Acte I
Scène 1
Amélie, Dorise
Amélie
Et bien veux-tu savoir l'état de ma fortune ? J'accorde ce discours à ta plainte importune, Et je vais t'avouer sur le bord de ces eaux Ce que je ne voulais révéler qu'aux oiseaux : Mais quand tu connaîtras une ardeur si secrète Sois prudente Dorise, ou que je sois muette. Tu gouvernes ma vie et mon affection Dépendra désormais de ta discrétion, Sais-tu de Dionys le mérite et la grâce, Crois-tu qu'en l'univers un autre le surpasse.
Dorise
C'est lui que vous aimez.
Amélie
Je meurs sous ses attraits L'amour m'a décoché le plus beau de ses traits À ses lois ma raison a rendu son usage, Et me fait adorer cet aimable visage, Et jamais un tel coup n'est parti de ses mains Depuis qu'il a du droit sur le coeur des humains.
Dorise
C'est un aimable objet.
Amélie
Que ce mot me contente !
Dorise
Mais Éraste ?
Amélie
Il nourrit une inutile attente Et je hais sa mémoire, alors que Dionys, Présente à mes regards ses charmes infinis.
Dorise
Il plaît à votre père.
Amélie
Oui, mais son avarice, Me doit-elle ranger, au gré de son caprice :
Dorise
Il considérera sa fortune, et son bien.
Amélie
A-t-il droit sur mon coeur, si je n'y peux plus rien ?
Dorise
Vous savez son humeur.
Amélie
Dieux qu'elle est importune, Qu'elle m'a fait de fois détester ma fortune ; Il rompt tous mes desseins, et sa sévérité Tient (oui je le dirai) de l'inhumanité Il met toute sa joie à traverser la mienne Il souffre seulement qu'Éraste m'entretienne Éraste qui me rend des devoirs superflus Et qu'entre les humains je déteste le plus ! Dure nécessité que la crainte des pères ! Que la nature oblige à des règles sévères ! Qu'une fille languit sous de fâcheuses lois ! Et que pour un seul être on nous l'ôte de fois ! Mais que doit observer une fille amoureuse ? En moi l'amour rencontre une âme généreuse, Mon sexe, mon respect, ni ma condition Ne me feront jamais trahir ma passion : Un vainqueur si puissant à mon âme asservie, Qu'il faut qu'on me le donne, ou qu'on m'ôte la vie.
Dorise
Donc il vous aime aussi ?
Amélie
Si ses voeux ne sont faux, Et si comme son corps son âme est sans défauts Je n'ose toutefois confesser que je l'aime, Alors qu'il m'entretient de son amour extrême ; La constance est si rare, et l'artifice est tel Qu'on ne peut s'assurer en l'esprit d'un mortel : Souvent la trahison se masque d'apparences Qui forcent nos froideurs et nos indifférences Puis, tel nous tient, enfin, que nous ne tenons plus, Et l'ayant accepté nous souffrons ses refus.
Dorise
Croyez-vous Dionys capable de ce vice.
Amélie
Peu d'entre les amants sont exempts d'artifice.
Dorise
Madame un bon esprit n'a point ces qualités Ne fondez point de peur sur ces difficultés : Prévoyons seulement à forcer leurs obstacles.
Amélie
Ne peux-tu rien pour moi.
Dorise
Je ferai des miracles Et je rendrai vos voeux, moindres que vos plaisirs Si mes inventions égalent mes désirs.
Amélie
Tu me promets beaucoup ?
Dorise
Rien, que je ne vous tienne.
Amélie
Quelle bonté, Dorise, est pareille à la tienne ?
Dorise
Je vous dois tous mes soins : il faut premièrement Vous déclarer de sorte à cet aimable amant, Qu'il ne puise endurer jusqu'à la violence Et qu'il ne soit pas vain, jusques à l'insolence Qu'il ne puisse ignorer votre amoureux souci Et qu'il n'ait pas raison de s'en vanter aussi ; J'en sais l'invention, quand selon sa coutume Il viendra vous parler du feu qui le consume.
Amélie
Je l'attends en ce lieu, si cet objet charmant Y peut par ton moyen entrer secrètement, Car mon père croirait.
Dorise
C'est assez, et j'espère De lui faire éviter les yeux de votre père, Écoutez seulement ; le voyant arriver Couchez-vous sur ces fleurs, et feignez de rêver, Dites que son mérite à votre âme ravie, Que votre impatience égale son envie, Et que vous n'aspirez qu'après l'heureux moment Qui doit joindre vos fers et finir son tourment ; Après, l'ayant flatté sur le point qui le presse Comme vous éveillant, blâmez sa hardiesse, Et s'il vous redit tout, répondez qu'en rêvant Tout ce qu'on s'imagine est de l'air et du vent ; Témoignez par vos yeux un peu d'indifférence, Si bien qu'il ait sujet de crainte, et d'espérance ; Alors, vous le verrez en d'étranges accès, Et là sa passion prouvera son excès.
Amélie
Que ton expérience en ce point m'est utile, Va l'attendre à la porte.
Dorise
Adieu.
Amélie
Qu'elle est subtile, Que son coeur s'est souvent exercé là-dessus ; Et qu'on sait bien aimer, quand on ne le peut plus ! Ces vieilles dont l'humeur est si triste et si noire, Et qui n'ont plus d'amour qu'en la seule mémoire : Par leur expérience ont trouvé des ressorts Dont les effets divers excèdent nos efforts ; Leur pouvoir absolu régit nos destinées Avance nos amours, ou rompt nos hyménées. Leur savoir divertit des malheurs apparents Elles nous montrent l'art d'abuser nos parents, Elles font incliner leur humeur à la nôtre, Éloignent un amant, font approcher un autre, Tout cède à leur esprit, il invente des traits, Plus forts que ceux d'amour, et que tous nos attraits ; Mais je vois cet objet dont mon âme est atteinte, Feignons de reposer ; amour, conduit la feinte.
Scène 2
Dionys, Dorise, Amélie
Dionys
Mais, si je l'importune ?
Dorise
Elle me l'a permis. Voyez, si je sais bien obliger mes amis ? Voyez ce que je rends à vos rares mérites, Puisque je la dispose à souffrir vos visites, Elle m'a discouru de votre affection Sans découvrir pourtant son inclination, Et si son coeur est froid autant que ses paroles, Votre espérance est vaine, et vos peines frivoles, Je suis fort abusée, ou souffrant vos discours, Tout le dessein qu'elle a c'est de charmer les jours, Le temps fait toutefois tant de métamorphoses, Et les filles d'ailleurs, réservent tant de choses, Que peut-être on verra son esprit adouci, Ou que déjà le temps en a pris le souci ; Nous la trouverons seule, au pied de la fontaine, Elle me l'a promis avec beaucoup de peine, Qu'il entre (a-t-elle dit) car tu peux tout sur moi.
Dionys
Que je te suis tenu.
Dorise
Venez, je l'aperçois.
Dionys
Ne faisons point de bruit.
Dorise
Comment ?
Dionys
Elle repose. Un sommeil gracieux tient sa paupière close, Vois, comme en tous ces lieux, les zéphyrs sont fâchés Et murmurent de voir ces deux astres cachés Vois-tu comme privé de leur douce lumière, Ce jardin l'est aussi de sa beauté première ? Vois-tu comme ces fleurs ont perdu leurs appas, Pour ce que leurs soleils, ne les regardent pas. Vois l'herbe sans vigueur : mais que j'ai d'imprudence Je sais mal au besoin, observer le silence, Retirons-nous sans bruit.
Dorise
Retirons.
Amélie
Dionys.
Dionys
Ô Dieux ! J'ai trop parlé !
Amélie
Quand serons-nous unis. J'ai perdu mon souci, toute ma défiance, Et je ne doute plus de ton impatience.
Dorise
Elle repose encor.
Dionys
Ô Dieux ! Qu'ai-je entendu ?
Amélie
Le Ciel t'accordera le bonheur qui t'est dû, Les astres à l'envi nous combleront de joie, Leur bonté nous prépare une trame de soie. Nos voeux s'accompliront, et jamais deux amants Ne furent plus heureux après moins de tourments.
Dionys
Ô discours favorable !
Dorise
Écoutons.
Dionys
Ô Dorise, Qu'en cet heureux moment le Ciel me favorise. Si ce divin sommeil n'est une illusion, S'il lui dicte ces mots à mon occasion.
Dorise
J'en conjure le Ciel.
Amélie
Donne un mot de réponse Au favorable arrêt, que ma voix te prononce, Quoi ? Tu ne répons rien aux voeux que je te fais ? Point de remerciements après tant de souhaits. Tu montrais tant de crainte, et tu vois l'espérance, Qui lui doit succéder, d'un oeil d'indifférence, Tu ne réputes pas ton destin bienheureux, Lève les yeux au moins, et réponds-moi par eux.
Dionys
Ô favorable songe !
Dorise
Il est à votre gloire, Vous devez puissamment occuper sa mémoire, Autrement le sommeil ne lui fournirait pas, Un portrait si puissant de vos rares appas.
Amélie
Ô Dieux ! Quel changement arrive à ma fortune, Dionys est le sourd et je suis l'importune, J'étais sourde jadis, quand tu me demandais, Et tu l'es maintenant pour ce que tu me dois, Dionys, (mon souci) quoi rien à ma prière, Ta voix n'a-t-elle plus sa douceur coutumière ? Ton unique dessein fut-il de m'émouvoir, Et te contentes-tu d'avoir eu ce pouvoir : Hélas ! Parler à moi, c'est parler à toi-même, Et tu n'en peux douter, si tu crois que je t'aime. La contrainte est honteuse, et c'est un vain tourment, À ceux en qui l'amour préside également : Ce dieu ne défend rien, de toutes les pensées Où les honnêtes moeurs ne sont point offensées, Et je ne défends point, tout ce qui t'est permis, Par ce Dieu, si propice, et doux à ses amis.
Dionys
Que ne puis-je après ces mots entendre qui me plaise ; Tous mes sens sont ravis d'étonnement, et d'aise ; Mais las ! Dois-je espérer ?
Amélie
Ô Dieux ! Qui parle ici ? Quoi ? C'est vous Dionys ? On me respecte ainsi.
Dionys
Ne me souffrez jamais, si vous croyez (Madame) Que ma discrétion soit moindre que ma flamme, Je tremble, je pâlis, à votre seul aspect, Et je perdrai le jour, plutôt que le respect ; J'allais parmi ces fleurs égarer mes pensées, Voyant sur vos beaux yeux leurs paupières baissées : Mais.
Amélie
Quoi mais.
Dionys
Je me tais, car je n'ose espérer, Que le bien de vous voir, et de vous adorer ;
Amélie
Achevez, je le veux.
Dionys
Dorise.
Amélie
Non vous-même.
Dionys
Mais vous m'accuserez d'une impudence extrême ; Vous parliez en rêvant, vous flattiez mon souci, Et je n'espère plus, que vous parliez ainsi.
Amélie
Qu'ai-je dit ? Achevez.
Dionys
Ce mot est sans défense. Mais vous me blâmerez, de mon obéissance : J'obéis toutefois : je m'éloignais de vous, Chassé par un sommeil si profond, et si doux : Quand mon nom proféré par votre belle bouche, M'a fait plus immobile, et plus froid qu'une souche ; Malheureux, (ai-je dit) j'ai rompu son repos. Lors vous avez, Madame, ajouté ces propos, Quand seront notre attente, et nos peines finies ? Quand seront Dionys, nos deux âmes unies ? Tu plais seul à mes yeux, mon coeur est adouci, Je connais ton amour, et je la sens aussi. Réponds à mes discours, tant de respect m'offense, Prouve-moi ton ardeur, par ta réjouissance, Je souffrirai (mon coeur) ces innocents plaisirs, Que je ne peux défendre à tes chastes désirs ; Mais qu'étaient ces propos, que d'aimables mensonges ?
Amélie
Je rêvais Dionys, et tous songes sont songes.
Scène 3
Éraste, Amélie
Éraste
Je vous nuis en ce lieu ?
Amélie
Non pas fort.
Éraste
Toutefois Mon abord vous sépare, et vous ôte la voix.
Amélie
C'est que nous vous craignons.
Éraste
Oui, comme un misérable, À qui vous déniez un regard favorable, Qui blesse à son abord, qu'on ne veut point guérir, Qui naquit pour déplaire, et qui vit pour mourir.
Amélie
L'agréable entretien.
Éraste
Pareil à ma fortune, Il ne part rien de moi, qui ne vous importune, Vous fuyez tous les lieux où je dresse mes pas, Et si je charmais tout je ne vous plairais pas.
Amélie
On m'attend au logis.
Scène 4
Éraste, Dionys
Éraste
Il faut qu'on vous admire, Si quelqu'un est puissant en l'amoureux empire ; Seul vous savez charmer les objets les plus doux, Ils vous estiment seul, et tous leurs voeux sont pour vous. Les plus rares beautés vous rendent leur franchise, Vous auriez captivé la maîtresse d'Anchise Et vous blessez des coeurs si doux et si divers Que vous aurez bientôt dépeuplé l'univers.
Dionys
Ce n'est pas mon dessein.
Éraste
Non, mais de la nature Qui vous fit préférable à toute créature Elle a mis dans vos yeux de superbes vainqueurs, Qui sans intention traversent tous les coeurs.
Dionys
Je lui suis obligé.
Éraste
Vous aimez Amélie ?
Dionys
Je l'avoue.
Éraste
Et l'amour l'un à l'autre vous lie,
Dionys
Je ne l'estime pas.
Éraste
Se peut-elle exempter, D'aimer ce qui plaît tant ? Et qui peut tout dompter ?
Dionys
Est-ce tout ?
Éraste
Je dis peu, la voix même des anges Ne pourrait dignement célébrer vos louanges.
Il s'en va.
Dionys
Je ne m'informe point de vos intentions, Et le temps résoudra toutes ces questions.
Éraste
Traître c'est à ce bras qu'appartient cet office, Je les résoudrai seul, si le ciel m'est propice, Et si ta lâcheté n'arrête le dessein, Que j'ai, de t'arracher l'âme, et l'amour du sein.
Acte II
Scène 1
Émile, Le Valet
Émile
Et très cher confident que t'a dit mon Aurore ?
Le Valet
Ô qu'elle vous chérit et qu'elle vous honore Comment, a-t-elle dit ; l'honneur de l'univers La gloire et la terreur de ce siècle pervers Ce Mars de qui la grâce, et la valeur est telle Choisit pour sa Vénus, une beauté mortelle. Ô dieux le dois-je croire et sans présomption, Puis-je avouer l'honneur de son affection ?
Émile
Mais surtout, as-tu bien figuré mon courage ? Comme il sait réprimer l'injustice, et l'outrage, Et t'est-il souvenu du nombre des guerriers, Dont le sang tous les jours arrose mes lauriers ?
Le Valet
Votre épée à m'ouïr n'avait point de pareilles, Je n'ai craché que sang, j'ai raconté merveilles. Je vous ai mis au rang des premiers combattants, Dont le Ciel se servit, pour vaincre les Titans, J'ai peint tout ce qu'a fait, cette dextre meurtrière, Alexandre, et César gisants sur la poussière, J'immolais tout le monde à l'honneur de vos faits, Enfin, j'en ai plus dit, que je n'en crus jamais.
Émile
Ignorant, dois-tu vivre, après cette insolence, Est-il quelque dessein plus grand que ma vaillance ? Me peux-tu reprocher que dans l'occasion J'aie employé ce bras à ma confusion ? Si des Titans, jadis, je n'ai vaincu la rage, Peux-tu de ce malheur accuser mon courage ? Privé du bien du jour, comme j'étais encor, Pouvais-je à l'univers rendre le siècle d'or ; Et les dieux n'ont-ils pas différé ma naissance, Pour en donner la gloire à leur seule puissance ? Depuis que ma grandeur tient l'être de leurs mains, Se sont-ils employés à punir les humains ? As-tu depuis ce temps vu tomber leur tonnerre, Et rien, que mon épée a-t-il purgé la terre ? Crois, que tout l'univers parle de mes exploits, Que cent fois ma valeur a fait trembler des Rois : Mais je discours en l'air, et jamais l'ignorance N'a traité la vertu, qu'avec irrévérence.
Le Valet
Ne m'entretenez point de tant d'exploits passés, Dites que je vous sers, et vous direz assez Aurais-je offert mes soins, et mon courage extrême, Qu'à la même vertu, qu'à la vaillance même ; Mais parlons de l'objet de votre affection, Il reste encor un point de ma commission.
Émile
Quel ?
Le Valet
La rare beauté dont votre âme est charmée Veut voir en vos écrits votre amour exprimée, Les lettres en amour parlent plus librement, Et ne rougissent pas, comme un honteux amant. Par le même moyen, vous verrez figurée L'extrême affection qu'elle vous a jurée.
Émile
Ai-je appris l'art d'écrire et né pour les combats, Commettrais-je à ma main un office si bas ? Dois-je perdre du temps, et vois tu qu'il s'observe Un commerce si vil entre Mars et Minerve ? Mon épée est ma plume, et je signe de sang La mort de qui s'attaque aux hommes de mon rang.
Le Valet
Vous devez toutefois, si votre amour est telle, Accorder toute chose aux voeux de cette belle, Il faut faire un miracle ; et que ne peut l'amour, S'il veut favoriser les premiers de sa cour ?
Émile
Va choisir une plume en l'une de ses ailes, Et j'en exprimerai mes passions nouvelles ;
Le Valet
Où le rencontrerai-je ?
Émile
En mille et mille coeurs, Qu'il rend passionnés de mes charmes vainqueurs ; En toutes les beautés à qui j'ôte la vie, En l'esprit de Philis, en celui de Sylvie, Quoi depuis que sous moi tu respires le jour Tu ne sais pas encor où j'ai logé l'amour ?
Le Valet
Et ce Dieu se voit-il ?
Émile
Ô l'ignorance extrême ! Des plaintes, des soupirs, un oeil mort, un teint blême Des flammes, des respects, un sensible tourment, Sont l'amour ce me semble, assez visiblement.
Le Valet
Dieux ! Le plaisant visage, et comment sont ses ailes ?
Émile
Ses ailes, ignorant, sont les soupirs des belles ; Mais ne m'enquête plus, j'aperçois Dionys, Qui doit à ma valeur des plaisirs infinis, Il peut fidèlement ma passion décrire, Et tracer en mon nom, tout ce que je désire.
Scène 2
Dionys, Lisidan
Dionys
Que dis-tu cher ami de cette invention ?
Lisidan
Que tu peux espérer, et sans présomption.
Dionys
Encor qu'en juges-tu ?
Lisidan
Que par là cette belle, Nous apprend en amour une ruse nouvelle. De tout moyen possible on n'avait autrefois Pour découvrir son coeur, que la plume, et la voix, L'un était difficile, on a peine à commettre En une sûre main la charge d'une lettre, Il faut perdre du temps, pratiquer des valets, Et sur leur soin avare hasarder ses poulets, On ne les peut gagner sans peine, et sans dépenses, Toute leur sûreté dépend des récompenses : Les autres par la voix découvrent leur tourment, Dieux ! La fâcheuse voie à de honteux amants ! Quelque ardeur qu'on ressente, et quoi qu'on se propose, Le respect bien souvent nous tient la bouche close, C'est aimer froidement, qu'exprimer son souci D'un amour excessif le respect l'est aussi. On le veut figurer, mais plus on le désire, Et plus on sent aussi de contrainte à le dire ; Aujourd'hui nous avons un moyen plus aisé, Et dont personne encor ne s'était avisé On déclare en dormant les secrets de son âme ; Il faut fermer les yeux pour découvrir sa flamme : On n'a point de contrainte, on ne perd point de pas On ne dépense rien, et l'on n'en rougit pas.
Scène 3
Émile, Dionys, Lisidan
Émile
Il faut les aborder. J'interromps vos pensées.
Dionys
Votre unique sujet les avait commencées, Nous parlions de vos faits, nous contions vos combats, Et combien d'ennemis vous avez mis à bas.
Émile
Il serait plus aisé de conter les étoiles, Dont la nuit a brodé ses ombrageuses toiles, Le sable de la mer, les feuilles des forêts, Et les grains des épis qui dorent nos guérets ; Mais je rencontre enfin d'inévitables charmes, Le vainqueur est vaincu, mon coeur met bas les armes, La valeur est défaite, et deux astres d'amour Obligent mon courage à leur faire la cour.
Lisidan
Quelle est cette beauté ?
Émile
Dieux l'objet adorable ! Que vous allez juger ma défaite honorable ! Amélie.
Dionys
Amélie.
Émile
A causé mon souci ; Je meurs pour ses beaux yeux.
Dionys
Elle vous aime aussi.
Émile
S'en peut-elle défendre, et serais-je moi-même, Si je n'étais aimé par un objet que j'aime ? Moi, pour qui la fortune a d'extrêmes bontés, Et de qui les moyens ne sont point limités : Moi qui me rends heureux l'astre le plus sévère Sous qui la terre tremble, et qui le ciel révère, Qui n'ai point d'ennemi, que le vice et la peur, Qui ne lui fais point voir un visage trompeur, Et qui veux l'élever à la gloire suprême, Dont on doit honorer les personnes que j'aime.
Dionys
Elle vous doit beaucoup.
Émile
Mon sentiment est tel ; Mais que puis-je adorer que cet ange mortel, Est-elle indifférente aux coeurs les plus barbares, Puis-je porter les yeux sur des beautés plus rares ? Et la nécessité d'aimer plus bas que moi, N'excuse-t-elle pas, si je vis sous sa loi.
Dionys
Elle a bien des appas.
Émile
Cette belle m'oblige, À me mêler d'un art, qu'en effet je néglige, Une plume jamais n'a ces doigts exercés, Et vous me servirez, si vous m'aimez assez ; Cet adorable objet, dont mon âme est atteinte, Veut voir en beaux discours ma passion dépeinte ; Couchez en un poulet, mais bien élégamment, Tout ce qui peut partir de l'esprit d'un amant, Rendez à mon amour cet agréable office, Et dispensez ma main de ce vil exercice ; Si quelque occasion s'offre de vous servir, J'en ai fait un dessein qu'on ne me peut ravir.
Dionys
Que puis-je dénier à la gloire du monde Ce m'est une faveur, qui n'a point de seconde, Ce poulet achevé, je l'apporte en ce lieu.
Émile
Et quand sera-t-il prêt ?
Dionys
Dans un moment.
Émile
Adieu.
Scène 4
Dionys
Dionys
Peut-on priser assez une humeur de la sorte ? Jamais une manie a-t-elle été si forte, Qui n'aurait de l'amour pour un semblable amant Et qui ne chérirait ce divertissement ; Mais que je rentre tôt en ma mélancolie, Ce rival importun sort de chez Amélie, Son père le conduit, écoutons leur discours.
Scène 5
Éraste, Le Père, Dionys, Lisidan
Éraste
Puisque vous m'ordonnez d'espérer du secours. Je souffrirai, Monsieur, et ma persévérance, Forcera mon malheur, et son indifférence, Cet agréable objet, à moins de cruauté, Que de n'accorder rien à ma fidélité.
Le Père
Le temps peut tout changer, son enfance indiscrète, Ne sait ce qu'elle craint, ni ce qu'elle souhaite, La force en obtiendra le bonheur, que je veux, Ou mon autorité gouvernera ses voeux ; Adieu, ne craignez rien, et dessus ma promesse, Espérez du remède à l'ardeur, qui vous presse.
Dionys
Ô rigoureux arrêt : qui me comble d'ennuis, Que faut-il que j'espère, en l'état où je suis, Tous mes soins sont trahis, et son humeur avare Dispose aveuglément d'une beauté si rare, Le vain éclat de l'or à ses yeux éblouis, Et lui dictait les mots que nous avons ouïs.
Lisidan
Éprouvez la fortune, ou propice, ou cruelle, C'est tout, si vous plaisez aux yeux de cette belle, Étant bien en son coeur votre sort est heureux, Et l'or n'éblouit point un esprit amoureux ; Le ciel avec dessein à vos âmes unies : J'ai souffert pour sa soeur des peines infinies, Et j'ai désespéré de fléchir ses parents, Lorsqu'elle m'a fait voir des yeux indifférents. Mais depuis l'heureux jour, que son âme touchée M'a découvert l'ardeur, qu'elle tenait cachée, J'étouffe mes soupirs, j'ai toujours espéré, Et sa possession, m'est un bien assuré.
Dionys
Que ne m'est-il permis de parler de la sorte ! Que je sois content ! Mais on ouvre sa porte C'est elle, abordons-la.
Scène 6
Dionys, Amélie
Dionys
Si proche du trépas, Qu'il ne me reste plus qu'un moment, et qu'un pas, Je viens offrir encor cet instant de ma vie, À l'aimable beauté, qui la tient asservie, Je viens pour souhaiter, en ce dernier moment À vos chastes amours leur accomplissement. Acceptez mon rival, donnez à la fortune L'honneur de respirer sous une loi commune, Riez avec lui des maux que j'ai soufferts, Dédaignez mon hommage, et méprisez mes fers ; Rendez le premier teint à son visage blême, Accordez toute chose à son amour extrême, Je meurs avec plaisir, et mon sort rigoureux Ne m'est point importun, si le vôtre est heureux ; Par de si beaux ennuis mon âme est combattue, Que même en la rendant je bénis qui me tue, Je ne déteste point mon malheur apparent, Et je ne pousse point de soupirs en mourant.
Amélie
D'où viendra Dionys une mort si soudaine, Votre teint est si bon, et votre voix si saine ; J'ignore de vos maux la naissance, et le cours, Et je peux toutefois répondre de vos jours.
Dionys
Il est aisé de conserver ma vie, Le bien de ma santé dépend de votre envie, Mais je n'espère pas cette félicité De mon malheur extrême, et de votre bonté ; Je n'attends que la mort, et votre obéissance, Va, quand je vous plairais, trahir votre puissance ; Quoi que vous promissiez à mon affection, Un père forcera votre inclination.
Amélie
On ne me force point.
Scène 7
Érante, Dionys, Lisidan
Érante
Courrez vite à mon père.
Dionys
Ainsi j'aurai toujours, la fortune contraire, Elle n'accorde pas à mon cruel tourment, La satisfaction de parler seulement.
Érante
Lis, soit secret adieu ; j'ai deux mots à vous dire.
Lisidan
Je viens de ce pas.
À Dinoys.
Dionys
Que me peut-elle écrire ? Elle aime Lisidan, et je n'estime pas, Qu'elle puisse autre part engager ses appas. Tu perds temps Dionys d'adorer une ingrate, Qui se rit d'amour, et de toi, Il faut qu'un autre esprit te flatte, Porte ailleurs tes voeux, et ta foi. Il n'est pas mal aisé de trouver une amante, Qui te montre plus de douceur, Ne va pas loin, et crois qu'Érante Est plus facile que sa soeur. Oublie une insensible, et superbe rivale, Cesse de lui faire la cour, Et te vante que rien n'égale Tes mérites, et mon amour.
Dionys
Surpris, saisis, confus après cette merveille, Que j'ai d'occasion de douter si je veille, Qu'Érante, un des objets les plus doux de ces lieux, Sur un sujet si bas daigne jeter les yeux, Au moindre des mortels présente sa franchise, Et mette à si haut prix ce que sa soeur méprise, Trahisse Lisidan, puis-je sans vanité, Imaginer ce mal de sa facilité ? Mais que je trouve ici son ardeur manifeste ; Et pour n'être pas vain, qu'il faut être modeste, Pouvait-elle exprimer des termes plus exprès, L'effet inespéré, de quelques faux attraits, Ou de quelque vertu, que l'avare nature, A mise, en mon esprit seulement en peinture ; Dieux ! M'a-t-elle estimé capable d'aimer tant La qualité de traître, et celle d'inconstant.
Scène 8
Amélie, Dionys
Amélie
Quoi vous vivez encore.
Dionys
Il est vrai que la vie, Quand vous m'avez quitté, devait m'être ravie. Mais j'ai l'âme arrêtée en des liens si forts, Que malgré mon dessein elle anime ce corps.
Amélie
Dieux ! Que j'avais de crainte, et que ma soeur m'en donne ! Mon père est au jardin, qui n'a mandé personne ; Que vous a-t-elle dit.
Dionys
Rien.
Amélie
Je veux tout savoir, Si mon respect sur vous obtient quelque pouvoir.
Dionys
Je n'ai rien entendu.
Amélie
Me taisant quelque chose Vous ruinez un bien, où mon coeur se dispose, J'ai déjà trop prié.
Dionys
J'en reçois cet écrit ; Voyez combien vos voeux peuvent sur mon esprit.
Amélie
C'est là bien clairement vous ouvrir sa pensée, Vous la devez guérir, si vous l'avez blessée, Elle a des qualités dignes de vos désirs, Et je n'ai point dessein d'empêcher ses plaisirs.
Dionys
Il vous est bien aisé de parler de la sorte, Mais pour moi qui vous voue une amitié si forte : Qui sait ce que je dois à des charmes si doux, Qui ne suis ici-bas, qu'à dessein d'être à vous. On ne me verra point, sans un effort étrange, Porter mes volontés à la honte du change, Le ciel m'aurait ôté mon premier sentiment, Je n'aurais plus de moi, que le nom seulement, Et vous aurez perdu ces adorables charmes Et ces rares vertus à qui tout rend les armes. Si vous sentiez les coups de ces astres vainqueurs, Ou si comme les dieux vous lisiez dans les coeurs, Vous verriez clairement la véritable peine, Qui peut-être à vos yeux est encore incertaine, Ils donneraient des pleurs à mon cruel tourment, Vous n'y pourriez songer qu'avec étonnement. Je sais la qualité de l'objet où j'aspire Et cette connaissance augmente mon martyre, Je ne possède rien que l'on puisse estimer, Le ciel m'a dénié tout ce qui fait aimer Il ne m'a jamais vu, que d'un oeil de colère L'amour est nu chez moi, comme au sein de sa mère, Et je n'ose parler de mon affection Quand je porte les yeux sur ma condition. Je relève pourtant, d'une puissance telle, Qu'elle a mis en mon coeur une flamme immortelle. Rien ne peut m'empêcher d'aimer votre beauté, Et je ne puis forcer cette nécessité.
Amélie
Enfin, c'est trop cacher une ardeur si pressante, Et je dois de l'espoir à sa flamme innocente. Espère mon souci, ta peine aura son prix, Et mes yeux, les auteurs de ta prise, sont pris. J'ai sondé ton esprit, jaime ce que j'y trouve, Et cette affection t'est une heureuse preuve, Je te préfère à tout, viens demain en ce lieu, En savoir davantage, et sois discret, adieu.
Dionys
Honorez-moi d'un mot, et d'un moment encore, Que je baise vos pas, et que je vous adore. Ô discours favorable, ô trop heureux amant ! Est-il rien de pareil à ton contentement.
Scène 9
Lisidan, Dionys
Il parle à Dionys.
Lisidan
Adieu, demain sans faute. Ô Dieux que ta maîtresse, N'a-t-elle autant de part en l'ardeur qui te presse, Qu'on porterait d'envie à ta prospérité ; Et qu'Érante a pour moi d'amour et de bonté ;
Dionys
Parlez-vous de bon sens ?
Lisidan
Oui si j'en suis capable, Et si l'on peut trouver un amant raisonnable.
Dionys
Elle vous aime encor ?
Lisidan
Je n'en saurais douter, Elle m'en assurait au point de la quitter : Elle estimait la loi, sous qui l'amour nous range, Et je tiens son esprit incapable du change Mais quel sujet vous porte à m'enquêter ainsi ? Et tenir pour suspect son amoureux souci ?
Dionys
Voyez bien le sujet.
Lisidan
Ai-je des yeux fidèles, Et dois-je soupçonner ce miracle des belles ; Quoi, l'arrêt de ma mort, est signé de sa main, Ô disgrâce ! Ô rigueur ! De mon sort inhumain ! Et bien, possède-la, cette belle inconstante, Arrache-moi mon bien, réponds à son attente, Tu ne souhaitais pas cette inclination Ton mérite est contraire à ton intention. Je ne lui donne point le titre d'inhumaine, Je ne murmure point, mes défauts ont leur peine ; Et le ciel m'eût pourvu de belles qualités S'il eût formé pour moi, de si rares beautés.
Dionys
Ne cherche point d'excuse à cet esprit volage, Blâmez de votre mal, son humeur, et son âge, Et ne redoutez point qu'un ami sans égal, Puisse changer ce titre, en celui de rival ; Je sais trop mon devoir, et vous savez ma flamme, Je crois n'être pas mal dans l'esprit de Madame, Sa soeur espère en vain de toucher mes esprits, Si Vénus renaissait, je l'aurais à mépris ; Aimez-la constamment, n'imitez point son change, Et la mettez au point qu'elle-même vous venge.
Lisidan
Ô dieux ! Quelle infortune égale mes ennuis ? Je demeure muet, en l'état où je suis.
Acte III
Scène 1
Le Valet
Le Valet
Effets prodigieux d'un généreux courage, Tout respecte mon maître, et tout lui rend hommage, Les plus ambitieux réputent à malheur, De n'avoir des sujets de servir sa valeur. Dans cet heureux papier Dionys a tracées, De cet aimable amant la flamme, et les pensées, On hait bien l'éloquence, ou bien ce mot d'écrit Va faire à sa maîtresse admirer son esprit.
Scène Deuxième
Le Valet, Amélie
Le Valet
Qu'elle sort à propos ! Belle Reine des âmes, Amour de l'univers, cher sujet de nos flammes ; L'esprit le plus divin, et la plus digne main, Qui jamais ait versé des mers de sang humain, Dédie à vos beautés ce torrent d'éloquence, Où sa peine est décrite en termes d'importance ; Si vous ne dédaignez ce glorieux amant Répondez à ses voeux par un mot seulement.
Amélie
Si je ne le dédaigne ; ô dieux ! Quelle déesse, Ne tiendrait à faveur le nom de sa maîtresse ; Se peut-on dégager de ses charmants appas : Quelqu'un l'a-t-il connu, qui ne l'adore pas ?
Le Valet
Il est vrai que tout cède à son mérite extrême, Il est fort valeureux, il me l'a dit lui-même, Et surtout son esprit a des charmes puissants.
Dionys.
Amélie
À l'aimable beauté qui captive mes sens. Le contenu. La prière extravagante D'un amant insensé M'est une occasion, et plaisante, De faire voir ma peine aux yeux qui m'ont blessé. Je ne pense, je n'aspire, Qu'à voir ces doux vainqueurs, Et mon coeur, loin de vous, sent un plus doux martyre, Que n'en peuvent sentir ensemble tous les coeurs. La nuit songeant à vos charmes J'accuse mon destin, Et répands en mon lit un océan de larmes, Que l'ardeur de ma flamme a séché le matin. Le soleil sortant de l'onde Me laisse en même point, Et lorsqu'il est grand jour aux yeux de tout le monde Il n'est que nuit aux miens quand je ne vous vois point. Hâtez-vous belle Amélie, D'alléger mes ennuis, Bannissez de mes jours toute mélancolie, Et tarissez les pleurs que je verse les nuits.
Le Valet
Lisez-vous tout de bon.
Amélie
Lis toi-même.
Le Valet
Ha le traître, Il nous a fait ce tour, il a trahi mon maître, Il m'a commis moi-même à porter ses poulets ; On lui fera, Madame, employer ses valets.
Amélie
Qu'est-ce, conte moi tout.
Le Valet
Je vengerai l'injure De cette propre main, si mon maître l'endure, Jamais traître que lui n'a fait rougir ce front Il tache mon honneur, et j'ai part en l'affront.
Amélie
Ô dieux ! Qu'il est plaisant ?
Le Valet
Et vous riez, Madame, Si mon maître me croit, il éteindra sa flamme. Vous mourrez de dépit, et la fin de ce jour Sera, s'il est prudent, la fin de son amour.
Amélie
Conseiller inhumain, ennemi de mon aise, Qu'il cesse de m'aimer, et que je lui déplaise ? Que je sois odieuse à la même valeur, Procure-moi plutôt la mort que ce malheur.
Le Valet
Vous riez toutefois.
Amélie
Oui, d'aise, et d'espérance Que le ciel bénira notre persévérance ; Hélas conserve-moi ce bonheur infini, Ou que d'un seul trépas mon crime soit puni.
Elle rentre.
Le Valet
Ce repentir m'oblige à forcer ma colère, Conservez seulement le souci de lui plaire ; Pour cette trahison, j'en mourrai satisfait. Et je vais l'avertir de l'affront qu'on lui fait.
Scène 3
Lisidan, Le Valet
Lisidan
Avant que de finir, et ma vie et ma peine, Voyons encor un coup cette belle inhumaine À ses yeux inconstants faisons voir mon trépas, Ce dessein leur plaira, si je ne leur plais pas.
Le Valet
On va de ton ami payer la courtoisie.
Lisidan
Adieu, d'autres pensers troublent ma fantaisie.
Le Valet
Voyez que d'arrogance est jointe à ses discours, Tu dois bien, insolent, lui prêter du secours, Je seconde mon maître, et jamais mon courage Ne s'est mieux employé qu'à punir cet outrage.
Lisidan
Cherche d'autres objets à tes sots entretiens.
Il s'en va.
Le Valet
Et toi, compte ce jour pour le dernier des tiens.
Lisidan
Hélas dans la rigueur de mon cruel martyre, Je crains moins ce malheur, que je ne le désire, La mort pourrait d'un coup finir mes déplaisirs, Mais l'ingrate qu'elle est se rit de mes désirs Elle est sourde à mes voeux, cette aveugle Déesse, Et tire vanité d'imiter ma maîtresse.
Scène 4
Érante, Lisidan
Érante
Combien je veux de mal à cet amant transi ; Dissimulons pourtant. Je t'attendais ici.
Lisidan
Que je vous suis tenu.
Érante
Loin de toi, tout m'offense, Et rien ne m'est sensible au prix de ton absence.
Lisidan
Cette peine est conjointe aux fidèles amours.
Érante
Je sens ma passion s'accroître tous les jours.
Lisidan
Que je suis glorieux !
Érante
Oui, si tu tiens à gloire D'être le seul objet, qui plaise à ma mémoire.
Lisidan
Car de changer jamais.
Érante
Ô Dieux, que me dis-tu ?
Lisidan
Vous avez trop d'amour.
Érante
Et toi trop de vertu.
Lisidan
D'écrire à Dionys ?
Érante
Ô Dieux, je suis perdue.
Lisidan
Et d'offrir à ses voeux l'amitié qui m'est due, Vous savez (pour le faire,) aimer trop constamment Et c'est vous offenser qu'y songer seulement.
Érante
C'est beaucoup de tourment, qu'un peu de jalousie, Ne donne point d'entrée à cette frénésie : Car de la perdre après, il est bien malaisé, Je plains déjà ton mal.
Lisidan
Et vous l'avez causé ; Confessez tout, Madame, et sans tant d'artifice, À ce coeur malheureux ordonnez son supplice, A-t-il reçu de vous quelque commandement Dont il ait murmuré du penser seulement ? Restreignez mon espoir en d'étroites limites, Ne me permettez plus l'honneur de vos visites, Comblez de vos faveurs l'auteur de mon tourment, Caressez à mes yeux ce glorieux amant, Et (si vous l'agréez) imputez-moi des crimes, Qui rendent votre haine, et mon mal légitime, Vous verrez mon respect forcer mes sentiments, Je croirai mériter les plus durs châtiments. Il ne sortira point de plaintes de ma bouche, Je n'aurai point dessein, que ma douleur vous touche ; Et celui de vous plaire et de vous obéir, Me fera détester moi-même, et me haïr.
Érante
Vous imitez, Monsieur, ces âmes insensées, Qu'on ne trouve jamais en d'égales pensées, Qui blâment sans sujet, ou prisent leur destin, Et ne sont plus le soir en l'état du matin ; Ce vice à mon avis est un défaut extrême, Moi je vis autrement, et je suis toujours même, Je médite longtemps, sur le choix que je fais, Mais depuis qu'il est fait, je ne change jamais.
Lui montrant la lettre.
Lisidan
J'ai donc été l'objet d'une éternelle haine ; Une amour de deux ans, m'est donc ingrate, et vaine, Et Dionys plaît seul à vos chastes beautés, Depuis que je vous sers, et que vous m'écoutez.
Érante voyant sa lettre.
Érante
Et c'est là Lisidan le sujet de vos plaintes.
Lisidan
Il est assez puissant.
Érante
Ô Dieux ! Les vaines craintes ; Vivez, vivez heureux, et ne m'accusez plus, S'il vous faut seulement contenter là-dessus ; Dionys est charmé des beautés d'Amélie, Vous avez vu sa peine et sa mélancolie, Il n'est inquiétude égale à son souci, Et je me trompe fort, ou ma soeur l'aime aussi ; Mais son sort, et le nôtre a tant de différence, Qu'il devrait étouffer cette vaine espérance ; Il a d'un vain désir ses attraits honorés, Il faut entrer chez nous par des chemins dorés ; Vous savez quelle humeur aux vieillards est commune, Ils prisent la vertu, mais prennent la fortune ; Mon père est de ce nombre, et son contentement Dépend du vain éclat des trésors seulement. Il sait que Dionys n'est riche qu'en mérites, Et que ma soeur pourtant en souffre les visites, Si bien, qu'imaginant quelque inclination, Il la veut ruiner par cette invention ; Il m'oblige de feindre une amitié naissante, Pour ce fidèle amant, que lui-même ressente, Il veut que mes regards, ma voix, et mes écrits, Soient sans cesse employés à toucher ses esprits ; Si j'obtiens cet effet, Amélie est plus vaine, Que de daigner après considérer sa peine, Il n'en peut espérer un seul trait de pitié, Si je puis une fois rompre leur amitié ; Croyez ce qui vous plaît : la feinte consommée, Vous saurez si sa grâce à mon âme charmée, Si mon amour est tel qu'on la puisse amortir, Et si tout l'univers m'en saurait divertir.
Lisidan
Dieux ! Que cette nouvelle allège mon martyre Vous arrêtez mon âme à l'heure que j'expire : Mais craignez, pour mon bien, que cette invention N'ait un effet contraire à votre intention ; Songez que tous les coeurs cèdent à la surprise, Et qu'insensiblement nous prisons qui nous prise.
Érante
N'en soyez point en peine, aimez-moi seulement Mais il vient, voyez-moi feindre subtilement.
Scène 5
Érante, Dionys, Lisidan
Érante
Que vous traitez l'amour d'une façon discrète ! (Monsieur) et qu'au besoin votre langue est muette, Vous conservez si bien un secret défendu, Que les sourds jusqu'ici, n'en ont rien entendu.
Dionys
Je suis fort imparfait, mais pour peu, qu'on me loue, On sait que je crois l'être, et vois quand on me joue. J'ai pris votre faveur pour preuve à mes défauts, Voyez si quelquefois mon sentiment est faux ; Traitez plus doucement un rebut de fortune, Dont l'entretien déplaît, dont l'abord importune, Sans mérite, sans bruit, sans estime et sans bien, Qui n'a qu'un point de bon, c'est qu'il sait, qu'il n'a rien.
Érante
La belle couverture a son ingratitude. Qu'il me tient ces discours après un long étude, Quel moyen plus exquis, quels signes plus parfaits, Te pouvaient assurer des voeux que je te fais ; N'ai-je assez clairement ma passion décrite ? Faut-il perdre du temps à louer ton mérite, Te dois-je par la voix, ce que mon coeur t'a fait, Et n'est-ce pas assez que d'en sentir l'effet ! Mais ris de mes discours, et poursuis cette ingrate Qui te joue elle-même alors qu'elle te flatte : Dont tu ne peux qu'en vain espérer la pitié, Qui n'a pas un esprit capable d'amitié ; Entretiens constamment cette ardeur insensée, Et n'en veille jamais divertir ta pensée ; Révère ingratement sa tyrannique loi, Pour ton propre malheur, toi-même venge-moi.
Lisidan
Enfin je suis saisi de ma première crainte Ces discours ont passé les bornes de la feinte.
Dionys
Je ne cause à vos coeurs, ni soupirs, ni douleurs, Le feu que j'y fais naître a bien peu de chaleur. Mais las ! Quand cette ardeur en effet serait vraie, Et que je guérirais de ma première plaie, Pourrais-je encor ravir à ce parfait ami, Un bien si précieux, qu'il possède à demi ? Après tant de serments d'une amour infinie Auriez-vous tellement sa mémoire bannie, Et devrais-je espérer un meilleur traitement, Sachant son infortune, et votre changement ?
Érante
Il s'est entretenu d'un espoir inutile, Je n'eus jamais pour lui qu'une amitié civile, Sa vanité, Monsieur, est sans comparaison, S'il croit avoir jamais asservi ma raison. J'ai souffert ses discours, tant que la courtoisie M'a permis de flatter sa vaine fantaisie, Mais d'avoir rien promis à sa fidélité, J'ai plus d'ambition, et moins de charité.
Lisidan
Cette orgueilleuse enfin force ma patience, Et je ne puis sans honte observer le silence, Mais ce ris de sa bouche, et de trait de ses yeux Contient dans le respect mon esprit furieux ! Que de subtilités, que sa bouche a d'adresse, Parlant elle m'offense, et riant me caresse.
Érante
Est-ce assez consulter ?
Dionys
Je suis tout résolu.
Érante
D'accepter sur mes jours un pouvoir absolu ? D'oublier Amélie ?
Dionys
Oui, quand les destinées, Ne voudront plus ourdir le fil de mes années. Mais possédant encore le bien de la clarté, Je promettrais en vain d'oublier sa beauté.
Érante
Va, tyran des esprits, barbare, âme de souche Que mes soupirs soient vains, et que rien ne te touche : Ferme à mes passions, et l'oreille, et le coeur Lâche, présomptueux, et superbe vainqueur, Adore cet objet qui t'a l'âme ravie ; Mais ne te promet point d'Empire sur sa vie : J'emploierai mes efforts à ruiner les tiens, À publier vos feux, rompre vos entretiens, Découvrir ton adresse aussitôt que conçue, Enfin à divertir une prospère issue, Tiens pour illusion ce qu'elle t'a promis Et saches en moi seule avoir mille ennemis.
Scène 6
Amélie, Érante, Lisidan, Dionys
Amélie
Quel trouble si soudain, rend ce visage blême.
Elle rentre.
Érante
Ne me retenez point, ayez soin de vous-même.
Lisidan
Cette humeur lui provient.
Amélie
D'où ?
Lisidan
D'un juste mépris.
Amélie
Quoi ? De plus doux appas ont touché vos esprits ? De nouvelles ardeurs ont votre âme embrasée ? Et vous n'estimez pas une conquête aisée.
Lisidan
Qu'une autre soit jamais l'objet de mon souci : Me pouvez-vous connaître, et me parler ainsi ? Perdez ce sentiment.
Amélie
De qui donc se plaint-elle ?
Lisidan
De ce parfait ami, qui plaît à cette belle.
Amélie
Je sais tout, c'est assez ; hé quoi tant d'amitié Ne peut, cher Dionys, attirer ta pitié ? Ton coeur ne se rend pas à la bonté d'Érante ? Et je t'ai vu souffrir mon humeur arrogante ? Tu refuses des voeux à son humilité, Et jadis mes dédains ne t'ont point rebuté ; Ne dois-tu rien cruel à la mélancolie.
Dionys
Non puisque je dois tout aux beautés d'Amélie ;
Amélie
Si tu dois aux attraits, tu lui dois plus qu'à moi, Crois-tu qu'elle en ait moins ?
Dionys
Oui, si je m'y connais.
Lisidan
Jugez-nous Lisidan.
Dionys
Que l'amant soit l'arbitre, Désirer accorder, et l'un et l'autre titre. C'est vouloir l'impossible.
Lisidan
En l'état où je suis, Faites-moi seulement juge de mes ennuis, Tous les amants, qui sont, et ne sont plus au monde, Ixion sur la roue, et Tantale dans l'onde, Si vous considérez l'excès de mon tourment Ont à comparaison souffert légèrement. Déchu, par mon malheur d'une gloire suprême, Je ne vois rien d'égal à ma misère extrême, Et vous devez le prix à ses charmes vainqueurs, Si leurs coups sont égaux à ceux de ses rigueurs, Quelle borne, destins à mes maux est prescrite.
Dionys
Espérez-la du temps, et de votre mérite, Mais j'implore le même, adorable beauté, Quand sera par l'Hymen notre amour limité ? Et quand, vous dégageant des contraintes d'un père, Voulez-vous accomplir le bonheur que j'espère.
Amélie
Hélas ! Que j'ai de peine, à t'ouvrir mon secret ? Que ce coeur est atteint d'un sensible regret ? Et qu'un mot proféré me rendra misérable, Si nous n'imaginons un moyen favorable, Qui conserve à tes voeux mon amour et ma foi, Qui m'ôte à ton rival, et qui me rende à toi. Demain.
Dionys
Quoi ce rival trahit mon espérance ?
Amélie
Mon père m'abandonne à sa persévérance, Il considère peu si ce dessein me plaît, Il veut que mon amour cède à mon intérêt Et depuis un moment, sa rigueur indiscrète, A tiré de ma voix l'oui que je regrette.
Dionys
Donc, votre volonté (beau soleil de mes jours), Relève d'un pouvoir plus fort que nos amours ? On contraint vos désirs ? L'amour est né sans père, Et vous en avez un, que le vôtre révère ; Hélas ! Si vous aviez tant de facilité, Et si vous prévoyez cette nécessité, Vous deviez étouffer ma passion naissante Plutôt que la réduire à vivre languissante, Car, après tant d'espoir, ne vous posséder pas, C'est souffrir sans mourir, pire, que le trépas.
Amélie
Tu condamnes bientôt l'amitié la plus rare, Qui doive être prisée en ce siècle barbare ; Combattons, enflammés de désirs si parfaits, À qui les prouvera par de plus beaux effets : Que ferais-tu pour moi ?
Dionys
Je prendrais plus de peine, Que deux Rois ennemis n'en ont pris pour Hélène, J'effacerais le nom des plus parfaits amants, Et je m'immolerais à vos commandements.
Amélie
Moi, je ferais pour toi, plus que le penser même, Ne peut imaginer, et d'étrange, et d'extrême. J'effacerais l'éclat de ton affection, Et sois vain si tu veux de ma confession.
Dionys
Forcez donc avec moi, ma lumière et ma vie, Tout ce qui fait languir notre amoureuse envie, Et par un prompt départ, dégageant votre foi D'une sévère, injuste, et tyrannique loi. Délivrons ce vainqueur à qui tout rend hommage De la nécessité d'un Inique servage, Tirons pour notre bien notre maître des fers, Il finira les maux, que nous avons soufferts ; En l'état d'obéir, où vous êtes réduite, La gloire du combat, dépend de notre fuite.
Amélie
Oui mon affection consent à ce départ, J'attendais, cher amant ce conseil de ta part ; Demain, sans différer, aussitôt que l'aurore, Fera voir ses rayons sur le rivage more, Forçons notre malheur, partons secrètement, Et souffrons avec nous Lisidan seulement, Qu'il serve de témoin à nos pudiques flammes, Qu'il assiste où l'Hymen conjoindra nos deux âmes, Et qu'il témoigne un jour que nos chastes désirs, Se seront dispensés à d'honnêtes plaisirs ; La maison d'un paysan, frère de ma nourrice, Est offerte à propos à notre doux caprice, Nous y vivrons sans crainte, attendant l'heureux jour, Qu'un avis de sa part nous parle du retour. N'es-tu pas résolu.
Érante descend de la fenêtre.
Dionys
Plus, que n'est à sa grâce, L'esprit d'un criminel, dont on bande la face, Qui reçoit un pardon qu'il n'imaginait pas, Et qui voyait déjà la porte du trépas.
Amélie
L'effet de ce dessein me plaira davantage, Allons nous disposer à cet heureux voyage, Adieu, mais sois discret, si tu veux m'obliger, Et surtout, que ma soeur n'en puisse rien juger.
Scène 7
Érante, Amélie, Dionys, Lisidan
Érante
Non, je n'en saurai rien, et ce dessein le touche Trop favorablement, pour en ouvrir la bouche ; Vous ne m'attendiez pas.
Amélie
Ô malheur sans pareil.
Érante
Et n'aviez pas dessein d'implorer mon conseil ; Enfin je puis venger une amour méprisée, Et ravir Ariane, à l'espoir de Thésée ; Quoi vous suivez ma soeur le plus vil des mortels, Et votre passion lui dresse des autels ? Méditez là-dessus, et consultez mon père, Je lui vais de ce pas découvrir votre affaire.
Amélie
Cruelle, ton bonheur dépend-il de ma mort, Parle un mot seulement, et s'achève mon sort ; De quelle injure, hélas ! Me trouves-tu coupable ? Fais-moi, si tu le peux, une plainte équitable, Ai-je autrefois rompu tes résolutions ; Et me suis-je opposée à tes intentions ? Ne vois-tu pas en moi l'amitié la plus pure, Que jamais à des soeurs enseigna la nature ? M'as-tu vue autrefois révéler tes secrets, Et n'ai-je pas eu part, en tous tes intérêts.
Érante
Laissez-moi, l'on m'appelle,
Amélie
Ingrate inexorable, Que profiteras-tu, si je suis misérable ; N'as-tu pour mon sujet, ni pitié, ni douceur, Ne donneras-tu rien au sacré nom de soeur ? Tu me vouais jadis une amitié si nue, Et que j'ai si souvent au besoin reconnue, Las ! Si tu n'as plus rien de ces rares bontés, Quel destin a si tôt changé tes qualités ; Si tu les as encor, comment la bonté même, Peut-elle méconnaître, et trahir ce qu'elle aime ? Ressentant seulement l'ombre de mes douleurs, Que la compassion, t'arracherait de pleurs.
Érante
Je m'emploierais pour vous, avec un soin extrême, Et je voudrais cacher vos secrets à moi-même, Mais ce présomptueux a ce coeur irrité, Et je dois, le pouvant punir sa vanité ;
Dionys
Divine, et sage Érante.
Érante
Avecques la menace, On abat ton orgueil, on a part à ta grâce, Je suis sage, et divine, et tu m'estimes fort Alors que mon pouvoir dispose de ton sort ; Tantôt, enflé du vent, d'une fausse victoire, Tu ne me traitais pas avecque tant de gloire, Ce m'étaient des faveurs, que de te regarder ; Dieux ; il est bien aisé de te persuader ? Quoi ? Quand je te nommais, beau, charmant, adorable, Tu croyais seulement m'être considérable ? Et lorsque je feignais ces transports furieux Tu les attribuais au pouvoir de tes yeux ? J'aurais perdu l'esprit, et ta seule arrogance, Eût été comparable à mon extravagance, Lors j'avais mérité de souffrir tes dédains ; Mais, j'ai dessein de rire, et c'est dont je me plains ; Je voulais, par l'appas d'une espérance vaine, Me donner le plaisir de t'avoir mis en peine. Te voir à mes genoux, te voir baiser mes pas, T'ouïr plaindre sans cesse, et ne répondre pas. C'était là mon dessein, et ton âme orgueilleuse Devait ce passe-temps à mon humeur joyeuse : Je voulais que mes jours touchassent tes esprits, Et tu ne devais pas les payer de mépris.
Dionys
Je n'ai rien mérité ; mais souffrez que je die, Que vous deviez ailleurs chercher la perfidie, Et que quelque dessein que vous pussiez avoir, Vous tachiez vainement d'ébranler mon devoir. Je crois, qu'on ne peut rien ajouter à vos charmes, Les coeurs, contre vos yeux ont d'inutiles armes, Et le mien seulement à pouvoir d'éviter Ces glorieux vainqueurs, que tout doit redouter ; D'un si libre discours accusez cette belle, Comme vos deux beautés, ma flamme est immortelle, Vous me verriez pour vous brûler de feux égaux, Si vos yeux, les premiers n'avaient causé mes maux ; Mais la nécessité d'adorer Amélie, Avait mis en ses mains le beau noeud qui me lie ; Charmante, et chère soeur, obligez deux amants, Dont vous tenez en main l'espoir, et les tourments.
Amélie
Ainsi jamais amour ne te soit importune, Et le ciel à tes voeux, égale ta fortune.
Érante
Dieux ! Que je suis sensible aux traits de la pitié ! Et que je vous chéris d'une aveugle amitié ! Partez, vivez contents, je force ma colère, Et mon ressentiment cède à votre prière ; Mais vous aurez Monsieur, moins de présomption, Que de vanter jamais mon inclination, Lisidan m'a vu feindre avec fort peu de crainte, Il sait quelle raison m'ordonnait cette feinte.
Lisidan
Je n'en suis pas trop sûr, et vous feignez si bien Qu'il m'était mal aisé de n'appréhender rien, Je crois qu'à mon sujet vous souffrez peu de chose, Vous ne mourez jamais du mal, que je vous cause.
Érante
Tu te pourrais passer d'irriter mon amour, Tu sais que ton objet m'est plus cher que le jour ; Mais pour t'en faire voir un dernier témoignage, Je veux suivre tes pas, j'entreprends le voyage ; M'y souffrirez-vous pas ?
Amélie
Avec plus de plaisir, Que l'amour n'en prépare à ton chaste désir.
Dionys
Dieux l'heureux changement !
Scène 8
Émile, Le Valet, Dionys, Érante, Amélie, Lisidan
Émile
Il suffit de mon ombre, Pour lui faire des morts, souffrir le triple nombre, Quand il signait son nom, il signait son trépas ; Il est mort.
Le Valet
Le voilà.
Émile
Ne m'abandonne pas.
Le Valet
Ce n'est pas ma coutume.
Dionys
Oyons ce que veut dire, Ce pauvre extravagant, si vous aimez à rire.
Émile
Tu sais bien m'obliger, et servir mon amour, Perfide, prends congé de Madame, et du jour.
Dionys
N'accordez-vous point mon pardon à mes larmes ; Je sais que j'ai failli, puisant démon des armes, Je confesse mon crime, il est grand en effet, Mais l'amour est auteur de ce mal que j'ai fait, J'avais ce seul moyen d'expliquer ma pensée, À cet aimable objet, dont mon âme est blessée.
Le Valet
Non, ne pardonnez point.
Émile
Dieux ! Que de lâcheté, Tu consultes perfide, en cette extrémité ? Tu n'es pas un objet digne de mon courage. Et mon valet suffit pour punir cet outrage, Fais périr ce voleur.
Le Valet
Qu'il meurt de vos coups, Je ne me trouve pas maintenant en courroux.
Érante
L'agréable combat !
Émile
Quoi tu souffres ce traître, Et ne prends point de part aux affronts de ton maître ; Lâche, craint d'en avoir en sa punition ; Mais je fais trop longtemps languir ma passion ; Il faut priver du jour cet objet de ma haine, Et moi-même, je dois, me donner cette peine.
Dionys
Comment point de pardon ? Et la vaillance même, Ne considère pas un repentir extrême ; Ajoutez cette gloire à vos rares vertus.
Émile
Je n'ai point de pitié pour des coeurs abattus, Je pardonne ton crime, et je punis la crainte Dont si honteusement je vois ton âme atteinte, Tu ne te défends pas ?
Dionys
En cette extrémité Il faut donc obéir à la nécessité ?
Émile
Admire maintenant mon humeur débonnaire, Cet effet de courroux alentit ma colère ; J'ai pitié des vaillants, et ta résolution Dispose ma justice, à ta rémission.
Dionys
Non, non, brave guerrier, cet effet de clémence, À ta rare valeur fait trop de violence, Tu dois à mon offense un juste châtiment ; Pour moi, jamais ce fer n'est tiré vainement.
Émile
Révérons, indiscret, cette rare merveille,
Dionys
Plutôt prouve à ses yeux ta valeur sans pareille, Donnons, c'est trop longtemps différer mon trépas.
Émile
Non je suis satisfait.
Dionys
Et je ne le suis pas, C'est trop délibérer.
Émile
Ma haine est apaisée, Je dédaigne à présent une vengeance aisée, J'ai perdu le courroux dont j'étais enflammé ; Et je ne me bats point, n'étant point animé.
Amélie
L'aimable passe-temps.
Dionys
Évite, lâche, évite, La force de ce bras, par une prompte fuite, Autrement.
Le Valet
Répondez.
Dionys
Est-ce assez consulter ?
Émile
En l'humeur que je suis, rien ne peut m'irriter ; Ô Dieux ! Que promptement, ma fureur est calmée, Et qu'une bonté grande a ma main désarmée.
Ils s'en vont.
Le Valet
Qu'on va donner de gloire à nos gestes guerriers, Nous allons succomber, sous le faix des lauriers.
Dionys
Peut-on priser assez ma valeur sans seconde, J'ai fait trembler la gloire, et la terreur du monde. Par deux mots de menace, et deux mauvais regards, J'ai rempli de frayeur le sein même de Mars ; Dieux ! Quelle extravagance à son âme saisie ? Et qui peut rire assez de cette frénésie, Il repaît son esprit d'imaginations, Qui lui font estimer toutes ses actions, Il va nommer partout sa force incomparable, Et se glorifier d'un exploit mémorable.
Amélie
Ce passe-temps est doux : mais il est tard, adieu, Et demain, du matin soyons tous en ce lieu Nous exécuterons l'entre prise amoureuse, Qui finit vos tourments, et qui me rends heureuse.
Lisidan
Un mot, divine Érante.
Elle continue seule.
Érante
Adieu, je suis à toi Et la mort seulement, peut violer ma foi ; Que de trouble divers mon âme est agitée ! Dieux ! Tant de violence est bientôt arrêtée : Mais, je ne puis (amour) résister à tes lois, Seule je dois souffrir pour le repos de trois.
Acte IV
Scène 1
Cloris
Cloris
Vous dois-je révéler mon amoureux souci ? M'est-il permis de soupirer ici ? Arbres, rochers, aimable solitude, Puis-je parler de mon inquiétude ? S'il est ainsi déserts, écoutez mon tourment, Je plains la mort d'un malheureux amant ; Devant mes yeux, l'inconstance de l'onde A fait périr le plus constant du monde. Par sa mort, ce tyran qui blessait nos esprits, Perdit le jour, ou sa mère l'a pris : L'amour cessa de régner sur la terre, Et maintenant tout son peuple est en guerre. Elle continue laissant la guitare. Laisse, laisse à tes yeux l'office de ta voix, À ce ressouvenir, pleure encore une fois, Pleure ce beau vainqueur, à qui ses faibles charmes Alors qu'il t'adorait ont tant coûté de larmes ; Hélas ! Je vois le jour, et ses jours sont ravis ; Je suis, quand il n'est plus ; il est mort, et je vis, Quel destin m'a sauvée, et quelle ingratitude, A prolongé ma vie, et mon inquiétude ; Que ne fut mon malheur, suivi de mon dessein, Quand l'onde me l'offrait, elle m'offrait son sein, Et si j'eusse voulu, cette aveugle meurtrière, En me le ravissant, m'eût ravit la lumière ; Ha ! Que depuis ce jour, j'ai détesté mon sort, Que j'ai senti de morts, pour la peur d'une mort.
Scène 2
Amélie, Dionys, Cloris
Amélie
J'ois quelqu'un qui se plaint.
Dionys
C'est sous ce beau feuillage Approchons-nous sans bruit.
Cloris
Le calme suit l'orage. Il n'est si malheureux sous l'empire d'amour, Qui ne vive en l'espoir, de l'être moins un jour ; Mille ont été sauvés, quand leur mort était prête, Et tel, qui tient l'épée espère qu'on l'arrête ; Ma seule affliction ne se peut comparer, Seule je suis au point de ne rien espérer ; Si la mort n'était sourde, et que les destinées, Pussent une autre fois refiler ses années, L'enfer ne le pourrait refuser à mes cris, Mais il ne rend jamais les tributs qu'il a pris : Pluton rit de nos voeux, ce Dieu n'a point de temple, Et dans la fable même, on n'en voit qu'un exemple.
Amélie
Il le faut aborder.
Cloris
Passez heureux amants, Souffrez qu'un malheureux plaigne ici ces tourments, Ou faites les cesser, si la pitié vous touche, Et répandez mon sang, sur cette humide couche.
Amélie
Nous vous refuserons un semblable secours, Et tâcherons plutôt de conserver vos jours ; D'où naissent vos ennuis, et quel malheur extrême, Mouille de tant de pleurs, ce teint mourant, et blême ; Vous devez excuser ma curiosité, La pitié me dispense à cette liberté.
Cloris
Ô Ciel ! Est-ce trop peu, de ma dure infortune, Sans qu'on l'accroisse encore, et sans qu'on m'importune : Adieu, je m'aime seul, et mon affliction, Ne reçoit ni secours, ni consolation.
Amélie
Ô Dieux ! Qu'il est saisi d'une douleur amère, Courons, suivons ses pas, et sachons sa misère.
Scène 3
Le Père, Nourrice
Le Père
Ô sort injurieux ! Des ennuis si cuisants, M'étaient donc réservés pour la fin de mes ans. Il n'était rien d'égal au repos de ma vie, Mes biens étaient plus grands que n'étaient mon envie, Les plus chéris du sort parlaient de mes plaisirs, Et je ne trouvais plus d'objets à mes désirs ; Faut-il qu'en ce bonheur une file indiscrète S'oppose aveuglément au bien que je souhaite, Cet esprit libertin, tout respect étouffant, Rit des avis d'un père, et suit ceux d'un enfant. N'as-tu rien découvert d'une telle entreprise, Toi qui tenais sa vie en ta garde commise, Qui ressens en effet, ou feins tant de douleur N'as-tu pu divertir sa perte, et mon malheur ? Connaissant son esprit, ta longue expérience, Te devait conseiller un peu de défiance, Tu voyais les ardeurs qu'elle a pour Dionys, Et tu pouvais prévoir mes tourments infinis.
Nourrice
J'expliquais ses regards, je lisais dans son âme, Je croyais découvrir sa plus secrète flamme, Mais las ! C'est bien l'esprit le plus dissimulé, Qui des flammes d'amour ait encore brûlé ; Elle ne me parlait, que de l'obéissance, Dont elle honorerait l'auteur de sa naissance, Je la voyais trembler à votre seul aspect, Et je croyais que rien n'égalait son respect ; Lors, comme j'estimais voir son humeur si nue, Je la blâmais parfois de trop de retenue, Et ma simplicité lui donnait des avis, Dont elle abuse hélas, et qu'elle a trop suivis ; Elle a subtilement gagné l'esprit d'Érante, À qui cette entreprise était indifférente, Qui bonne, comme elle est, n'ayant pu l'arrêter, Suit ses pas, sans dessein, que de la contenter.
Il s'en va.
Le Père
Qu'un simple citoyen, sans honneur, sans fortune, D'un sort si différent, d'une race commune, Pour qui je n'eus jamais aucune intention, Fasse un jour vanité, de sa possession, Ait chez moi malgré moi, cette place occupée, Ma fortune, plutôt se verra dissipée, Je perdrai pour les perdre, et fond et revenu, Et comme on le dépeint, leur amour sera nu.
Nourrice
C'est là les menacer de beaucoup de misère, Mais il est bien aisé d'apaiser sa colère, L'amour que porte un père a de puissants appas, Et s'il ne perd ce nom, il ne les perdra pas.
Scène 4
Amélie, Cloris
Amélie
Ce bon Paysan, Monsieur, mettra toutes ses peines, À terminer chez soi vos erreurs incertaines, Attendez en ce lieu, le secours, que le temps, Ce doux charmeur des maux, donne aux plus mécontents, Nous y veillerons tous au soin de vous distraire, Et nos plus doux plaisirs, seront de vous en faire ; Que je sache le cours de votre affection, Fiez-en le récit à ma discrétion.
Cloris
Que vous renouvelez de sensibles atteintes ! Et que la courtoisie ordonne de contraintes ! Quelque fois, ces beaux yeux ont-ils versé des pleurs ?
Amélie
Hélas ! Combien de fois.
Cloris
Mouillez-en donc ces fleurs ; L'âme la plus barbare, et la plus inhumaine Est sensible, Madame, au récit de ma peine ; Mon sexe est déguisé, par ce faux vêtement.
Amélie
Comme vous êtes.
Cloris
Fille.
Amélie
Ô doux contentement ! J'en suis plus obligée à chérir vos mérites, Et ce titre rendra nos libertés licites.
Cloris
J'ai pris le jour à Douvre, et là chez mes parents, Je passais en repos des jours indifférents, Vous savez à quels jeux l'enfance nous convie, Ces jeunes passe-temps, limitaient mon envie, Et j'ai, durant quinze ans vu le flambeau du jour, Sans avoir ni senti, ni vu celui d'amour ; Mais las ! Que le tyran de nos belles années, A bien depuis ce temps changé mes destinées ; J'honorai de mes voeux ses profanes autels, Et je donnai mon coeur, au plus beau des mortels. Toutes les qualités, et toutes les caresses, Qui peuvent aux amants procurer leurs maîtresses, Tout ce qu'un honnête homme a de plus ravissant, Je l'admirais, Madame, en ce soleil naissant. Mes parents, me faisaient des menaces frivoles, J'avais perdu mon coeur, ils perdaient leurs paroles, Et je révérais peu l'aveugle aversion, Qu'ils avaient, pour l'objet de mon affection. Ils m'épiaient en vain, une entière licence, Eût pu sur mon esprit, bien plus que leur défense, Mes désirs s'animaient par leurs soins imprudents, Les brasiers qu'on restreint, deviennent plus ardents. Enfin, quand j'eus seize ans ; et que leur tyrannie, M'eût ravi tout moyen d'être en sa compagnie, Je force tout respect, je m'échappe, et je fais, La résolution de n'en sortir jamais ; Je fie à ce vainqueur, mon honneur et ma vie ; Hélas ! Sa passion égalait mon envie ; Je sais qu'il partageait ma flamme et mon ennui, Et qu'on n'aima jamais, plus ardemment que lui ; Nous fuyons déguisés nos parents, et nos peines, Nous cherchons un séjour sur les humides plaines, Et forcés d'obéir à la nécessité, Commettons la constance à l'infidélité ; La mer fut longtemps calme, et les vents et leurs grottes, Reposaient, sans dessein d'exercer nos pilotes, Nous nous jurions sans cesse une immuable foi, Et nous mourions d'amour, ce bel amant et moi, Neptune en fut jaloux, et cet effroi des âmes, Fit dessein d'engloutir, et nos corps et nos flammes, On n'a jamais parlé d'un orage si prompt, Il s'enfle de colère, il se ride le front, Fait tenir à nos gens des routes inconnues, Et jette à bonds divers notre nef dans les nues ; Tant d'épaisses vapeurs s'amassent dans les airs, Que nous ne voyons rien, qu'en faveur des éclairs Le pilote est troublé, son adresse est frivole, Le vent nous enveloppe, et le navire vole ; Jugez de nos frayeurs : cet agréable amant, Ses bras entre les miens serrés étroitement, Ne crains rien, me dit-il, le ciel est moins barbare, Que d'empêcher l'effet d'une amitié si rare : Nous vivrons, ma déesse, (il m'appelait ainsi,) Et son juste pouvoir nous doit tirer d'ici ; À ces mots il me laisse, et par tant de prières, Implore de là-haut la fin de nos misères, Que les Dieux n'avaient pu refuser du secours À des voeux si pressants, s'ils n'eussent été sourds. Le vent en un instant accroît sa violence ; Hélas ! Ce qui suivit m'ordonne le silence, Madame, épargnez-moi des discours superflus, Et parce que j'ai dit, jugez qu'il ne vit plus. Depuis, sous cet habit, sans suite, et vagabonde, Je pleure, et pleurerai ce miracle du monde.
Amélie
Après tous ses regrets, la résolution Doit servir de remède à votre affliction. Le temps serait pour vous, vous reverriez ses charmes, Mais, comme elle est aveugle, alors qu'elle nous prend, Nous tenant, elle est sourde, et jamais ne nous rend. Les morts, sont toujours morts, nos prières sont vaines, Nos soupirs superflus, et nos pertes certaines.
Scène 5
Éraste, Amélie, Cloris
Éraste
Enfin la proie est nôtre.
Amélie
Ô malheur de mes jours ! Dionys, on m'enlève, aux voleurs ! Ô secours !
Cloris
Ce bras divertira leur criminelle envie, Votre perte dépend de celle de ma vie, Traîtres, adressez-moi vos injustes efforts, Ou ce fer se fait voie au travers de vos corps.
Éraste
Il te faut contenter, ô Dieux ! En ce visage, Je vois de ma Cloris une vivante image.
Cloris
Hélas ! Qu'ai-je aperçu ?
Il s'évanouit.
Éraste
Je meurs d'étonnement.
Elle s'évanouit aussi.
Cloris
Je perds la voix, et l'âme, en ce ravissement.
Amélie
Dieux ! Qu'est-ce que je vois ! Cet amant infidèle, Sans doute est le sujet des pleurs de cette belle ; Rendez l'éclat madame à ces charmants appas, Qu'Éraste vous entende, et qu'il ne meure pas.
Cloris
Hélas ! Éraste est mort, et cette image vaine, S'offre à moi seulement pour accroître ma peine, Je baiserai pourtant, ce portrait de mon bien, Ô Dieux je vois beaucoup, et si je ne vois rien ; Si je croyais mes yeux, voilà la même bouche, Je vous son même poil, c'est sa main qui le touche, Je connais cet anneau, qui fut mien autrefois, Et quand il a parlé j'ai reconnu sa voix. Ô divine douceur, dont mon âme est ravie ! Ai-je songé sa mort, ou louerai-je sa vie ; Réponds un mot Éraste.
Éraste
Ha ! Madame est-ce vous ? Que je bénis le ciel, et que mon sort est doux, Beau sujet de mes pleurs, ma Cloris, ma lumière, Quoi, ce corps est pourvu, de sa grâce première ? Quel sort en ma faveur, l'a fait ressusciter.
Ils se tiennent embrassés.
Amélie
Éraste vit encor, il n'en faut plus douter ; Cet objet de mes voeux charme encore le monde, Et les dieux l'ont sauvé de la rage de l'onde ; Mais la voix me défaut ; divin objet d'amour, Parlons par des baisers qui durent tout le jour.
Elle dit à Cloris.
Amélie
Dieux ! Son affection l'obligeait à me suivre, Et ce soin qu'il a pris est ce qui m'en délivre, Il retrouve Cloris, ses voeux sont satisfaits, Il ne s'oppose plus au dessein que le fais. Mais il faut contenter leur ardeur amoureuse, En ces premiers transports, la joie est dangereuse. N'avez-vous feint Madame un si cruel tourment, Que pour me disposer à perdre mon amant.
Éraste
Vous voyez d'un bon oeil, notre chaste licence, Et vous chérissez fort une si douce offense, Vous cédez sans regret un si faible intérêt, Et perdez de bon coeur le bien qui vous déplaît. J'admire de l'amour la suprême puissance, Ô Dieux ! Que cet effet dément bien son enfance ? Il tire notre bien d'un malheur apparent. Et Cloris me captive avecques tant d'Empire, Que ses seules faveurs, sont le bien où j'aspire ; Adorable beauté ! Cher but de mos espoir, Quel Dieu m'a procuré le bien de te revoir, Et quel heureux Démon te retira de l'onde, Où le vent renversa notre nef vagabonde
Cloris
La rencontre des flots la repoussa sur l'eau, Que je croyais depuis te servir de tombeau, La grandeur du péril nous conserva la vie, Et du beau temps enfin ta chute fut suivie, Depuis sous ces habits, j'ai pleuré ton trépas, En mille endroits divers, où j'ai porté mes pas ; En deux ans, sans dessein, j'ai vu toute l'Espagne, Et la seule douleur m'a servi de compagne : Mais ne m'oblige point à de plus longs discours, Quel insigne bonheur, a conservé tes jours.
Éraste
Un navire espagnol, sur cette humide plaine, Tenait, comme le nôtre une route incertaine, Et je crois que le Ciel l'envoyait, à dessein Que la force des flots me jetât dans son sein. Car je m'y rencontrai, dans ce péril extrême, L'orage me servit, contre l'orage même ; On me crut mort longtemps, et quand j'ouvris les yeux Rien ne me cachait plus la lumière des Cieux ; Des coeurs de Matelots la peur était bannie ; Le timon travaillait, et l'onde était unie ; Là, tous ces étrangers me comblèrent d'honneur, Comme si j'eusse été l'auteur de leur bonheur ; Et me contèrent tous, qu'à ma première vue, Un rayon du soleil avait percé la nue, Que je calmais du Ciel la forte aversion, Enfin qu'ils me devaient leur conservation ; Surtout, un homme riche, et chéri dans Valence, M'offrit dessus ses biens une entière puissance, N'attribua qu'à moi sa vie, et ses profits, Et depuis me conserve en qualité de fils ; J'ai témoigné mon deuil, par des preuves parfaites, Et les Dieux sont témoins, des plaintes que j'ai faites, Car je me croyais seul échappé du danger, D'où m'avait tiré, ce navire étranger ; Enfin, le temps, Madame, et les yeux d'Amélie, Divisèrent ma peine, et ma mélancolie Je partageais mes pleurs ; l'amour, et votre mort Sur ce coeur malheureux faisaient un même effort ; J'accusais le destin, de vous avoir ravie, Et d'avoir sous une autre assujetti ma vie ; L'effet vous répondra, de ma fidélité, J'aimais votre mémoire autant que sa beauté ; Et puisque vous vivez, les baisers de l'aurore, Ne me seraient pas doux, si je vous plais encore.
Amélie
Donc ce coeur inconstant a rompu ses liens.
Cloris
Madame vos dédains, autorisent les siens.
Éraste
Cessez de me gausser, et pardonnez, Madame, Les effets criminels d'une importante flamme ; Je connais que le Ciel vous doit à votre amant, Et j'ai trop traversé votre contentement.
Amélie
Mais pardonnez plutôt à l'humeur indiscrète Dont le traitais, Monsieur, une amour si parfaite, Vous devez excuser un coeur préoccupé Et sur qui Dionys a beaucoup usurpé.
Éraste
Nous vivrons tous contents, nos peines sont finies Nos soupirs étouffés et nos craintes bannies De tous nos déplaisirs l'amour est triomphant Louons tous à l'envi ce glorieux enfant. Et vous qui me traitiez avec tant d'injustice, Je veux, pour tant de mal, vous rendre un bon office, Je vais à vos parents, conter ce changement, Et je m'ose vanter de leur consentement ; Je viens ce soir sans faute, adieu vivez contente.
Amélie
Mais je cause à madame une fâcheuse attente, Mon bonheur, toutefois l'y fera consentir, Et je viens de songer de quoi vous divertir. Feignez pour mon sujet une ardeur violente ; Et daigne z m'honorer du nom de votre amante, Ce divertissent ne vous déplaira pas, Vous entendrez souvent invoquez le trépas. Nous ferons un jaloux, et son cruel martyre, Nous fournira ce soir un beau sujet de rire. Ce dessein vous plaît-il.
Cloris
Ô dieux ! Qu'il est charmant ! Et que nous en rirons.
Amélie
Feignez bien seulement.
Scène 6
Lisidan
Lisidan
Je puis rendre aisément leur entreprise vaine, Il est en mon pouvoir de divertir sa peine, Ô Dieux ! Comme à propos, le ciel m'envoie ici, Que je vais l'exempter d'un extrême souci.
Acte V
Scène 1
Dionys
Dionys
Pardonne ; aveugle enfant, à l'aveuglé caprice, Qui m'a fait si souvent t'accuser d'injustice ; Aveugle ! Ha tu ne l'es qu'en portraits seulement, On te figure mal, et mon bien me dément ; Enfant ; tu ne l'es pas, et tant de prévoyance Dont je te suis tenu m'ôte cette croyance : Non, tu n'obliges point à de sévères lois, Tu mérites le nom du plus juste des Rois : Et sais si prudemment, gouverner ton Empire, Qu'on y murmure à tort, alors qu'on y soupire, Le plaisir est plus doux, après un long tourment, Et qui n'a point pleuré, ne rit que froidement. Mais je vois ma déesse.
Scène 2
Amélie, Dionys, Cloris
Amélie
Il faut que cette feinte, Vous fasse mesurer son désir, par la crainte, Elle vous prouvera l'ardeur de nos amours. Commençons il nous voit.
Dionys
J'entendrai leurs discours. Ils ne m'avisent pas en un endroit si sombre, Et je puis tout ouïr, en faveur de cette ombre.
Cloris
Puisque l'occasion m'offre ici les cheveux, Je ne me tairai plus cher espoir de mes voeux : Votre possession est l'objet de mes larmes, J'ajoute une victoire à celles de vos charmes, Je n'adore que vous, et vos seules beautés Ont mon âme ravie, et mes sens enchantés. Amélie est un nom, qu'on sait par tout le monde, On s'entretient de vous sur la terre et sur l'onde ; Vos yeux font mépriser les autels de Vénus, Et chacun sacrifie à ces Dieux inconnus ; Attiré par l'éclat d'une beauté si rare, Qu'elle peut enflammer le coeur le plus barbare, J'ai quitté mon pays, sans dessein toutefois De m'oser asservir sous de si dignes lois ; Mais, qui peut s'exempter d'un si noble servage, Pour vous, quelle raison ne perdrait son usage, D'abord, que j'aperçus ces aimables Soleils, Je sentis des effets, qui n'ont point de pareils ; Mes yeux furent charmés, mon âme fut troublée Et d'ennuis infinis, ma fortune comblée : Je trouvai tant de grâce en ces divins appas, Et je vis au-dessous mon mérite si bas, Qu'un juste désespoir me conseille la fuite, Vous avez vu l'état, où mon âme est réduite Je plaignais mes défauts, et ma condition, Qui défend, que j'aspire à votre affection.
Dionys
Ô Dieux ! Qu'ai-je entendu, tu me dois ôter l'âme, Traître, avant le bonheur de me ravir Madame Mais ce pauvre abusé ne heurte qu'un rocher, Que mon sujet unique à l'honneur de toucher,
Amélie
Je demeure confuse, en cet honneur extrême, Car un sujet puissant défend que je vous aime, Ma foi s'est engagée, et (vous seul excepté,) Le plus beau des mortels a pris ma liberté ; Vous plaisez à mes yeux, il faut que je le die, Mais je sais ce qu'au ciel déplaît la perfidie, Ce crime est le plus noir qui souille ses autels, Et qui lui fit jamais détester les mortels ; Dieux, quel malheur m'engage à l'amitié d'un autre ? Que ne puis-je, Monsieur, être constante et vôtre ?
Dionys
Que je trouble point votre ardente amitié, Je ne demande pas, un seul trait de pitié, Je connais mes défauts, et cette connaissance, M'assure que ma voix seulement vous offense, Que c'est témérité que de voir vos attraits, Que je mourrai coupable en mourant de leurs traits, Mon sort est au-dessous de la mort où j'aspire, Je devais éviter ce glorieux martyre, J'ai pris trop de licence, et des Rois seulement Sont dignes de mourir d'un si noble tourment.
Elles se baisent.
Amélie
Je me rends, je suis prise, et tant de modestie Vous donne de mon coeur la meilleure partie, Je vais fermer l'oreille aux voeux de Dionys, Toute raison est faible, et tous respects bannis, Espérez du remède à l'ardeur qui vous presse, Et que ces doux baisers vous signent ma promesse.
Dionys
Ô Dieux ! Que résoudrai-je en cette extrémité ? N'avez-vous point de traits pour l'infidélité ? Il possède mon bien, il l'embrasse, il la baise, Et je ne punis pas ce tyran de mon aise ? C'est trop délibérer.
Amélie
Dieux ! Quelqu'un vient ici ?
Dionys
Ne vous contraignez point.
Amélie
Est-ce toi, mon souci ?
Dionys
Que les baisers sont doux, sous ce divin feuillage ! Que vous y recevez un agréable hommage ! Que la fraîcheur de l'ombre accroît vos voluptés, Et dans un bon plaisir tient vos sens enchantés !
Amélie
Qu'est-ce que tu me dis ?
Dionys
Continuez, Madame, Ces douces privautés à l'ardeur qui l'enflamme, Je ne publierai point vos amoureux soupirs, Et rien n'en parlera, que la voix des Zéphyrs.
Amélie
En ce lieu frais, et doux, mon importune envie Obligeait cet amant au récit de sa vie.
Cloris
J'entretenais, Madame, et ses chastes beautés, Ne se disposaient point à d'autres privautés. Nous n'avons, ni prévu, ni craint cette venue Et ce bras répondra de notre retenue.
Dionys
Je ne crois que mes yeux : mais qu'elle ouvre les siens, Sur celui qui lui plaît, et m'ôte mes liens, Que ce divin objet dédaigne ma franchise, Et qu'il se laisse prendre à sa dernière prise, Je m'accuserai seul, un bien peut-être ôté Lorsque qui l'a reçu ne l'a pas mérité ; Sa beauté m'honorait de trop de récompense, Et l'on peut révoquer une injuste sentence.
Amélie
Et bien, je l'avouerai ; cet infidèle coeur S'est affranchi des lois de son premier vainqueur ; J'aime cet étranger, de secrètes puissances Lui donnent mes désirs, et forcent mes défenses ; Que d'un commun dessein, tes voeux soient refroidis, Prouve en ne m'aimant plus, que tu m'aimas jadis, Mon refroidissement t'est un sensible outrage, Mais il est Dionys, moindre que ton courage Deux jours feront la fin de ton ressentiment ; Allons, laissons-le seul se plaindre librement.
Il tire son épée.
Dionys
Je ne me plaindrai point, ouvrons ce coeur infâme, Qui n'a su demeurer dans le sein de Madame, Les voeux d'un coeur si vil, sont un petit tribut, Et son peu de mérite a causé son rebut. Mais non, c'est trop presser une mort si facile, Le reste de ce jour ne m'est pas inutile, Je sais que mon repos dépend de mon trépas, Mais l'auteur de mon mal, précèdera mes pas. Je suivrai ce rival, et sur la rive noire, Où gisent les esprits, sans haine et sans mémoire, Le mien conservera sa juste aversion Contre ce lâche auteur de mon affliction.
Scène 3
Érante, Lisidan, Dionys
Érante
Ô Dieux ! Que me dis-tu ? Rompons leur entreprise, Allons l'en avertir.
Lisidan
Ne dis mot, je l'avise ; Depuis quand Dionys se plait-il dans les bois ?
Dionys
Ha sers moi, cher ami, pour la dernière fois ; On a trahi mes voeux.
Lisidan
Ô Dieux !
Dionys
Et ma maîtresse Détourne sa pitié de l'ardeur qui me presse ; Je ne murmure pas, contre son changement, Et je n'accuse point son divin jugement, Mais j'ai moins de respect, que de laisser la vie, Au rival, qui l'adore, et qui me l'a ravie.
Lisidan
Et quel est ce rival ?
Dionys
Celui, qui suit ses pas, Qui l'éloigne de nous, et ne la quitte pas. Cours, appelle en mon nom ce tyran de ma joie, Et qu'il ne souffre pas, que Madame le voie Autrement je ne puis accomplir mon dessein, Elle divertira ce combat incertain. Un secret importun, adorable merveille, M'oblige à lui tenir ces deux mots à l'oreille, Et doit faire excuser mon incivilité.
Lisidan
Imitez ses mépris, et la légèreté, Elle vous a flatté d'une trop longue attente, Et rien n'excuse plus cette belle inconstante.
Dionys
N'offense point cruel ce miracle d'amour, Afflige-moi plutôt de la perte du jour, Je ne dois expliquer son amour ni sa haine, Elle peut m'ordonner, ou le prix, ou la peine, Qu'elle rende mes voeux, ou vains, ou satisfaits, Elle ne peut faillir, et ne faillit jamais ; Hélas, m'est elle due ? Et la crois-tu coupable, Quand elle m'ôte un bien, dont je suis incapable ? Les Dieux, qui de leur être ont formé ses appas, Donnent souvent des biens, et ne les laissent pas. Je ne l'appelle point ingrate, ni parjure, Je l'acquis sans mérite, et la perds sans injure.
Érante
Dieux ! Qui ne priserait ces reflets infinis Que loin de vous, Monsieur, tous soupçons soient bannis, Aimez-la seulement, autant qu'elle vous aime, Je viens pour vous tirer de cette peine extrême, Je plains votre douleur, et connais qu'en effet, Je traversais jadis un amant trop parfait. Cet agréable objet dont ma soeur est atteinte Est fille comme nous, et leur flamme une feinte. Elles ont proposé ce divertissement, Pour éprouver l'ardeur d'un si fidèle amant.
Lisidan
Ranime cher ami, ta première espérance, Et te repose en moi d'une ferme assurance, Elle t'aime toujours, mais écoute comment J'appris, ce qu'elle a cru tramer secrètement ; Éraste qui brûlait d'une si vive flamme, Nous suivant en ses lieux, pour te ravir ta Dame, A rencontré l'objet de son premier tourment, Qu'il a bien reconnu sous ce faux vêtement, Il lui baise les mains, l'honore, la caresse, L'appelle par les noms de belle, et de maîtresse, La voit d'un oeil charmé, bénit cet heureux jour, Et n'importune plus l'objet de ton amour : Il a même avoué, que ta Dame t'est due, Sous ces épais rameaux j'ai sa voix entendue, Et j'ai vu d'assez près les chastes privautés Dont il s'entretenait avec ces deux beautés, Enfin, (leur a-t-il dit), l'amour et la justice Veulent qu'à mon rival je rende un bon office, Il devra son repos au souci que je prends Et je vais implorer l'aveu de vos parents ; Il part, et là-dessus, ces filles réjouies, Proposent de gausser, je les ai bien ouïes, Ayant su leur dessein je les laisse partir, Et je ne te cherchais que pour t'en avertir.
Dionys
Ô Dieux ! Te dois-je croire ?
Lisidan
Ha ! Ce soupçon m'irrite.
Dionys
Ô discours qui me charme, et qui me ressuscite ! Qu'à propos cher ami, tu me viens obliger ; Et que tu m'as tiré d'un extrême danger.
Érante
Monsieur, que d'une feinte, une feinte vous venge Témoignez de m'aimer, et d'imiter son change Lors son ressentiment prouvera son amour, Et nous aurons sujet de rire à notre tour.
Lisidan
Ce dessein est plaisant.
Dionys
Oui, mais la mettre en peine, C'est être criminel, et mériter sa haine.
Érante
Ne me refusez point ce divertissement, Je me charge de tout, feignez bien seulement.
Scène 4
Amélie, Cloris, Érante, Dionys
Amélie
Tu veux de mon amour une preuve inutile, Un favorable hymen peut t'en procurer mille, Nous devons avancer cette heureuse union, Si tu joins ton avis à mon opinion.
Cloris
Ce suprême bonheur, est le seul où j'aspire, L'affaire est d'importance, et différée, empire.
Amélie
Tous respects à mes yeux se sont évanouis ;
Érante
Si bien.
Amélie
Dieux parlons bas.
Érante
Je vous ai bien ouïs ; Mais ne contraignez point votre ardeur amoureuse, Dionys est heureux, si vous êtes heureuse Un plus beau noeud succède, à son premier lien, Et votre changement autorise le sien.
Dionys
Madame, que le Ciel s'oppose à mon envie, Si j'avais proposé de changer de ma vie ; Et si je ne voyais d'un oeil indifférent Cette divine Érante, à qui mon coeur se rend ; Vos rigueurs ont trouvé ma constance invincible, Mais vous m'offenser plus volage qu'insensible : Et je redoutais moins, lorsque je fus atteint, De constantes froideurs, qu'un brasier qui s'éteint : Je n'ai point murmuré, le respect qui me reste, M'a fait souffrir sans plainte un tort si manifeste, Mais ne vous blâmant point, je vous peux imiter, Un de ses deux effets ne se peut éviter, Je change comme vous, et sans peur qu'on m'accuse, On a droit de reprendre un présent qu'on refuse, Je ne m'oppose point à vos prospérités, Un autre a bien voulu ce que vous rejetez, À mes chastes desseins, Lisidan cède Érante, De qui l'affection m'est assez apparente.
Amélie
Et bien vivez content.
Érante
Enfin j'ai le secours Que je n'espérais pas à mes chastes amours ; Dieux la rare faveur, et l'extrême assistance, Que ma fidélité doit à votre inconstance.
Amélie
Dionys vaut beaucoup, mais un plus beau vainqueur, A la gloire, ma soeur, de lui ravir mon coeur : J'obéis au destin qui change mon martyre, Et sans élection, je suis, ce qui m'attire.
Dionys
Donc il faut à l'envi bénir ce changement, Il ne me reste pas un regret seulement ; Mon coeur ne sent plus rien de ses premières peines, Et vous n'y verriez pas les marques de ses chaînes : Tous ses feux sont éteints, et j'ai tout oublié, Sinon le seul dessein de vous être allié, Vous ne vous plaindrai point, de mon humeur jalouse, Et vous me plairez soeur, autant, et plus qu'épouse,
Elle s'en veut aller.
Amélie
Va traître, indigne objet, d'une amitié si rare, Le Tyran de mes maux, insensible barbare, Qui fausses des serments, répétés si souvent, Coeur sans cesse agité, faible jouet du vent, Adore qui te plaît, offense-moi sans crainte, Et trouve ton excuse en cette vaine feinte, Ingrat, vois-moi pousser des soupirs superflus, Sois vain de mes douleurs, et ne me parle plus, Mais quoi ? Je ne tiens pas sa perte favorable ? Je regrette un amant si peu considérable. J'abandonne mon coeur à d'aveugles douleurs ; Et je pleure un sujet indigne de mes pleurs ? Non, non, je parais lâche, alors que je m'afflige, Je gagne en te perdant, et ta haine m'oblige, J'ai honte seulement des maux que j'ai soufferts, Et je préfère ingrat ma franchise à tes fers, Adieu, fais vanité de ma peine passée, Mais ne me vois jamais, horreur de ma pensée.
Il la retient.
Dionys
Je n'en espérais pas un traitement plus doux, Conseillère imprudente, à quoi m'obligez-vous, Héla ! Belle Amélie, adorable maîtresse, Accordez un moment au regret qui me presse, J'ai feint par leur avis cette infidélité, Et je suis innocent de tant de lâcheté ; Alors que je perdrai cette ardeur sans seconde Le soleil cessera d'illuminer le monde On verra des appas égaux à vos attraits, Et cette égalité ne se verra jamais.
Amélie
Ô Dieux !
Érante
Le doux plaisir ?
Dionys
Belle âme de ma vie, Hélas ! La croyez-vous ? Sous une autre asservie, Divin charme des coeurs.
Amélie
Ah pardon mon souci.
Dionys
Offensez-moi souvent, et m'apaisez ainsi.
Érante
J'ai pris à vos dépens, cette joie infinie : Les trompeurs sont trompés, et la feinte punie, Ne donnez plus d'ombrage à cet esprit jaloux, Caressant un objet, qui ne peut rien pour vous. Ne vous consommez point d'une inutile flamme, Consentez au repos d'Éraste, et de Madame. Le voici qui revient.
Scène 5
Éraste, Amélie, Dionys
Éraste
J'ai gagné son esprit, Il s'accorde à vos voeux, consulter cet écrit.
Elle lit.
Contenu de la lettre.
Cléante.
Amélie
Dieux ! L'effet nonpareil d'un généreux courage ! Que ce rival, Monsieur, vous doit rendre d'hommage ! Puisque Éraste vous laisse, et retrouve les charmes, Qui jadis touchèrent son coeur ; Soyez toute à votre vainqueur, Et venez essuyer mes larmes. Admirez son pouvoir, je fais ce qu'il m'ordonne Il obtient ce consentement Et cet officieux amant N'ayant pu vous avoir, vous donne.
Amélie
Il faut rester ingrate à ces rares bontés Rien ne peut égaler, ce que vous méritez.
Dionys
Adorable rival, de quel humble service Puis-je récompenser, ce favorable office, Que ce jour pour jamais, borne nos différents, Accorde cette grâce aux voeux que je te rends.
Éraste
Mais oubliez plutôt les ardeurs importunes, Qui m'ont fait si longtemps, traverser vos fortunes. Cloris a dissipé ces malheurs infinis Et procure Amélie aux voeux de Dionys : Érante à Lisidan, un triple noeud nous lie.
Scène Dernière
Éraste, Émile, Le Valet, Dionys, Amélie, Lisidan, Érante, Cloris
Éraste
Mais Émile vous cherche, admirons sa folie Il repaît son esprit de mille vains combats, Et pour moins que son ombre, il met les armes bas.
Émile
Son trépas, va prouver ma valeur sans seconde, Il doit plus de respect à la terreur du monde, Que de considérer un objet qui lui plaît.
Le Valet
Prononcez de sa mort l'irrévocable arrêt,
Émile
Il mourra, je le jure.
Le Valet
Oui, mais de quelle sorte ;
Émile
Par ce bras indompté.
Le Valet
Si ce dessein n'avorte.
Émile
Et qui peut divertir mes résolutions, Puis-je souffrir remise, ou compositions Ai-je fait quelquefois une entreprise vaine, J'entreprends justement, et j'achève sans peine ; La mort me plairait plus qu'une honteuse paix, Ce coeur est un rocher qu'on n'ébranle jamais.
Le Valet
Des lions quelquefois, ont forcé leur courage Et des soumissions ont apaisé leur rage.
Émile
Je fais grâce à beaucoup, j'y trouve des appas, Mais je la sais donner, et ne la perdre pas, En des occasions les vengeances sont belles, Et l'on voit quelquefois des pitiés criminelles : Nous cherchons un rival indigne de pardon, Et la même pitié lui dénierait ce don. Avançons je le vois.
Le Valet
La partie inégale, Fait qu'un soudain glaçon dans le coeur me dévale, Ils sont trois contre deux.
Émile
Ha lâche, suis mes pas.
Dionys
Où va votre grandeur ?
Émile
T'annoncer le trépas ! Tu n'as pas dû, perfide, après tant d'insolence, Une seconde fois choquer ma patience, Je dois mon assistance, à cet objet d'amour, Et son enlèvement te coûtera le jour.
Dionys
Ne diffère donc point.
Émile
Attends
Dionys
Tu délibères.
Émile
Je songe, que la mort finirait tes misères, Que mon aversion me nuit, et me vengeant, Que je t'obligerais en te désobligeant, Et que je te punis, en te laissant la vie Mieux, que si par ce bras, elle t'était ravie ; Va, je suis satisfait.
Dionys
Que de présomption ?
Émile
Et vous divin objet de mon affection Quand prononcerez-vous.
Dionys
Sors d'ici, lâche, infâme, Es-tu si vain encor, que d'aborder Madame ? Indigne seulement d'entendre ses refus, Ne me réplique pas, sors, ou tu ne vis plus.
Émile
Dieux ! Le plaisant courroux, dont son âme est atteinte, Il ne peut discerner le vrai, d'avec la feinte ; Voilà, comme souvent, on ne croit qu'à demi Son plus cher serviteur, et son meilleur ami. T'ayant juré cent fois une ardeur éternelle, Dois-tu m'attribuer le titre d'infidèle, Je vis toujours égal, toujours en même point, Ce que j'ai proposé, ne se révoque point, Et je feignais ainsi, pour sonder la croyance Que tu dois conserver, de ma persévérance ; Je ne m'oppose point, au bonheur qui t'est dû, Possédant cet objet, je te l'aurais rendu, En faveur du beau feu qui t'a l'âme enflammée, Je la dégagerais du milieu d'une armée : Je romprais des prisons, je l'ôterais des fers, Et je la tirerais du profond des enfers.
Dionys
Comme un faible moyen, rabat son arrogance, Adieu, fais rire ailleurs, de ton extravagance. C'est trop perdre de temps, à l'entretien des fous, Valence offre à nos voeux des passe-temps plus doux, Allons y célébrer ces heureux hyménées, Qui de biens infinis vont combler nos années.
Amélie
Adieu terreur du monde.
Lisidan
Adieu race des Dieux !
Érante
Adieu divin charmeur des âmes et des yeux.
Éraste
Adieu le plus vaillant de la terre et de l'onde.
Cloris
Adieu le plus grand fou qui soit en tout le monde.
Le Valet
Nous voilà grands seigneurs.
Émile
Suis-les, atteins ses gens Ma vengeance dépend de tes pas diligents : Je veux pour contenter la fureur qui m'enflamme, Voir à ces lâches coeurs vomir le sang et l'âme : Je les combattrai seul, arrête toutefois, Je dois plus noblement employer mes exploits. Une si méprisable et facile victoire, Effacerait mon nom et ternirait ma gloire : Quelque dessein qu'ils aient d'exercer mon courroux, Ils n'auront pas l'honneur de mourir de mes coups.
Le Valet
Que vos bras sont puissants et nos exploits superbes, Que de vaincus à bas, que de corps sur les herbes : C'est trop fait pour un coup, allons parmi les pots Après tant de travail prendre un peu de repos.