Tyl l'Espiegle
Scène 1
NICOLAS, père de Tyl, Anna
NICOLAS, père de Tyl
Oui, monsieur notre fils est un fou réussi, Et je suis furieux de voir...
Anna
Mais non !
NICOLAS, père de Tyl
Mais si !
Anna
Bah ! Puisque c'est ainsi que chacun le préfère, Riez de ses bons tours, passez et laissez faire.
NICOLAS, père de Tyl
Le Comte d'Heverlé, notre maître et seigneur, Ne se plaît guère aux traits de son esprit moqueur.
Anna
Il est le Benjamin de notre châtelaine, Et c'est lui seul qui tient sa pelote de laine.
NICOLAS, père de Tyl
Alors il la tient peu, je te le dis tout bas.
Anna
J'en conviens, car au lieu de tricoter des bas. De coudre, de filer, de veiller au ménage, Ainsi que le faisaient les dames de l'autre âge, La dame de ces lieux court par monts et par vaux, Chassant et bataillant, éreintant ses chevaux Et montrant ce caprice entre mille caprices De leur faire au galop franchir les précipices. Tyl l'accompagnerait sans doute chaque jour, S'il était moins souvent perché sur cette tour D'où son cornet, ainsi que cela se rencontre, Doit sonner, aussitôt qu'un ennemi se montre.
NICOLAS, père de Tyl
C'est un bonheur pour nous qu'il ne la suive point. Elle a si bonne mine, un faucon sur le poing, Qu'il l'accompagnerait, pour un sourire d'elle, Jusque dans le pays où l'ombre est éternelle. Le Comte est batailleur, querelle ses voisins, Et traite en assiégés ses plus petits cousins. Jamais, tout vieux qu'il est, notre pays de Flandre N'avait vu sous le ciel tant de châteaux en cendre, Et Tyl, du haut des tours sondant le grand chemin, Y restera longtemps, son cornet à la main.
Anna
Plaise à Monsieur Saint-George !
NICOLAS, père de Tyl
Ah ! Quel énorme cierge Je veux faire brûler à Madame la Vierge Si notre fils, plus vain que les petits oiseaux, Perd son espièglerie en conservant les os ! Mais, le voici... Qu'a-t-il à chantonner encore ?
Scène 2
Tyl, NICOLAS, père de Tyl, Anna
AIR de la Branche cassée.
Il danse.
Tyl
Mon père et ma mère m'ont mis Un rayon de soleil en tête ; Tous les rieurs sont mes amis ; La sainte gaîté, c'est ma fête. Mon gosier est plein de chansons, Mon regard est plein d'étincelles ; Et pour les nobles demoiselles Je danse de mille façons.
NICOLAS, père de Tyl
Qu'avez-vous à danser ?
Anna
Quelle guêpe vous blesse ?
Reprenant le chant.
Il rit.
Tyl
Il était une fois une belle princesse... Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle. Est-il rien de plus gai, vraiment, Dans le coin du monde où nous sommes, Que de faire éternellement Des niches à ces pauvres hommes ? Êtes-vous enragé ? La fleur au jour naissant sourit, Les grands chênes ont le délire, Et c'est dans un éclat de rire Que les oiseaux font de l'esprit.
NICOLAS, père de Tyl
Êtes-vous enragé ?
Anna
Pourquoi rire sans cesse ?
Reprenant le chant.
Il danse et rit à la fois.
Tyl
Or, un troubadour vint qui charma la princesse...
NICOLAS, père de Tyl
Arrêtez, arrêtez.
Anna
Quelle folle allégresse !
Reprenant le chant.
Parlant.
Il embrasse sa mère.
Tyl
Alors le troubadour épousa la princesse... Bien que mon nid soit une tour Bâtie exprès pour le vautour, Le caprice est ma règle ; Je m'amuse à plus d'un bon tour, Et je suis Tyl l'espiègle. Bonjour, papa !
Anna
Bonjour, mon fou !
Tyl
Maman, bonsoir !
NICOLAS, père de Tyl
Fils, ne pouvez-vous pas montrer votre savoir Sans dire une folie ou sans faire parade De vos légèretés qui me rendront malade ?
Anna
Votre père a raison.
Tyl
Quelle raison a-t-il ? Le papillon qui vole est plus léger que Tyl ; La feuille qui dans l'air frissonne est plus légère Que Tyl, ce pauvre diable englué sur la terre ; Et pourtant chacun aime et feuille et papillon. M'a-t-on vu, soulevé par quelque tourbillon, Faire là-haut l'espiègle ? Ah ! père, je vous prie Laissez pousser son aile à mon espièglerie : Elle pousse si peu que j'en suis offense.
NICOLAS, père de Tyl
Fils, que sera-ce donc quand elle aura poussé ?
Tyl
Oh ! Ne vous fiez pas à tout ce que l'on conte ! Les tours que d'autres font, on les met à mon compte !
Anna
C'est donc un parti pris ?
Tyl
Jugez-en par vos yeux. Le comte avec ses gens arrive dans ces lieux. Nous allons devant lui, sans rompre le silence, Tous les trois à la fois faire la révérence ; Je serai comme vous plus muet qu'un poisson. On n'en dira pas moins : « Voyez ce polisson ! »
Scène 3
Le Comte d'Heverlé, NICOLAS, père de Tyl, Anna, Hommes d'Armes du Comte, Tyl
AIR de la Vieille Chanson, de Darcier.
Le Comte d'Heverlé
J'ai dans mes veines un sang pur Comme le sang des vignes ; Mes lacs sont des nappes d'azur Où s'attablent les cygnes ; Ma bannière au vol souverain Est un aigle qui plane ; Et je m'en vais, le front serein, Faisant sur les casques d'airain Sonner ma pertuisane.
NICOLAS, père de Tyl
Mon fils, c'est le moment, puisque le Comte est là.
Ils s'inclinent tous les trois devant le Comte ; mais Tyl gesticule d'une façon comique derrière Nicolas et Anna, qui ne peuvent le voir.
Anna
Marchez derrière nous dans l'ordre que voilà.
bis.
Hommes d'Armes du Comte
Même lorsqu'il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !
NICOLAS, père de Tyl
C'est injuste ! Il n'a pas dit un seul mot.
Anna
J'enrage Que Tyl, en se taisant, s'attire cet orage !
Le Comte d'Heverlé
Sur mes donjons que bat le vent Veillent trois mille gardes Dont le soleil en se levant Dore les hallebardes ; Mon cheval de guerre hennit Comme la foudre tonne, Et je me suis dans le granit Construit superbement un nid Que l'orage environne.
Ils défilent devant les hommes d'armes, mais Tyl leur fait des grimaces que Nicolas et Anna ne peuvent pas voir davantage.
NICOLAS, père de Tyl
Fils, marchez devant nous : tout à l'heure, je crois, Vous faisiez certain geste avec le bout des doigts.
bis.
Hommes d'Armes du Comte
Même quand il se prétend sage, Il a tout juste la raison Du gnome qui la nuit voyage Sur le dos d'un colimaçon... Voyez, voyez ce petit polisson !
Tyl
Ah çà ! Jusques à quand souffrirai-je, mes drôles, Ces mesquins quolibets pleuvant sur mes épaules ? Jusques à quand, Seigneur ? Seigneur, jusques à quand Vos gens poursuivront-ils d'un refrain provocant Un page sans égal dont le rire sonore Dans votre vieux château voltige dès l'aurore ?
Scène 4
La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Tyl, Van Bock, Anna, NICOLAS, père de Tyl, Un Homme D'armes, Tous, Hommes d'Armes du Comte
La Comtesse d'Heverlé
Bravo, messire Tyl ! Eh quoi ! L'on vous aurait En mon absence encor décoché quelque trait ? Heureusement pour vous que vous avez la langue Bien pendue.
Le Comte d'Heverlé
Il allait nous faire une harangue.
Tyl
Berner ma seigneurie ! A-t-on rien vu de tel ?
Van Bock
Ce petit homme-là parle comme un missel.
La Comtesse d'Heverlé
Voici mon bon plaisir : je veux, moi, châtelaine, Qu'on l'écoute, dût-il parler une semaine. Approchez-vous un peu, mon page bien-aimé !
Anna
Vous avez entendu comme elle l'a nommé.
NICOLAS, père de Tyl
L'attention qu'elle a pour notre Tyl me flatte.
à part
Un Homme D'armes
Quel piètre favori !
Le Comte d'Heverlé
La comtesse le gâte.
Tyl
Ô madame, merci ! Désormais, grâce à vous, J'ai le droit d'être espiègle et fou parmi les fous, De chanter, de danser, de rire jusqu'aux larmes, De mettre un bonnet d'âne à tous vos hommes d'armes, De taquiner chacun, de cribler de bons mots Le savoir des savants, la sottise des sots, Et de crier partout, sans craindre qu'il me morde, Que messire Van Bock a mérité la corde.
Van Bock
Et pourquoi voulez-vous dire cela de moi ?
Tyl
La belle question !
La Comtesse d'Heverlé
Pourquoi ?
Le Comte d'Heverlé
Pourquoi ?
Tous
Pourquoi ?
Tyl
Parce qu'il est râpé comme un gueux dans son bouge, Qu'il porte mal sa toque et qu'il a le nez rouge.
Tous
Ah ! Ah !
Le Comte d'Heverlé
Pauvre Van Bock !
Van Bock
L'affreux petit brigand !
Tyl
Autorisez-moi, Comte, à lui jeter mon gant !
Le Comte d'Heverlé
Non : les débats sont clos.
Van Bock
Si jamais je l'accoste !...
Le Comte d'Heverlé
Maintenant, compagnons, tout le monde à son poste !
Hommes d'Armes du Comte
À table !
La Comtesse d'Heverlé
À table !
Tyl
À table !
Le Comte d'Heverlé
Après nous, maître Tyl ! À cette heure ton poste est sur la tour.
Tyl
Plaît-il ?
La Comtesse d'Heverlé
Allons, ne boudez pas, beau page : le service Est ainsi partagé.
Tyl
Mais c'est une injustice ! J'ai terriblement faim.
Le Comte d'Heverlé
Tu mangeras plus tard.
À part.
Tyl
Puisque vous l'ordonnez, je retourne au rempart, Et je sonne du cor à fendre les murailles Si je vois une pique à travers les broussailles. Bon appétit ! Je crois fort qu'on a préparé Ce dîner pour moi seul. Le beau gâteau doré ! Comme il attire l'oeil ! Ah ! Messire l'espiègle, Vous allez cette fois faire une farce en règle !
NICOLAS, père de Tyl
J'espère, mon enfant, que tu seras enfin Sérieux maintenant...
Tyl
Il fait diablement faim !
Anna
Plus grave...
NICOLAS, père de Tyl
Moins léger...
Tyl
Je le suis trop, que diantre ! Depuis hier au soir je n'ai rien dans le ventre.
Anna
Et contente toujours les maîtres du château.
À part.
Anna, Nicolas et Tyl sortent, celui-ci par la gauche, ceux-là par la droite. Le comte, la Comtesse et leur suite s'attablent. Van Bock occupe le bout de la table, à gauche.
Tyl
Oui, mon petit papa. C'est un bien beau gâteau !
Scène 5
Tous, La Comtesse d'Heverlé
AIR : Evohe ! que ces déesses...
Tous
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !
Pendant que le chant continue, Tyl, marchant sur les mains, vient se placer derrière Van Bock et l'attache sur sa chaise par un pan de son vêtement ; après quoi, il se retire avec les mêmes précautions.
La Comtesse d'Heverlé
Venue au monde guerrière, J'aime les grands étendards Qui flottent dans la lumière Sur la crête des remparts.
Tous
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !
La Comtesse d'Heverlé
À moi la victoire ailée ! À moi le rapide éclair Des casques dans la mêlée Où le fer heurte le fer !
Le cor de Tyl sonne trois fois : tous les convives se lèvent, à l'exception de Van Bock, qui fait de vains efforts pour se séparer de sa chaise.
Tous
Buvons à la châtelaine Qui partage nos combats, Et dans notre coupe pleine Noyons les maux d'ici-bas !
La Comtesse d'Heverlé
L'ennemi nous environne : Debout à l'appel du cor ! Et que la foudre éperonne Mon coursier harnaché d'or !
Ils sortent précipitamment.
Tous
Nous ne voulons, châtelaine, Venir qu'après les combats Au fond de la coupe pleine Noyer les maux d'ici-bas.
Scène 6
Van Bock, Tyl
Il roule à terre avec sa chaise, en faisant un effort pour se mettre à genoux.
Van Bock
Sapristi ! C'est encor ce méchant petit page Qui m'a joué ce tour ! Oh ! j'enrage, j'enrage ! Quel rôle ridicule il me fait remplir là ! C'est mal de se moquer des gens comme cela ! Quoi ! Berner de la sorte un intendant du comte ! Quoi ! M'avoir attaché par l'habit, quelle honte ! Comme si je n'étais qu'un enfant, qu'un vieux fou ! Ah ! Si je le tenais, je lui tordrais le cou Et je lui ferais voir, selon les vieilles règles, A quels beaux traitements s'exposent les espiègles. Si du moins je pouvais dénouer mon pourpoint ! Mais le bandit m'a fait un noeud comme le poing : Impossible ! Je suis vissé sur cette chaise. Me voilà bien logé ! Par mon patron Saint-Blaise, Je jure qu'il sera châtié celte fois Et qu'il conservera la marque de mes doigts Pendant plus de huit jours au bout de son oreille ! On n'aura vu jamais une danse pareille ! Je le corrigerai devant tout le château ! Quand j'y pense ! Je suis comme dans un étau, Je suis cloué ! Je veux qu'il me demande grâce. Outrager à ce point un homme de ma race ! Un Van Bock ! Mon grand-père était dans ce castel Intendant de la coupe et pourvoyeur du sel ; Mon père avec des ducs chassait à l'arbalète. Je suis déshonoré, ma disgrâce est complète, Si quelqu'un me surprend dans l'état où je suis. Palsambleu ! J'aimerais mieux être au fond d'un puits Que d'être à cette chaise attaché de la sorte. Comme ce noeud est dur ! Que le diable t'emporte, Abominable Tyl, effronté garnement ! Et si les assaillants entraient ici ! Comment Me cacher ? Comment fuir ? Je suffoque, je tremble. Hé ! Par là-bas ? Qui vient par là-bas ? Il me semble Que l'on a remué derrière ces piliers. Ayez pitié de moi, messieurs les cavaliers ! Je suis un intendant honnête ; je me nomme Van Bock, et croyez bien...
Tyl
Trêve aux discours, bonhomme ! Nous avons sur ces murs planté notre drapeau. Le duc est pris. Tu vas, si tu tiens à ta peau, Me remettre les clés du trésor.
Van Bock
Sainte-Vierge !
Tyl
Je suis mal disposé. Tu vois cette flamberge..
Van Bock
Je la vois, doux seigneur.
Tyl
Eh bien ! Je te la mets À travers le corps, si les clés du trésor...
Van Bock
Mais, Je ne sais pas où sont ces clés qu'on me demande.
Tyl
Tu m'interromps, je crois.
Van Bock
Ma frayeur est si grande Et je suis si troublé !
L'examinant avec soin.
Tyl
Quel butor réussi ! Ah çà ! Maître intendant, que fais-tu donc ici, Dans un accoutrement à ce point ridicule ? Pourquoi t'es-tu vissé sur ta chaise curule ? À la manière antique attendrais-tu la mort ?
Van Bock
C'est Tyl, ce méchant fou...
Tyl
De plus fort en plus fort ! C'est Tyl qui t'a cloué sur ce siège ? Ah ! Le drôle !
Van Bock
Vous le connaissez donc ?
Tyl
Tu me plais dans ce rôle !
Van Bock
Un petit scélérat !
Tyl
Un aimable garçon ! Moi, j'ai toujours aimé les tours de sa façon. Quand on a de l'esprit, il faut bien qu'on le montre ! Est-ce un mal de berner les badauds qu'on rencontre ?
Van Bock
Je ne dis pas.
Tyl
Fort bien. Tu comprends comme moi Que Tyl a cent raisons de se moquer de toi ?
Van Bock
Je le comprends.
Il lui montre sa pique.
Tyl
D'ailleurs, si ta dure cervelle Ne se l'expliquait pas d'une façon formelle, Je te l'expliquerais au moyen de l'outil Que voilà. Par Caron ! Je suis l'ami de Tyl ; Je ne souffrirais pas qu'un sot de ton espèce...
Van Bock
Mais, monseigneur...
Tyl
Je veux que l'on m'appelle Altesse.
Van Bock
Mais, Altesse ! Je n'ai rien dit. Tyl est charmant. Je l'aime.
Tyl
Un peu ?
Van Bock
Beaucoup.
Tyl
Et passionnément ?
Van Bock
Et passionnément : c'est ce que je veux dire. Mon Altesse...
Tyl
Je veux que l'on m'appelle Sire !
Van Bock
Sire ! Tyl est charmant, je vous le dis encor ; Mais vous devinez bien...
Tyl
Et les clés du trésor ? Où sont-elles ? J'attends depuis plus d'un quart d heure.
Van Bock
Je ne sais...
Tyl
Palsambleu ! je les veux.
Van Bock
Que je meure Si je les ai !
Tyl
Je vais te servir de ton plat.
Van Bock
Je suis à vos genoux, je me fais aussi plat Que possible. Pitié ! La gloire serait mince D'avoir tué ce vieux Van Bock.
Tyl
Je suis bon prince. Écoute. Je consens à t'épargner, ma foi, Si tu jures par la chape de Saint-Éloi De ne pas te venger de Tyl.
Van Bock
Je vous le jure.
Tyl
De ne pas dire au Comte un mot de l'aventure.
Van Bock
Je le jure.
Tyl
D'avoir de l'amitié pour Tyl, De ne pas lui tirer les oreilles.
Van Bock
Plaît-il ?
Tyl
De ne pas lui tirer les oreilles.
Van Bock
J'admire !
Tyl
Jure : cela vaut mieux.
Van Bock
Je vous le jure, Sire.
Tyl
Et tes serments sont sûrs ?
Van Bock
Aussi fermes qu'un roc !
Tyl
Et maintenant, comment ça va-t-il, cher Van Bock ?
Van Bock
Quoi ! Méchant avorton, tu me jouais encore !
Tyl
Je te jouais. C'est bien amusant.
Van Bock
Je t'abhorre.
Tyl
Je t'aime.
Van Bock
Je ferai quatre morceaux de toi.
Tyl
Et ton serment par la chape de Saint-Éloi ?
Van Bock
Ton casque me trompait, tu me prenais en traître : Le serment n'était pas valable.
Tyl
Ah çà, mon maître ! Depuis quand un serment qu'on fait ne vaut-il rien ? Parbleu ! Je te ferai brûler comme un païen.
Van Bock
Je casserai sur toi les bâtons de la chaise Où tu m'as attaché.
Tyl
Vraiment ! J'en suis fort aise. Comment t'y prendras-tu, si tu restes vissé ?
Van Bock
Tu me laisseras là ?
Tyl
Je ne suis pas pressé.
Van Bock
Mais moi je suis pressé diablement.
Tyl
J'imagine Que le régal de coups promis à mon échine Ne me poussera guère à te délivrer.
Van Bock
Quoi ! Tu crois que j'oserais te maltraiter ?
Tyl
Ma foi ! Je l'ai cru tout d'abord. Tu n'es pas mauvais diable ; Mais ce maudit serment qui n'était pas valable, Ces coups que tu devais sur moi faire pleuvoir, Cette noble fureur...
Van Bock
Bah ! Tu vois tout en noir.
Tyl
J'avais tort, j'en conviens.
Van Bock
On est parfois maussade.
Il présente le verre à Van Bock.
Au moment où Van Bock va saisir le verre, Tyl le boit d'un seul trait.
Tyl
Soyons deux bons amis. Tiens, bois cette rasade ! Comment l'as-tu trouvé ?
Van Bock
Boire ainsi le vin vieux Du Comte !
Il emplit un nouveau verre.
Tyl
N'est-ce pas qu'il est délicieux ? Nous allons, si tu veux, jouer cet autre verre.
Van Bock
J'aime ce petit vin.
Tyl
Et moi, je le révère. Endormons-nous.
Van Bock
Pourquoi ?
Tyl
Pour dormir.
Van Bock
En effet.
Tyl
Et celui qui pendant son sommeil aura fait Le rêve le plus beau boira le verre.
Il ferme les paupières.
Van Bock
Certes ! Je dors.
Tyl
Je dors aussi.
Van Bock
L'aimable découverte ! Je ne puis pas dormir, hélas ! Mais en fermant Les yeux, j'inventerai quelque rêve charmant, Éblouissant, exquis, adorable, céleste, Et je duperai Tyl, qui se croit malin !
Il boit le verre de vin et le recouvre avec le chapeau.
Secouant Van Bock.
Tyl
Peste ! À travers le gosier ça vous fait un velours. Hé ! Van Bock ! Hé ! Van Bock ! Van Bock !
Van Bock
Je dors toujours.
Tyl
Éveille-toi. Qu'as-tu rêvé ?
Van Bock
J'ai fait un songe Si beau, si merveilleux qu'il a l'air d'un mensonge ! J'ai rêvé que j'étais là-haut, dans le ciel bleu : J'ai vu les légions des anges du bon Dieu ; Saint-Pierre m'a parlé d'une façon civile ; J'ai joué de la harpe avec Sainte-Cécile... Et toi, qu'as-tu rêvé pendant ce temps ?
Il soulève le chapeau et montre le verre vide.
Tyl
Oh ! Moi, Quand je t'ai vu si haut, je me suis dit : « Ma foi ! Il ne reviendra plus, tant il doit pour la terre Avoir un saint mépris ! » Et, clam ! J'ai bu le verre.
Van Bock
Tu n'es qu'un scélérat indigne des bontés Du comte.
Tyl
Mon ami, pas d'excentricités !
Van Bock
Faquin ! Drôle ! Impudent ! Buveur du vin des autres !
Tyl
Et dire que tu viens de voir les saints apôtres !
Van Bock
Garnement ! Effronté !
Tyl
Ton coeur est plein de fiel : Il faut être plus doux quand on revient du ciel.
Van Bock
Je ne veux pas rester cloué sur cette chaise ! Défais vite ce noeud, ou gare !
Tyl
À Dieu ne plaise ! Tu m'as fait oublier de croquer ce gâteau : Je te punis...
Il retombe en gesticulant.
Van Bock
Coquin ! Opprobre du château !
Scène 7
Le Comte d'Heverlé, La Comtesse d'Heverlé, Van Bock, Hommes d'Armes du Comte, Tyl
Le Comte d'Heverlé
Quelle est cette algarade ?
La Comtesse d'Heverlé
Est-ce qu'on vous assiège ?
Van Bock
Il m'a par le pourpoint attaché sur ce siège !
Hommes d'Armes du Comte
Oh ! Le pauvre Van Bock !
Tyl
Il m'a dit qu'il avait Avec les séraphins dormi dans le duvet Des lits du paradis.
Van Bock
Il a bu deux bouteilles De vin vieux.
Le Comte d'Heverlé
Je devrais te tirer les oreilles. Délivre ton captif.
Tyl
J'obéis, Monseigneur.
La Comtesse d'Heverlé
Il est bien amusant, ma parole d'honneur !
Tyl
Cet enragé vantard m'a juré par la chape De Saint-Éloi qu'il est cousin germain du pape.
Van Bock
As-tu bientôt fini ?
Tyl
J'avais un peu serré...
Il court après Tyl.
Van Bock
À nous deux, maintenant que je suis délivré ! Je te ferai payer...
Van Bock lance le pied. Tyl s'efface. Le comte reçoit le coup de pied de Van Bock.
Tyl
Vous me défendrez, Comte !
Le Comte d'Heverlé
Aie ! Aie !
Van Bock
Excusez-moi, Monseigneur.
La Comtesse d'Heverlé
Quelle honte !
Van Bock
C'est la faute de Tyl !
Hommes d'Armes du Comte
C'est la faute de Tyl !
Le Comte d'Heverlé
Je te condamne...
Tyl
À quoi, Monseigneur ?
Le Comte d'Heverlé
À l'exil Et tu fileras vers les terres de Cologne, Tout de suite.
À la Comtesse, le genou en terre.
Tyl
J'ai fait une belle besogne. Madame, je m'en vais, je vous baise la main.
La Comtesse d'Heverlé
Espérez.
Tyl
Comme on doit s'ennuyer en chemin !
Van Bock
Tyl, bon voyage !
Tyl
Avant de partir, je veux croire Que vous me laisserez vous conter une histoire.
Le Comte d'Heverlé
Conte.
Tyl
Comte vous-même !
La Comtesse d'Heverlé
Est-il gentil !
Il montre son chapeau.
Tyl
Le jour Où je naquis, le sort me fit l'aimable tour De me donner la fée Urgèle pour marraine, Tout comme si j'avais été fils d'une reine. Elle me fit cadeau d'un chapeau merveilleux, Le voilà. Ce chapeau ne dit rien pour les yeux ; Mais, si pauvre qu'il semble, il me fournit des piastres, Il est plein de sols d'or, et le ciel a moins d'astres ! Quand j'ai bien déjeuné chez la mère Goton, Je n'ai qu'à le frapper du bout de mon bâton En lui disant trois fois : « Petit chapeau, travaille ! » Et les écus luisants pleuvent.
Van Bock
Quelle ripaille Je ferais, si j'avais ce Crésus des chapeaux !
Tyl
Je te l'offre. Je t'ai berné mal à propos. J'ai du regret.
Van Bock
Merci. Je te pardonne.
Il sort.
Tyl
En route !
Il sort.
Van Bock
Toi, tu vas chez Goton me payer ma choucroute !
Scène 8
La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Anna, NICOLAS, père de Tyl, Un Page
La Comtesse d'Heverlé
J'espère qu'il n'est pas pour toujours exilé.
Anna et Nicolas entrent, suppliants.
Le Comte d'Heverlé
Je le ferai rentrer au château d'Heverlé, Avant huit jours.
Anna
Pitié ! Je vous demande grâce Pour mon fils.
NICOLAS, père de Tyl
Monseigneur, frappez-nous à sa place.
Le Comte d'Heverlé
Il vous sera bientôt rendu.
Anna
Quelle bonté !
NICOLAS, père de Tyl
Merci.
entrant
Un Page
Douze docteurs de l'Université Demandent, monseigneur, à vous faire l'hommage De leurs civilités.
Le page sort. Les docteurs entrent, en chapeaux pointus, trois par trois, s'arrêtant à chaque pas pour saluer le Comte et la Comtesse.
Le Comte d'Heverlé
Introduis-les, beau page.
Scène 9
Le Comte d'Heverlé, 1er Docteur, 2e Docteur, 3e Docteur, 4e Docteur, 5e Docteur, 6e Docteur, 7e Docteur, 8e Docteur, 9e Docteur, 10e Docteur, 11e Docteur, 12e Docteur, Docteurs de l'Université, Tyl, La Comtesse d'Heverlé, Un Homme D'armes, NICOLAS, père de Tyl, Anna
AIR : Au clair de la lune.
Le Comte d'Heverlé
Soyez les bienvenus, savants hommes de Flandre !
1er Docteur
Vous êtes, Monseigneur, un moderne Alexandre : Vous servez Apollon et Bellone à la fois.
2e Docteur
Le vieil aveugle Homère eût chanté vos exploits.
3e Docteur
Amo Deum.
4e Docteur
Rosa, la rose.
5e Docteur
La syntaxe Embellit la pensée et la phrase.
6e Docteur
Elle est l'axe, L'âme, le contrepoids du discours.
7e Docteur
Le phénix Est l'oiseau qui renaît de ses cendrés.
8e Docteur
Félix Qui potuit rerum...
9e Docteur
Vive la catachrèse !
10e Docteur
La litote a du bon
11e Docteur
J'ai soutenu la thèse Du libre arbitre.
12e Docteur
L'air est peuplé d'animaux.
Tyl entre en faisant un saut sur la scène II a le corps dans un sac lié sous ses bras.
Docteurs de l'Université
Les hommes pour parler ont inventé les mots. Les mots font le discours, les épis font la gerbe. Le verbe est grand. Comment s'exprimer sans le verbe ? Timeo Danaos et dona ferentes. Les Gaulois adoraient le divin Teutatès. Archimède a trouvé la force cylindrique, Les lois de l'équilibre et de l'hydrostatique. Ego sum. Dominus, domini, domino.
Tyl
Amen.
Le Comte d'Heverlé
Encore toi !
Docteurs de l'Université
D'où vient cet étourneau ?
Tyl
Messieurs, vous me comblez, votre faveur m'honore.
Le Comte d'Heverlé
Je t'avais exilé.
Tyl
Mais je le suis encore !
Le Comte d'Heverlé
Explique-toi.
La Comtesse d'Heverlé
Ce sac l'habille drôlement.
Le Comte d'Heverlé
Je t'écoute.
Tyl
Suivez bien mon raisonnement. Vous m'avez-banni sur les terres de Cologne : Eh bien ! J'y suis, mon maître et je fais ma besogne De proscrit, sans songer à vous désobéir. Voici. Le mois passé, vous avez fait venir De Cologne des fleurs dans de grands pots bizarres.
Le Comte d'Heverlé
Après ? Je m'en souviens. J'aime les plantes rares.
1er Docteur
Flos, floris.
2e Docteur
C'est un goût qui vous fait grand honneur.
Tyl
Les vases étaient pleins de terre, Monseigneur.
La Comtesse d'Heverlé
La terre avait été de Cologne apportée. Je devine.
S'apprêtant à sortir du sac.
Tyl
J'en ai mis une pelletée Dans ce sac, et voilà : je foule sous mes pieds Les terres de Cologne. Ah ! Comte, vous riez ! Vous allez donc me rendre à la douce patrie ? L'exilé souffre, hélas ! Et dans sa rêverie...
3e Docteur
Nos patrise fines...
Le Comte d'Heverlé
Ne sois pas si pressé ' Écoute. Je ne veux oublier le passé Qu'après t'avoir ouï sans tournure suspecte Répondre aux questions de ces docteurs.
Tyl
J'accepte.
1er Docteur
Je commence. Combien de tonneaux faudrait-il Pour contenir la mer ?
Un Homme D'armes
Que va répondre Tyl ?
Tyl
Il en faudrait six cents millions trente mille Huit cent quarante-deux. Il est d'ailleurs facile De le prouver : on n'a qu'à tarir tout exprès Les fleuves, les ruisseaux, et qu'à compter après. Mon Dieu ! C'est tout au plus s'il manque une chopine.
NICOLAS, père de Tyl
Le docteur est pincé !
Un Homme D'armes
Quel gaillard !
Haut.
2e Docteur
J'imagine Qu'il répondra moins bien à cette question... Combien, depuis le jour de la création, S'est-il passé de jours ?
Tyl
Oh ! Bien peu : sept à peine.
2e Docteur
Sept ! Vous raillez, garçon.
Tyl
Sept qu'à chaque semaine Nous voyons revenir !
Anna
Comme il vous dit cela !
4e Docteur
Où donc est le milieu de la terre ?
Sautant a pieds joints, de long en large.
Il montre les murs nus.
Tyl
Il est là Où vous êtes. J'attends que l'un de vous mesure Messieurs, je vous provoque en musique, en peinture, En ce que vous voudrez. Regardez mes tableaux ! Ceci vous représente un étang, des bouleaux, Une montagne, un ciel d'automne, une rocaille ! Sur cette toile-là j'ai peint une bataille !
5e Docteur
Mais nous ne voyons rien que des murs et des murs !
Van Bock entre, tenant le chapeau de Tyl d'une main et son bâton de l'autre.
Tyl
Vous verrez mes tableaux quand vous serez plus purs. Ils ne se laissent voir que par les hommes graves.
Scène 10
Van Bock, Tyl, Un Homme D'armes, La Comtesse d'Heverlé, Le Comte d'Heverlé, Anna, NICOLAS, père de Tyl
Van Bock
Je te romprai les reins.
Tyl
Je crois que tu me braves.
Van Bock
Je te rends ton chapeau.
Tyl
Déjà ? Que t'a-t-il fait ?
Van Bock
Il devait me donner des piastres à souhait.
Tyl
Eh bien ?
Van Bock
Il ne m'a rien valu que des misères. Je vais chez Margoton, je m'offre quelques verres D'un petit vin blanc sec, à bon droit renommé, Une bonne choucroute, un jambon enfumé, Quelques pieds de cochon : bref, je me ravitaille. Mais, hélas ! quand j'ai dit : « Petit chapeau, travaille ! » Le chapeau ne m'a pas craché le moindre sou : On m'a mis à la porte en me traitant de fou...
Tyl
As-tu de ton bâton frappé le chapeau ?
Il frappe le chapeau trois fois avec son bâton.
Van Bock
Certes ! Pan, pan. Voici comment j'ai fait... en pure perte !
Il prend le bâton, le retourne, et frappe le chapeau avec l'autre bout. Des sous tombent à terre.
Tyl
Tu t'es trompé, mon cher. Ce n'est pas ça du tout. Il faut frapper ainsi, mais avec l'autre bout.
Van Bock
Je ramasse.
Tyl
Tu peux aller le dire à Rome ; Mais je reprends mon bien sous ton nez.
Un Homme D'armes
Le pauvre homme !
La Comtesse d'Heverlé
Comte, il faut gracier l'espiègle.
Le Comte d'Heverlé
Pourquoi Le gracier ? Il va recommencer.
Tyl
Ma foi, Je suis bien décidé..
La Comtesse d'Heverlé
Bon coeur et tête folle !
Tyl
À ne plus taquiner Van Bock.
Van Bock
Bien vrai ?
Tyl
Parole. À ne plus l'attacher sur sa chaise.
Le Comte d'Heverlé
Parfait.
Anna
Tu parles bien, mon fils.
Van Bock
Pas trop mal, en effet.
Tyl
À rester dans mon coin, à ne plus jamais rire Aux dépens du prochain.
NICOLAS, père de Tyl
Cette fois, je t'admire !
Le Comte d'Heverlé
Eh bien, soit. Je fais grâce à notre aimable Tyl.
Tyl
Monseigneur, je répands à vos pieds mon exil.
Van Bock
Et maintenant, rends-moi ton chapeau. Je caresse Un projet de ragoût, une vieille faiblesse ! Ton chapeau me serait utile, en vérité.
Tyl
Ce serait amusant. Diable ! Je suis tenté.
Van Bock
J'ai senti le fumet de certaine poularde... Quelle noce ! Rends-moi le chapeau.
Tyl
Je le garde !