Comédie · 1924

Une Exécution

de Becque

Représentation
≈ 10 min
Distribution
5 hommes
Répliques
93
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Maire H 47 ≈ 7 min 5
Robineau H 19 ≈ 1 min 1
Tabouret H 9 ≈ 1 min 1
L'Employé de la Gare H 7 ≈ 1 min 2
Gros-Jean H 11 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Une Exécution
Le Maire
Robineau absentabsentabsentabsent
Tabouret absentabsentabsentabsent
L'Employé de la Gare absentabsentabsent
Gros-Jean absentabsentabsentabsent
PDF

Une Exécution

Scène 1

L'Employé de la Gare, Le Maire

L'Employé de la Gare

Bonjour, Monsieur le Maire.

Il est entré précipitamment.

Le Maire

Bonjour, mon ami. Donnez-moi une place pour Paris.

L'Employé de la Gare

Est-ce que vous nous quittez, Monsieur le Maire ?

Le Maire

Donnez-moi une place pour Paris. Quatre heures cinq, l'heure du train ?

L'Employé de la Gare

Quatre heures cinq, oui, Monsieur le Maire. Vous savez que ce train-là est express et qu'il n'y a que des premières.

Le Maire

Non, je ne le savais pas. Comment, ce mauvais drôle voyagera en première classe, quand je ne prends jamais que des secondes ! Écoutez, mon ami. Cette place que je vous demande, elle n'est pas pour moi. Elle est destinée... à un subalterne. Est-ce qu'on ne pourrait pas...

L'Employé de la Gare

On pourrait mettre Monsieur Justin avec les bestiaux, ce serait encore trop bon pour lui.

Le Maire

Donnez-moi une première pour Paris, et dites-moi ce que je vous dois.

Il va au guichet et en revient avec un billet.

L'Employé de la Gare

Bien, Monsieur le Maire. Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze.

L'employé le quitte.

Le Maire

Les voici. Quarante-neuf francs quatre-vingt-quinze de fichus.

Scène 2

Tabouret, Le Maire

Tabouret

Bonjour, Monsieur le Maire.

Le Maire

Je vous salue, Monsieur Tabouret.

Tabouret

Vous allez à Paris, Monsieur le Maire ?

Le Maire

Non, Monsieur Tabouret, non, je ne vais pas à Paris. J'attends Justin, si vous voulez le savoir, pour le mettre en chemin de fer.

Tabouret

C'est aujourd'hui que Justin quitte le pays ?

Le Maire

C'est aujourd'hui.

Tabouret

Par l'express de quatre heures cinq ?

Le Maire

Par l'express de quatre heures cinq.

Tabouret

Je le savais, et d'autres que moi le savent bien aussi qui voudront peut-être lui dire adieu, à Monsieur Justin. Histoire de s'amuser en société !

Le Maire

Approchez, Monsieur Tabouret, et écoutez-moi. Je ne défends pas Justin, je n'ai pas besoin de vous le dire. Je connais sa conduite mieux que personne. D'abord il a rossé le garde champêtre...

Tabouret

Oh ! Ce n'est pas ce qu'il a fait de plus mal.

Le Maire

Pardon. C'est ce qu'il a fait de plus mal à mes yeux. Ensuite il a détourné des femmes de leurs devoirs...

Tabouret

Oh ! Je lui pardonnerais encore ça.

Le Maire

Je vous crois, vous êtes célibataire. Enfin, d'honnêtes commerçants, je me sers à dessein de ces mots pour ne pas envenimer la question, d'honnêtes commerçants ont ouvert à Justin des crédits considérables... Qu'est-ce qu'il vous doit ?

Tabouret

Deux cent soixante-dix francs soixante-dix.

Le Maire

Deux cent soixante-dix francs soixante-dix à un cafetier !... ont ouvert à Justin des crédits considérables, sans que cette situation ait paru le préoccuper une minute. Bref, c'est le dernier des chenapans. Il y a trois mois, on voulait le nommer conseiller municipal ; mais le vent a tourné depuis et ses électeurs sont venus me prier de le renvoyer du pays. J'ai fait appeler Justin dans mon cabinet ; il a compris tout de suite — car il est très intelligent, ne l'oubliez pas — qu'il a exploité tout le monde ici, et que, sous ce rapport, sa ville natale ne lui offrait plus aucune ressource. Il s'en va. Il se rend à Paris. Ce n'est pas un bien joli cadeau que nous faisons à Paris, mais c'est un grand débarras pour nous. Eh bien, je demande à mes administrés et au besoin je leur commande de laisser ce garçon partir tranquillement, et de m'épargner un charivari, lequel charivari colporté à la Préfecture, dénaturé par une presse hostile, prendrait aussitôt, à une époque de transition comme la nôtre, un caractère révolutionnaire.

Tabouret

Ma foi, Monsieur le Maire, je ne vous promets rien. Ce n'est pas vous qui me rembourserez quand Justin ne sera plus là. Vous conviendrez que c'est dur d'être refait de près de trois cents francs par un polisson et de le regarder partir les bras croisés.

Le Maire

Réfléchissez, Monsieur Tabouret. Vous agirez comme vous l'entendrez, mais prenez garde aux conséquences.

Scène 3

Robineau, Le Maire

Robineau

Monsieur le Maire se porte bien ?

Le Maire

Très bien, Robineau, très bien. Qu'est-ce que vous venez faire ici ?

Robineau

Je viens voir.

Le Maire

Voir quoi ?

Robineau

Savez-vous que Justin quitte le pays aujourd'hui, par le train de quatre heures cinq ?

Le Maire

Je le sais. Après ?

Robineau

Je viens voir.

Le Maire

Vous me l'avez dit. Quoi voir ?

Robineau

Il paraît qu'on veut lui faire un mauvais parti, à Justin.

Le Maire

Qui on ?

Robineau

Tabouret et quelques autres.

Le Maire

Et vous, Robineau, est-ce que vous en êtes ?

Il rit.

Robineau

Vous ne le pensez pas, Monsieur le Maire. Je suis tailleur mais je ne suis pas batailleur.

Le Maire

Dans ce cas, Robineau, vous avez bien fait de venir. J'attends Gros-Jean, le garde champêtre. Nous serons trois, s'il arrivait quelque chose.

Robineau

Non, Monsieur le Maire, non. Ne me mêlez pas à cette affaire-là. Je suis venu pour voir, pas autre chose.

Le Maire

Dites-moi, Robineau, vous êtes un homme raisonnable, un esprit pondéré, j'aime beaucoup causer avec vous. Si vous pouviez vous guérir de cette infirmité...

Robineau

Une infirmité ! Laquelle ?

Robineau rit.

Le Maire

J'appelle ainsi, Robineau, votre déplorable passion pour le calembour. Parlez-moi franchement. Que pensez-vous de Justin ?

Robineau

Eh ! Eh !

Le Maire

Oui, n'est-ce pas ?

Robineau

Il y a beaucoup de choses à dire de ce garçon.

Le Maire

Beaucoup de choses, c'est aussi mon avis.

Robineau

Des qualités et des défauts.

Le Maire

Le pour et le contre.

Robineau

Justin ira peut-être très loin, s'il n'est pas arrêté.

Le Maire

Arrêté ! Comment l'entendez-vous ? Arrêté par les circonstances, ou bien arrêté...

Robineau

Les deux sont possibles.

Le Maire

Les deux sont possibles, je pense entièrement comme vous. Encore un mot. Qu'est-ce qui a perdu Justin ?

Robineau

Le billard.

Le Maire

Le billard !

Robineau

Le billard.

Le Maire

J'entends bien. Le billard. Je n'aurais pas cru que le billard pût avoir d'aussi funestes conséquences. Tout pesé, Robineau, vous êtes plutôt indulgent pour Justin.

Robineau

Certainement.

Le Maire

Est-ce qu'il vous devait quelque chose ?

Robineau

Pas un sou.

Le Maire

J'aperçois Gros-Jean qui me cherche. Au revoir, Robineau.

Robineau

Au revoir, Monsieur le Maire.

Scène 4

Le Maire, Gros-Jean

Le Maire

Eh bien, Gros-Jean ?

Gros-Jean

Justin approche.

Le Maire

Ah ! Qu'est-ce qui s'est passé ?

Gros-Jean

Rien, Monsieur le Maire.

Le Maire

Rien ?

Gros-Jean

Rien.

Le Maire

Tabouret est ici ; les autres ?

Gros-Jean

Les autres seront restés chez eux.

Le Maire

Vous n'avez rencontré personne ?

Gros-Jean

Personne.

Le Maire

Pas de cris, pas de pierres ?

Gros-Jean

Non, Monsieur le Maire.

Le Maire

Eh bien, Gros-Jean, nous en serons quitte pour la peur.

Gros-Jean

Je ne sais pas si je dois dire à Monsieur le Maire...

Le Maire

Allez donc, Gros-Jean, parlez donc.

Gros-Jean

Lorsque Justin est arrivé à la Petite-Place, il a levé la tête ; on a ouvert une fenêtre et on lui a jeté un bouquet.

Le Maire

Un bouquet ! Vous êtes bien sûr ?

Gros-Jean

Oui, Monsieur le Maire.

Entre Justin, une pratique de petite ville ; il est inquiet et goguenard à la fois ; il tient de la main droite une valise et une queue de billard ; de la main gauche un bouquet.

Le Maire

Allons, bon ! Il reçoit des bouquets maintenant ! Il est bien temps qu'il s'en aille. Qui est-ce qui demeure à la Petite-Place ? Ce bouquet-là ne peut venir que d'une femme ou d'un anarchiste.

Gros-Jean

Justin est là.

Le Maire

Laissez-nous ensemble, Gros-Jean. Tabouret se cache dans quelque coin, trouvez-le et empêchez-le d'approcher.

Gros-Jean

Oui, Monsieur le Maire.

Scène 5

Le Maire, L'Employé de la Gare

Le Maire

Voici ta place pour Paris, mon garçon. Une première, tu ne te plaindras pas. Moi qui ne dois rien à personne, je ne prends jamais que des secondes. Voici de plus un billet de cent francs ; je ne veux pas que tu débarques là-bas sans un sou dans ta poche. Quand cet argent sera mangé, si tu n'as pas trouvé des moyens d'existence, ne m'écris pas pour en avoir d'autre, ce serait absolument inutile.

Justin fait un mouvement.

L'Employé de la Gare

Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !

Le Maire

Tu as le temps. Je voudrais pouvoir te dire que tu emportes l'estime de tes compatriotes, mais tu ne me croirais pas. Tu emportes leur argent, oui, leur estime, non. Fais fortune, la considération te reviendra. Tu as de l'aplomb, tu mens avec assurance, ce ne sont pas les scrupules qui t'étouffent si tu peux trouver à entrer dans les affaires, je crois que c'est là où tes qualités seront à leur place.

Justin fait un mouvement.

L'Employé de la Gare

Les voyageurs pour Paris, en voiture, en voiture !

Il pousse Justin vers la barrière ; Justin disparaît ; on entend le train qui part quelques instants après.

Le Maire

Tu as le temps. Qu'est-ce que je demande ? Que tu travailles et que tu gagnes ta vie honorablement. Mais vraiment si c'est dans ta nature de duper tout le monde, tâche au moins que ça te profite et que ça te conduise à quelque chose. Je t'attends, pour te juger définitivement, à ta conduite avec moi. Cent francs que je viens de te remettre et cinquante de ton voyage, total cent cinquante francs qui seront sortis de ma caisse. Je ne te les réclamerai jamais ; mais dans un an ou dans dix, tu me trouveras toujours là pour rentrer dans mes débours. Maintenant, mon garçon, en route, et ne manque pas le train, si c'est possible.

Le Maire

Ouf ! Voilà une affaire faite. J'avais peur d'une journée !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.