léandre
Quel homme est aujourd'hui plus malheureux que moi ? Destins injurieux et sourds à ma prière, Ôtez-moi pour jamais le bien de la lumière, Voyant l'état du Roi prévenez son dessein, Avancez mon trépas, s'il est vrai qu'il est sain. Le Roi vit-il encor en cette rêverie ?
Fabrice
Le Ciel depuis une heure a son âme guérie, Et beaucoup sont en peine en ce prompt changement.
Léandre
Ô Ciel ! qu'est devenu ce fatal diamant ?
Fabrice
Ce mot de diamant est l'arrêt de ma perte, C'en est fait, je suis mort, ma fourbe est découverte.
Léandre
A-t-il encor au doigt son anneau précieux ? Contente là-dessus mon désir curieux.
Fabrice
Que mon sens est troublé, que mon âme est émue ! À Léandre.Je n'ai point aujourd'hui cette bague aperçue.
Il s'en va.
Léandre
Dur arrêt de ma mort, tous mes soins sont déçus ! Mais voyons promptement l'Infante là-dessus. Que me profite hélas ! qu'un heureux hyménée Ait enfin à son sort uni ma destinée, Si le fruit le plus doux que j'en puisse espérer, Est ma mort, que ce bras ne dût plus différer.
Fabrice
Quelle altération paraît en son visage ? Et que dois-je estimer de ce confus langage ? Quelle peine lui peut apporter cet anneau ? Je conçois là-dessous quelque secret nouveau. Voyons-le de plus près ; Dieux ! il faut que je sache, Si ce n'est point un sort que cette pierre cache, Et si de cet anneau, le mal si peu connu, Que ce Prince a souffert, ne serait point venu. Mais qu'il est malaisé d'y voir aucune marque, Dont on ait pu troubler l'esprit de ce Monarque !
Scène 5
Roi, Fabrice
Roi
En l'état où je suis, tout objet m'est suspect, Fabrice, qui te fait trembler à mon aspect ? Que tiens-tu ? que vois-tu ? l'oeil hâve et le teint blême, Et que t'entends-je ici murmurer en toi-même ?
Fabrice
Ah ! si vous permettez à mon coeur agité D'avouer ce qu'il pense à votre Majesté, Que je vous vais apprendre un accident étrange, Et qu'un vol que j'ai fait me vaudra de louange.
Roi
Achève promptement, tire-moi de souci, Rassure tes esprits : mais que te vois-je ici ?
Fabrice
Sire, durant l'état de cette maladie, Où l'astre de vos jours à la fin remédie : J'ai vu, la larme à l'oeil, que mille ont profité Avantageusement de votre infirmité. Je dois tout avouer, quoi que je me propose, J'eus le dessein aussi d'en tirer quelque chose. J'obtins ce que je tiens, par ce mensonge exprès, Que qui portait de l'or mourait bientôt après. Vous n'eûtes pas sitôt cette bague tirée, Que je ne vous vis plus avoir l'âme altérée : Et j'ai depuis jugé que quelque enchantement Avait été caché dessous ce diamant.
Roi
Ô Ciel, que ce discours a mon âme ravie ! Ta seule invention me conserve la vie : Mais voyons en ton doigt s'il aura quelque effet. Ami, rends là-dessus mon esprit satisfait.
Fabrice
Où me réduira-t-il, s'il faut que je l'oublie, Moi, qui déjà sans art n'ai que trop de folie : Sire, prenez le soin : mais le mal que je sens, En moins que d'un trait d'oeil assoupit tous mes sens.
Roi
Ô Dieux ! l'étrange effet !
Fabrice
Quelle humeur importune, Te porte, malheureux, à troubler ma fortune ? Souffre que je sois seul, et qu'un peu de repos Succède à tant de peine.
Roi
Ô le plaisant propos ! Ne me connais-tu pas ?
Fabrice
Je m'ignore moi-même. Où suis-je ?
Fabrice ôte l'anneau et recouvre ses sens.
Roi
Que ce charme est d'une force extrême ! Donne-moi cet anneau qui trouble ta raison. Où saurons-nous l'auteur de cette trahison ?
Fabrice
Je pourrai là-dessus aussi vous satisfaire, Léandre, et Léonor trempent en cette affaire, Eux seuls quand vous étiez en ce fâcheux état, Après leur mariage ont changé tout l'État. Depuis, votre santé leur ôte le courage, Et Léandre naguère a changé de visage, Pour m'avoir entendu répondre seulement, Que quelqu'autre que vous avait le diamant.
Roi
Tu n'en as que trop dit, leur âme ambitieuse Saura combien au Ciel la mienne est précieuse. Tâche à lever la pierre.
Scène 6
Roi, Fabrice, Liliane
Roi
Approche, mon soleil, Que j'égare mes voeux dessus ce teint vermeil, Mon âme par un sort si longtemps altérée, Ne sera qu'en ces fleurs désormais égarée, Mes maux trouvent leur fin en cet heureux moment, Et s'il m'en reste aucun, c'est l'amour seulement. Léandre, et Léonor, d'une rage commune, Ont voulu sur ma perte établir leur fortune, Vois-tu ce diamant ?
Fabrice
Enfin je l'ai défait.
À Fabrice.
Fabrice va quérir Léandre et Léonor ; Le Roi remet l'anneau.
Roi
Ces lettres ont causé ce malheureux effet, Efface cet écrit, et le remets en sorte, Que sans aucun danger désormais je le porte : Je veux un peu flatter leurs esprits languissants, En témoignant encor d'avoir perdu le sens. Est-il rejoint, apporte, et cours en diligence Leur dire que le Roi désire leur présence.
Liliane
Ô Ciel ! Qui vit jamais un accident pareil ! Je doute en cet état si je vois le Soleil.
Roi
Tu vois, chaste beauté, le Soleil que j'adore, En regardant mes yeux, où tu le peins encore. Dieux, que de modestie en ce beau front se lit, Quand aurai-je, mon coeur, ce soleil dans mon lit ? Mais j'aperçois nos gens, prends plaisir à ma feinte, Vois combien leur face témoigne une âme atteinte.
Scène 7
Léonor, Léandre, Roi, Fabrice, Alexandre
Léonor
Monsieur, que vous plaît-il ? on nous a fait savoir Que votre Majesté désirait de nous voir.
Léandre
Vous me voyez la main, et l'âme disposée À quelque intention qui me soit proposée.
Roi
Ah ! Fabrice, est-ce toi ? que mes yeux sont contents ! Quel sort à mes regards t'a caché si longtemps ?
Léandre
Sire, je suis Léandre.
Fabrice
Et moi je suis Fabrice, Voyez bien mon visage, il est sans artifice, Cette erreur me déplaît, et surtout, aujourd'hui Je crains fort d'être pris, et jugé pour autrui.
Alexandre
Sire, le Comte et moi, devant votre puissance Venons sacrifier notre humble obéissance.
Roi
La fortune des Rois abonde en tant d'ennuis, Qu'à peine vous connais-je, en l'état où je suis.
Léonor
Le Ciel est favorable à notre humble prière, Cet anneau l'a remis en son erreur première.
Scène Dernière
Capitaine, Filène, Fabrice, Roi, Léonor, Léandre, Alexandre, Tancrède, Duc
Capitaine
Sire, tout est fermé, les ponts-levis haussés, Les râteaux abattus, avons-nous fait assez ? J'oubliais d'ajouter que j'ai fait mettre aux portes, Des gardes qui seront, et fidèles, et fortes.
Filène
Dieux ! qu'est-ce que je vois ? que ses yeux ont d'horreur ! Serait-il retourné dans sa première erreur ?
Fabrice
Ouvre attentivement les yeux et les oreilles, Observe le silence, et tu verras merveilles.
Roi
Chers parents, dont les Dieux m'ont donné le support, Vous, amis, que le Ciel a conduit à mon sort, Fidèles nourrissons d'une heureuse province, Qui n'a d'affection que celle de son Prince. Vous savez l'infortune où mes jours sont réduits, On me doit le repos en l'état où je suis. La qualité du mal m'est encore incertaine, J'en ignore la cause, et j'en souffre la peine. Et puisque je reçois si peu d'allègement, Elle est même cachée à votre jugement. Enfin ma guérison semblant sans apparences, J'ai pour un bien commun désiré vos présences, Écoutez (chers amis) le dessein que je fais, Un sceptre dans mes mains est un trop rude faix, Je connais mes défauts, et vois qu'il est facile, De pourvoir toutefois au bien de la Sicile. Pour achever mes jours avec plus de douceur, Je cède mes soucis, et mon sceptre à ma soeur : Sa naissance, et mes voeux la rendent souveraine, Reconnaissez-la tous en qualité de Reine : Mais pource qu'une femme est faible en tant de soin, Un Roi secondera sa peine, en ce besoin. Léandre que le bien de ce Royaume touche, Partagera son sceptre aussi bien que sa couche. Offrez à leurs genoux vos armes et vos voeux, Et ne résistez point au dessein que je veux.
Au Roi.
Léonor
En ce fâcheux état, que sa voix a des charmes ! Mais feignant à propos, et lâchant quelques larmes : Ah ! Révoquez (Monsieur) cet arrêt rigoureux, Nous aurons sous vos Lois un destin plus heureux.
Roi
Ma soeur, prenez ce lieu, les répliques sont vaines. Quoi ? vous défendez-vous de soulager mes peines ?
Léonor
Monsieur, dispensez-moi.
Il fait seoir Léandre à sa place.
Aux autres.
Roi
Que servent ces propos ? Ou l'on doit m'obéir, ou l'on hait mon repos. Et vous, si vous m'aimez, prenez place auprès d'elle, Et soyez à ces gens un Monarque fidèle : Vous, conspirez ensemble à finir mes travaux, Et ne reconnaissez que ces Princes nouveaux.
Léandre
Sire, dispensez-moi d'une pareille gloire, Dont je me sens indigne, et que je ne puis croire.
Roi
Tenez-vous en ce lieu, ne me répliquez point, Beaucoup d'autres voudraient m'obéir en ce point.
Léandre
Bien que de ces honneurs je me sente incapable, Je vous obéirai, pour n'être point coupable.
Alexandre
Ces accidents, mon fils, me donnent de l'effroi, Et je crains de nouveau la colère du Roi.
Tancrède
À voir ce changement les cheveux me redressent, Mais ce n'est pas à nous que les choses s'adressent.
Roi
Puisque enfin vous régnez absolus en ces lieux, Où vous ne relevez que du pouvoir des Cieux, Et qu'il faut désormais employer vos puissances À rendre les bienfaits, et punir les offenses : En ce premier éclat de votre dignité, Faites, Sire, à nos yeux briller votre équité ; Jugeant sans passion d'un procès d'importance, Digne de votre oreille, et de votre assistance.
Léandre
Je tremble à voir l'horreur qui sur son front se lit.
Léonor
Que d'un prompt changement son visage pâlit.
Roi
Sire, le cas est tel, un vassal infidèle Aime la soeur d'un Prince, et se fait aimer d'elle ; Ce Prince qui ne craint, ni prévoit ce danger, La promet à l'amour d'un Monarque étranger : Elle y semble portée, et toutefois en l'âme Elle garde toujours cette première flamme. Enfin, elle conspire avecques son amant D'ôter le sceptre au Roi, par un enchantement. Ils cherchent un secret, là-dessus on déploie Tout ce que la magie en ses crimes emploie. Ils trouvent celui-ci propre à leur trahison, Par un anneau charmé, le Roi perd la raison. Le voyant en ce point, toutes craintes bannies,H Ils ont à son déçu leurs deux moitiés unies, Disposé de l'État, changé les généraux, Enfin du bien d'un autre ont fait les libéraux. À voir ce changement tout le peuple soupire, Qu'ordonne là-dessus votre Majesté, Sire ?
Au roi.
Ils se jettent à genoux, et Léandre continue.
Léandre
Nous sommes découverts, le sort nous a trahis, Mais redonnez le calme à vos sens ébahis, Et me laissez répondre, il est vrai que l'offense Est d'une qualité, qui paraît sans défense : Que je plains les travaux, que ce Prince a reçus. Mais il faut plus longtemps consulter là-dessus : Devant que de vider cette première cause, Sire, daignez ouïr celle que je propose. Un Monarque amoureux d'une jeune beauté, Dresse des rets honteux à sa pudicité, Et par les doux appas d'une fausse promesse, Attire à son amour les voeux de sa maîtresse. Son père, plus prudent, qui la voit s'engager, La destine à l'amour d'un Seigneur étranger. Le Roi par elle-même apprend cette nouvelle, Et fait saisir le père, et l'Amant de la belle, Pour éteindre à souhait ses lascives amours, Il met ces deux Seigneurs en danger de leurs jours : Et devant ses États les déclare coupables D'un crime supposé dont ils sont incapables ; Sire, vous dépouillant de toute passion, Qu'auriez-vous estimé de semblable action ? Pour moi, je n'y vois point d'excuses légitimes, Si ce n'est que l'amour est auteur de ces crimes. À juger sainement, ses aveugles accès Ont causé le premier, et le second procès : Que peut-on d'un enfant désirer de vengeance ? Avec lui la raison n'a point d'intelligence. Et si je dois à tous donner mon jugement, Je pardonne leur faute à leur aveuglement : D'autant plus juste arrêt, qu'en la première offense, On n'a point secoué le joug d'obéissance : Que cet humble sujet n'a point affectation, Que de cueillir les fruits de son ambition : Sire, devant les Dieux ce criminel le jure, Attendant à vos pieds pardon de son injure.
Roi
Traîtres, c'est vainement, que vous m'avez surpris, Une honteuse mort vous servira de prix. Alexandre, il est vrai, cette rare merveille Fait des coups sans pareils, comme elle est sans pareille, Une lascive ardeur étouffait ma raison, Mon crime, et non le vôtre, a fait votre prison : Je n'avais résolu votre injuste servage, Qu'afin de différer un si prompt mariage, Et cueillir cependant les fruits délicieux, Que m'a toujours niés cet objet précieux. Mais je soupire enfin d'une flamme plus sainte, Pour l'hymen seulement, je sens mon âme atteinte, Une autre, de ce Prince enchantera les sens, Et j'offre ma Cousine à ses voeux innocents.
Alexandre
Je doute qui je suis, et mon âme est troublée, À voir de tant de biens ma fortune comblée. Après cette faveur, que je baise les pas Du Roi le plus divin qui préside ici-bas.
Tancrède
Et moi, puis-je montrer par des voeux assez dignes, Combien je suis sensible à ses faveurs insignes.
Roi
Soyez juge du reste, et que votre équité Donne un juste supplice à leur témérité, Afin que désormais, ils vous doivent la vie, Ou que par votre arrêt elle leur soit ravie.
Duc
Si cet honneur est joint à ceux que j'ai reçus, Je vous puis en deux mots contenter là-dessus. Nous éprouvons pour nous, votre humeur trop humaine, Pour croire, qu'elle puisse incliner à leur peine , Voyant en leur trépas, votre sang assailli, Vous souffririez comme eux, et n'avez point failli, Ce malheur troublerait nos voluptés divines, Cueillons, Sire, cueillons des roses sans épines , Et puisqu'un chaste hymen a conjoint leurs esprits, N'accusez que l'amour de ce droit qu'ils ont pris : Qu'aux traits de la pitié votre passion cède, Et permettez un mal qui n'a point de remède, Si vous les désirez éloignés de la Cour, Offrez-leur quelque lieu jusques à leur retour.
Roi
Mon pieux naturel confirme la sentence, J'accorde votre grâce à votre repentance, J'autorise l'hymen dont vous être unis, Et souhaite à vos jours des bonheurs infinis, Avec condition pourtant que dans une heure, Vous vous disposerez à changer de demeure : Saragosse est le lieu de ce bannissement, Qui ne finira point qu'à mon commandement.
Léonor
Voilà trop obliger nos âmes criminelles, Nous vous devons, Monsieur, des grâces éternelles.
Roi
Et toi, qui m'es plus cher que tu ne peux penser, Crois que je t'aime assez pour te récompenser. Cher Démon des plaisirs, sors du sein de ta mère, N'habite plus, Amour, ni Paphe, ni Cythère, Rends nos coeurs fortunés entre tous les humains, Épanche sur nos lits, des fleurs à pleines mains, Fais des arcs tous de soie, et détache la corde, Dont avecques l'amour tu pousses la discorde : N'établis dans ces lieux, que tes plus douces lois, Et peuple par nous deux, la Sicile de Rois.