Grandeur d'Âme
Scène 1
Le Médecin, La Mouilette, Le Premier Témoin
Il lui tâte le pouls.
Le Médecin
À cette heure vraiment solennelle, comment vous trouvez-vous, Monsieur de la Mouillette ? Pas de fièvre ? Eh là! Que de fièvre au contraire ! Plus de cent pulsation par minute. Mauvais cela ! Très mauvais ! Excessivement mauvais.
La Mouilette
Que voulez-vous, docteur ! L'émotion inséparable d'une premier début.
Lui serrant le main
Le Médecin
L'émotion inséparable... L'émotion inséparable... Avec tout ça, avec tout ça vous êtes hors d'état de tirer juste. Vous êtes un homme fichu, Monsieur de la Mouillette.
La Mouilette
Vous êtes gais avec vos pronostics.
Le Médecin
Il ne faut pas vous fâcher pour ça, je vous le dis comme je le pense. Que diable, aussi, quand on est taffeur à ce point, on ne cherche pas des affaires aux gens.
La Mouilette
Qu'est ce que vous me chantez là, Docteur ! Je n'ai cherche d'affaires à personne. C'est Truffe qui m'a provoqué. Tenez, pendant que les témoins comptent les pas et chargent les armes, je vais vous raconter comment c'est arrivé. Truffe, que j'avais connu au quartier Latin, était resté mon ami. Je l'avais eu pour garçon d'honneur à ma noce et depuis ce temps il venait dîner à jour fixe, le jeudi. Oh ! On ne se foulait pas pour lui, on le traitait en camarade. Une bolée d'eau dans le bouillon une pincée de sel, ça faisait le compte. Très bien ; un beau matin voilà ma rosse de femme qui se tire des pieds avec lui. Je me dis : « Toi mon vieux Truffe, si jamais tu me tombe sous la main, tu verras de quel bois je me chauffe ! » Et en effet, six mois plus tard, - c'était, ça, avant-hier soir - je me trouve nez à nez avec truffe au coin du faubourg Montmartre. À sa vue, le colère me prend, un voile de sang me monte aux yeux, tout le diable et son train. Je m'avance, les poings clos, sur Truffe, et je lui dis : - Tu es encore un joli coco. Quand on prend la femme d'un ami, on pourrait au moins le lui rende. Si je te demandais « Donne-moi une cigarette » et que je file en mettant le paquet dans ma poche, qu'est ce que tu dirais ? Hé bien ? C'est la même chose. Truffe me répondit : « Si tu veux, nous allons aller au café. Nous causerons de ça en nous rafraîchissant. Utile dulci. » J'acceptai. Nous entrâmes dans une brasserie et Truffe se soûla comme un porc. À son onzième verre de cognac, il commença à devenir insolent, je ne sais pas à propos de quoi, et à me reprocher les défaut de ma femme, disant que les femmes éteint ce que les hommes les faisaient, que si j'avais roué de coups la mienne, elle ne se serait pas plus mal trouvée, au contraire, et que, dès lors, il n'aurait pas, lui, Truffe, le désagrément de vivre avec un chameau. Et, tout à coup, voilà qu'il me lance un soufflet. Un soufflet !... Je bondis sous l'insulte. Une carafe se trouvait à portée de ma main, je la saisie instinctivement, et, debout, farouche, pâle de rage, je criai d'une voix formidable : Garçon !... Un bock ! Je pensais que les choses allaient en rester là. Car enfin quoi ? S'il fallait se couper la gorge avec les gens pour une méchante calotte, qu'est-ce qu'on ferait s'il vous avait traité de mufle ? Mais ouitche, j'avais compté sans ces imbéciles qui se mêlent de tout et s'occupe de choses qui ne les regardent pas. On me représenta que je devais me battre. Je niai qu'il en fut ainsi. Alors on me traita de tous les noms ; Je dus céder pour avoir la paix, et à cette heure, ma voici sur le terrain.
Dernières formalités. Les deux adversaires sont placés à égale distance l'un de l'autre, comme disait élégamment l'excellent Hippolyte Nazet.
Le Médecin
J'ai bien peur que vous n'en reveniez pas. Enfin !... Mais voici que les témoins s'apprêtent à donner le signal du combat. Bonne chance, Monsieur de la Mouillette.
Se reprenant.
À la gueule du pistolet de Truffe, un petit bouquet de fumée blanche est apparue.
Le Premier Témoin
Rien de va plus ? Vous êtes prêts, Messieurs ? Un ! Deux ! Trois ! Feu !
À part.
D'une voix solennelle
Il tire par-dessus son épaule et tue le médecin placé derrière lui.
La Mouilette
Il ne m'a pas touché ! Il ne m'a pas touché ! La Mouillette, tu ne vas pas tuer un vieux camarade sans défense qui, somme toute, ne t'a rien fait. Un peu d'indulgence ! Montre une belle âme. Épate ton lâche adversaire par ta magnanimité. Truffe ! La rancune étant incompatible avec les grands caractères, je te pardonne. Tu m'as outragé : voilà comme je me venge.