Comédie · 1906

Cendrillon

de Clovis Hugues

Représentation
≈ 27 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
272
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Portier H 50 ≈ 8 min 6
Cendrillon F 48 ≈ 6 min 10
La Fée Urgèle F 41 ≈ 6 min 5
Frisette F 57 ≈ 3 min 6
Magali H 57 ≈ 3 min 6
Le Prince Charmant H 9 ≈ 2 min 2
Page N 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Cendrillon
Le Portier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cendrillon absentabsentabsentabsent
La Fée Urgèle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Frisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Magali absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Prince Charmant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Cendrillon

Scène 1

Frisette, Magali

Frisette

Ma soeur, me trouves-tu bien attifée ainsi ?

Magali

Suis-je assez belle avec les perles que voici ?

Frisette

Ne vois-tu nul défaut à ma ceinture rose ?

Magali

Crois-tu qu'à ma toilette il manque quelque chose ?

Frisette

N'est-ce pas que ces fleurs font un magique effet ?

Magali

Magique, c'est le mot ; mais revenons au fait : Dis-moi, serai-je un peu la reine de la fête ?

Frisette

Dis-moi, remarque-t-on mes dentelles ?

Magali

Coquette !

Frisette

Coquette, c'est parfait ; mais laissons là ce point : Aurai-jE mon triomphe ou ne l'aurai-je point ?

Magali

Tu l'auras ; penses-tu que je l'aurai de même ?

Frisette

Comment donc ?

Magali

Quel bonheur !

Frisette

C'est ainsi que je t'aime.

Magali

J'adore tes cheveux dans ces noeuds de rubans.

Frisette

Et ta robe m'enchante avec ses plis tombants.

Magali

Dans le septième ciel ta grâce me transporte.

Frisette

Quel bonheur !

Magali

Ton sourire est charmant de la sorte.

Frisette

Si tu n'étais ma soeur, je te jalouserais.

Magali

Si tu n'étais ma soeur, je te détesterais.

Frisette

Comme son fol orgueil lui fait perdre la tête !

Magali

Dieu ! Quelle vanité, cette pauvre Frisette !

Frisette

Sa robe est ridicule.

Magali

On la coiffe très mal.

Frisette

Elle a sans doute cru qu'on est en carnaval.

Magali

Quel tableau ! Ses cheveux ont des raideurs d'étoupe.

Frisette

Pour admirer sa grâce il faudrait une loupe.

Magali

Que mâchonnes-tu là ?

Frisette

Je ne mâchonne rien. Je disais simplement : « Qu'elle est belle ! »

Magali

Fort bien Je le disais aussi, ma chère, pour ton compte.

Frisette

C'est d'un bon coeur.

Magali

Tu crois ?

Frisette

Si je crois ?

Magali

Quelqu'un monte.

Scène 2

Frisette, Magali, Cendrillon

Frisette

Cendrillon de malheur, que viens-tu faire ici ?

Magali

Le comble de l'audace !

Frisette

Un toupet réussi !

Magali

Eh quoi ! Toujours céans provoquer des esclandres ?

Frisette

Quand on est Cendrillon, on reste dans ses cendres.

Magali

As-tu du moins lavé la vaisselle, ce soir ?

Frisette

Et m'as-tu pour demain préparé mon peignoir ?

Magali

Tu n'es qu'un ver de terre, et sans nous...

Frisette

Qui t'appelle ?

Cendrillon

Mes bonnes soeurs...

Magali

Où sont vos soeurs, mademoiselle ?

Frisette

Les beaux airs triomphants ne sont plus de saison.

Magali

Tu ne mèneras plus à ton gré la maison, Maintenant que la mort d'une mère nous laisse Libres de te traiter sans stupide faiblesse.

Cendrillon

Je cherche en vain mes torts : que me reprochez-vous.

Magali

Vous verrez qu'il faudra lui baiser les genoux !

Cendrillon

Vous me haïssiez moins quand j'étais plus petite. Je suis pourtant toujours la même.

Frisette

Une hypocrite !

Cendrillon

Est-ce ma faute à moi si votre mère un jour Me donna comme à vous ma part de son amour ? Je n'étais qu'une pauvre enfant abandonnée. Nul appui, pas d'amis. Je semblais n'être née Que pour subir l'assaut de toutes les douleurs ; Ce n'était pas pour moi qu'avril clorait les fleurs, Et mes printemps étaient plus tristes que la tombe.

Magali

Agneau sacrifié !

Frisette

Malheureuse colombe !

Magali

Tendre petit Saint-Jean prêchant hors du désert !

Cendrillon

Vous pouvez railler, vous qui n'avez point souffert. Moi, j'ai longtemps vécu sans fêtes, sans dimanches. L'été, pendant la nuit, je dormais sous les branches Des chênes paternels qui sont les dieux des bois. Aux foyers étrangers je réchauffais mes doigts À la hâte, en passant, quand le givre et la neige Me prenaient dans le froid comme une oiselle au piège. Pas de mère au doux front pour me tendre la main ! J'allais mourir, hélas ! Lorsque sur mon chemin, À l'instant où ma vie était le plus amère, Votre mère me dit : « Veux-tu qu'on soit ta mère ? »

Frisette

Tu parles comme un livre.

Magali

On t'a fait la leçon.

Frisette

Et sur quel ton câlin elle dit sa chanson !

Magali

Un rossignol, ma foi !

Frisette

Nous la mettrons en cage.

Magali

En attendant, retourne en bas.

Frisette

À ton ménage !

Cendrillon

J'y retourne, et pourtant quel aimable réveil ! Comme mon triste coeur s'emplirait de soleil, Si vous vouliez...

Magali

Quoi donc ?

Cendrillon

À quoi bon vous le dire ? Je crains de vous fâcher ou de vous faire rire.

Frisette

Parle.

Cendrillon

Je voudrais bien m'en aller avec vous À la fête du prince. Il doit être si doux De regarder, parmi les splendides toilettes, Les hauts lambris dorés flamboyer sur les têtes !

Frisette

Elle rêve d'aller chez le Prince charmant !

Magali

Et nous conte cela tout naturellement !

Frisette

Est-ce qu'on vit jamais les soubrettes admises Aux festins du palais, à côté des marquises ?

Magali

Mais elle divague !

Frisette

Elle est folle, en vérité !

Magali

Fais-nous, pour le retour, une tasse de thé.

Frisette

Sur ce, nous saluons humblement Votre Altesse.

Magali

Aux cendres, Cendrillon !

Magali

Adieu, belle princesse !

Scène 3

Cendrillon

AIR : Quand tu chantes, bercée.

Cendrillon

Triste enfant que je suis ! Les cruelles s'en vont Sans se douter, hélas ! Du mal qu'elles me font.

Scène 4

Le Portier, La Fée Urgèle, Cendrillon

Le Portier

Tu ne franchiras pas, te dis-je, cette porte.

La Fée Urgèle

Je la franchirai, dis-je, et le diable t'emporte !

Le Portier

C'est trop fort.

La Fée Urgèle

J'entrerai.

Le Portier

Je vais te châtier.

La Fée Urgèle

Tu t'échauffes la bile, impétueux portier.

Le Portier

Je ne suis pas portier, je suis concierge.

La Fée Urgèle

Diantre !

Le Portier

Et, dusses-tu céans me marcher sur le ventre, Je ne permettrai pas...

Cendrillon

Hé ! Que se passe-t-il ?

Le Portier

C'est une vieille, louche, et maigre comme un fil, Qui s'obstine à monter jusqu'ici.

Cendrillon

Je l'approuve.

Le Portier

Mais, c'est une diablesse !

Cendrillon

À merveille !

Le Portier

Une louve !

Cendrillon

Encore mieux !

La Fée Urgèle

Je suis sans asile et sans pain. J'ai quatre-vingt-dix ans : il fait froid, et j'ai faim

Le Portier

Vas-tu pas déguerpir ? On ne tient point auberge.

Cendrillon

Ouvrez-lui.

Le Portier

Sotte fille à damner un concierge !

La Fée Urgèle

Laissez-moi m'approcher du feu, pour un moment.

Le Portier

Nous n'avons pas de feu.

La Fée Urgèle

Je grelotte.

Le Portier

Elle ment.

AIR : C'est Bonhomme, de Nadaud.

La Fée Urgèle

Et maintenant dis-moi, portier, si je me venge, En quelle bête il va falloir que je te change.

Le Portier

Ah ! Madame la fée, ayez pitié.

La Fée Urgèle

Crois-tu Que si je te disais : « Sois un pigeon pattu !... »

Le Portier

Épargnez-moi.

La Fée Urgèle

Je puis, en baissant ma baguette, D'une laine touffue habiller ton squelette, T'allonger le visage en museau, te planter Deux cornes sur le front ou te précipiter, Grenouille au dos visqueux, dans les mares immondes.

Le Portier

Bonne dame !

La Fée Urgèle

Je puis te faire, en deux secondes, Des griffes de vautour.

Le Portier

Bonne dame !

La Fée Urgèle

Je puis T'abreuver, vieux baudet, aux margelles des puits, Rendre ton nez crochu comme un bec de perruche.

Le Portier

Bonne dame !

La Fée Urgèle

Je puis coudre une aile d'autruche À ton épaule gauche.

Le Portier

Ah ! C'en est fait de moi ! Je rends l'âme. Pitié ! Mes dents claquent d'effroi.

La Fée Urgèle

Si je t'emprisonnais dans une carapace ?

Le Portier

Je suis mort.

Cendrillon

Bonne fée, accordez-lui sa grâce. Il n'est pas si méchant qu'il s'en est donné l'air.

Le Portier

C'est juste.

Cendrillon

Un peu brutal, mais pas méchant.

Le Portier

C'est clair.

Cendrillon

Il tire si souvent le cordon qu'il enrage. Mettons-nous à sa place.

Le Portier

Admirable langage !

Cendrillon

Pardonnez.

Le Portier

C'est la faute à ce chien de métier.

La Fée Urgèle

Cendrillon l'a voulu : relève-toi, portier ! Mais sache qu'ici-bas tous les êtres sont frères, Qu'on ne s'enrichit pas à railler les misères, Que le premier devoir est pour tous d'être bons, Et que les mendiants, les gueux, les vagabonds Dont tu dédaignerais les plaintes étouffées N'ont pas tous, comme moi, la baguette des fées !

Le Portier

Oh ! Je m'en souviendrai.

La Fée Urgèle

Laisse-moi seule ici Avec ma Cendrillon.

Le Portier

Madame, grand merci !

Scène 5

La Fée Urgèle, Cendrillon

La Fée Urgèle

Écoute, Cendrillon. L'été dernier, à l'heure Où les belles de nuit que le phalène effleure S'ouvrent à la clarté des astres, au moment Où je cueille, songeuse, au bord du lac dormant, La fleur du nénuphar que les flots ont brisée, Je te vis entr'ouvrir lentement ta croisée, Pâle et le front penché sur tes volubilis Dont s'étaient repliés les pétales pâlis. Tu rêvas, très longtemps, aux bruits confus de l'ombre. Par instant, tu levais ton regard doux et sombre Dans la sérénité du ciel qui s'étoilait. Trois ou quatre lutins, coiffés de serpolet, Te contemplaient, charmés, eux qui jettent des charmes ! Puis, tu pleuras. Alors je recueillis tes larmes, Je compris tes sanglots, j'accusai le destin ; Mais je repris mon vol dans la paix du matin ; Et, depuis cette nuit, je pense à toi, mignonne : Cendrillon est si belle et je la sais si bonne !

Cendrillon

Il est donc vrai qu'on m'aime et que je me trompais ?

La Fée Urgèle

Je t'apporte, ce soir, le bonheur et la paix.

Cendrillon

Quoi ! Je ne serai plus Cendrillon la pauvrette ?

La transformation s'opère.

La Fée Urgèle

Par les prés où fleurit la blanche pâquerette, Par le dôme éternel qui s'arrondit sur nous, Par le clapotement des flots sur les cailloux, Par les sommets tout blancs de l'essor des colombes, Par les petits berceaux et par les grandes tombes, Par le divin soleil qui connaît le secret Des rayons et des vents flottant clans la forêt, Par le chant des marins sur la vague sonore, Par la fuite du gnome au lever de l'aurore, Par la rose effeuillant sa corolle d'or fin, Par les monts, par les bois, par ma baguette enfin, J'ordonne qu'à l'instant où cette main s'abaisse La pauvre Cendrillon soit changée en princesse !

Cendrillon

Ô prodige ! Ô mon Dieu ! Comme on est belle ainsi ! D'où me vient, dites-moi, la robe que voici ? Les jolis bracelets ! Quelles fines dentelles ! Ça fait sous les doigts comme un long tremblement d'ailes. Je comprends maintenant les contes que j'ai lus : La fée Urgèle existe, et Cendrillon n'est plus !

La Fée Urgèle

Comment vous trouvez-vous, ma princesse ?

Cendrillon

Quel songe ! Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge. Comme je tomberai de toute ma hauteur, Quand je m'éveillerai de ce rêve enchanteur ! Oh ! je tremble, je crains déjà qu'il ne s'achève. Tout ceci n'est, hélas ! qu'un ravissant mensonge.

La Fée Urgèle

Ne crains rien, mon enfant, car ce n'est point un rêve. Que me demandes-tu de plus ?

Cendrillon

Un peu d'argent.

La Fée Urgèle

Qu'en feras-tu ?

Cendrillon

Du pain.

La Fée Urgèle

Pour qui ?

Cendrillon

Pour l'indigent. C'est l'hiver, et je sais bien des gens sans ressource.

La Fée Urgèle

Ton souhait s'accomplit dans ta poche.

Cendrillon

Une bourse !

La Fée Urgèle

Que de noirs horizons viennent de s'éclairer !

Cendrillon

Et que de malheureux vont cesser de pleurer !

Scène 6

Le Portier, Cendrillon, La Fée Urgèle

Le Portier

Au secours ! Du vinaigre ! Au secours ! Je trépasse.

Cendrillon

Que vous arrive-t-il ?

Le Portier

Tout a changé de face : Les rats sont des chevaux, le monde est renversé.

Cendrillon

Que voulez-vous nous dire et que s'est-il passé ?

Le Portier

Je ne vous connais pas, mademoiselle. Un nègre M'a dit que l'on attend Cendrillon. Du vinaigre ! Du vinaigre ! Je suis un homme à demi mort.

Cendrillon

Ne connaissez-vous plus Cendrillon ?

Le Portier

C'est trop fort ! Du vinaigre !

Cendrillon

Voici. Je crois que quelques gouttes...

Rendant le flacon vide.

Le Portier

Ces gouttes font du bien. Si je les buvais toutes ? Mais qui donc a changé le vinaigre en vin blanc ? Vous m'avez donné là d'un vinaigre excellent !

La Fée Urgèle

Or çà, vas-tu nous dire en deux mots quelle affaire.

Le Portier

C'est que je ne sais pas... la chose n'est pas claire

Cendrillon

Parle toujours.

Le Portier

J'étais dans ma loge à songer, Lorsque j'ai vu le bas des murailles bouger, Comme si l'on tentait d'y faire une ouverture. Je m'approche, voulant m'expliquer l'aventure. La muraille s'entr'ouvre. Une bande de rats, Gros, petits et moyens, plus maigres ou plus gras, Sort de la fente et court s'aligner sur deux files, Très gentiment, avec des façons très civiles. Un chat survient, les poils retroussés au menton. Un grand diable de rat lui présente un bâton : Il le saisit et prend la tête de la bande. Tous emboîtent le pas au chat qui les commande J'ai le frisson. La peur glace mes os. Je sors. Les ratons et les rats me poursuivent dehors ; Mais ici s'accomplit un changement étrange : Un petit nègre accourt, souffle sur une orange Qu'il tire de sa poche, et floc ! en un instant L'orange est devenue un carrosse éclatant. Maître Chat monte au siège et fait bonne figure. Le régiment des rats s'attelle à la voiture. Alors, venant à moi, monsieur le négrillon Me dit : « Ô porte-clés, va-t'en chez Cendrillon Annoncer, sans tarder, que sa voiture est prête ! » Le nègre disparaît. Je me gratte la tête, Je me pince les bras, je crois dormir debout ; Je gravis l'escalier et je vous conte tout.

La Fée Urgèle

Ne saisissez-vous point ce que ça signifie ?

Le Portier

J'y perdrais mon latin et ma philosophie.

Cendrillon

Moi, je devine un peu.

Elles s'embrassent.

La Fée Urgèle

N'as-tu pas, un moment, Fait le souhait d'aller chez le Prince charmant T'asseoir comme tes soeurs à son banquet de fête ? Eh bien ! Vole au palais, sans que l'on t'inquiète. Seulement, prends bien garde, avant minuit tu dois, Plus prompte que le vent, revenir sous ces toits ; Car le charme que j'ai jeté sur ta personne Est de ceux qui s'en vont sitôt que minuit sonne. Embrassons-nous et pars. Cette enfant me séduit.

Cendrillon

Adieu. Vous me comblez.

La Fée Urgèle

Rappelle-toi minuit.

Scène 7

La Fée Urgèle, Le Portier

La Fée Urgèle

Maintenant, à nous deux !

Le Portier

Quelque nouvelle tuile ?

La Fée Urgèle

Tout à l'heure as-tu bu du vinaigre ou de l'huile ?

À part.

Haut.

Le Portier

J'ai dégusté d'un vin... - Soyons franc, c'est plus sûr - Qui m'a produit l'effet d'un flot d'or et d'azur Me passant à travers le gosier.

La Fée Urgèle

À merveille ! N'en viderais-tu pas encore une bouteille ?

Le Portier

Trois ou quatre, au besoin, et sans le moindre effort.

La Fée Urgèle

Nous en recauserons ; mais dis-moi tout d'abord Si tu te sens de taille à garder le silence Sur ce qui s'est passé ce soir en ta présence.

Le Portier

Si je le garderai ? Madame, en doutez-vous ? Je suis un bon concierge, un homme simple, doux, Et qui ne dit jamais du mal des locataires. J'ai déjà bien assez de mes propres affaires, Sans me mettre à parler des affaires qu'ils ont. Je n'aime pas, c'est vrai, le monsieur du second, Qui m'accuse d'avoir décacheté ses lettres. Toujours sur mon tapis à secouer ses guêtres ! Quant aux gens du premier, je les hais : leur roquet A fait hier matin peur à mon perroquet. Et la fière marquise à la lèvre pincée, Qui tient depuis un an notre rez-de-chaussée ! Elle ne me rend pas seulement mon bonjour. Le troisième est horrible : on y bat du tambour. Le quatrième, affreux ! une dame y pianote, Et c'est pendant des mois entiers la même note ! Le cinquième, effrayant, et le sixième aussi ! Mais je suis mille fois trop discret, Dieu merci ! Pour conter aux voisins, ravis d'ouïr médire, Que la marquise est laide et qu'on ne peut sans rire La regarder passer en se donnant des airs ; Que monsieur Clopinel a ses petits travers, Et que souvent, malgré sa démarche orgueilleuse, La grande Virginie emprunte à sa tailleuse.

La Fée Urgèle

Ainsi tu te tairas sur les faits de ce soir ?

Le Portier

Comme un poisson.

La Fée Urgèle

C'est bien. Je m'en vais. Au revoir. Souviens-toi que j'aurais pu te changer en bête, Rien qu'en touchant ton front du bout de ma baguette, Et que si maintenant ta langue remuait, Sans pitié, sur le coup, je te rendrais muet !

Scène 8

Le Portier

AIR : les Gueux, de Béranger.

Il veut boire ; mais au moment où le goulot de la bouteille s'approche de ses lèvres, il devient immobile comme une statue de marbre et reste forcement debout dans celle position. Le second coup de minuit sonne. À ce moment, retour de Frisette et de Magali.

Le Portier

Drelin clin clin ! Quand c'est minuit plein, Bonsoir, le voisin ! On sonne en vain ! Dans mon gilet de flanelle Et coiffé d'un bonnet blanc, À minuit, quand on m'appelle, Je m'endors ou fais semblant. Drelin din din ! etc. Je m'endors ou je caresse Quelque flacon généreux : Quelle douceur dans l'ivresse Qui fait un concierge heureux ! Drelin din din ! etc. Que vois-je sur cette table ? J'ai des frissons clans le dos ; C'est, je crois, de par le diable, Un litre de vieux bordeaux. Drelin din din 1 etc. Examinons l'étiquette : Holà ! c'est du vin clairet, Comme un concierge en goguette N'en boit pas au cabaret. Drelin din clin ! etc. La belle couleur vermeille ! Et comme je suis tenté ! Je vide cette bouteille, Fée Urgèle, à ta santé ! Drelin din din ! etc.

Scène 9

Frisette, Magali, Le Portier

Frisette

Ce n'est pas étonnant qu'il n'ouvre pas la porte,

Magali

Qu'a-t-il à faire là ?

Elles se rapprochent.

Frisette

Que boit-il de la sorte ?

Magali

Ne vous dérangez pas, concierge mon ami

Frisette

Il ne bouge pas plus qu'un ivrogne endormi.

Magali

Hé, portier ! Hé, bonhomme !

Frisette

Hé, portier ! Hé, bonhomme !

Magali

Répondez-nous !

Frisette

S'il dort, c'est d'un étrange somme.

En disant ces derniers mots, il se donne trois coups de bouteille dans la poitrine,puis revient à son premier état.

Le Portier

Je confesse que j'ai voulu boire ce vin, - Qu'on m'a changé sur place en statue et qu'enfin - Si je détiens ce litre en attendant qu'on l'ôte, C'est ma faute - ma faute - et ma très grande faute ! - Mesdemoiselles, j'ai grand tort ; mais, voyez-vous, Il s'est passé des faits si merveilleux chez nous ! Et puis, ce vin avait une couleur si nette ! Je n'avais pas l'esprit en plein dans son assiette, Et si je vous contais...

Magali

Quoi donc ?

Le Portier

Qui le croirait ? On m'a recommandé de garder le secret.

Magali

Et vous le garderez, votre secret ?

Le Portier

Sans doute.

Frisette

On verra bien. Parlez, et vite.

Magali

On vous écoute.

Le Portier

Je vous dis qu'on m'a dit qu'on me rendrait muet, Si pour raconter ça ma langue remuait !

Magali

Nous n'exigeons pas moins que vous parliez sur l'heure.

Frisette

On écoute toujours, concierge.

Le Portier

Que je meure, Si sur ces choses-là je desserre les dents !

Magali

Pour le flacon volé l'on vous mettra dedans, Si vous vous obstinez de la sorte à vous taire.

Frisette

Moi, je cours avertir monsieur le commissaire.

Le Portier

De grâce !

Frisette

Parlez donc.

Le Portier

Je parle. Cette nuit, Un chat qu'un ba-ba-ba-ta-ta-illon de rats suit M'a-m'a fort effrayé. La fée Urgèle lègue Son pouvoir à Cen-Cen... Voilà que je suis bègue ! Si je deviens muet, j'en perds-perds la raison.

Magali

Allez-vous préférer qu'on vous mette en prison ?

Le Portier

Ma pauvre langue ! Elle est dé-déjà moitié morte ; Et j'ai-j'aime-me tant à m'en servir !

Frisette

Qu'importe ?

Il ouvre la bouche toute grande, ne peut proférer aucun son et se livre à des gestes d'épouvante.

Le Portier

Les rats-rats, le chat-chat, le-le-né-négrillon

Frisette

Est-il déjà muet ?

Elles sortent.

Magali

Il faut voir Cendrillon !

Scène 10

Cendrillon

Le portier exprime qu'elles sont dans la chambre voisine.

Le portier fait un signe négatif.

Le portier exprime qu'il est devenu muet, puis il sort.

Cendrillon

Aucune de mes soeurs n'est encore venue ? Au gala de ce soir m'ont-elles reconnue ? Vous ne répondez que par signes. Qui l'a Fait en si peu de temps muet comme cela ?

Scène 11

Cendrillon

Cendrillon

Quelle nuit merveilleuse et que d'étranges choses ! Mes pieds sur des tapis tout constellés de roses À deux pas de mes soeurs, en ce vaste palais ! Et dire que le Prince, entouré de valets, M'a souri doucement, doucement, comme un frère ! J'errais dans de la joie et dans de la lumière, Et nul n'aurait osé me demander pourquoi J'assistais à la fête. On attachait sur moi De longs regards plus vifs que la clarté des lustres. Je voyais devant moi les fronts les plus illustres S'incliner. On songeait : « C'est une reine ou bien Quelque fée. » Et j'allais, grave, ne disant rien. Minuit sonne. Je pars, je vole, je m'essouffle A courir ; mais je perds en route ma pantoufle ; Et l'horloge a déjà sonné deux fois minuit. Tout à coup, rien, plus rien ! Ma voiture s'enfuit, Maître chat disparaît, et sans fleurs, sans toilette, Cendrillon redevient Cendrillon la pauvrette.

Scène 12

Frisette, Magali, Cendrillon

Frisette

Dans quel coin nichais-tu ?

Magali

Quel joli sans-façon !

Frisette

Es-tu restée au moins seule dans la maison, Cette nuit, tout le temps qu'a duré notre absence ?

Magali

Ne s'est-il rien passé d'étrange en ta présence ?

Cendrillon

On m'a parlé d'un grand événement.

Frisette

Vraiment ?

Cendrillon

Il paraîtrait qu'on a, chez le Prince charmant, Reçu, sans savoir d'où la belle était venue, Une jeune princesse à la cour inconnue, Et que cette princesse au long voile éclatant Me ressemblait un peu, bien qu'elle eût l'air content.

Frisette

Elle te ressemblait ? L'histoire est adorable.

Magali

A-t-on jamais au monde oui rien de semblable ?

Frisette

Petite laideron !

Magali

Cendrillon à la cour !

Frisette

Mais quel est tout ce bruit et pourquoi ce tambour ?

La porte s'ouvre toute grande. Le Prince charmant, avec sa cour - pages, gardes, dames d honneur, etc., - fait son entrée sur la scène. Une petite fille porte sur un plat d'or la pantoufle de Cendrillon. Le portier se mêle aux personnages Un crieur bat du tambour.

Cendrillon

Est-ce encore la fée Urgèle, ma maîtresse, Qui prépare un prodige où je serai princesse ?

Scène 13

Le Prince Charmant, Magali, Frisette, Un Page, Page, Cendrillon, Un Autre Page, Une Dame D'honneur, Deuxième Dame D'honneur, Troisième Dame D'honneur

AIR : Hommes nous, d'où sortez-vous ?

Le Prince Charmant

Ce qu'on vient d'annoncer est la vérité même.

Magali

L'ouïr de votre bouche est un honneur suprême.

Frisette

Puissiez-vous retrouver la soeur que vous cherchez !

Le Prince Charmant

Et maintenant, bourgeois, manants, vous tous, sachez Que notre bonne fée Urgèle, ma marraine, M'a promis le retour de la petite reine. Elle vit, elle souffre et pleure quelque part ; Mais malheur aux méchants, si j'arrivais trop tard Pour sauver à jamais la pauvre chère belle ! Un sort mauvais avait été jeté sur elle, Et bien des fois, hélas ! ma mère me l'a dit. Elle était au berceau, quand un affreux bandit Vint la lui dérober par une nuit d'orage. On le traqua vingt jours au fond d'un bois sauvage : Il fut cerné, saisi, lié, jugé, pendu ; Mais notre doux trésor ne nous fut pas rendu. C'était pour on ne sait quelle horrible chimère Que cet homme avait pris son enfant à ma mère. Or, dame Urgèle vient de me dire ceci : « Celle qui, cette nuit, seule aura réussi A chausser la pantoufle au palais égarée, Vous pourrez la nommer votre soeur adorée ! »

Magali

Le bon prince !

Frisette

Mes yeux sont doucement noyés De larmes. Je voudrais...

Le Prince Charmant

Allons, page, essayez !

essayant la pantoufle à Frisette

Un Page

Voici.

Frisette

Forçons un peu. Si je pouvais la mettre ?

Page

Bah ! Le pied n'entre point.

Magali

Il n'entre point ?

Frisette

Peut-être ?

Même jeu, devant Magali.

Page

Impossible ! Voici.

Magali

Mon pied est fait à point.

Page

Il est petit, c'est vrai ; mais, dame, il n'entre point.

Cendrillon

Et moi, vous m'oubliez !

Magali

Crois-tu que l'on s'occupe De toi ?

Frisette

Ne vas-tu pas avec ta vieille jupe Te mettre sur les rangs ?

Le Prince Charmant

Hé ! que fais-tu là-bas, Petite, et pourquoi donc ne t'approches-tu pas ?

Cendrillon

Page, voici mon pied.

Page

Comme il est mignon !

Un Autre Page

Diantre !

Une Dame D'honneur

Il n'entrera point.

Deuxième Dame D'honneur

Si !

Troisième Dame D'honneur

Ma foi, je crois qu'il entre.

Page

Il entre !

L'essai réussit.

Il se jette dans les bras de Cendrillon, qui redevient aussitôt la princesse de la scène V. La fee Urgèle apparaît de nouveau.

Le Prince Charmant

Pourquoi suis-je à ce point oppressé ? La pantoufle est la sienne et le pied est chaussé !

Scène 14

La Fée Urgèle, Cendrillon, Magali, Frisette, Le Prince Charmant, Le Portier

La Fée Urgèle

Enfants, soyez heureux ! La bonne fée Urgèle Vous bénit. Aimez-vous à l'ombre de son aile, Et vivez. Le destin s'est pour vous accompli, Et Cendrillon confond Frisette et Magali.

Cendrillon

Oh ! Ce qu'elles m'ont fait souffrir, je le pardonne. Plus on a de bonheur, plus on doit être bonne. Je ne me souviens plus, pourvu qu'en leur chemin Elles protègent ceux qui leur tendront la main Elles furent mes soeurs, leur mère fut ma mère, Et c'est si bon d'aimer quand on retrouve un frère !

Magali

Princesse !

Cendrillon

Levez-vous. Je vous ouvre mes bras.

Magali

Oh ! Nous t'aimerons bien.

Frisette

Et tu nous aimeras.

Le Prince Charmant

Ma soeur ! C'est bien ainsi que je l'avais rêvée !

Cendrillon

Mon frère !

Le Prince Charmant

Et c'est ainsi que je l'ai retrouvée !

La Fée Urgèle

Mon plan était parfait et je l'ai bien conduit.

Le portier se place devant la fée et se livre à une mimique extraordinaire.

Cendrillon

Ah ! Que d'heureux on fait dans une seule nuit !

Le Prince Charmant

Ce gaillard-là va-t-il nous faire une harangue ?

Le Portier

Moi ? Je ne parle plus : on m'a coupé la langue. Mais, au fait, c'est passé : je parle maintenant.

La Fée Urgèle

Nous avons oublié...

Le Portier

Magnifique ! Étonnant !

La Fée Urgèle

Garde-toi cependant de jaser et de boire Aux dépens du prochain.

Le Prince Charmant

Prends ta part de ma gloire : Mes palais, mes trésors, tous mes biens sont à toi !

Cendrillon

La gloire ! Ce n'est point ce qu'il me faut à moi. Cendrillon est peu faite aux vanités du trône, Et l'humble fleur des champs suffit à sa couronne.

La Fée Urgèle

Il est dans les cachots plus d'un vieux révolté

Cendrillon

tous ces malheureux rendons la liberté.

La Fée Urgèle

Que toute haine soit en amour convertie !

Cendrillon

Et courons de ce pas proclamer l'amnistie.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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