Comédie · 1906

Tyl l’espiegle

de Clovis Hugues

Représentation
≈ 29 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
302
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Tyl N 105 ≈ 13 min 7
Van Bock H 71 ≈ 7 min 4
NICOLAS, père de Tyl H 21 ≈ 2 min 7
Le Comte d'Heverlé H 29 ≈ 2 min 6
Anna F 20 ≈ 2 min 7
La Comtesse d'Heverlé F 18 ≈ 1 min 6
Tous N 6 ≈ 1 min 2
Hommes d'Armes du Comte H 5 ≈ 1 min 3
2e Docteur N 4 ≈ 1 min 1
1er Docteur N 3 ≈ 1 min 1
Un Homme D'armes N 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Tyl l'Espiegle
Tyl absentabsentabsent
Van Bock absentabsentabsentabsentabsentabsent
NICOLAS, père de Tyl absentabsentabsent
Le Comte d'Heverlé absentabsentabsentabsent
Anna absentabsentabsent
La Comtesse d'Heverlé absentabsentabsentabsent
Tous absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hommes d'Armes du Comte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Tyl l'Espiegle

Scène 1

NICOLAS, père de Tyl, Anna

NICOLAS, père de Tyl

Oui, monsieur notre fils est un fou réussi, Et je suis furieux de voir...

Anna

Mais non !

NICOLAS, père de Tyl

Mais si !

Anna

Bah ! Puisque c'est ainsi que chacun le préfère, Riez de ses bons tours, passez et laissez faire.

NICOLAS, père de Tyl

Le Comte d'Heverlé, notre maître et seigneur, Ne se plaît guère aux traits de son esprit moqueur.

Anna

Il est le Benjamin de notre châtelaine, Et c'est lui seul qui tient sa pelote de laine.

NICOLAS, père de Tyl

Alors il la tient peu, je te le dis tout bas.

Anna

J'en conviens, car au lieu de tricoter des bas. De coudre, de filer, de veiller au ménage, Ainsi que le faisaient les dames de l'autre âge, La dame de ces lieux court par monts et par vaux, Chassant et bataillant, éreintant ses chevaux Et montrant ce caprice entre mille caprices De leur faire au galop franchir les précipices. Tyl l'accompagnerait sans doute chaque jour, S'il était moins souvent perché sur cette tour D'où son cornet, ainsi que cela se rencontre, Doit sonner, aussitôt qu'un ennemi se montre.

NICOLAS, père de Tyl

C'est un bonheur pour nous qu'il ne la suive point. Elle a si bonne mine, un faucon sur le poing, Qu'il l'accompagnerait, pour un sourire d'elle, Jusque dans le pays où l'ombre est éternelle. Le Comte est batailleur, querelle ses voisins, Et traite en assiégés ses plus petits cousins. Jamais, tout vieux qu'il est, notre pays de Flandre N'avait vu sous le ciel tant de châteaux en cendre, Et Tyl, du haut des tours sondant le grand chemin, Y restera longtemps, son cornet à la main.

Anna

Plaise à Monsieur Saint-George !

NICOLAS, père de Tyl

Ah ! Quel énorme cierge Je veux faire brûler à Madame la Vierge Si notre fils, plus vain que les petits oiseaux, Perd son espièglerie en conservant les os ! Mais, le voici... Qu'a-t-il à chantonner encore ?

Scène 2

Tyl, NICOLAS, père de Tyl, Anna

AIR de la Branche cassée.

Il danse.

Tyl

Mon père et ma mère m'ont mis Un rayon de soleil en tête ; Tous les rieurs sont mes amis ; La sainte gaîté, c'est ma fête. Mon gosier est plein de chansons, Mon regard est plein d'étincelles ; Et pour les nobles demoiselles Je danse de mille façons.

NICOLAS, père de Tyl

Qu'avez-vous à danser ?

Anna

Quelle guêpe vous blesse ?

Reprenant le chant.

Il rit.

Tyl

Il était une fois une belle princesse... Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle. Est-il rien de plus gai, vraiment, Dans le coin du monde où nous sommes, Que de faire éternellement Des niches à ces pauvres hommes ? Êtes-vous enragé ? La fleur au jour naissant sourit, Les grands chênes ont le délire, Et c'est dans un éclat de rire Que les oiseaux font de l'esprit.

NICOLAS, père de Tyl

Êtes-vous enragé ?

Anna

Pourquoi rire sans cesse ?

Reprenant le chant.

Il danse et rit à la fois.

Tyl

Or, un troubadour vint qui charma la princesse...

NICOLAS, père de Tyl

Arrêtez, arrêtez.

Anna

Quelle folle allégresse !

Reprenant le chant.

Parlant.

Il embrasse sa mère.

Tyl

Alors le troubadour épousa la princesse... Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle. Bonjour, papa !

Anna

Bonjour, mon fou !

Tyl

Maman, bonsoir !

NICOLAS, père de Tyl

Fils, ne pouvez-vous pas montrer votre savoir Sans dire une folie ou sans faire parade De vos légèretés qui me rendront malade ?

Anna

Votre père a raison.

Tyl

Quelle raison a-t-il ? Le papillon qui vole est plus léger que Tyl ; La feuille qui dans l'air frissonne est plus légère Que Tyl, ce pauvre diable englué sur la terre ; Et pourtant chacun aime et feuille et papillon. M'a-t-on vu, soulevé par quelque tourbillon, Faire là-haut l'espiègle ? Ah ! père, je vous prie Laissez pousser son aile à mon espièglerie : Elle pousse si peu que j'en suis offense.

NICOLAS, père de Tyl

Fils, que sera-ce donc quand elle aura poussé ?

Tyl

Oh ! Ne vous fiez pas à tout ce que l'on conte ! Les tours que d'autres font, on les met à mon compte !

Anna

C'est donc un parti pris ?

Tyl

Jugez-en par vos yeux. Le comte avec ses gens arrive dans ces lieux. Nous allons devant lui, sans rompre le silence, Tous les trois à la fois faire la révérence ; Je serai comme vous plus muet qu'un poisson. On n'en dira pas moins : « Voyez ce polisson ! »

Scène 3

Le Comte d'Heverlé, NICOLAS, père de Tyl, Anna, Hommes d'Armes du Comte, Tyl

AIR de la Vieille Chanson, de Darcier.

Le Comte d'Heverlé

J'ai dans mes veines un sang pur Comme le sang des vignes ; Mes lacs sont des nappes d'azur Où s'attablent les cygnes ; Ma bannière au vol souverain Est un aigle qui plane ; Et je m'en vais, le front serein, Faisant sur les casques d'airain Sonner ma pertuisane.

NICOLAS, père de Tyl

Mon fils, c'est le moment, puisque le Comte est là.

Ils s'inclinent tous les trois devant le Comte ; mais Tyl gesticule d'une façon comique derrière Nicolas et Anna, qui ne peuvent le voir.

Anna

Marchez derrière nous dans l'ordre que voilà.

bis.

Hommes d'Armes du Comte

Même lorsqu'il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !

NICOLAS, père de Tyl

C'est injuste ! Il n'a pas dit un seul mot.

Anna

J'enrage Que Tyl, en se taisant, s'attire cet orage !

Le Comte d'Heverlé

Sur mes donjons que bat le vent Veillent trois mille gardes Dont le soleil en se levant Dore les hallebardes ; Mon cheval de guerre hennit Comme la foudre tonne, Et je me suis dans le granit Construit superbement un nid Que l'orage environne.

Ils défilent devant les hommes d'armes, mais Tyl leur fait des grimaces que Nicolas et Anna ne peuvent pas voir davantage.

NICOLAS, père de Tyl

Fils, marchez devant nous : tout à l'heure, je crois, Vous faisiez certain geste avec le bout des doigts.

bis.

Hommes d'Armes du Comte

Même quand il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !

Tyl

Ah çà ! Jusques à quand souffrirai-je, mes drôles, Ces mesquins quolibets pleuvant sur mes épaules ? Jusques à quand, Seigneur ? Seigneur, jusques à quand Vos gens poursuivront-ils d'un refrain provocant Un page sans égal dont le rire sonore Dans votre vieux château voltige dès l'aurore ?

Scène 4

La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Tyl, Van Bock, Anna, NICOLAS, père de Tyl, Un Homme D'armes, Tous, Hommes d'Armes du Comte

La Comtesse d'Heverlé

Bravo, messire Tyl ! Eh quoi ! L'on vous aurait En mon absence encor décoché quelque trait ? Heureusement pour vous que vous avez la langue Bien pendue.

Le Comte d'Heverlé

Il allait nous faire une harangue.

Tyl

Berner ma seigneurie ! A-t-on rien vu de tel ?

Van Bock

Ce petit homme-là parle comme un missel.

La Comtesse d'Heverlé

Voici mon bon plaisir : je veux, moi, châtelaine, Qu'on l'écoute, dût-il parler une semaine. Approchez-vous un peu, mon page bien-aimé !

Anna

Vous avez entendu comme elle l'a nommé.

NICOLAS, père de Tyl

L'attention qu'elle a pour notre Tyl me flatte.

à part

Un Homme D'armes

Quel piètre favori !

Le Comte d'Heverlé

La comtesse le gâte.

Tyl

Ô madame, merci ! Désormais, grâce à vous, J'ai le droit d'être espiègle et fou parmi les fous, De chanter, de danser, de rire jusqu'aux larmes, De mettre un bonnet d'âne à tous vos hommes d'armes, De taquiner chacun, de cribler de bons mots Le savoir des savants, la sottise des sots, Et de crier partout, sans craindre qu'il me morde, Que messire Van Bock a mérité la corde.

Van Bock

Et pourquoi voulez-vous dire cela de moi ?

Tyl

La belle question !

La Comtesse d'Heverlé

Pourquoi ?

Le Comte d'Heverlé

Pourquoi ?

Tous

Pourquoi ?

Tyl

Parce qu'il est râpé comme un gueux dans son bouge, Qu'il porte mal sa toque et qu'il a le nez rouge.

Tous

Ah ! Ah !

Le Comte d'Heverlé

Pauvre Van Bock !

Van Bock

L'affreux petit brigand !

Tyl

Autorisez-moi, Comte, à lui jeter mon gant !

Le Comte d'Heverlé

Non : les débats sont clos.

Van Bock

Si jamais je l'accoste !...

Le Comte d'Heverlé

Maintenant, compagnons, tout le monde à son poste !

Hommes d'Armes du Comte

À table !

La Comtesse d'Heverlé

À table !

Tyl

À table !

Le Comte d'Heverlé

Après nous, maître Tyl ! À cette heure ton poste est sur la tour.

Tyl

Plaît-il ?

La Comtesse d'Heverlé

Allons, ne boudez pas, beau page : le service Est ainsi partagé.

Tyl

Mais c'est une injustice ! J'ai terriblement faim.

Le Comte d'Heverlé

Tu mangeras plus tard.

À part.

Tyl

Puisque vous l'ordonnez, je retourne au rempart, Et je sonne du cor à fendre les murailles Si je vois une pique à travers les broussailles. Bon appétit ! Je crois fort qu'on a préparé Ce dîner pour moi seul. Le beau gâteau doré ! Comme il attire l'oeil ! Ah ! Messire l'espiègle, Vous allez cette fois faire une farce en règle !

NICOLAS, père de Tyl

J'espère, mon enfant, que tu seras enfin Sérieux maintenant...

Tyl

Il fait diablement faim !

Anna

Plus grave...

NICOLAS, père de Tyl

Moins léger...

Tyl

Je le suis trop, que diantre ! Depuis hier au soir je n'ai rien dans le ventre.

Anna

Et contente toujours les maîtres du château.

À part.

Anna, Nicolas et Tyl sortent, celui-ci par la gauche, ceux-là par la droite. Le comte, la Comtesse et leur suite s'attablent. Van Bock occupe le bout de la table, à gauche.

Tyl

Oui, mon petit papa. C'est un bien beau gâteau !

Scène 5

Tous, La Comtesse d'Heverlé

AIR : Evohe ! que ces déesses...

Tous

Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !

Pendant que le chant continue, Tyl, marchant sur les mains, vient se placer derrière Van Bock et l'attache sur sa chaise par un pan de son vêtement ; après quoi, il se retire avec les mêmes précautions.

La Comtesse d'Heverlé

Venue au monde guerrière, J'aime les grands étendards Qui flottent dans la lumière Sur la crête des remparts.

Tous

Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !

La Comtesse d'Heverlé

À moi la victoire ailée ! À moi le rapide éclair Des casques dans la mêlée Où le fer heurte le fer !

Le cor de Tyl sonne trois fois : tous les convives se lèvent, à l'exception de Van Bock, qui fait de vains efforts pour se séparer de sa chaise.

Tous

Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !

La Comtesse d'Heverlé

L'ennemi nous environne : Debout à l'appel du cor ! Et que la foudre éperonne Mon coursier harnaché d'or !

Ils sortent précipitamment.

Tous

Nous ne voulons, châtelaine, Venir qu'après les combats Au fond de la coupe pleine Noyer les maux d'ici-bas.

Scène 6

Van Bock, Tyl

Il roule à terre avec sa chaise, en faisant un effort pour se mettre à genoux.

Van Bock

Sapristi ! C'est encor ce méchant petit page Qui m'a joué ce tour ! Oh ! j'enrage, j'enrage ! Quel rôle ridicule il me fait remplir là ! C'est mal de se moquer des gens comme cela ! Quoi ! Berner de la sorte un intendant du comte ! Quoi ! M'avoir attaché par l'habit, quelle honte ! Comme si je n'étais qu'un enfant, qu'un vieux fou ! Ah ! Si je le tenais, je lui tordrais le cou Et je lui ferais voir, selon les vieilles règles, A quels beaux traitements s'exposent les espiègles. Si du moins je pouvais dénouer mon pourpoint ! Mais le bandit m'a fait un noeud comme le poing : Impossible ! Je suis vissé sur cette chaise. Me voilà bien logé ! Par mon patron Saint-Blaise, Je jure qu'il sera châtié celte fois Et qu'il conservera la marque de mes doigts Pendant plus de huit jours au bout de son oreille ! On n'aura vu jamais une danse pareille ! Je le corrigerai devant tout le château ! Quand j'y pense ! Je suis comme dans un étau, Je suis cloué ! Je veux qu'il me demande grâce. Outrager à ce point un homme de ma race ! Un Van Bock ! Mon grand-père était dans ce castel Intendant de la coupe et pourvoyeur du sel ; Mon père avec des ducs chassait à l'arbalète. Je suis déshonoré, ma disgrâce est complète, Si quelqu'un me surprend dans l'état où je suis. Palsambleu ! J'aimerais mieux être au fond d'un puits Que d'être à cette chaise attaché de la sorte. Comme ce noeud est dur ! Que le diable t'emporte, Abominable Tyl, effronté garnement ! Et si les assaillants entraient ici ! Comment Me cacher ? Comment fuir ? Je suffoque, je tremble. Hé ! Par là-bas ? Qui vient par là-bas ? Il me semble Que l'on a remué derrière ces piliers. Ayez pitié de moi, messieurs les cavaliers ! Je suis un intendant honnête ; je me nomme Van Bock, et croyez bien...

Tyl

Trêve aux discours, bonhomme ! Nous avons sur ces murs planté notre drapeau. Le duc est pris. Tu vas, si tu tiens à ta peau, Me remettre les clés du trésor.

Van Bock

Sainte-Vierge !

Tyl

Je suis mal disposé. Tu vois cette flamberge..

Van Bock

Je la vois, doux seigneur.

Tyl

Eh bien ! Je te la mets À travers le corps, si les clés du trésor...

Van Bock

Mais, Je ne sais pas où sont ces clés qu'on me demande.

Tyl

Tu m'interromps, je crois.

Van Bock

Ma frayeur est si grande Et je suis si troublé !

L'examinant avec soin.

Tyl

Quel butor réussi ! Ah çà ! Maître intendant, que fais-tu donc ici, Dans un accoutrement à ce point ridicule ? Pourquoi t'es-tu vissé sur ta chaise curule ? À la manière antique attendrais-tu la mort ?

Van Bock

C'est Tyl, ce méchant fou...

Tyl

De plus fort en plus fort ! C'est Tyl qui t'a cloué sur ce siège ? Ah ! Le drôle !

Van Bock

Vous le connaissez donc ?

Tyl

Tu me plais dans ce rôle !

Van Bock

Un petit scélérat !

Tyl

Un aimable garçon ! Moi, j'ai toujours aimé les tours de sa façon. Quand on a de l'esprit, il faut bien qu'on le montre ! Est-ce un mal de berner les badauds qu'on rencontre ?

Van Bock

Je ne dis pas.

Tyl

Fort bien. Tu comprends comme moi Que Tyl a cent raisons de se moquer de toi ?

Van Bock

Je le comprends.

Il lui montre sa pique.

Tyl

D'ailleurs, si ta dure cervelle Ne se l'expliquait pas d'une façon formelle, Je te l'expliquerais au moyen de l'outil Que voilà. Par Caron ! Je suis l'ami de Tyl ; Je ne souffrirais pas qu'un sot de ton espèce...

Van Bock

Mais, monseigneur...

Tyl

Je veux que l'on m'appelle Altesse.

Van Bock

Mais, Altesse ! Je n'ai rien dit. Tyl est charmant. Je l'aime.

Tyl

Un peu ?

Van Bock

Beaucoup.

Tyl

Et passionnément ?

Van Bock

Et passionnément : c'est ce que je veux dire. Mon Altesse...

Tyl

Je veux que l'on m'appelle Sire !

Van Bock

Sire ! Tyl est charmant, je vous le dis encor ; Mais vous devinez bien...

Tyl

Et les clés du trésor ? Où sont-elles ? J'attends depuis plus d'un quart d heure.

Van Bock

Je ne sais...

Tyl

Palsambleu ! je les veux.

Van Bock

Que je meure Si je les ai !

Tyl

Je vais te servir de ton plat.

Van Bock

Je suis à vos genoux, je me fais aussi plat Que possible. Pitié ! La gloire serait mince D'avoir tué ce vieux Van Bock.

Tyl

Je suis bon prince. Écoute. Je consens à t'épargner, ma foi, Si tu jures par la chape de Saint-Éloi De ne pas te venger de Tyl.

Van Bock

Je vous le jure.

Tyl

De ne pas dire au Comte un mot de l'aventure.

Van Bock

Je le jure.

Tyl

D'avoir de l'amitié pour Tyl, De ne pas lui tirer les oreilles.

Van Bock

Plaît-il ?

Tyl

De ne pas lui tirer les oreilles.

Van Bock

J'admire !

Tyl

Jure : cela vaut mieux.

Van Bock

Je vous le jure, Sire.

Tyl

Et tes serments sont sûrs ?

Van Bock

Aussi fermes qu'un roc !

Tyl

Et maintenant, comment ça va-t-il, cher Van Bock ?

Van Bock

Quoi ! Méchant avorton, tu me jouais encore !

Tyl

Je te jouais. C'est bien amusant.

Van Bock

Je t'abhorre.

Tyl

Je t'aime.

Van Bock

Je ferai quatre morceaux de toi.

Tyl

Et ton serment par la chape de Saint-Éloi ?

Van Bock

Ton casque me trompait, tu me prenais en traître : Le serment n'était pas valable.

Tyl

Ah çà, mon maître ! Depuis quand un serment qu'on fait ne vaut-il rien ? Parbleu ! Je te ferai brûler comme un païen.

Van Bock

Je casserai sur toi les bâtons de la chaise Où tu m'as attaché.

Tyl

Vraiment ! J'en suis fort aise. Comment t'y prendras-tu, si tu restes vissé ?

Van Bock

Tu me laisseras là ?

Tyl

Je ne suis pas pressé.

Van Bock

Mais moi je suis pressé diablement.

Tyl

J'imagine Que le régal de coups promis à mon échine Ne me poussera guère à te délivrer.

Van Bock

Quoi ! Tu crois que j'oserais te maltraiter ?

Tyl

Ma foi ! Je l'ai cru tout d'abord. Tu n'es pas mauvais diable ; Mais ce maudit serment qui n'était pas valable, Ces coups que tu devais sur moi faire pleuvoir, Cette noble fureur...

Van Bock

Bah ! Tu vois tout en noir.

Tyl

J'avais tort, j'en conviens.

Van Bock

On est parfois maussade.

Il présente le verre à Van Bock.

Au moment où Van Bock va saisir le verre, Tyl le boit d'un seul trait.

Tyl

Soyons deux bons amis. Tiens, bois cette rasade ! Comment l'as-tu trouvé ?

Van Bock

Boire ainsi le vin vieux Du Comte !

Il emplit un nouveau verre.

Tyl

N'est-ce pas qu'il est délicieux ? Nous allons, si tu veux, jouer cet autre verre.

Van Bock

J'aime ce petit vin.

Tyl

Et moi, je le révère. Endormons-nous.

Van Bock

Pourquoi ?

Tyl

Pour dormir.

Van Bock

En effet.

Tyl

Et celui qui pendant son sommeil aura fait Le rêve le plus beau boira le verre.

Il ferme les paupières.

Van Bock

Certes ! Je dors.

Tyl

Je dors aussi.

Van Bock

L'aimable découverte ! Je ne puis pas dormir, hélas ! Mais en fermant Les yeux, j'inventerai quelque rêve charmant, Éblouissant, exquis, adorable, céleste, Et je duperai Tyl, qui se croit malin !

Il boit le verre de vin et le recouvre avec le chapeau.

Secouant Van Bock.

Tyl

Peste ! À travers le gosier ça vous fait un velours. Hé ! Van Bock ! Hé ! Van Bock ! Van Bock !

Van Bock

Je dors toujours.

Tyl

Éveille-toi. Qu'as-tu rêvé ?

Van Bock

J'ai fait un songe Si beau, si merveilleux qu'il a l'air d'un mensonge ! J'ai rêvé que j'étais là-haut, dans le ciel bleu : J'ai vu les légions des anges du bon Dieu ; Saint-Pierre m'a parlé d'une façon civile ; J'ai joué de la harpe avec Sainte-Cécile... Et toi, qu'as-tu rêvé pendant ce temps ?

Il soulève le chapeau et montre le verre vide.

Tyl

Oh ! Moi, Quand je t'ai vu si haut, je me suis dit : « Ma foi ! Il ne reviendra plus, tant il doit pour la terre Avoir un saint mépris ! » Et, clam ! J'ai bu le verre.

Van Bock

Tu n'es qu'un scélérat indigne des bontés Du comte.

Tyl

Mon ami, pas d'excentricités !

Van Bock

Faquin ! Drôle ! Impudent ! Buveur du vin des autres !

Tyl

Et dire que tu viens de voir les saints apôtres !

Van Bock

Garnement ! Effronté !

Tyl

Ton coeur est plein de fiel : Il faut être plus doux quand on revient du ciel.

Van Bock

Je ne veux pas rester cloué sur cette chaise ! Défais vite ce noeud, ou gare !

Tyl

À Dieu ne plaise ! Tu m'as fait oublier de croquer ce gâteau : Je te punis...

Il retombe en gesticulant.

Van Bock

Coquin ! Opprobre du château !

Scène 7

Le Comte d'Heverlé, La Comtesse d'Heverlé, Van Bock, Hommes d'Armes du Comte, Tyl

Le Comte d'Heverlé

Quelle est cette algarade ?

La Comtesse d'Heverlé

Est-ce qu'on vous assiège ?

Van Bock

Il m'a par le pourpoint attaché sur ce siège !

Hommes d'Armes du Comte

Oh ! Le pauvre Van Bock !

Tyl

Il m'a dit qu'il avait Avec les séraphins dormi dans le duvet Des lits du paradis.

Van Bock

Il a bu deux bouteilles De vin vieux.

Le Comte d'Heverlé

Je devrais te tirer les oreilles. Délivre ton captif.

Tyl

J'obéis, Monseigneur.

La Comtesse d'Heverlé

Il est bien amusant, ma parole d'honneur !

Tyl

Cet enragé vantard m'a juré par la chape De Saint-Éloi qu'il est cousin germain du pape.

Van Bock

As-tu bientôt fini ?

Tyl

J'avais un peu serré...

Il court après Tyl.

Van Bock

À nous deux, maintenant que je suis délivré ! Je te ferai payer...

Van Bock lance le pied. Tyl s'efface. Le comte reçoit le coup de pied de Van Bock.

Tyl

Vous me défendrez, Comte !

Le Comte d'Heverlé

Aie ! Aie !

Van Bock

Excusez-moi, Monseigneur.

La Comtesse d'Heverlé

Quelle honte !

Van Bock

C'est la faute de Tyl !

Hommes d'Armes du Comte

C'est la faute de Tyl !

Le Comte d'Heverlé

Je te condamne...

Tyl

À quoi, Monseigneur ?

Le Comte d'Heverlé

À l'exil Et tu fileras vers les terres de Cologne, Tout de suite.

À la Comtesse, le genou en terre.

Tyl

J'ai fait une belle besogne. Madame, je m'en vais, je vous baise la main.

La Comtesse d'Heverlé

Espérez.

Tyl

Comme on doit s'ennuyer en chemin !

Van Bock

Tyl, bon voyage !

Tyl

Avant de partir, je veux croire Que vous me laisserez vous conter une histoire.

Le Comte d'Heverlé

Conte.

Tyl

Comte vous-même !

La Comtesse d'Heverlé

Est-il gentil !

Il montre son chapeau.

Tyl

Le jour Où je naquis, le sort me fit l'aimable tour De me donner la fée Urgèle pour marraine, Tout comme si j'avais été fils d'une reine. Elle me fit cadeau d'un chapeau merveilleux, Le voilà. Ce chapeau ne dit rien pour les yeux ; Mais, si pauvre qu'il semble, il me fournit des piastres, Il est plein de sols d'or, et le ciel a moins d'astres ! Quand j'ai bien déjeuné chez la mère Goton, Je n'ai qu'à le frapper du bout de mon bâton En lui disant trois fois : « Petit chapeau, travaille ! » Et les écus luisants pleuvent.

Van Bock

Quelle ripaille Je ferais, si j'avais ce Crésus des chapeaux !

Tyl

Je te l'offre. Je t'ai berné mal à propos. J'ai du regret.

Van Bock

Merci. Je te pardonne.

Il sort.

Tyl

En route !

Il sort.

Van Bock

Toi, tu vas chez Goton me payer ma choucroute !

Scène 8

La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Anna, NICOLAS, père de Tyl, Un Page

La Comtesse d'Heverlé

J'espère qu'il n'est pas pour toujours exilé.

Anna et Nicolas entrent, suppliants.

Le Comte d'Heverlé

Je le ferai rentrer au château d'Heverlé, Avant huit jours.

Anna

Pitié ! Je vous demande grâce Pour mon fils.

NICOLAS, père de Tyl

Monseigneur, frappez-nous à sa place.

Le Comte d'Heverlé

Il vous sera bientôt rendu.

Anna

Quelle bonté !

NICOLAS, père de Tyl

Merci.

entrant

Un Page

Douze docteurs de l'Université Demandent, monseigneur, à vous faire l'hommage De leurs civilités.

Le page sort. Les docteurs entrent, en chapeaux pointus, trois par trois, s'arrêtant à chaque pas pour saluer le Comte et la Comtesse.

Le Comte d'Heverlé

Introduis-les, beau page.

Scène 9

Le Comte d'Heverlé, 1er Docteur, 2e Docteur, 3e Docteur, 4e Docteur, 5e Docteur, 6e Docteur, 7e Docteur, 8e Docteur, 9e Docteur, 10e Docteur, 11e Docteur, 12e Docteur, Docteurs de l'Université, Tyl, La Comtesse d'Heverlé, Un Homme D'armes, NICOLAS, père de Tyl, Anna

AIR : Au clair de la lune.

Le Comte d'Heverlé

Soyez les bienvenus, savants hommes de Flandre !

1er Docteur

Vous êtes, Monseigneur, un moderne Alexandre : Vous servez Apollon et Bellone à la fois.

2e Docteur

Le vieil aveugle Homère eût chanté vos exploits.

3e Docteur

Amo Deum.

4e Docteur

Rosa, la rose.

5e Docteur

La syntaxe Embellit la pensée et la phrase.

6e Docteur

Elle est l'axe, L'âme, le contrepoids du discours.

7e Docteur

Le phénix Est l'oiseau qui renaît de ses cendrés.

8e Docteur

Félix Qui potuit rerum...

9e Docteur

Vive la catachrèse !

10e Docteur

La litote a du bon

11e Docteur

J'ai soutenu la thèse Du libre arbitre.

12e Docteur

L'air est peuplé d'animaux.

Tyl entre en faisant un saut sur la scène II a le corps dans un sac lié sous ses bras.

Docteurs de l'Université

Les hommes pour parler ont inventé les mots. Les mots font le discours, les épis font la gerbe. Le verbe est grand. Comment s'exprimer sans le verbe ? Timeo Danaos et dona ferentes. Les Gaulois adoraient le divin Teutatès. Archimède a trouvé la force cylindrique, Les lois de l'équilibre et de l'hydrostatique. Ego sum. Dominus, domini, domino.

Tyl

Amen.

Le Comte d'Heverlé

Encore toi !

Docteurs de l'Université

D'où vient cet étourneau ?

Tyl

Messieurs, vous me comblez, votre faveur m'honore.

Le Comte d'Heverlé

Je t'avais exilé.

Tyl

Mais je le suis encore !

Le Comte d'Heverlé

Explique-toi.

La Comtesse d'Heverlé

Ce sac l'habille drôlement.

Le Comte d'Heverlé

Je t'écoute.

Tyl

Suivez bien mon raisonnement. Vous m'avez-banni sur les terres de Cologne : Eh bien ! J'y suis, mon maître et je fais ma besogne De proscrit, sans songer à vous désobéir. Voici. Le mois passé, vous avez fait venir De Cologne des fleurs dans de grands pots bizarres.

Le Comte d'Heverlé

Après ? Je m'en souviens. J'aime les plantes rares.

1er Docteur

Flos, floris.

2e Docteur

C'est un goût qui vous fait grand honneur.

Tyl

Les vases étaient pleins de terre, Monseigneur.

La Comtesse d'Heverlé

La terre avait été de Cologne apportée. Je devine.

S'apprêtant à sortir du sac.

Tyl

J'en ai mis une pelletée Dans ce sac, et voilà : je foule sous mes pieds Les terres de Cologne. Ah ! Comte, vous riez ! Vous allez donc me rendre à la douce patrie ? L'exilé souffre, hélas ! Et dans sa rêverie...

3e Docteur

Nos patrise fines...

Le Comte d'Heverlé

Ne sois pas si pressé ' Écoute. Je ne veux oublier le passé Qu'après t'avoir ouï sans tournure suspecte Répondre aux questions de ces docteurs.

Tyl

J'accepte.

1er Docteur

Je commence. Combien de tonneaux faudrait-il Pour contenir la mer ?

Un Homme D'armes

Que va répondre Tyl ?

Tyl

Il en faudrait six cents millions trente mille Huit cent quarante-deux. Il est d'ailleurs facile De le prouver : on n'a qu'à tarir tout exprès Les fleuves, les ruisseaux, et qu'à compter après. Mon Dieu ! C'est tout au plus s'il manque une chopine.

NICOLAS, père de Tyl

Le docteur est pincé !

Un Homme D'armes

Quel gaillard !

Haut.

2e Docteur

J'imagine Qu'il répondra moins bien à cette question... Combien, depuis le jour de la création, S'est-il passé de jours ?

Tyl

Oh ! Bien peu : sept à peine.

2e Docteur

Sept ! Vous raillez, garçon.

Tyl

Sept qu'à chaque semaine Nous voyons revenir !

Anna

Comme il vous dit cela !

4e Docteur

Où donc est le milieu de la terre ?

Sautant a pieds joints, de long en large.

Il montre les murs nus.

Tyl

Il est là Où vous êtes. J'attends que l'un de vous mesure Messieurs, je vous provoque en musique, en peinture, En ce que vous voudrez. Regardez mes tableaux ! Ceci vous représente un étang, des bouleaux, Une montagne, un ciel d'automne, une rocaille ! Sur cette toile-là j'ai peint une bataille !

5e Docteur

Mais nous ne voyons rien que des murs et des murs !

Van Bock entre, tenant le chapeau de Tyl d'une main et son bâton de l'autre.

Tyl

Vous verrez mes tableaux quand vous serez plus purs. Ils ne se laissent voir que par les hommes graves.

Scène 10

Van Bock, Tyl, Un Homme D'armes, La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Anna, NICOLAS, père de Tyl

Van Bock

Je te romprai les reins.

Tyl

Je crois que tu me braves.

Van Bock

Je te rends ton chapeau.

Tyl

Déjà ? Que t'a-t-il fait ?

Van Bock

Il devait me donner des piastres à souhait.

Tyl

Eh bien ?

Van Bock

Il ne m'a rien valu que des misères. Je vais chez Margoton, je m'offre quelques verres D'un petit vin blanc sec, à bon droit renommé, Une bonne choucroute, un jambon enfumé, Quelques pieds de cochon : bref, je me ravitaille. Mais, hélas ! quand j'ai dit : « Petit chapeau, travaille ! » Le chapeau ne m'a pas craché le moindre sou : On m'a mis à la porte en me traitant de fou...

Tyl

As-tu de ton bâton frappé le chapeau ?

Il frappe le chapeau trois fois avec son bâton.

Van Bock

Certes ! Pan, pan. Voici comment j'ai fait... en pure perte !

Il prend le bâton, le retourne, et frappe le chapeau avec l'autre bout. Des sous tombent à terre.

Tyl

Tu t'es trompé, mon cher. Ce n'est pas ça du tout. Il faut frapper ainsi, mais avec l'autre bout.

Van Bock

Je ramasse.

Tyl

Tu peux aller le dire à Rome ; Mais je reprends mon bien sous ton nez.

Un Homme D'armes

Le pauvre homme !

La Comtesse d'Heverlé

Comte, il faut gracier l'espiègle.

Le Comte d'Heverlé

Pourquoi Le gracier ? Il va recommencer.

Tyl

Ma foi, Je suis bien décidé..

La Comtesse d'Heverlé

Bon coeur et tête folle !

Tyl

À ne plus taquiner Van Bock.

Van Bock

Bien vrai ?

Tyl

Parole. À ne plus l'attacher sur sa chaise.

Le Comte d'Heverlé

Parfait.

Anna

Tu parles bien, mon fils.

Van Bock

Pas trop mal, en effet.

Tyl

À rester dans mon coin, à ne plus jamais rire Aux dépens du prochain.

NICOLAS, père de Tyl

Cette fois, je t'admire !

Le Comte d'Heverlé

Eh bien, soit. Je fais grâce à notre aimable Tyl.

Tyl

Monseigneur, je répands à vos pieds mon exil.

Van Bock

Et maintenant, rends-moi ton chapeau. Je caresse Un projet de ragoût, une vieille faiblesse ! Ton chapeau me serait utile, en vérité.

Tyl

Ce serait amusant. Diable ! Je suis tenté.

Van Bock

J'ai senti le fumet de certaine poularde... Quelle noce ! Rends-moi le chapeau.

Tyl

Je le garde !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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