Acte I
Scène 1
Savary, Albanès, Brocheton, Blanchard, Un Garçon
Au café de l'Alliance. — Un coin réservé.
Brocheton, un homme énorme ; il est assis sur le bord de la banquette ; il a son chapeau sur la tête ; il porte un binocle retenu par un cordon ; il lit Le Temps, le Bulletin commercial avec un intérêt passionné ; son absinthe se fait. À gauche, sur la banquette également, Albanès, chauve, droit, sec, la moustache et la barbiche roussâtre ; il a un verre de lait devant lui. Sur un siège, leur faisant vis-à-vis, Savary, grisonnant, rondelet, mollasson, la nullité même ; sa consommation ordinaire est un bock, jamais plus d'un.
À Albanès.
Savary
Cinq heures vingt... Monsieur Blanchard n'arrive pas... On ne peut plus compter sur Monsieur Blanchard maintenant... C'est moi, si j'étais dans cet état-là, qui renoncerais au domino... Comment le trouvez-vous, Monsieur Blanchard ?
Albanès
Eh ! Eh ! Je l'ai connu plus solide que ça.
Savary
Je crois qu'il file un mauvais coton.
Albanès
C'est bien possible.
Savary
Nous pourrions commencer sans lui.
Albanès
Un peu de patience, Monsieur Savary, un peu de patience. Laissons Monsieur Brocheton finir son journal.
Brocheton
Ce n'est pas moi que vous attendez, Messieurs, c'est Monsieur Blanchard que nous attendons. Ah ! Il est bien mal ce pauvre Monsieur Blanchard, bien mal. J'aime mieux être dans ma peau que dans la sienne.
Savary
Qu'est-ce qu'il a décidément ?
Brocheton
C'est un homme fini, voilà ce qu'il a. Quand il n'y a plus d'huile dans la lampe...
Albanès
Il se drogue trop.
Brocheton
C'est très joli, les femmes, c'est coquet, c'est gracieux, ce sont des petits lutins très affriolants, mais il ne faut pas en abuser. Monsieur Blanchard en a abusé.
Albanès
Il se drogue trop.
Savary
Vous croyez, Monsieur Brocheton, que ce sont les femmes...
Brocheton
Je sais ce que je dis. Je suis renseigné depuis longtemps sur les faits et gestes de mon Blanchard.
Albanès
Il se drogue trop.
Tirant sa montre.
Il remue fiévreusement et dominos et ils tirent.
Brocheton
Il se drogue trop, vous avez raison. Mais pourquoi Monsieur Blanchard se drogue-t-il ? Parce qu'il se rend compte de sa situation, et qu'il essaie de tous les remèdes les uns après les autres. Cinq heures et demie. Commençons, Messieurs. Nous avons attendu Monsieur Blanchard une demi-heure ; nous sommes autorisés à croire qu'il aura été retenu.
Un temps.
Brocheton
C'est à vous la pose, Savary.
Savary
Double cinq.
Albanès
Allez, je n'ai pas de cinq.
Posant.
Brocheton
Vous n'avez pas de cinq. Monsieur Albanès n'a pas de cinq. C'est toujours bon à savoir. Cinq et quatre.
Savary
Cinq et six.
Albanès
Je n'ai ni cinq ni six.
Il se consulte.
Brocheton
Permettez, Messieurs, je demande à réfléchir. Monsieur Albanès n'a ni cinq ni six. Il y a un coup. Faut-il le faire ou ne pas le faire ? That is the question.
Albanès
Voilà Monsieur Blanchard.
Brocheton
Six partout.
Savary
Allez
Albanès
Allez.
Brocheton
Je pose le double-six et j'abats. Comptons.
Blanchard
Ah ! Mes amis, j'ai bien cru que vous ne me reverriez plus.
Brocheton
Une minute, Monsieur Blanchard. - Qui est-ce qui marque ?
Savary
C'est M Albanès qui marque. Vous avez eu tort de fermer.
Brocheton
J'ai travaillé pour vous.
Albanès
Je vous en remercie.
Savary
Monsieur Brocheton a fait une faute ; il ne fallait pas fermer.
Brocheton
Pourquoi ?
Savary
Monsieur Albanès renonçait aux six et aux cinq ; vous deviez penser qu'il n'avait rien dans la main.
Se retournant vers Blanchard.
Brocheton
Je joue mon jeu, que diable, je ne suis pas tenu de jouer le vôtre. Ça ne va donc pas ?
Blanchard
Je viens de faire une chute dans mon escalier ; il ne manquait plus que ça pour me remettre.
Brocheton
Reposez-vous.
Savary
Et ne parlez pas.
Albanès
Vous entrerez plus tard.
Blanchard
Je suis là maintenant ; j'aime mieux jouer que de vous regarder.
Ils remuent fiévreusement les dominos et ils tirent.
Brocheton
Comme Monsieur Blanchard voudra, Messieurs.
Un Garçon
Qu'est-ce qu'il faut vous servir Monsieur Blanchard ? Une absinthe ?
Blanchard
Une absinthe ! Vous voulez donc me tuer tout de suite ?
Un Garçon
Désirez-vous un quina ?
Blanchard
Le quinquina me fait mal, je ne le digère pas.
Un Garçon
Prenez un verre de lait comme Monsieur Albanès.
La partie recommence
Blanchard
Je ne peux plus le voir, le lait. Donnez-moi... Donnez-moi... Ce sont toutes vos saletés qui m'ont perdu l'estomac... Donnez-moi... Une gomme.
Un Mois Après
Savary, Albanès, Blanchard
Savary
Qu'est ce que vous préférez, Monsieur Albanès.
Albanès
Je ferai ce qu'on voudra.
Savary
Il faut se décider pourtant. Jouons-nous ou ne jouons-nous pas ?
Albanès
Un peu de patience. Attendons Monsieur Blanchard.
Savary
Monsieur Blanchard deviendra pas.
Albanès
Il vous l'a dit ?
Savary
Il n'avait pas besoin de me le dire. Il m'a suffit de le voir à l'enterrement de Monsieur Brocheton. Il ne tenait plus sur ses jambes.
Albanès
Il se drogue trop.
Savary
Il n'en a plus pour bien longtemps à se droguer.
Albanès
J'ai trouvé l'enterrement de Monsieur Brocheton très bien. Et vous ?
Savary
Très bien. Monsieur Brocheton n'était pas le premier venu. C'était un courtier très considéré sur la place de Paris.
Albanès
La famille paraissait consternée.
Bas.
Savary
Il ne voyait plus sa famille. Elle a bien fait de venir, c'était son devoir ; mais elle n'héritera pas. Monsieur Brocheton avait deux enfants d'une personne qui le servait depuis longtemps.
Albanès
C'était un homme très régulier ?
Savary
Tout ce qu'il y a de plus régulier. À part ses affaires et sa partie de dominos, il ne sortait jamais de chez lui.
Albanès
Voilà Monsizue Blanchard.
Savary
Quelle figure il a, je vous le demande ?
Au garçon.
Blanchard
Bonjour, Messieurs... Laissez-moi souffler un instant... j'étouffe dès que je parle... Allez-vous-en. Je ne peux pas vous répondre en ce moment, vous ne voyez bien... Ce pauvre Monsieur Brocheton !... C'est comme ça les maladies de coeur ; on se croit guéri et on ne l'est pas ; on n'en réchappe jamais... Comment êtes-vous, Savary ?
Savary
Très bien.
Blanchard
Vous êtes allé jusqu'au cimetière ?
Savary
Oui.
Blanchard
Vous avez eu tort. Avez-vous fait ce que je vous ai dit ?
Savary
Qu'est-ce que vous m'avez dit ?
Blanchard
Je vous avais dit de vous faire frictionner en rentrant chez vous et d'avaler des grogs chauds. Vous avez la grippe. (Savary hausse les épaules.) Vous l'aurez demain, c'est la même chose.
Albanès
C'est un véritable médecin que M. Blanchard.
Savary
Je sais bien ce qui va me remettre ; une bonne partie de dominos.
La partie recommence.
Blanchard
Vous croyez que le domino est bon pour la grippe, comme vous voudrez. Je suis à vous, messieurs.
Huit Jours Après
Un Garçon, Blanchard, Albanès
Un Garçon
Voici votre gomme, Monsieur Blanchard.
Blanchard
Merci, mon ami. Avez-vous vu Monsieur Albanès ?
Un Garçon
Non, Monsieur Blanchard. Ces messieurs ne sont pas encore arrivés.
Blanchard
Ces messieurs ! Il ne faut plus attendre M. Savary.
Un Garçon
Pourquoi ?
Blanchard
Nous l'avons enterré ce matin.
Un Garçon
C'est vrai ? Et de quoi est-il mort ?
Blanchard
D'une grippe.
Un Garçon
D'une grippe ! Pas davantage !
Blanchard
D'une grippe qui n'a pas été prise à temps.
Un Garçon
Il a été enlevé à la vapeur, celui-là. Et vous, Monsieur Blanchard, vous trouvez-vous un peu mieux ?
Blanchard
Je ne vais pas plus mal.
Un Garçon
Vous vous cramponnez.
Blanchard
Je me défends.
Un Garçon
Ce ne sont pas toujours les plus malades qui s'en vont les premiers, c'est le cas de le dire.
Blanchard
Voilà Monsieur Albanès.
Un Garçon
Je vais lui chercher son lait.
Albanès
Vous êtes là depuis longtemps ?
Blanchard
Depuis quelques minutes.
Albanès
Je n'étais pas bien certain de vous trouver.
Blanchard
Je n'aurais pas voulu vous laisser seul. Eh bien, Monsieur Albanès, croyez-vous maintenant à la médecine ?
Albanès
C'est pour Monsieur Savary que vous dites ça.
Blanchard
Une grippe, une méchante grippe, qui aurait cédé en vingt-quatre heures !
Albanès
Monsieur Savary serait mort trois mois plus tard, voilà toute la différence. Il se minait intérieurement, Monsieur Savary ; il était miné, miné.
Blanchard
Est-ce que ses affaires...
Bas.
Albanès
Ses affaires marchait très bien. Monsieur Savary avait des chagrins de ménage.
Blanchard
Sa femme...
Albanès
Oui, sa femme...
Blanchard
Elle le trompait ?
Albanès
Ouvertement. Il lui avait pardonné plusieurs fois.
Blanchard
Je me serais vengé à sa place.
Albanès
Comment ?
Blanchard
En ayant des maîtresses.
Albanès
Qu'est-ce qu'il aurait gagné ? D'être trompé d'un autre côté ? Il n'y a rien à faire, voyez-vous. Un homme ne peut plus être heureux quand il est cocu.
Blanchard
Faisons-nous une partie ?
La partie recommence.
Albanès
Si vous le voulez.
Trois Mois Après
Un Passant, Blanchard
Premier jour de printemps. — Devant le café de l'Alliance.
Blanchard, élégant et guilleret, une fleur à la boutonnière ; il va et vient ; il s'arrête devant un kiosque et regarde les caricatures en riant bruyamment.
Un Passant
Bonjour, Blanchard.
Blanchard
Bonjour, cher ami. Comment êtes-vous ?
Un Passant
Très bien. Et vous ?
Blanchard
Parfaitement. Voilà un siècle qu'on ne vous a vu.
Un Passant
Un siècle, non, mais plus d'une année.
Blanchard
Qu'est-ce que vous avez fait ?
Un Passant
J'ai voyagé.
Blanchard
Loin ?
Un Passant
Loin. En Afrique.
Blanchard
Monsieur est explorateur ?
Lui montrant le café de l'Alliance.
Un Passant
Ne riez pas. J'ai vu de drôles de pays et des choses bien curieuses. Entrons là, voulez-vous, nous causerons un instant.
Blanchard
Moi, entrer là ? Vous ne me feriez pas entrer là pour un empire !
Un Passant
Diable ! Qu'est-ce qui vous est donc arrivé ?
Blanchard
Comment me trouvez-vous ?
Un Passant
Superbe !
Blanchard
Est-ce que j'ai l'air d'un homme fini ?
Un Passant
Vous avez vingt ans.
Blanchard
Eh bien, mon cher, pendant que vous étiez en Afrique, à chasser le tigre et la panthère, j'ai failli crever tout simplement.
Un Passant
Bah ! Qu'est-ce que vous avez eu ?
Blanchard
Celui qui me le dirait me ferait plaisir.
Un Passant
Une gastralgie ?
Blanchard
Non
Un Passant
Le diabète ?
Blanchard
Non.
Un Passant
Une décomposition du sang ?
Blanchard
Non.
Un Passant
Qu'est-ce que vous avez fait ?
Blanchard
Tout
Un Passant
De l'hydrothérapie.
Blanchard
D'abord.
Un Passant
De l'électricité.
Ils rient.
Blanchard
Bien entendu. J'ai fait jusqu'à du magnétisme ; j'ai consulté des esprits.
Un Passant
Je ne vois pas ce que le café de l'Alliance...
Blanchard
Attendez. Nous étions quatre amis, amis c'est peut-être beaucoup dire, qui venions là, tous les soirs, à cinq heures, faire une partie de domino. Est-ce le domino qui exige beaucoup d'attention ; est-ce cette atmosphère d'alcool et de tabac ; sont-ce toutes ces mauvaises boissons qu'on avale et qui m'ont rendu malade, bref je me suis échappé de ce lazaret, on ne m'y fera plus remettre les pieds.
Un Passant
Et vos amis, que sont-ils devenus ?
Blanchard
Ils sont morts.
Un Passant
Tous les trois ?
Blanchard
Tous les trois. J'ai enterré le dernier cette semaine. Un homme bien curieux ! Il ne croyait à rien, ni à la politique, ni à la médecine, ni aux femmes ; il détestait les animaux ; il a laissé tout ce qu'il avait à un petit groom qui faisait son ménage et sa cuisine.
Un Passant
Je comprends, si vous avez perdu tant de monde à l'Alliance que vous ne soyez pas tenté d'y revenir. Allons plus loin. Allons chez William.
Bas, à l'oreille.
Blanchard
Pas aujourd'hui. Une autre fois, quand j'aurai le plaisir de vous rencontrer. Je vous demande pardon, mais je vais être obligé de vous quitter. J'attends une femme !