Comédie · 1849 · 3 actes

François le Champi

de George Sand

Représentation
≈ 1 h 56
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
509
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
François le Champi H 146 ≈ 35 min 18
Mariette Blanchet F 114 ≈ 19 min 12
Jean Bonnin H 60 ≈ 17 min 10
Sévère F 59 ≈ 16 min 6
Madeleine Blanchet F 67 ≈ 15 min 7
Catherine H 52 ≈ 14 min 8
Jeannie F 11 ≈ 1 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IDeuxièmeTroisième
François le Champi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mariette Blanchet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jean Bonnin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sévère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madeleine Blanchet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Catherine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jeannie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Catherine, Mariette Blanchet

Mariette, debout devant le miroir, ajuste sa cornette ; Catherine balaye.

Catherine

Dame ! Ça vous va bien, tout de môme, ces affiquets noirs et blancs !... Vous ressemblez quasiment comme ça à une belle petite pie !

Mariette Blanchet

Ne m'en parle pas, Catherine ; pour moi, je ne vois rien de si laid que le deuil.

Catherine

C'est triste, si vous voulez, parce que ça rappelle la mort, et vous aimeriez mieux vos tabliers roses et vos coiffages dentelles.

Mariette Blanchet

Est-ce que c'est gai, d'être toujours triste et de ne voir personne ?

Catherine

Prenez donc patience un brin, demoiselle Mariette; il n'y a pas un mois que votre défunt frère était là, jurant après ses ouvriers, et grondant à son moulin, comme le feu dans un grange à paille. Il me semble par moments que je l'entends encore.

Mariette Blanchet

Il ne faut pas mal parler des morts, Catherine.

Elle entre chez Madeleine dont la porte est entrouverte.

Catherine

Oh ! Celui-là aurait tort de venir se plaindre, car, ni durant sa vie, ni depuis sa mort, personne ici ne l'a contrarié. Il a été soigné et choyé, dans sa maladie, aussi chrétiennement que s'il avait été un homme bien mignon, à preuve que sa pauvre chère veuve en est malade de fatigue... Mais, est-ce qu'elle ne m'appelle point ?

Scène 2

Mariette Blanchet

Mariette Blanchet

Il est vrai qu'elle a bien rempli ses devoirs ; mais, qu'elle soit malade ou non, elle n'est point gaie, la pauvre Madeleine ! Ah ! Je m'ennuie, il n'y a pas à dire !

Scène 3

Jean Bonnin

Il s'approche de la cheminée, et accroche au manteau un bouquet de verdure, avec des rubans ; puis il se retire comme il est entré, en marchant avec des précautions comiques.

Jean Bonnin

Oh ! La v'là !... Je ne lui veux point parler ; elle se fâcherait... Je vais simplement lui faire déclaration de mes sentiments d'une manière bien adroite... Elle ne me voit point... C'est bon !

Scène 4

Mariette Blanchet, Catherine

Mariette Blanchet

Eh bien, est-ce que ma belle-soeur se réveille ?... A-t-elle du mieux ?

Elle regarde Madeleine par la porte entrouverte.

Elle pleure.

Catherine

Elle parlait en rêvassant, et elle continue de dormir sur son fauteuil. C'est toujours la même chose, pas plus de couleurs qu'une morte, et pas plus de souffle qu'un poulet. Il faut qu'elle soit bien malade, allez, pour être comme ça, elle qui a tant de courage ! Pauvre chère femme ! Non, il n'y a pas de femme pour être brave femme comme cette femme-là !

Mariette Blanchet

Ne te désole donc pas, Catherine. Qu'est-ce que nous deviendrons, Jeannie et moi, si tu perds courage ?

Catherine

Jeannie ! Pauvre cher enfant du bon Dieu !... Dire que le voilà tout seul à présent pour faire des ouvrages d'homme qu'il n'a pas la force de faire !... Je m'en vas lui bailler un coup de main au moulin. Vous, demoiselle, vous allez garder votre belle-soeur, pas vrai ?

Mariette Blanchet

Sois tranquille, j'en aurai grand soin.

Elle hausse les épaules et sort.

Catherine

Oh ! Vous n'en sauriez trop avoir ! Car, si vous la perdiez, voyez-vous, vous ne retrouveriez pas quelqu'un pour vous aimer comme elle vous aime... Et ça ne serait pas...

Scène 5

Mariette Blanchet

Elle aperçoit le bouquet.

Examinant les rubans.

Elle va regarder à la fenêtre.

Elle court vers la glace et ajuste ses cheveux.

Mariette Blanchet

Ça ne serait pas Madame Sévère !... Cette fille-là ne peut pas la souffrir. Elle est aimable, pourtant, la Sévère !... Toujours gaie, elle... Ah ! Par exemple, voilà un bouquet qui s'est planté là tout seul, car je n'ai vu personne. C'est pour moi, bien sûr. Du rose ! C'est une fille à marier... Du bleu ! Un garçon qui veut épouser ;... un ruban noir ! C'est pour dire qu'on plaint mon deuil ;... et c'était à la cheminée, suivant la coutume du pays, pour signifier qu'on se présenterait dans l'année. C'est assez gentil, l'idée du mariage ; mais qui sera le galant ? Bien sûr, il rôde par ici, car il n'y a qu'un instant qu'il est entré. Ah ! C'est un jeune homme... qui paraît très bien, ma fine !... Mais je ne le connais point. Tiens ! Caresse le chien, et le chien le caresse comme si c'était qu'il le connaît... Ah ! Il vient ici.

Scène 6

François le Champi, Mariette Blanchet

François a un paquet au bout de son bâton ; il secoue la neige qu'il a sur lui et entre sans frapper, mais en regardant autour de lui avec émotion.

François le Champi

Excusez-moi, jeunesse ; mais c'est toujours bien ici le Moulin du Cormier et la demeurance à Madame Blanchet ?

Haut.

Mariette Blanchet

Jeunesse !... En voilà un qui ne se gêne pas. Et qu'est-ce que vous lui voulez donc, à Madame Blanchet?

Il s'élance vers la chambre de Madeleine, Mariette se place devant la porte.

François le Champi

Ah !... Grand merci, Demoiselle.

Mariette Blanchet

Eh bien donc !... Est-ce qu'on entre comme ça dans la chambre d'une malade ?

François le Champi

Elle est malade ?... Ah ! Mon Dieu!

Mariette Blanchet

Oui, elle l'est. Et vous, qui êtes-vous ?... Car je ne-vous ai jamais vu dans le pays d'ici.

François le Champi

Mon Dieu, mon Dieu !... Elle est bien malade, je gagerais ?

Mariette Blanchet

Gagez si vous voulez ; mais je n'ai point à vous répondre, puisque vous ne vous faites point connaître.

François le Champi

Malade !... Et je ne le savais point !

Elle se place devant la porte de Madeleine.

Mariette Blanchet

Mais n'essayez donc pas d'entrer ; vous allez la réveiller... Ah çà ! Vous ne m'écoutez point. Voudriez-vous entrer malgré moi ?... Vous me faites peur !... Catherine ! Oh ! Catherine !

François le Champi

Il regarde Madeleine par la porte entrouverte. Oui, oui, bien malade, je le vois ; et je reviens peut-être pour la voir mourir !... Je viens trop tard, quoi !...

François va a la cheminée, jette son paquet à terre, enfonce son chapeau sur ses yeux, et s'assied dans l'âtre, la tête dans ses mains.

Mariette Blanchet

Catherine !

Scène 7

Catherine, Mariette Blanchet, François le Champi, Madeleine Blanchet

Elle s'approche du feu pour prendre la tisane et se relève effrayée. Il fait sombre.

S'approchant de Mariette.

Catherine

Vous m'appelez, demoiselle Blanchet ?... Notre maîtresse est éveillée ?... Il faut la faire boire. À qui diantre sont ces jambes-là ?... Oh la ! Vous m'avez quasiment fait peur, vous !... Tiens !... Ça ne répond point ; avec ça que la demoiselle a laissé mourir le feu. Ah ! Demoiselle !... Déjà un de vos galants à la maison ?... C'est trop tôt !... Vrai, c'est trop tôt.

Mariette Blanchet

Oui !... Un beau galant !... C'est plutôt un voleur... ou un fou... ou un sourd ; enfin, je ne sais qui c'est ; et c'est de peur que je t'ai appelée.

Catherine

Oh ! N'ayez crainte ; je suis là, et Jeannie n'est pas loin.

François le Champi

Jeannie !... Où est-il Jeannie ?... Il n'est pas malade, lui ?...

Catherine

Il est grand comme un chêne, hardi comme un soldat, et corporé comme un charpentier, entendez-vous ?... Et à nous deux on ne vous craint guère, comprenez-vous ?

François le Champi

Ah ! Dieu soit loué !... Ce cher petit enfant !

Catherine

Voyez-vous, demoiselle, qu'il n'est point sourdaud, et qu'il connaît Jeannie !...

Mariette Blanchet

Raison de plus, il a quelque mauvaise idée.

Catherine s'avance vers François.

Catherine

Mais, moi, s'il nous ennuie, je saurai bien lui jeter un landier à la tête. Mais qui, Dieu permis, sera cet homme-là ?... Je veux lui faire tomber son chapeau dans les cendres pour voir si c'est un loup-garou ou un homme baptisé.

Madeleine Blanchet

Catherine !

François le Champi

Catherine, votre maîtresse vous appelle ; vous ne l'entendez donc pas ?

Madeleine Blanchet

Catherine !

Pendant ce temps, elle a allumé un flambeau et entre dans la chambre avec Mariette.

Catherine

Dieu du ciel !... C'est la vérité, et je m'y en vas. Venez, Demoiselle, c'est l'heure de la changer d'air, et nous allons rouler son fauteuil par ici... J'y vas, j'y cours, not' maîtresse ! J'allume, une clarté !...

Scène 8

François le Champi

Il regarde dans la chambre.

Il va pour entrer, et s'arrête.

Il se retire vers la cheminée pendant que Catherine et Mariette roulent Madeleine dans son fauteuil sur le devant du théâtre.

François le Champi

Et voilà comme elle est faible à présent ! Elle ne marche plus !... Pauvre chère âme, va !... C'est moi qui te porterai. Non, il ne faut pas qu'elle me voie tout d'un coup, ça pourrait lui causer trop de saisissement.

Scène 9

Mariette Blanchet, Madeleine Blanchet, Catherine, François le Champi

Mariette Blanchet

Vous serez mieux ici quo dans votre chambre, ma soeur, vous aurez plus d'air.

Madeleine Blanchet

Oui, c'est vrai, je suis bien, très bien, mon enfant...

Catherine

Oh ! Oui, bien, bien !... C'est toujours comme ça que vous dites ; et je vous dis, moi, que vous êtes mal ; la force ne vous revient pas ; ça n'est pas naturel, et vous m'impatientez quand vous dites que vous ne souffrez point.

Madeleine Blanchet

Tu le vois, Mariette, elle me gronde ; c'est à force de m'aimer, cette bonne fille.

Catherine

C'est vrai que je vous aime ; mais c'est vrai aussi que vous n'êtes point raisonnable. Il faut vous plaindre ; au moins, on saura ce que vous avez.

Elle se retourne et voit François.

Madeleine Blanchet

Catherine, tu te tourmentes trop, tu te fatigues !... Et toi aussi, ma petite mignonne. Et Jeannie, où est-il, mon Jeannie ? Ce n'est pas Jeannie qui est là ?... Il n'est point encore de si belle taille... Qui est, mes enfants, si je ne rêve, cet homme qui reste là sous la cheminée ?

François le Champi

Elle ne me reconnaît pas !

Catherine

Ne vous inquiétez point, notre maîtresse ; c'est un étranger qui n'est pas d'ici... J'allais le mettre dehors quand vous m'avez appelée.

François se jette à ses genoux ; elle l'embrasse.

Madeleine Blanchet

Ne le mettez pas dehors, mes enfants, car je le connais, moi, et il a bien agi en venant ici... Approche donc, mon fils... Je demandais tous les jours au bon Dieu de pouvoir te donner ma bénédiction.

François le Champi

Ah ! Ma chère mère!... Je suis si content de vous voir, que je ne peux rien vous dire.

Madeleine Blanchet

Et Jeannie qui me parlait de toi encore ce matin !... Qu'il va être content !... Catherine, Mariette, appelez Jeannie, qu'il vienne vite !...

Catherine

Mais c'est donc ?... Mais oui, ça l'est ! Ça n'est pas possible !... Si, c'est lui !... C'est notre champi !... C'est François !... Ah ! Bonjour donc, mon pauvre François !... Dame ! C'est que tu as tant changé, depuis quatre ou cinq ans...

François le Champi

Six ans!... Ma bonne Catherine... J'avais bonne envie de te sauter au cou ; mais j'étais trop tourmenté, vois-tu.

À Mariette.

Catherine

Oh bien, nous nous embrasserons tout à l'heure ; je cours chercher Jeannie d'abord. Venez, demoiselle, venez lui annoncer la chose.

Elles sortent par le fond.

Mariette Blanchet

Tiens, tiens !... C'est là ce fameux champi ?

Scène 10

Madeleine Blanchet, François le Champi, Jeannie

Madeleine Blanchet

Ah ! Je veux bien mourir à présent, si c'est la volonté du bon Dieu ; car j'aurai vu tous mes enfants élevés.

François le Champi

Vous êtes donc en danger de mourir, Madame Blanchet ?...

Madeleine Blanchet

Non, mon François, j'espère que non.

François le Champi

Ah ! Vous voilà si faible et si pâle, que j'ai grand' crainte... Et cette crainte-là m'ôte tout le sang du coeur. Mon Dieu, vous étiez malade comme ça, et vous ne me l'avez pas fait as savoir ?

Madeleine Blanchet

Je te savais dans une bonne place, et je ne voulais point te déranger de ton ouvrage. Comment donc as-tu fait pour venir de si loin ?

François le Champi

Ce n'est pas bien loin, allez !... Dix lieues de pays, pour venir vous voir, ça ne m'a coûté qu'une enjambée. Et pourtant, la route m'a paru longue... Ah ! Faut-il !... La neige m'écolérait, parce qu'elle m'empêchait de marcher mon pas. Et puis, quand j'ai vu la fumée sur le toit, j'ai dit : « C'est bon, la maison est habitée... » Ah bien, oui ! Mais ça pouvait être par d'autres ; car je savais que vos affaires étaient en mauvais arroi, et que votre mari ne vous avait laissé que des dettes... Et, quand j'ai vu l'endroit si changé, la moitié des arbres coupée, le moulin qui a perdu la parole, et la roue toute prise dans la glace,... je me suis dit : « Voilà une maison qui va à sa ruine; une meule qui n'a plus de grain ;... plus de chevaline au pré, plus de volature dans la cour, ça ne va plus !... Ça ne va plus !... Et il est grand temps que j'arrive. »

Madeleine Blanchet

Comme ça me fait plaisir d'entendre ta voix... Malgré qu'elle soit bien changée.

François le Champi

Ah ! Dame ! Ce n'est plus la voix d'un enfant ; mais c'est toujours le même coeur, allez !... C'est toujours l'amitié de votre champi, l'enfant de l'hospice que vous avez recueilli, élevé, instruit, choyé, comme si c'était le vôtre ! Et ce coeur-là, voyez-vous, madame Blanchet, il est à vous, comme celui de votre fils Jeannie est à vous. Mais je vous parle trop, et peut-être que mon parlage vous casse la tête ?

Madeleine Blanchet

Tout au contraire, et il me semble que, de t'avoir vu, ça me fera du bien.

François le Champi

De m'avoir vu ? Vous croyez donc que je vas vous quitter ? Oh ! Que non pas !... Tenez, quand j'ai appris la mort de votre mari... C'est pourtant un homme qui vous a causé bien des peines ; un homme très dur et point juste, qui a mangé son bien et le vôtre avec une femme qui ne vaut rien ; un homme qui vous a reproché le pain que vous me faisiez manger, et qui m'a forcé de vous quitter !... Eh bien, c'est égal, quand j'ai pensé qu'il était le père de Jeannie, je me suis dit : « Bien sûr que Madame Blanchet le pleure comme une honnête femme et une bonne chrétienne qu'elle est. » Et, là-dessus, j'ai quasiment pleuré, moi aussi ; mais, alors, je me suis dit : « À présent, champi, ton devoir est de tout quitter pour aller servir celle qui t'a servi de mère. » Et me voilà ; et je ne n'en vas plus,... à moins que vous ne me chassiez !...

Madeleine Blanchet

Ah ! Bon coeur !... Qu'as-tu fait là ?... Tu as quitté de bons maîtres et de gros profits pour une pauvre maison dont il faudra bientôt que je sorte moi-même ; car tu ne sais pas combien je suis dans la peine.

François le Champi

Je m'en doute, et c'est pour ça que je suis venu. Allons, Madame Blanchet, ayez fiance en moi ; je m'entends un peu aux affaires, grâce à vous, puisque vous m'avez fait apprendre à lire, ce qui est la clef de tout pour un paysan. J'ai du courage, de la santé, et ce que je veux est diantrement bien voulu. Laissez-moi faire, et ne vous tourmentez pas ; car, avant tout, je veux vous voir guérie.

Madeleine Blanchet

Tiens !... Tu me donnes si bon espoir, qu'il me semble l'être déjà.

Jeannie

Où est-il, mon François ? Ah ! François ?

Scène 11

François le Champi, Jeannie, Catherine, Mariette Blanchet, Madeleine Blanchet

Jeannie et François se jettent dans les bras l'un de l'autre.

François le Champi

Oh ! Comme il est joli ! Comme il a profité !... Tu n'es pas encore si gros ni si grand que la Catherine voulait bien le dire ; mais ça me fait plaisir, Jeannie, parce que je m'imagine que tu auras encore besoin de moi pour me faire faire tes petites volontés.

Jeannie

Oui, mes quatre cents volontés, comme tu disais dans le temps.

François le Champi

Oui-da, il a bonne mémoire. Oh ! Que c'est donc mignon, Jeannie, de n'avoir point oublié son François !... Mais est-ce que nous avons encore tant de volontés que ça ?

Jeannie

Oh ! Je n'en ai plus qu'une, mais elle est grosse comme moi ! C'est de voir ma mère mignonne guérie.

Pendant ce qui précède, Catherine a servi une table.

François le Champi

C'est très bien parlé, ça, Jeannie ; va, j'ai la même volonté, et le bon Dieu nous contentera. Nous allons si bien la soigner, notre mère mignonne, et la réconforter, que nous la ferons bientôt rire de nos folletés comme autrefois.

Elle l'embrasse.

Elle fait asseoir François de force et se met a genoux en face de lui, les coudes appuyés sur la table.

Elle se frotte la joue.

Catherine

Ah çà ! C'est à mon tour de l'embrasser, ce champi ! Ah ! Je croyais bien, mon pauvre François, que tu ne retournerais jamais. Allons, il faut te réchauffer l'estomac. Mais voyez donc, notre maîtresse, comme il est devenu beau ! Il m'aurait fallu du temps, quant à moi, pour le réclamer ! Est-il beau !.... L'est-il !... Et qu'il a de la barbe pour de bon !... Dame ! Ça ne piquait pas du tout quand tu es parti... Et, à présent, ça picote. Quels bras !... Quelles mains !... Un ouvrier comme ça en vaut deux. Combien donc est-ce qu'on te paye là-bas ?

Mariette Blanchet

Est-elle hardie, cette Catherine, d'examiner comme ça ce garçon ?

Madeleine Blanchet

C'est qu'elle l'a vu tout petit, et qu'elle le regarde aussi comme son enfant.

Mariette Blanchet

Mangez donc mieux que ça !... Vous ne vous nourrissez quasi point. Catherine, fais donc flamber le feu, il ne fait point chaud ici.

La regardant.

François le Champi

Ne faites pas attention à moi, demoiselle... Demoiselle Blanchet, car, sans vous offenser, vous ressemblez à votre défunt frère.

Madeleine Blanchet

Oui, c'est ma petite belle-soeur. Tu ne la connaissais pas, François ?... Elle est avec moi depuis six ans... depuis ton départ. Avec Jeannie et toi, ça me fait trois beaux enfants !... Mais mange donc !

François le Champi

Je suis si content d'être là, que je n'ai envie de boire ni de manger... Mais vous toussez beaucoup, Madame Blanchet ?

Catherine

C'est que, de vrai, il ne fait point chaud ici. Je vas vous remettre dans votre chambre, notre maîtresse, et vous y servir votre soupe.

François le Champi

Qu'est-ce que vous faites ? Vous voulez donc vous rendre plus malade ?

Madeleine Blanchet

Tu as raison, mes forces ne sont pas encore revenues.

Il roule Madeleine dans sa chambre.

François le Champi

C'est moi qui roulerai le fauteuil de Madame Blanchet ; il y a si longtemps que je n'ai eu le contentement de la servir !

Il suit sa mère et François.

Jeannie

Et c'est moi qui la ferai manger.

Scène 12

Mariette Blanchet, Catherine

Catherine range la table.

Mariette Blanchet

Dis-moi donc, Catherine, qu'est-ce que c'est qu'un champi ?

Catherine

Voilà que vous me demandez des choses... Je ne sais comment vous dire... Un champi,... c'est un champi... quoi !

Mariette Blanchet

Je sais bien que cela veut dire un enfant trouvé dans les champs, un enfant abandonné de père et de mère.

Catherine

Eh bien, oui, voilà ce que c'est.

Mariette Blanchet

Ce n'est pas leur faute ; pourquoi les méprise-t-on ?

Catherine

Parce que la misère les rend quelquefois mauvais. Mais ce n'est point le cas pour notre champi, à nous !... Nous l'avons ; bien élevé ; il a toujours montré de l'esprit, de la conduite, et un coeur !...

Mariette Blanchet

Et, alors, pourquoi donc est-ce que mon frère l'avait chassé ?

Catherine

Qui est-ce qui vous a dit ça ?... Ce n'est pas moi,

Mariette Blanchet

Enfin, tu vois bien que je le sais.

Catherine

Et moi, je sais qui vous l'a dit : c'est la Sévère... Elle ne vous a peut-être pas dit le reste ?...

Mariette Blanchet

Quoi donc ?

Catherine

C'est que, dans ce temps-là... Elle trouvait le petit champi déjà bien à son gré... et que c'est à cause qu'il n'a pas voulu la trouver au sien, qu'elle l'a fait chasser par ses menteries... Tenez, tenez, votre Madame Sévère gouvernait un peu trop votre défunt frère, et leur amitié n'était pas déjà une si belle chose... Mais vous m'en feriez dire plus que je ne veux ; je m'en vas dans le moulin arranger le lit de notre François.

Scène 13

François le Champi

Mariette entre chez Madeleine, et tire la porte.

François le Champi

Non, Catherine, j'arrangerai bien ça moi-même. Demoiselle Mariette, voulez-vous aller aider votre belle-soeur, qui veut se coucher ?

Scène 14

François le Champi, Catherine, Jeannie

François le Champi

Ah çà ! Écoute, toi, Catherine ; dis-moi, en deux mots, où en sont les affaires de la maison.

Catherine

Ah ! Mon pauvre François, tout va pour le plus mal ; car cette méchante femme nous en veut trop.

François le Champi

Ne pleure pas ; ça me gène pour entendre. Quelle méchante femme veux-tu dire ?... La Sévère ?...

Catherine

Eh ! Oui, Sévère la mal-nommée, comme tu l'appelais dans le temps ; la vilaine créature à Maître Blanchet, qui a ruiné le défunt, et qui, à présent, voudrait ruiner là veuve et l'enfant !

François le Champi

Je sais qu'elle le faisait boire, et que, quand il était comme ça tout enflambé de vin et de folie, elle lui faisait signer tout ce qu'elle voulait. Je parie qu'elle dit qu'il est mort son débiteur ?

Catherine

Elle montre un billet de quatre cents pistolet, et les gens de loi disent qu'il est bon ; mais, moi, je jurerais mon chrême et mon baptême qu'il a été payé ; car, trois jours avant de tomber malade ; notre maître lui a porté sur son cheval quatre gros sacs d'écus, je les ai vus ; et, depuis, il cherchait un papier, une quittance, qu'il disait avoir reçue ; et il est mort comme ça... parlant toujours de la chose dans son délire.

François le Champi

Ah ! C'est bon à savoir, ça ; mais comment la Sévère a-t-elle su que la quittance était égarée ?

Catherine

Hélas ! Mon Dieu, elle l'a su par une personne qui n'aurait pas dû le dire, mais qui a la langue aussi légère que la tête : par la petite Mariette, soeur du défunt.

François le Champi

Oh ! Est-ce que cette jeunesse fréquente la Sévère ?

Catherine

Que voulez-vous ! Son frère l'y conduisait, et elle veut la marier avec Jean Bonnin, son neveu...

François le Champi

Comment ! Ce petit Jean qui était si simple ?

Catherine

Il n'est plus si petit ; mais il est toujours aussi fafiot. La Sévère, qui fait métier de présenter des galants à la petite, favorise son neveu, comme de raison. La petite est coquette; elle n'ose plus aller chez la Sévère ; mais la Sévère lui parle sur les chemins, ou le dimanche à la messe. Elle la flatte, et j'ai grand'crainte qu'elle ne la gouverne trop. Par son moyen, elle sait tout ce qui se fait ici, et elle s'en servira pour nous ruiner.

François le Champi

Mais, moi, je suis là, et nous verrons bien ! Tu es sûre que Monsieur Blanchet avait payé ? Tu le lui as entendu dire ?...

Catherine

Aussi vrai que je n'ai jamais volé, moi.

François le Champi

En ce cas, c'est sûr, et c'est tout ce qu'il me faut. Tranquillise-toi, Catherine, et d'abord commençons par le plus pressé. Où est le meunier ?

Catherine

Parti, François ; on lui devait deux ans de gages.

François le Champi

Et le garçon du moulin ?

Catherine

C'est notre pauvre petit Jeannie qui fait aller le moulin à lui tout seul ; mais bientôt il n'aura pas grand'peine, car toutes nos pratiques nous ont quittés. Quand on est dans le malheur !.,. Nous sommes là sans un denier : tout est saisi, bientôt nous n'aurons pas un morceau de pain, pas un oeuf, pas un fagot !...

À Jeannie, qui sort de chez sa mère.

François le Champi

Ai-je bien fait de revenir !... Allons, Catherine, j'ai gagné un peu d'argent chez mes maîtres, et j'apporte de quoi remédier au plus gros du dommage. Nous allons racheter le nécessaire, et, quant au moulin, s'il y a du désarroi, je n'ai pas besoin de charron pour le remettre en danse... Il n'est point tard, et il faut que mon Jeannie, qui est preste comme un papillon, coure bien vite, ce soir et encore demain matin, dire à toutes nos pratiques que le moulin crie comme dix mille diables, et qu'il y a à la meule un rude meunier qui attend le grain.

Jeannie

J'y vas, j'y cours, mon François !

Catherine

Prends donc tes sabots et ton bonnet de laine !

Il sort en courant. Catherine le poursuit pour lui faire prendre son bonnet.

Jeannie

Non, non ; j'irai plus vite comme je suis.

François le Champi

À présent, Catherine, donne-moi la clef de la crédence... C'est bien toujours là que tu ranges tous les papiers ?...

Catherine

Tous les papiers du défunt y sont, et mêmement tous ceux que les huissiers ont apportés depuis. Moi, je n'y connais rien, bonnes gens !... Mais, puisque tu sais lire dans les écritures, tu vas examiner tout ça...

François le Champi

Et maintenant, va dormir, Catherine.

Catherine

Oh ! Non pas ; je ne quitte jamais notre maîtresse la nuit... Elle est si faible !

François le Champi

Mais la Demoiselle Mariette la veille bien à son tour ?

Catherine

Oh ! Ma fine, jamais ; c'est jeune, voyez-vous ; ça ne connaît pas la peine ; d'ailleurs, moi, ça m'est égal ; je dors un peu sur ma chaise ; et il y a, ma foi, bien un mois que je ne me suis pas couchée chrétiennement dans un lit deux heures d'affilée.

François le Champi

C'est pour ça que tu vas dormir dans le tien bien chrétiennement toute la nuit ; et Mademoiselle Mariette veillera sa belle-soeur ; je t'en réponds, j'y aurai l'oeil.

Catherine

Oh ! Ça fâcherait peut-être Madame Blanchet. Elle craint de contrarier cette petite ; et, d'ailleurs, il faut la veiller malgré elle.

François le Champi

Fais ce que je te dis. Vois-tu, Catherine, il faut m'obéir pour un peu de temps. Quand tout ira bien ici, tu me commanderas à ton tour.

Elle sort.

Catherine

Allons, je ne sais pas comment ça se fait, mais tu parais avoir si bonne tête et si bon coeur, que le commandement soit ton droit.

Scène 15

François le Champi

Il va devant la crédence et l'ouvre.

Il ôte sa ceinture et met l'argent dans la crédence.

Il tire un portefeuille et l'ouvre.

Il baise le portefeuille.

Il remet le portefeuille dans sa poche.

Il examine les papiers.

François le Champi

D'abord, je vas me débarrasser de ma ceinture, et serrer ici les écus que j'ai gagnés. Voilà mes six années de gages comme garçon meunier ; il ne s'en manque guère... J'ai bien fait d'économiser !... Je savais bien qu'au train dont marchait Maître Blanchet, sa femme et son enfant auraient besoin du champi un jour ou l'autre... Quant à ça... Non, il vaut mieux le garder sur moi jour et nuit, c'est plus sûr... Ça ne gêne pas, ces petits morceaux de papier fin ;... Ça ne fait pas plus de bruit dans la poche qu'une miette de pain ; dans un bonnet... C'est drôle !... Et dire que ça vaut quatre mille francs !.... Un beau champ de blé, quoi !... On ne voit pas souvent de ça dans nos campagnes ; mais, moi, je sais que c'est bon et que ça payera les dettes de Madeleine... Quant à celle qui m'a envoyé ça, bénie soit-elle, quand même ! Ô ma pauvre mère !... Vous aviez de quoi élever votre champi, mais vous avez eu peur du monde, parce que le monde est sans pitié !... Quand j'ai reçu ce cadeau-là, bien en secret, par les mains d'un prêtre, ça m'a fait d'abord plus de peine que de plaisir... Ça voulait dire : « Tiens ! voilà de l'argent, ; tu ne me connaîtras jamais... » Et moi, j'aurais mieux aimé embrasser celle qui m'a mis au monde ! Eh bien, merci, ma mère ! Tu m'as rendu un plus grand service que je ne pensais... puisque tu m'as donné le moyen de sauver celle qui m'a tenu lieu de toi ! Allons, voyons ces paperasses.

Scène 16

Jean Bonnin, François le Champi

Il regarde François à la dérobée.

Il tousse.

Jean Bonnin

Toi, je t'ai bien vu entrer, mais je ne te vois pas faire mine de sortir... Qu'est-ce que ça signifie ? Serait-ce un galant pour la Mariette ?... Un beau gars, ma foi, un jeune homme, et qui a du dequoi, d'après ses habits !... Oh ! Je te ferai causer ! J'en veux savoir le fin mot !...

François le Champi

Te voilà déjà revenu, Jeannie ?

Il tousse encore.

Jean Bonnin

Jeune homme !

François le Champi

Plaît-il ?

Jean Bonnin

Sans vous commander, peut-on vous demander si vous n'avez point vu un laurier ?

François le Champi

Un laurier ?

Jean Bonnin

Oui, un bouquet de laurier avec des rubans, comme qui dirait une engageure qu'on met à la cheminée.

François le Champi

Ah ! Bon ! Un bouquet pour demander le coeur et la main d'une jeune fille à marier ?... Je n'ai rien vu... C'est donc vous qui l'aviez apporté, ce bouquet ?

Jean Bonnin

C'est peut-être bien vous ?

François le Champi

Et si c'était moi ?

À part.

Jean Bonnin

Dame ! Faudrait s'expliquer. Voilà un homme qui est fin !

François le Champi

Eh bien, on s'expliquera quand vous voudrez, Jean Bonnin.

Jean Bonnin

Il me connaît, et je ne le connais point... Il est plus fin que moi.

François le Champi

Vous voilà tout interloqué ; on dirait que vous avez oublié votre nom, en venant ici. Au moins, vous n'auriez pas dû oublier votre parenté, car m'est avis que le neveu de Madame Sévère devrait faire un peu plus de façons pour entrer dans la maison et pour vouloir entrer dans la famille de Madame Blanchet.

Jean Bonnin

C'est-il de sa part que vous me baillez mon congé ?

François le Champi

Non, ce n'est qu'un conseil d'ami.

Jean Bonnin

Vous n'êtes point mon ami ; je ne vous connais point.

François le Champi

Eh bien, dites à votre tante que vous avez vu le champi, et qu'il est céans.

Jean Bonnin

Le champi !... Comment, c'est vous ?... C'est toi, François ?... Oh ! C'est bien différent ! Nous n'avons jamais été ennemis, que je sache... Oh bien, je veux causer avec toi ; demain, j'irai te trouver dans le moulin, et, si tu veux me rendre service, je te payerai à boire, mais, là, tout ton soûl !

François le Champi

Je ne demande pas mieux.

Jean Bonnin

Eh bien, c'est dit, à demain !... Je m'en vas... parce que je ne dois pas venir ici... C'est trop tôt !... C'est trop tôt ! La main, François ?

François le Champi

Soit !...

Il sort.

Jean Bonnin

Étais-je bête, de me molester l'esprit pour un champi !... C'est égal, je ne vas pas loin... Je veux le voir sortir... Il est fin...

Scène 17

François le Champi

Il ferme la crédence.

François le Champi

Le voilà enchanté de moi ! C'est si peu de chose qu'un champi !... On ne le craint pas, et, au besoin, on l'achète... Parce que c'est pauvre !... Bon ! Je te confesserai plus que tu ne me confesseras, toi ! Mais la diable de quittance n'est point ici : elle aura été soustraite ou brûlée par mégarde !... Diantre !...

Scène 18

Mariette Blanchet, François le Champi

Mariette Blanchet

Eh bien, vous êtes donc encore ici, Monsieur François ? Où donc est la Catherine ? Voilà ma belle-soeur endormie, et c'est l'heure de nous reposer tous.

François le Champi

Vous êtes donc bien fatiguée, Demoiselle ? À vous voir si fraîche, je ne l'aurais point cru.

Mariette Blanchet

C'est donc un tort à vos yeux d'avoir bonne mine ?

François le Champi

Non ; mais j'ai fait une comparaison de votre mine si brillante avec celle de la pauvre Catherine, et, que voulez-vous que je vous dise ?... J'ai pris plus d'intérêt à regarder la pauvre servante qui meurt comme un bon cheval sous le harnais, que la belle jeunesse qui reluit comme une aube au printemps.

Mariette Blanchet

Est-ce que Catherine s'est plainte d'être fatiguée ?... Pourquoi ne me l'a-t-elle point dit ?...

François le Champi

Le courage ne se plaint jamais ; c'est au bon coeur de deviner quand il souffre.

Mariette Blanchet

Et vous l'avez deviné ?... À ce compte, c'est Catherine qui a le courage, c'est vous qui avez le bon coeur... Et moi, qu'est-ce que j'ai ?

François le Champi

Vous avez votre beauté pour vous consoler du mal des autres.

Mariette Blanchet

C'est tout!... Savez-vous, monsieur le meunier, que, si vous me dites mes vérités, j'en sais dire aussi, et qu'on ne me gagne guère à ce jeu-là ?...

François le Champi

Dites, belle Mariette, dites ce que vous avez au fin bout de la langue. Vous voulez dire que je suis un insolent de vous parler en ami, moi qui ne suis rien, moins que rien... un champi !...

Mariette Blanchet

Oh ! Je n'ai pas eu l'idée de vous reprocher... Vous me croyez bien mauvaise, je le vois... Pourtant, nous ne nous connaissons que de tantôt ; et je pourrais vous demander de quel droit vous me souhaitez penser à votre mode.

François le Champi

Mon droit ?... Vous le connaissez bien ! C'est le droit du champi... de l'enfant qui a été recueilli ici par la charité de Madame Blanchet ;...ce qui est cause qu'il a le devoir de l'aimer comme sa mère, à seule fin de la récompenser de son bon coeur.

Mariette Blanchet

Je n'ai rien à blâmer là-dessus, Maître François, et peut-être que, vous aussi, vous prendrez une meilleure idée avec le temps.

François le Champi

Il ne tiendra qu'à vous, et je ne demande pas mieux... Voulez-vous me donner une poignée de main ?

Mariette Blanchet

C'est un peu trop tôt, je pense...

François le Champi

Vous ne voulez point ? Ce sera pour plus tard... Où allez-vous donc, Mademoiselle Mariette ?

Mariette Blanchet

Eh ! Je vas chercher mon manteau et ma coiffe pour veiller Madeleine.

François le Champi

Vous voyez bien que vous n'êtes pas seulement la plus jolie fille du monde, et que vous êtes bonne aussi, comme un petit ange ! Allons, voulez-vous me donner la main, à présent ?

François lui baise la main ; pendant ce temps, Jean Bonnin passe la tète par la porte et fait un geste de désespoir comique ; il disparaît aussitôt, et François sort après lui.

Mariette Blanchet

Puisque vous me le demandez si honnêtement...

Mariette Blanchet

Tiens !... Tiens !... Comme il m'a baisé la main ! C'est gentil, ça !... Ça n'est pas des manières de paysan...

Acte Deuxième

Scène 1

François le Champi, Jeannie, Madeleine Blanchet, Catherine

À Jeannie.

François le Champi

Allons, Madame Blanchet, il faut vous promener souvent pour reprendre vos forces ; voilà le printemps, le rossignol qui chante, la rivière qui cause, le soleil qui se fait clair et beau, Soutiens-la bien, petit, car elle n'est pas encore des plus fortes, notre mère mignonne.

Jeannie

N'aie pas peur, mon François, je la conduirai aussi adroitement que tu me conduisais quand j'étais petit.

Madeleine Blanchet

Oh ! Je ne tarderai pas à vous aider à l'ouvrage, mes pauvres enfants ; je me sens tous les jours mieux.

Catherine

Dame! Ça été un peu long ; mais voilà que vous reprenez comme un rejet. M'est avis, Madame Blanchet, que la maladie vous a rajeunésie ; vous voilà aussi blanche qu'une bourgeoise, et ça ne vous gâte point. C'est pourtant à ce François là que nous devons le contentement de vous voir guérie!

Jeannie

Oui, c'est à lui ; depuis trois mois qu'il est revenu à la maison, il nous a porté bonheur en tout.

Madeleine Blanchet

Je le crois bien ! Il s'y emploie du matin au soir. Eh bien, tu parais soucieux, François ?

Catherine

Je sais ce qu'il a ; quelqu'un nous a dit ce matin que la Sévère voulait recommencer ses chicanes au sujet du billet de quatre mille francs de Monsieur Blanchet.

Madeleine Blanchet

Ah ! Mon Dieu, elle n'y a pus renoncé ? Ce serait notre ruine.

Catherine va à la fenêtre.

François le Champi

Elle n'oserait, ce sont des menaces pour vous effrayer ; mais soyez sûre qu'elle ne s'embarquera pas dans une si mauvaise affaire.

Madeleine Blanchet

Si pourtant mon mari n'avait pas payé !

François le Champi

C'est ce que je saurai, pas plus tard qu'aujourd'hui ; j'ai trouvé un prétexte pour y aller, chez la Sévère, et j'y vais de ce pas.

Elle ferme la porte du fond.

Catherine

Oh ! Ma fine, vous n'aurez pas besoin d'aller, bien loin, car la voilà qui vient ici.

Madeleine Blanchet

Ici, la Sévère ! elle ose venir chez moi ? Oh ! C'est une grande hardiesse !

Il montre la chambre de Madeleine.

François le Champi

Oui, bien grande ; mais elle n'y reviendra pas deux fois, car je veux la recevoir. Sortez par ici, ma chère mère, pour ne la point rencontrer, et promenez-vous au bout du jardin pour ne la point entendre, ça ne vous ferait que du mal.

Catherine

Il paraît qu'elle n'a point osé se risquer seule, car elle amène ici son gros innocent de neveu, qu'elle veut faire épouser à Mademoiselle Mariette.

Catherine sort.

François le Champi

C'est bon, va au-devant d'eux, et dis-leur que la demoiselle est ici.

Madeleine Blanchet

Mais où donc est-elle, Mariette ?

François va vers la fenêtre.

François le Champi

Chez la Sévère, comme tous les jours ; mais elles n'auront pas suivi le même chemin et ne se seront pas rencontrés.

Madeleine Blanchet

Mon Dieu, est-il possible que cette enfant s'obstine dans une pareille amitié ? Ah ! Je l'entends, cette vilaine femme. Allons-nous-en, mon Jeannie ; et toi, François, ne te querelle pas avec son neveu.

Madeleine et son fils sortent par la porte de côté.

François le Champi

Ah ! Pour cela, il n'y a point de danger.

François le Champi

À nous deux, maintenant, dame Sévère !

Scène 2

Sévère, François le Champi, Jean Bonnin

Sévère

Eh bien, cette grosse niaise de servante qui nous disait que la Mariette était céans !Je ne vois que le beau meunier à la veuve.

François le Champi

Dites le serviteur de Madame Blanchet, pour vous obéir, pas moins, dame Sévère.

Sévère

Ah ! Tu es devenu bien honnête avec les années, champi ; tu n'étais pas comme ça quand on t'a chassé de la maison.

François le Champi

Puisque, par l'effet de votre bonté, j'ai été forcé de voyager, Madame Sévère, c'est à vous que j'ai l'obligation d'avoir appris l'honnêteté ; et, s'il vous plaisait me laisser causer un brin avec vous, vous ne me trouveriez peut-être plus si mal éduqué que par le temps passé.

À part.

À Jean Bonnin.

Sévère

Tiens, il a appris à parler, ce garçon-là. Et il est, ma foi, devenu joli homme tout à fait, Eh bien, qu'est-ce que tu fais là, comme un nigaud, à regarder les images de la cheminée ? Dirait-on pas que tu as froid ! Il faut être plus dégourdi que ça quand on vient voir sa belle. Allons, éveille-toi, cherche-la dans le moulin ou dans le verger, puisqu'elle n'est point dans la maison.

François le Champi

Vous souhaitez voir notre jeune demoiselle ? Je crois bien qu'elle est allée jusque chez sa cousine Fanchon.

Il sort.

Jean Bonnin

Diantre ! Ce n'est point tout près d'ici ! C'est égal, je m'en y vas.

François le Champi

Va, mon garçon, et tâche de la rencontrer.

Scène 3

Sévère, François le Champi

Sévère

Eh bien, qu'est-ce que vous avez à nous conter, le beau meunier ?

François le Champi

Je voulais vous parler d'affaires, mais vous dites là un mot... Dame ! On vous en conterait bien, si on l'osait ! C'est que vous êtes diantrement belle femme, da ! Vous n'avez point empiré, depuis que je ne vous ai vue d'aussi près ; vous êtes encore fraîche comme une guigne, et je ne m'étonne point que défunt Maître Blanchet eut perdu l'esprit à cause de vous !

Haut.

Sévère

Je vois ce que c'est ; on me flatte, on a peur. Voyons, c'est-il par malice, ou par enjôlerie, que tu me contes ces sornettes-là ? Crois-tu que je ne sache pas où tu veux en venir ?

François le Champi

Oh ! Pouvez-vous dire ça ! Vous savez bien que, pour de la malice, je n'en ai jamais été cousu... Vous vous mettez dans l'esprit que je vous demande grâce pour cette pauvre Madame Blanchet, qui a son sort entre vos mains, et que je voudrais vous amener à un petit arrangement ? La vérité est que cette femme est malheureuse et qu'il ne dépendrait que de vous de la mettre sur les chemins, une besace au dos et un bâton de misère à la main.

À part.

Sévère

Sans doute, il ne tient qu'à moi. Et c'est à quoi je ne manquerai point, si je puis.

François le Champi

Oh ! Vous ne feriez point une pareille chose ! Vous avez le coeur trop bien placé, et vous ne voudriez point non plus lui subtiliser l'amitié de sa petite belle-soeur, qu'elle aime comme son enfant, et qu'elle élève depuis quasiment cinq ou six années.

Ils vont s'asseoir à droite.

Sévère

Ah ! Nous y voilà !... Nous savons tous que la petite a du bien, qu'on serait assez aise d'en conserver la tutelle pour parer à de gros embarras, sauf à lui rendre des comptes plus tard, comme on pourra ! On voudrait bien l'empêcher de venir chez moi, parce qu'elle risque d'y rencontrer galant à son gré, et que le plus tard on la mariera, le plus longtemps on verra reluire ses écus ; mais la petite a une bonne tête. Dieu merci, on ne la renfermera pas comme un oiseau dans une cage. Elle n'a ni père ni mère, elle fait ce qu'elle veut, pense comme elle l'entend, et le mari qu'elle choisira, il faudra bien qu'on s'en accommode !

Haut.

François le Champi

C'est donc comme cela qu'on endoctrine cette jeunesse ! Moi, je ne vous en dirai rien, Madame Sévère. Je ne sais pas toutes ces affaires-là, et ne me mêle point de ce que veut ou ne veut pas la demoiselle de céans. Je sais seulement qu'il y a des personnes qui, pour avoir plus d'âge et de corpulence, n'en sont pas moins bonnes à regarder.

Haut.

Sévère

Diantre ! Il me regarde avec des yeux !... C'est qu'il a fièrement bonne mine, ce garçon-là ! Allons ! Qu'est-ce que tout ça signifie ? Est-ce pour ton compte ou pour celui de la Veuve Blanchet que tu me flattes ?

François le Champi

Oh ! Pour le compte de Madame Blanchet, à quoi bon ? Vous ne lui voulez point de mal ! Vous êtes si bonne vous vous divertissez un peu à lui donner du tourment ; mais vous êtes trop juste pour vouloir réclamer ce qui ne vous serait point dû !

Sévère

Ce qui ne me serait point dû ? Est-ce que quelqu'un ici se permet d'en douter ?

François le Champi

Dame ! Oui, un peu...

Sévère

Ah ! Voilà qui est fort ! Défunt Blanchet m'a-t-il fait des billets, oui ou non ?

François le Champi

Oh ! Oui.

Sévère

Et m'a-t-il jamais payée ?

François le Champi

Eh ! Oui.

Sévère

On ose dite ça ? Où est ma quittance ? Peut-on me la montrer, ma quittance ?

Ils se lèvent.

François le Champi

Parbleu ! Oui.

Sévère

Comment, oui, oui ? Il n'y a pas besoin de tant crier, je ne suis point sourde. Faites-la donc voir, cette quittance ; je serais bien aise qu'on me la fît voir!

À part.

François le Champi

On vous la fera voir devant les juges si vous voulez plaider ! Elle est bien inquiète.

Avec un rire forcé.

Sévère

Ah ! Bien, je connais ça ; on veut m'éprouver, on croit me faire peur ! Tu joues mal ton rôle, champi ; tu as cru me prendre au piège. Mais c'est peine perdue, mon gars ; je suis dans mon droit, et je plaiderai jusqu'à ce qu'elle paraisse, cette fameuse quittance.

À part.

Il tire un papier de sa poche en ayant l'oeil sur tous les mouvements de Sévère.

François le Champi

Vous voulez donc la voir absolument, cette pauvre quittance du bon Dieu ? Voyons jusqu'où elle ira ! Le premier papier venu ! Oh ! Elle est écrite de votre belle main, Madame Sévère, et, quand je l'ai retrouvée, j'ai eu envie de baiser votre signature.

Sévère

Ce ne peut être ma signature, voyons !...

François le Champi

Prenez donc garde, Madame Sévère, vous allez vous échauffer le sang ! Et, à cette heure, auriez-vous point affaire à votre logis ? J'ai dans mon idée que vous feriez bien d'y retourner, car il y a ici un bon bras...

Sévère

Malheureux, tu oses menacer une femme !

François le Champi

Non pas, non pas ; je dis qu'il y a ici un bon bras pour vous reconduire, si vous voulez l'accepter.

Sévère

J'entends, et c'est bien assez ; mais ne crois pas, champi, m'avoir fait peur ni regret ; vous direz du mal de moi ! Je ne m'en embarrasse guère, et vous verrez comme je sais prendre les devants.

François le Champi

À cela, il n'y aura rien de nouveau !

Elle sort.

Sévère

Si fait, il y aura du nouveau, et, si vous parlez mal de moi, vous en entendrez parler aussi. Ah ! C'est comme ça ! Tu as voulu me jouer ! Je m'en vas, mais vous ne tarderez point à me revoir, et je ne me tiens pas loin. À bientôt, beau meunier.

Scène 4

François le Champi

François le Champi

J'en étais bien sûr, elle a donné dans le piège ; elle ne plaidera point ; pour être malhonnête, on n'est pas toujours habile ! Mais j'ai peut-être été un peu vite avec elle ; elle s'en va furieuse !... Ah ! Qu'elle ne lâche point un mot contre Madeleine !...

Scène 5

François le Champi, Mariette Blanchet

François le Champi

Ah ! Vous voilà de retour, demoiselle ?

Mariette Blanchet

Eh bien, François, qu'est-ce que ça vous fait que je sois ici ou ailleurs ?

François le Champi

Ça ne me regarde point, et pourtant j'y fais attention, comme vous voyez...

Mariette Blanchet

Allons, laissez-moi, et gardez vos observations pour vous ; je ne suis pas en humeur de me laisser taquiner aujourd'hui.

François le Champi

J'en sais bien la cause, et ne vous la demande point.

Mariette Blanchet

Quelle cause est-ce que vous supposez ?...

François le Champi

C'est donc vous qui me questionnez à cette heure ? Eh bien, j'obéirai à votre premier commandement... Je garde mes idées pour moi.

Mariette Blanchet

Eh ! Vous m'impatientez ; qu'est-ce que vous voulez me donner à entendre ? Vous êtes toujours après moi.

François le Champi

Non ; c'est vous qui voulez me forcer à parler, et c'est moi qui veux me taire.

Mariette Blanchet

Qui donc est venu ici, que je vois les chaises dérangées ?

François le Champi

Vous voyez bien que vous m'abîmez de questions ; qu'est-ce que ça vous fait que les chaises soient dérangées ?

Mariette Blanchet

Ça m'est fort égal ; mais je dis qu'il est venu ici quelqu'un.

François le Champi

Vous ne l'avez donc pas rencontrée ?

Mariette Blanchet

Qui ?

François le Champi

Vous en venez pourtant !

Mariette Blanchet

D'où ?

François le Champi

Est-ce que je vous le demande ?

Mariette Blanchet

Ah ! Finissez ces jeux-là, François, ou nous nous brouillerons ensemble.

François le Champi

Est-ce que c'est possible !

Mariette Blanchet

Quoi ?

François le Champi

De nous brouiller.

Mariette Blanchet

Vous croyez donc que nous sommes trop bons amis pour ça ?

François le Champi

Tout au contraire ; je crois que nous sommes brouillés de naissance, et que nous n'y pouvons rien changer.

Mariette Blanchet

Voilà une parole bien aimable !

François le Champi

Il faut qu'elle vous plaise, puisque vous me la demandez.

Mariette Blanchet

Moi, je vous la demande ?

François le Champi

N'auriez-vous pas trouvé mauvais si je l'avais entendu autrement ?

Mariette Blanchet

Oh ! Que vous me tourmentez, François ! Voyons, il n'y a qu'un mot qui serve, et, si c'est cela, il faut le dire : vous me détestez ?

François le Champi

Ma foi, vous le mériteriez bien !

Mariette Blanchet

Allons ! Dites ce que vous avez contre moi; ce sera plus tôt fini.

François le Champi

Vous êtes déjà lasse de la dispute ! Vous êtes donc malade aujourd'hui ?

Mariette Blanchet

Il y aurait de quoi l'être, d'être toujours moquée, molestée et blâmée par vous !

François le Champi

Quand vous voudrez que je vous parle sérieusement et de bonne amitié, vous me le ferez savoir.

Mariette Blanchet

Eh bien, je vous le demande tout de suite ; dépêchez-vous, ou je m'en vas !

François le Champi

Vous y retournez sitôt ?

Elle pleure.

Mariette Blanchet

Ah ! C'est trop, je n'en peux pas supporter davantage !

François le Champi

Voilà que vous vous en prenez à vos beaux yeux, à présent, Mariette ?

Mariette Blanchet

Ça vous fait plaisir de me chagriner et de me mettre hors de moi ! Réjouissez-vous donc, vous avez votre divertissement comme vous l'avez souhaité.

François le Champi

Voyons, Mariette, ne pleurez point et ne prenez point en mal ce que je vas vous dire : il ne faut plus aller chez la Sévère, ma bonne demoiselle ; ce n'est pas la place d'une personne comme vous.

Mariette Blanchet

Et qui vous dit que je la fréquente déjà tant ?

François le Champi

Vous avez beau vous en cacher, je vous dis, moi, que vous y allez un peu plus souvent que tous les jours, et que vos moutons ont gardés par le tiers et le quart (qui cause de vous), tandis que vous courez sur des chemins où vous auriez dû laisser pousser l'herbe bien haute, avant que d'y mettre le pied ! Je sais bien qu'on se divertit et qu'on est fêtée au logis de la Sévère. On y rencontre des galants qui, tous, sont pour le bon motif ; car vous êtes riche, et vous pourriez vous passer d'être belle, avec les prétendants que la Sévère vous présente à choisir ; mais ça flatte toujours d'être courtisée et louangée, et, pour ce plaisir-là, vous ne craignez pas de faire à Madeleine un chagrin qui lui fend le coeur.

Elle se lève.

Mariette Blanchet

Madeleine ! Madeleine ! Pourquoi me parlez-vous de Madeleine ? Elle sait bien que je ne songe point à la chagriner ; mais vous, si vous avez du déplaisir, dites-le, et je verrai ce que j'ai à répondre. Pourquoi est-ce que vous fourrez toujours ma belle-soeur là dedans ?

François le Champi

Mariette, il ne manque pas de gens qui aimeraient à vous persuader à leur profit ; mais, quant à moi, je ne saurais le faire au détriment de l'amitié que vous devez à Madeleine.

Mariette Blanchet

Toujours Madeleine ! Elle a ses raisons pour m'empêcher de me marier.

François le Champi

Oh ! Fi ! Demoiselle, voilà la Sévère qui parle par votre bouche. Eh bien, je vous dis, moi que Madeleine vous aime plus que vous ne méritez ; la pauvre chère âme ne sait que se désoler, et, vous connaissant précipiteuse et combustible comme votre défunt frère, elle craint d'augmenter le mal en vous contrariant ; elle espère que, de vous-même, vous vous dégoûterez de son ennemie ; mais, puisque vous n'avez pas le coeur de blâmer ce qui est méprisable, Madeleine devrait vous arrêter au penchant de votre perdition.

Mariette Blanchet

Oui-da, et pardi, on va obéir comme un enfant de deux ans aux volontés d'une belle-soeur ! Dirait-on pas que je lui dois soumission ? Et où prend-elle que je perds mon honneur ? Dites-lui, s'il vous plaît, qu'il est aussi bien agrafé que le sien, et peut-être mieux. Je sais qu'en allant chez la Sévère je n'y fais point de mal, et cela me suffit.

François le Champi

À savoir. Et tenez, Mariette, vous avez trop de presse d'y aller ; n'y retournez plus, croyez-moi, ou, à la parfin, je croirai que vous n'y allez à de bonnes intentions.

Elle rajuste sa coiffe devant le miroir.

Mariette Blanchet

C'est donc décidé, maître François, que vous allez faire toujours le maître d'école avec moi ? Vous vous croyez l'homme de chez nous, le remplaçant de mon frère, pour me faire la semonce ! Je vous conseille de me laisser en repos. Votre servante ! Si ma belle-soeur me demande, vous direz que je suis chez la Sévère, et, si elle vous y envoie me chercher, vous verrez comment vous y serez reçu.

Il sort par la chambre de Madeleine.

François le Champi

À votre aise, demoiselle ! Je quitte la partie, et vous laisse le chemin libre ; ne craignez point que j'aille contrarier vos amoureux, ça ne se fait que pour les personnes que l'on tient en grande amitié et en grande révérence.

Scène 6

Mariette Blanchet

Elle se jette sur une chaise et sanglote.

Mariette Blanchet

Ah ! Que voilà de mauvaises paroles ! Il n'a point d'amitié pour moi.

Scène 7

Sévère, Mariette Blanchet

Sévère

Eh bien, qu'est-ce que je vois ! Ma pauvre mignonne tout en larmes ? Ah ! Je le vois bien, Mariette, on vous moleste par trop, ici !

Mariette Blanchet

Non, ce n'est pas ça ! C'est un chagrin que j'ai.

Sévère

Pauvre petite chère amie ! La voilà qui a ses jolis yeux rouges comme braise ! Ah ! Mariette, Mariette, vous n'avez point de fiance envers moi et vous ne me dites point tout !

Mariette Blanchet

Qu'est-ce que vous voulez donc que je vous dise, Sévère ? Ce que j'ai, je ne le sais pas moi-même !

Sévère

Moi, je le sais ; votre belle-soeur vous déteste, parce que vous êtes trop jeune et trop gentille, à côté d'elle ; ça marque trop son âge, et c'est autant par jalousie que par intérêt qu'elle veut vous empêcher de plaire aux hommes.

Mariette Blanchet

Je n'ai jamais dit ça. Sévère, ne me faites pas dire ça ! Je vous dis que mon chagrin me vient de moi-même !

Sévère

Alors, mignonne, c'est que vous avez une peine d'amour, et je gage que je sais pour qui ?

Mariette Blanchet

Si vous le savez, dites-le donc, car, pour moi, je n'oserais me fier aux idées qui me viennent dans la tête.

Sévère

Je n'irai pas par quatre chemins, Mariette ; vous avez du goût pour mon neveu, pour ce pauvre Jean Bonnin, qui n'ose point vous parler, parce qu'il est honteux, cet enfant-là, et alors, vous croyez qu'il ne vous aime point. Mais, moi, je vous dis qu'il en tient pour vous autant que vous pouvez le souhaiter. Je suis venue avec lui, justement parce qu'il veut vous présenter sa demande, et parce que je prévois qu'il sera mal reçu ici, et que je n'entends point qu'on lui fasse d'affront. Il est votre amoureux attitré, puisqu'il vous plaît ; vous avez le droit de le recevoir, comme il a celui de vous fréquenter ; et, si votre monde veut l'éconduire, il faut que je sois là, pour vous donner protection et savoir qui, de vous ou de votre belle-soeur, est céans la fille à marier.

Mariette Blanchet

Votre neveu est venu ? Je ne le vois point.

Sévère

Votre meunier l'a envoyé chez votre cousine Fanchon, disant que vous y étiez.

Mariette Blanchet

Je n'y étais point, et il le savait bien, puisqu'il épie tout ce que je fais.

Sévère

Ah ! Le champi s'est amusé à faire courir mon neveu comme ça pour se gausser de nous ?

Mariette Blanchet

Dites donc, Sévère, est-ce que vous penseriez, d'après cela et d'autres choses encore que je vous dirai, que notre meunier serait comme jaloux, comme amoureux de moi ?

Sévère

Voyez-vous ce drôle ! Il se permet aussi de vous en conter ? Vous ne me l'aviez jamais dit, Mariette.

Mariette Blanchet

Non, Sévère, il ne m'en conte point ; tout au rebours, il me contrarie et me reprend sur toutes choses. Il a une façon d'être avec moi, à quoi je ne comprends rien ; tantôt complaisant et amiteux, comme si nous étions frère et soeur ; tantôt grondeur et répréhensif, comme s'il se croyait mon oncle ou mon parrain.

Sévère

Franchement, Mariette, ce païen de meunier vous a jeté un charme.

Elle se met à pleurer. Sévère la flatte et la caresse.

Mariette Blanchet

Eh bien, je crois que vous avez dit le fin mot, Sévère, c'est comme un charme qu'il a jeté sur moi ! Tant plus il me moleste, tant plus je suis obligée de penser à lui ! Les plus belles louanges des autres ne me font qu'un petit plaisir ; le moindre mot de lui me rend fière et me contente... Vous direz peut-être que c'est la coquetterie qui me tient, et le dépit que j'ai de voir qu'il sait si bien se défendre de moi. C'est possible, mais, pas moins, j'en sèche de souci... Quand je vas chez vous faire la charmante avec d'autres, c'est tout bonnement parce que j'enrage contre lui, et que je voudrais le faire enrager contre moi ! Quand je crois que je l'ai rendu jaloux, je suis contente, et, quand je crois qu'il ne l'est point, je voudrais être morte !

Sévère

Je m'étais toujours doutée de çà !

Scène 8

François le Champi, Sévère, Mariette Blanchet

Il écoute sans se montrer.

François le Champi

Déjà la Sévère à l'oeuvre !

François est au moment de se montrer, il fait un geste d'indignation et se cache de nouveau.

Sévère

Oh ! Foin du champi ! Comment, mignonne, une fille de votre rang épouserait un champi ! J'en aurais honte pour vous, ma pauvre âme, et encore ce n'est rien ! Il vous le faudrait disputer à votre belle-soeur, car il est son bon ami , aussi vrai que nous voilà deux !

Mariette Blanchet

Là-dessus, Sévère, je ne puis vous croire ; ma belle-soeur est une honnête femme, et, d'ailleurs, elle est d'un âge...

Sévère

Elle n'a guère que trente ans, et ce champi n'était encore qu'un galopin, que... Est-ce que vous ne savez point la cause pourquoi votre frère l'a chassé ?

Mariette Blanchet

Vous me l'avez déjà donné à entendre, mais...

Sévère

Mais vous en doutez ? En ce cas, vous êtes la seule, car tout le monde sait bien qu'un beau jour votre frère le trouva en grande accointance avec sa femme et l'assomma à bons coups du manche de son fouet, puis le jeta hors de son logis.

François le Champi

Oh ! Menterie abominable!

Mariette Blanchet

Vous ne mentez point, Sévère ? Vous en feriez serment?

Sévère

Je le tiens du pauvre défunt, qui n'était point si heureux ni si honoré chez lui qu'on veut bien le dire.

Mariette Blanchet

Et alors, il tentera de l'épouser, à présent qu'elle est veuve ?

Sévère

Savoir ! Il parait qu'il commence à s'en dégoûter, puisqu'il vous honore de son attention ; mais c'est un grand innocent qui, sa vie durant, sera gouverné par la veuve, et vous n'aurez de son amitié que ce qu'il conviendra à la veuve de vous en laisser. Voyez si ça vous flatte !

Mariette Blanchet

Si c'est là le train qu'elle mène, je lui conseille de me blâmer et de vous critiquer, à présent ! Eh bien, je vas la saluer, moi, et m'en aller demeurer avec vous ; et, si elle s'en offense, je lui répondrai, et, si elle veut me contraindre, je plaiderai, et la ferai connaître pour ce qu'elle est, entendez-vous !...

Sévère

La loi vous donnera tort, parce que vous êtes mineure ; il y a un meilleur remède, mignonne : c'est de vous marier au plus vite ; elle ne vous refusera pas son consentement, parce qu'elle doit voir que le champi vous courtise. Vous ne pouvez pas attendre, voyez-vous, parce qu'on dirait bientôt de vilaines choses,et personne ne voudrait plus vous épouser. Mariez-vous donc, et prenez celui que je vous conseille.

Mariette Blanchet

C'est dit, je vous donne ma parole; allez chercher votre neveu, Sévère, et qu'il vienne tout de suite ici faire sa demande.

Elle sort par le fond ; Mariette remonte à sa chambre.

Sévère

C'est ça ; courage, mon enfant ! Voilà comment il faut mener les affaires !

Scène 9

François le Champi

Il s'assied.

Se levant.

Il va pour entrer dans la chambre de Madeleine.

Il va jusqu'à la porte et il revient précipitamment.

Il se retire vers la cheminée.

François le Champi

Oh ! J'en ai lourd comme un rocher sur le coeur ! Oh ! Méchante ! Méchante Sévère ! Et cette petite jeunesse de Mariette qui croit à cela !... Mon Dieu, que le monde est vilain, et que les coeurs sont injustes !... Est-ce que je serais devenu fou ? Où diantre la Mariette a-t-elle pris que j'étais amoureux d'elle ? Mais Madeleine !... Dire que je me permets d'être amoureux de celle-là... Par exemple, faut avoir une insolence ! Et pourtant, Monsieur Blanchet m'a renvoyé par jalousie ! Est-ce possible ? Oser dire qu'il m'a frappé ! Ah ! Je n'avais pas dix-sept ans, mais je l'aurais mis en menus morceaux ! Ah ! Pauvre chère femme... quand j'ai été petit, on t'a tourmentée à cause du pain que tu me faisais manger ;... quand j'ai été grand, on t'a offensée et humiliée pour l'honnête amitié que tu me portais ! J'ai toujours été pour toi une cause de dommage et de chagrin ! Mon Dieu, ces idées-là me troublent la tête, et je suis comme si je marchais sur un brasier !... J'en ai comme de la honte, comme de la colère, comme de la peine, et je ne sais quoi encore qui fait que le coeur me saute, comme si j'étais content... Être le mari de Madeleine ! Et pourtant, elle m'a bien aimé comme son enfant, et ça, c'est la plus grande et la plus belle des amitiés qu'une femme puisse donner ; les autres ne viennent qu'après... Elle ne me méprise point pour être champi, elle ! J'ai encore mes quatre mille francs, toutes les dettes payées, et je serais bien pour elle un bon parti, comme ils disent. Elle ne regarde point et l'argent ; mais, à cause de son fils, elle doit consulter la raison... Il faut un homme ici pour travailler le bien et gouverner les affaires, il faudra toujours qu'elle se remarie... Se remarier avec un autre que moi !... Tonnerre !... Ah ! C'est moi ! C'est moi qu'il faut qu'elle choisisse ; comment donc se fait-il que je n'y aie jamais songé ? Merci, mon Dieu, c'est vous qui avez forcé le diable à se confesser ; merci, Sévère ! C'est vous qui, en voulant me faire du mal, m'avez enseigné mon devoir... Je m'en vas tout de suite trouver Madeleine, et lui conter tout ça, car j'en ai la fièvre ! Ah ! Bon, la voilà qui rentre... Mais Jeannie est avec elle !... Non, il s'en va... Allons !... Voilà qui est drôle !... Je n'ose point ! Non, vrai, je n'ose point ! J'ai honte ! Et de quoi donc ? Est-ce que tu as peur, champi, avec ta chère mère Madeleine ? Allons donc ! François, du courage ! La voilà qui vient par ici ; j'ai comme un éblouissement,... comme une idée de me sauver !...

Scène 10

Madeleine Blanchet, François le Champi

Madeleine Blanchet

Te voilà ! Eh bien, tu as vu la Sévère... Que s'est-il passé ?

François le Champi

Ah ! Oui... La Sévère !... Je l'ai vue et entendue. Elle n'osera plaider ; mais vous n'avez point fini avec elle... sa méchanceté est grande, et tant qu'elle vivra, elle tentera de vous faire des ennemis.

Madeleine Blanchet

Je n'en doute pas ! Mais, la méprisant trop pour vouloir en tirer vengeance, je n'ai que faire de savoir le mal qu'elle peut dire de moi.

François le Champi

Oh ! Je n'ai garde de vous le répéter ! Je n'oserais... Mais il faut que je vous prévienne d'une chose : c'est qu'elle va revenir ici tout à l'heure.

Madeleine Blanchet

Encore !...

François le Champi

Elle veut commencer à se venger de vous, en vous brouillant avec la petite Mariette... et, pour cela, elle doit vous la demander en mariage pour son neveu.

Madeleine Blanchet

Jean Bonnin ?... Il ne lui convient pas ! Elle a trop d'esprit pour se soumettre à un homme qui n'en a point.

François le Champi

Oh! ne craignez pas qu'elle se soumette à personne... Elle le fera marcher !... Elle a une tête !... Il est riche, il est honnête garçon et ne tient point de sa tante. C'est l'homme qu'il faut à Mariette, croyez-moi, ma chère mère... Et, d'ailleurs, tant plus vous voudrez l'en dégoûter, tant plus elle s'y obstinera.

Madeleine Blanchet

François, avant de te répondre là-dessus, il faut que tu me donnes ton coeur à connaître, car je veux de toi la vérité.

François le Champi

Soyez assurée, ma chère mère, que je vous ai donné mon coeur comme à Dieu, et que vous aurez de moi vérité de confession.

Madeleine Blanchet

François, voilà que tu es dans tes vingt-deux ans, et que tu peux songer à te marier !... N'aurais-tu point d'idées contraires ?

François le Champi

Non, non, Madame Blanchet,... je n'ai point d'idées contraires... à la vôtre..

Madeleine Blanchet

Je m'attendais, à ce que tu me dis... Eh bien !... Puisque j'ai deviné ton idée, François, sache donc que c'est la mienne aussi.

François le Champi

Oh ! Que me voici réconforté par cette parole-là !... Ma chère Madeleine !... J'en suis étouffé de joie, et je ne sais comment vous remercier de m'avoir si bien compris.

Madeleine Blanchet

J'y avais peut être songé avant toi !

François le Champi

Vrai ?... Oh !... Qu'est-ce que vous me dites là ! Il y a peut-être bien longtemps que j'y songe sans y penser et sans oser me questionner là-dessus.

Madeleine Blanchet

C'est bien ce que je voyais ; j'attendais à connaître si la personne te prendrait en amitié ;... et vous vous donniez parfois tant de dépit l'un à l'autre, que je n'osais m'y fier... Mais ce dépit-là commence à devenir bien clair pour moi, et je pense qu'il est temps que vous vous disiez la vérité. Eh bien, donc !... Pourquoi me regardes-tu d'un air confondu ?

François le Champi

Je voudrais bien savoir de qui vous me parlez, ma chère mère, car, pour moi, je n'y comprends rien.

Madeleine Blanchet

Non, vraiment ? Tu ne sais pas ? Est-ce que tu voudrais m'en faire un secret ?

François le Champi

Un secret à vous ? Oh ! Vous me traitez bien mal, Madeleine, et ne me connaissez point. Tenez, je me sens comme si j'allais étouffer, comme si j'allais me fâcher, comme si j'allais pleurer !...

Madeleine Blanchet

Eh bien, enfant, tu as du chagrin ! Parce que tu es amoureux, et que les choses ne vont point comme tu voudrais !...

François le Champi

Bien vrai, elles vont tout au rebours !

Madeleine Blanchet

Tu vois bien, tu as, du dépit ; mais, moi, je t'assure que Mariette n'aime point Jean Bonnin, et qu'elle ne se retourne vers lui que par un dépit pareil au tien. Est-ce que je ne vois point ce qu'il y a au fond de vos petites fâcheries ? Va, c'est un grand bonheur pour moi de penser qu'elle t'aime, et que, marié à ma belle-soeur, tu demeureras près de moi et seras dans ma famille ! Que je pourrai, en vous logeant, en travaillant pour vous, en élevant vos enfants, m'acquitter de tout le bien que tu m'as fait ; par ainsi, assure-moi donc ce bonheur-là, et guéris-toi de ta jalousie. Si Mariette aime à se faire brave, c'est qu'elle veut te plaire ; si elle est devenue un peu fainéante, c'est qu'elle pense trop à toi ; et si elle me répond avec un peu d'humeur, c'est qu'elle a du souci, et ne sait à qui s'en prendre ; mais la preuve qu'elle est bonne et qu'elle veut être sage, c'est qu'elle te souhaite pour son mari.

François le Champi

C'est vous qui êtes bonne, Madame Blanchet ; car vous croyez à la bonté des autres, et vous êtes trompée. Tenez, je ne suis pas venu ici pour vous y apporter la brouille et la défiance ; mais vous m'obligez à vous dire que cette fille ne vous aime point ; et vous pensez après cela que je peux l'aimer ? Allons ! C'est vous qui ne m'aimez plus...

Elle va s'asseoir dans le fauteuil.

Madeleine Blanchet

Eh bien, François, qu'est-ce que ça veut dire ! C'est la première fois de ta vie que tu me fais des reproches. Ne t'en va donc pas comme ça ; ce serait mal, vois-tu, et il ne faut pas se quereller avec une mère, comme on peut le faire avec une amoureuse.

François le Champi

Oh ! Vous en connaissez la différence mieux que moi. Laissez-moi prendre l'air, Madame Blanchet, je reviendrai tout à l'heure ; mais, pour le moment, je me sens affolé de chagrin.

Madeleine Blanchet

Tais-toi, et reste. J'entends la voix de cette sévère ; ne me quitte pas, François ; cette, femme-là me fait autant de mal que de peur !

François le Champi

Non, non, ne craignez rien, ma chère mère, je suis là et je reprends mes esprit ?

Scéne Xi

Sévère, Jean Bonnin, Madeleine Blanchet, Mariette Blanchet, Catherine, François le Champi

Sévère et Jean entrent parle fond. Mariette descend de sa chambre.

Sévère

Excusez si je vous dérange de votre compagnie, Madame Blanchet ; mais je ne viens point ici pour y prendre racine. Puisque vous étiez avec votre confident, vous pouvez savoir ce qui m'amène; et, d'ailleurs, voilà mon neveu qui vous le dira en personne, et qui n'est point disposé à se laisser éconduire par des étrangers.

Il salue à droite et à gauche.

Il tousse.

Jean Bonnin

Doucement, ma tante !... Il n'est point nécessaire de le prendre sur ce ton-là ; je parlerai bien moi-même. - Madame Blanchet et la compagnie par le respect que je vous dois, je me rends auprès de vous pour le motif du mariage, à celles fins de vous témoigner ce que j'en pense ; vous demandant, premièrement de vos nouvelles au sujet de votre santé, laquelle me sera toujours sensible, ainsi que le coeur et la main de mademoiselle la citoyenne Mariette Blanchet, ici présente, votre honorée belle-soeur et ma légitime épouse, s'il plaît à Dieu et à votre bon consentement ;... laquelle je vous prie de me donner pour femme, sans vous offenser de mon discours, et de croire à mes bonnes intentions que vous devez considérer au rapport de mon petit avoir dont je peux vous rendre bon compte et bien assorti aux apports de Mademoiselle Blanchet, qui seront toujours, ainsi que je le dois, en état de bonne gestion, et ma femme pareillement, sans en excepter ma future belle-soeur, au vis-à-vis de qui je prétends me comporter honnêtement, et cultiver ses biens, si faire se peut, selon ma suffisance et la connaissance que j'en ai reçue. Par ainsi, Madame Blanchet, vous comprenez la conséquence de la chose et l'exposition que je vous en fais, du mieux qu'il me sera donné, et pour la suite de mes jours, en vous admonestant à bonnes intentions, de me bien comporter, ainsi que les enfants qui en pourront résulter, dont vos bons exemples seront toujours devant leurs yeux. Souffrez-moi donc d'en recevoir votre parole en vous transmettant la mienne... que j'en retranche si quelque chose vous en a déplu... et encore que...

Mariette descend la scène.

Madeleine Blanchet

Jean Bonnin, mon enfant, vous devez comprendre que, dans les rapports où je me trouve avec certaine personne de votre famille, il m'eût été plus agréable de vous voir seul ici ; je vous engage à y revenir une autre fois, et alors, nous causerons ensemble avec plus d'amitié et moins de cérémonie.

Jean Bonnin

Qu'à cela ne tienne !... Ma tante a fait son office de parente en se présentant avec moi pour certifier de mes bonnes intentions ; à présent, elle peut s'en aller et je la remercie.

Sévère

Grand imbécile, va ! Ce n'est pas comme ça qu'il faut dire !

Jean Bonnin

Si fait ! Je crois parler comme il faut.

Sévère

Et tu ne vois donc pas que c'est une manière de t'éconduire toi-même ? Qu'on ne veut dire ni oui ni non ?... Et que ça durera comme ça jusqu'à la majorité de la Mariette?

Madeleine Blanchet

Jean Bonnin, croyez bien que Mariette Blanchet ne dépend que d'elle-même, et que, le jour où elle souhaitera sérieusement et sincèrement vous avoir pour mari, je n'aurai aucune objection à faire contre votre conduite et les autres convenances... Mais, comme Mariette ne m'a encore jamais parlé de ses intentions ni des vôtres, vous me permettrez bien de la consulter avant de vous donner réponse.

Sévère

Eh bien, Mariette, vous ne dites rien ? Vous êtes cependant ici pour vous expliquer, et je ne vois pas qu'il soit besoin de parler en secret avec votre belle-soeur, lorsque nous savons tous que votre volonté est d'épouser Jean Bonnin, mon neveu, avec ou sans le consentement d'autrui.

Mariette Blanchet

Pardon, Sévère, si vous n'êtes point reçue ici comme je le souhaiterais ; je vais sortir avec vous pour causer de nos affaires, comme je vous l'ai promis. Mais, auparavant, je dirai à ma belle-soeur que mon parti est pris, et que j'ai fait choix ; je n'ai point de confidence à échanger avec elle, et je lui déclare, devant ses amis et ses conseils, que j'agrée la demande de Jean Bonnin, et que je désire n'être point contrariée là-dessus.

Madeleine Blanchet

J'espère bien, Mariette, que nous serons toujours d'accord sur les intérêts de votre bonheur. Vous devez savoir combien je respecte vos secrets, puisque, les connaissant mieux que vous-même, je ne vous ai jamais fait de question. Prenez donc le temps de réfléchir, et ne quittez pas la maison avec un prétendu qui n'a pas encore reçu ma parole. Je vous demande seulement trois jours pour m'entendre avec vous ; après quoi, je vous autoriserai à faire ce que vous jugerez à propos.

Sévère

C'est-à-dire qu'on vous défend de répondre à l'invitation que je vous ai faite de venir dîner chez moi, en raison de vos accordailles.

Mariette Blanchet

Vous le voyez, Sévère,je ne suis point libre, et je me vois forcée de souffrir les volontés de ma belle-soeur.

Catherine

Ah ! Demoiselle, pouvez-vous parlez comme ça, quand vous êtes la maîtresse ici ! Et plus, peut-être, que vous ne devriez !

Sévère

Jusqu'à la servante qui vous fait la leçon et qui se mêle de vous morigéner !... Je m'en vas, Mariette ; je suis bien aise d'avoir vu comment vous étiez traitée ici, et je saurai dire à ceux qui vous blâment d'y être, que si vous y restez, c'est contre votre volonté.

François le Champi

Jean Bonnin, vous êtes un honnête homme, et vous n'êtes point assez simple pour ne pas voir que cela ne peut être supporté plus longtemps.

Il prend le bras de sa tante sous le sien, bon gré, mal gré.

Jean Bonnin

Allons-nous-en, ma tante, et ne dites plus rien, vous gâteriez la sauce. Sans adieu, Madame Blanchet, et votre serviteur,croyez-le bien !... À l'honorable plaisir de vous revoir, mamselle Mariette.

Sévère

Tu ne seras jamais qu'un âne, tiens !...

Ils sortent en se querellant. Mariette remonte dans sa chambre et jette la porte derrière elle avec violence.

Jean Bonnin

Et vous, vous avez le diable au corps, vrai !...

Scène 12

Madeleine Blanchet, Jeannie, François le Champi

Madeleine Blanchet

Ah ! Mes enfants, je ne sais pas ce que j'ai fait de mal, mais j'en suis bien punie ! Mariette!... Ma pauvre enfant ! Elle me fend le coeur !

Jeannie

Eh bien, qu'est-ce qu'il va donc ?... La Sévère sort d'ici et ma pauvre maman pleure !...

François le Champi

Tenez !... En voilà un du moins qui vous aime !

Groupe autour de Madeleine.

Jeannie

Oh ! Si je vous aime !

Acte Troisième

Scène 1

Catherine, Madeleine Blanchet

Catherine

Je me console de tout, en vous voyant si bien revenue à la santé, notre moulin si bien achalandé, vos terres si bien cultivées, tous vos créanciers satisfaits, mon Jeannie qui pousse comme un charme, et mes vaches qui sont grasses comme des grives ; avec ça que l'année est bonne et que nous avons beau temps pour rentrer la moisson ; mais tout ça n'empêche pas notre François d'être triste, j'en tombe d'accord, et le bon Dieu seul peut savoir ce qu'il a.

Madeleine Blanchet

Mais vois-tu bien comme il est changé ! J'ai grand'peur qu'il ne tombe malade à son tour.

Catherine

Mais, moi, je ne puis point croire ce que vous dites : qu'il a un amour contrarié pour la Mariette : m'est avis, tout au rebours, qu'il ne s'en soucie point du tout.

Madeleine Blanchet

Et pourtant, c'est depuis le jour où Jean Bonnin est venu nous la demander, et qu'elle s'est décidée pour lui, sans en vouloir démordre, que François est tombé dans cette peine.

Catherine

Oui, mais il y aura bientôt trois mois, et je peux bien vous assurer que, depuis ce temps-là, François et la Mariette ne se sont pas dit quatre paroles.

Catherine se lève.

Madeleine Blanchet

Raison de plus ; auparavant, ils se taquinaient; à présent, ils se boudent ; rien ne m'ôtera de l'idée que Mariette va contre son coeur en laissant sa promesse à un autre ; j'ai fait mon possible pour lui tirer la vérité, j'y ai perdu ma peine ; à, toutes mes raisons, elle me répond un mot bien dur. et qui lui a été soufflé par la Sévère : « Que celles qui aiment les champis les gardent. »

Catherine

Voyez-vous, elle dit ça ! Ma fine, elle ne sait ce qu'elle dit, un champi comme notre François vaut mieux qu'un noble comme il y en a !... N'est-ce point votre pensée, Madame Blanchet ?

Madeleine Blanchet

Sans doute ; mais je n'aurai point ce bonheur-là de mettre François dans ma famille ; la chose va tous les jours de mal en pis.

Catherine

Bah ! Ne vous en inquiétez pas tant... Si François a une attache pour Mariette, il s'en guérira en la voyant mariée ; la chose ne va point tarder, puisque le dernier ban est publié, et que voici la demoiselle à la fin de son deuil.

Catherine sort en portant les liens.

Madeleine Blanchet

Et pourtant, Mariette n'est pas si bien décidée qu'elle veut le faire accroire ; Jean Bonnin en a du souci, et la Sévère pareillement... Mais voilà François ; je vas essayer encore une fois de le confesser, et, si je n'y réussis point, il faudra que j'y renonce.

Scène 2

Madeleine Blanchet, François le Champi

Madeleine Blanchet

Eh bien, toujours cet air chagrin !

François le Champi

Et vous, toujours cet air inquiet ! J'ai envie de vous gronder, Madame Blanchet ; car, enfin, vous vous tourmentez de tout.

Madeleine Blanchet

Mais je vois que tu maigris et que tu n'as point la mine que tu avais il y a trois mois.

François le Champi

C'est qu'il y a trois mois le soleil était moins chaud et l'ouvrage moins pressant ; voulez-vous donc qu'en temps de moisson, je sois frais comme un[e] pâquerette ? Tout le monde est bien de même depuis que l'on coupe le blé.

Madeleine Blanchet

Oh ! Il y a le feu du soleil et le feu de la fièvre, j'en connais la différence... Me jurerais-tu que tu n'as aucun souci ?

François le Champi

Est-ce qu'il est possible de vivre vie mortelle sans avoir quelque ennui ?... Par exemple, j'en ai un que je puis vous dire, et à quoi il faut bien que nous cherchions remède ensemble.

Madeleine Blanchet

Ah ! Enfin, dis-le donc !

François le Champi

Ce n'est point ce que vous croyez, et ce que c'est, vous ne vous en doutez seulement pas !...

Madeleine Blanchet

Parle.

François le Champi

Ça me gêne à vous dire, et pourtant je ne dois pas le taire plus longtemps : c'est que la Sévère ne lâche point de vous décrier, et qu'elle en dit de si belles sur votre compte, que le monde commence à le croire et à jaser aussi. Bon Dieu !... Je voudrais bien les tenir un petit moment au bout de mon bras, ceux qui répandent de pareilles choses !

Madeleine Blanchet

Allons, ne te fâche pas, et apprends-moi donc ce qu'on dit de moi, car je ne saurais deviner.

François le Champi

On dit, on dit !... Ça me pèse !... Eh bien, c'est Mariette qui a une jalousie contre vous, en quoi la Sévère la pousse à vous noircir, et, à elles deux, elles disent contre vous... à cause de moi, des choses... Allons, c'est lâché ! Des choses qui vous font du tort.

Madeleine Blanchet

Vrai !... Voilà qui est mal ; et quelle sorte de jalousie peut-on mettre dans la tête de cette pauvre petite folle de Mariette à propos de moi ? On t'a trompé, François, cela ne se peut. Je ne suis plus faite pour inquiéter une jeune et jolie fille : j'ai quasi trente ans, et, pour une femme de campagne, qui a eu beaucoup de peine et de fatigue, ce n'est plus le temps de mettre son bonnet sur l'oreille et de songer à plaire. Si je ne suis point d'âge à être ta mère, je suis du moins de cette apparence-là, et le démon seul peut penser que je te regarde autrement que comme mon fils.

François le Champi

Et pourtant, Monsieur Blanchet, avait une mauvaise idée comme ça, quand il vous a obligée de me chasser !

Elle rentre dans sa chambre.

Madeleine Blanchet

Tu sais donc ça à présent, François ? Je ne te l'aurais jamais dit : une si vilaine idée doit te peiner et te confusionner autant que moi... N'en parlons point, et pardonnons encore cela à mon défunt mari. Je croyais que toute une vie de raison, de chagrins et d'honnêteté m'avait acquis le droit d'être respectée ; mais, puisque la méchanceté n'épargne personne, prenons cela en patience comme le reste. Allons, retourne faire engranger la récolte, et ne te fatigue point ; surtout ne t'afflige point à cause de moi, j'en ai bien supporté d'autres !... Et si ma pauvre Mariette ne veut point revenir à la raison, c'est à moi de te chercher une jeune, belle et bonne femme, et nous la trouverons bien, pauvre enfant ; va, nous la trouverons bien !

Scène 3

François le Champi

Il met sa tête dans ses-mains.

François le Champi

Je n'oserai jamais lui dire ce que j'ai dans le coeur... Je n'ai plus mon franc parler avec elle, moi qui étais si heureux de l'aimer, quand je croyais ne pas tant l'aimer !... C'était toute ma consolation de penser à elle, et maintenant, c'est tout malheur et tout désarroi !... Allons ! Ne m'aimez point, Madeleine ! C'est bien assez de ce que vous avez fait pour moi, et je n'ai point droit de vous en demander plus ; vous m'avez connu trop enfant et trop misérable, je vous ai été trop longtemps un sujet de compassion et une cause de chagrin ; à cette heure, vous ne sauriez avoir de moi ni joie ni fierté.

Scène 4

Jean Bonnin, François le Champi

Apercevant François.

Jean Bonnin

Oh ! Ma fine, je l'ai bien dépistée, ma grosse tante ; elle voulait me tourmenter, mais ça ne sera pas encore pour aujourd'hui : j'ai attrapé la passerelle, j'ai sauté dans les vignes, et elle n'osera point venir me relancer jusqu'ici. Ah ! Dis donc, François, bonjour ! Est-ce que tu as vu la Mariette, à ce matin ?

Il sort.

François le Champi

Bonjour, mon garçon ! Je n'ai point vu Mariette; mais je retourne à mon ouvrage, et, si je la rencontre, je lui dirai que tu es ici.

Jean Bonnin

Oui, François... Oui, François.

Scène 5

Jean Bonnin

Jean Bonnin

Voilà un garçon qu'est bien honnête, malgré tout ce que ma tante veut en dire ! C'est qu'elle n'est point commode, ma tante ! Elle veut si bien me conseiller, qu'elle me ferait passer pour une bête, et avec ça je me sens bien d'être un peu plus fin qu'elle. Si je l'avais écoutée, j'aurais gâté mes affaires, je me serais querellé avec tout le monde ; au lieu que, ménageant l'un et épargnant l'autre, j'ai mené ça par un petit chemin qui va plus droit qu'une faucille. Je vois bien que la Mariette n'est point affolée de moi, mais ça m'excite au lieu de me dégoûter, et, puisque je l'aime, nom d'une serpe ! Il faudra bien qu'elle m'aime aussi. Dame, on est rusé, mais on est amoureux tout de même, et tant plus je me sens épris, tant plus je me sens madré.

Scène 6

Jean Bonnin, Sévère

Sévère, qui est entrée avec précipitation, lui frappe sur l'épaule.

Jean Bonnin

Oh ! Ne tapez donc pas si fort. Comment, vous voilà ici ? Vous voulez donc encore une fois vous faire enseigner le chemin de la porte ?

Sévère

Tu dois savoir qu'on ne m'intimide point.

Jean Bonnin

Oh ! Je vous connais, et ce que vous avez dans la tête, vous ne l'avez point sous vos semelles ; mais qu'est-ce que vous venez encore manigancer ici ?

Sévère

Tu le sauras ; et d'abord, quand je te cherche d'un côté, pourquoi est-ce que tu te sauves de l'autre ?

Jean Bonnin

C'est que vous me tourmentez trop ; vous songez à contenter votre rancune contre Madame Blanchet et contre son meunier, beaucoup plus qu'à faire réussir mon mariage, et vous ne craignez point tant de me nuire que vous ne souhaitez vous venger d'autrui.

Sévère

Tant pis pour toi, Jean ! C'est ta faute, il ne fallait pas prendre parti pour mes ennemis, il fallait rester du mien ; tu t'es imaginé que tu réussirais sans moi, et je te ferai voir que je peux défaire tout ce que j'ai fait.

Jean Bonnin

Ça veut dire que vous venez conter du mal de moi à ma future ?

Sévère

Peut-être, si tu ne vas pas comme je veux ; et, comme je gouverne à mon gré sa petite cervelle, j'y ferai entrer qui je voudrai à ta place.

Jean Bonnin

À savoir si vous la gouvernerez toujours ! Mais enfin, qu'est-ce donc que vous voulez?

Sévère

Je veux que tu la brouilles avec Madeleine, que tu l'engages à venir me voir souvent, chose qu'elle néglige (et je parie que cela vient de toi) ; enfin, que, le jour de votre mariage, vous fassiez un éclat et quittiez la maison, en disant bien haut que vous ne pouvez point supporter plus longtemps le scandale du commerce avec le champi ; voilà tout ce que je veux, et je ne te réclamerai plus rien.

Scène 7

Jean Bonnin, Sévère, Mariette Blanchet

Jean Bonnin

Vrai, plus rien du tout ?

Sévère

Vrai... Et les cent pistoles que tu m'as promises pour pot-de-vin de l'affaire ?

Jean Bonnin

Cent pistoles, que vous dites ! Ah ! Comme vous y allez ! Si j'ai promis quelque petite chose, comme cadeau de noces, ce n'est pas moitié de ce que vous annoncez.

Sévère

Voilà que tu renies ta parole, à présent ?

Jean Bonnin

Non, ma tante ; j'ai promis cinquante pistoles, et vous en avez déjà reçu la moitié ; vous aurez l'autre si j'épouse Mariette, aussi vrai que voilà mon chapeau ! Mais, nom d'une trique, vous ne m'en soutirerez pas davantage, et j'agirai avec la famille de Mariette comme il conviendra à moi et à mon épouse.

Sévère

En ce cas, j'évente la mèche, je dis tout à ta future, elle te met à la porte, je perds deux cent cinquante bons francs, mais tu perds même somme que tu m'auras toujours donnée pour te présenter et te recommander à la Mariette.

Mariette Blanchet

Qu'est-ce que j'entends là ! Comment, Jean Bonnin, vous auriez donné de l'argent pour me faire croire que vous m'aimiez ?

Sévère

Oui, il en a donné ; je suis contente que ça s'explique devant vous, Mariette, et je vas tout vous raconter.

Jean Bonnin

Et moi aussi, Mariette, je vas tout vous raconter.

Sévère

J'aurai l'avance.

Mariette Blanchet

Ce n'est pas la peine; si votre neveu a donné de l'argent, c'est vous qui l'avez reçu, et j'estime la chose aussi mauvaise d'un côté comme de l'autre.

Sévère

Ce n'est pas ce que vous croyez, ma mignonne. Voilà un imbécile qui est venu me trouver un beau matin, en me disant : « J'ai vu Mariette Blanchet, elle me convient, je voudrais être son mari. — Eh bien, mon garçon, que je lui dis, ta fortune emboîte la sienne, ça pourrait s'arranger. — Oui, fit-il, mais je ne suis point hardi, et, quand je n'ai point appris mes compliments par coeur, j'ai la langue un peu épaisse. »

Jean Bonnin

Oh ! Vous ne l'avez point, et si, fait-elle plus de bruit que le battant d'une cloche.

Sévère

Tais-toi ; je dis la chose comme elle est. « Sur ce, que je lui dis, je parlerai pour toi, et je te ferai entrer en connaissance avec cette jolie fille. - Oui, ma tante ; mais il y a d'autres galants qui en veulent ; vous serez obligée de les éconduire, ce qui vous fera des ennemis ; je veux vous dédommager, voilà cent pistoles qui seront pour vous, si vous lui dites du bien de moi et du mal des autres. »

Mariette Blanchet

Et c'est ce que vous avez fait.

Sévère

Je ne l'ai fait que par amitié pour lui, et je n'ai voulu accepter que cinq cents francs, non pas comme une condition, mais parce que j'avais des embarras.

Jean Bonnin

Laissez donc ! Vous avez déjà reçu, dans l'année, plus de trois mille francs de tous les autres prétendants de Mariette.

Sévère

Tu en as menti ! Eh bien, puisque tu le prends comme ça, j'en dirai encore plus. Je dirai qu'à présent tu nies que je t'aie rendu service, parce que, selon toi, la Mariette est affolée de ta personne. Oui, Mariette, il dit que je vous ai trompée, et que la Madeleine est une honnête femme, que le champi a été votre amant et non pas le sien, et il n'a point le coeur de chercher querelle à ce champi, qui, à son dire, vous fait l'affront de vous abandonner après vous avoir séduite ; et il dit encore que, si vous n'avez point été sage, il s'en consolera bien avec votre dot. Mais, moi, de si vilains sentiments me révoltent, à la fin ; je ne veux point que vous soyez trompée comme je l'ai été par ce petit serpent-là ; je le croyais un bon enfant, bien amoureux de vous ; mais renvoyez-moi ça, tout de suite, car j'aimerais mieux vous voir mariée avec le champi qu'avec un sujet si traître, si poltron et si intéressé.

Jean Bonnin

Merci, ma tante ! Allons, vous avez dit le tout, et le restant avec. À présent, voulez-vous me laisser plaider, Mariette ?

Mariette Blanchet

Mon jugement est tout porté ; mais parlez, Jean, afin que je sache lequel, de vous ou de votre tante, est le plus haïssable.

À part.

Haut.

Jean Bonnin

D'abord, le commencement de ce qu'elle a dit est faux, le milieu aussi et la fin de même. Je m'accuserai dans les choses où je suis fautif, et c'est à cela, Mariette, que vous connaîtrez si je dis la vérité. Premièrement,je n'ai jamais été trouver ma tante pour me faire présenter à vous ; je ne pensais point au mariage, c'est elle qui m'a mis ça dans la tête ; mais, à la voir si empressée de vous faire épouser, je me méfiais de votre conduite ! Oh ! Dame ! Je dis tout, moi, vous voyez, Diantre ! Ce n'est pas tout d'être riche et jolie, c'est bien quelque chose, mais je ne suis pas si sot que de vouloir me passer de l'honnêteté. Ah ! Diantre non ! J'avais une idée contre ce beau meunier, qui était dans la maison, et alors... Alors j'ai épié, j'ai espionné, je me suis caché dans tous les coins, j'ai écouté à toutes les portes, et, ma foi, j'ai découvert ce que je voulais savoir, ce que ma fine tante ne savait point ou ne voulait point me dire. Ah ! Ma tante, ça vous étonne ; voilà un compliment qui n'est pas appris par coeur.

Elle va s'asseoir à droite.

Sévère

Imbécile !

Mariette Blanchet

Et qu'est-ce que vous avez appris et découvert, Jean ? J'espère que vous voudrez bien le dire.

Jean Bonnin

Oui, Mariette, je le dirai, car nous sommes là pour ne rien nous cacher. Eh bien, j'ai découvert que vous aviez du goût pour le champi et que vous n'en étiez que plus sage, parce que le champi n'y correspondait point du tout. Pour lors, je me suis dit : « Voilà une fille superbe, une fille de grand esprit, qui ne serait point pour le nez de Jean Bonnin, si le dépit d'une autre amourette ne l'y poussait point un peu. » Et alors, comme, à force de vous épier, j'étais devenu amoureux comme un fou, je me suis demandé si ce ne serait pas un assez grand bonheur que de gagner petit à petit votre amitié, sans vous contrarier et sans perdre patience. Et, là-dessus, j'ai été trouver ma tante, et je lui ai dit : « Je vois clair à me conduire, ne vous mêlez de rien. » Mais elle, qui ne tonnait que son intérêt, m'a menacé de vous dire tant de mal de moi, que jamais vous ne voudriez me regarder. Alors, j'ai fait comme les autres, j'ai donné de l'argent à ma tante pour l'engager à ne rien dire contre moi... Grondez-moi, si vous voulez, Mariette, car, si ma tante avait connu mon amour, elle aurait bien pu me faire donner tout ce que j'ai au monde ; mon sang et mes écus ; rien ne m'eut paru trop cher pour n'avoir point d'ennemi auprès de vous. Elle m'a servi à sa manière, elle vous a dit du mal de mes rivaux, chose que je n'exigeais point. Voyons, Mariette, est-ce que je suis mauvaise langue, moi ? Est-ce que je vous ai jamais dit du mal de quelqu'un, même un mot contre ce François, dont j'étais bien un peu jaloux, malgré moi ?

Mariette Blanchet

C'est la vérité.

Jean Bonnin

Eh bien, donc, croyez-moi, quand je vous dis que je vous aime. Dire que je suis fâché du bien que vous avez, serait mensonge et niaiserie, et pourtant, devenez pauvre, et vous verrez si je ne vous épouse pas, quant au reste.

Mariette Blanchet

C'est assez, Jean. Vous êtes un honnête homme et un bon coeur, et votre tante m'est assez connue. Il y a déjà quelque temps que j'ouvre les yeux, et que j'ai sujet de me méfier d'elle. Adieu, Sévère, je vous prie de ne jamais venir ici pour moi ; autrement, je me joindrais aux autres pour vous en faire sortir.

Haut.

Sévère

Tudieu ! Ça va bien ; et voilà la petite qui se met aussi contre moi ! Oh ! Mariette, vous n'y songez point, j'en sais long sur votre compte, et ce n'est point après toutes les confidences que j'ai reçues de vous qu'il est prudent de vous brouiller avec la Sévère.

Jean Bonnin

Assez, ma tante ; on ne vous écoute point. Je connais Mariette mieux que vous, et vous ne réussirez point à me dégoûter d'elle. Allons, détalez, car vous m'échauffez le sang, et j'oublierais le respect que je vous dois.

Sévère

Tu me le revaudras, toi !

Sévère sort en montrant le poing.

Jean Bonnin

On ne vous craint plus, on vous connaît ; on sait bien que vous ne faites de mal qu'à ceux dont vous n'avez point peur.

Scène 8

Jean Bonnin, Mariette Blanchet

Jean Bonnin

Et à présent, Demoiselle Mariette, voulez-vous me pardonner ce qu'il y a de mauvais en moi ?

Mariette Blanchet

Je n'ai rien à vous pardonner, Jean, car je n'ai pas de reproches à vous faire.

Jean Bonnin

Mais, moi, j'en aurais un peu contre vous, et, si j'osais...

Mariette Blanchet

Dites ; je crois que vous ne pouvez point me fâcher.

Jean Bonnin

C'est que le jour de notre mariage n'est pas fixé, et que, tout en me disant que vous ne le retarderez point, vous ne m'avez point l'air d'une personne qui se hâte.

Mariette Blanchet

Que voulez-vous, Jean ! Puisque vous savez tout, pouvez-vous me blâmer d'attendre, pour être votre femme, d'être bien assurée que je ne pense pas à un autre ?

Jean Bonnin

Mais puisque l'autre ne pense point à vous !

Mariette Blanchet

Ne me parlez plus de lui, Jean ; je n'ai rien à vous dire là-dessus, et cela doit s'arranger en moi-même avec le temps et l'assistance du bon Dieu.

Jean Bonnin

Oh ! Je ne veux point vous tourmenter, et, pour ce qui est de vous, donnez-moi un bon soufflet, si je vous impatiente ; mais, pour ce qui est de François, j'en veux parler, vu que je n'ai point de dépit contre lui, et mêmement que je l'aime à cause qu'il ne vous aime point.

Mariette Blanchet

Eh ! Vous m'impatientez ! Qu'est-ce que vous en savez ?

Jean Bonnin

Je vas vous le prouver ; Mariette, ne vous fâchez point : on s'aime pas deux femmes à la fois, et, tant qu'à moi, je pourrais bien passer vingt ans dans la maison d'ici sans songer à votre belle-soeur, puisque c'est vous que j'aime et non point elle.

Mariette Blanchet

C'est donc vrai, ce que dit là-dessus la Sévère ? Elle ne m'a donc point trompée, dans cette chose-là ?

Jean Bonnin

Si fait, elle vous a vilainement et mauvaisement trompée.

Mariette Blanchet

Allons, est-ce vrai, oui ou non ? Car vous dites le pour et le contre, et l'on ne saurait vous comprendre.

Jean Bonnin

Je vas vous dire la franche marguerite. Il est faux, aussi faux qu'un faux louis est un faux louis, que votre belle-soeur se conduise mal et songe au champi ; la pauvre chère femme, elle n'y songe non plus qu'à moi, et elle l'aime comme elle aime Jeannie son garçon ; si elle l'aimait, est-ce qu'elle vous tourmenterait pour l'épouser?

Mariette Blanchet

Vous savez donc ça, aussi, vous ? Vous savez donc tout ?

Jean Bonnin

Dame, ça m'intéresse un peu, moi, ces affaires-là !

Mariette Blanchet

Vous croyez donc qu'elle agit de bonne foi?

Jean Bonnin

Et vous, vous pensez le contraire ?

Mariette Blanchet

Oh ! Je ne sais plus ce que je crois et ce que je ne crois pas ! Votre méchante Sévère m'a rempli la tête de tant de propos et de soupçons, que j'en serais devenue folle.

Jean Bonnin

Écoutez votre raison et votre coeur, demoiselle Mariette: votre belle-soeur est une femme bien honnête et bien raisonnable ; elle vous aime et voit que vous aimez François ; elle voudrait vous le faire épouser ; vous n'auriez donc qu'un mot à dire si François vous en disait trois ; mais François ne vous en dit pas seulement deux, et alors...

Mariette Blanchet

Et alors, François est amoureux de ma belle-soeur, laquelle n'est point amoureuse de lui ?

Jean Bonnin

Dame, il faut que tout le monde ici ait la cocote aux yeux pour ne point voir la chose.

Mariette Blanchet

Et il voudrait l'épouser ?

Jean Bonnin

Bédame !

Mariette Blanchet

Et il n'est triste et malade que parce qu'elle n'y consent point ?

Jean Bonnin

Trédame !

Mariette Blanchet

Mais elle n'y consentira jamais, parce qu'il est trop jeune pour elle !

Jean Bonnin

Oh ! Là-dessus, vous jugez mal ; votre belle-soeur n'est ni vieille ni déchirée ; elle a été jolie femme et n'a pas fini de l'être... Croyez-vous donc que vous ne serez plus bonne à regarder dans dix ou douze ans d'ici ? Diantre ! J'espère bien être, dans ce temps-là, aussi amoureux et aussi fier de vous que je le suis à cette heure.

Mariette Blanchet

Au fait, ma belle-soeur est fort bien, et je ne sais pourquoi Sévère, qui a dix ans de plus qu'elle, voulait me la faire trouver si vieille.

Jean Bonnin

Et puis, voyez-vous, Mariette, l'amitié, quand elle est forte, ne regarde point à cela ; le champi a aimé Madeleine quasi depuis qu'il est au monde. Il l'aimait que vous n'étiez point née ; il l'a aimée avant de vous connaître, il l'aime encore depuis, et il l'aimera le restant de ses jours ; il n'ose s'en confier à personne ; mais Jean Bonnin connaît bien la mouche qui l'a mordu.

Mariette Blanchet

Il est vrai, Jean, que vous êtes grandement clairvoyant !... Et je ne m'en doutais point.

Jean Bonnin

Mais ma clairvoyance ne fait point de peur à Mariette Blanchet, parce que Mariette n'aura jamais rien de mauvais à cacher, et, comme elle a de l'esprit pour deux, elle serait fâchée que son mari n'en eût point pour un.

Mariette Blanchet

Jean, voilà bien la preuve de ce que vous dites... Nous nous marierons dimanche qui vient.

Jean Bonnin

C'est dit ?

Mariette Blanchet

C'est dit.

Jean Bonnin

Oh ! Ne vous en dédites plus, car je deviendrais fou !...

Mariette Blanchet

Voilà Madeleine, laissez-moi avec elle, je veux lui parler. Jean, vous serez content de moi.

Il sort, après avoir salué, du fond, Madeleine qui entre,

Jean Bonnin

Allons donc !... À la bonne heure !...

Scène 9

Madeleine Blanchet, Mariette Blanchet

Mariette se jette à ses pieds.

Madeleine Blanchet

Eh bien, ma petite, je mets donc Jean Bonnin en fuite ? Pourquoi cela ? Lui a-t-on fait croire, à lui aussi, que j'étais son ennemie ? Eh bien, eh bien, ma chérie, pourquoi est-ce que tu pleures ? Embrasse-moi donc !

Mariette Blanchet

Non, ma soeur, je resterai à vos genoux jusqu'à ce que vous m'ayez accordé deux choses.

Madeleine Blanchet

Dis donc vite, car je suis pressée de te les accorder ?

Mariette Blanchet

D'abord, il faut que vous me rendiez votre amitié comme je l'avais autrefois.

Madeleine Blanchet

Tu ne l'as jamais perdue ; tu m'as fait de la peine, c'est vrai ; mais il ne dépendait pas de moi de t'aimer moins pour ça.

Mariette Blanchet

Vous auriez dû me détester et me chasser de chez vous, car j'ai été plus mauvaise que vous ne pensez ; j'ai été ingrate envers vous qui m'avez élevée, choyée, gâtée ; oh ! gâtée, c'est le mot ; et c'est pour ça que j'ai abusé et que je me suis laissée aller à des choses contre vous, dont j'ai tant de honte et de regret à présent, que j'en suis malade !

Madeleine Blanchet

Allons, tu vas te rendre malade, à présent ! Il ne me manquerait plus que ce chagrin-là 1 Voyons, viens t'asseoir là... Tes coudes sur mes genoux, comme quand tu avais douze ans et que je te faisais répéter ton catéchisme. Allons, la seconde chose que tu dois me demander ? Je la sais peut-être.

Mariette Blanchet

Non, ma soeur, ma petite maman, vous ne la savez point ; vous croyez que j'aime François et que je ne veux plus de Jean Bonnin : eh bien, c'est le contraire ; je ne pense plus à François, depuis que je sais qu'il aime une autre que moi, et cela est cause que j'aime tout à fait Jean Bonnin, qui est un garçon d'esprit sous son air simple, et un honnête homme très amoureux de moi.

Madeleine Blanchet

Pour honnête homme, je l'ai toujours tenu pour te ; pour homme d'esprit, j'ai remarqué, ces derniers temps, qu'il jugeait bien et ne manquait point de finesse. Si tu l'aimes, je l'aimerai. Mais, alors, quelle est donc celle que François préfère à ma petite Mariette ?

Mariette Blanchet

Vous le savez, ma soeur, vous le savez bien, et à présent nous le savons aussi ; oh ! n'en rougissez point !... Vous méritez bien qu'on vous aime mieux que la petite Mariette, car vous êtes meilleure qu'elle, et, d'ailleurs, vous avez fait tant de bien à François, qu'il serait un ingrat s'il avait pu penser à une autre que vous.

Elles se lèvent toutes les deux.

Madeleine Blanchet

Moi, moi !... Est-ce que tu rêves, Mariette ?

Mariette Blanchet

Comment, vous ne le savez pas ?

Madeleine Blanchet

Je le sais si peu, que je ne le crois pas.

Jean Bonnin paraît dans le fond et appelle François.

Mariette Blanchet

Il n'avait jamais osé vous le dire, et vous n'en aviez seulement pas l'idée ! Et Sévère, qui disait... Oh ! Méchante Sévère, que vous m'avez fait de mal !...

Madeleine Blanchet

Allons, oublie-la, et n'écoute plus jamais ses menteries. Tu vois que tu peux encore ramener François.

Mariette Blanchet

Non, ma soeur, non, vous dis-je ; je suis trop fière pour continuer d'aimer qui ne m'aime point, et je vous aime trop pour ne pas vouloir que vous épousiez celui qui vous aime si bien et qui vous rendra si heureuse.

Madeleine Blanchet

Épouser François, moi ! Mais c'est une folie !

Scène 10

François le Champi, Madeleine Blanchet, Jean Bonnin, Mariette Blanchet, Catherine, Jeannie

François le Champi

Hélas ! Oui, ce serait une folie... Si vous le haïssez.

Madeleine Blanchet

Te haïr, moi ?... Mais t'épouser!...

François le Champi

Eh bien, oui, épouser François, qui mourra de chagrin si vous ne l'aimez point, car il vous a aimée toute sa vie sans le savoir ; François, qui est assez riche pour rendre votre fils heureux ; François, qui demande pardon à Mariette d'avoir méconnu son bon coeur ; François, qui vous demande, à vous, de le prendre pour mari ou de le renvoyer de chez vous, parce qu'il ne peut plus vivre avec ce secret-là, qui l'étouffe et le tue !

Il fait passer Mariette auprès de Madeleine.

Jean Bonnin

Oui, Madame Blanchet, voilà le fin mot, et, pour ma part, je vous demande d'épouser François, à seules fins que Mariette m'épouse.

Mariette Blanchet

Dites oui, ma bonne soeur, et nous serons tous contents !

Catherine

Dites oui, not' maîtresse, car jamais vous ne trouverez un meilleur mari pour vous, un meilleur maître pour moi et un meilleur père pour Jeannie !

Madeleine Blanchet

Et toi, Jeannie, tu pleures et ne dis rien ; oh ! Toi, avant tout, Jeannie !...

Jeannie

Dame, il dit comme ça qu'il va s'en aller ; et pourquoi est-ce, Maman, que tu ne veux pas le faire rester ?

Madeleine Blanchet

Mon Dieu, c'est comme un rêve, et vous ne me donnez pas le temps de me reconnaître !... Allons ! Puisque tout le monde le veut ici, il faudra peut-être bien que je finisse par le vouloir moi-même !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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