Comédie · 1924

Domino À Quatre

de Becque

Représentation
≈ 11 min
Distribution
6 hommes
Répliques
152
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Blanchard H 48 ≈ 4 min 4
Savary H 25 ≈ 2 min 2
Brocheton H 16 ≈ 2 min 1
Albanès H 31 ≈ 2 min 3
Un Passant H 20 ≈ 1 min 1
Un Garçon H 12 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Blanchard
Savary absentabsent
Brocheton absentabsentabsent
Albanès absent
Un Passant absentabsentabsent
Un Garçon absentabsent
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Acte I

Scène 1

Savary, Albanès, Brocheton, Blanchard, Un Garçon

Au café de l'Alliance. — Un coin réservé.

Brocheton, un homme énorme ; il est assis sur le bord de la banquette ; il a son chapeau sur la tête ; il porte un binocle retenu par un cordon ; il lit Le Temps, le Bulletin commercial avec un intérêt passionné ; son absinthe se fait. À gauche, sur la banquette également, Albanès, chauve, droit, sec, la moustache et la barbiche roussâtre ; il a un verre de lait devant lui. Sur un siège, leur faisant vis-à-vis, Savary, grisonnant, rondelet, mollasson, la nullité même ; sa consommation ordinaire est un bock, jamais plus d'un.

À Albanès.

Savary

Cinq heures vingt... Monsieur Blanchard n'arrive pas... On ne peut plus compter sur Monsieur Blanchard maintenant... C'est moi, si j'étais dans cet état-là, qui renoncerais au domino... Comment le trouvez-vous, Monsieur Blanchard ?

Albanès

Eh ! Eh ! Je l'ai connu plus solide que ça.

Savary

Je crois qu'il file un mauvais coton.

Albanès

C'est bien possible.

Savary

Nous pourrions commencer sans lui.

Albanès

Un peu de patience, Monsieur Savary, un peu de patience. Laissons Monsieur Brocheton finir son journal.

Brocheton

Ce n'est pas moi que vous attendez, Messieurs, c'est Monsieur Blanchard que nous attendons. Ah ! Il est bien mal ce pauvre Monsieur Blanchard, bien mal. J'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.

Savary

Qu'est-ce qu'il a décidément ?

Brocheton

C'est un homme fini, voilà ce qu'il a. Quand il n'y a plus d'huile dans la lampe...

Albanès

Il se drogue trop.

Brocheton

C'est très joli, les femmes, c'est coquet, c'est gracieux, ce sont des petits lutins très affriolants, mais il ne faut pas en abuser. Monsieur Blanchard en a abusé.

Albanès

Il se drogue trop.

Savary

Vous croyez, Monsieur Brocheton, que ce sont les femmes...

Brocheton

Je sais ce que je dis. Je suis renseigné depuis longtemps sur les faits et gestes de mon Blanchard.

Albanès

Il se drogue trop.

Tirant sa montre.

Il remue fiévreusement et dominos et ils tirent.

Brocheton

Il se drogue trop, vous avez raison. Mais pourquoi Monsieur Blanchard se drogue-t-il ? Parce qu'il se rend compte de sa situation, et qu'il essaie de tous les remèdes les uns après les autres. Cinq heures et demie. Commençons, Messieurs. Nous avons attendu Monsieur Blanchard une demi-heure ; nous sommes autorisés à croire qu'il aura été retenu.

Un temps.

Brocheton

C'est à vous la pose, Savary.

Savary

Double cinq.

Albanès

Allez, je n'ai pas de cinq.

Posant.

Brocheton

Vous n'avez pas de cinq. Monsieur Albanès n'a pas de cinq. C'est toujours bon à savoir. Cinq et quatre.

Savary

Cinq et six.

Albanès

Je n'ai ni cinq ni six.

Il se consulte.

Brocheton

Permettez, Messieurs, je demande à réfléchir. Monsieur Albanès n'a ni cinq ni six. Il y a un coup. Faut-il le faire ou ne pas le faire ? That is the question.

Albanès

Voilà Monsieur Blanchard.

Brocheton

Six partout.

Savary

Allez

Albanès

Allez.

Brocheton

Je pose le double-six et j'abats. Comptons.

Blanchard

Ah ! Mes amis, j'ai bien cru que vous ne me reverriez plus.

Brocheton

Une minute, Monsieur Blanchard. - Qui est-ce qui marque ?

Savary

C'est M Albanès qui marque. Vous avez eu tort de fermer.

Brocheton

J'ai travaillé pour vous.

Albanès

Je vous en remercie.

Savary

Monsieur Brocheton a fait une faute ; il ne fallait pas fermer.

Brocheton

Pourquoi ?

Savary

Monsieur Albanès renonçait aux six et aux cinq ; vous deviez penser qu'il n'avait rien dans la main.

Se retournant vers Blanchard.

Brocheton

Je joue mon jeu, que diable, je ne suis pas tenu de jouer le vôtre. Ça ne va donc pas ?

Blanchard

Je viens de faire une chute dans mon escalier ; il ne manquait plus que ça pour me remettre.

Brocheton

Reposez-vous.

Savary

Et ne parlez pas.

Albanès

Vous entrerez plus tard.

Blanchard

Je suis là maintenant ; j'aime mieux jouer que de vous regarder.

Ils remuent fiévreusement les dominos et ils tirent.

Brocheton

Comme Monsieur Blanchard voudra, Messieurs.

Un Garçon

Qu'est-ce qu'il faut vous servir Monsieur Blanchard ? Une absinthe ?

Blanchard

Une absinthe ! Vous voulez donc me tuer tout de suite ?

Un Garçon

Désirez-vous un quina ?

Blanchard

Le quinquina me fait mal, je ne le digère pas.

Un Garçon

Prenez un verre de lait comme Monsieur Albanès.

La partie recommence

Blanchard

Je ne peux plus le voir, le lait. Donnez-moi... Donnez-moi... Ce sont toutes vos saletés qui m'ont perdu l'estomac... Donnez-moi... Une gomme.

Un Mois Après

Savary, Albanès, Blanchard

Savary

Qu'est ce que vous préférez, Monsieur Albanès.

Albanès

Je ferai ce qu'on voudra.

Savary

Il faut se décider pourtant. Jouons-nous ou ne jouons-nous pas ?

Albanès

Un peu de patience. Attendons Monsieur Blanchard.

Savary

Monsieur Blanchard deviendra pas.

Albanès

Il vous l'a dit ?

Savary

Il n'avait pas besoin de me le dire. Il m'a suffit de le voir à l'enterrement de Monsieur Brocheton. Il ne tenait plus sur ses jambes.

Albanès

Il se drogue trop.

Savary

Il n'en a plus pour bien longtemps à se droguer.

Albanès

J'ai trouvé l'enterrement de Monsieur Brocheton très bien. Et vous ?

Savary

Très bien. Monsieur Brocheton n'était pas le premier venu. C'était un courtier très considéré sur la place de Paris.

Albanès

La famille paraissait consternée.

Bas.

Savary

Il ne voyait plus sa famille. Elle a bien fait de venir, c'était son devoir ; mais elle n'héritera pas. Monsieur Brocheton avait deux enfants d'une personne qui le servait depuis longtemps.

Albanès

C'était un homme très régulier ?

Savary

Tout ce qu'il y a de plus régulier. À part ses affaires et sa partie de dominos, il ne sortait jamais de chez lui.

Albanès

Voilà Monsizue Blanchard.

Savary

Quelle figure il a, je vous le demande ?

Au garçon.

Blanchard

Bonjour, Messieurs... Laissez-moi souffler un instant... j'étouffe dès que je parle... Allez-vous-en. Je ne peux pas vous répondre en ce moment, vous ne voyez bien... Ce pauvre Monsieur Brocheton !... C'est comme ça les maladies de coeur ; on se croit guéri et on ne l'est pas ; on n'en réchappe jamais... Comment êtes-vous, Savary ?

Savary

Très bien.

Blanchard

Vous êtes allé jusqu'au cimetière ?

Savary

Oui.

Blanchard

Vous avez eu tort. Avez-vous fait ce que je vous ai dit ?

Savary

Qu'est-ce que vous m'avez dit ?

Blanchard

Je vous avais dit de vous faire frictionner en rentrant chez vous et d'avaler des grogs chauds. Vous avez la grippe. (Savary hausse les épaules.) Vous l'aurez demain, c'est la même chose.

Albanès

C'est un véritable médecin que M. Blanchard.

Savary

Je sais bien ce qui va me remettre ; une bonne partie de dominos.

La partie recommence.

Blanchard

Vous croyez que le domino est bon pour la grippe, comme vous voudrez. Je suis à vous, messieurs.

Huit Jours Après

Un Garçon, Blanchard, Albanès

Un Garçon

Voici votre gomme, Monsieur Blanchard.

Blanchard

Merci, mon ami. Avez-vous vu Monsieur Albanès ?

Un Garçon

Non, Monsieur Blanchard. Ces messieurs ne sont pas encore arrivés.

Blanchard

Ces messieurs ! Il ne faut plus attendre M. Savary.

Un Garçon

Pourquoi ?

Blanchard

Nous l'avons enterré ce matin.

Un Garçon

C'est vrai ? Et de quoi est-il mort ?

Blanchard

D'une grippe.

Un Garçon

D'une grippe ! Pas davantage !

Blanchard

D'une grippe qui n'a pas été prise à temps.

Un Garçon

Il a été enlevé à la vapeur, celui-là. Et vous, Monsieur Blanchard, vous trouvez-vous un peu mieux ?

Blanchard

Je ne vais pas plus mal.

Un Garçon

Vous vous cramponnez.

Blanchard

Je me défends.

Un Garçon

Ce ne sont pas toujours les plus malades qui s'en vont les premiers, c'est le cas de le dire.

Blanchard

Voilà Monsieur Albanès.

Un Garçon

Je vais lui chercher son lait.

Albanès

Vous êtes là depuis longtemps ?

Blanchard

Depuis quelques minutes.

Albanès

Je n'étais pas bien certain de vous trouver.

Blanchard

Je n'aurais pas voulu vous laisser seul. Eh bien, Monsieur Albanès, croyez-vous maintenant à la médecine ?

Albanès

C'est pour Monsieur Savary que vous dites ça.

Blanchard

Une grippe, une méchante grippe, qui aurait cédé en vingt-quatre heures !

Albanès

Monsieur Savary serait mort trois mois plus tard, voilà toute la différence. Il se minait intérieurement, Monsieur Savary ; il était miné, miné.

Blanchard

Est-ce que ses affaires...

Bas.

Albanès

Ses affaires marchait très bien. Monsieur Savary avait des chagrins de ménage.

Blanchard

Sa femme...

Albanès

Oui, sa femme...

Blanchard

Elle le trompait ?

Albanès

Ouvertement. Il lui avait pardonné plusieurs fois.

Blanchard

Je me serais vengé à sa place.

Albanès

Comment ?

Blanchard

En ayant des maîtresses.

Albanès

Qu'est-ce qu'il aurait gagné ? D'être trompé d'un autre côté ? Il n'y a rien à faire, voyez-vous. Un homme ne peut plus être heureux quand il est cocu.

Blanchard

Faisons-nous une partie ?

La partie recommence.

Albanès

Si vous le voulez.

Trois Mois Après

Un Passant, Blanchard

Premier jour de printemps. — Devant le café de l'Alliance.

Blanchard, élégant et guilleret, une fleur à la boutonnière ; il va et vient ; il s'arrête devant un kiosque et regarde les caricatures en riant bruyamment.

Un Passant

Bonjour, Blanchard.

Blanchard

Bonjour, cher ami. Comment êtes-vous ?

Un Passant

Très bien. Et vous ?

Blanchard

Parfaitement. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu.

Un Passant

Un siècle, non, mais plus d'une année.

Blanchard

Qu'est-ce que vous avez fait ?

Un Passant

J'ai voyagé.

Blanchard

Loin ?

Un Passant

Loin. En Afrique.

Blanchard

Monsieur est explorateur ?

Lui montrant le café de l'Alliance.

Un Passant

Ne riez pas. J'ai vu de drôles de pays et des choses bien curieuses. Entrons là, voulez-vous, nous causerons un instant.

Blanchard

Moi, entrer là ? Vous ne me feriez pas entrer là pour un empire !

Un Passant

Diable ! Qu'est-ce qui vous est donc arrivé ?

Blanchard

Comment me trouvez-vous ?

Un Passant

Superbe !

Blanchard

Est-ce que j'ai l'air d'un homme fini ?

Un Passant

Vous avez vingt ans.

Blanchard

Eh bien, mon cher, pendant que vous étiez en Afrique, à chasser le tigre et la panthère, j'ai failli crever tout simplement.

Un Passant

Bah ! Qu'est-ce que vous avez eu ?

Blanchard

Celui qui me le dirait me ferait plaisir.

Un Passant

Une gastralgie ?

Blanchard

Non

Un Passant

Le diabète ?

Blanchard

Non.

Un Passant

Une décomposition du sang ?

Blanchard

Non.

Un Passant

Qu'est-ce que vous avez fait ?

Blanchard

Tout

Un Passant

De l'hydrothérapie.

Blanchard

D'abord.

Un Passant

De l'électricité.

Ils rient.

Blanchard

Bien entendu. J'ai fait jusqu'à du magnétisme ; j'ai consulté des esprits.

Un Passant

Je ne vois pas ce que le café de l'Alliance...

Blanchard

Attendez. Nous étions quatre amis, amis c'est peut-être beaucoup dire, qui venions là, tous les soirs, à cinq heures, faire une partie de domino. Est-ce le domino qui exige beaucoup d'attention ; est-ce cette atmosphère d'alcool et de tabac ; sont-ce toutes ces mauvaises boissons qu'on avale et qui m'ont rendu malade, bref je me suis échappé de ce lazaret, on ne m'y fera plus remettre les pieds.

Un Passant

Et vos amis, que sont-ils devenus ?

Blanchard

Ils sont morts.

Un Passant

Tous les trois ?

Blanchard

Tous les trois. J'ai enterré le dernier cette semaine. Un homme bien curieux ! Il ne croyait à rien, ni à la politique, ni à la médecine, ni aux femmes ; il détestait les animaux ; il a laissé tout ce qu'il avait à un petit groom qui faisait son ménage et sa cuisine.

Un Passant

Je comprends, si vous avez perdu tant de monde à l'Alliance que vous ne soyez pas tenté d'y revenir. Allons plus loin. Allons chez William.

Bas, à l'oreille.

Blanchard

Pas aujourd'hui. Une autre fois, quand j'aurai le plaisir de vous rencontrer. Je vous demande pardon, mais je vais être obligé de vous quitter. J'attends une femme !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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