Acte I
Scène 1
Brécourt, Duparc
Brécourt est dans une carriole-fourgon traînée par un cheval, qu'il arrête sur le théâtre.
Brécourt
Cet endroit-ci me semble disposé à souhait pour la halte, le repas et la sieste. Ces paysans nous avaient bien dit que nous trouverions une fontaine ombragée au faîte de la montée.
Il siffle ses chiens.
Duparc
Tiburce ! Artaban !
Brécourt
Oublie donc un peu tes chiens, et me viens aider à déballer nos provisions de bouche. Nous serons bien ici... Les coussins du chariot pour asseoir nos dames… le panier aux vivres... Tout doux ! Ne cassons rien... Nous y sommes. Et si nous allumions du feu ?
Duparc
Pourquoi faire ?
Brécourt
Pour faire cuire le gibier que tu avais promis de tuer en route.
Il sort le cheval du brancard.
Duparc
Mauvais plaisant ! Tu ne songes qu'à ta gueule, et oublies ce pauvre cheval, qui vaut mieux que nous tous.
Brécourt
Je songe d'abord à ceux de mon espèce.
Duparc
Notre espèce est la pire de toutes, Brécourt ! Les hommes ne valent rien !... Çà, viennent-ils, nos compagnons ?
Brécourt
Notre chef monte la côte, et ces dames viennent de leur pied léger, battant les buissons comme des écoliers en vacances.
Il sort avec le cheval.
Duparc
Oui, oui, selon leur coutume, toujours riant, caquetant ou bayant aux corneilles, du temps qu'on crève de faim et de soif à les attendre ! J'ai l'estomac creux comme un rebec ! Allons, je vas mettre ce pauvre cheval à l'ombre ; mes chiens ont déjà trouvé le bon endroit.
Scène 2
Brécourt
Brécourt
Qui croirait que ce misanthrope est, sur les planches, le plus beau rieur de la troupe ? Le public ne se doute guère de l'humeur véritable du joyeux Gros-René ! Le public ne sait point que le masque qui rit et grimace est souvent collé au visage du comédien par ses pleurs !
Scène 3
Pierrette Laforêt, Brécourt
Pierrette Laforêt
Allons, mesdemoiselles, soyez belles et sages, et n'allez point courir dans les blés pour y gâter vos beaux habits.
Brécourt
À qui diantre parle cette petite paysanne ? À ses oies, Dieu me pardonne !
Changeant sa voix et contrefaisant quelqu'un.
Reprenant sa voix.
Apercevant Brécourt.
Elle veut s'enfuir.
Pierrette Laforêt
Ah ! C'est qu'il les faut souvent avertir, ces demoiselles-là ! Ça vous a une cervelle si légère ! Ce n'est point comme moi qui pense toujours à quelque chose. Voyons, à quoi est-ce que je penserais bien ?... Je penserais bien à manger ; mais mordi ! Je n'ai miette à me fourrer sous la dent. À dormir... mais il faut que je songe aussi à garder mes oies, et ces deux idées-là ne peuvent jamais s'accorder ensemble. Dame ! Je m'ennuierais bien d'être toute seule sur la montagne si je n'avais point mon brin d'esprit pour me tenir compagnie. Ils disent pourtant à la ferme que je suis simple. « Une grande sotte qui a seize ans et qui ne sait rien de rien ! » Oh ! Oui-da ! Si on m'avait enseigné quelque chose, je saurais quelque chose. Oh la la ! Oh la la !...
Brécourt
Eh bien, donc, ma fille ! Est-ce que je vous fais si grand'peur ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Oui, grand'peur, monsieur ! Ne me faites point de mal : je ne vous parle point.
Brécourt
Tu es une vraie sauvage, ma mie, et si tu discourais seule fort gaillardement tout à l'heure.
Pierrette Laforêt
Vous m'écoutiez donc ? Voire, qui l'aurait su ! Mais je n'ai rien dit pour vous faire du tort. Je ne pensais seulement point à vous.
Il lui montre une pièce de monnaie.
Brécourt
Je le crois. Aussi ne veux-je point te faire de peine. Tiens, connais-tu cela ?
Pierrette Laforêt
Je n'y connais pas grand'chose : je ne sais point calculer l'argent.
Brécourt
Tu ne gagnes donc point ta vie à garder les oies ?
Pierrette Laforêt
Si fait, je gagne mon pain : on me donne des sabots par-dessus le marché.
Brécourt
Eh bien, veux-tu gagner cette pièce d'argent ?
Pierrette Laforêt
Nenni, monsieur, si c'est à faire quelque chose contre le bien du roi.
Brécourt
Oh ! Oh ! Tu tiens pour le bien du roi, toi ?
Pierrette Laforêt
Moi ? Dame, je ne sais pas.
Brécourt
Sais-tu ce que c'est que le Roi ?
Pierrette Laforêt
Je ne l'ai jamais vu.
Brécourt
Mais tu crains les frondeurs ?
Pierrette Laforêt
Ah ! Oui, par exemple !
Brécourt
Qu'est-ce que c'est que les frondeurs ?
Pierrette Laforêt
Dame, on dit que... Ma foi, je ne les connais point, moi. Vous me dites là un tas de choses que je n'entends mie. On dit comme ça chez nous qu'il faut agir pour le bien du roi ; et puis voilà : je n'en sais pas plus long.
Brécourt
Allons, je ne t'en demande pas davantage. Veux-tu nous aider, mes camarades et moi, à déjeuner sous ces arbres ?
Pierrette Laforêt
Et où donc est-ce qu'ils sont, vos camarades ?
Brécourt
Tiens, les vois-tu qui montent par ici ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Le beau monde, le joli monde ! Tous en braves habits de ville ! On n'en voit pas souvent par ici, du monde comme ça ! Mais, s'ils me réclament à déjeuner, moi, je n'ai rien à leur donner, d'abord.
Brécourt
Nous avons ici tout ce qu'il faut, et tu en auras ta part si tu nous aides.
Pierrette Laforêt
Qu'est-ce qu'il faut faire ? Tenir votre cheval ? Ah ! Ça me connaît, ça, les chevals, et je lui virerai les manches à seules fins qu'il ne s'ensauve point. Mais ce monsieur qui vient là, c'est-il un curé, qu'il est tout de noir habillé ?
Brécourt
Non, c'est un comédien : c'est notre chef.
Pierrette Laforêt
Ah ! C'est un comédien ? Je ne sais point ce que c'est ; mais ça ne me regarde pas.
Scène 4
Brécourt, Molière, Armande Béjart, Pierrette Laforêt
Molière, à pied, conduit par la bride un autre cheval attelé à un autre chariot. Brécourt va au-devant de lui et l'aide à dételer avec Pierrette.
Montrant Pierrette.
Brécourt
Eh bien, Molière, n'ai-je point trouvé là une jolie salle de réfection ? J'ai pourvu à tout, car j'ai déjà un page ; et il y a sous ces rochers une fontaine pour rafraîchir nos flacons.
Molière
C'est affaire à toi, mon cher Brécourt, de prendre les devants. - Voyons, mesdames, n'est-ce point là le modèle des hommes ? Au théâtre, en voyage, partout, n'est-ce point lui qui s'emploie toujours pour le plaisir des autres ?
Armande Béjart
Il faut bien qu'il soit aimable pour deux, pour son ami Duparc et pour lui-même.
Molière
Duparc fait cependant aussi toutes vos volontés, mademoiselle Armande.
Brécourt
Allons leur donner l'avoine.
Pierrette Laforêt
Oh ! Je sais bien soigner ça, moi, les bêtes. Dites donc, mesdemoiselles, vous garderez les miennes pendant ce temps-là ?
Armande Béjart
Comment ?
Elle sort avec Brécourt.
Pierrette Laforêt
Oui, mes oies, qui sont par là, le long des blés.
Armande Béjart
Bon ! Compte là-dessus !
Scène 5
Molière, Madeleine, Armande Béjart
Molière
Eh bien, mes enfants, vous le voyez : vous avez voulu suivre ma fortune errante, et je n'ai souvent à vous offrir qu'un siège de gazon et un toit de feuillage. C'est trop de fatigues et d'aventures pour des femmes délicates.
Madeleine
Jusqu'ici, quant à moi, je n'ai ressenti aucune fatigue, et nos aventures m'ont semblé plus divertissantes que fâcheuses. Je l'aime, cette vie vagabonde, et ne me l'étais point imaginée aussi agréable qu'elle l'est en votre compagnie.
Molière
Vous parlez ainsi pour ne me point affliger, sachant bien que je voudrais vous donner toutes les aises et que je souffre de ne pouvoir ôter les épines de votre chemin. Quel caractère généreux est le vôtre, Madeleine, et qu'un mot de vous doit donner de courage et de consolation !
Madeleine
Vous ne vous connaissez donc point vous même, Molière, car vous êtes mon modèle, et c'est à vous que je m'efforce de ressembler pour être satisfaite de moi.
Armande Béjart
Ah ! Mon Dieu, que de compliments ! Est-ce un rôle que vous récitez là tous les deux ?
Madeleine
Je dis ma pensée, qui devrait être la vôtre aussi, Armande.
Armande Béjart
Oh ! Ma pensée, la voici pour le moment. J'ai chaud, j'ai faim et je suis lasse.
Il s'approche du panier : Armande se lève.
Molière
La pauvre mignonne ! Hâtons-nous donc de déjeuner.
Madeleine
Non pas avant que nos camarades, qui prennent de la peine, soient ici pour commencer avec nous. Ne gâtez point cette enfant, mon ami ; ne faut-il pas qu'elle apprenne à patienter et à souffrir comme les autres ? Elle a voulu voyager avec nous, elle veut être comédienne ; je la trouvais encore trop jeune, vous m'avez forcée de céder ; et, maintenant qu'elle y est, il la faut habituer à porter son mal sans se plaindre.
Il passe ses mains derrière lui, soulève le couvercle du panier et en tire des fruits qu'il passe en cachette à Armande.
Molière
Votre soeur a, parbleu, raison, Armande : il faut de la patience. Il faut être sobre et croire tout ce que votre soeur vous dit.
Elle sort en grignotant.
Armande Béjart
Allons, j'y essayerai : merci de la leçon, mon bon ami. Je vais faire un tour en attendant le déjeuner pour m'exercer à la patience.
Scène 6
Madeleine, Molière, Brécourt
Madeleine
Molière, Molière ! Vous l'aimez trop, cette petite fille !
Molière
Je l'aime comme mon enfant.
Madeleine
Comme votre enfant ! Vous n'avez guère plus de trente ans ; elle en a bientôt quinze. Êtes-vous d'âge à faire le tuteur ?
Molière
Il me semble que oui. Je m'imagine qu'elle est votre nièce et que je suis son père, parce que je vous considère comme ma soeur. La solide amitié qui m'unit à vous, Madeleine, remplit ma vie de vaillance et de force ; la sainte tendresse que j'ai pour Armande égayé mes loisirs et m'adoucit le coeur. C'est de vous que je reçois tout ce que j'ai de bon dans l'âme, et c'est à elle que je le voudrais pouvoir donner comme un bien qui lui est dû plus qu'à moi.
Madeleine
Vous ne nous aimez pas de la même manière, je le sais ; mais n'a-t-elle point la meilleure part ? Il y a huit ans que nous partageons, vous et moi, mêmes soins et même fortune : il y a six mois à peine que ma soeur est avec nous, et déjà elle vous occupe plus que de raison.
Molière
Quoi ! Madeleine, l'amitié s'accommode-t-elle de la jalousie ?
Madeleine
L'amitié est jalouse de confiance. Écoutez, Molière : je veux la vôtre, je l'exige. Montrez-moi le fond de votre coeur. Sentez-vous de l'amour pour Armande ? S'il en est ainsi, je vous demande de ne me le point cacher. Je redoublerai de soins pour rendre ma soeur digne de vous, et je lui servirai véritablement de tutrice et de mère, pour joindre son sort au vôtre dès qu'elle sera en âge de se marier.
Molière
Parlez-vous sérieusement, Madeleine ?
Madeleine
Je vous le jure par notre amitié même.
Souriant.
Molière
Eh bien, moi, par le respect que je vous porte, je jure que je n'ai jamais songé au mariage sans frayeur et sans aversion. Je suis l'homme de la terre le moins capable de se fixer dans des liens éternels ; non que j'aie le caractère volage : l'inconstance, c'est de l'ingratitude, et, d'ailleurs, je serais porté à trop de jalousie pour vouloir donner à ma femme l'exemple de l'infidélité ; mais, pour avoir une compagne, il faut la rendre heureuse, et la mienne ne trouverait point son compte dans les choses qui me préoccupent. Vous savez bien que je n'ai qu'une passion, celle du théâtre, que j'y ai tout sacrifié, mes parents, mon avenir et moi-même. Héritier d'un certain fonds de commerce et d'une charge assez lucrative dans la maison du roi, fils de famille, avocat... diplômé, s'il vous plaît ! Ne m'avez-vous point vu quitter tout pour m'attacher à une profession misérable et que le monde considère comme dégradante ? J'y fus poussé par une force inconnue, par un entêtement de ma destinée encore plus que de ma volonté. Et encore que je ne voie point la fin de mes traverses, de mes fatigues et de mon obscurité, rien ne me fera renoncer à mon dessein. J'y veux donner tout mon temps, toutes mes veilles, toutes mes pensées. Je ne me laisserai distraire ni par les sentiments du coeur ni par les charges de la famille. Vous voyez donc bien que je ne me dois point marier, à moins que je ne devienne fort riche et fort célèbre. Ce qui n'est point vraisemblable : que vous en semble ?
Madeleine
Je sais vos résolutions, et me suis associée à vos intérêts, sur le pied que nous ne devions nous marier ni l'un ni l'autre. Mais, à ce compte-là, Molière, vous ne devez point aimer ma soeur, et j'ai sujet d'en être inquiète.
Molière
Non, Madeleine, vous n'avez point sujet de l'être ; car je suis un galant homme, et vous le savez bien.
Madeleine
Vous me donnez donc votre parole sérieuse et réfléchie que vous verrez toujours Armande avec les yeux d'un frère ?
Molière
Oui, ma bonne amie, recevez-la devant Dieu.
Madeleine
J'y crois, et j'y compte.
Molière va vers lui.
Brécourt
Molière ! Hé ! Molière !
Madeleine
J'y crois... J'y compte, et cependant je souffre !
Scène 7
Brécourt, Molière, Pierrette Laforêt, Madeleine
Montrant Pierrette.
Brécourt
Voici un plaisant accident ! Nous avons toutes choses pour déjeuner, hormis du pain que nous avons oublié. Mais Cette petite fille dit qu'il y a ici près une ferme où nous en pourrons trouver : j'y cours.
Molière
Non, c'est à moi de faire quelque chose pour les autres : repose-toi.
Pierrette Laforêt
Oh ! C'est tout près, la ferme ! Voyez, au bout de ce champ-là.
Madeleine
J'y vais avec vous.
Molière
Bien, venez... Mais Armande, où est-elle ?
À Pierrette.
Brécourt
Tenez, sur le chemin que vous allez prendre, justement. Moi, je vais puiser de l'eau. Toi, veille sur nos provisions.
Scène 8
Pierrette Laforêt
Elle s'assied par terre le dos contre le grand panier à provisions et commence à bâiller.
Elle s'endort.
Pierrette Laforêt
Oh ! Pardine ! Il n'y a pas de danger : il ne passe pas déjà tant de monde par ce chemin-ci. C'est égal, on m'a dit : « Veille ! » je vas veiller. Avec ça, je garderai mes oies... qui sont là... bien raisonnables... Elles dorment toutes... Ah ! Les paresseuses, de dormir comme ça en plein midi !...
Scène 9
Cavalier, Pierrette Laforêt
Il fouette le cheval qui disparaît.
Approchant et s'essuyant le front.
Il examine le chariot et lit cette inscription sur un coffre.
Il avance la tête dans le chariot, et en retire à demi quelques accessoires de théâtre.
Voyant Pierrette.
Il la secoue.
dans le chemin creux, frappant son cheval qui résiste
Cavalier
Allons ! Courage, maudite bête ! Es-tu déjà fourbue ? Mange, couche-toi, crève, fais ce que tu voudras et va au diable ! Me voilà aussi fatigué que ma monture, et, si je m'en croyais, je me laisserais tomber. Mais il faut que le vouloir serve à l'homme, surtout dans les grands périls... Ah ! Ce lieu-ci me semble occupé... Gare à nous !... Troupe du sieur Molière. Molière ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Casques, rapières, pertuisanes en bois doré ! Ce ne sont point là gens de guerre, mais comédiens de campagne. J'en aurai bon marché. Il faut qu'ils me cèdent un de leurs chevaux. Où sont-ils donc ? Hé ! Petite ! Sus ! Sus ! Répondez !
Pierrette Laforêt
Oh ! Qu'est-ce qu'il va ? Êtes-vous de ces gens-là qui vont déjeuner ici ?
Cavalier
Déjeuner ? Pardieu ! Oui, j'en suis ! Où déjeune-t-on ?
Pierrette Laforêt
Voilà le panier aux vivres. Il n'y manque que le pain qu'ils ont été quérir.
Cavalier
Le pain ? Oh ! Bagatelle ! Il s'assied à cheval sur le panier et lève le couvercle.
Pierrette Laforêt
Vous allez comme ça manger sans attendre vos camarades ? Ça n'est pas bien honnête !
Cavalier
Vous trouvez ?
Elle se sauve.
Pierrette Laforêt
Oh ! Les méchants yeux qu'il a ! C'est peut-être un voleur ! Je m'en vas avertir les autres, moi !
Scène 10
Cavalier
Il commence à dépecer une volaille.
Cavalier
Bonne rencontre, vrai Dieu ! La fortune me suit partout. Allons, de la confiance, de l'audace, et tout est sauvé. Mes sept braves doivent être rendus à Limoges. Sept hommes contre toute la France ! Oui, mais je suis le huitième !
Scène 11
Brécourt, Cavalier
Brécourt
Bon appétit, mon camarade !
Brécourt lève son bâton, que le cavalier pare avec un pistolet qu'il a tiré rapidement de sa ceinture.
Cavalier
Grand merci ! À votre santé ! Doucement, mon ami ! J'ai faim, j'ai soif, je suis pressé, j'ai de l'argent ; je récompense qui m'oblige, je tue qui me dérange.
Brécourt
Tuez donc, si vous pouvez, car je prétends fort vous déranger.
Il tire aussi sa rapière, et s'arrête ; à part.
Cavalier
Si vous prenez ces armes-là, à la bonne heure ! M'est avis que je fais ici mal à propos le gentilhomme. Une querelle ne peut que me retarder.
Brécourt
Eh bien, monsieur, je suis à vos ordres. Est-ce que vous reculez déjà ?
Cavalier
Non pas ; mais nous couperons-nous la gorge pour si peu ? Vendez-moi votre part de ce déjeuner ; car, si j'avais un royaume, je le donnerais à cette heure pour un morceau de pain.
Brécourt
Monsieur, je ne suis point marchand vivandier, et ne tiens point auberge. Je suis fort marri de vous chagriner ; mais il faut, s'il vous plaît, que vous receviez une petite leçon pour avoir touché sans ma permission à des choses confiées à ma garde. Choisissez de la rapière ou du bâton !
Ils croisent l'épée.
Cavalier
Allons, vous l'exigez ? J'en suis fâché pour vous, je vous jure.
Scène 12
Molière, Brécourt, Cavalier, Duparc, Madeleine, Armande Béjart, Pierrette Laforêt
Molière
Halte-là, messieurs !... Brécourt, qu'est-ce donc ?
Brécourt
Laisse, laisse, Molière : je suis en train de mettre à la raison un voyageur de trop grand appétit que j'ai surpris nous dévalisant de nos vivres.
Molière
Le cas est grave, car nous avons grand appétit aussi. Voyons, monsieur l'affamé, qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Cavalier
Monsieur, puisque vous ne me paraissez pas disposé à prendre la chose au tragique, je vous avouerai que j'ai agi un peu cavalièrement. La fatigue où je succombe et les affaires qui me pressent me peuvent seules excuser. Je comptais laisser ici ma bourse en payement de mon pillage : je l'ai offerte à votre camarade, qui n'a voulu entendre à rien. Il a la tête un peu chaude.
Molière
Il est le plus doux et le meilleur des hommes, mais fier et très brave, et ce caractère-là n'a rien qui vous doive surprendre ; car vous-même...
Cavalier
Eh bien, quoi ? Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
Molière
Parce que je veux mourir, ou je vous connais !
Cavalier
Vous vous trompez ! Vous ne me connaissez point.
Haut.
Molière
Ce ton absolu, ce regard d'aigle, cette crinière de lion ! Oh ! Pardonnez-moi, monsieur, je vous connais fort bien, et qui vous a vu une fois ne saurait vous oublier. Brécourt, je connais monsieur. C'est un galant homme un peu prompt. J'ai à lui parler. Servez le déjeuner, mes enfants, et mettez un couvert de plus. Les autres personnages s'occupent, vont, viennent, sortent, rentrent, au fond du théâtre.
Il se retourne et regarde derrière lui.
Cavalier
Vous me connaissez, dites-vous ? Eh bien, le mensonge me répugne, et, même pour sauver mes destinées, je ne saurais m'abaisser jusque-là. Voyons, que comptez-vous faire ? Vous voilà trois hommes contre un ; mais vous devez savoir que, fussiez-vous dix, vous n'auriez pas bon marché de moi.
Molière
Fussions-nous vingt peut-être, je le sais. Ayez cependant assez bonne opinion de moi pour croire que je cède au respect beaucoup plus qu'à la crainte ; croyez aussi, monsieur, que ce n'est point votre rang qui m'éblouit, mais que c'est au génie, à la vaillance, au malheur peut-être, que je me sens porté à rendre hommage.
Cavalier
Le malheur ? Oui ou non ! Qui sait ? Dieu est le maître. Vous, Monsieur, vous me paraissez être homme de sens. Gardez-moi le secret, et comptez que, si je triomphe, vous en serez un jour grandement récompensé.
Le cavalier sourit.
Le cavalier tressaille.
Molière
Monsieur, encore que le roi ne m'ait pas donné charge de garder son royaume, je pourrais m'emparer de votre personne par la violence... , ou par la trahison. Quant à la violence, je ne puis me défendre d'un grand respect pour votre personne ; et, quant à la trahison, monsieur, regardez-moi, et voyez si vous m'en croyez capable.
Cavalier
Jamais homme ne fut pourvu d'un plus mâle et plus honnête visage ! Je me fie à vous.
À ses camarades.
Au cavalier.
Molière
Et vous faites bien. Allons, amis, à table, à table ! Ceci est une métaphore : chacun fait ici comme il peut, et vous savez mieux que nous comment on vit en campagne.
Brécourt
Monsieur a donc gagné son procès ? Allons, puisque vous êtes ami de Molière, touchez là : je regretterais de vous avoir gâté. Ils s'asseyent, les dames sur des coussins, les hommes sur des souches ou des pierres qu'ils ont disposées autour du panier, qui sert de table pour porter les viandes, fruits et bouteilles.
Molière
Monsieur est homme de qualité : je n'ai point l'honneur d'être son ami ; mais j'ai eu celui de le voir à la cour, où j'étais, par hérédité de fonctions, attaché à la personne de Sa Majesté Louis XIII.
Cavalier
Du feu roi !
Molière
Je l'ai suivi à Narbonne, et j'ai vu Richelieu, voyageant sur son lit de mort, porter au bourreau les têtes de Cinq-Mars et de Thou. C'était cruel, mais c'était grand comme la tragédie antique. Ce que nous voyons aujourd'hui n'est plus que de la comédie.
Cavalier
Ah ! Vous trouvez ?
Brécourt
Nous sommes là-dessus de l'avis de tout le monde.
Duparc
Ce n'est même point de la bonne comédie, car c'est ridicule sans être divertissant.
Cavalier
Et le Mazarin n'est point un Richelieu, à votre avis ?
Duparc
Je ne sais point quel est le vôtre ; mais je n'ai point coutume de celer le mien. Le Mazarin...
Brécourt
Le Mazarin est tout ce qu'il vous plaira : je suis pour lui à cette heure que Turenne est pour lui.
Cavalier
Ah ! Vous êtes pour Turenne, vous ?
Brécourt
Pardieu ! Oui, monsieur, car j'ai servi sous ses ordres, et il ne ferait point bon me venir dire qu'il n'est pas le plus grand homme de ce temps-ci.
Molière
Monsieur pense de même, car il est attaché à son service.
Cavalier
Moi ?
Molière
Mais oui. Ne m'avez-vous point dit que vous étiez chargé d'une mission importante et que vous vous rendiez auprès de lui ?
Montrant Brécourt.
À Brécourt.
Cavalier
Oui, oui, vous avez raison, c'est comme cela. C'est ce qui me doit excuser auprès de monsieur... d'avoir fait main basse sur les apprêts de ce repas champêtre. Puisque vous avez porté le harnais de guerre, mon brave, vous savez bien que faim et soif sont de grandes diablesses qui ne parlementent point volontiers.
Brécourt
Eh bien, oui, je l'avoue, on agissait souvent comme vous : on traitait son propre pays en province conquise. Tant pis pour le pauvre paysan ! tant pis pour le pauvre voyageur !
Duparc
Aussi s'est-il fait comédien par dégoût du métier de pillard et à seules fins de redevenir bon citoyen.
Molière
Monsieur verra plus tard si, pour expier ses péchés, il lui convient de prendre le même parti que toi.
Brécourt
En attendant, je lui porte la santé du grand Turenne.
Cavalier
Volontiers, et celle du roi, si bon vous semble.
Madeleine
Moi, femme, je propose celle de la reine. Elle est malheureuse à l'heure qu'il est.
Armande Béjart
Quant à moi, je porte celle de Monsieur le Prince ! Je suis frondeuse, et de la jeune Fronde encore ! Vivent les princes !
Cavalier
En vérité, ma belle enfant ?
Armande Béjart
J'ai l'humeur contredisante et ne puis souffrir de penser comme les autres.
Molière
Armande se rend justice.
Armande Béjart
Et vous, monsieur Duparc, dit Gros-Réné, vous ne buvez à personne ? Eh bien, je veux que vous me fassiez raison, et je vous propose la santé de vos deux chiens, Artaban et Tiburce.
Duparc
Vivent les chiens ! Il n'y a que cela d'honnête et de fidèle en ce triste monde !
Pierrette Laforêt
Oh bien, vivent les oies ! C'est des bonnes bêtes aussi ; ça ne vous a pas un brin de malice.
Molière
Vivent les bêtes tant que vous voudrez : les plus humbles créatures sont l'ouvrage de ce grand artisan de l'univers dont cette belle nature est le temple ouvert à tous les hommes, même au pauvre comédien excommunié. Mais, puisque nous sommes en train de porter des santés, portons donc celle de ce pauvre peuple de France, qui paye les violons de toutes les fêtes et les trompettes de toutes les guerres ! Qu'en dites-vous, notre hôte ?
Cavalier
Vivent la France et son peuple ! Soit.
Molière
Hélas ! La France... Où est-elle à cette heure ?
Cavalier
Elle est où sont ses véritables intérêts, Monsieur, et tout le monde ne peut pas en être juge.
Molière
Il y a bien des théories là-dessus ; mais je suis un pauvre homme qui ne connaît pas la pratique et qui va philosophant et moralisant à sa mode sur les faits évidents. Je crois donc, sans vous offenser, qu'aujourd'hui aucun parti ne représente la France. Vieille Fronde, jeune Fronde, ministère, parlement, bourgeoisie, peuple des villes et des campagnes, qui bataille tantôt pour celui-ci, tantôt pour celui-là, sans savoir de quoi il retourne, tous ces noms, toutes ces devises ne représentent plus que des passions, des intérêts, des ambitions, chez les grands ; chez les petits, de l'ignorance, de l'inquiétude, du malaise et du désespoir. Au milieu de vos conflits, la France se meurt, les campagnes souffrent, la religion se corrompt, les arts périssent. Eh bien, il y a un être innocent de nos fureurs. C'est un enfant de quinze ans qui s'appelle Louis XIV, et que la volonté de Dieu invite à personnifier l'unité de la France. Celui-là seul peut régner sans appeler l'étranger chez lui, preuve que sa cause est, au temps où nous vivons, la seule cause légitime. Bon Dieu ! Quelle éducation lui font les partis, à ce pauvre enfant-là ! L'éducation de la guerre civile ! Cela me rappelle... Mais je vous importunerais d'un récit hors de saison.
Cavalier
À propos du jeune roi ? Parlez, parlez, cela intéresse tout le monde.
Molière
Eh bien, c'était un jour que le roi, lors au maillot, pleurait fort et que rien ne pouvait l'apaiser. Sa Majesté la Reine s'imagina d'envoyer chercher Scaramouche...
Cavalier
Scaramouche ?
Molière
Oui, Tiberio Fiorelli, le fameux Scaramouche, un histrion fort plaisant qui, comme tous les bouffons de profession, a le tempérament fort mélancolique. J'étais son élève, et il m'emmena pour l'aider à porter sa guitare, son chien, son chat, son singe et son perroquet. Le roi ne cessa point de crier ; il dansa et fit sauter ses bêtes, le roi pleurait toujours plus fort. Alors, Scaramouche demanda qu'on mît le roi dans ses bras, et on l'y mit. Aussitôt, cessant toutes ses grimaces et regardant le royal enfant d'un air fort sérieux : « roi, dit-il, garde les pleurs pour le jour où tu connaîtras les hommes ! » Ceci dit d'un ton bien grave, et avec des yeux humides de pitié, frappa l'enfant comme un son prophétique. On eût dit qu'il le comprenait ; car ses larmes cessèrent tout à coup. Il caressa de ses petites mains les joues blêmes et la longue moustache de Scaramouche, à qui, la reine donna une belle chaîne d'or, en lui disant : « Va, Scaramouche ; tu es plus sage qu'on ne pense, ou tu dis plus vrai que tu ne crois. »
Cavalier
Votre histoire est agréable ; mais qu'en voulez-vous conclure ?
Molière
Que l'heure est venue pour le roi de pleurer bien fort s'il aime la France, et de crier bien haut s'il veut la sauver.
Cavalier
Qu'il crie donc : « À moi, mes amis ! » et ses vrais amis accourront.
Molière
Ses vrais amis ne sont point ceux qui cherchent à le détrôner ou à se partager les lambeaux de la république.
Cavalier
En vérité, monsieur...
Pierrette Laforêt
Hé, monsieur ! Hé ! Votre chevau que vous avez laissé la bride sur le cou, saute à cette heure comme un beau diable, et veut manger les autres.
Il sort.
Cavalier
Ah ! Tant mieux ! Je le croyais fourbu.
Scène 13
Armande Béjart, Molière, Pierrette Laforêt, Madeleine
Armande Béjart
Qu'est-ce donc que cet homme-là qui n'a point du tout l'air de penser comme vous ?
Brécourt et Duparc commencent à enlever les accessoires.
Molière
Je vous le dirai tout à l'heure, quand il sera parti. Plions bagages, nous autres.
Pierrette Laforêt
Oh ! Vous partez donc déjà ! Voilà que je commençais de m'accoutumer à vous autres, et que je vais m'ennuyer de n'avoir plus personne à qui parler.
Molière
Eh ! Elle est gentille, cette petite ; elle n'a point la mine d'une sotte.
Pierrette Laforêt
Oh ! Si fait, monsieur, pour sotte, je le suis ; car on me le dit sans cesse, et personne ne me veut tenir compagnie. Mais je suis de bon coeur, allez ! Et, si vous vouliez m'emmener pour engraisser vos poules, garder vos oies, traire vos vaches...
Molière
Je le voudrais bien ; mais le malheur est que je n'ai aucune de ces bêtes-là. Voyons, ne saurais-tu aider et soigner les personnes.
Pierrette Laforêt
Voire ! J'apprendrais.
Molière
Mesdemoiselles, vous n'avez point de fille de chambre, et vous en cherchez une. Est-ce que celle-là ne vous réjouira point par sa bonne humeur ?
Madeleine
Si fait. Comment t'appelles-tu, mon enfant ?
Pierrette Laforêt
Pierrette Laforêt, toute prête à vous suivre, mamselle !
Madeleine
N'as-tu point de parents qui s'y opposeraient ?
Pierrette Laforêt
Je n'ai jamais eu ni père ni mère, ni oncles ni tantes : je suis une enfant du bon Dieu. J'ai été trouvée au mitan d'un bois, et c'est pour ça qu'on m'a donné le nom de Laforêt.
Molière
Elle a de l'esprit sans le savoir. Prenez-la, mesdames. - Que veux-tu gagner ?
Pierrette Laforêt
Ma fine, il me faudrait bien une bonne livre de pain pour chaque jour de l'année.
Madeleine
Cela va sans dire. Et tes gages ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Je n'entends rien à ces affaires-là : vous me baillerez ce qu'il vous plaira.
Molière
Eh bien, ta confiance prouve que tu es de bon coeur. Viens avec nous, et tu ne t'en repentiras point.
Elle sort en sautant.
Pierrette Laforêt
Oh ! Ma fine, tout de suite ! Je vas rendre le compte de mes oies et remercier les gens de la ferme.
Tous sortent, excepté Molière.
Molière
Vous, mes amis, laissez-moi seul un instant avec notre hôte ; car le voici prêt à partir.
Scène 14
Cavalier, Molière
Cavalier
Avant que de me remettre en route, Monsieur Molière, je veux vous rendre grâce de votre hospitalité et vous offrir mes services. Je vous trouve d'un caractère qui s'accorde mal avec votre profession. N'en voulez-vous point changer ?
Molière
Non, prince, je l'aime, cette condition : j'y veux vivre et mourir.
Cavalier
Eh bien, vous êtes, j'imagine, acteur sérieux et tragique. Ces temps agités passeront. On pourrait vous faire engager à l'hôtel de Bourgogne.
Molière
Je n'ai pas tant d'ambition.
Cavalier
Ou vous en avez une plus haute ? Parlez.
Molière
Que Monsieur le Prince me pardonne ; mais je n'aime que les vers du grand Corneille, et ne me sens pas assez grand pour les dire.
Cavalier
C'est de la modestie.
Molière
Nullement : j'ai l'humeur enjouée et non point héroïque.
Cavalier
Vous préférez la comédie ?
Molière
Oui ; mais je ne m'amuse qu'à celles que je fais moi-même.
Cavalier
Ah ! Vous êtes auteur ?
Molière
Point : je n'écris que des canevas sur lesquels mes camarades et moi brodons à l'impromptu des dialogues libres, à la manière des Italiens.
Cavalier
Ce genre réclame beaucoup d'esprit.
Molière
Il y faut du naturel et l'observation des caractères humains. Cet exercice me plaît et m'instruit, ce me semble, plus que tous les livres.
Cavalier
Eh bien, ce divertissement plaît aux personnes instruites comme au peuple, et, si je venais à rentrer dans mes biens...
Molière
Ne me promettez rien, Monseigneur, car il vous faudrait, pour me contenter, engager toute ma troupe, dont vous n'avez vu jusqu'ici qu'une partie. Tous les sujets ne sont point bons ; cependant, je ne les abandonnerais pour rien au monde, ces pauvres gens qui comptent sur moi pour résister à la rigueur du sort. Nous n'aurions pour le moment qu'une grâce à vous demander.
Cavalier
Dites donc vite, car je suis pressé de vous l'accorder.
Molière
Et de partir ! Eh bien, prince, ce serait de vous soumettre au roi, pour finir la guerre civile, laquelle nous dérange et nous fait beaucoup de tort, en nous chassant de province en province, à travers beaucoup de misères et de périls. Si vous pouvez nous accorder cela, je vous tiens quitte de tout le reste.
Cavalier
On y fera son possible, monsieur Molière. Priez pour que le roi nous y aide un peu. En attendant, veuillez agréer ce petit présent en souvenir du bon accueil que vous m'avez fait. Il veut lui donner une bague.
Molière
Oh ! Pour ce qui est de cela, prince, je n'en ferai rien.
Cavalier
Comment ! Monsieur, vous prétendez m'avoir fait l'aumône ?
Il salue profondément et se retire.
Molière
Je sais qu'il est interdit, de nos jours, à un homme de petite condition de refuser l'argent d'un grand et que cela passe pour une impertinence qui le met en disgrâce auprès des autres. Mais nous ne sommes point ici dans des circonstances ordinaires, et je vous dirai la vérité comme il convient à un honnête homme de la dire et à un grand homme de l'entendre. Prince, vous trahissez de propos délibéré le roi et la France : mon devoir serait de traverser vos desseins au péril de ma vie, et, si je ne le fais point, c'est parce que vous êtes un héros et que j'espère tout de vos propres réflexions quand cette ivresse de vengeance où vous êtes sera dissipée. Voilà pourquoi je ne me repens point de vous avoir respecté et d'avoir humblement partagé mon pain avec vous. Mais en accepter la moindre récompense serait une félonie envers mon souverain, et vous n'insisterez point. Si vous rougissez, monseigneur, de l'assistance d'un pauvre diable de mon espèce, oubliez-la vitement. Il n'est point à croire que je me trouve jamais sur votre chemin pour vous en faire ressouvenir.
Scène 15
Cavalier
Il rêve un instant puis tout à coup se réveille de sa rêverie.
Il va pour sortir et voit rentrer Pierrette.
Cavalier
Cet homme est fort étrange ! Il aime et respecte ma personne, qui lui est sacrée ; il déteste mon oeuvre, qui lui semble criminelle ! C'est un homme d'un grand sens et dont l'air et les paroles attachent singulièrement. Il raisonne juste au fond... Il est vrai que son pauvre métier le place en dehors des grands intérêts et des grandes passions de ce monde... Où la vertu se va-t-elle nicher ?... Mais je ne me suis pas mis en route avec tant de mystère et au travers de tant de périls pour m'arrêter aux raisons de chacun !
Scène 15
Cavalier, Pierrette Laforêt
Cavalier
Eh ! Petite fille, ici, je te prie !
Pierrette Laforêt
Qu'est-ce qu'il y a donc encore ?
Il lui remet la bague et de l'argent, et sort.
Cavalier
Viens, mon enfant. Tu es une honnête personne, cela se voit sur ta figure. Tu remettras pour moi cette bague à la belle Armande, la plus jeune des deux comédiennes, et tu la prieras, de ma part, de la garder en souvenir de moi et pour l'amour de la Fronde. Et puis voici pour toi, ma fille.
Scène 17
Pierrette Laforêt
Elle lève la tête.
Regardant dans la coulisse.
Pierrette Laforêt
Et à cause donc que vous me baillez de l'argent ? Bon ! Le voilà déjà loin ! Il grimpe sur son chevau... Ça n'est pas long ! Le v'là qui part comme un coup de tonnerre. Oh ! Dame ! Il n'est point engourdi, celui-là !
Scène 18
Pierrette Laforêt, Armande Béjart, Madeleine, Molière, Duparc, Brécourt
Pierrette Laforêt
Tenez, mamselle ! Voilà un affiquet que le monsieur qui était là tout à l'heure m'a baillé pour vous. Il m'a dit comme ça, en s'en allant : « Tu lui diras comme ça... » Oh ! Mordi ! Je ne me souviens déjà plus de ce qu'il m'a dit de vous dire.
Armande Béjart
Un présent à moi ? Oh ! La belle bague ! Voyez donc, ma soeur, le gros diamant !
Madeleine
Un présent ? Et de quel droit cet étranger vous fait-il un présent ?
Armande Béjart
Allez-vous point me le retirer ?
Madeleine
Oui, pour le donner à quelque pauvre. Vous ne devez point recevoir de présents.
Armande Béjart
Voyez, Molière, c'est une tyrannie ! Ma soeur me prend tout et me chicane en toutes choses.
Molière
Amie, vous pouvez lui laisser ce jouet d'enfant. L'homme qui le lui envoie n'est point à craindre. Il y a trop loin de lui à nous pour qu'il ait dessein de se souvenir d'elle.
Armande Béjart
C'est donc un grand personnage ?
Molière
Plus que cela, c'est un très grand homme.
Duparc
Vrai ? Je lui ai trouvé la mine d'un fou.
Brécourt
Et moi, celle d'un diable ! Je ne suis point un poltron, je crois avoir fait mes preuves ; eh bien, pendant que je croisais l'épée avec lui, ses yeux me lançaient des éclairs qui m'empêchaient de voir ceux de sa lame.
Molière
Brécourt, tu eusses peut-être bien fait de le tuer, qui sait ? Mais les desseins de Dieu sont cachés, et j'ai senti comme une force supérieure qui m'obligeait à le préserver de tes coups.
Armande Béjart
Qui est-ce donc, mon Dieu ? Oh ! mon cher Molière, dites donc vite !
Molière
Il est parti ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Il est loin !
Molière
Eh bien, mesdames, eh bien, mes amis, cet homme-là, c'est Monsieur le Prince.
Madeleine
Le prince de Condé !
Molière
Le grand Condé !
Brécourt
Seul dans ce pays-ci, quand on le croit à la frontière ?
Il s'est élancé vers le fond du théâtre, et regarde au loin.
Duparc
Mordieu ! Je comprends ! Il va rejoindre l'armée des princes, il va marcher sur Paris avec l'étranger, enlever le roi et se faire proclamer peut-être à sa place, après avoir tué ou fait tuer des milliers de gens qui valent mieux que lui !...
Duparc élève son arquebuse comme pour viser.
Brécourt
Le voilà au fond du ravin. Il va combattre Monsieur de Turenne ! Feu, Duparc !
Molière
Non, Duparc ! Cet homme-là, qui a fait tant de bien, peut encore sauver la France, s'il comprend qu'il lui a fait assez de mal !... Turenne, le grand Turenne, était hier contre le roi avec Condé ; demain peut-être, le roi sera avec Condé contre Turenne. Nous vivons dans un temps ou les plus sages font de grandes folies, où les plus fous font tout à coup de grandes choses, à quoi l'on ne s'attendait point... Que Dieu souffle sur l'esprit de vertige ! À quelque chose malheur est bon ! Les petits gagneront à tout ceci d'apprendre que les querelles des grands ne sont point les leurs... Eh bien, mesdames, n'est-ce pas le moment de nous remettre en route ? Qu'avez-vous donc, Armande ? Vous êtes pâle... et, à présent, vous rougissez ! Qui vous agite ainsi ?
Armande Béjart
Le grand Condé m'a donné une bague ! À moi ! Oh ! Il ne m'oubliera point ! Seule ici, j'ai porté sa santé !... La belle bague ! Je vous défie de me l'ôter à présent, ma soeur ! Je veux la porter toute ma vie !... C'est beau, un diamant ! Cela brille comme le soleil, comme la gloire ! À regarder cela et à songer à cet homme-là, le vertige vous prend !
Molière
Enfant, la gloire vous tourne la tête !
Armande Béjart
Oui, oui, philosophez là-dessus, vous autres qui n'en avez point, qui n'en aurez jamais !... Moi, j'en veux ; moi, j'en ai, puisque le grand Condé a fait attention à moi !
À Madeleine.
Baissant la voix.
Il se dirige vers la voiture, qui va se mettre en marche.
Molière
Il y a plus d'un chemin pour arriver à la gloire, Armande... Mais vous ne m'écoutez point... Elle a la tête perdue, votre petite soeur, et vous allez la voir vous mépriser désormais. Eh bien, croyez-vous encore que je puisse songer à épouser cette glorieuse ?
Madeleine
Dieu en soit béni ! Molière n'aura jamais de gloire !
Acte II
Scène 1
Molière, Pierette, Pierrette Laforêt
Molière, en costume de Sganarelle, sort du cabinet avec Pierrette Laforêt, qui continue de l'habiller en marchant.
Il s'approche et regarde l'heure à une pendule placée sur la cheminée.
Molière
Allons, allons, Laforêt, c'est bien ; je suis prêt, n'est-ce pas ?
Pierette
Hé, monsieur Molière, donnez-vous le temps ! Que vous êtes donc vif !
Molière
Je ne suis point vif, je suis pressé ! Voilà l'heure qui approche.
Pierette
Vous avez beau vous dépêcher, la cour ne se dépêchera pas pour cela. Elle est encore à table, et vous en avez pour une grosse heure à attendre.
Molière
N'importe, ma fille ! Le roi a donné l'ordre du spectacle pour six heures, il faut qu'à six heures tout soit prêt, et moi le premier. C'est à nous d'attendre le plaisir du roi, et non point à lui d'attendre le nôtre.
Pierette
Eh ! Ma foi, monsieur, quand le roi vous attendrait un peu ! Il a bien entendu ce matin Monsieur Lulli !
Molière
Vrai ?
Pierette
Ah ! Vous ne savez point cela ? Tout le monde en parle dans la maison.
Molière
Mais elle est grande, la maison de Versailles, et je ne puis être partout. Que s'est-il donc passé ?
Pierette
Eh bien, Monsieur, le roi attendait la saint... la saint...
Molière
La symphonie ?
Pierette
C'est ça ! Monsieur Lulli trouvait que les musiciens ne la musiquaient point à son idée. Il la leur faisait répéter deux ou trois fois. Il était furieux, il cassait les violons. Le roi et la cour s'impatientaient : le roi envoie un page... Bon ! Monsieur Lulli n'y prend point garde. Le roi envoie encore un page : point d'affaire. Le roi envoie un troisième page, qui dit comme ça : « Palsembleu ! monsieur Lulli, le roi vous attend. » Sur quoi, Monsieur Lulli lui répliqua : « Le roi est le maître, n'est-ce pas, monsieur ? - Oui, monsieur. - En ce cas, monsieur, il est le maître d'attendre. »
Molière
Ce diable d'homme, qu'il a d'esprit ! Sais-tu si le roi s'est fâché ?
Pierrette Laforêt
On dit qu'il a ri de bon coeur. Vous voyez bien que vous n'avez point tant de tourments à vous donner. Ces messieurs ni ces dames n'iront point si vite que vous. Mademoiselle Madeleine Béjart, je ne dis pas, elle est comme vous, celle-là, toujours pressée ; mais l'autre ! Oh ! Qu'elle est donc musarde !
Molière
Armande ?
Pierrette Laforêt
Il lui faut plus d'une heure pour ajuster un noeud, et, quand elle a fini, elle se regarde dans son miroir bien tranquillement, du temps que tout le monde crie après elle.
Molière
Tu es injuste ! Depuis quelque temps, elle est devenue fort diligente.
Pierrette Laforêt
Oui, quand vous la regardez, parce qu'elle veut vous complaire.
Molière
Elle veut me plaire ? Que dis-tu là ?
Pierrette Laforêt
Elle est fine ! Elle voit que vous devenez tous les jours plus riche, plus caressé des grands messieurs, plus aimé du roi, plus fameux dans la cour et dans la ville, et elle connaît bien qu'il y va de son intérêt de vous contenter pour demeurer dans voire troupe et y représenter les premiers rôles. Ce n'était point comme ça du temps que vous n'étiez qu'un petit chef de troupe courant les campagnes et jouant dans les granges plus souvent que dans les châteaux ! On vous rebutait, on vous rompait en visière, on vous traitait de bourru ! Et Dieu sait cependant que vous ne l'étiez point dans ce temps-là, pauvre cher homme ! Et, à présent que vous l'êtes devenu un peu, on vous flatte, on vous ménage.
Molière
Tu dis que je suis devenu bourru ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Ce n'est point que je vous en veuille pour ça ! Vous avez tant de mal ! Tenez, vous avez l'air fatigué.
Molière
J'ai l'air fatigué ? Donne-moi donc mes boîtes, que je m'arrange la figure.
Pierrette Laforêt
Eh ! Pas encore ! Votre fard serait tout tombé avant que vous entriez en scène. Voyons, tenez-vous donc un peu tranquille. Asseyez-vous sur ce fauteuil. Étendez vos jambes. Savez-vous qu'il y a douze jours que nous sommes ici en fêtes et que vous n'avez point eu trois bonnes heures pour dormir par chaque nuit ?
Molière
Qu'est ce que cela fait ? Me prends-tu pour un vieillard ? Parce que tu as vingt-cinq ans, toi, comme Armande !
Pierrette Laforêt
Vous n'êtes pas vieux ! Mais vous avez la quarantaine, et vous n'êtes point jeune !
Molière
J'espère que si !
Pierrette Laforêt
Mais non !
Molière
Mais si, te dis-je ! Tairas-tu ta peste de langue !
Pierrette Laforêt
Ah ! Voilà que vous devenez bourru !
Molière
Non, je m'exerce à la scène de comédie que je vais jouer tout à l'heure.
Pierrette Laforêt
Tiens, c'est vrai, c'est comme dans votre Mariage forcé, où Sganarelle ne veut point avoir l'âge que son compère prétend lui prouver. Mais vous n'êtes point si barbon que Sganarelle, et vous n'êtes point si fou que de songer comme lui au mariage.
Molière
Pourquoi donc n'y songerais-je point ?
Pierrette Laforêt
Parce que vous y avez toujours été contraire.
Molière
Ce n'est point une raison.
Pierrette Laforêt
Oh bien, si vous vous ravisez, je ne connais qu'une femme pour vous : c'est Mademoiselle Béjart.
Molière
Armande ? Es-tu folle ?
Pierrette Laforêt
Oh ! Que nenni ! Celle-ci est trop jeune et trop amoureuse d'elle-même. Mais mademoiselle Béjart l'aînée, qui est un peu plus mûre et encore jolie femme, da ! C'est une personne, voyez-vous, qui a du coeur, du courage et de l'esprit quasiment autant que vous.
Molière
Pauvre Madeleine !
Pierrette Laforêt
Eh bien, monsieur, est-ce que vous ne l'aimez point ?
Molière
Si fait, de tout mon coeur, autant que je l'estime. Mais je n'eus jamais pour elle qu'une honnête amitié.
Pierrette Laforêt
Eh bien, monsieur Molière, quelle sorte d'amitié voulez-vous donc avoir pour votre femme ?
À part.
Haut.
Molière
Tu as raison, Pierrette. Cette fille-là a des mots d'un terrible bon sens ! Mais de quoi diable viens-tu me parler ? Je ne veux point me marier.
Pierrette Laforêt
Oh ! Mariez-vous si bon vous semble ! Moi, je me respecterai et je servirai votre femme, quand elle serait le diable en cotillon.
Scène 2
Molière, Brécourt, Duparc, Pierrette Laforêt
Molière
Ah ! Mes amis, vous voilà prêts ? C'est bien. Brécourt en costume de Pancrace, Duparc en Marphorius... Voilà de très beaux docteurs et qui joueront bien !
Brécourt
Sois tranquille : nous savons tous nos rôles, et la pièce nous plaît. C'est court, mais c'est gai, et les caractères sont aussi bien dessinés qu'ils le seraient dans un grand ouvrage.
Duparc
Eh ! C'est là le défaut selon moi ! On commence à s'intéresser aux personnages au beau moment que la pièce finit.
Molière
Que veux-tu, mon ami ! Faire une pièce, la distribuer, la monter, la répéter et la jouer en quarante-huit heures ! Avec un ballet, encore !
Duparc
Oui, la pièce n'est que le prétexte du ballet, et le ballet un prétexte à l'envie qu'a le roi d'y danser.
Pierrette Laforêt
Oh ! Le roi n'est point du tout raisonnable. Demander à monsieur quatre pièces nouvelles en quinze jours !
Molière
Le roi savait que Tartufe était prêt ; et, quant à la Princesse d'Élide, il a permis que je me fisse aider.
Duparc
Si vous pensez faire de bonne besogne à ce train-là, soit, ça vous regarde.
Brécourt
Le moindre trait de Molière est un coup de maître, et le Tartufe est là pour montrer que l'auteur du Misanthrope ne décline point.
Duparc
Et vous l'avez lu au roi, le Tartufe ?
Molière
Oui.
Duparc
Tout entier ?
Molière
Certes.
Duparc
Et cela lui plaît ?
Molière
Le Roi est plus indulgent que toi, mon ami : il m'a dit qu'il ne savait lequel préférer, du Misanthrope ou du Tartufe.
Duparc
Belle merveille que le Roi ait dit cela !
Brécourt
Eh bien, à qui en as-tu ?
Duparc
J'en ai au sujet du Tartufe, qui fera des ennemis à Molière.
Molière
Oui, à la cour ; mais si le roi et le peuple sont pour moi ?
Duparc
Ah ! Vous comptez pour rien la noblesse, vous ! Vous la croyez morte parce que votre jeune roi s'en moque et vous pousse à la ridiculiser ?
Brécourt
La Fronde est enterrée, Dieu merci !
Molière
Et, grâce au roi, elle l'est pour toujours, mes amis. Le roi est jeune, le roi est beau, le roi s'amuse, il court la bague et danse le ballet ; et, pendant ce temps-là, le roi, qui, au fond, est grave, mûr, attentif et froid, gouverne et suit sa politique.
Duparc
On ne s'en douterait point ici ! Au milieu des carrousels, des festins, des pétards et des lampions, le roi me fait la mine de courtiser grandement et chèrement ses courtisanes.
Molière
Le roi, en ayant l'air de se ruiner, ruine la noblesse, qu'il attire à ses fêtes. Il l'enivre de ses séductions, il l'écrase de sa magnificence, il abaisse l'orgueil des châteaux et fait ramper à ses pieds, en costume de baladins, ces hors seigneurs qui se croyaient ses pairs dans leurs provinces et qui s'habituent désormais à s'effacer comme de petites étincelles dans les rayons du soleil de Versailles.
Brécourt
Tu vois juste, Molière. La splendeur du roi efface celle des grands et prépare peut-être celle des petits. La jeune noblesse rit à ses fêtes, parce que la jeunesse s'amuse même de ce qui la tue ; mais les vieux frondeurs ne s'y méprennent point et mordent leur moustache grise en accusant tout bas le roi de ne protéger que les vilains.
Duparc
Je vous accorde ceci, car la chose est assez visible ; mais prenez garde que le roi n'ait pas aussi bon marché des bigots que des ambitieux. Les courtisans drapés dans le Misanthrope ont été forcés d'avaler la pilule ; mais trop de gens se reconnaîtront dans le Tartufe, et ceux-ci perdront Molière dans l'esprit du roi, en attendant qu'ils perdent le roi dans l'esprit du peuple.
Brécourt
Tu vois toujours les choses en noir !
Duparc
Je les vois comme elles sont.
Molière
Que Dieu nous protège, mes amis ! Et remplissons notre tâche. Un roi sage, un homme fort, nous encourage à dire la vérité. Disons-la, dussions-nous la payer cher, et dût-il nous désavouer un jour.
Scène 3
Madeleine, Molière, Brécourt, Armande Béjart, Duparc, Pierrette Laforêt
Madeleine
Eh bien, messieurs n'entendez-vous point les fanfares et les boîtes ? Le roi sort de table, et vous n'avez que le temps d'aller vous mettre en scène.
Il s'arrange devant la glace de la cheminée.
Molière
Eh ! Vite, Laforêt ! Le blanc, le rouge, mes sourcils, ma barbe grise ! Tu vois bien que je devrais être prêt !
Brécourt
Rien ne presse encore : la cour mettra plus d'un quart d heure à défiler de la grotte enchantée jusqu'au château et à se placer pour la comédie.
Molière
Vous êtes toutes prêtes pour le ballet, mesdemoiselles Béjart ? Vous y paraissez pour le coup d'oeil.
Madeleine
Je suis prête.
Molière
Et vous, Armande ?
Armande Béjart
Moi, je le serai.
Duparc
Songez que la pièce sera jouée on vingt minutes : c'est moins de temps qu'il ne vous en faut d'ordinaire pour placer une épingle. Le roi ne mettra guère que cinq minutes entre les deux levers de rideau pour se travestir en Égyptien.
Molière
Où est Baron ? Le petit Baron est aussi du ballet.
Duparc
Oh ! Celui-là, vous ne le tenez point. Il se sera oublié devant quelque nappe d'eau, non point à contempler les tritons et les naïades de bronze, mais à se consumer d'amour pour sa propre image, comme le beau Narcisse, de sotte mémoire !
Molière
Que veux-tu ! Il est beau, cet enfant, il plaît à tout le monde : il faut bien qu'il se plaise un peu à lui-même.
Duparc
Oui, oui, vous faites bien de l'y encourager ! C'est à vous de savoir ce que vous coûte la braverie de votre fils adoptif.
Brécourt
Eh bien, quand le jeune Baron coûterait à Molière quelques canons et quelques dentelles, ne faut-il point faire une affaire de ces amusements d'enfant !
Duparc
La peste soit d'un enfant de cette taille-là, et à qui le poil follet commence à danser autour du menton ! Demandez aux filles de chambre des filles d'honneur ce qu'elles en pensent !
Brécourt
Est-ce qu'il en coûte à ta femme ?
Duparc
Je ne me soucie point de ma femme. Depuis qu'elle galope comme un page dans les carrousels du roi, il ne me semble plus qu'elle soit ma femme, mais mon palefrenier.
Il fait sortir tous ses acteurs, et, au moment de sortir lui-même, il se retourne vers Armande, qui est restée près de la croisée.
Molière
Allons, partons ! Vous demeurez, Armande le succès de ma comédie ne vous intéresse point ?
Armande Béjart
Si fait, je vous suis ; mais je veux voir d'ici défiler tout le cortège royal.
À Pierrette, avec une sorte d'inquiétude.
Molière
Ah ! Oui, tous ces beaux seigneurs, tous ces marquis !... Reste avec elle : je n'ai pas besoin de toi.
Molière sort ; elle le suit en disant à part.
Pierrette Laforêt
Mais, moi, je veux vous voir jouer, et tenir votre manteau dans la coulisse. Mademoiselle Armande saura bien se garder toute seule !
Scène 4
Armande Béjart
Quittant la croisée.
Elle s'arrange la figure devant la glace.
Armande Béjart
Ah ! Voici le quadrille du roi : le Comte d'Armagnac, le duc de Saint-Aignan, le Marquis de Soiecourt, le plus adroit aux bagues après Sa Majesté ; le Marquis de Villeroy... Molière ne peut pas les souffrir, les marquis ! C'est sans doute parce qu'il ne peut pas l'être. La noblesse, on a beau dire, ne s'acquiert point : c'est pourquoi les gens bien nés pardonnent aux roturiers d'avoir de l'esprit, tandis que ceux-ci ne leur pardonnent point de s'en pouvoir passer... Ce pauvre Molière ! Comme il est jaloux de moi ! En vérité, je l'aime bien, et je goûte un grand plaisir à le faire enrager ! Il est si malin quand il est en colère ! Et si bon quand il a fini de gronder, et si simple quand il me demande pardon de la peine que je lui ai faite !
Scène 5
Baron, Armande Béjart
Armande s'est replacée debout devant la glace et ne se retourne pas quand Baron entre. Celui-ci entre à la dérobée.
Baron
Ah ! Vous voilà seule, Mademoiselle Béjart ?
Armande Béjart
C'est vous, Baron ? Qu'est-ce que vous me voulez ?
Baron
Vous voir un moment, puisque je rencontre l'occasion si belle !
Armande Béjart
Eh bien, après ?
Baron
Oh ! Si c'est la manière que vous avez de me recevoir, je n'oserai jamais vous rien dire !
Elle se retourne vers lui et tire un billet de sa poche.
Armande Béjart
Vous n'avez, ce me semble, rien à me dire que vous ne me l'ayez écrit.
Il veut se jeter à ses genoux ; elle lui tourne le dos et se remet devant la glace.
Baron
Oh ! Vous avez reçu mon billet ! Vous l'avez lu !... Vous l'avez gardé, Armande !
Armande Béjart
Oui, je l'ai gardé pour le montrer à Molière.
Baron
Oh ! N'en faites rien, mademoiselle ! Vous me voulez donc brouiller avec lui ?
Elle ouvre le billet et le lit en s'accoudant nonchalamment sur la cheminée.
Armande Béjart
Il y aurait de quoi ; car il est fort impertinent pour lui. votre billet doux ! « Non, vous n'aimez point, vous n'aimerez jamais Molière, n'est-ce pas ? Il ne vous aime pas non plus, lui ! Il est trop grave pour vous, vous êtes trop jeune pour lui. Croyez à un jeune coeur rempli d'espoir et de courage. Je ne suis rien encore ; mais mon amour me fera atteindre la gloire et la fortune si vous m'encouragez ! etc., etc. » C'est très joli, tout cela ; mais Molière serait peu flatté du respect que vous me conseillez de porter à sa gravité.
Il fond en larmes.
Baron
Offenser, dénigrer Molière ! Oh ! Telle n'est pas mon intention. Je m'efforçais de me prouver à moi-même que cette passion qu'on dit qu'il a pour vous n'était qu'une supposition... C'était pour raffermir ma conscience, effrayée peut-être, que je vous écrivais de la sorte... Tenez, Armande, décidez de moi ! S'il est vrai qu'il vous recherche..., renvoyez-moi, désespérez-moi tout de suite ! Il ne faut qu'un mot pour cela. Je sens que je vous aime, malgré moi, plus que je ne devrais, que je vous aime plus que Molière !... Et cependant je sais que je dois chérir Molière plus que moi-même et n'être point jaloux, mais content de son bonheur !... Oui, aimez-le, Armande ! Il est si bon, lui ! Aimez-le ! J'en serai bien heureux, moi !
À part.
Haut.
Armande Béjart
Ouais ! Voilà un bon coeur bien aimant ! Allons, allons, mon cher Baron, un peu de courage, surtout devant les gens ! Vous laissez trop voir vos sentiments pour moi, et Molière finira par s'en apercevoir.
Baron
Vous craignez donc Molière ?
Armande Béjart
Oh ! Je ne crains personne ! Mais je ne veux pas vous brouiller avec lui, comme vous disiez tout à l'heure.
Baron
Il vous aime donc, lui ? Je ne sais pas ; mais puisque vous le croyez vous-même...
Baron
Armande, je ne crois, je ne sais rien ; je ne croirai que ce que vous voudrez me dire. C'est à vous de m'empêcher de m'égarer.
Armande Béjart
Vous avez bien de la vertu dans l'amitié ! C'est beau pour un garçon de votre air et de votre âge ! Mais cette vertu-là serait inquiétante pour qui serait tenté de vous aimer !
Baron
Que voulez-vous dire, Armande ? Armande ! Si vous m'aimiez, vous !...
Armande Béjart
Eh bien, si je vous aimais, et si Molière avait jeté sa vue sur moi, est-ce que la douleur de Molière éconduit ne vous empêcherait pas d'apprécier votre bonheur ?
Baron
Pourquoi tous ces si ? Dites si vous m'aimez et ne me parlez pas d'autre chose.
Armande Béjart
Ah ! Voilà la question changée ! Vous demandiez d'abord si Molière m'aimait.
Baron
Que vous me faites souffrir ! Parlez-moi de vous, de vous seule !
Armande Béjart
Non ; il me plaît de parler de Molière d'abord, de Molière que vous chérissez plus que vous-même, et vous ne voulez plus ?
Baron
Eh bien, parlez-en donc, et dites-moi que vous l'aimez.
Armande Béjart
C'est encore autre chose. Vous n'avez pas deux idées de suite. Baron ! La question était de savoir si j'étais aimée de Molière, et si, dans ce cas, vous deviez renoncer à moi.
Baron
Prononcez donc mon arrêt ! Vous aime-t-il ?
Armande Béjart
Vous êtes brave comme un preux ! Vous voilà tout prêt à être guéri de votre flamme, si je dis oui. Vous ne m'aimez guère !
Baron
Guéri ! Vous dites que je serai guéri ! La mort guérit, en effet, tous les maux !
Armande Béjart
Ah ! Baron, si vous me dites que vous en mourrez, me voilà forcée de ne vous point laisser mourir, pour peu que je ne sois point une tigresse, et, alors, tant pis pour Molière !
Baron
Vous riez ! Vous raillez dans un pareil moment ! Quand je me sens prêt à vous sacrifier la conscience de mon amitié, la première fleur de ma loyauté, toute la religion de mon enfance !... Armande, ayez pitié de moi, je n'avais jamais réfléchi, jamais souffert, jamais aimé ! Je croyais que le premier amour d'un homme devait être si pur, si doux, et j'en serais tout enivré !
Armande Béjart
Pour enivré, vous ne l'êtes guère, je le vois, et vous me donnez l'exemple d'un courage tout chevaleresque qui me gagne à mon tour. Soyez donc fidèle à Molière, je le serai aussi, et la crainte de déplaire à notre commun bienfaiteur m'empêchera d'écouter l'amour de personne.
Il sort avec impétuosité.
Baron
Armande, vous me tuez ! Oui, oui, souriez avec dédain, moquez-vous, trouvez-moi ridicule !... Dites que les amoureux parlent toujours de leur mort. Je ne sais rien des effets de l'amour, moi ; je n'ai pas encore fait l'épreuve d'un désespoir comme celui où vous me mettez. Mais je sens que, si l'on en guérit, on y doit laisser la moitié de son âme ! Adieu ! Je crois que cette épreuve était un jeu cruel pour vous débarrasser de moi, et que vous cherchiez dans ma faiblesse des armes pour me mépriser. Mais vous avez ri trop tôt, et, si je suis malheureux plus que je ne le puis dire, du moins je ne suis pas encore coupable... Ne riez donc pas trop, Armande, je ne suis point un lâche !... Vous me considérez comme un enfant ; mais j'ai quelque fierté, et j'en aurai peut-être assez, cette fois, pour vous prouver que j'étais un homme... Un homme que vous voulez briser et qui succombera peut-être sous sa douleur, mais non pas sous votre caprice.
Scène 6
Armande Béjart
Elle prend sa pelisse pour sortir.
Armande Béjart
Oui, c'est un homme ! Un homme assez fort même, et il y aurait plaisir à le vaincre dans ses scrupules de conscience ! J'ai ri trop tôt !... Non ! On s'engage soi-même plus qu'on ne pense dans ces sortes de combats, et Baron n'est point l'époux qu'il me faut. Il est jeune, il est beau, il plaît par sa figure et le ton de sa voix, mais il ne sera peut-être jamais qu'un médiocre comédien ! Allons donc !... Mais voyons donc comment réussit à la Cour cette comédie de Molière !
Scène 7
Condé, Armande Béjart, Madeleine
Condé
Non, non, je l'attendrai ici, puisqu'il y doit revenir tout à l'heure. Je ne suis point en costume pour me montrer. Sa Majesté me donne audience particulière après le ballet, et, en attendant, je veux serrer la main à Molière dans cet endroit retiré, qui convient mieux à un homme fatigué de campagnes et de voyages que l'éclat des fêtes royales... Mais voilà mademoiselle votre soeur, si je ne me trompe !
Armande Béjart
Monsieur le Prince de Condé ! Ah ! Mon Dieu !
Condé
Pardonnez-moi si, après les années écoulées sans vous voir, je ne vous ai pas reconnue tout d'abord. Ces années-là vous ont fait gagner en agrément tout ce qu'elles m'ont fait perdre.
Armande Béjart
Oh ! Monseigneur, j'ai toujours ma bague, elle ne m'a jamais quittée !
Il lui baise la main, et dit à part, après l'avoir regardée.
Haut.
Se tournant vers Madeleine.
Condé
Je vous en rends mille grâces. Toujours la même personne ! Naïveté bien étudiée. Vous devez être aujourd'hui une actrice accomplie. On le dit partout... On le dit de vous deux.
Madeleine
Nous faisons de notre mieux pour mériter les distinctions que le roi accorde à la troupe de Molière.
Condé
Savez-vous, mademoiselle, que, lorsque le bruit de la gloire de Molière m'est venu trouver, partout, dans le tumulte des camps, comme dans les loisirs de la retraite, je n'ai pas été surpris le moins du monde ?
Armande Béjart
Votre Altesse s'est rappelé que ce nom appartenait à un homme qu'elle avait rencontré pour un moment en voyage ?
Condé
Ce voyage-là, mademoiselle, a trop marqué dans ma vie, il a été trop hardi, trop périlleux, et couronné de trop de succès pour que j'en aie oublié la moindre circonstance ; je fis cent vingt lieues presque seul à travers des pays hostiles et dans un moment où ma tête était mise à prix. Eh bien, je ne fus reconnu que par un seul homme, lequel, par grande loyauté et générosité, ne me voulut point trahir, encore qu'il ne fût point de mon parti, et qu'il blamât mon entreprise. Cet homme, c'était Molière, le divin Molière, qui faisait alors dans le monde une assez pauvre figure, mais en qui je ne sais quel air de franchise, de grandeur et de sagesse, me fit pressentir un homme au-dessus du commun. Aussi n'a-t-il jamais fait imprimer une pièce que je ne l'aie lue avec avidité et je sais le Misanthrope. Corneille est le bréviaire des rois, Molière est celui de tous les hommes.
Madeleine
Ah ! Que Molière ne peut-il entendre les paroles de Votre Altesse ! Je les veux retenir pour les lui redire.
Armande Béjart
En vérité je ne le croyais point si célèbre ; je voyais bien qu'il divertissait agréablement la cour et la ville ; mais je n'aurais point pensé qu'on parlât de lui jusque dans tous les pays que Votre Altesse a parcourus, ni que sa renommée fût si chère qu'elle l'est au grand Condé.
Condé
C'est que, vivant au foyer même de cet astre, vous ne pouvez point voir jusqu'où ses rayons s'étendent. Et puis c'est le propre de la jeunesse et de la beauté d'être fières d'elles-mêmes et de ne vouloir briller que de leur propre éclat. On ajoute au récit de vos perfections, mesdemoiselles, l'éloge de votre vertu ; et, comme la vertu vaut la gloire, je me plais à vous rendre hommage... Mais j'entends un grand mouvement : c'est peut-être que la comédie finit ?
Madeleine
Oui, monseigneur ; Molière vient se reposer ici pour un moment avant le ballet. Je cours lui dire...
Il l'invite à passer devant lui.
Condé
Non, de grâce, laissez-moi aller avec vous. Je le veux embrasser sans préambule et voir s'il me reconnaîtra à première vue.
Ils sortent.
Madeleine
J'obéis.
Scène 8
Armande Béjart
Armande Béjart
J'ai donc bien fait de demeurer sage, et de dédaigner également petits comédiens et grands seigneurs. Oh ! La gloire !... La vertu, au dire du grand Condé, peut marcher de pair avec la gloire... Oui, mais elles se doivent unir pour obscurcir tout le reste... Molière, Molière !... Jaloux, rigide... point jeune... mais tant de gloire !...
Scène 9
Baron, Armande Béjart
Baron
Voilà Molière qui vient ! Allez-vous donc mettre le soupçon dans son coeur et lui montrer ma lettre ? Brûlez-la, oubliez-la, Mademoiselle, je vous en supplie !
Armande Béjart
Moi ? Est-ce que j'ai souvenance que vous m'ayez dit ou écrit quelque chose ?
Baron
Oh ! Mon Dieu !
Scène 10
Molière, Condé
Molière
Je crois que ce jour-ci est le plus beau de ma vie. Le vainqueur de Nordlingue et de Rocroy s'est souvenu de Molière et l'a voulu serrer dans ses bras, pour l'amour de la morale et de la vérité. Je ne demandais point au ciel d'autre récompense du peu de bien que j'ai pu faire, que l'approbation du plus grand capitaine et du plus honnête homme de son siècle.
Condé
Après Turenne !
Molière
Avec Turenne ! Qui honore l'un honore l'autre ; et ces deux grands rivaux se sont grandis encore en se réconciliant. Ah ! Je vous le disais bien, monseigneur, que vous redeviendriez l'épée de la France !
Il lui serre la main. - Voyant Brécourt.
À Molière, qui veut le reconduire.
Il le repousse doucement et sort.
Condé
Nous reviendrons sur ces choses, et j'en veux parler beaucoup avec vous ; mais vous n'avez point de temps à perdre ici, et je sais que vos affaires ont besoin d'autant d'ordre et de présence d'esprit que les miennes en autre lieu. Je vous quitte en vous priant de me venir voir à Chantilly, aussitôt que vous aurez fini pour cette fois à Versailles. Ah ! Monsieur, qui m'avez voulu jadis couper la gorge, la main aussi, je vous prie. - Mesdames, je suis votre humble serviteur. Point, point : ne quittez point votre poste.
Scène 11
Molière, Baron, Brécourt, Duparc, Madeleine
Molière
Le grand homme a raison. À nos affaires, mes enfants, à nos affaires ! Baron, tu es prêt ? Va voir si les danseurs le sont : les sieurs Arnal, Noblet, Desairs...
Il sort.
Baron
J'ai la liste, je vais faire l'appel.
Molière
Toi, Brécourt, tu as promis à Monsieur le Comte d'Armagnac de l'aider à sa toilette. C'est la deuxième entrée de la scène cinquième, le quadrille des Goguenards. Tu ne saurais trop le lui rappeler. Ces grands seigneurs, cela veut danser n'importe dans quel endroit de la pièce !
Il sort.
Brécourt
J'y vais.
Duparc
Moi, j'ai la surveillance des démons ; sont-ils dans la salle des petits danseurs du roi ?
Duparc sort.
Molière
Oui, tous ensemble, anges et lutins.
Elle sort.
Madeleine
Moi, je vais voir si les chanteuses espagnoles sont à leur poste.
Scène 12
Pierrette Laforêt, Molière
Pierrette Laforêt
Et vous, j'espère que vous allez vous reposer un brin avant que de recommencer à vous trémousser ?
Molière
Oui, je veux bien... Ai-je bien pensé à tout ?... Ah ! J'oubliais le principal ! Le roi doit passer par ici pour se rendre avec moi sur le théâtre. Peut-être qu'il voudra entrer dans mon cabinet de toilette pour faire donner la dernière main à son déguisement. Cours ranger, épousseter, essuyer les miroirs, va !
Elle sort.
Pierrette Laforêt
Oh diantre ! J'étais déjà la servante de Molière, et c'était quelque chose ! À présent, me voilà donc la servante du roi ? Qu'est-ce qui m'aurait dit ça ?
Scène 13
Molière, Armande Béjart
Molière
Je vous le disais bien, Armande, que vous ne preniez nul souci de ma pauvre comédie !
Armande Béjart
Je sais pourtant qu'elle a grandement réussi.
Molière
Comment le sauriez-vous ? Vous n'y étiez point !
Armande Béjart
Ne savais-je point qu'elle est bonne, et croyez-vous que je m'y connaisse si peu que de douter de la fortune de vos ouvrages.
Molière
Je donnerais volontiers ce beau compliment de coulisse pour un regard d'intérêt quand je suis en scène. C'est là que j'aurais besoin d'un coeur qui envoyât un peu de chaleur au mien.
Armande Béjart
Ne savez-vous point que j'étais retenue ici par la présence de Monsieur le Prince ?
Molière
Oui, ou par les fadeurs de quelque officier du palais, ou bien par les enfantillages de Baron, que sais-je ? Vous ne vous plaisez qu'à des riens, et vous avez toujours quinze ans !
Armande Béjart
Non, mon ami ; j'en ai vingt-cinq, et je m'en aperçois, car je raisonne, je réfléchis et je comprends.
Molière
Eh bien, moi qui n'ai plus vingt-cinq ans, je ne donne point encore à ces froides combinaisons de l'esprit le temps que je puis dérober aux affaires. C'est mon coeur qui me mène dans ces moments-là, et je sens alors que je vis, que j'aime et que je souffre !
Armande Béjart
Et qui donc aimez-vous, Molière ?
Molière
Oh ! Ce n'est point vous !
Armande Béjart
Je sais que j'ai trop peu de mérite pour cela, et que vous chérissez ma soeur plus que moi !
Molière
Oui, certes ! Elle vaut mieux que vous.
Armande Béjart
Alors, pourquoi donc ne l'épousez-vous point ? Depuis qu'elle sèche sur pied à vous attendre, elle a eu le temps de reverdir.
Molière
Que me dites-vous là ? Vous êtes une méchante langue. Ni votre soeur ni moi n'avons jamais songé à nous marier.
Armande Béjart
Quant à elle, cela lui plaît à dire. Quant à vous, il est possible que vous ayez le mariage en horreur.
Molière
Oh ! Je l'ai certainement, surtout depuis que je vous connais.
Armande Béjart
Alors, Molière, de quel droit me souhaitez-vous si attentive et si aimante auprès de vous ?
Molière
Je ne vous entends point ! Ne vous regardé-je pas comme ma fille ? Ne devriez-vous pas m'aimer comme votre père ? Et l'amitié que j'exigerais de vous, peut-elle blesser la bienséance ?
Armande Béjart
Mais oui, si je m'y laisse emporter sans prudence et sans retenue.
Molière
Vous moquez-vous, Armande ? Et voulez-vous faire la prude avec un homme qui se rend trop de justice pour donner lieu à vos méfiances ?
Armande Béjart
Si vous appelez pruderie la vertu, alors, Molière, il ne me reste plus qu'à vous quitter pour toujours.
Molière
Me quitter ? Et pourquoi donc, mon Dieu ? Quel est ce caprice ? Ah !... Elle me rendra fou !
Armande Béjart
Ce n'est point un caprice, et je pense être plus sage que vous, monsieur Molière, en vous disant que je considère le mariage comme le but des âmes honnêtes. Je suis donc décidée à me marier avant qu'il soit trop tard pour inspirer de l'amour à mon mari ; car je souhaiterais fort d'être aimée, et, telle que me voilà auprès de vous, je ne le suis point. On me flatte et me courtise d'un côté, on me reprend et on me sermonne de l'autre. J'aime la sagesse et ne profite ni de l'amour qu'on me témoigne, ni des remontrances que l'on me fait, puisque je résiste à la séduction et ne mérite point ce blâme. Je me veux donc marier, vous dis-je, il faut que vous le sachiez et ma soeur aussi.
Molière
Et avec qui, s'il vous plaît, avez-vous résolu de vous marier ?
Armande Béjart
Pour cela, je n'en sais rien encore, je n'y ai point pensé.
Molière
À d'autres, Armande ! Vous aimez quelqu'un !
Armande Béjart
Eh ! Qu'est-ce que cela vous fait ?
Il cache sa tête dans ses mains.
Molière
Vous avez raison, cela ne me regarde point et je n'ai point le droit de vous interroger. C'est à votre soeur de connaître vos sentiments. Tenez, la voici, parlez ensemble.
Scène 14
Madeleine, Armande Béjart, Molière
Elle s'approche de lui ; il fait un geste pour la repousser et cache encore plus sa figure. Madeleine s'arrête interdite.
Madeleine
Qu'est-ce donc, Molière ? Êtes-vous malade ? On dirait que vous pleurez ?
Haut.
Armande Béjart
Allons, il faut en finir. Ce n'est rien, ma soeur ; nous nous querellons ; je me veux marier et il s'emporte contre moi. Je vous demande un peu pourquoi ?
Haut.
Madeleine
Oh ! Je le sais bien, moi !... Mais au fait... que lui importe ? Parlez donc, Molière !
Il va se rasseoir.
Molière
Je n'ai rien à vous dire, sinon que je trouve étrange cette résolution soudaine, et blessante la façon dont elle me la vient annoncer. Je me croyais son ami, son conseil, son protecteur, et elle me fait un mystère de ses résolutions !... Qu'elle les garde pour elle seule, ou qu'elle les dise, je m'en lave les mains.
Madeleine
Parlez, ma soeur. Pourquoi ne diriez-vous point franchement à Molière quelle est la personne que vous aimez ?
Armande Béjart
Cela m'est impossible.
Madeleine
Me le direz-vous, à moi ?
Montrant Molière.
Armande Béjart
Oui, si vous me promettez le secret vis-à-vis de tout le monde... ... et de lui tout le premier.
Madeleine
Vous l'entendez, mon ami ? Que dois-je faire ?
Il passe dans son cabinet.
Molière
L'écouter, la conseiller dans son intérêt ; la marier avec celui qui lui plaît, si c'est un honnête homme, et ne me point consulter, puisque telle est la fantaisie de son ingratitude.
Madeleine
Mon Dieu ! Comme il souffre !
Scène 15
Madeleine, Armande Béjart
Madeleine
Voyons, ma chère Armande, je suis ta meilleure amie et te sers de mère depuis longtemps. Dis-moi ta pensée.
Armande Béjart
Ma bonne soeur, ce que j'ai à vous dire vous va chagriner, car je suis fort à plaindre. J'aime Molière, et Molière ne m'aime point. Il ne m'aimera jamais, et, m'aimât-il d'ailleurs, il ne se veut point marier. Le soin de mon honneur et ma dignité me commandent de l'oublier, et, pour cela, je vous prie de m'aider à m'éloigner de lui, et à feindre que j'ai dessein de me marier avec quelque autre.
Madeleine
Vous aimez Molière ? Vous mentez !
Feignant le désespoir.
Armande Béjart
Je mens ?... Et qui voulez-vous donc que j'aime, si ce n'est Molière ? N'est-il point le plus grand, le meilleur, le plus beau, le plus aimable homme que je connaisse ? Nommez-moi quelqu'un que je puisse seulement regarder à côté de lui ! Mais il me déteste, il déteste le mariage, et vous me blâmez de lui vouloir celer mes sentiments !
Scène 16
Molière, Madeleine, Armande Béjart
À Madeleine.
Armande joue la confusion ; Madeleine est atterrée.
Molière
Elle m'aime ! Elle le dit !... Ah ! Chère Béjart, c'est moi qu'elle aime ! J'étouffe de joie, il me semble que je vais en mourir.
Elle relève Molière et le conduit à son fauteuil, où il se laisse tomber comme anéanti.
Madeleine
Allons ! L'heure est venue ! Eh bien, Molière, puisque vous l'aimez aussi depuis longtemps, soyez donc heureux.
Molière
Je l'aimais ! Vous le saviez donc ? Je ne le savais pas moi-même !
Armande Béjart
Ma soeur me trompe, vous ne m'aimez pas.
Molière
Armande ! Mon enfant ! Mon amour ! Ma femme !
Armande Béjart
Votre femme, Molière ? Vous avez dit votre femme ?
Molière
Oui, mon amie et ma compagne pour toujours, devant Dieu et devant les hommes !
Armande Béjart
La femme de Molière !... Ma soeur, bénissez-moi dans mon bonheur et dans ma gloire !
Madeleine
Sois digne de lui, ma chère Armande !
Scène 17
Pierrette Laforêt
Les portes du fond s'ouvrent, Louis XIV paraît, déguisé en Égyptien, avec une suite qui reste sur le seuil.
Pierrette Laforêt
Monsieur Molière ! Monsieur Molière ! Le roi... le roi qui vient !
Scène 17
Roi, Molière
un masque à la main
Roi
Eh bien, Molière, me voilà prêt. Nous avons encore cinq minutes. Voulez-vous regarder s'il ne manque rien à mon ajustement ?
Molière
Rien, Sire.
Roi
Marchons donc.
Molière
Puisque Votre Majesté a cinq minutes à perdre, je lui en demande une pour moi.
Roi
Je vous en donne deux. Parlez vite.
Molière
Je demande à Votre Majesté d'avoir pour agréable que je prenne pour ma femme Mademoiselle Gresinde-Armande Béjart, qui s'efforcera de lui complaire en continuant son emploi dans la troupe honorée des bontés royales.
Il fait un pas, s'arrête et se retourne vers Armande.
Il passe ; tous le suivent.
Roi
Ce mariage m'est agréable, puisqu'il assure à mon théâtre une comédienne excellente. Je vous fais mon compliment à tous deux. Madame Molière, vous avez là un grand nom à soutenir ! Ce n'est point le roi de France, c'est l'univers entier qui signe aujourd'hui vos lettres de noblesse.
Scène 19
Pierrette Laforêt, Madeleine
Madeleine, qui est restée la dernière avec Pierrette, chancelle au moment de sortir ; Pierrette la retient dans ses bras.
Pierrette Laforêt
Eh bien, Mademoiselle Madeleine, est ce que vous vous trouvez mal ? Comme vous voilà blêmie !
Elle tombe en sanglotant et en criant dans les bras de Pierrette.
Madeleine
Ce n'est rien... ce n'est rien... Il faut aller danser !... Laforêt !... Ah ! Ma pauvre Laforêt !...
Acte III
Scène 1
Baron, Molière
Molière, seul d'abord, à demi couché sur un canapé, est immobile, les yeux ouverts. On entend confusément chanter derrière le théâtre. Puis Baron ouvre la porte du fond et s'approche sur la pointe du pied. Par cette porte, on entend distinctement ce refrain :
Baron
Le plus grand malheur, c'est de naître. Le seul bonheur, c'est de mourir.
Voyant Baron.
Molière
Le plus grand malheur, c'est de naître. Le seul bonheur, c'est de mourir. Je croyais rêver, d'ouïr de telles paroles sur un air à boire ! Voilà une étrange façon de se divertir. Ah ! Tu es là, mon enfant ?
Baron
Comment ! Vous n'êtes point couché, mon ami ? Je venais voir si vous dormiez !
Molière
Et le moyen de dormir, avec ces fous dont les rires, les querelles et les chansons me viennent disputer, jusque dans ma retraite d'Auteuil, les heures de mon repos ? De ma chambre, je les entendais trop. Je suis venu me réfugier ici, où je les entends encore.
Baron
Mais vous êtes mal sur ce canapé ! Vous seriez mieux dans votre lit !
Molière
Les lits sont faits pour les gens bien portants ; ils sont le tombeau des malades. Le mien m'étouffe, et je ne me couche presque plus. Mais, dis-moi, Baron, quelle antienne burlesque chantaient-ils donc là, tout à l'heure ?
Baron
C'est un impromptu de Monsieur Chapelle, à qui le vin donne des idées noires.
Molière
C'est donc la première fois ?
Baron
Cette mélancolie a commencé par Monsieur Boileau, qui, sur cette sentence de je ne sais quel ancien, que le premier bonheur est de ne point naître, et le second, de promptement mourir, a discouru de fort grande éloquence. Mantouillet Nantouillet a dit comme lui ; Monsieur Chapelle les a d'abord combattus, et puis il s'est rangé à leur avis. Il a composé des vers fort lugubres, que Monsieur Lulli a mis tout de suite sur un air fort gai, et les voilà qui, à cette heure, pleurent, rient et chantent sans savoir pourquoi.
Molière
Qu'est-ce que l'homme ? Un être qui s'étourdit ou se lamente sans jamais trouver le calme de son jugement ou le repos de son coeur ! Toujours la douleur au fond de la gaieté et le désespoir même dans l'ivresse !... Mais la Fontaine, est-ce qu'il est toujours là ?
Baron
Il est parti sur le minuit, trouvant qu'il en avait assez, mais sans s'être douté qu'ils l'avaient raillé et mystifié tout le temps. Il était encore plus distrait que de coutume.
Molière
Ils le raillent toujours, mais ils auront beau se trémousser, aucun d'eux n'effacera le bonhomme ! Ah çà !... Quelle heure est-il, Baron ?
Baron
Je ne sais pas bien ; il fait grand jour, et vos convives se disposent à partir. Monsieur Boileau a fait pour vous ces vers-ci, qu'il m'a chargé de vous remettre en manière d'adieu et de remerciements.
Molière
Va donc les accompagner, et puis tu iras te coucher. Je n'aime point ces veilles-là et ces excès à ton âge.
Baron
Il fallait bien leur faire les honneurs en votre place.
Molière
Sans doute ! Et la pauvre Laforêt, elle a été debout aussi toute la nuit ?
Baron
Et, comme de coutume, sans se plaindre.
Molière
Mes pauvres enfants, j'ai des amis bien indiscrets, qui ne respectent ni votre santé ni ma maladie. Je ferais volontiers une rente à Chapelle pour qu'il allât régaler sa compagnie ailleurs que chez moi. - As-tu veillé, au moins, à ce qu'ils ne manquassent de rien ?
Baron
J'ai fait de mon mieux.
Molière
Et tu ne t'es point laissé entraîner à boire, je le vois.
Baron
Je vous l'avais promis, mon père.
Molière
C'est bien, mon enfant, je t'en remercie. - Et ma fille, leur bruit ne l'a point éveillée ?
Baron
La petite a très bien dormi et dort encore.
Molière
Bon ! Va donc les reconduire et m'excuser encore de ce qu'étant au lait pour toute nourriture, je n'ai pu leur faire raison.
Baron
Tâchez de dormir à présent.
Baron lui baise la main et sort.
Molière
J'y tâcherai, mon enfant.
Scène 2
Molière
La porte s'ouvre doucement.
Molière
Ta muse, avec docilité, Dit plaisamment, la vérité ; Chacun profite à ton école. Tout en est beau, tout en est bon ; Et ta plus burlesque parole Est souvent un docte sermon. Laisse gronder les envieux ; =Ils ont beau crier en tous lieux Qu'en vain tu charmes le vulgaire, Que tes vers n'ont rien de plaisant ; Si tu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant. Merci, Boileau ! Tu crois qu'il faut me consoler des injures des bigots ! Tu crois que ma souffrance provient de leurs injures et de leurs persécutions ! Chapelle le croit aussi !... Mes amis, vous vous trompez tous ! Si je n'avais point d'autres maux à combattre, ma force y suffirait de reste. Hélas ! Mes douleurs les plus âpres ne sont point celles du poète et du comédien, mais bien celles de l'homme, et mon coeur saigne par tant de blessures, que je ne sens plus celles que l'on veut faire à mon amour-propre ! Qui vient là ?
Scène 3
Madeleine, Molière, Pierrette Laforêt
La petite Molière est un enfant de six à huit ans.
Madeleine
C'est moi, mon papa, qui me suis levée de bonne heure, parce que Laforêt dit que c'est aujourd'hui votre fête, et qu'il faut vous présenter, à votre réveil, ce que vous aimez le mieux.
Il l'embrasse.
Molière
Oh ! Oui, certes, elle a bien raison, ta bonne Pierrette ! Elle sait que ma petite Madeleine est ce que j'aime le plus au monde !
Madeleine
Laforêt a dit comme ça que ma marraine, la tante Béjart, viendra me voir, pour bien sûr, aujourd'hui, et qu'elle m'apportera une belle grande poupée. Et ma petite maman, quand est-ce donc qu'elle viendra ?
Pierrette Laforêt
Peut-être bien demain.
Madeleine
Tu dis toujours comme ça, demain !... Est-ce que vous pleurez, mon papa, que vous avez la figure toute mouillée ?
À Pierrette.
À sa fille.
Pierrette conduit l'enfant à la porte et la regarde s'en aller.
Molière
Non, ma fille, non pas ! Emmène-la ; il ne faut point que les enfants voient des larmes ! Va courir dans le jardin, Mademoiselle, et tu reviendras déjeuner avec moi.
Scène 4
Pierrette Laforêt, Molière
Pierrette Laforêt
Qu'elle est belle ! Hein, monsieur ?
Molière
Belle comme sa mère !
Haut.
Pierrette Laforêt
Tout lui fait mal, même sa fille ! Allons ! Monsieur, voici l'heure de dormir, puisqu'on vous a fait des vacarmes toute la nuit.
Molière
Ils sont partis ?
Pierrette Laforêt
Oui, et vous aurez enfin une matinée tranquille.
Molière
Dormir, c'est une fiction pour moi. Tiens, Laforêt, je me trouverais beaucoup mieux de respirer l'air du matin. Ouvre-moi les fenêtres. Les fumées de leur vin ont monté jusqu'ici.
Pierrette Laforêt
C'est vrai qu'on en a le coeur tribouillé par toute la maison.
Molière
Une belle matinée de printemps ! Le soleil est levé, les oiseaux chantent. Tiens, Laforêt, tiens ! La petite qui court après un papillon ! Ah ! Cette grâce ! Cette splendeur de la vie !... J'ai vu sa mère presque comme cela !
Pierrette Laforêt
Eh bien, eh bien, elle n'est pas si loin, sa mère ; et vous n'avez qu'à lui écrire, elle reviendra.
Molière
Elle est loin... bien loin de la route de son devoir...
Pierrette Laforêt
Eh ! Non, monsieur, elle est à Paris, dans votre appartement, rue de Richelieu.
Molière
Non ! Je te dis qu'elle n'y est point ; elle court les champs, les châteaux, les palais ! Il lui faut la vie d'une reine !
Pierrette Laforêt
Dame ! Elle s'ennuie un peu ici ; elle est encore jeune... plus jeune... que vous, et toujours belle comme un ange ; elle aime à se faire brave, à se faire voir. Tout ça lui passera, allez ! et, puisqu'elle est sage, laissez-la faire... Songez à vous-même, écrivez vos comédies, ne vous saboulez point l'esprit à d'autres choses... Réjouissez-vous avec vos amis, vous en avez de bons... Monsieur Baron qui est là comme votre fils, un honnête garçon, lui ! Un joli comédien déjà, et qui vous fera honneur... Et tenez, en voilà encore deux, et des meilleurs, qui se sont levés de grand matin pour venir vous souhaiter votre fête.
Molière
Ah ! Oui, Duparc, Brécourt, mes fidèles compagnons ; je les aime également, bien que l'un me fasse toujours du bien et l'autre toujours du mal.
Elle va ouvrir la porte du fond.
Pierrette Laforêt
Bah ! Il a une chienne d'humeur, Monsieur Duparc, mais au fond, allez ! Ce n'est pas celui qui vous aime le moins.
Scène 5
Brécourt, Molière, Duparc, Baron, Pierrette Laforêt
Brécourt
Nous te venons apporter une bonne, une grande nouvelle pour le jour de ta fête. Ducroisy et La Thorillière sont revenus du camp du roi cette nuit.
Molière
Ah ! Vraiment ? Déjà ?
Brécourt
Ils sont venus frapper à notre porte en nous disant que, rompus de fatigue, ils allaient se mettre au lit, mais qu'ils nous chargeaient de t'apporter la permission de jouer Tartufe devant les Parisiens, et la voici !
Molière
Enfin ! Ah ! Mes amis, quelle affaire dans ma pauvre vie que ce Tartufe !
Duparc
Je te l'avais bien prédit que cela tournerait à mal, et que tu serais abandonné du roi lui-même !
Molière
Qui l'eût pu croire, qu'un roi si puissant, si absolu, et que l'on traitait comme un dieu, aurait moins de pouvoir en son royaume qu'une bande de frénétiques enragés d'hypocrisie et de vengeance ! Mais ne nous plaignons plus, puisqu'à la fin justice nous est faite, et que voici l'ordre de jouer, signé de la main du roi !
Duparc
Il est bien temps, après des années d'oubli ou de lâcheté ! Ton grand roi, Molière, est un Tartufe lui-même.
Brécourt
Tout beau ! Duparc, le roi...
Duparc
Eh ! Morbleu ! Laissez-moi parler comme je veux. Tout le danger y est pour moi, si vous avez ici des espions !
Baron
Duparc !...
Duparc
Je vous dis que la torture ne m'en ferait point démordre ! Le roi est un homme d'esprit, un galant homme à certains égards, je le veux bien ; mais il a un côté vicieux, c'est celui par lequel il est hypocrite. Homme de voluptés secrètes et d'intolérance publique, il n'avait pas reconnu tout d'abord qu'il y avait dans le Tartufe, à l'insu même de Molière, quelques traits de sa ressemblance. Mais sa mauvaise conscience le lui a dit plus tard, et, tout en jurant à Molière qu'il ne voyait rien d'irréligieux dans sa pièce, il n'en a pas moins laissé interdire la représentation pendant bon nombre d'années, l'exposant ainsi aux insultes de ses ennemis et aux calomnies des fanatiques. S'il cède enfin, c'est que, d'après mon conseil, Molière a mis de la vigueur dans son dernier placet... Pas assez à mon gré, car, si j'eusse été en sa place, j'eusse écrit : « Sire, vous êtes un plaisant cuistre, vous qui avez trois enfants de la Montespan et qui n'en faites pas moins vos dévotions avec grand apparat, de vouloir nous empêcher... » Eh bien, cela vous fait rire, vous autres ?
Brécourt
Certes ! Voilà qui eût admirablement raccommodé nos affaires !
Molière
Le mieux est de rire, en effet, des boutades de Duparc, et le roi rirait lui-même, s'il pouvait les entendre.
Duparc
Par la mordieu ! Non, Molière ! Il ne rirait point de cela !
Molière
Écoute, mon ami. Si tu respectais quelque chose au monde, tu respecterais l'amitié... Oui, je dis l'amitié que j'ai dans le coeur pour cet homme qu'on appelle Louis XIV. Oh ! Je sais bien, mon Héraclite, que tu me reproches de lui trop sacrifier mon temps, mon talent et ma santé. Mais considère, je te prie, que, s'il m'a commandé parfois des choses précipitées, il m'a donné aussi les moyens d'en mûrir quelques-unes, ce que je n'aurais jamais pu faire, si j'étais demeuré pauvre et obscur. Son esprit pénétrant a deviné, à première vue, qu'il y avait en nous quelque chose de plus solide et de plus vrai que chez ces braillards de l'hôtel de Bourgogne qui tenaient le sceptre du théâtre. Sans l'arrêt de son goût, qui faisait déjà loi en France, nous n'eussions point ressuscité avec éclat, comme nous l'avons fait, l'ancienne, la vraie, la bonne comédie, celle qui reprend les vices du siècle et corrige les hommes de leurs travers. J'ai donc une reconnaissance très-profonde pour l'homme qui m'a aidé à dire beaucoup de vérités utiles, et dont la main puissante a tenu le fouet dont j'ai fustigé les turpitudes des grands de la terre. Cet homme m'a plusieurs fois ouvert naïvement son coeur ; il m'a demandé des conseils, et il les a suivis ; il m'en a donné, et ils étaient bons à suivre. Il m'a vengé de l'impertinence des courtisans, en me faisant manger avec lui, tête à tête, en face d'eux tous, debout et consternés. - Je ne suis point né ingrat et ne puis me changer là-dessus à l'âge que j'ai !... Eh bien, il est vrai que j'ai eu des sujets de plainte, et que j'ai vu des taches dans le soleil ; mais je n'ai pas le droit de les faire remarquer aux autres, et mon tempérament fidèle me porte à pardonner le tort que me peuvent faire quelquefois ceux qui m'ont obligé souvent.
Brécourt
Ah ! Molière, c'est de toi qu'on peut dire que l'homme est encore supérieur à l'écrivain.
Baron
Mon père !
Pierrette Laforêt
Tout ce que monsieur dit du roi et de lui, ça me tire toujours des larmes, parce que c'est toute mon histoire avec monsieur !
Molière
Ah çà ! Mes amis, c'est assez discouru. C'est demain qu'il faut donner le Tartufe, puisque nous l'avions annoncé.
Duparc
Messieurs les magistrats vont avoir un beau pied de nez, eux qui comptaient l'interdire encore !
Baron
Partons donc pour Paris, car nous n'avons que le temps de nous préparer.
Tous sortent, excepté Baron.
Molière
Ah ! Mon jeune Damis ! Il te tarde de revoir le feu du lustre ! Allons ! Ceci va me secouer et me faire oublier mon mal. Aidez-moi à tout préparer, mes amis. Toi, Pierrette, apprête mes paquets, pendant que je m'habillerai. Baron, range mes papiers, je te prie, et ferme tous mes tiroirs.
Scène 6
Baron
Il s'approche du bureau et range les papiers.
Il regarde les papiers.
Prenant une lettre ouverte.
Il lit.
Il déchire la lettre avec indignation.
Il met ses coudes sur la table et sa tête dans ses mains.
Baron
Oui, ce voyage lui fera du bien... Et à moi, du mal... Car nous la reverrons ! Il faudra bien qu'elle reprenne son rôle dans le Tartufe, et, quoi qu'en dise Molière, il est plus pressé de lui pardonner que de la maudire !... Allons, du courage ! Qu'importe que je souffre, pourvu qu'il soit heureux ! Ma douleur est un mérite que j'offre au ciel pour l'amour de mon bienfaiteur, et ma consolation est de me sentir son ami, encore plus qu'il ne le peut savoir. Ah ! Le manuscrit des Précieuses ridicules... Il est en ordre ? Oui... Les vers de Boileau ! Des vers ! Encore des vers, des éloges, des injures !... Des lettres... Des lettres anonymes... En voici une toute fraîchement reçue... « On fait savoir à Élomire... » - Élomire ? Ah ! Oui, c'est l'anagramme de Molière... - « Le soin que prend sa piquante moitié de changer en réalité bien éclatante, bien scandaleuse, les soupçons du pauvre Sganarelle... » Ah ! c'est affreux... « C'est le prince de C..., le meilleur ami de l'ignoble et diabolique auteur du Tartufe, qui venge, à cette heure, tous les maris trompés dont il a si gaillardement raillé l'infortune. » Et Voilà ce qu'ils lui écrivent tous les jours, les infâmes !... Ah ! Molière, pauvre grand coeur, que tu payes cher l'honneur de dire la vérité aux hommes !... Sa femme ?... Non, c'est impossible... Mais pourtant... Ah ! Cette femme est un démon !...
Scène 7
Armande Béjart, Baron
Armande Béjart
Bonjour, Baron ; où est Molière ?
Baron
Ah ! C'est vous, Madame ?
Armande Béjart
Eh bien, cela vous étonne ?
Baron
Oh ! Certes ! Car on ne vous croyait point à portée de recevoir si tôt l'annonce de la représentation de Tartufe, et on pensait vous chercher ailleurs qu'à Paris.
Armande Béjart
Ailleurs qu'à Paris ? Pourquoi ne point dire tout simplement à Chantilly ?
Baron
On a dit, on a écrit à Molière que vous y étiez, Madame, et il le croit.
Armande Béjart
Il fait fort bien de le croire, puisque j'en arrive.
Baron
Quoi ! Vous l'avouez ?
Armande Béjart
Je ne l'avoue point, je le proclame, si cela vous plaît. Qu'y peut-on trouver à redire ?
Baron
Vous le demandez ?
Armande Béjart
Je comprends ! Ah ! La belle idée que vous avez là !... Le prince de Condé... Laissez-moi rire... Je savais bien qu'on le disait ; mais je ne supposais point que cela fût pris au sérieux quelque part, et ici surtout !
Baron
Vous êtes gaie !
Armande Béjart
Oui, vraiment : je suis d'une charmante humeur.
Baron
Elle rit !... Et Molière dévore ses larmes ! Elle rit !... Et ici l'on ne dort point ! Elle rit !... Et l'on se meurt de chagrin pour elle !
Armande Béjart
Allons donc ! Ne sais-je pas bien que, si l'on veille ici, c'est à table, en compagnie de bons vivants qui sortent de la maison en battant la muraille ? Vous me voulez faire accroire que mon mari se consume dans les larmes, quand il se dispose à aller jouer le Tartufe, et à recueillir des applaudissements qui lui feront fort bien oublier sa jalousie ?
Baron
Vous ne croyez point aux peines que vous ne partagez pas ! C'est le propre des coeurs ingrats et froids.
Armande Béjart
Monsieur Baron, vous plairait-il de me dire où vous prenez le droit de me faire des remontrances et de m'adresser des injures ?
Baron
Dans ma sollicitude, dans mon attachement pour Molière.
Armande Béjart
Si vous n'avez pas d'autre raison à me donner d'une si forte insolence, je vous avertis que je ne m'en saurais payer. Cherchez-en quelque autre qui me puisse faire excuser vos emportements.
Baron
Quelle autre pourrais-je vous donner ? En est-il de meilleure ?
Armande Béjart
Baron, il en est une plus mauvaise, mais que les femmes sont si bien accoutumées d'entendre, qu'elles ne s'en offensent plus.
Baron
Laquelle donc ?
Armande Béjart
Feignez donc de l'ignorer ! Moi, je feindrai de ne point comprendre pourquoi vous vous montrez encore plus jaloux de moi que ne l'est mon mari, et je prendrai cette conduite pour indigne d'un honnête homme.
Baron
Armande !
Armande Béjart
Eh bien, Baron ?
Baron
Vous êtes une tête folle ou une âme perverse.
Armande Béjart
Laquelle des deux, à votre avis ?
Baron
L'une et l'autre, peut-être ! Quoi ! Vous me voulez contraindre à vous dire que je vous aime quand vous savez qu'il n'en est rien ?
Armande Béjart
Ah ! Vous avez peu de mémoire, Baron !
Baron
Je pensais que vous dussiez en avoir moins encore.
Armande Béjart
Je ne tiens point note des déclarations que je reçois ; mais le hasard m'a fait conserver et retrouver une certaine lettre que vous m'écrivîtes à Versailles.
Baron
Vous vous souvenez et vous ne voulez pas que j'oublie ! Ah ! Vous ne croyez à rien, vous n'estimez personne, vous ne respectez aucune chose !
Armande Béjart
Oh ! Sans doute : je suis bien sacrilège de deviner que les hommes ne blâment et ne décrient que les femmes qu'ils convoitent.
Baron
Oh ! Vous avez l'art détestable de noircir tout ce que votre oeil regarde, et vous feriez douter d'elles-mêmes les consciences les plus fermes. Mais, pour ne vous point confirmer dans de pareils soupçons, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais. Adieu, Madame !
Armande Béjart
Pardonnez-moi, vous resterez, Baron.
Baron
Non, certes !
Armande Béjart
Vous resterez, vous dis-je.
Baron
Vous le croyez ? Vous pensez me retenir ici malgré moi, pour vous servir de risée, pour vous donner le plaisir d'avilir à votre gré un coeur honnête en le rendant parjure et traître à son meilleur ami, et en le flattant d'espérances que vous savez bien ne vouloir jamais favoriser ?
Baron, outré, veut sortir ; elle le retient.
Armande Béjart
Voilà donc, enfin, le grand mot lâché, Baron ! Si vous aviez de l'espérance, vous resteriez apparemment, et trouveriez autant de belles paroles, pour faire broncher ma vertu, que vous en avez maintenant au service de la vôtre. Voyons, Baron, nous disons là des folies. Dieu merci ! Nos âmes valent mieux que nos discours, et nous sommes d'anciens amis qu'une plaisanterie ne doit point désunir. Je rends justice à vos bons sentiments ; connaissez mieux les miens. Je veux guérir Molière de sa jalousie, je veux essayer de me soumettre à la rigidité de ses goûts et de ses habitudes ; je renonce aux amusements du monde, quelque innocents qu'ils aient été pour moi ; je ne veux plus quitter mon mari d'un seul pas ! Mais le pourrai-je, si personne ne m'aide et si chacun autour de lui me repousse ou me fuit ? Je sais bien que les amis de Molière me haïssent ; ils sont jaloux de l'affection que je lui ai inspirée, et leur malveillance a aigri mes propres sentiments. Beaucoup de combats et de chagrins m'attendent donc ici, je le sais. Comment les surmonterai-je, si je ne puis compter sur l'affection de personne ? Comment supporterai-je l'ennui d'une retraite si mesquine, si je n'y trouve au moins le jeune et riant compagnon de mes études ?...
Baron
Non, non, ne me parlez plus. J'aime encore mieux votre haine que votre perfide amitié.
Haut.
Armande Béjart
C'est ce que nous verrons ! Eh bien, partez donc ! Je partirai de mon côté, et pour toujours.
Baron
Vous voulez donc tuer Molière ?
Armande Béjart
Et vous ne voulez donc point qu'il vive, puisque vous me mettez au défi de l'abandonner ?
Baron
Mais quelle est donc cette tortueuse et abominable fantaisie de me vouloir garder auprès de vous ?
Armande Béjart
Et ne voyez-vous pas que votre obstination à m'éviter est une offense ? Ne semblerait-il pas que nous ne pouvons vivre sous le même toit sans devenir coupables ? - On vient par ici ! Remettez-vous et réfléchissez. J'entends des voix que je connais et qui m'annoncent des tempêtes ; je les affronterai avec courage ou j'abandonnerai la partie, selon que vous me délaisserez ou me soutiendrez.
Baron
Mais, dans ces orages domestiques, je ne puis rien faire ; je ne dois rien dire, moi !... Je ne dois même point assister...
Avec un effroi simulé.
Baron, incertain et troublé, se laisse tomber sur le bureau.
Armande Béjart
Ne me quittez point, Baron ! Ne dites rien si vous voulez, mais ne me laissez point seule avec eux !
Scène 8
Armande Béjart, Madeleine, Duparc, Baron, Brécourt
Armande Béjart
Bonjour, ma soeur ! Bonjour, mes bons amis ! Molière n'est point avec vous ?
Madeleine
Molière n'est pas encore levé.
Armande Béjart
Est-il malade ? Je vais...
Duparc
N'y allez point, c'est inutile, il ne vous recevrait pas.
Armande Béjart
Il vous a chargé de me le dire ?
Duparc
Je m'en charge tout seul !...
Madeleine
Duparc, je vous en prie, laissez-nous parler !...
Péronelle : Terme de dénigrement. Jeune femme sotte et babillarde.
Duparc
Non, non, point tant de façons ! Je lui dirai son fait, moi. Comment ! Péronnelle que vous êtes, vous avez le front de venir ici dans un carrosse de Chantilly aux armes de Condé !
Baron
Monsieur Duparc !...
Duparc
Je ne te parle point ! Je parle à Madame Molière, et je lui dis...
Brécourt
Tu ne diras plus rien, ou nous aurons affaire ensemble. Armande, écoutez-moi. Je ne sais ce que signifie ce voyage de Chantilly ; mais, à la vue du carrosse entrant dans la cour, Molière s'est senti si malade, que nous en avons été effrayés. Il nous a repoussés dans une espèce de transport, et s'est renfermé dans sa chambre, sans vouloir s'expliquer sur ses résolutions à votre égard.
Madeleine
Que ceci ne vous rebute point, Armande ; vous savez que la réflexion apaise toujours ces emportements de douleur, chez Molière. Laissez-le se calmer, et il écoutera, je n'en doute pas, les bonnes raisons que vous avez à lui donner, pour expliquer votre absence et déjouer les mauvais propos.
Armande Béjart
Je n'ai rien à dire contre des calomnies trop basses pour m'atteindre, et que Molière, pour son honneur autant que pour le mien, devrait avoir appris depuis longtemps à mépriser. Quant à motiver la durée de mon absence, il me semble que vous eussiez pu le faire avant moi, vous tous qui êtes ici, et qui connaissez ce que j'ai eu à souffrir de la jalousie de mon mari.
Brécourt
Ma chère amie, j'ai le droit de vous parler comme un vieux compagnon qui a chéri votre enfance. Ne soyez pas si fière ! Il n'y a point d'abaissement à ployer sous la main de qui nous aime. Si vous êtes irréprochable, comme j'en suis assuré, justifiez-vous, et vous serez entendue : si vous avez quelque léger tort, aimez, et vous serez pardonnée.
Armande Béjart
Brécourt, vous êtes un homme de sens, c'est pourquoi je vous dis que, si vous étiez en ma place, vous n'auriez point la patience que vous me conseillez. Mon sort est cruel, et je ne l'ai point mérité. Molière a le malheur de son âge...
Duparc
Molière n'est pas tellement plus vieux que vous, que vous deviez mépriser tant sa caducité ! Vous avez bien au moins la trentaine, ma mie, et ce n'est plus l'âge de faire l'éventée !
Madeleine
N'écoutez pas ce bourru, qui vous aime au fond, et ne songez qu'à Molière. Il est bien malade et bien malheureux, croyez-moi !
Armande Béjart
Je m'en afflige profondément. Mais pourquoi veut-on que je m'en accuse ? Quoi ! Ce n'est point assez de cette amertume, sans y ajouter une honte que je ne mérite point ?
Madeleine
Eh ! Qui vous parle de honte, ma chère Armande ? Je sais bien, moi, que votre conduite fut toujours pure, et que vous vivez dans le monde, sans vous laisser entraîner à ses égarements. Mais ce n'est point dans le monde, c'est dans le sein de votre famille, c'est auprès de votre enfant, c'est au chevet de Molière, malade et accablé, que votre vertu devrait chercher son éclat véritable. Vous menez un train de dissipation qui n'est point coupable par lui-même, mais qui le devient dès qu'il coûte le repos, le bonheur et la vie à un époux.
Armande Béjart
Mais pourquoi s'alarme-t-il à ce point ?
Brécourt
Ah ! Ma pauvre Armande ! C'est que vous ne répondez point à la passion qu'il a pour vous !
Elle regarde Baron, qui se détourne avec dépit.
Armande Béjart
Vous voulez que je sois passionnée pour lui, quand je ne l'ai encore été pour personne ! Si telle était mon humeur, eussé-je épousé Molière ? Ne se peut-il contenter d'une amitié tranquille, la seule que je puisse avoir pour mon mari... Et pour un homme quel qu'il soit ?
Madeleine
Oh ! Mon Dieu ! Vous ne pouvez pas aimer Molière ! Un coeur comme le sien n'a pas réchauffé le vôtre ! Vous ne voyez en lui qu'un mari quelconque, un homme pareil aux autres hommes ! Malheureuse femme ! Si la postérité te juge, elle te condamnera, quelque aimable et sage que tu puisses être d'ailleurs. Elle dira que la femme de Molière n'a point aimé Molière, et ce sera un crime aussi grand à ses yeux que si tu l'avais trahi ! Voilà ce que tu n'as point compris, ma pauvre soeur ! Toi, si avide de gloire, tu as cru que son nom suffirait à te rendre illustre ; mais tu n'as point vu qu'il t'imposait la tâche de le rendre heureux !
Armande Béjart
Ma soeur, je pourrais vous répondre que votre présence assidue et vos empressements autour de mon mari rendent les miens inutiles et découragent mes bonnes intentions.
Madeleine
Je ne vous entends point.
Armande Béjart
Vous m'entendez trop, car vous rougissez ! Regardez au fond de votre coeur, Madeleine Béjart, et vous verrez s'il n'y a pas plus d'une manière d'être coupable. Il se peut bien que je sois criminelle de ne point assez aimer Molière ; mais il se peut aussi que vous le soyez davantage de l'aimer plus que ne le fait sa propre femme.
Elle veut sortir. Duparc la retient dans ses bras, et s'adresse avec animation à Armande.
Madeleine
Oh ! Dureté profonde ! Coeur amer ! Langue empoisonnée !... C'en est trop ! Armande ! Armande ! Je n'ai pas la force de vous répondre... Je vois bien que vous voulez me chasser d'ici. J'obéirai ; mais, au nom du ciel, remplacez bien auprès de Molière les amis que vous lui faites perdre. Rendez-le heureux, aimez-le, je vous le demanderais à genoux si je vous savais capable de m'écouter.
Armande fait un pas pour s'en aller, Baron se lève et fait un mouvement. Il rencontre les yeux triomphants d'Armande, qui est restée comme impassible aux reproches de Duparc. Baron, effrayé, se recule. Armande perd son sang-froid et laisse voir sa rage et sa douleur.
Duparc
C'en est trop et j'éclate à la fin ! Il faut que vous n'ayez point de honte de vouloir imputer des torts à qui vaut mille fois mieux que vous ! À votre soeur, qui s'est sacrifiée pour vous ! Oh ! Nous le savons tous, encore qu'elle ne l'ait jamais dit, et, vous qui le savez mieux que personne, vous lui en faites un reproche ! À Molière ! Molière, dont votre infernale coquetterie a usé les jours, comme ces flambeaux que les enfants et les fous promènent et secouent à tous les vents, pour réjouir leurs yeux stupides des combats et des défaillances de leur flamme ! Vous prétendez être vertueuse, vous ? Vous profanez un mot qui ne vous convient point. Vous ne livrez pas votre coeur, vous n'avez pas de coeur ! Mais vous prostituez votre froid visage à toutes les oeillades impertinentes, votre oreille banale à tous les sots propos, vos heures fainéantes à toutes les promenades et parades où se complaît la vanité des coquettes. Oui, je vous le dis, vous êtes une coquette, et c'est ce qu'il y a de plus froid, de plus lâche et de plus méchant dans le monde.
Elle sort en cachant sa figure dans ses mains. Madeleine tombe pâmée sur une chaise, Baron retombe sur la table, la tête dans ses deux mains.
Armande Béjart
Je méprise les injures ; mais, puisque j'y suis exposée dans ma propre maison, sans que Molière veuille m'accueillir comme sa femme et me protéger comme il le doit, je cède la place à ceux qui la veulent prendre. Restez, restez, vous autres ! Car je vous abandonne Molière, et c'est pour toujours ! Ah ! C'est bien moi qui puis dire comme l'un de ses personnages : « Ma maison m'est effroyable, et je n'y rentre point sans y trouver le désespoir !... »
Scène 9
Molière, Madeleine
Molière entre lentement par la porte de sa chambre, au milieu d'un silence de consternation.
Brécourt lui répond affirmativement par un signe de tête.
Molière
Eh bien, elle est partie ? Partie sans me voir ! Sans vouloir me donner le temps de reprendre l'empire de ma raison ! Mes amis..., ne me dites point ce qu'elle a dit, ce qu'elle a fait... Ne me dites rien !
Elle se lève, Molière, qui l'observe, la retient.
Madeleine
Il la regrette, vous voyez ! Ah ! Il faut courir après elle !
Pierrette entre et lui amène sa fille, qu'il embrasse avec effusion.
Molière
Eh bien, mes amis, ayons donc assez de philosophie et de savoir-vivre, pour ne nous point ensevelir dans les chagrins domestiques. Nous n'en avons pas le droit parce que nous n'en avons pas le temps. Il faut songer au Tartufe.
Acte IV
Scène 1
Pierrette Laforêt, Madeleine
Elles entrent ensemble, et Madeleine rajuste son bonnet avec l'aide de Pierrette.
Pierrette Laforêt
Eh bien, mademoiselle Madeleine, j'espère que ça va bien, notre Tartufe ?
Madeleine
Oui, mon enfant, le public est charmé, et, malgré le mauvais vouloir des mauvaises gens, Molière l'emportera, j'espère !
Pierrette Laforêt
Oh ! C'est que vous jouez ça, vous, diantre ! On dirait d'une véritable servante, on dirait de moi, par exemple ! Seulement que vous parlez en vers et que vous êtes plus belle et plus brave que moi ! Savez-vous que vous êtes toujours jolie, vous ?
Madeleine
Ah ! Pierrette, je ne m'en soucie point.
Pierrette Laforêt
C'est le tort que vous avez. J'ai remarqué qu'on paraissait belle quand on voulait, parce que je vois courtiser des femmes qui n'ont pas pour deux liards d'agrément, et délaisser certaines autres qui sont dix fois mieux tournées, mais qui ne cherchent à occuper personne ! M'est avis, que, moi, j'en ferais accroire comme une autre là-dessus, si je voulais bien ! Mais je n'ai pas le temps, voilà tout.
Madeleine
Allons, ma bonne Laforêt ne babillons pas ; on va commencer le deuxième acte.
Pierrette Laforêt
Oh ! Oui-da, ne laissons pas refroidir le public ! Et Monsieur Molière ! J'espère qu'il reçoit de beaux compliments dans les coulisses ?
Madeleine
Molière est plus soucieux que je ne l'ai vu jamais : lui qui a tant de courage et de philosophie aux premières représentations de ses pièces, cette fois, il est inquiet et abattu.
Pierrette Laforêt
Pauvre cher homme ! Peut-être bien qu'il pense à ses peines plus qu'à sa comédie ! Et madame Molière, elle doit se réjouir de voir qu'on applaudit bien fort ?
Madeleine
Armande est triste aussi.
Pierrette Laforêt
Ah ! Qu'il faut du courage dans ce monde, et que peu de choses vont au gré de nos souhaits !
Scène 2
Molière, Pierrette Laforêt
Madeleine salue le Prince et sort.
Molière
Allons, ma soeur, le second acte commence, et vous entrez après la première scène, qui est fort courte.
Molière
Où est ma femme ?
Pierrette Laforêt
Je ne sais pas, Monsieur.
Molière
Cherche-la et dis-lui que je l'attends ici pour représenter la scène du troisième acte. Elle n'a que faire de voir le second, elle n'y paraît point.
Scène 3
Molière, Condé
Molière
Votre Altesse me veut parler ? Je suis à ses ordres.
Condé
Je vous dérange peut-être beaucoup en ce moment, Molière ; mais j'aurai bientôt dit, et il me semble qu'après cela, vous jouerez et, moi, j'applaudirai votre Tartufe de meilleur coeur. Tenez ! Votre femme...
Molière
Ma femme ?
Condé
Votre femme, oui, je vous parle d'elle ; votre femme est allée passer quelques jours à Chantilly, sur la demande des princesses mes filles, qui ont voulu jouer avec les dames de leur cour une petite pièce de comédie, je ne sais laquelle. Je n'y étais point, j'arrive du camp du roi. Je n'ai point vu chez moi madame Molière, je ne sache point l'avoir vue hors de votre présence. Voilà tout ce que j'avais à vous dire, et, à présent, je suis votre serviteur.
Molière
Je rends grâce à Votre Altesse du soin qu'elle prend de justifier ma femme ; je n'en avais nul besoin. Je sais que ma femme est rigide dans ses moeurs, et je n'ai jamais cru que le grand Condé pût descendre à vouloir outrager secrètement un homme qu'il caresse en public.
Condé
Monsieur Molière, vous dites cela d'un ton !... Je vous prie d'être sincère et de me donner à connaître si votre coeur me fait l'injure que paraissent vouloir démentir vos paroles.
Molière
Votre Altesse s'imagine que, si j'avais de tels soupçons, la crainte m'empêcherait de les exprimer ? Oh ! Qu'elle se détrompe ! Comme l'honneur à ses droits, la passion a ses franchises, et, si je croyais Monsieur le Prince d'humeur à se jouer de moi, rien ne me retiendrait de lui en faire des reproches.
Condé
Si vous le prenez ainsi, m'expliquerez-vous pourquoi vous refusez de recevoir votre femme à son retour de Chantilly, parce qu'elle arrive chez vous dans un carrosse aux livrées de ma fille ? Cette misérable jalousie est si peu faite pour vous, que je n'y aurais jamais voulu croire, si Madame Molière ne l'eût racontée elle-même à l'instant.
Molière
Ah ! Ma femme prend les princes du sang pour juges et confidents de nos débats domestiques ! C'est beaucoup d'honneur pour elle et pour moi.
Souriant au milieu de sa colère.
Condé
Morbleu ! Molière, ne le prenez pas ainsi ; car je perdrai la patience. Je suis un homme de premier mouvement, moi, et j'ai le sang fort chaud ; je n'ai menti de ma vie, et mon orgueil, autant que ma loyauté, ne peut souffrir l'imposture. Comment voulez-vous que j'entende la fin de votre pièce, avec l'idée que vous avez de moi ? J'en suis outré et mettrais volontiers le feu à votre salle de spectacle plutôt que de rester là-dessus. Demandez-moi pardon, par tous les diables ! Demandez-moi pardon, Molière, car je suis un honnête homme, et, si vous me prenez pour un tartufe... Ma foi, je suis capable de vous tuer pour vous prouver que je suis votre véritable ami.
Molière
Si Votre Altesse me veut permettre de lui dire le premier mot qui me vient sur les lèvres...
Condé
Dites-le, dites-le ! Ce premier mot-là est toujours le meilleur.
Molière
Eh bien, je dis que vous êtes un excellent homme.
Condé
Merci, Molière. Je m'en vais content.
Molière
Attendez, prince ! Je suis en colère, moi aussi, et ne me sens guère moins bouillant que vous.
Condé
Ah ! Ah !
Molière
Je suis blessé des intentions que Monsieur le Prince donne aux paroles de ma femme, d'un enfant que je chéris et que l'on me gâte. Je ne suis point Sganarelle, je ne suis point Arnolphe. Mes ennemis le disent, mes amis ne devraient point le croire. Si j'ai une sorte de jalousie au fond de l'âme, je sais l'y renfermer, et je n'ai point celle qu'on me suppose. La mienne n'a rien de grossier et ne calomnie pas l'honneur de ma femme. Toute ma souffrance, toute ma colère viennent de l'air que prennent avec moi ces beaux courtisans qui suivent ses pas et dont elle a tort de vouloir se moquer, sans songer qu'ils prétendent à se moquer de moi. Oui, je hais cette cour où ma profession me force à vivre et où règnent l'envie, la bassesse et la galanterie hypocrites. Je hais toutes les cours, même la vôtre, monseigneur. C'est un grand honneur pour moi que d'être accueilli dans votre cabinet ; mais la place de ma femme n'est point dans vos salons, et, là où les princesses vos filles règnent par le respect qu'elles inspirent, la femme de Molière, qui serait respectée aussi parmi ses pareilles, est convoitée, et méprisée par conséquent, des nobles libertins qui vous servent. Qu'est-ce pour ces gens-là, que la dignité de sentiments et les délicatesses du coeur de Molière ? Molière ! Un railleur, un comédien ! Allons donc ! C'est trop d'honneur qu'on lui fait de remarquer qu'il a une jolie femme !
Condé
Je compatis à vos peines, Molière ; mais je vous trouve trop amer contre ces gens de cour qui ne sont pas tous coupables de leurs propres vices. Permettez-moi de vous le dire : l'abaissement que masque leur frivole impertinence est l'oeuvre d'une politique que vous avez peut-être trop bien servie. Si la noblesse n'a plus rien de respectable, c'est que le roi l'a faite ainsi, et que vous-même lui avez porté les derniers coups. Il l'a tuée par le canon, et vous, vous l'avez tuée par la satire ; et présentement, au lieu d'hommes remuants et dangereux sans doute, mais mâles et forts, vous n'avez plus que des femmelettes. Le libertinage est le refuge de ceux à qui on ne laisse plus rien de grand à faire. Et vous vous plaignez-là de maux qui sont votre ouvrage.
Molière
C'est parce que cet ouvrage-là n'est point encore achevé qu'il porte de mauvais fruits.
Condé
Que voulez-vous donc faire de plus ? Espérez-vous mettre la noblesse plus bas encore ? C'est bien de la présomption !
Molière
Prince, souvenez-vous de ce qu'écrivait, sous la Fronde, un libelliste d'une farouche éloquence. Cet homme était payé par vous pour ébranler le trône au profit des grands, et cependant, de ses entrailles populaires s'échappait ce cri que vous n'avez pu retenir : « Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules ; nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre. »
Condé
Mordieu ! Monsieur, vous avez bonne mémoire ! Mais que Dubosq fût ou non à mes gages, songez que le pouvoir absolu d'un seul n'est pas un refuge pour les faibles. Vous êtes bien fiers, vous autres, parce que vous avez tout permis, tout admiré, tout déifié dans un roi qui, par hasard, s'est trouvé être un grand homme. Mais que cet homme périsse, ou seulement qu'il change un peu ! Que l'âge, l'humaine faiblesse, et surtout l'enivrement de sa puissance, lui donnent les vices que vous blâmez en nous ! Et vous verrez s'il ne viendra pas prendre votre femme jusque dans vos bras ! Et puis vous chercherez à qui demander vengeance alors que vous n'aurez plus ni parlement, ni féodalité, ni franchises d'aucune sorte, rien enfin qui fasse équilibre à cette autorité sans règle et sans frein !
Molière
L'équilibre se fera autre part, peut-être !
Il sort.
Condé
Voulez-vous dire qu'il se fera par les gens du peuple ? Je vous répondrai que, si tous les monarques ne sont pas Louis XIV, tous les plébéiens ne sont pas Molière, et que nous ne prétendons pas soutenir une seconde fois le contre-poids de la démagogie. Non, morbleu ! Non, Bordeaux ne relèvera pas le drapeau sur ses clochers, et nous avons à jamais brisé, sur les sceaux de la rébellion, la surprenante effigie de la République ! Vous allez trop loin, monsieur Molière, et je vois où nous mène notre engouement pour les écrivains de ce siècle. Nous sommes aveugles, et le roi l'est peut-être plus que noua ; mais le sang de la Fronde n'est pas encore glacé dans nos veines, et nous ferons voir au besoin que le vieux monde n'est point près de finir !
Scène 4
Molière
Molière
Ah ! Le lion se réveille ! Le roi ne lui aura point donné le commandement qu'il souhaitait... Moi, je livre avec Tartufe la bataille aux courtisans... et nos douleurs se sont rencontrées... Il reste absorbé.
Scène 5
Armande Béjart, Molière
Armande Béjart
Vous direz ce que vous voudrez, mais mon habillement est pour faire horreur, et je n'ai point été applaudie en entrant en scène.
À Armande.
Molière
Le roi, la Fronde, l'avenir !... Et la toilette de ma femme ! Fort bien ! Vous me remettez sur mes pieds. Vous m'en voulez donc bien de vous avoir fait changer de costume ? Vous vouliez représenter une bourgeoise dans les habits d'une princesse, et une convalescente qui sort de son lit avec des fleurs et des diamants comme une personne qui revient du bal !
Armande Béjart
C'eût été invraisemblable si vous le voulez ; mais la première condition, c'est de plaire, et l'on n'applaudit point à ce qui est désagréable à voir.
Molière
Si vous êtes applaudie pour vos bijoux, tout l'honneur en revient à votre joaillier. Mais laissons ces enfantillages. Dites-moi comment va la pièce.
Armande Béjart
Eh ! Vraiment, je n'en sais rien. Je ne m'en suis point occupée. Que n'y assistez-vous vous-même ? Pourquoi m'appelez-vous ici ?
Molière
Ah ! Je manque de courage au moment de la lutte suprême : ceci est l'affaire décisive de ma vie, Armande ; ce n'est plus une question d'amour-propre, encore moins d'argent. C'est une question de vie et de mort pour la liberté de ma pensée et pour celle de tous les écrivains qui suivront mes traces. J'ai engagé un combat terrible ! Prenez-y quelque intérêt, si vous voulez que j'aille jusqu'au bout.
Armande Béjart
Vous voulez que je répète cette scène avec vous ? Je la sais de reste !
Molière
Nous ne l'avons jamais répétée ensemble, et vous venez la jouer à l'improviste.
Armande Béjart
J'allais pour l'étudier hier à Auteuil, je n'y ai point été admise.
Molière
Je n'ai point refusé de vous voir, j'étais souffrant, agité, mécontent, je ne vous demandais que quelques moments pour me recueillir et me calmer. Nous allions revenir ensemble à Paris. Vous partez seule, exaspérée ! Au lieu de descendre chez vous, vous allez prendre gîte chez votre mère, comme si vous aviez horreur du toit qui m'abrite ! Enfin, vous me laissez jusqu'au dernier moment dans le doute si vous jouerez votre rôle dans ma pièce, quand vous savez qu'elle est perdue sans vous !... Vous arrivez au moment que le rideau va lever, vous ne me demandez aucune explication du désaccord de la veille, vous m'en procurez une fort pénible et fort déplacée avec Monsieur le Prince ; et, quand je vous prie de mettre un habit plus convenable, vous me marquez un dépit extrême... Armande, mon sort est rude, j'y succombe, et je ne trouve en vous nul appui, nulle consolation !
Armande Béjart
Allons ! Répétons-la donc, cette scène de comédie qui vous tient au coeur plus que moi !
Molière
Qui me tient au coeur ! Hélas ! Ne me parlez point de mon coeur, vous ne savez rien de ce qui s'y passe !
Armande Béjart
Oh ! Je sais que j'y suis noire de crimes !
Molière
S'il en était ainsi, si je doutais seulement de vous, est-ce que je vous aimerais encore ? Me jugez-vous assez faible, assez lâche pour adorer une femme que je n'estimerais pas ?
Armande Béjart
Vous m'aimez donc toujours, Molière ?
Molière
Oh ! Elle le demande !
Armande Béjart
Mais, si vous m'aimez, pourquoi ne voulez-vous point qu'on me connaisse, qu'on voie si je suis belle et qu'on sache si j'ai de l'esprit ? Pourquoi blâmez-vous mes parures, mes visites, mes conversations ?
Molière
Vous me trouvez égoïste de vouloir garder mon trésor pour moi seul ? Ah ! Si vous m'aimiez, vous seriez égoïste de la même façon que moi.
Armande Béjart
Si je vous aimais à votre mode, je vous empêcherais donc de montrer votre génie par haine des hommages de la foule ?
Molière
Moi, je ne suis distrait de vous que par mes devoirs. Mais essayez, cependant, essayez de m'aimer comme je vous aime, et vous verrez si je ne sacrifie point aux douceurs de votre intimité, talent, fortune, renommée ! Oui, l'amour même du travail, qui est l'amour de nos semblables, je t'immolerais tout, si tu me voulais oisif à tes pieds. Je passerais ma vie à te contempler, heureux de détourner mes regards de ce triste monde et de ne voir que toi dans l'univers !
Armande Béjart
Vous m'aimez toujours à ce point-là, Molière, malgré les peines que je vous ai causées ? Tous mes voeux, toutes mes fantaisies seraient encore des lois pour vous ?
Molière
Fais-en l'épreuve, renonce à tout ce qui n'est point moi. L'amour est un foyer qui absorbe tout. Un mot, un sourire, un regard de ce qu'on aime, ne sont-ce point là des biens inappréciables que ternit le souffle du vulgaire et que son oeil profane ? Oh ! L'amour partagé ! Ce doit être l'infini, et qui est aimé de la sorte n'a besoin ni du ciel ni des hommes.
Armande Béjart
Vraiment, Molière, je ne vous ai vu jamais si aimable pour moi et j'en suis touchée ! Tenez, je veux vous complaire : répétons notre scène.
Molière
Non, non, plus de scènes, plus de vers, plus de fictions ! Dis-moi que tu veux ne te plaire qu'avec moi seul...
Scène 6
Duparc, Molière, Armande Béjart
Duparc
Vive-Dieu ! Molière, nous allons bien. Le public est transporté. Il y a bien quelques murmures, et certains sournois ont pris place sur le théâtre pour tâcher de nous refroidir et de nous décourager. Ils espèrent que l'apparition tardive du Tartufe en personne gâtera tout. Mais c'est le moment de vaincre.
Molière
Est-ce que le second acte est fini ?
Duparc
Pas encore. Tu as répété la scène avec Elmire ?
Molière
Non ! Je n'y ai plus l'esprit.
Duparc
Comment, diable ! Tu vas perdre la tramontane dans le pire moment ?
Armande Béjart
Répétons, répétons, Molière ! Le succès dépend de moi !
Molière
Qu'importe le succès ?
Armande Béjart
Mais, moi, j'y tiens pour mon compte.
Ils récitent un fragment de Tartufe et restent interrompus.
Molière
Vous le voulez ? Allons ! Duparc nous soufflera.
Scène 7
Baron, Molière, Duparc
Baron
Mon ami, on a besoin de vous par ici.
Molière
Oh ! N'avoir pas un moment de calme ! Qu'est-ce qu'il y a donc, Baron ?
Baron
Hélas ! C'est Monsieur Chapelle qui est ivre jusqu'aux dents et qui mène un si grand bruit de son admiration pour vous dans les coulisses, que le spectacle en est troublé ; vous pourrez seul lui faire entendre raison et l'engager à s'endormir dans quelque coin.
Molière
Ne peux-tu l'enfermer dans ta loge ?
Baron
Il me prend pour un exempt et m'appelle Monsieur Loyal.
Molière
Ah ! Les amis !
Duparc
Je le vais jeter en bas des escaliers !
Il sort avec Duparc.
Molière
Non ! Il est insupportable, mais il est si bon, et il m'aime tant !
Scène 8
Armande Béjart, Baron, Madeleine, Brécourt, Pierrette Laforêt, Duparc, Molière
Armande Béjart
Tu ne me dis rien, mon pauvre Baron ?
Baron
Avez-vous quelque chose à m'ordonner, Madame ?
Armande Béjart
Et toi, n'as-tu aucune consolation à me donner après les chagrins d'hier ?
Baron
Je vous plains sans doute, Armande, et de toute mon âme, de ne vouloir point comprendre l'affection d'autrui, et de chercher des sujets d'amertume.
Armande Béjart
Mon cher enfant, je suis fort tentée de retourner avec Molière ; mais tu m'as abandonnée hier sans merci et sans courage aux malédictions et aux injures.
Baron
Mon Dieu, je ne sais quel appui vous prêter, moi ! Vous doutez de tout le monde.
Armande Béjart
Je veux croire Molière et toi, vous seuls ! Je vais retourner dans ma prison d'Auteuil, et n'en sortirai plus qu'avec vous pour jouer la comédie. Seras-tu content ?
Baron
Mais c'est Molière et vous-même qu'il faut contenter ! Que vous importe ?...
Armande Béjart
Tu ne veux donc point de mon amitié ? Tu me refuses la tienne ?
Baron
Armande !... Je vous suis tout dévoué, moi, vous le savez bien ! Mais...
Armande Béjart
Mais quoi ? Pourquoi ce mais ?
Baron
Mais je ne puis plus aller à Auteuil ; je dois continuer à Paris les études que la faible santé de Molière le force d'interrompre.
Armande Béjart
Des études de théâtre ? Je m'en charge, moi ; j'en sais là-dessus aussi long que Molière, et, s'il est grand auteur, je suis grande actrice !
Baron
Oh ! certes, admirable ! mais... ARMANDE, lui mettant la main sur la bouche. Plus de mais ! tu me suivras partout ! le monde m'a gâtée. Je ne puis me passer d'un serviteur. Tu ne seras point amoureux de moi, tu n'auras donc rien à te reprocher ; tu n'es point marquis, Molière ne prendra point d'ombrage. Je ne suis point une coquette (Baron, entraîné, sourit), ou, du moins, je suis une coquette corrigée. Je te permettrai d'aimer qui tu voudras. C'est convenu ? BARON, faisant un grand effort. Non, madame, il m'est impossible de vous obéir. ARMANDE, blessée. Ah ! c'est différent, monsieur Baron ! Scène IX Les Mêmes, MOLIÈRE, MADELEINE, BRÉCOURT, PIERRETTE, DUPARC.
Madeleine
Eh bien, Armande, l'acte second vient de finir au bruit des applaudissements, et c'est à vous d'enlever le troisième.
Brécourt
Oui, c'est à vous de planter le drapeau sur la brèche.
Pierrette Laforêt
Oh ! madame n'a qu'à se montrer pour cela !
Duparc
Allons, Molière, ranime-toi donc ! MOLIÈRE, près d'Armande. Tout dépend de vous, Armande. Rendez-moi la foi en moi-même.
Armande Béjart
Il ne m'appartient pas de vous influencer. MOLIÈRE, consterné. Quelle froide réponse !
Duparc
Allons, allons, ce n'est pas le moment de causer avec ta femme. Armande, ramène-le à ses affaires, ce sont les nôtres, les nôtres à tous, mordieu ! Sommes-nous prêts ?
Armande Béjart
Je ne sais pas pourquoi M. Duparc m'adresse la parole.
Duparc
Allez-vous point faire la mijaurée ! MOLIÈRE, avec force. Silence, Duparc !
Armande Béjart
Il est tard, Molière, pour imposer silence à votre ami. Vous trouvez apparemment qu'il a suffisamment rempli vos intentions en m'insultant hier dans ma propre demeure et en me contraignant d'en sortir.
Madeleine
Il a eu tort, il s'en repent ! Mais ce n'est pas le moment d'engager une discussion, Armande.
Armande Béjart
Vous êtes bien pressée de reparaître devant le public, ma soeur ! Mais, moi qui suis effroyable à voir dans le costume que j'ai, je n'éprouve pas tant d'impatience et ne suis guère disposée à faire des merveilles de ma personne avec le chagrin, le dépit et l'accablement où je suis.
Molière
Quel chagrin ? quel dépit ? À cause de vos diamants que je vous ai fait retirer ? Reprenez-les, s'il vous les faut à tout prix pour achever la pièce.
Armande Béjart
Non, ce n'est point là ce qui m'occupe ; vous m'avez dit tout à l'heure de belles paroles, Molière ; mais personne ici ne m'a fait d'excuses, et j'étouffe de honte de me trouver ainsi au milieu de vous, qui me haïssez tous plus ou moins ! MOLIÈRE, atterré. Je la hais, moi !... MADELEINE, saisissant Armande dans ses bras. Armande, ma soeur, que dis-tu là ? Quoi ! mes pleurs ne te disent point que je t'aime ?
Brécourt
Et je vous ai parlé sans douceur et sans affection, moi ?
Pierrette Laforêt
Et moi, je ne vous sers pas de tout mon coeur et de tout mon courage ? ARMANDE, que tous entourent, excepté Baron et Duparc. Il y a encore ici quelqu'un qui me brave !
Molière
Qui donc ? ARMANDE, regardant Baron. C'est M. Duparc, et je veux le voir à mes genoux. MOLIÈRE, à Duparc. Toi, si ton humeur frondeuse et chagrine s'est emportée hors de ma présence, tu feras des excuses.
Duparc
Des excuses, moi ?...
Molière
Tu en feras à ma femme, comme j'en ai fait à la tienne tout dernièrement pour avoir eu contre elle un mouvement d'humeur à la répétition ?
Duparc
Mais, mille tonnerres de...
Molière
Veux-tu outrager ma personne dans celle de ma femme ? Suis-je ton ennemi, l'objet particulier de ta haine contre le genre humain ?
Duparc
Mais, par la mordi ! tu es le seul homme...
Molière
Voyons, achève ! suis-je le seul homme, avec Brécourt, que tu estimes un peu ?
Duparc
Triple millions de... Je jure que... morbleu ! Molière, si tu croyais...
Molière
Oui, je croirai que tu me hais, si tu ne fais ce que j'exige !
Duparc
Ah ! sang du diable ! Je me jetterais dans la gueule de l'enfer pour... BRÉCOURT, le poussant. Jette-toi aux pieds d'Armande, dis-lui que tu es un sauvage, un bourru.
Duparc
Trente charretées de démons ! Je peux bien dire que c'est la première fois de ma vie que je fais des excuses à quelqu'un. En avez-vous assez, Armande, et me laisserez-vous longtemps faire la figure d'un sot ?
Madeleine
Eh ! ma bonne Armande, contente-toi des paroles qu'il peut s'arracher à lui-même ; rappelle-toi ton enfance, et ne romps pas, par dépit, le cercle sacré des vieilles amitiés de Molière. ARMANDE, après avoir froidement contemplé Duparc à ses pieds, le relève avec une certaine grâce, et, s'adressant à Molière. Molière, je me rends, et vous demande seulement d'abjurer solennellement ici votre jalousie. J'en suis offensée, et personne ne me respectera jamais, si vous n'en donnez l'exemple. Avouez vos torts, je suis prête à reconnaître les miens, et à souffrir encore, s'il le faut, toutes vos injustices. MOLIÈRE, avec dignité. Non, Armande, vous ne souffrirez plus, c'est moi qui vous le jure. Je saurai éteindre en moi une passion que l'amitié conjugale ne comporte point selon vous, et, me fiant à mes principes, je ne vous alarmerai plus de ma jalousie. Songez, de votre côté, je ne dis point à ménager ma susceptibilité, pour laquelle je ne veux plus de grâce, mais à renfermer votre conduite apparente dans les bornes de vos vrais devoirs. Je sais qu'en vous parlant de retraite et de simplicité, je ne m'attire point vos bonnes grâces. Mais, avant que d'être amant, je suis époux et père. J'ai charge de votre réputation que vous ne préservez point assez de mauvais propos, j'ai charge de l'éducation de ma fille, à laquelle il faut de bons exemples. Je vous adjure donc, ma femme, non point par amour, mais par votre conscience, de supporter l'ennui d'une vie plus sédentaire. J'aurais le pouvoir de vous y contraindre ; mais je hais l'esclavage pour les autres comme pour moi-même, et, abjurant mon droit, je vous parle au nom de nos communs devoirs. BARON, vivement, bas, à Armande. La mort est sur son visage ! soumettez-vous !
Armande Béjart
M'y aiderez-vous ?
Baron
Oh ! de toute mon âme ! ARMANDE, allant à Molière et regardant Baron de temps en temps. C'est ainsi qu'il eût fallu me parler dès le commencement. La voix de la raison est toute-puissante sur un esprit calme comme le mien, et j'y cède en toute humilité. Molière, je vous consacre désormais tous mes soins et vous demande de me pardonner le mal que je vous ai fait souffrir. Elle s'agenouille.
Molière
Viens sur mon coeur ! Ce ne sont point tes soins que je réclame pour contenter mon égoïsme, c'est ta fille et ta bonne renommée dont je te confie la garde à toi-même. ARMANDE, à sa soeur. Ma soeur, j'ai eu de l'aigreur contre vous, et je vous prie aussi de l'oublier. Elle plie le genou devant Madeleine, qui la relève et la serre dans ses bras en pleurant. MADELEINE, bas, à Armande. Tu sauves la vie à Molière ! Tue-moi, si tu veux, tu seras mille fois bénie. ARMANDE, à Duparc. Duparc, tu m'as offensée, mais je te pardonne ! Je me rappelle le temps où tu me portais dans tes bras des journées entières en disant que tu ne pouvais pas souffrir les enfants. Veux-tu faire la paix, mon vieux camarade ? Elle lui présente son front. DUPARC, l'embrassant au front. Ah ! je devrais la briser, ta chienne de tête ! PIERRETTE, qui était sortie un instant. Monsieur Molière, on demande s'il faut frapper les trois coups.
Molière
Oui, certes, et bonne chance au Tartufe ! Tous sortent hors, Brécourt et Baron. Scène X BRÉCOURT, BARON.
Brécourt
Elle a vaincu tout le monde. Ô force fatale des âmes froides ! gouverneras-tu toujours les passions des âmes généreuses ? Mais on peut tuer Molière, on ne peut pas, on ne doit pas l'avilir, Baron ! BARON, troublé. Que veux-tu dire, ami ?
Brécourt
Je dis, mon enfant, que, vous aussi, vous êtes un homme de génie : nous le savons ici, nous qui vous voyons grandir à l'ombre bienfaisante de Molière. Un jour viendra où tous le sauront, si vous voulez. BARON, inquiet. Si je le veux ?
Brécourt
Il dépend de vous d'être tout ou rien. Vous serez tout, si vous vous rappelez que, pour être grand dans un art quelconque, il faut être grand dans les actions et les sentiments de la vie ; vous ne serez rien si la trahison et la lâcheté surmontent votre courage, La mort de votre vertu sera celle de votre talent.
Baron
Mon Dieu ! expliquez-vous, Brécourt.
Brécourt
Tu es sur le point de te perdre, Baron ! J'ai vu tes yeux et ta contenance tout à l'heure, à cette place où nous sommes. Je t'ai vu échanger avec Armande un mot qui a subitement changé son attitude et ses résolutions. C'est bien, mais c'est assez ! Il faut vivre à Paris, chez moi. Baron ; travailler à distance pour Molière, ne voir Armande qu'au théâtre, lui parler à peine, n'y penser jamais et ne point la suivre à Auteuil.
Baron
Oui, garde-moi, sauve-moi, mon ami ! Plains-moi... mais tue-moi si je ne t'obéis point !
Acte V
Scène 1
Une Belle Dame, Un Doucereux, Une Autre Dame, Un Marquis, Une Vieille Dame, Un Bel Esprit, Condé
Brécourt est au fond du théâtre, allant et venant et donnant des ordres. Condé est assis sur un fauteuil, dans une attitude méditative, tandis que le bel esprit tourne autour de lui. Les messieurs et les dames sont debout et parlent à voix haute.
Une Belle Dame
C'est superbe ! C'est admirable ! Le Malade imaginaire est la plus belle comédie de Molière.
Ils s'en vont.
Un Doucereux
Sans contredit ! C'est plus moral que le Misanthrope et ne blesse en rien la religion.
importante
Une Autre Dame
On est effroyablement mal assis sur ces chaises-là. Monsieur Molière traite bien mal la partie du public qui lui fait le plus d'honneur en paraissant sur son théâtre.
Un Marquis
C'est pour nous en dégoûter, apparemment. On dit qu'il peste fort contre cette coutume, et qu'il prétend que les mouvements de ses acteurs en sont gênés.
Un domestique vient lui dire que son carrosse est prêt.
Une Vieille Dame
C'est donc un mal-appris que ce Monsieur de Molière ? Ah ! Marquis, voilà ma carrosse qui m'attend.
Ils sortent.
Un Marquis
Ah ! Madame, Sa Majesté veut que ce soit du masculin.
Une Vieille Dame
Eh ! Monsieur ! Monsieur, s'il vous plaît !
Un Bel Esprit
Que vous plaît-il, madame ? Êtes-vous satisfaite de la cérémonie ?
Une Vieille Dame
Je le serais, n'était qu'on y parle latin et que je ne connais pas le latin.
Un Bel Esprit
Mais la comédie ?
Une Vieille Dame
Hélas ! Monsieur, je ne l'ai point écoutée. J'avais toujours les yeux vers Monsieur le Prince, pour voir s'il donnerait attention à mon placet, et, à cette heure, je n'ose point lui parler, car il a un visage fort sévère. Puisque vous le connaissez, parlez-lui donc de moi.
Un Bel Esprit
Allez ! Allez ! Madame, je lui vais parler de vous. Je suis fors de ses amis.
Une Vieille Dame
Attendrai-je ?
Un Bel Esprit
Point, point ; vous ne trouveriez plus de chaise pour vous en aller. J'irai vous porter la réponse demain et dîner avec vous.
Faisant une grande révérence à Condé, qui ne la voit point.
Elle s'en va.
Une Vieille Dame
Vous me ferez plaisir. Je suis votre servante.
Un Bel Esprit
Monsieur le Prince me paraît en peine de quelque chose ?
Condé
Moi ? Nullement ! Que me voulez-vous ?
Un Bel Esprit
Je pensais que Votre Altesse royale attendait ici ses gens. Tout le monde est sorti et j'allais m'offrir pour faire avancer la suite et les équipages de Son Altesse.
Condé
C'est trop d'empressement.
Un Bel Esprit
Si j'ai déplu à Votre Altesse royale...
Condé
Où voulez-vous en venir ? Vous demandez quelque chose ? Je ne donne point audience ici ; mais enfin qui êtes-vous et que réclamez-vous ?
Un Bel Esprit
Je suis homme de lettres, poète, musicien et peintre.
Condé
C'est beaucoup. Après ? Dites vitement.
Un Bel Esprit
Je m'adonne en particulier à la facture des beaux vers, et je crois que ma muse, encore gênée dans les entraves de l'obscurité, prendrait un éclat digne de son ambition, si Monsieur le Prince, l'illustre protecteur des lettres, daignait...
Condé
Ah ! Ce sont des vers ? Quoique sonnet ?
Un Bel Esprit
Ce n'est qu'un mince échantillon de la facilité qu'on peut avoir, un impromptu sur la mort de...
Condé
Sur la mort de qui ?
Le prince fait des signes d'impatience. - Le bel esprit se hâtant.
Un Bel Esprit
Sur une mort vraisemblablement assez prochaine, car ce que nous avons vu ce soir donne à penser... En un mot, c'est l'épitaphe de Molière...
Condé
De Molière ? Vous faites, par provision, l'épitaphe d'un homme encore vivant, qui était là tout à l'heure sous nos yeux ?
Un Bel Esprit
Mon épitaphe était à la louange de Molière ; mais, puisque le sujet n'est point agréable à Votre Altesse royale...
Condé
Il vous l'est apparemment, à vous ? Voyons-les, ces vers ; je gage qu'ils sont méchants comme votre figure...
Un Bel Esprit
Ils ne méritent point...
Il froisse les vers et les lui jette à la figure. Le bel esprit, épouvanté, prend la fuite.
Condé
Molière est dans la fosse noire ; On dit qu'il est mort tout de bon ; Pour moi, je n'en saurais rien croire ; L'acte est trop sérieux pour être d'un bouffon. Un bouffon ! Molière un bouffon ! Allez, monsieur, ce bouffon-là vivra éternellement, tandis que vous et ceux de votre espèce mourrez tout de bon, comme vous dites. Plats rimailleurs ! Vos vers sont de la nature de ceux qui s'attachent aux cadavres pour les ronger ; mais vous vous pressez trop. Molière est encore debout, et plaise au ciel qu'il soit là dans vingt ans, pour me faire voire épitaphe, quelque indigne de lui que soit le sujet !
Scène 2
Pierrette Laforêt, Un Ouvrier, Ouvrier, Un Autre Ouvrier, Un Autre, Premier Ouvrier, Condé, Un Vieil Ouvrier
Pendant la scène qui précède, le mouvement s'est calmé dans le fond du théâtre, qui reste vide de décors et sombre jusqu'à la fin de l'acte.
Pierrette Laforêt
Allons, vous autres, est-ce fait ?
Un Ouvrier
Oui, oui, petite mère Laforêt ; il peut venir quand il voudra.
Pierrette Laforêt
Eh ! Ne secouez point ces tapis ! La poussière le fait tousser.
Aux autres.
Ouvrier
C'est juste. À quoi pensez-vous donc ?
Un Autre Ouvrier
Est-ce qu'il est bien fatigué, ce soir, monsieur Molière ?
Pierrette Laforêt
Hélas ! Oui.
Un Autre
Mais est-ce qu'il ne viendra pas se reposer ici, comme c'est son habitude, après le spectacle ?
Pierrette Laforêt
Si fait, il va venir, quand il sera habillé. Je ne veux point le souffrir prendre tout d'un coup l'air du dehors en sortant de sa loge.
Premier Ouvrier
Ah ! Ayez bien soin de lui, Mademoiselle Laforêt !
Condé
Ces braves gens me paraissent bien attachés à Molière !
Un Ouvrier
On le serait à moins, monsieur !
Pierrette Laforêt
Ah ! C'est Monsieur le Prince de Condé !
Aux autres ouvriers.
soulevant son bonnet
Ouvrier
On le serait à moins, Monseigneur... Si vous saviez... Tenez, mademoiselle Laforêt, contez donc ça vous-même. Écoutez ça tous !
Condé
Dites, mademoiselle Laforêt !
Pierrette Laforêt
Oh ! Ça sera bientôt dit, et son bon coeur n'étonnera personne. Il a voulu jouer ce soir, encore qu'il fût bien malade, et, comme nous le voulions empêcher, il a dit : « Voulez-vous que je me repose, du temps que cinquante pauvres ouvriers que j'emploie, et qui sont d'honnêtes pères de famille, perdront leur journée et manqueront de pain ? »
Un Vieil Ouvrier
Mon bon Dieu ! Laisserez-vous finir un homme comme celui-là ?
Un Autre Ouvrier
Est-ce que nous pouvons rester ici jusqu'à ce qu'il sorte, pour voir comment il se trouve ?
Pierrette Laforêt
Oui, oui, ça lui fera plaisir de voir comme vous l'aimez. Mais ne vous serrez pas autour de lui.
Ils sortent.
Un Autre Ouvrier
Nous ne l'approcherons point. Nous nous tiendrons par là dans les escaliers sans faire de bruit.
Condé
Ne dites point à Molière que je l'attends aussi. Il se presserait, et ce serait encore pour le fatiguer.
Scène 3
Condé, Brécourt
Condé
Il n'est que neuf heures et un quart ; j'ai tout le temps de l'attendre avant que de me rendre au jeu du Roi. Ah ! Monsieur Brécourt, je suis navré.
Brécourt
Et moi aussi, Monseigneur. C'est cependant une pièce bien mordante et bien gaie que celle de ce soir ?
Condé
Oui certes, le Malade imaginaire est encore un chef-d'oeuvre comique, où l'étude des moeurs et la critique de l'humaine faiblesse se poursuivent sous les dehors d'une folle gaieté. Mais je n'y ai point ri. J'avais le coeur serré de douleur. Ah ! Railler ainsi son propre mal, Monsieur Brécourt, c'est le courage du stoïque ou du martyr !
Brécourt
C'est le courage du comédien !
Condé
Cette scène est lugubre, où Orgon fait le mort !
Brécourt
Et ce mot que Molière affecte de dire d'une façon si plaisante et qui fait tant rire le public : « Mais n'y a-t-il point de danger à contrefaire ainsi le mort ? »
Condé
Et, lorsque cette feinte mort devait finir dans la pièce, il m'a semblé qu'il faisait un grand effort dans la réalité pour revenir à la vie.
Brécourt
Madeleine Béjart, qui faisait Toinette, a été forcée de le secouer, et je l'ai vue pâlir, cette malheureuse fille, sous le fard qui couvrait ses joues et sous le rire qui contractait son visage.
Condé
Brécourt ! J'ai vu quelque chose de plus affreux encore, et qu'ont remarqué comme moi les personnes assises près de moi sur les côtés de la scène. Dans la cérémonie bouffonne, Molière semblait étrangement souffrir, et, quand il a prononcé Juro pour la seconde fois, une écume sanglante est venue sur ses lèvres.
Brécourt
Je le sais, et son mouchoir a été rempli de sang ; mais, de ce moment, il s'est senti soulagé, et les accidents qui nous effrayent lui semblent un bon symptôme, parce que, ensuite, son mal paraît se dissiper un peu.
Condé
J'ai failli me lever et troubler le spectacle. Molière m'a retenu par un ris forcé et par un geste de commandement, celui d'un brave soldat que nul ne peut empêcher de mourir à son poste.
Scène 4
Brécourt, Duparc, Madeleine, Condé
Brécourt
Eh bien, Duparc, Molière est-il rhabillé ?
Duparc
Je ne sais... Tu me vois dans une colère épouvantable.
Madeleine
Et moi dans une stupéfaction profonde.
Condé
Qu'est-ce donc ? Parlez devant moi, si c'est quelque chose qui intéresse Molière.
Duparc
Certainement oui, monsieur le prince, je le veux dire à vous, car vous ferez punir une si grande infamie ; vous parlerez au roi, et vous ferez embastiller le scélérat.
Brécourt
Explique-toi vite avant que Molière vienne !
Duparc
Voici ce que c'est... Le fils de Montfleury, le comédien, un sieur de Montfleury, qui se dit gentilhomme avec beaucoup d'emphase, comme s'il était le seul gentilhomme comédien, et comme si toi, Brécourt, et quasi toute la troupe de Molière ne l'était pas aussi bien que lui sans en faire le moindre état !...
Brécourt
Qu'importe ! Poursuis !
Duparc
Eh bien, ce Montfleury, poussé, payé peut-être par les bigots, vient de présenter une requête au Roi, par laquelle il accuse Molière d'avoir épousé sa propre fille.
Brécourt
Qu'est-ce à dire ? Je n'y comprends rien.
Madeleine
On prétend prouver que mon amitié pour Molière n'a pas été toujours pure, et qu'au lieu d'être ma soeur, Armande est ma fille... et la sienne.
Brécourt
Voilà une accusation aussi ridicule qu'odieuse. On prétend prouver ?... À qui, je vous prie ? Est-ce à nous qui avons connu la Demoiselle Hervé, votre mère à toutes deux ? À nous qui savons que vous n'avez que dix ans de plus qu'Armande ? À nous qui n'avons même pas besoin de connaître l'honnêteté de vos relations avec Molière, pour constater que les faits, tels qu'ils sont, rendent une pareille calomnie impossible à soutenir ?
Madeleine
Aussi n'est-ce point vous qu'on s'efforcera de persuader. C'est le Roi.
Condé
Le roi jettera les yeux sur l'acte de mariage de Molière ; ou croira tout simplement à la parole de Condé, qui a vu dresser et signer cet acte, votre mère vivante et présente. Cela même ne sera pas nécessaire. Le roi ne croira point.
Brécourt
Que Votre Altesse royale me pardonne un doute ! Le roi n'est pas toujours entouré désormais de témoignages irrécusables et l'on peut...
Il sort, Brécourt l'accompagne.
Condé
Vous avez raison, Brécourt. Je regrette de n'avoir point vu Molière ; mais le plus pressé est de courir le défendre, et je vais au Louvre.
Scène 5
Madeleine, Duparc
Madeleine
Oh ! Non. Le roi connaît Molière, il ne le croira pas capable d'un crime.
Duparc
Mais le public le croira.
Madeleine
C'est impossible ! S'il ne s'agissait que de moi, on écrase volontiers les faibles ; mais lui ! Ah ! Qu'il ne le sache point, Duparc ; le bruit que nous ferions le lui apprendrait, et le silence du mépris est, d'ailleurs, la plus forte réplique aux clameurs qui sont méprisables.
Duparc
Moi, je vous dis qu'il faut faire du bruit, morbleu ! Et percer la casaque à ce sieur Montfleury. C'est la coutume de Molière de dédaigner la calomnie. Il n'est point assez vindicatif, il encourage ainsi l'insolence des lâches. Si cette affaire-ci n'est point démentie hautement, beaucoup de gens y croiront ; de charitables écrivains qui guettent la mort de Molière, pour se venger de n'avoir osé l'attaquer de son vivant, raconteront la chose sans se prononcer ; d'autres, qui font semblant de l'aimer, mais qui sont jaloux de lui, garderont un silence prudent, votre Monsieur Despréaux tout le premier !... Et, en somme, le public, qui est ingrat comme un chat, répétera sottement la chose sans se soucier qu'elle soit fausse ou vraie C'est ainsi que la calomnie boiteuse, mais tenace, s'attache aux grands hommes et les poursuit encore durant des siècles, après leur mort.
Scène 6
Molière, Duparc, Madeleine, Pierrette Laforêt
Molière
Qu'as-tu donc, Duparc, à parler de mort ?
Duparc
Moi ? Je ne parle point de cela.
Madeleine
Vous trouvez-vous mieux que tantôt, mon ami ?
Molière
Beaucoup mieux, chère soeur. Pourquoi donc êtes-vous si tristes tous les deux ?
Duparc
Nous ne le sommes point.
Il montre Laforêt.
Molière
Et elle aussi ?
Elle lui fait des signes à la dérobée.
Pierrette Laforêt
Vous savez bien que les femmes s'inquiètent de peu, parce qu'elles n'entendent rien à la science, et que nous sommes malades imaginaires pour ceux que nous aimons ; n'est-ce pas, Mademoiselle Béjart ? Mais, quand vous nous dites que vous êtes bien, vous qui en savez plus long que tous les médecins, puisque vous les contrefaites si bien, nous sommes rassurées, et nous voilà gaies comme des merles ; pas vrai, Mademoiselle Madeleine ?
Madeleine
Certainement, ma bonne Laforêt.
Molière
Armande est chagrine aussi ! Tenez, il y a dans l'air quelque mauvaise nouvelle ou quelque sujet de fâcherie. Oublions tout cela, mes enfants. Laforêt, Duparc, allez m'attendre chez moi et préparez tout pour que nous soupions ensemble en famille, avec Brécourt : où est-il ? et Baron ?
Duparc
Brécourt était ici tout à l'heure.
Pierrette Laforêt
Et Monsieur Baron quitte son costume.
Duparc
Mais je te conseille de te coucher en rentrant ; cela te vaudra mieux, Molière.
Molière
Je me coucherai si j'en sens le besoin ; mais je prendrai mon lait à votre table, et m'endormirai moins tristement en vous sachant là près de moi. Vous causerez, vous rirez, vous ne vous disputerez point ! Voyons, ce n'est que la rue à traverser, faites-moi ce plaisir. Cela distraira ma femme, qui s'ennuie toujours ! Faut-il, parce que je suis un mauvais convive, que toute ma maison soit close à dix heures du soir ?
Duparc
Nous ferons ta volonté. Je te laisse ma chaise.
Molière
Point ! Point ! Cela me vaudra mieux de marcher. C'est si près !
Pierrette Laforêt
Eh bien, asseyez-vous donc, et laissez-vous un peu rafraîchir le sang. Vous ne vous arrêtez jamais ; c'est comme un salpêtre.
Madeleine
Armande n'est point prête. Permettez-moi, Molière, de ne vous point laisser seul ici.
Duparc et Pierrette sortent.
Molière
Oui, ma soeur, je désire causer avec vous.
Scène 7
Madeleine, Molière
Madeleine
Causer, Molière ? Ne vous serait-il pas meilleur de reposer votre poitrine en ce moment-ci ?
Molière
Ma chère, il n'est plus temps de se ménager quand l'heure approche où il faut régler ses comptes avec la terre, et les comptes du coeur et de la conscience sont les plus pressants.
Elle ne peut achever.
Madeleine
Êtes-vous donc frappé de l'idée... ?
Molière
Je ne suis frappé d'aucun pressentiment. Ne vous affligez point. Je me suis vu si souvent à deux doigts de la mort, qu'elle ne m'effraye plus. Je sais qu'en lui faisant bonne contenance, à cette camarde, on la force quelquefois à reculer et à suspendre ses coups. J'espère que, cette fois encore, nous la mettrons hors de notre logis ; mais elle ne se lassera point, elle est fort importune, et, puisqu'elle doit prochainement se présenter, soyons prêts à la suivre de bonne grâce, quand ce sera la volonté de Dieu.
Madeleine
Avez-vous quelques ordres à me donner ?
Molière
Oui, mon amie ; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une question. Dans le cours de notre longue et paisible amitié, m'est-il arrivé, à mon insu, de vous causer quelque peine ?
Madeleine
Pourquoi cette demande ? Je n'eus jamais qu'à me louer de votre protection.
Molière
Ma protection ! Ce mot-là me condamnerait ! C'est du respect que je vous devais, c'est de la vénération.
Madeleine
Vous m'avez traitée comme une soeur qu'on protège en même temps qu'on la respecte dans toutes les délicatesses de son coeur et de son esprit. Mais, moi, j'ai toujours senti la déférence que je vous devais. Je ne sais point si mon instinct avait deviné votre génie, mais il connaissait les grandeurs de votre âme, et cela me suffisait pour vous suivre et vous croire en toutes choses.
Molière
Eh bien, oui, parlez-moi de ce dévouement si pur, si beau ! N'en ai-je point mésusé quelquefois ?
Madeleine
Jamais que je sache !
Molière
Quoi ! Je ne vous ai jamais fait souffrir ? J'ai toujours été digne de votre confiance ? Quand je vous jurais que je n'aimais point votre soeur, que je ne l'épouserais jamais, je ne vous ai point trompée ?
Madeleine
Vous étiez de bonne foi.
Molière
Oh ! Devant Dieu, je le jure ! Et cependant, j'ai manqué à la parole que je vous avais donnée, à celle que je m'étais donnée à moi-même !
Madeleine
Vous en avez été relevé, le jour où j'ai vu dans votre coeur plus clair que vous même.
Molière
Oui, sainte et douce fille, tu l'as fait ! Mais, moi, t'ai-je consultée ? Ai-je attendu ta permission pour le crier : « Je l'aime, ta soeur, je la veux ! » N'ai-je point été brutal, égoïste, aveugle ?
Madeleine
Pourquoi ces craintes, Molière ? Vous ai-je donné lieu de douter de vous-même ou de moi ?
Molière
Oh ! Non, jamais vous ! vous êtes un si pur diamant, que, quand on s'y regarde, on n'y voit point ses propres fautes ; votre éclat les consume. Ah ! Que de bien vous m'avez fait, sans vous lasser de mes souffrances ! Comme vous m'avez soutenu dans les détresses de ma passion ! Comme vous m'avez guéri par mon propre amour, quand la jalousie me sollicitait à la violence ! Comme vous m'avez relevé mon idole quand j'étais tenté de la briser !
Madeleine
Quel est mon mérite là dedans, je vous prie ? N'est-elle pas ma soeur, ma pupille, confiée à mes soins dès son enfance, mon enfant gâtée aussi, à moi ?
Molière
Et il y a des misérables qui ont trouvé moyen d'inventer un inceste dans le sentiment le plus pur de nos coeurs ?
Madeleine
Que voulez-vous dire, Molière ?
À Baron.
Molière
Rien, rien ! Nous parlerons de cela plus tard. Pour aujourd'hui, je veux vous recommander ma fille, votre filleule, ma petite Madeleine, la joie de ma vie et le souci de ma mort. Veillez sur elle, mon amie ; faites-la modeste, courageuse et bonne comme vous. Qu'elle ne songe point à plaire aux hommes, qu'elle songe à faire le bonheur d'un seul. L'affection ! La bonté ! Oh ! Une femme bonne ! Et on souhaite autre chose !... Voici Baron. Soyez calme, ma soeur, je suis résigné à mon sort... Approche-toi.
Scène 8
Molière, Baron, Madeleine
Voyant frémir Baron.
À Baron.
Molière
Et à présent, mes enfants, que je me sens tranquille et soumis à toutes choses, je veux vous bénir dans le cas de quelque surprise de mon mal qui m'ôterait... Je ne dis point la vie, non ! Mais ma force pour quelque temps. J'ai à le remercier, toi aussi, des tendres soins dont tu m'entoures, et qui te font oublier jeunesse, triomphes et plaisirs ! Le ciel t'en récompensera, mon enfant ; il te donnera la puissance morale, c'est à dire le talent. Et puis viendra la gloire, et alors, ne sois point enivré. Fais comme moi qui ai toujours recherché les défauts de mes ouvrages et de mon jeu, du temps que les autres en regardaient les qualités. C'est à n'être jamais satisfait de soi-même qu'on arrive à se perfectionner. Le jour où l'on est trop content de soi, les autres ne le sont plus, parce qu'on ne cherche plus ! On ne travaille plus ! Pense à moi quand je ne serai point là...
Il lui met son manchon.
Baron
Mon Dieu ! Que vos mains sont froides !
Molière
Ce n'est rien, ce n'est rien ! Partons. Je me réchaufferai en marchant. Armande est-elle enfin prête ?
Elle sort par le côté.
Madeleine
Je cours lui dire que vous l'attendez.
Il sort par le fond du théâtre.
Molière
Moi, je vais donner les ordres pour la représentation de demain.
Scène 9
Baron
Baron
Je ne sais point si j'ai l'esprit frappé ! Mais il me semble qu'il touche à son heure suprême ; et sa femme ne s'en alarme point !
Scène 10
Armande Béjart, Baron
Armande Béjart
Eh bien, rentrons-nous à la fin ?
Baron
Mais, madame, c'est Molière qui vous attend.
Armande Béjart
Que ne venait-il dans ma loge !
Baron
Oui, pour y trouver Monsieur de Visé, l'homme qui lui déplaît à si juste titre ?
Armande Béjart
Il y eût trouvé deux marquis et un conseiller au parlement.
Baron
Il est bien malade ce soir, Madame, et il ne faut peut-être pas faire sonner si haut à ses oreilles les noms et les titres de vos brillantes relations. Vous savez qu'il n'aime point à souper avec les gens de qualité qu'il n'invite point lui-même.
Armande Béjart
Des hommes de qualité ne sont point si pressés de souper avec des comédiens ! Je ne les ai point invités, sachant, mon cher, que vous étiez des nôtres ce soir.
Baron
Oh ! Vous avez fort bien fait.
Armande Béjart
J'admire le ton doctoral de Monsieur Baron, qui soupe en partie fine avec des marquis, on dit même avec des duchesses !
Baron
Quand Molière est malade, je ne soupe point, je ne le quitte pas, et n'amène point chez lui des gens faits pour l'importuner, préférant de beaucoup son contentement à mon plaisir et sa société à toute autre.
Armande Béjart
Avez-vous résolu de me pousser à bout ? Ferez-vous toujours le pédant avec moi ? Ou bien, est-ce encore de la jalousie, comme autrefois ?
Baron
Autrefois est bien loin, Madame, et je l'ai si bien oublié, que j'espérais vous l'avoir fait oublier à vous même. J'ai combattu, j'ai su vaincre ; ma conscience est tranquille comme mon coeur, et je n'ai plus pour vous que le sentiment du profond respect que je dois à la femme de Molière.
Armande Béjart
Vous aimez ailleurs !
Baron
Et pourquoi non, Madame ?
À part.
Armande Béjart
C'est bien, monsieur Baron, je vous en félicite. Oh ! Je me vengerai !
Scène 11
Molière, Un Ouvrier, Baron
Molière
Oui, mes amis, demain Scaramouche et les Italiens, après-demain notre Malade imaginaire pour la cinquième fois. Je vous demande en grâce que tout soit prêt pour que nous puissions commencer à quatre heures. Vous savez que je ne puis plus veiller.
Un Ouvrier
Oh ! Soyez tranquille, Monsieur Molière ; mais ne sortez point ce soir à pied, il fait un vent très froid avec de la pluie.
Il sort.
Baron
Il pleut ? Ah ! Je cours vous chercher ma chaise et la faire avancer jusqu'ici.
Scène 12
Molière, Armande Béjart
Molière
Qu'est-ce donc, Armande ? Pleurez-vous ?
Armande Béjart
Je souffre, mon ami ; une migraine affreuse, un malaise incroyable et beaucoup de tristesse.
Molière
Quoi ! À propos de cette requête du sieur Montfleury ? Vous ne pouvez point mépriser cette infamie, dont votre soeur et moi ne prenons nul souci ?
Armande Béjart
Libre à ma soeur d'avoir ce courage-là. Mais de telles calomnies rejaillissent sur moi et me font une situation odieuse ou ridicule.
Molière
Et vous vous en prenez à moi de ce que j'ai des ennemis méprisables ?
Armande Béjart
Non pas, mon ami ; mais enfin, vous devriez...
Molière
Je devrais n'être pas malade, quasi mourant, sans doute ! Je devrais avoir la force de vous venger. Mais croyez-vous m'avoir donné là un cordial bien salutaire que de m'être venue raconter vilement une noirceur que tous mes amis m'eussent cachée avec soin ?
Armande Béjart
D'abord, vous voyez votre mal trop en noir, Molière. Je ne veux point que vous me vengiez autrement que par un recours au roi...
Molière
Je le ferai. Tranquillisez-vous.
Armande Béjart
Quant à votre mal, il faut vous en distraire, n'y point songer, faire comme moi qui, Dieu merci, suis plus malade que vous et partirai la première...
Molière
Vous malade ? Ah oui ! C'est votre nouvelle fantaisie ! Depuis quelque temps, l'on se dit souffrante, et l'on prend toute sorte de juleps comme messire Orgon que nous représentions tout à l'heure. On est toujours belle et fraîche comme à vingt ans ; on a les roses d'un éternel printemps sur les joues, et l'on se plaint de vapeurs et de petits maux qui servent de prétexte à l'envie qu'on a de se distraire au dehors et d'imposer sa volonté au dedans.
Armande Béjart
Quoi ! Mon ami, toujours des reproches, et lorsque je souffre si cruellement ?
Molière
Des reproches ! Si vous l'entendez comme plaintes de la jalousie, vous vous trompez, Armande. Ces plaintes-là, je les ai si bien refoulées dans mon coeur, qu'elles y sont mortes : ne remuez donc point les cendres de ma passion. J'ai vaincu en moi ce légitime égoïsme de l'amour qui, mettant toutes ses joies, toutes ses pensées, tous ses soins dans l'objet aimé, se croit en droit d'exiger les mêmes retours. Vous, toujours égale et fière dans votre liberté, vous m'avez laissé impitoyablement dans mes peines. J'ai appris à les supporter. Assuré de votre vertu, j'ai fait taire les délicatesses de mon exigence ; mais ne croyez pas pour cela que je vous retire un blâme que j'ai plus que jamais le devoir de vous faire entendre. Notre honneur devait être chose commune, et, si vous avez conservé le vôtre, vous n'avez point préservé le mien. Vos plaintes, vos confidences intimes à deux ou trois cents personnes, ont rendu publique ma jalousie et votre hardiesse à la braver. Croyez-vous que les calomnies dont vous vous plaignez aujourd'hui avec tant d'amertume, les suppositions monstrueuses qu'on insinue au public, ne sont point un peu votre ouvrage, et que l'on aurait fouillé avec cette audace dans mon domestique, si on n'eût point connu qu'il était orageux et troublé ? Armande ! Armande ! Le ciel m'est témoin cependant que j'étais entré dans les liens du mariage avec la conscience de mes devoirs et que je n'y ai point manqué ouvertement. J'ai tracé ces devoirs sous une forme légère, mais par un enseignement d'un fond fort sérieux, lorsque j'ai montré au théâtre des époux soupçonneux, outrageants, ridicules et trompés par leur faute. J'ai mis dans la bouche d'hommes plus sages le précepte de la confiance qu'on doit à ce qu'on aime, et le respect d'une honnête liberté pour votre sexe. J'ai voulu mettre ces lois en pratique dans mon intérieur. Comment, hélas ! M'en avez-vous récompensé ?
Armande Béjart
De quoi vous plaignez-vous, puisque je ne vous fus jamais infidèle, et que vous-même êtes obligé d'en convenir ?
Molière
Il s'agit bien de cela ! N'y a-t-il de fidélité que celle des sens ? N'y a-t-il point celle du coeur que la plus simple amitié commande ? M'étiez-vous fidèle, quand vous couriez les fêtes et les assemblées avec des gens qui se riaient de moi ?
Armande Béjart
Je me riais d'eux bien davantage !
Molière
Bon ! Et, quand ces gens-là viennent coqueter autour de vous jusque chez moi ; quand ma maison est empestée de leur musc, que mes oreilles sont assommées de leurs plats discours ; quand ils se font mes amis officieux malgré moi, se consolant de mes rebuffades par un charmant sourire de vos lèvres à demi provocantes, à demi dédaigneuses, énigme terrible où ne s'est point trouvé le mot de ma destinée ! Quand ces beaux fils, ces faquins enrubannés, m'honorent de leur humiliante protection ; quand ils font imprimer malgré moi, de stupides préfaces à mes oeuvres les plus sérieuses, m'écrasant ainsi des pavés sur la figure pour me délivrer de quelque mouche qui ne me gêne point, et que j'écarterais d'une main beaucoup plus assurée que la leur ; quand ils me volent mon repos, mon temps, mon travail, ma sérénité, ma vie, dites-moi, Armande, dites-moi, votre coeur m'est-il fidèle, et puis-je être fier de vous et de moi-même ?
Armande Béjart
Voilà bien de l'aigreur, Molière, et ces gens de qualité vous sont bien odieux ! Avec qui donc souhaitez-vous que je vive ? Avec vos comédiens, qui, sauf Brécourt et Duparc, vous ont toujours entouré de criailleries, vous suscitant mille embarras, et vous jetant parfois dans de grands périls par leur jalousie et leur cupidité ?
Molière
Je confesse que ma profession m'a souvent écrasé. L'art m'eût fait vivre, le métier me tue. J'aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par mille détails turbulents et communs. Cependant, Armande, nous sommes comédiens aussi, nous autres, ne l'oublions point, et sachons aimer nos camarades en dépit de leurs travers. C'est une profession orageuse et difficile dont on exige tout pour le plaisir d'autrui et à qui on n'accorde rien pour le relever ou l'adoucir. Au fond de leurs coeurs, il y a du bon et du grand, comme chez tous les hommes ; leur esprit est mille fois plus agréable et plus solide que celui de tous vos gens de Cour, et c'est un grand ridicule, croyez-moi, de n'aimer point ses pareils.
Armande Béjart
Fort bien ! Ainsi je dois aimer Monsieur Baron, à votre dire ?
Molière
Baron ? Qu'avez-vous contre lui ?
Armande Béjart
Rien, puisque vous ne voulez point m'entendre et que j'ai tort d'avance. Je sais que toute votre amitié est pour lui, et que, grâce à ses soins, vous ne m'aimez plus.
Molière
Je ne t'aime plus, Armande ! Armande, je te reprends, je te gronde ! C'est que je t'aime toujours comme ma fille !
Armande Béjart
Comme votre fille ?
Molière
Ma fille ! Ah ! Les infâmes ! Ils prétendent, souiller le doux nom que j'avais l'habitude de te donner ! vouloir m'empoisonner cela ! Un sentiment si pur, si religieux, et qui a toujours été le refuge de mon propre coeur dans les orages qui l'ont bouleversé !
Armande Béjart
Ne pensez plus à cela, Molière ; je l'aimerai toujours, ce nom de votre fille que vous me donnez, et c'est pourquoi je suis jalouse d'entendre Monsieur Baron vous appeler aussi son père.
Molière
Jalouse, vous jalouse de mes affections ? Et depuis quand ?
Armande Béjart
Depuis que vous en honorez un indigne.
Molière
Armande ! Je t'en supplie, ne trouble point mon âme par un caprice. Tu es soupçonneuse, susceptible ! Combien de fois n'as-tu pas accusé injustement ceux qui m'entourent et jusqu'à la pauvre Laforêt, qui donnerait sa vie pour toi et pour moi ! Quand même Baron serait ingrat... ne me le dis point. Je suis bien malade, ma pauvre enfant... Laisse-moi passer en paix mes derniers jours.
Armande Béjart
Vous me fermez la bouche, Molière ; je souffrirai en silence. Ah ! Vous êtes bien changé pour moi, puisque vous êtes aveugle à ce point sur ce qui me concerne !
Molière
Quel papier tenez-vous là ? Voyons, parlez !
Armande Béjart
Non, j'y vois trop de danger pour moi. Vous feriez un éclat, ou bien vous écouteriez les mensonges de Monsieur Baron.
Molière
Monsieur Baron, toujours Monsieur Baron ! Dites donc ce que vous voulez dire !
Armande Béjart
Molière, c'est une affaire fort délicate. Monsieur Baron me poursuit de son amour depuis qu'il est hors de page. Je ne m'en soucie ni ne m'en inquiète ; mais je trouve révoltante cette trahison envers vous et n'en puis être plus longtemps complice par mon silence. Je vous prie donc de l'éconduire, sans lui en dire le motif : promettez-le-moi.
Molière
Tout ceci me met en défiance, je ne vous ferai point cette promesse, que vous ne m'ayez donné la preuve de ce que vous avancez.
Armande Béjart
Cela m'est bien facile ! Mais c'est un échange ? Ma preuve contre votre parole de n'en souffler mot à Baron ?
Molière
Je vous promets de ne lui point parler de cette preuve. C'est à moi de la juger.
Armande Béjart
Molière n'a jamais donné sa parole en vain !
Molière
Vous le savez.
Armande Béjart
Lisez donc.
Molière
Elle est bien froissée, cette lettre ! Il y a donc longtemps que vous l'avez reçue ?
Armande Béjart
Je l'ai reçue ce soir, et c'est dans un mouvement d'indignation que je l'ai mise en l'état où elle est.
Il lit des yeux.
Fermant la lettre dans sa main.
Molière
« Armande, vous n'aimez pas, vous n'aimerez jamais Molière, n'est-ce pas ? Il ne vous aime point non plus, lui ! C'est impossible. Il est trop grave pour vous ! Vous êtes trop jeune pour lui... La jeunesse... L'amour... » Oui, une déclaration, des feux communs... C'est une lettre d'amour comme toutes les autres.
Armande Béjart
Et vous n'êtes pas plus offensé que cela ?
Molière
Je ne suis plus jaloux, je vous l'ai dit, Armande ; mais je chasserai Baron. Sa conduite est déloyale.
Scène 13
Baron, Molière, Armande Béjart
Baron
Mon ami, j'ai enfin retrouvé mes porteurs ; il m'a fallu les chercher au cabaret. Ils sont là. Voulez-vous partir ?
Molière
Un moment ! Qu'ils attendent ! J'ai à vous parler, Baron.
Armande Béjart
Quoi ! Devant moi ?
Molière
Non ! Prenez sa chaise et me la renvoyez aussitôt. Allez m'attendre chez vous.
Armande Béjart
Mais songez à votre promesse ! Ne lui dites pas...
Molière
Je l'ai promis.
Armande Béjart
Mais rendez-moi la lettre.
Armande sort.
Molière
Allez, allez !
Scène 14
Baron, Molière
Baron
Qu'avez-vous à m'ordonner, mon père ?
Molière
Ton père ! Suis-je vraiment un père pour toi ?
Baron
Oh ! Oui, un tendre père, et vous ne douterez jamais de mon coeur, vous !... Mon Dieu ! Comme vous êtes pâle !... Souffrez-vous davantage ?
Molière
Je me porte bien.
Baron
Mais vos mains ne sont point réchauffées !
Molière
J'ai un froid qui me tue ; n'importe ! ces mains-là ont encore de la force.
Baron
Oui, elles meurtrissent les miennes. Est-ce une convulsion ?
Molière
Baron, vous devriez connaître que vous n'avez point de meilleur ami que Molière !... Oh ! Ne rougissez point. Je ne vous veux rien reprocher ! Ce que j'ai fait pour vous, le premier venu ayant quelque argent en la poche et quelque bonté en l'âme, l'eût fait aussi bien que moi. Mais ce dont je me vante auprès de vous, Baron, c'est de vous avoir aimé comme un père aime son fils. Et cela, voyez-vous, ne s'acquitte point en paroles. L'amour seul peut payer l'amour, et, si vous n'avez point dans le coeur une amitié forte et véritable pour Molière, Molière est un père bien malheureux, et Baron un coeur bien misérable !
Baron
Pourquoi me dites-vous cela, Molière, et d'un air courroucé ? Mon Dieu ! En quoi ai-je pu vous déplaire ?
Molière
C'est que vous êtes un ingrat, Baron, et que j'ai horreur des ingrats, ne l'ayant jamais été moi-même, et ne comprenant pas qu'on le puisse être !
Baron
Moi, ingrat ? Dieu m'est témoin qu'il n'est point de sacrifices que je ne voulusse faire, et de tourments que je ne fusse glorieux d'endurer pour l'amour de vous.
Molière
Des protestations, des serments ! Va-t'en, je te méprise !
Baron
Mon père ! Est-il possible ?...
Molière
Va-t'en, te dis-je ; je ne te suis plus rien !
Haut.
Baron
C'est la fièvre, c'est le délire. Molière, allons chez vous, venez, vous êtes malade.
Molière
Je ne suis pas malade, je ne suis pas égaré. J'ai toute ma raison, toute ma force, et je vous dis que vous êtes un traître.
Baron
Molière, je dois tout souffrir de vous ! Mais, s'il est vrai que je sois coupable, faites-moi savoir comment, et, s'il faut expier ma faute, tout mon sang...
Avec exaltation.
Molière
Ceci est une feinte ridicule, monsieur, et votre audace me confond ! Il me semblait qu'au premier mot, vous dussiez vous ôter de devant mes yeux. Sachez donc que je n'ai point d'explication à vous donner, et que je n'en accepterais aucune de vous. Sortez ! Je vous épargne la honte d'être publiquement chassé de ma maison ; mais, ici, je suis encore chez moi ! Le théâtre, c'est ma maison aussi, c'est mon sanctuaire, c'est mon pavois de triomphe et mon lit de douleurs. C'est là que je voulais vous élever jusqu'à moi par le talent et la vertu, afin de vous laisser, comme un héritage, le fruit de tant de travaux, de chagrins et de fatigues ! Vous y rentrerez comme vous pourrez quand je n'y serai plus ; mais, de mon vivant, vous n'y paraîtrez jamais, car vous souillez une enceinte que j'avais purifiée par l'amour du bien et le langage de la vérité !
Baron
Molière, je vous déplais, je vous ai offensé apparemment... Et pourtant je puis jurer par ce que je respecte le plus au monde, par votre nom illustre, par votre gloire qui m'est sacrée, par votre bonté que j'adore...
Le saisissant aux épaules avec une force convulsive et le forçant à plier les genoux.
Il le jette rudement par terre.
Molière
Tais-toi ! Ne peux-tu m'épargner la douleur d'entendre de tels blasphèmes sortir de ta bouche ? Si jeune ! Avec des yeux si clairs, des traits si purs, porter dans l'âme une si redoutable perversité ! Tiens ! Tu me fais horreur, et j'ai envie de te tuer !
Baron
Oh ! Mon Dieu ! Si vous n'étiez pas mon bienfaiteur !...
Molière
Mon Dieu ! Ne pouvoir plus estimer ni chérir ce que je préférais à tout le reste ! Avoir vu décliner la vertu d'un roi que j'aimais avec mes entrailles plus encore qu'avec ma raison ! Avoir été forcé d'éteindre dans mon sein l'amour le plus généreux et le plus grand que jamais homme ait ressenti pour une femme... Être réduit à mépriser un homme que j'avais nourri, élevé comme mon propre fils !... Ah ! C'est d'aujourd'hui que je suis vieux... vieux... vieux ! J'ai cent ans !...
Scène 15
Condé, Madeleine, Pierrette Laforêt, Brécourt, Un Ouvrier, Molière, Baron, Duparc
Condé
Il est encore ici !
Madeleine
Oui, et nous sommes inquiets de ne le point voir rentrer ; nous venions savoir s'il est plus mal.
Molière reste absorbé, debout.
Pierrette Laforêt
Eh bien, monsieur Molière, vous ne venez donc point souper ?
Brécourt
Tu es fort troublé ; qu'y a-t-il ?
Un Ouvrier
Oh ! Il n'est pas plus mal ; nous l'entendions réciter quelque chose, avec Monsieur Baron : jamais il n'a eu la voix si forte.
Haut.
Condé
Alors, il est beaucoup mieux ? Molière, je viens de voir le roi. Les cabales de vos ennemis échouent devant l'estime qu'il vous porte, et, pour preuve, il vous mande auprès de lui, afin de s'entendre avec vous, sur le plan d'une fête qu'il veut donner avant d'aller prendre le commandement de son armée. Êtes-vous en état d'aller assister au petit coucher du roi ?
Il s'affaisse lentement sur un fauteuil.
Molière
Le roi ?... Une fête ?... Molière ?... Prince, veuillez dire au roi que Molière se meurt et n'a plus de maître ici-bas !
Madeleine
Oh ! Ciel ! Il se meurt, en effet !
Pierrette Laforêt
Du secours ! Oh ! Mon Dieu ! Du secours !
Tous s'agenouillent ; les ouvriers s'agenouillent aussi autour de lui.
Molière
Non ! Point de médecins ! Point de secours autre que celui de vos coeurs... Du repos ! Du silence ! Priez... priez autour de moi ! Dieu est ici comme partout... et les bigots ne le peuvent chasser de mon âme !...
Condé
Il expire !... Mais voici un papier dans sa main... Une dernière volonté sans doute, et que nous lui devons promettre d'observer tandis qu'il respire encore. Lisez, monsieur Baron !
Baron
Oh ! Mon Dieu ! Voilà ce qui l'a tué !
Duparc
Qu'est-ce donc ?
Il sanglote.
Baron
Une lettre, une lettre folle et puérile, que j'écrivis à sa femme avant son mariage. Molière ! Ô mon bienfaiteur ! Ô mon père ! Vos sens ne m'entendent plus et je ne puis me justifier, et vous allez mourir en me maudissant...
Duparc
Baron, es-tu coupable de sa mort ? Oh ! Je te tuerais !
Brécourt
Non ! Baron n'est pas coupable. Il a aimé Armande ; mais il s'est vaincu lui-même, et, depuis le jour où elle a été la femme de Molière, Baron a été digne de Molière. Âme défaillante de mon ami, grande âme du meilleur des hommes, si tu peux encore m'entendre, que le courroux et la douleur te quittent ! Pars en paix pour un monde meilleur, et sache qu'autour de toi, en ce moment, il n'y a que des coeurs fidèles !
Duparc
Hélas ! Il ne t'entend plus !
Molière
Si, si... je l'entends... Baron, viens sur mon coeur... Pardonne à un mourant. Ah ! C'est elle... qui me tue... Je lui pardonne. Madeleine, ma soeur... mes amis... brave Condé... ma bonne servante, mes ouvriers, dignes gens !... Je m'en vas... je vous quitte !... Ne me plaignez pas, j'ai tant de fois désiré ce moment-ci ! Mais, mon Dieu ! Qu'un homme souffre avant de pouvoir mourir !
Brécourt
Il respire encore ! Emportons-le chez lui !
Molière
Oui, je veux mourir chez moi, je veux bénir ma fille.
Duparc
Perdre le seul homme que j'aie jamais aimé !...