Saynète · 1891

Eux !

de Maurice Donnay

Représentation
≈ 22 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
159
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Achille H 80 ≈ 14 min 1
Hélène F 78 ≈ 7 min 1
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Eux !

Scène 1

Hélène, Achille, Deux Noces

Un salon japonais à l'Hôtel Cosmopolite. Étoffes claires richement brodées d'attributs fantastiques. Lanternes de soie où sont peints des animaux et des fleurs de rêve. Au premier plan, à droite, un canapé bas et peu long. Derrière, un massif de chrysanthèmes multicolores et échevelés. Portes à droite, à gauche et au fond.

Geste d'au revoir. Elle s'assied sur le canapé.

Hélène

Non, je vous en prie, laissez-moi seule. Je ne veux personne... pas même vous... Ce n'est qu'une migraine... et il ne me faut qu'un quart d'heure de repos, mais de repos absolu. Enfin ! Ici, du moins, l'on peut se ressaisir. Quelle journée énervante, et qu'un mariage est une chose banale ! À l'église d'abord, le supplice de la sacristie, le lunch ensuite; et, ce soir, à l'Hôtel Cosmopolite naturellement, après le dîner pour les parents, le bal pour les amis. Hélas ! De tout ce bruit et de tout ce monde je ne me soucie guère, et combien je suis loin du roman rêvé ! La messe de minuit discrète dans la chapelle familiale ; le discours intime et réchauffant du vieux prêtre qui vous a vue toute petite ; puis s'en aller au bras de son seigneur, sans autres témoins de son bonheur que les arbres du vieux parc, tandis que le clair de lune vous accompagne comme une princesse de féerie.

Achille

Et moi aussi, madame, j'avais rêvé des noces moins banales : esprit fortement nourri de l'antiquité, j'aurais voulu parcourir Paris ensoleillé comme une cité de l'Attique, sous un ciel implacablement bleu ! Des éphèbes court vêtus et long chevelés nous auraient précédés en agitant des flambeaux symboliques (Oh! rassurez-vous, je ne suis pas un voleur ; moi aussi j'ai une jeune femme qui m'attend à côté), et, derrière nous, une longue théorie d'hommes et de femmes, en des vêtements couleur de lys, de rose et d'hyacinthe, auraient crié : Hymen! Hyménée !!

Elle se lève et se dirige vers la porte de droite, en laissant son bouquet sur le canapé.

Hélène

Adieu, Monsieur.

Quand Hélène est sortie.

Apercevant le bouquet oublié sur le divan.

Il va mettre le bouquet dans un vase.

Achille

Quoi,vous partez déjà ? Restez donc un peu... Vous avez bien le temps. Hélas ! Les femmes sont bien toutes les mêmes. Moi, j'ai écouté son rêve... tout du long... avec la chapelle familiale, le vieux prêtre et le clair de lune... Je n'ai pas interrompu, moi !... J'ai été poli, moi... J'ai attendu que ça soit fini, et lorsque je veux lui raconter le mien, qui est incomparablement plus antique : Adieu, monsieur ! Oui, adieu. Tiens ! Elle a oublié... Un pareil soir... Quelle étourderie !

Hélène

Pardon, Monsieur, je crois que j'ai laissé ici ?...

Achille

Le voici, Madame. Ne sachant pas au juste quand vous viendriez le chercher, j'ai pris la liberté de le mettre dans l'eau.

Hélène

Vraiment, je ne sais comment vous remercier. Adieu, Monsieur.

Achille

Croyez bien, Madame, que votre départ précipité est un mauvais moyen de me remercier... Au surplus, je vous comprends : j'ai dû tout à l'heure vous paraître un personnage fou ?

Hélène

Je ne dis pas cela.

Achille

Grossier peut-être ?

Hélène

Encore moins.

Achille

Charmant alors ?

Hélène

Non plus... Extraordinaire, voilà tout.

Achille

Ah ! Je l'attendais... Je l'attendais. Oui, extraordinaire ! Et tenez, après ce qui s'est passé, vous êtes en droit d'exiger mon histoire.

Hélène

Mais, Monsieur, je ne crois pas du tout...

Hélène fait mine de s'en aller, il la retient.

Elle soupire.

Achille

Oh ! N'y mettez pas de discrétion, c'est inutile : je vous la raconterai tout de même, PARCE QUE J'Y TIENS. Ah ! C'est que, voyez-vous, aux dernières paroles que vous avez prononcées en entrant ici, j'ai compris que vous étiez une victime.. Vous voyez bien, vous souffrez... Racontez-moi vos peines : à dire son mal, on souffre moins ; je veux vous confesser.

Hélène

Mais, monsieur, je n'ai rien à vous raconter... Vous abusez étrangement d'un hasard... que... que je n'ai certainement pas cherché. Si j'ai pu dire devant vous certaines choses très... personnelles, c'est que je ne me savais pas écoutée, et de là à vous prendre pour confident !...

Achille

Mais, Madame, je n'étais pas venu ici pour vous écouter. J'étais là, madame, avant vous, pour fuir ma noce, qui est là, à deux pas, comme la vôtre, et qui m'assommait, comme la vôtre. Ce n'est pas la curiosité qui m'attire vers vous : c'est une sympathie très grande, très subite et un véritable intérêt. Les présentations sont inutiles entre nous : vous êtes la mariée d'à côté, je suis le marié d'à côté ; vous souffrez, moi aussi, et nous nous rapprochons ce soir, comme deux blessés sur le champ de bataille. Ainsi vous épousez un homme que vous détestez...

Hélène

Oh ! Que je déteste, c'est peut-être beaucoup dire... nous ne sympathiserons pas, voilà tout.

Achille

C'est la même chose.

Hélène

Mon mari, Monsieur Desbarres...

Achille

Comment ! Vous épousez Desbarres ?

Hélène

Oui, vous le connaissez ?

Achille

Moi ? Pas du tout ; mais puisque vous me le dites, je le crois.

Hélène

Mon mari, Monsieur Desbarres, est un homme comme il y en a tant, hélas ! de nos jours, horriblement matériel, sans un grain d'idéal ; et vous jugez combien je serai malheureuse, moi qui suis une personne très romanesque et très sentimentale. Je vous avoue ces choses à vous parce que vous me comprendrez... mais je suis poétique au delà de toute mesure : c'est une maladie... je suis atteinte de poésie.

Achille

Oui, une poésie galopante.

Hélène

C'est cela... C'en est au point que, les matins de printemps, à la campagne, j'ouvre mes fenêtres toutes grandes, pour que les oiseaux, dans les arbres, chantent avec moi et m'accompagnent.

Achille

Joli... Cela manque même à la vitrine d'un éditeur de musique : "Rêves roses et Lilas blancs", transcription facile pour piano et chardonneret.

Hélène

N'est-ce pas ? Oh ! Vous êtes bon. Je suis la femme d'automne ; tout ce qui est indécis, vague, irréel, m'attire et m'enchante : les demi-teintes, les crépuscules, les tons mineurs. Aussi ne soyez pas étonné de me voir si triste ; j'aurais aimé un subtil poète, j'épouse un négociant grossier. Toute ma vie est brisée comme ce célèbre vase...

Se reprenant.

Achille

Où meurt cette fameuse verveine. Ah, Madame ! C'est une verveine. C'est une vraie veine de vous avoir rencontrée. J'avais déjà deviné tout ce que vous venez de me raconter.

Hélène

Dites tout de suite que c'est banal.

Achille

Non, pas banal... prévu seulement. Je suis heureux de ce qui vous arrive.

Hélène

Vous n'êtes pas charitable.

Achille

Oui, bien heureux, Madame, car je trouve en vous l'âme soeur de la mienne. Depuis longtemps je criais dans mon amère solitude : âme, ma soeur âme, enfin vas-tu venir ? Et vous voilà, vous êtes venue.

Hélène

Et je m'en vais.

Achille

Non... vous ne ferez pas ça.

Hélène

Il le faut. Songez donc... Ma noce qui m'attend à côté ; mon mari doit être inquiet.

Achille

Desbarres n'est pas un homme à s'inquiéter, et d'ailleurs il ne partira pas sans vous.

Hélène

Et puis, si l'on nous voyait!...

Achille

Eh bien ! On pourrait se vanter d'avoir vu une chose peu ordinaire.

Hélène

Croyez bien, Monsieur, que cette raison ne me parait pas suffisante.

Achille

D'ailleurs, il n'y a pas de danger. Remarquez que dans une solennité de ce genre il y a toujours deux sortes d'invités : les invités du côté du marié qui ne connaissent pas la mariée, et les invités du côté de la mariée qui ne connaissent pas le marié; de sorte que si un invité à moi nous aperçoit il vous prendra pour ma mariée, et si c'est un invité à vous, il me prendra pour votre marié.

Hélène

Non, ma mariée.

Achille

Oui, mon marié. Non, au fait, je disais bien, votre marié.

Hélène

Ah ! Oui, mon marié.

Achille

C'est clair.

Hélène

Adieu.

Achille

Non, Madame, vous ne pouvez pas partir ainsi. Vous m'avez raconté votre histoire, je vous la mienne.

Hélène

Je vous en tiens quitte.

Achille

Non, non, Madame. Je ne veux pas que les gens qui me verront un jour passer dans la rue puissent dire : C'est ce monsieur, vous savez bien ce monsieur auquel on a raconté une histoire et qui ne l'a seulement pas rendue.

Hélène

Soyez sans crainte... Tout ceci ne sortira pas d'entre nous.

Achille

Cette solution est inadmissible. Au surplus, ça ne sera pas long.

Hélène

Je vous assure que c'est inutile.

Achille

Soit, partez, je vous suis, et, puisque vous refusez de m'écouter ici, je vous dirai ce que je veux vous dire au beau milieu de votre bal. Ah ! Vous ne me connaissez pas.

Hélène

Eh bien, racontez ; mais faites vite.

Achille

Tel que vous me voyez, Madame, je suis sorti le premier de l'École Polytechnique.

Hélène

Naturellement !

Achille

Pourquoi naturellement ?

Hélène

Sans doute... Tout le monde sait que l'École polytechnique est une école d'où, chaque année, deux cents jeunes gens sortent le premier : il suffit d'avoir lu quelques romans pour cela...

Achille

Quand je dis que j'en suis sorti le premier, je veux dire que j'en suis sorti avant les autres, longtemps même avant les autres,... m'étant fait renvoyer deux mois après que j'y étais entré. D'après ces détails que je vous donne, n'allez pas surtout me juger comme un fruit qui se vante de sa sécheresse ; et, si je me suis ainsi montré réfractaire aux études abstraites et positives, ce n'est pas incapacité de ma part.

Hélène

Je n'en doute pas un seul instant... Vous faites tout ce que vous voulez.

Achille

Absolument ; mais je suis, comme vous l'homme des rêves et des nuages : en un mot, Madame, je suis poète.

Hélène

Un poète !...

Achille

Bien triste de vous avoir rencontrée trop tard.

Hélène

Je comprends : vous n'épousez pas la femme rêvée.

Achille

Certes.

Hélène

Pourtant, vous étiez le maître de votre destinée, vous. Vous n'étiez pas, comme une jeune fille, emprisonné dans une foule de préjugés mondains et de conventions de famille. Lorsque nous donnons notre main, la plupart du temps on nous l'a forcée cette main... mais les hommes ! Et puis vous avez l'expérience, l'initiative même, tandis que nous...

Achille

Hélas ! Comme vous, Madame, j'ai été emprisonné dans ces préjugés mondains et ces conventions de famille. Sans doute, plus que vous, je pouvais distinguer où j'allais ; mais bast... Tant que l'on fait sa cour, on ne voit pas l'imminence du danger, tout l'horrible de la situation. Et puis l'on se berce de l'espérance que le jour fatal n'arrivera jamais ; mais tout arrive, et devant l'inéluctable réalité qui surgit brutale et sans mystère, comme le bocage, on reste sans voix...

Hélène

Comme le rossignol. Oui... Monsieur le Maire remplit ici-bas des fonctions gratuites, mais terribles : au contraire du dentiste, c'est en arrivant devant lui que l'on s'aperçoit combien on a mal aux dents.

Achille

Mal de dents, mal d'amour...

Se levant.

Elle se rassied.

Hélène

Je vous plains, Monsieur, atrocement... Et je me sauve, parce que ma noce m'attend à côté ; mais croyez bien qu'à présent je vous quitte avec regret.

Il lui prend la main.

Achille

Et sans espoir ?

Petit silence.

Hélène

Hélas !

Achille

Je crois rêver : il me semble que vous êtes ma femme, que c'est vous que j'ai eue à mes côtés, toute la journée. Comme vous, elle était tout en blanc.

Hélène

Je crois rêver : il me semble que vous êtes mon mari, que c'est vous que j'ai eu près de moi, toute la journée. Comme vous, il était tout en noir.

Achille

Il me semble que c'est à côté de vous que j'entends ma messe de mariage, à la Trinité ! Talazac chante le Ô salutaris, Johannès Wolf joue du violon... puis nous partons, l'orgue joue la Marche nuptiale.

Hélène

De Mendelssohn... C'est absolument comme moi. Il me semble que c'est à côté de vous que j'entends ma messe de mariage. Talazac chante le Ô salutaris, Johannès Wolf joue du violon.

Achille

À quelle église ?

Hélène

Notre-Dame de Lorette.

Achille

C'est bien cela... Les mêmes artistes... C'est à deux pas : avec Gare de l Est-Trocadéro, ils y étaient tout de suite...

Hélène

C'est étrange... Après la messe, le lunch chez ma mère.

Achille

Chez ma belle-mère, le lunch après la messe. Et ce soir, ce soir, à l'Hôtel Cosmopolite.

Hélène

Le rêve continue... Le festin nuptial.

Tous deux tirent de leurs poches des menus et lisent.

Achille

Même menu sans doute ? Bisque renaissance.

Hélène

Truite saumonée.

Achille

Sauce vénitienne ?

Hélène

Vénitienne.

Achille

Quartier de marcassin à la Nesselrode. Poulardes...

Hélène

À la Wagram ?

Achille

Wagram. Marquise au kirsch.

Hélène

Bombe Dame-Blanche.

Ensemble et très vite.

Achille

Gâteau Trois-Frères. Corbeilles de fruits, bonbons, petits fours !

Il lui prend les mains.

Achille

Oh ! Je vous aime!!!

Hélène

Que faites-vous ?

Achille

Je vous prends pour ma femme. Oui, je vous aime... Ah ! Soyez charitable... Que votre main droite ignore ce que fait ma main gauche ! Le rêve continue : je vous retrouve ce soir ; comme elle, vous êtes tout en blanc.

Hélène

Comme lui, vous êtes tout en noir.

Achille

Hélas ! Deux mariages se ressemblent...

Hélène

Comme deux enterrements.

Il déclame.

Elle se lève.

Achille

Viens, nous serions très bleus, très fous, très japonais ! Ce bonheur intime et doux que tu méconnais, Enfant, tu l'apprendrais en des leçons subtiles, Dans la troublance et la neigeur que tu distilles. Viens ! Je t'emmènerais sans dot et sans trousseau. Ô rêve ! Ce serait très Jean-Jacques Rousseau ! Nous boirions du lait pur, nous ferions des aumônes, Et nous serions les protecteurs des anémones. Le soir, il est mauvais de se coucher trop tôt : Sans détour, devant Dieu, nous jouerions au loto. Quelquefois, avec un sourire qui taquine, Sans que cela soit vrai, je dirais que j'ai quine... Et ce seraient alors des contestations Sous le regard tremblant des constellations ; Tandis que moi, tout fier de t'avoir attrapée, Je ferais là-dessus des vers à la Coppée, Ô ma fleur de lotus, à tes genoux blotti. Puis, après le loto, nous lirions du Loti, Tout près de la lampe aux clartés familiales, Et je mettrais mes mains dans tes mains liliales. Ainsi nous coulerions des jours délicieux, Et de notre âme pure ascendrait vers les cieux Un parfum de vertu pour le mouchoir des anges ! Comme deux douches d'eau ! Ah ! Si vous m'aviez épousé, comme nous aurions été heureux ! Nous nous serions envolés bien loin dans une petite maison blanche, sous les bois. Oh ! Les longues promenades, les douces causeries, l'amour constant, la vie rêvée, le rêve vécu...

Hélène

Ah !... C'est des vers !

Achille

Certes.

Hélène

Français ?

Achille

Sans doute.

Hélène

C'est si beau qu'on ne le croirait pas !

Achille

Oui... et au lieu de cela une existence incolore vous attend... Vous êtes enterrée vivante.

Hélène

Vous ne me consolez pas.

Achille et Hélène ensemble et se prenant les mains.

Achille

Et quelles consolations pourrais-je vous offrir ? Condoléances superflues ! Devant les grandes douleurs, nous devons être muets comme elles, et nous ne pouvons que nous serrer la main en nous disant : Pauvre amie ! Pauvre ami !

Achille

Nous nous sommes mariés trop vite.

Hélène

Et pourtant, nous n'étions pas pressés ; à présent, le mal est sans remède.

Achille

Sans remède, non. Cette rencontre à deux pas de nos noces respectives ne vous semble-t-elle pas providentielle ?

Hélène

Elle me semble ironique. Ah ! Si elle avait eu lieu vingt-quatre heures plus tôt. À quoi tient le bonheur pourtant !

Achille

Mais il ne tient qu'à nous.

Hélène

Que voulez-vous dire ?

Achille

Partons...

Hélène

Ensemble ?

Achille

Sans doute... C'est toujours les idées les plus simples auxquelles on songe en dernier.

Hélène

Mais devenez-vous fou ? Vous ?... M'enlever !

Achille

Parfaitement.

Hélène

Le jour de mon mariage ? Ça ne se fait pas.

Achille

Alors, quand ça se fera-t-il ?

Hélène

Jamais... Adieu !

Achille

Non, je ne peux pas vous laisser ainsi courir au malheur, au désespoir, au suicide peut-être, et vous livrer sans défense à ce Desbarres que je ne connais pas, mais que je déteste déjà... et que vous n'aimez pas, vous.

Hélène

Mais il m'aime... Lui ! Oh non, ce serait indigne... le tromper ainsi.

Achille

Vous ne le trompez pas : il saura parfaitement à quoi s'en tenir... Au surplus, pour qu'il n'ait pas une minute de doute, vous n'avez qu'à lui laisser un mot, un petit mot : « Je ne vous aime pas, et je pars. » C'est simple comme bonsoir.

Hélène

Oh ! Ce n'est pas si simple que cela. Tout s'y oppose : mon honneur, mon âme droite.

Achille

Balançoires, tout cela ! En fait de bonheur, l'âme droite n'est pas le plus court chemin d'un point à un autre. Aimez-vous mieux que je tue Desbarres ?

Hélène

Ciel !

Sarcastique.

Achille

Aimez-vous mieux vivre toute une vie à ses côtés, avec l'image d'un autre dans la tête et dans le coeur ? Évidemment ça se fait plus, et ça ne choquerait pas ce que vous appelez le monde.

Hélène

Vous êtes effrayant !!!

Achille

Savez-vous comment les choses se seraient passées il y a cinq mille ans ?

Hélène

Non, je ne sais pas, j'étais trop jeune...

Achille

Eh bien ! Je serais venu, moi, l'homme primitif, sans vêtements...

Hélène

Oh ! Monsieur, j'espère que pour me parler vous auriez passé au moins une peau de tigre.

Achille

C'est possible... Je n'en sais rien... Donc je serais venu près de vous, la femme primitive, j'aurais lu l'amour dans vos yeux prometteurs, et je vous aurais emmenée.

Hélène

Mais vous n'êtes pas l'homme primitif.

Achille

Peu importe ! Que nous font en effet les civilisations, les progrès, les lois ?... Nous ne devons être conduits que par notre rêve, qui, lui, est éternel, hors des temps, hors des lieux. Viens !

Hélène

Je ne peux pas... Ça m'est tout à fait impossible.

Achille

Adieu donc la petite maison blanche sous les bois, les longues promenades, les douces causeries, l'éternel duo d'amour, la vie rêvée...

Hélène

Le rêve vécu...

Achille

Le loto...

Hélène

Le Loti. Oui, adieu tout cela. Ah ! C'est horrible... Et mon mari qui est là, à côté... Il va venir me chercher...

Achille

Oui, le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie.

Accord.

Hélène

Nous avons l'air de jouer Hernani. Entendez-vous ?

Achille

Quoi donc ?

Hélène

Le cor.

Roulement de voiture au dehors.

Achille

Non, c'est le dernier accord d'une valse bruyante, ou le cri lugubre de quelque tramway de nuit.

Hélène

Écoutez... On vient.

Achille

Non, c'esT une voiture qui s'arrête à la porte... Elle nous emmènera loin, loin, loin. Viens comme tu es, peu importe, je t'emporte.

Hélène

C'est insensé !

Montrant la porte du fond.

Montrant la porte de gauche.

Achille

C'est charmant ! Choisis... Ici la vie heureuse, l'amour, l'adoration, l'idolâtrie. Là, la vie bourgeoise, l'enterrement de ta poésie, de ta jeunesse, de ta beauté.

Hélène

Comment vous appelez-vous ?

Il lui tend sa carte.

Achille

C'est trop juste... mon nom... le voici.

Hélène

Achille ???

Achille

Achille... Oui, élève de Leconte de Lisle ; ACHILLE en grec, en français Achille. Comment vous appelez-vous ?

Hélène

Hélène.

Achille

Ô joie ! L'enlèvement d'Hélène par Achille : c'est parisien, c'est grec, c'est antique, c'est moderne. Partons... Ils viennent... Ton mari... Ma femme.

Hélène

Mais qu'est-ce qu'ils vont faire, eux ?

Ils sortent par le porte du fond : au même moment, leurs deux noces apparaissent, l'une à la porte de droite, l'autre à la porte de gauche et poussant un cri prolongé.

Achille

Eux, ils en feront autant !

les bras au ciel

Deux Noces

Aaaaah !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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