Cendrillon
Scène 1
Frisette, Magali
Frisette
Ma soeur, me trouves-tu bien attifée ainsi ?
Magali
Suis-je assez belle avec les perles que voici ?
Frisette
Ne vois-tu nul défaut à ma ceinture rose ?
Magali
Crois-tu qu'à ma toilette il manque quelque chose ?
Frisette
N'est-ce pas que ces fleurs font un magique effet ?
Magali
Magique, c'est le mot ; mais revenons au fait : Dis-moi, serai-je un peu la reine de la fête ?
Frisette
Dis-moi, remarque-t-on mes dentelles ?
Magali
Coquette !
Frisette
Coquette, c'est parfait ; mais laissons là ce point : Aurai-jE mon triomphe ou ne l'aurai-je point ?
Magali
Tu l'auras ; penses-tu que je l'aurai de même ?
Frisette
Comment donc ?
Magali
Quel bonheur !
Frisette
C'est ainsi que je t'aime.
Magali
J'adore tes cheveux dans ces noeuds de rubans.
Frisette
Et ta robe m'enchante avec ses plis tombants.
Magali
Dans le septième ciel ta grâce me transporte.
Frisette
Quel bonheur !
Magali
Ton sourire est charmant de la sorte.
Frisette
Si tu n'étais ma soeur, je te jalouserais.
Magali
Si tu n'étais ma soeur, je te détesterais.
Frisette
Comme son fol orgueil lui fait perdre la tête !
Magali
Dieu ! Quelle vanité, cette pauvre Frisette !
Frisette
Sa robe est ridicule.
Magali
On la coiffe très mal.
Frisette
Elle a sans doute cru qu'on est en carnaval.
Magali
Quel tableau ! Ses cheveux ont des raideurs d'étoupe.
Frisette
Pour admirer sa grâce il faudrait une loupe.
Magali
Que mâchonnes-tu là ?
Frisette
Je ne mâchonne rien. Je disais simplement : « Qu'elle est belle ! »
Magali
Fort bien Je le disais aussi, ma chère, pour ton compte.
Frisette
C'est d'un bon coeur.
Magali
Tu crois ?
Frisette
Si je crois ?
Magali
Quelqu'un monte.
Scène 2
Frisette, Magali, Cendrillon
Frisette
Cendrillon de malheur, que viens-tu faire ici ?
Magali
Le comble de l'audace !
Frisette
Un toupet réussi !
Magali
Eh quoi ! Toujours céans provoquer des esclandres ?
Frisette
Quand on est Cendrillon, on reste dans ses cendres.
Magali
As-tu du moins lavé la vaisselle, ce soir ?
Frisette
Et m'as-tu pour demain préparé mon peignoir ?
Magali
Tu n'es qu'un ver de terre, et sans nous...
Frisette
Qui t'appelle ?
Cendrillon
Mes bonnes soeurs...
Magali
Où sont vos soeurs, mademoiselle ?
Frisette
Les beaux airs triomphants ne sont plus de saison.
Magali
Tu ne mèneras plus à ton gré la maison, Maintenant que la mort d'une mère nous laisse Libres de te traiter sans stupide faiblesse.
Cendrillon
Je cherche en vain mes torts : que me reprochez-vous.
Magali
Vous verrez qu'il faudra lui baiser les genoux !
Cendrillon
Vous me haïssiez moins quand j'étais plus petite. Je suis pourtant toujours la même.
Frisette
Une hypocrite !
Cendrillon
Est-ce ma faute à moi si votre mère un jour Me donna comme à vous ma part de son amour ? Je n'étais qu'une pauvre enfant abandonnée. Nul appui, pas d'amis. Je semblais n'être née Que pour subir l'assaut de toutes les douleurs ; Ce n'était pas pour moi qu'avril clorait les fleurs, Et mes printemps étaient plus tristes que la tombe.
Magali
Agneau sacrifié !
Frisette
Malheureuse colombe !
Magali
Tendre petit Saint-Jean prêchant hors du désert !
Cendrillon
Vous pouvez railler, vous qui n'avez point souffert. Moi, j'ai longtemps vécu sans fêtes, sans dimanches. L'été, pendant la nuit, je dormais sous les branches Des chênes paternels qui sont les dieux des bois. Aux foyers étrangers je réchauffais mes doigts À la hâte, en passant, quand le givre et la neige Me prenaient dans le froid comme une oiselle au piège. Pas de mère au doux front pour me tendre la main ! J'allais mourir, hélas ! Lorsque sur mon chemin, À l'instant où ma vie était le plus amère, Votre mère me dit : « Veux-tu qu'on soit ta mère ? »
Frisette
Tu parles comme un livre.
Magali
On t'a fait la leçon.
Frisette
Et sur quel ton câlin elle dit sa chanson !
Magali
Un rossignol, ma foi !
Frisette
Nous la mettrons en cage.
Magali
En attendant, retourne en bas.
Frisette
À ton ménage !
Cendrillon
J'y retourne, et pourtant quel aimable réveil ! Comme mon triste coeur s'emplirait de soleil, Si vous vouliez...
Magali
Quoi donc ?
Cendrillon
À quoi bon vous le dire ? Je crains de vous fâcher ou de vous faire rire.
Frisette
Parle.
Cendrillon
Je voudrais bien m'en aller avec vous À la fête du prince. Il doit être si doux De regarder, parmi les splendides toilettes, Les hauts lambris dorés flamboyer sur les têtes !
Frisette
Elle rêve d'aller chez le Prince charmant !
Magali
Et nous conte cela tout naturellement !
Frisette
Est-ce qu'on vit jamais les soubrettes admises Aux festins du palais, à côté des marquises ?
Magali
Mais elle divague !
Frisette
Elle est folle, en vérité !
Magali
Fais-nous, pour le retour, une tasse de thé.
Frisette
Sur ce, nous saluons humblement Votre Altesse.
Magali
Aux cendres, Cendrillon !
Magali
Adieu, belle princesse !
Scène 3
Cendrillon
AIR : Quand tu chantes, bercée.
Cendrillon
Triste enfant que je suis ! Les cruelles s'en vont Sans se douter, hélas ! Du mal qu'elles me font.
Scène 4
Le Portier, La Fée Urgèle, Cendrillon
Le Portier
Tu ne franchiras pas, te dis-je, cette porte.
La Fée Urgèle
Je la franchirai, dis-je, et le diable t'emporte !
Le Portier
C'est trop fort.
La Fée Urgèle
J'entrerai.
Le Portier
Je vais te châtier.
La Fée Urgèle
Tu t'échauffes la bile, impétueux portier.
Le Portier
Je ne suis pas portier, je suis concierge.
La Fée Urgèle
Diantre !
Le Portier
Et, dusses-tu céans me marcher sur le ventre, Je ne permettrai pas...
Cendrillon
Hé ! Que se passe-t-il ?
Le Portier
C'est une vieille, louche, et maigre comme un fil, Qui s'obstine à monter jusqu'ici.
Cendrillon
Je l'approuve.
Le Portier
Mais, c'est une diablesse !
Cendrillon
À merveille !
Le Portier
Une louve !
Cendrillon
Encore mieux !
La Fée Urgèle
Je suis sans asile et sans pain. J'ai quatre-vingt-dix ans : il fait froid, et j'ai faim
Le Portier
Vas-tu pas déguerpir ? On ne tient point auberge.
Cendrillon
Ouvrez-lui.
Le Portier
Sotte fille à damner un concierge !
La Fée Urgèle
Laissez-moi m'approcher du feu, pour un moment.
Le Portier
Nous n'avons pas de feu.
La Fée Urgèle
Je grelotte.
Le Portier
Elle ment.
AIR : C'est Bonhomme, de Nadaud.
La Fée Urgèle
Et maintenant dis-moi, portier, si je me venge, En quelle bête il va falloir que je te change.
Le Portier
Ah ! Madame la fée, ayez pitié.
La Fée Urgèle
Crois-tu Que si je te disais : « Sois un pigeon pattu !... »
Le Portier
Épargnez-moi.
La Fée Urgèle
Je puis, en baissant ma baguette, D'une laine touffue habiller ton squelette, T'allonger le visage en museau, te planter Deux cornes sur le front ou te précipiter, Grenouille au dos visqueux, dans les mares immondes.
Le Portier
Bonne dame !
La Fée Urgèle
Je puis te faire, en deux secondes, Des griffes de vautour.
Le Portier
Bonne dame !
La Fée Urgèle
Je puis T'abreuver, vieux baudet, aux margelles des puits, Rendre ton nez crochu comme un bec de perruche.
Le Portier
Bonne dame !
La Fée Urgèle
Je puis coudre une aile d'autruche À ton épaule gauche.
Le Portier
Ah ! C'en est fait de moi ! Je rends l'âme. Pitié ! Mes dents claquent d'effroi.
La Fée Urgèle
Si je t'emprisonnais dans une carapace ?
Le Portier
Je suis mort.
Cendrillon
Bonne fée, accordez-lui sa grâce. Il n'est pas si méchant qu'il s'en est donné l'air.
Le Portier
C'est juste.
Cendrillon
Un peu brutal, mais pas méchant.
Le Portier
C'est clair.
Cendrillon
Il tire si souvent le cordon qu'il enrage. Mettons-nous à sa place.
Le Portier
Admirable langage !
Cendrillon
Pardonnez.
Le Portier
C'est la faute à ce chien de métier.
La Fée Urgèle
Cendrillon l'a voulu : relève-toi, portier ! Mais sache qu'ici-bas tous les êtres sont frères, Qu'on ne s'enrichit pas à railler les misères, Que le premier devoir est pour tous d'être bons, Et que les mendiants, les gueux, les vagabonds Dont tu dédaignerais les plaintes étouffées N'ont pas tous, comme moi, la baguette des fées !
Le Portier
Oh ! Je m'en souviendrai.
La Fée Urgèle
Laisse-moi seule ici Avec ma Cendrillon.
Le Portier
Madame, grand merci !
Scène 5
La Fée Urgèle, Cendrillon
La Fée Urgèle
Écoute, Cendrillon. L'été dernier, à l'heure Où les belles de nuit que le phalène effleure S'ouvrent à la clarté des astres, au moment Où je cueille, songeuse, au bord du lac dormant, La fleur du nénuphar que les flots ont brisée, Je te vis entr'ouvrir lentement ta croisée, Pâle et le front penché sur tes volubilis Dont s'étaient repliés les pétales pâlis. Tu rêvas, très longtemps, aux bruits confus de l'ombre. Par instant, tu levais ton regard doux et sombre Dans la sérénité du ciel qui s'étoilait. Trois ou quatre lutins, coiffés de serpolet, Te contemplaient, charmés, eux qui jettent des charmes ! Puis, tu pleuras. Alors je recueillis tes larmes, Je compris tes sanglots, j'accusai le destin ; Mais je repris mon vol dans la paix du matin ; Et, depuis cette nuit, je pense à toi, mignonne : Cendrillon est si belle et je la sais si bonne !
Cendrillon
Il est donc vrai qu'on m'aime et que je me trompais ?
La Fée Urgèle
Je t'apporte, ce soir, le bonheur et la paix.
Cendrillon
Quoi ! Je ne serai plus Cendrillon la pauvrette ?
La transformation s'opère.
La Fée Urgèle
Par les prés où fleurit la blanche pâquerette, Par le dôme éternel qui s'arrondit sur nous, Par le clapotement des flots sur les cailloux, Par les sommets tout blancs de l'essor des colombes, Par les petits berceaux et par les grandes tombes, Par le divin soleil qui connaît le secret Des rayons et des vents flottant clans la forêt, Par le chant des marins sur la vague sonore, Par la fuite du gnome au lever de l'aurore, Par la rose effeuillant sa corolle d'or fin, Par les monts, par les bois, par ma baguette enfin, J'ordonne qu'à l'instant où cette main s'abaisse La pauvre Cendrillon soit changée en princesse !
Cendrillon
Ô prodige ! Ô mon Dieu ! Comme on est belle ainsi ! D'où me vient, dites-moi, la robe que voici ? Les jolis bracelets ! Quelles fines dentelles ! Ça fait sous les doigts comme un long tremblement d'ailes. Je comprends maintenant les contes que j'ai lus : La fée Urgèle existe, et Cendrillon n'est plus !
La Fée Urgèle
Comment vous trouvez-vous, ma princesse ?
Cendrillon
Quel songe ! Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge. Comme je tomberai de toute ma hauteur, Quand je m'éveillerai de ce rêve enchanteur ! Oh ! je tremble, je crains déjà qu'il ne s'achève. Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge.
La Fée Urgèle
Ne crains rien, mon enfant, car ce n'est point un rêve. Que me demandes-tu de plus ?
Cendrillon
Un peu d'argent.
La Fée Urgèle
Qu'en feras-tu ?
Cendrillon
Du pain.
La Fée Urgèle
Pour qui ?
Cendrillon
Pour l'indigent. C'est l'hiver, et je sais bien des gens sans ressource.
La Fée Urgèle
Ton souhait s'accomplit dans ta poche.
Cendrillon
Une bourse !
La Fée Urgèle
Que de noirs horizons viennent de s'éclairer !
Cendrillon
Et que de malheureux vont cesser de pleurer !
Scène 6
Le Portier, Cendrillon, La Fée Urgèle
Le Portier
Au secours ! Du vinaigre ! Au secours ! Je trépasse.
Cendrillon
Que vous arrive-t-il ?
Le Portier
Tout a changé de face : Les rats sont des chevaux, le monde est renversé.
Cendrillon
Que voulez-vous nous dire et que s'est-il passé ?
Le Portier
Je ne vous connais pas, mademoiselle. Un nègre M'a dit que l'on attend Cendrillon. Du vinaigre ! Du vinaigre ! Je suis un homme à demi mort.
Cendrillon
Ne connaissez-vous plus Cendrillon ?
Le Portier
C'est trop fort ! Du vinaigre !
Cendrillon
Voici. Je crois que quelques gouttes...
Rendant le flacon vide.
Le Portier
Ces gouttes font du bien. Si je les buvais toutes ? Mais qui donc a changé le vinaigre en vin blanc ? Vous m'avez donné là d'un vinaigre excellent !
La Fée Urgèle
Or çà, vas-tu nous dire en deux mots quelle affaire.
Le Portier
C'est que je ne sais pas... la chose n'est pas claire
Cendrillon
Parle toujours.
Le Portier
J'étais dans ma loge à songer, Lorsque j'ai vu le bas des murailles bouger, Comme si l'on tentait d'y faire une ouverture. Je m'approche, voulant m'expliquer l'aventure. La muraille s'entr'ouvre. Une bande de rats, Gros, petits et moyens, plus maigres ou plus gras, Sort de la fente et court s'aligner sur deux files, Très gentiment, avec des façons très civiles. Un chat survient, les poils retroussés au menton. Un grand diable de rat lui présente un bâton : Il le saisit et prend la tête de la bande. Tous emboîtent le pas au chat qui les commande J'ai le frisson. La peur glace mes os. Je sors. Les ratons et les rats me poursuivent dehors ; Mais ici s'accomplit un changement étrange : Un petit nègre accourt, souffle sur une orange Qu'il tire de sa poche, et floc ! en un instant L'orange est devenue un carrosse éclatant. Maître Chat monte au siège et fait bonne figure. Le régiment des rats s'attelle à la voiture. Alors, venant à moi, monsieur le négrillon Me dit : « Ô porte-clés, va-t'en chez Cendrillon Annoncer, sans tarder, que sa voiture est prête ! » Le nègre disparaît. Je me gratte la tête, Je me pince les bras, je crois dormir debout ; Je gravis l'escalier et je vous conte tout.
La Fée Urgèle
Ne saisissez-vous point ce que ça signifie ?
Le Portier
J'y perdrais mon latin et ma philosophie.
Cendrillon
Moi, je devine un peu.
Elles s'embrassent.
La Fée Urgèle
N'as-tu pas, un moment, Fait le souhait d'aller chez le Prince charmant T'asseoir comme tes soeurs à son banquet de fête ? Eh bien ! Vole au palais, sans que l'on t'inquiète. Seulement, prends bien garde, avant minuit tu dois, Plus prompte que le vent, revenir sous ces toits ; Car le charme que j'ai jeté sur ta personne Est de ceux qui s'en vont sitôt que minuit sonne. Embrassons-nous et pars. Cette enfant me séduit.
Cendrillon
Adieu. Vous me comblez.
La Fée Urgèle
Rappelle-toi minuit.
Scène 7
La Fée Urgèle, Le Portier
La Fée Urgèle
Maintenant, à nous deux !
Le Portier
Quelque nouvelle tuile ?
La Fée Urgèle
Tout à l'heure as-tu bu du vinaigre ou de l'huile ?
À part.
Haut.
Le Portier
J'ai dégusté d'un vin... - Soyons franc, c'est plus sûr - Qui m'a produit l'effet d'un flot d'or et d'azur Me passant à travers le gosier.
La Fée Urgèle
À merveille ! N'en viderais-tu pas encore une bouteille ?
Le Portier
Trois ou quatre, au besoin, et sans le moindre effort.
La Fée Urgèle
Nous en recauserons ; mais dis-moi tout d'abord Si tu te sens de taille à garder le silence Sur ce qui s'est passé ce soir en ta présence.
Le Portier
Si je le garderai ? Madame, en doutez-vous ? Je suis un bon concierge, un homme simple, doux, Et qui ne dit jamais du mal des locataires. J'ai déjà bien assez de mes propres affaires, Sans me mettre à parler des affaires qu'ils ont. Je n'aime pas, c'est vrai, le monsieur du second, Qui m'accuse d'avoir décacheté ses lettres. Toujours sur mon tapis à secouer ses guêtres ! Quant aux gens du premier, je les hais : leur roquet A fait hier matin peur à mon perroquet. Et la fière marquise à la lèvre pincée, Qui tient depuis un an notre rez-de-chaussée ! Elle ne me rend pas seulement mon bonjour. Le troisième est horrible : on y bat du tambour. Le quatrième, affreux ! une dame y pianote, Et c'est pendant des mois entiers la même note ! Le cinquième, effrayant, et le sixième aussi ! Mais je suis mille fois trop discret, Dieu merci ! Pour conter aux voisins, ravis d'ouïr médire, Que la marquise est laide et qu'on ne peut sans rire La regarder passer en se donnant des airs ; Que monsieur Clopinel a ses petits travers, Et que souvent, malgré sa démarche orgueilleuse, La grande Virginie emprunte à sa tailleuse.
La Fée Urgèle
Ainsi tu te tairas sur les faits de ce soir ?
Le Portier
Comme un poisson.
La Fée Urgèle
C'est bien. Je m'en vais. Au revoir. Souviens-toi que j'aurais pu te changer en bête, Rien qu'en touchant ton front du bout de ma baguette, Et que si maintenant ta langue remuait, Sans pitié, sur le coup, je te rendrais muet !
Scène 8
Le Portier
AIR : les Gueux, de Béranger.
Il veut boire ; mais au moment où le goulot de la bouteille s'approche de ses lèvres, il devient immobile comme une statue de marbre et reste forcement debout dans celle position. Le second coup de minuit sonne. À ce moment, retour de Frisette et de Magali.
Le Portier
Drelin clin clin ! Quand c'est minuit plein, Bonsoir, le voisin ! On sonne en vain ! Dans mon gilet de flanelle Et coiffé d'un bonnet blanc, À minuit, quand on m'appelle, Je m'endors ou fais semblant. Drelin din din ! etc. Je m'endors ou je caresse Quelque flacon généreux : Quelle douceur dans l'ivresse Qui fait un concierge heureux ! Drelin din din ! etc. Que vois-je sur cette table ? J'ai des frissons clans le dos ; C'est, je crois, de par le diable, Un litre de vieux bordeaux. Drelin din din 1 etc. Examinons l'étiquette : Holà ! c'est du vin clairet, Comme un concierge en goguette N'en boit pas au cabaret. Drelin din clin ! etc. La belle couleur vermeille ! Et comme je suis tenté ! Je vide cette bouteille, Fée Urgèle, à ta santé ! Drelin din din ! etc.
Scène 9
Frisette, Magali, Le Portier
Frisette
Ce n'est pas étonnant qu'il n'ouvre pas la porte,
Magali
Qu'a-t-il à faire là ?
Elles se rapprochent.
Frisette
Que boit-il de la sorte ?
Magali
Ne vous dérangez pas, concierge mon ami
Frisette
Il ne bouge pas plus qu'un ivrogne endormi.
Magali
Hé, portier ! Hé, bonhomme !
Frisette
Hé, portier ! Hé, bonhomme !
Magali
Répondez-nous !
Frisette
S'il dort, c'est d'un étrange somme.
En disant ces derniers mots, il se donne trois coups de bouteille dans la poitrine,puis revient à son premier état.
Le Portier
Je confesse que j'ai voulu boire ce vin, - Qu'on m'a changé sur place en statue et qu'enfin - Si je détiens ce litre en attendant qu'on l'ôte, C'est ma faute - ma faute - et ma très grande faute ! - Mesdemoiselles, j'ai grand tort ; mais, voyez-vous, Il s'est passé des faits si merveilleux chez nous ! Et puis, ce vin avait une couleur si nette ! Je n'avais pas l'esprit en plein dans son assiette, Et si je vous contais...
Magali
Quoi donc ?
Le Portier
Qui le croirait ? On m'a recommandé de garder le secret.
Magali
Et vous le garderez, votre secret ?
Le Portier
Sans doute.
Frisette
On verra bien. Parlez, et vite.
Magali
On vous écoute.
Le Portier
Je vous dis qu'on m'a dit qu'on me rendrait muet, Si pour raconter ça ma langue remuait !
Magali
Nous n'exigeons pas moins que vous parliez sur l'heure.
Frisette
On écoute toujours, concierge.
Le Portier
Que je meure, Si sur ces choses-là je desserre les dents !
Magali
Pour le flacon volé l'on vous mettra dedans, Si vous vous obstinez de la sorte à vous taire.
Frisette
Moi, je cours avertir monsieur le commissaire.
Le Portier
De grâce !
Frisette
Parlez donc.
Le Portier
Je parle. Cette nuit, Un chat qu'un ba-ba-ba-ta-ta-illon de rats suit M'a-m'a fort effrayé. La fée Urgèle lègue Son pouvoir à Cen-Cen... Voilà que je suis bègue ! Si je deviens muet, j'en perds-perds la raison.
Magali
Allez-vous préférer qu'on vous mette en prison ?
Le Portier
Ma pauvre langue ! Elle est dé-déjà moitié morte ; Et j'ai-j'aime-me tant à m'en servir !
Frisette
Qu'importe ?
Il ouvre la bouche toute grande, ne peut proférer aucun son et se livre à des gestes d'épouvante.
Le Portier
Les rats-rats, le chat-chat, le-le-né-négrillon
Frisette
Est-il déjà muet ?
Elles sortent.
Magali
Il faut voir Cendrillon !
Scène 10
Cendrillon
Le portier exprime qu'elles sont dans la chambre voisine.
Le portier fait un signe négatif.
Le portier exprime qu'il est devenu muet, puis il sort.
Cendrillon
Aucune de mes soeurs n'est encore venue ? Au gala de ce soir m'ont-elles reconnue ? Vous ne répondez que par signes. Qui l'a Fait en si peu de temps muet comme cela ?
Scène 11
Cendrillon
Cendrillon
Quelle nuit merveilleuse et que d'étranges choses ! Mes pieds sur des tapis tout constellés de roses À deux pas de mes soeurs, en ce vaste palais ! Et dire que le Prince, entouré de valets, M'a souri doucement, doucement, comme un frère ! J'errais dans de la joie et dans de la lumière, Et nul n'aurait osé me demander pourquoi J'assistais à la fête. On attachait sur moi De longs regards plus vifs que la clarté des lustres. Je voyais devant moi les fronts les plus illustres S'incliner. On songeait : « C'est une reine ou bien Quelque fée. » Et j'allais, grave, ne disant rien. Minuit sonne. Je pars, je vole, je m'essouffle A courir ; mais je perds en route ma pantoufle ; Et l'horloge a déjà sonné deux fois minuit. Tout à coup, rien, plus rien ! Ma voiture s'enfuit, Maître chat disparaît, et sans fleurs, sans toilette, Cendrillon redevient Cendrillon la pauvrette.
Scène 12
Frisette, Magali, Cendrillon
Frisette
Dans quel coin nichais-tu ?
Magali
Quel joli sans-façon !
Frisette
Es-tu restée au moins seule dans la maison, Cette nuit, tout le temps qu'a duré notre absence ?
Magali
Ne s'est-il rien passé d'étrange en ta présence ?
Cendrillon
On m'a parlé d'un grand événement.
Frisette
Vraiment ?
Cendrillon
Il paraîtrait qu'on a, chez le Prince charmant, Reçu, sans savoir d'où la belle était venue, Une jeune princesse à la cour inconnue, Et que cette princesse au long voile éclatant Me ressemblait un peu, bien qu'elle eût l'air content.
Frisette
Elle te ressemblait ? L'histoire est adorable.
Magali
A-t-on jamais au monde oui rien de semblable ?
Frisette
Petite laideron !
Magali
Cendrillon à la cour !
Frisette
Mais quel est tout ce bruit et pourquoi ce tambour ?
La porte s'ouvre toute grande. Le Prince charmant, avec sa cour - pages, gardes, dames d honneur, etc., - fait son entrée sur la scène. Une petite fille porte sur un plat d'or la pantoufle de Cendrillon. Le portier se mêle aux personnages Un crieur bat du tambour.
Cendrillon
Est-ce encore la fée Urgèle, ma maîtresse, Qui prépare un prodige où je serai princesse ?
Scène 13
Le Prince Charmant, Magali, Frisette, Un Page, Page, Cendrillon, Un Autre Page, Une Dame D'honneur, Deuxième Dame D'honneur, Troisième Dame D'honneur
AIR : Hommes nous, d'où sortez-vous ?
Le Prince Charmant
Ce qu'on vient d'annoncer est la vérité même.
Magali
L'ouïr de votre bouche est un honneur suprême.
Frisette
Puissiez-vous retrouver la soeur que vous cherchez !
Le Prince Charmant
Et maintenant, bourgeois, manants, vous tous, sachez Que notre bonne fée Urgèle, ma marraine, M'a promis le retour de la petite reine. Elle vit, elle souffre et pleure quelque part ; Mais malheur aux méchants, si j'arrivais trop tard Pour sauver à jamais la pauvre chère belle ! Un sort mauvais avait été jeté sur elle, Et bien des fois, hélas ! ma mère me l'a dit. Elle était au berceau, quand un affreux bandit Vint la lui dérober par une nuit d'orage. On le traqua vingt jours au fond d'un bois sauvage : Il fut cerné, saisi, lié, jugé, pendu ; Mais notre doux trésor ne nous fut pas rendu. C'était pour on ne sait quelle horrible chimère Que cet homme avait pris son enfant à ma mère. Or, dame Urgèle vient de me dire ceci : « Celle qui, cette nuit, seule aura réussi A chausser la pantoufle au palais égarée, Vous pourrez la nommer votre soeur adorée ! »
Magali
Le bon prince !
Frisette
Mes yeux sont doucement noyés De larmes. Je voudrais...
Le Prince Charmant
Allons, page, essayez !
essayant la pantoufle à Frisette
Un Page
Voici.
Frisette
Forçons un peu. Si je pouvais la mettre ?
Page
Bah ! Le pied n'entre point.
Magali
Il n'entre point ?
Frisette
Peut-être ?
Même jeu, devant Magali.
Page
Impossible ! Voici.
Magali
Mon pied est fait à point.
Page
Il est petit, c'est vrai ; mais, dame, il n'entre point.
Cendrillon
Et moi, vous m'oubliez !
Magali
Crois-tu que l'on s'occupe De toi ?
Frisette
Ne vas-tu pas avec ta vieille jupe Te mettre sur les rangs ?
Le Prince Charmant
Hé ! que fais-tu là-bas, Petite, et pourquoi donc ne t'approches-tu pas ?
Cendrillon
Page, voici mon pied.
Page
Comme il est mignon !
Un Autre Page
Diantre !
Une Dame D'honneur
Il n'entrera point.
Deuxième Dame D'honneur
Si !
Troisième Dame D'honneur
Ma foi, je crois qu'il entre.
Page
Il entre !
L'essai réussit.
Il se jette dans les bras de Cendrillon, qui redevient aussitôt la princesse de la scène V. La fee Urgèle apparaît de nouveau.
Le Prince Charmant
Pourquoi suis-je à ce point oppressé ? La pantoufle est la sienne et le pied est chaussé !
Scène 14
La Fée Urgèle, Cendrillon, Magali, Frisette, Le Prince Charmant, Le Portier
La Fée Urgèle
Enfants, soyez heureux ! La bonne fée Urgèle Vous bénit. Aimez-vous à l'ombre de son aile, Et vivez. Le destin s'est pour vous accompli, Et Cendrillon confond Frisette et Magali.
Cendrillon
Oh ! Ce qu'elles m'ont fait souffrir, je le pardonne. Plus on a de bonheur, plus on doit être bonne. Je ne me souviens plus, pourvu qu'en leur chemin Elles protègent ceux qui leur tendront la main Elles furent mes soeurs, leur mère fut ma mère, Et c'est si bon d'aimer quand on retrouve un frère !
Magali
Princesse !
Cendrillon
Levez-vous. Je vous ouvre mes bras.
Magali
Oh ! Nous t'aimerons bien.
Frisette
Et tu nous aimeras.
Le Prince Charmant
Ma soeur ! C'est bien ainsi que je l'avais rêvée !
Cendrillon
Mon frère !
Le Prince Charmant
Et c'est ainsi que je l'ai retrouvée !
La Fée Urgèle
Mon plan était parfait et je l'ai bien conduit.
Le portier se place devant la fée et se livre à une mimique extraordinaire.
Cendrillon
Ah ! Que d'heureux on fait dans une seule nuit !
Le Prince Charmant
Ce gaillard-là va-t-il nous faire une harangue ?
Le Portier
Moi ? Je ne parle plus : on m'a coupé la langue. Mais, au fait, c'est passé : je parle maintenant.
La Fée Urgèle
Nous avons oublié...
Le Portier
Magnifique ! Étonnant !
La Fée Urgèle
Garde-toi cependant de jaser et de boire Aux dépens du prochain.
Le Prince Charmant
Prends ta part de ma gloire : Mes palais, mes trésors, tous mes biens sont à toi !
Cendrillon
La gloire ! Ce n'est point ce qu'il me faut à moi. Cendrillon est peu faite aux vanités du trône, Et l'humble fleur des champs suffit à sa couronne.
La Fée Urgèle
Il est dans les cachots plus d'un vieux révolté
Cendrillon
tous ces malheureux rendons la liberté.
La Fée Urgèle
Que toute haine soit en amour convertie !
Cendrillon
Et courons de ce pas proclamer l'amnistie.